GROUPE HUGOCe n'est pas sans raison qu'elle l'est et il importe qu'elle le reste -ou plutôt le redevienne.
Elle a été mise au centre
du débat sur le théâtre romantique une erreur de l'histoire
littéraire, pas fâchée peut-être d'opposer les
romantiques entre eux et de prendre Hugo en flagrant délit -un de
plus- puisque ses quatre drames en prose, le premier dès le lendemain
de Cromwell et de sa Préface, en infirmeraient la
doctrine réputée favorable au vers. Il est vrai que rétrospectivement
l'écho -déformé- de la bataille d'Hernani et
l'éclat de Ruy Blas équilibrent à eux seuls
la production dramatique contemporaine, presque exclusivement en prose.
Mais, précisément, une histoire littéraire attentive
devrait en conclure à l'inefficience, voire à l'inexistence
de la question du vers puisque le choix de l'alexandrin reste si rare qu'il
n'opère aucune discrimination, ni des auteurs, ni des sous-genres
du drame. Erreur de perspective donc, mais si manifeste qu'elle semble
intéressée. Elle réduit l'ambition romantique à
une initiative formelle. De même le débat sur le théâtre
a-t-il été ramené à la question des trois unités.
Opération géniale puisqu'elle récupère au bénéfice
d'une conception ornementale et rhétorique de la littérature
le plus grand effort jamais fait pour l'y soustraire. Le beau, disaient
les romantiques, ne fait qu'un avec le vrai; la littérature n'est
pas arrangement séduisant d'un discours venu d'ailleurs; les règles
la dénaturent en lui retirant sa capacité d'être par
elle-même source et lieu de vérité. Ces jeunes gens,
traduit-on, impatients du joug de leurs aînés, demandèrent
un assouplissement des règles qui entravaient l'expression d'une
sensibilité nouvelle. Le statut de la littérature étant
en jeu, il suffisait d'affecter de croire que c'était ses formes
pour retourner contre elle-même toute l'entreprise romantique. L'histoire
littéraire a pactisé de la sorte avec l'ennemi.
Non sans excuses cependant. Comme
il arrive souvent aux pensées vraiment novatrices, les textes doctrinaux
romantiques, plus nets sur les moyens que sur les fins, voire prenant ceux-ci
pour celles-là, restent à demi conscient de leur portée.
L'oiseau de Minerve ne se lève qu'à la tombée de la
nuit; il a fallu plus d'un siècle et le renoncement complet des
écrivains à l'ambition romantique pour qu'elle soit pleinement
comprise et trouve sa description clairement conceptualisée dans
les travaux de Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy et, surtout,
dans ceux de Paul Bénichou. Encore la magistrale clairvoyance de
ce dernier reste-t-elle entravée par la résistance qu'oppose
sa conviction personnelle: il ne croit pas que la littérature puisse
être "révélation. lumière sur notre destinée".
Mais ce n'est rien, disons-le en passant, auprès de la dégradation
qu'inflige à la pensée de Bénichou comme au romantisme
lui-même cette nouvelle histoire littéraire, plus traître
encore que l'ancienne lorsqu'elle réduit l'entreprise romantique
à l'esprit d'entreprise, l'ambition de la parole à un discours
d'ambitieux, la gloire littéraire à la gloriole et le sacre
du poète à sa consécration sociale. Péché
véniel donc que de donner une importance indue au choix du vers
pour le drame, et d'autant plus excusable que les romantiques apportaient
à sa forme un renouvellement indiscutable.
Sa doctrine est connue, son effet moins
aisément mesurable, sa valeur mérite discussion. L'innovation
majeure de l'écriture romantique réside, on le sait, dans
l'emploi du mot propre. La Préface de Cromwell s'y
attarde, comme la Lettre à lord *** sur la soirée du 24
octobre 1829 et sur un système dramatique, avec de réjouissants
exemples. En cela Hugo va plus loin que tous les autres, -Vigny est plus
timide-, et la presse stigmatise ses excès pour chacun de ses drames.
Sans aucune mauvaise foi : "vieillard stupide" et "Quelle heure est-il?
-Minuit bientôt" nous laissent froids, mais on s'étonne aujourd'hui
encore de trouver un manche à balai, quoiqu'en vers parfaitement
réguliers, dans un placard d'Hernani :
Serait-ce l'écurie où tu mets d'aventure
Le manche du balai qui te sert de monture?
Notons cependant que cette révolution-là
vise la langue littéraire tout entière et n'atteint le vers
que par ricochet. Elle transgresse essentiellement la hiérarchie
des genres; tel vocable proscrit de la tragédie est bienvenu en
prose ou dans les vers burlesques et accepté en comédie -parce
que les bourgeois ne sauraient parler la langue des princes ou des seigneurs.
Lorsque Hugo ou Vigny invoquent à ce propos l'autorité de
Molière, ils n'ignorent pas que l'argument est irrecevable et ne
vaut pas contre le vers tragique mais contre une conception de l'art d'écrire
qui segmente ses formes pour que les genres y aient leurs privilèges
comme les ordres dans la société. Il faut prendre la Réponse
à un acte d'accusation au pied de la lettre : non comme un nouvel
art poétique, mais comme une déclaration des droits de l'homme
lisant et écrivant, une nuit du quatre août littéraire.
Seulement, l'ancien régime poétique plaçant toujours
les formes versifiées plus haut que celles en prose -du coup moins
strictement réglementées-, le vers avait plus à souffrir
de ce nivellement qui " [jetait] le vers noble aux chiens noirs de la prose"
et celui de la tragédie plus que les autres.
Est-il pour autant prosaïsé?
C'est affaire de talent et de manière. Car l'élargissement
du lexique, susceptible d'assimiler drame en vers et en prose et de les
éloigner ensemble du modèle tragique, peut également
servir à relever le vers. Il lui rend, chez Hugo, loin de l'abstraction
et de la grisaille classiques, les ressources de la métaphore et
les couleurs de l'image, laissant dire à Ruy Gomez ce que la prose
lui aurait interdit d'accord avec Boileau:
Tous ces jeunes oiseaux,
A l'aîle vive et peinte, au langoureux ramage,
Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage.
La rime y trouve également son compte -cet exemple
le prouve- et le "sein" retrouvant sa rondeur en renonçant à
rimer avec "dessein", peut engager cette surprise sonore au beau milieu
d'un épanchement lyrique:
HERNANI
Oh! Laisse-moi dormir et rêver sur ton sein
Doña Sol! Mon amour, ma beauté.
DONA SOL
Le toscin!
Entends-tu le tocsin?
Bien plus, il arrive que le vers,
en usant d'une familiarité qui serait interdite à la prose
elle-même, produise un de ces contrastes puissants que Hugo inaugure
ne poésie:
HERNANI
Hélas, j'ai blasphémé! Si j'étais à
ta place
Doña Sol, j'en aurais assez, je serais lasse
De ce fou furieux, de ce sombre insensé
Qui ne sait caresser qu'après qu'il a blessé.
Où l'on aura entendu combien le vulgarisme est
à la fois souligné et sublimé par le franchissement
de la césure et par le contraste avec la cadence des deux vers suivants;
combien aussi une simple diérèse rend son énergie
étymologique au "fou furieux", qui serait commun en prose. Surtout,
l'élargissement de la langue permet une diversité de ton
exclue de la tragédie. Il y a, chez Hugo, des vers de Molière,
des vers de Corneille, quelques uns de Racine -sans compter ceux de Hugo,
qui sont de toutes sortes. Cette polyphonie, qui fit d'abord l'effet d'une
cacophonie, est le trait distinctif du drame hugolien.
Si l'on équilibre cette surcharge
poétique du discours par la résistance calculée au
"beau vers", par l'extrême variété de la longueur de
la phrase qu'autorisent enjambement et rejet, et par le refus -radical
chez Hugo, plus tempéré chez Vigny, de l'inversion -"De la
reine en ce lieu je promenais le chien" n'étant pas une facilité
seulement mais aussi un outil de la distinction tragique-, on comprend
que la langue dramatique de Hugo n'occupe pas une position intermédiaire
entre la prose et le vers tragique, mais se situe de part et d'autre de
ce dernier : à la fois plus discret et plus exhibé que lui,
plus prosaïque et plus ouvertement poétique. Il contenait tout
à la fois une concession et une provocation. De là sans doute
la versatilité des réactions et leur ambiguïté.
Entre la tragédie et le drame en prose, dont la théorie s'élaborait
depuis un siècle et qui entre au Théâtre Français
avec Henri III et sa cour sans encombre et sans éclat, il
y avait place pour un compromis dans un système aménagé
des genres. Le Tout-Paris littéraire réuni chez Hugo pour
la lecture de Marion de Lorme l'entendit-il ainsi, comme une anticipation,
plus talentueuse, du Marino Faliero de Casimir Delavigne? Toujours
est-il que pour Hernani, trois mois après, la froideur a
remplacé l'enthousiasme dans le même auditoire, donnant le
signal d'une résistance qui conduit Hugo à accepter le soutien
des bandes révoltées que l'on sait. Elles criaient "à
la guillotine les genoux" qui n'est pas un mot d'ordre esthétique;
les bourgeois, eux, sifflaient, mais venaient et payaient.
Quant à la prosodie, sa réforme,
semblable à celle de la langue dramatique et cohérente avec
elle, n'invoque pas non plus étourdiment l'exemple de Molière
et de Racine -celui des Plaideurs : elle met également en
cause la distinction des genres, qui laisse d'ailleurs la comédie
s'écrire indifféremment en prose ou en vers, mais non les
principes de la versification. De fait, il s'agit de déplacer le
mode de formation du vers plus que de l'affaiblir : l'enrichissement de
la rime -"ce générateur de notre mètre", dit Hugo-,
lui-même autorisé par l'élargissement du vocabulaire,
compense le rejet et l'enjambement qui dispensent de l'inversion, varient
la longueur de la phrase et allègent la cadence. C'est le fameux
"vers brisé". L'est-il tant que cela? Moins qu'on ne croit, ce me
semble, mais sûrement plus que ne l'écrit Maurice Souriau
décrétant que la césure est beaucoup moins observée
dans l'Othello de Vigny que dans Hernani où il compte
"plus de cent pages où l'on ne trouverait pas une seule infraction
à la règle de l'hémistiche". Cent pages! Cent vers
serait encore cinq fois trop, si du moins la "règle de l'hémistiche"
ne se contente pas de vouloir que la 6° syllabe reste susceptible de
porter l'accent et, concrètement, tombe ailleurs qu'en milieu de
mot, sur un article ou un e muet -infraction majeure et sans exemple
jusqu'à Verlaine et Rimbaud.
Sont commis en revanche -et si fréquemment
dans les vers fractionnés entre plusieurs personnages qu'il faut
les laisser de côté- tous les manquements aux règles
que les manuels de prosodie alors en usage dérivent de la prescription
générale:
Que toujours dans vos vers, le sens, coupant le mot,
Suspende l'hémistiche, en marque le repos.
Aucun syntagme fort ne doit donc chevaucher la césure
à moins qu'il n'en autorise la pause en se poursuivant jusqu'à
la fin du vers. C'est le cas de la préposition régissant
un nom.
Le bonheur entre avec / l'étranger qu'on reçoit
reste acceptable mais
Chante-moi quelque chant comme parfois le soir
Tu m'en chantais, / avec des fleurs / dans ton oil noir
n'est satisfaisant que comme trimètre. De même
pour la séparation du nom et de son complément. Recevable,
si le trimètre l'est lui-même, dans
Ah! Vous croyez bandit.
Que teints de sang, / chargés de meurtres, / malheureux!
Vous pourrez après tout faire les généreux!
elle ne l'est plus dans
Duc! /-crois aux derniers mots de ma bouche, / j'en jure
qui reste une vétille auprès du vers suivant:
j'en jure
Je suis coupable, / mais sois tranquille, - / elle est pure.
Moins clair le cas du verbe régissant
un infinitif. Rien à redire à
Monsieur, vous qui venez / de me parler ici.
mais
Mon hôte, / je te dois / protéger en ce lieu
fait trébucher la prononciation qui, sauf acrobatie,
efface la césure pour
Moi, j'eus tort. / Je devais savoir qu'avec ton âme
On n'a point de galant lorsqu'on est doña Sol.
A plus forte raison la coupe à
l'hémistiche est-elle illégalement franchie lorsqu'elle devrait
séparer
le verbe et le complément :
Dis-lui d'entrer, / fais lui nos excuses, / cours vite
le nom et l'épithète :
La bague est de bon goût, - la couronne me plaît
Le collier est d'un beau travail, / - le bracelet.
le sujet et l'attribut :
Car c'en est trop enfin, ton âme est belle et haute
Et pure, / et si je suis méchant, / est-ce ta faute?
ou pire :
Détrompe-toi. / Je suis une force qui va.
Il arrive même que l'auxiliaire
et le verbe s'accordent pour enjamber une césure exténuée:
Oh! Le ciel m'est témoin
Que volontiers je l'eusse été chercher plus loin!
Exemple exceptionnel mais pas unique, non plus que ceux
des autres rubriques, dans les 25 pages d'Hernani -400 vers- d'où
nous les extrayons.
On les accumulerait pourtant en vain
et la statistique de ces écarts ne rendrait pas non plus compte
de leur valeur, qui s'apprécie aux modalités de leur emploi.
Par rapport au sens d'abord. La générosité amoureuse
de doña Sol et le débordement de l'expression par le sentiment
suffisent à absorber l'allure spectaculaire d'un rejet :
Hernani! Je vous aime et vous pardonne, et n'ai
Que de l'amour pour vous.
Mieux; lorsque la fierté du vieux don Ruy Gomez
cède à son cour et fait cascader les rejets, le texte s'en
explique ouvertement:
Ecoute : on n'est pas maître
De soi-même, amoureux comme je suis de toi,
Et vieux. On est jaloux, on est méchant; pourquoi?
Parce que l'on est vieux; parce que beauté, grâce,
Jeunesse dans autrui, tout fait peur, tout menace;
Parce qu'on est jaloux des autres et honteux
De soi. Dérision! Que cet amour boiteux.
La versification des drames romantiques
de Hugo prépare donc la voie au Théâtre en liberté,
mais sans en adopter encore la poétique. Les mêmes techniques,
généralisées et appliquées à des personnages
ou des situations conçus more geometrico y conduiront à
l'exhibition du conflit entre le vers et la langue, peut-être entre
le poème et le drame; pour l'heure, l'expressivité demandée
à l'alexandrin bloque son émancipation. Pure appréciation,
dira-t-on, et il est vrai qu'on est rarement en peine d'une harmonie imitative
et jamais d'une harmonie figurative. Mais force est de constater que le
Théâtre en liberté offre volontiers de longues
suites, des tirades entières de vers irréguliers tandis que
dans Hernani, par exemple, il ne s'en succède jamais plus
de six ou sept. Dans tous les cas le désordre affectif naturalise
un bouleversement prosodique d'autant plus violent qu'il est bref et l'alexandrin
régulier reste le fond donnant relief à ces figures. Mais
elles s'en détachent d'autant mieux; et il est vrai que par illusion
acoustique leur fréquence apparente s'en accroît d'autant.
De là sans doute pour une bonne part la surprise, ravie ou scandalisée,
des premiers spectateurs, -ceux d'Hernani- puis leur indifférence,
l'oreille s'habituant à reconnaître dans les vers de Hugo
une prosodie moins transgressive que leur langue qui soutenait, elle, une
poétique nouvelle pour le drame -prose et vers.
Comment étaient-ils prononcés?
Il faut se résoudre à l'ignorer et les enregistrements que
l'on a de Mounet-Sully ou de Sarah Bernhardt ne le font pas regretter.
En revanche les témoignages permettraient de mesurer l'écart
perçu avec les cadences accoutumées, s'ils n'étaient
pas contradictoires. Un important article de Jean Gaudon dément
en effet ce qu'on croit savoir. Il y analyse un exemplaire d'Hernani
annoté par Hugo lui-même pour toutes les interruptions, quolibets
et rires entendus à la représentation. Or si les sifflets
alimentent largement les catégories ayant trait au contenu -le matériel,
l'inconvenant, le poétique et l'expression nue des sentiments- aucun
ne semble avoir jamais visé la versification, "escalier dérobé"
compris. Gautier et Dumas nous auraient-il menti? Hugo était-il
trop sûr de son fait pour prendre note de ces sifflets-là?
ou le public, passée l'élite cultivée des premières
représentations, était-il déjà sourd au vers?
On le croirait si la versification de Hugo n'était l'objet de plusieurs
plaisanteries dans les parodies d'Hernani, qui certes étaient
le fait de professionnels, mais destinées à un public sans
doute moins compétent que celui du Français.
On en resterait à cette incertitude
sans le témoignage de Berlioz. Il est précieux, moins parce
qu'il a, lui, de l'oreille, que parce que ses préventions, très
vraisemblablement partagées par la majorité du public, le
conduisent à une appréciation contradictoire mais réfléchie,
et très éclairante.
On lit mal, ou à moitié,
les deux pages qu'elle consacre à l'alexandrin. Hugo commence, il
est vrai, par prendre simplement sa défense : on l'a condamné
"sans l'entendre" -à tous les sens- par lassitude de ses défauts
dans la tragédie dite classique. En réalité, non seulement
le vers ne fait pas plus que la prose obstacle au vrai ni au naturel, mais
il a des mérites propres. D'une part il rend l'expression de l'idée
plus serrée, plus stricte en même temps que plus complète
et plus développée : "Le vers est la forme optique de la
pensée" -métaphore apparemment décisive puisqu'elle
vient de définir le drame lui-même : "il faut. que le drame
soit un miroir de concentration". D'autre part, le vers "communique son
relief à des choses qui, sans lui, passeraient insignifiantes ou
vulgaires" et confère donc cette grandeur que les préfaces
ultérieures ne cesseront de demander au drame d'autant plus impérativement
qu'il s'adresse au peuple.
Suit la description du vers idéal,
longuement énumérative et peut-être ordinairement négligée
parce qu'elle semble bavarde alors qu'elle indique l'essentiel : la valeur
du vers tient à sa capacité d'expression universelle; il
lui suffit d'oser être "libre" pour pourvoir "tout dire", "tout exprimer",
passer "du sublime au grotesque" et de la comédie -qui peut être
en prose ou en vers- à la tragédie -toujours en vers. Lui
seul peut se faire "tour à tour positif -comme la prose et mieux
qu'elle puisque lui peut se faire prosaïque- "et poétique"
-il l'est naturellement, "tout ensemble artiste" -certains prosateurs le
sont- "et inspiré" -cela lui appartient en propre. Et, après
un rapide examen des questions techniques -enjambement, inversion, rime-
le texte célèbre de nouveau l'ubiquité du vers, "inépuisable
dans la variété de ses tours [.] insaisissable [.] prenant,
comme Protée, mille formes sans changer de type et de caractère"
-assurant donc l'unité de l'ouvre sans cantonner ses ambitions.
S'il faut penser que le romantisme
transfère au poète la responsabilité d'inventer la
vérité, qu'il n'était jusqu'alors chargé que
d'orner, et s'il faut penser aussi que la distinction des genres -surtout
s'ils sont hiérarchisés et soumis à la jurisprudence
des "modèles"- préforme une vision du monde qui leur est
sous-jacente (puisque un genre assigne une perspective à un sujet,
que les malheurs des princes relèvent de la terreur et de la pitié,
jamais du rire, et que la rencontre du peuple avec son souverain est d'avance
censurée par la frontière entre la tragédie et la
comédie), on comprend pourquoi le drame trouve aux yeux de Hugo
son instrument adéquat, voire nécessaire, dans ce vers indispensable
à la représentation de la société comme un
tout et de l'individu comme sujet parce qu'il peut seul gagner le point
de vue de la totalité, "parcourir toute la gamme poétique,
aller de haut en bas, des idées les plus élevées aux
plus vulgaires, des plus bouffonnes aux plus graves, des plus extérieures
aux plus abstraites".
Or cette universelle ubiquité
du vers menace son existence autant qu'elle la fonde, du moins son existence
propre, puisque si sa vertu tient à l'ouverture de son champ expressif,
il doit perdre toute identité esthétique. "Répétons-le
surtout. Le vers au théâtre doit dépouiller tout amour
propre, toute exigence, toute coquetterie. Il n'est là qu'une forme,
et une forme qui doit tout admettre, qui n'a rien à imposer au drame,
et au contraire doit tout recevoir de lui pour tout transmettre au spectateur
: français, latin, textes de lois, jurons royaux, locutions populaires;
comédie, tragédie, rires, larmes, prose et poésie".
On peut difficilement être plus clair : la poésie englobe
la prose et la supériorité du vers tient à ce que,
comme M. Jourdain en avait le pressentiment, tout ce qui est prose n'est
point vers, tandis que tout ce qui est vers peut être prose. Mais
être tout, c'est n'être rien : "cette plénitude énorme,
au fond, c'est le vide". Quel caractère donner à ce qui se
définit précisément par le fait de n'en avoir aucun
qui lui soit propre? Si bien que lorsque la Préface veut
maintenant rassurer M. Jourdain et sauver la propriété du
vers, elle ne produit plus que d'assez faibles arguments : commodité
mnémotechnique, garantie contre l'imagination des acteurs, pérennité.
L'apologie d'un vers inassignable se retourne donc en critique exactement
symétrique de la prose : "Elle a les aîles bien moins larges."
De fait peut-être mais sûrement
pas de droit puisque le vers restreint l'usage de la langue par des contraintes
ajoutées. Si bien que devant cette objection implicite, Hugo, qui
ne manque pas de logique contrairement à ce qu'on croit, se voit
conduit à conclure brutalement par l'indifférence du choix
entre ce vers qu'on pourrait dire "sans qualité" et la prose qui
par définition n'en a aucune: "Au reste, que le drame soit écrit
en prose, qu'il soit écrit en vers, qu'il soit écrit en vers
et en prose, ce n'est là qu'une question secondaire".
Que tel soit bien le sens qu'il faut
donner à cette étrange prise de position en faveur du vers,
préféré pour sa transparence, sa neutralité,
sa nullité, la preuve s'en trouve dans les développements
ultérieurs de la théorie hugolienne. Ils traitent cette fausse
question par un silence progressivement plus profond. La Préface
de Cromwell la disait "secondaire", mais la tranchait; aucune
autre préface n'y revient et le mot même de vers ne
figure dans aucune -signe qu'elle n'intéresse pas le drame. Signe
a contrario, c'est la longue introduction à Littérature
et philosophie mêlée, de portée plus générale,
qui règle la question du vers ou plutôt la dissout. Déjà
la Préface de Cromwell l'avait subordonnée
à celle de la langue : "Au demeurant, prosateur ou versificateur,
le premier, l'indispensable mérite d'un écrivain dramatique,
c'est la correction."; ici, un long historique conduit à montrer
dans la langue du 19° siècle la synthèse de celles des
siècles précédents. Si bien qu'elle hérite,
pour ainsi dire, de la qualité essentielle reconnue par la Préface
de Cromwell au vers, l'universalité : "langue forgée
pour tous les accidents possibles de la pensée, langue qui, selon
le besoin, a la grâce et la naïveté des allures comme
au seizième siècle, la fierté des tournures et la
phrase à grands plis comme au dix-septième siècle,
le calme, l'équilibre et la clarté comme au dix-huitième".
Empruntant l'une et l'autre à l'ubiquité de cette langue,
prose et poésie échangent leurs qualité : "Comme poésie,
elle est aussi bien construite pour la rêverie que pour la pensée,
pour l'ode que pour le drame. Comme prose. elle a mille propriétés,
mille ressources. Elle a aussi sa prosodie particulière. sans [laquelle]
il n'y a pas plus de prose que de vers." Le travail du poète achèvera
cette fusion : "Il faudra. à la scène une prose aussi en
saillie que possible, très fermement sculptée, très
nettement ciselée.; il faudra à la scène un vers où
les charnières soient assez multipliées pour qu'on puisse
le plier et le superposer à toutes les formes les plus brusques
et les plus saccadées du dialogue et de la passion. La prose en
relief, c'est un besoin du théâtre; le vers brisé,
c'est un besoin du drame."
Cela dit, Hugo n'y revient plus. Sinon
peut-être, indirectement, par deux formules de William Shakespeare
qui laissent pantois. L'une commente, assez brièvement, la double
écriture du drame élisabéthain: "Ici la prose, là
le vers; toutes les formes, n'étant que des vases quelconques pour
l'idée, lui conviennent"; l'autre la justifie : "car, l'art émanant
de l'absolu, dans l'art comme dans l'absolu, la fin justifie les moyens".
Quarante ans plus tôt, pour Cromwell , le même ton souverain
répondait de la forme donnée à l'histoire de Cromwell
: "De cette scène il a fait ce drame. Il l'a jeté en vers
parce que cela lui a plus ainsi."
Faute de jouir des droits du génie,
reste donc ici à rendre compte du choix fait par Hugo tantôt
du vers, tantôt de la prose. L'histoire littéraire l'explique,
le plus souvent, comme résultant non du caractère des ouvres
mais d'une stratégie de leur réception. Elle observe, avec
raison, que le drame en prose confortait le système des genres en
le corrigeant et que le drame en vers, concession apparente, le détruisait
plus sûrement, surtout s'il parvenait à supplanter la tragédie
dans son temple du Théâtre Français. Que Hugo, fils
d'un général spécialiste de la défense des
places fortes, ait voulu employer l'alexandrin à miner la tragédie
n'est pas, faute de preuve, sans vraisemblance. "Il lui sera beaucoup pardonné
parce qu'il beaucoup cassé" dit-il de Napoléon détruisant
l'Ancien régime par sa manière brutale et ironique de le
remplacer; de même l'alexandrin brisé brisant le vers classique.
Ainsi comprend-on, d'ordinaire, l'affaire d'Hernani, et l'on y ordonne
le reste de la carrière dramatique de Hugo, guerre dont l'enjeu
serait resté celui de la première bataille. A tort.
D'abord parce que c'est la troisième
après la chute d'Amy Robsart, en prose, et l'interdiction
de Marion de Lorme, épisode décisif; ensuite parce
que les faits interdisent d'écrire de la sorte le cursus théâtral
de Hugo; enfin parce que l'histoire de la réception de ses pièces
prouve que le vers y est quantité négligeable.
Personne n'ignore que Marion de
Lorme, écrite avant Hernani fut jouée après,
mais, le plus souvent, l'atténuation des motifs de cette interversion
la réduit à une simple substitution et le bruit de la bataille
couvre son sens en faisant oublier la querelle initiale. Il n'est pourtant
pas banal qu'on interdise, en pleine répétition au Théâtre
Français, la pièce acceptée d'un poète pensionné;
qu'il obtienne audience du Roi pour arbitrage; que le gouvernement lui
offre, en dédommagement et pour prix de son silence désormais,
une nouvelle pension. Encore moins qu'elle soit publiquement refusée.
L'acte de censure lui-même et l'éclat que Hugo donne à
son insubordination étaient de nature à modifier entièrement
sa position littéraire et politique. De fait, tout le milieu des
lettres et du théâtre entend le rappel à l'ordre -de
là cette froideur à la lecture d'Hernani après
l'enthousiasme pour Marion, le peu d'empressement des directeurs
de salles, les réticences des sociétaires-, et il ne reste
au poète que le choix entre une nouvelle subordination, à
l'opposition cette fois -Carrel en personne la lui offre, il la refuse
fort sèchement- et l'irrégularité. Les combattants
d'Hernani -Dumas le signale- ont été recrutés
par la censure de Marion de Lorme. Non pas admirateurs de la tragédie
contre partisans du drame, mais, toutes opinions confondues dans un camp
comme dans l'autre, tenants de la suprématie, libérale ou
contraignante, de la société sur l'écrivain et libertaires
de la souveraineté de l'art -pour l'art ou pour le peuple au choix.
Le vers offrait à tous un peu plus qu'un prétexte, un peu
moins qu'un symbole.
On comprend qu'il n'ait pas longtemps
servi de signe de ralliement et qu'il puisse moins encore fournir son enjeu
à la carrière dramatique de Hugo. Sans doute est-il tentant
d'en faire le récit comme du siège de l'alexandrin régulier
retranché au Français. Les trois premiers assauts loyalement
versifiés rencontrent la résistance du pouvoir et du public;
repli stratégique, avec occupation des citadelles moins défendues
ou traîtres, sous le camouflage de la prose : Lucrèce Borgia,
Marie Tudor et Angelo; dernière campagne : Ruy
Blas s'empare d'une place annexe -le Théâtre de la Renaissance-
avant l'échec final -moins dû à la supériorité
du faible Ponsard qu'à la témérité d'un chef
présomptueux. Ce schéma épique correspond à
la constance des efforts de Hugo pour obtenir du Français la reprise
des pièces reçues et l'inscription de Ruy Blas au
répertoire; il trouverait confirmation -en un sens mais démenti
en un autre, dans le succès de toute l'entreprise puisque, à
partir de 1846, les reprises d'Hernani, de Marion -mais aussi
d'Angelo, réparent l'insuccès des Burgraves;
surtout, en le fondant sur la volonté du poète, il rationalise
le puissant tropisme vers l'alexandrin que semblent illustrer la fortune
historique, du Second Empire à nos jours, d'Hernani et de
Ruy Blas et aussi cette résurgence hugolienne que seraient
les tubes d'Edmond Rostand. Il achoppe sur toutes les autres réalités
de l'exécution et de la réception du théâtre
de Hugo.
Si le drame en vers joué au
Français avait été sa grande ambition, pourquoi refuser,
en 1831, Marion à Mlle Mars et l'offrir à la Porte-Saint-Martin?
Pourquoi écrire en prose Angelo, destiné aux reines
du Français, Mlle Mars et Marie Dorval? Pourquoi le détour
par le Théâtre de la Renaissance au moment même où
le Français reprend Hernani et Marion de Lorme? D'ailleurs,
Mlle Georges exceptée, les mêmes acteurs assument indistinctement
prose et vers. Bien plus, l'alexandrin brisé, littérairement
si novateur, semble aller de soi pour sa diction. Chose curieuse, tous
les autres aspects de l'exécution du drame -décor, gestuelle,
interprétation, etc.- suscitent quantité de commentaires
-et de directives ou de plaintes de Hugo lui-même-, la prononciation
du vers aucun. On le conçoit sans peine de l'alexandrin régulier
dont la norme d'exécution était établie; on imagine
mal que ni Hugo -qui se fâche d'un béret sur le tête
de Mlle Mars, ni la critique, qui s'amuse de la tête baissée
de Juliette, ne relève jamais une diérèse lourde,
un enjambement trop marqué, ou pas assez, un vers ternaire démantibulé
par le souvenir de la césure. Tous les écrits théoriques
instituent un distinction neuve entre le vers parlé du drame et
le vers chanté de la tragédie; aucun acteur ne se voir reprocher
de chanter le vers brisé ni de le réduire à de la
prose. Force est de conclure que la norme de sa diction s'est immédiatement
imposée parce qu'elle dérivait naturellement de celle du
vers classique, déjà acquise en comédie, et que les
deux formes de l'alexandrin appartenaient encore au même univers
prosodique.
Tant qu'il fut familier, Mlle Mars,
Rachel et Sarah Bernhardt firent communier le public sous les deux espèces.
Il nous est, tout entier, devenu étranger. Nous n'en savons plus
entendre -et dire- que la cadence rudimentaire : ce galop qu'on croit racinien
et qu'ont ressuscité les rappeurs. De là des afféteries
intégristes chez certains metteurs en scène; l'écrasement
tranquille du vers chez les autres; de là, dans le public, la certitude
que la bataille d'Hernani fut le triomphe d'Edmond Rostand; de là
aussi peut-être, en partie, la surévaluation de la question
du vers dans l'histoire littéraire.
Car, Annie Ubersfeld l'a montré,
l'accueil fait aux drames de Hugo ne dépend ni de leur forme -vers
ou prose- ni de son adéquation aux salles où ils sont joués.
Leur succès constant auprès du public contraste avec l'hostilité
constante et somme toute désintéressée de l'institution
: directeurs de salles, brigadiers des claques, acteurs souvent, critique
surtout. Elle s'esquisse au lendemain de l'interdiction de Marion de
Lorme et s'organise après celle du Roi s'amuse; Hugo
l'appelle la "censure littéraire". Du moins ses attendus le sont-ils
: matérialisme philosophique et stylistique; irréligion d'une
vision du monde sans providence; immoralité de la coexistence des
passions basses avec les plus nobles aspirations; violence des situation
et recours aux émotions du mélodrame; alternance voire mélange
du tragique et du comique -d'un comique bouffon de surcroît; confusion
des intérêts individuels avec les enjeux de l'histoire; dégradation
des hautes figures françaises; orgueil, abus de la force, viol du
public. Au milieu de tout cela, rien ou presque pour le vers: la cause
est entendue depuis Hernani mais il devient d'année en année
plus difficile de prétendre que Hugo ne sait pas les faire. Lorsque
les choses devinrent trop claires pour qu'on dût continuer à
les taire, il y eut un journaliste pour écrire -dans une feuille
légitimiste bien sûr: "Que M. Hugo ne s'y trompe pas, ses
pièces trouvent plus d'opposition à son système politique
qu'à son système dramatique; on leur en veut moins de mépriser
Aristote que d'insulter les rois [.] et on lui pardonnera toujours plus
aisément d'imiter Shakespeare que Cromwell."
Reste qu'Amy Robsart, Lucrèce Borgia, Marie Tudor, Angelo sont écrites en prose. Pourquoi? La réponse, dès lors qu'on la cherche du côté indiqué par Hugo, dans le caractère des ouvres, est indiquée par leur titre avec une triviale évidence : parce que leur personnage principal est une femme -parfois deux. Marion de Lorme dira-t-on? Didier et Saverny en sont les héros, bien plus que Marion. Une certaine aura héroïque demande la virilité du vers; la prose convient à la parole féminine, amoureuse, vengeresse ou plaintive, toujours "intime" alors même que royale. Au reste Hugo, qu'il me pardonne, ne sait pas faire parler les femmes en vers -du moins pas longtemps. Il n'est que de mesurer la longueur des rôles; et les parodistes déjà s'amusaient de voir une doña Sol, sans voix sous les tirades des trois héros infliger à Mlle Mars son premier rôle muet. Le génie, dit Michelet, a les deux sexes de l'esprit; celui de Hugo donne à l'un le vers, la prose à l'autre.