GROUPE HUGOUniversité Paris 7 - Equipe de
recherche "Littérature et civilisation du XIX°
siècle"
Victor Hugo en 1848 : La légitimité du discours
Communication au Groupe Hugo du 13 mars 1999.
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En mars 1870, Hugo écrivait en regard du dossier de Choses vues pour l'année 1848 :
Cette lecture rétrospective indique assez l'évolution de la
pensée politique de Victor Hugo en exil, et du même coup,
l'hésitation qui aurait caractérisé, en 1848, sa situation et
son discours face à l'événement révolutionnaire. Tout ceci
est-il pour autant " à revoir sévèrement ", comme
l'indique encore la note manuscrite en marge de Choses vues
? L'engagement, certes différé, de l'écrivain dans le débat
parlementaire, sa présence dans les rues lors des journées de
juin, ses prises de parole à l'Assemblée semblent tout autant
marqués par les convictions que par la confusion et ne
manifestent pas radicalement le refus de reconnaître dans le
nouveau régime l'avènement, certes balbutiant et
contradictoire, de la liberté.
Les discours tenus par Hugo en 1848 illustrent en tout cas la
tentative et la difficulté de penser l'histoire en termes de
continuité, de voir dans la révolution une révélation. Ce
sont ces incertitudes que le lecteur peut interroger, aussi bien
celles qui se font jour dans les failles des discours
électoraux, que celles qui sont mises en scène dans l'écriture
de Choses vues. La parole hugolienne en 1848 semble se
poser la question de sa légitimité, tout comme elle s'interroge
sur celle de l'événement lui-même.
La question qui travaille la révolution de 1848 et plus
encore peut-être l'éloquence révolutionnaire, est celle de la
continuité historique. Comment envisager 1848 en regard de 1789,
comment penser un régime de discours qui ne soit pas la redite
parodique de celui de la Révolution française ?
La révolution de février 1848 et l'avènement de la république
s'imposent à Victor Hugo. Non qu'il n'ait anticipé la chute de
Louis-Philippe. En 1847, Choses vues, par la part
croissante accordée aux affaires, prouve la conscience aiguë
qu'avait l'écrivain de la fin de la Monarchie de Juillet au
travers de sa corruption. Les discours de 1848
nuvrent donc pas pour la restauration monarchique -
malgré l'inefficace et incertain épisode de la proclamation de
la Régence ; ils entérinent sans grand enthousiasme un état de
fait. Il s'agit plutôt pour Hugo de convertir et d'intégrer
l'énergie révolutionnaire et la puissance d'effraction qu'elle
constitue, en élément de stabilité et de progrès. Idée qui
transparaît dans les discours postérieurs à février à
travers lusage que lorateur fait du mot "
civilisation ".
Ce qui se joue en effet dès les événements de février 1848,
c'est l'interprétation de la révolution dans un système qui
est, globalement, celui du développement historique. Dans un
premier temps, incertain, Hugo s'inscrit dans ce que Jean
Delabroy appelle " l'imagerie de la continuité, sur
laquelle l'imaginaire bourgeois a fait et continue de faire fonds
". 1848, dans cette logique, doit être évalué à l'aune
de 1789. Il ne doit pas en être la redite, mais une étape dans
la dynamique d'évolution historique initiée par une Révolution
française désormais acceptée, mais reléguée dans la
catégorie des ébranlements fondateurs, de ce mal nécessaire
qui doit ouvrir la voie à une évolution nouvelle :
Les deux révolutions se trouvent ici opposées et
complémentaires. La violence de 1789, récupérée, devient
signifiante à la lumière des ambitions qui, selon Hugo, doivent
être celles de la Seconde République. Dans cette perspective,
la violence révolutionnaire a moins une cause (la révolte
contre l'iniquité sociale), qu'elle n'a un but et une mission
(fonder une ère nouvelle, satteler à la " tâche de
l'avenir "). Accident de l'histoire, la révolution doit,
pour être reprise dans la continuité historique, être tournée
vers l'avenir. De là, la nécessité, officialisée par la prise
de parole, d'évider l'événement révolutionnaire de sa
turbulence politique, de la violence du temps présent. Le
discours sur la révolution devient dès lors un discours de la
civilisation dans la mesure où le fait révolutionnaire de
février 1848 doit se révéler fertile et productif.
Hugo oppose donc " deux républiques (...) possibles ",
celle de la Terreur, qui " ajoutera à l'auguste devise : Liberté,
Egalité, Fraternité, l'option sinistre : ou la Mort
" et celle de la civilisation, " sainte communion de
tous les Français dès à présent, et de tous les peuples un
jour, dans le principe démocratique " qui " combinera
pacifiquement pour résoudre le glorieux problème du bien-être
universel, les accroissements continus de l'industrie, de la
science, de l'art et de la pensée. " Sans doute faut-il
replacer ces déclarations dans leur contexte. Elles émanent du
poète au moment où il entend se présenter aux élections
complémentaires de l'Assemblée constituante, au mois de mai
1848. La journée révolutionnaire avortée du 15 mai, les
tensions nouvelles du climat social, aggravées par l'arrivée,
le 17 mai, du Général Cavaignac au ministère de la Guerre,
sont autant de facteurs qui ont pu inciter l'écrivain à sortir
de la réserve dans laquelle il s'était maintenu lors des
premières élections d'avril.
Les éléments moteurs de ce que doit être la république en
tant qu'uvre de civilisation appartiennent à deux
catégories distinctes et complémentaires. D'un côté,
l'industrie et la science, habituels attributs d'un progressisme
de droite, de l'autre, l'art et la pensée, reliquat de pensée
lamartinienne. Ce qui fonde, dans cette perspective, la
civilisation, ce qui constitue son assise durable, c'est tout
autant, et sans doute plus encore que le progrès technique, la
pensée qui l'organise. Dans ce credo se devine la
recherche d'une stabilité, fil conducteur de la continuité
historique. Lors d'une réunion électorale, Hugo affirme en
effet :
Les interventions de Victor Hugo à l'Assemblée, bien au-delà des journées de juin, se feront l'écho de ce leitmotiv : protéger la liberté, promouvoir la pensée, en ce que cela fonde la civilisation ou empêche tout du moins la société de sombrer dans la barbarie. Le discours politique hugolien a donc partie liée avec son discours littéraire. Il met en valeur le rôle du poète dans la cité. La profession de foi électorale de Hugo se fonde sur la continuité de sa pensée depuis ses premiers écrits :
Et de citer à l'appui de ses dires, le Claude Gueux de 1834. Cette représentation de l'écrivain par lui-même constitue une véritable mise en abyme du principe de continuité historique à l'échelle de l'uvre littéraire. Elle sert donc doublement, par le fond et par la forme, le discours sur la vocation civilisatrice de la république, discours de la permanence et du progrès, reflété par cette déclaration de Victor Hugo à la Séance des Cinq Associations :
L'idéal de la continuité historique se trouve ici pris en charge par le discours esthétique. Dans le développement de la république, Hugo voudrait voir à l'uvre un principe d'autorégulation qui fonderait en stabilité les nouvelles institutions. A l'épreuve des faits pourtant, un tel modèle se révèle inopérant. Les journées de juin apportent un cruel démenti au credo de la continuité historique. En regard des discours électoraux, se fait entendre une autre voix, celle de Choses vues, qui se démarque de la première en ce que s'y profile la menace d'une histoire perçue comme répétition.
1848 ne devrait pas emprunter les mêmes voies que 1789. Pourtant, dans un brouillon de discours daté d'avril 1848, apparaît clairement ce risque d'une histoire qui se parodie :
Lorsque lhistoire se répète, cest daprès Hugo qui anticipe sur la célèbre formule de Marx, la première fois comme tragédie, la seconde comme mélodrame. Cette conception n'est en fait qu'un avatar du credo de la continuité historique. Elle postule que l'événement dans l'histoire est une alliance non renouvelable d'un fait et d'une énergie. Lorsque le fait se reproduit, l'énergie qui le légitime lui fait cruellement défaut. Il n'est plus, dès lors, que la redite parodique et grotesque de l'événement. La violence de 1789 était acceptée parce que l'événement d'alors offrait la conjonction d'un fait et d'une idée, d'un acte et d'une énergie qui le portait. La représentation des grands orateurs révolutionnaires au premier rang desquels Mirabeau est fondée sur un investissement de soi, sur une coïncidence de l'être et de la parole qui est aux sources de la rhétorique et de la représentation politique :
Ce qui donne à la rhétorique révolutionnaire de 1789 son envergure, c'est la capacité des hommes à incarner l'histoire. Au rebours, la république de 1848 est pour Hugo et pour nombre de ses contemporains, comme le souligne Guy Rosa, une forme vide " sans autre contenu que négatif ". Or ce régime connaît la tentation du plagiat qui nest autre chose que l'imitation de la forme sans la prise en compte de son intentionnalité :
Comme pour conjurer le risque d'une république vide de contenu et qui reproduirait dans sa forme les pires excès de la Terreur, Hugo se livre dans Choses vues à un véritable jeu de massacre, dénonciation de cette médiocrité nuisible qui s'étale sous ses yeux de parlementaire. La galerie de portraits exposés dans Choses vues souligne la dégradation de l'éloquence parlementaire :
A une république vide de contenu, il faut des orateurs sans âme. Au mirage de la continuité historique se substitue la réalité de la répétition. Goudchaux, ministre des Finances, est présenté comme un pantin s'agitant à la tribune comme dans un castelet, marionnette s'inclinant de façon mécanique pour saluer l'auditoire, qui, hilare, attend ce rituel avec jubilation. C'est tout ce qui sépare le geste inspiré de Mirabeau, frappant le marbre, montant l'escalier de la tribune, du geste mécanique du ministre. L'action oratoire n'est plus, sous la plume de Hugo, qu'une gesticulation qui parasite et contredit le sérieux des débats. Lécrivain saisit chaque orateur avec ses tics et ses tares : la taille ridicule de Louis Blanc et les plaisanteries afférentes, l'accent gascon et le " vaste mouchoir de couleur " de l'abbé Fayet, les gesticulations de l'abbé de La Mennais, le verre de vin qui remplace le verre d'eau à la tribune lorsque Lamartine vient à parler. La laideur de Mirabeau sublimait ses propos ; la médiocrité des parlementaires de 1848 les obère.
Le discours esthétique qui avait servi pour magnifier une république appelée dans la " beauté de son développement régulier " à réaliser la grande " tâche de lavenir ", sert alors à miner de l'intérieur l'éloquence parlementaire. A la fois farce et parodie, le langage joue sur le mélange des genres et la dégradation de sa forme, sur le calembour et sur le coq-à-l'âne. A propos du ministre de lAgriculture et du Commerce, Hugo consigne :
Le citoyen Bastide, ministre des Affaires étrangères, " parle avec l'embarras d'une pucelle et la mine rogue d'un assommeur ", alliance théâtrale peu commune d'une jeune première est d'un matamore de Commedia dell'Arte. Le langage ampoulé, parce qu'il imite maladroitement des formes sans en comprendre les fondements, infiltre Choses vues. Langage héroï-comique qui désigne les choses prosaïques par un style littéraire et élevé. Les " Monsieur Jourdain " de la Seconde République ne considèrent pas, sous la plume de Hugo, que tout ce qui n'est point vers est prose et inversement. Au contraire, le prosaïque s'exprime en vers, reliquat de la grandeur passée, telle cette réclamation apocryphe de Louis-Philippe après sa fuite, pour qu'on lui restitue ses effets personnels, réclamation rédigée en alexandrins :
Tout semble résumé dans Choses vues par l'anecdote et le calembour suivants :
(L'Assemblée : tique ! tique !)
Lorsque l'Assemblée réagit aux propositions de l'exécutif, c'est uniquement pour dénoncer les impropriétés de son langage. Constat vengeur d'une dégradation bourgeoise et populaire de la langue aristocrate - tique, tique. Bien souvent les notes de Victor Hugo sur l'activité parlementaire se bornent à relever, tout comme semble le faire l'Assemblée elle-même, les dérives du langage. Sous l'intitulé de " Pierres précieuses tombées de la tribune " ou de " Perles précieuses tombées de la bouche des orateurs ", Hugo consigne calembours et lapsus. A cette pseudo-littérature de législateur correspond, comme en pendant, l'enterrement de la grande littérature, mise en abyme par le récit du service funèbre de Chateaubriand, mort en juillet 1848 :
Une page est tournée par la mort de Chateaubriand, celle d'une aristocratie tôt venue dans les travées du pouvoir monarchique et ayant accompagné son déclin, celle d'une langue littéraire et d'un héritage rhétorique que les hommes de 48 semblent incapables dassumer.
Le langage parlementaire paraît donc à l'image de l'activité des députés :sans contenu, inutilement attaché à une forme qui se parodie elle-même. Cette vacuité atteint parfois des sommets. Leroux, dans une allocution de juin à propos des troubles dans la Creuse, est copieusement hué. " On l'accablait d'interruptions, d'interpellations, de jeux de mots, de coq-à-l'âne et de calembours. J'ai entendu, écrit Hugo, celui-ci dans le tohu-bohu. On criait : la Creuse ! la Creuse ! Parlez-nous de la Creuse. - La Creuse ! a repris un membre, c'est la politique. " Face à cette parodie de langage parlementaire, qui met en regard, disproportionnées, linanité des propos et l'importance des enjeux, la voix de Hugo devient toujours plus inquiète :
Le député de l'Assemblée constituante semble ainsi creuser l'écart entre la gravité des propos et l'inconscience, du moins supposée, des représentants. Mais il s'agit moins d'une condamnation sans appel des débuts de la Seconde République qu'une réflexion en filigrane, sur les limites et les capacités du débat démocratique :
Cette réflexion marque le problème de la rhétorique
parlementaire en regard de son modèle révolutionnaire. Sy
heurtent la nostalgie dune aristocratie du langage et
lexigence dune représentation démocratique ;
sy retrouve aussi la peinture de 1848 comme la contrepartie
d'une philosophie de la continuité historique, comme un
événement dans sa forme qui peine à se trouver un contour
inédit. Mais quelle place dès lors la parole hugolienne
peut-elle sallouer, quelle éloquence pour cette
rhétorique parlementaire frappée d'inanité ?
Les discours hugoliens, non pas expressément ceux de
l'activité parlementaire qui s'inscrivent dans un contexte
politique complexe à démêler, mais bien plutôt ceux qui
précèdent, les discours de campagne pour les élections
législatives complémentaires, s'interrogent sur la légitimité
et les conditions d'exercice de la parole que brigue Hugo comme
possible représentant. Il y a chez l'écrivain - et c'est bien
légitime quand on est candidat à des élections - une
nécessaire revendication de ce que Guy Rosa appelle le "
droit à la parole " ainsi que la mise en uvre des
stratégies pour l'obtenir. Mais ces discours reflètent aussi
des zones d'incertitudes où la parole peine à s'assumer pour ce
quelle est, une demande électoraliste.
Hugo doit en effet assumer cette part maudite du discours de
persuasion qu'est la prise en compte de l'auditoire.
Lorsquil s'adresse aux Cinq Associations d'Art et
d'Industrie qui pourraient le faire élire, l'écrivain utilise
pour emporter l'adhésion, des arguments qui sont directement
façonnés en fonction de l'auditoire. La métaphore, fréquente
à l'époque, de l'ouvrier lui permet daffirmer que "
tous, à des degrés divers, nous sommes des ouvriers de la
grande uvre sociale. " Un lien métaphorique
s'effectue ainsi entre la révolution de la rue et ses légitimes
aspirations à la représentation et les professions
intellectuelles dont le rôle dans la révolution de février a
peut-être été plus lointain . Cette formulation est un coup de
force qui met sur le même plan les deux catégories sociales.
Elle présuppose un même degré d'implication dans les
événements révolutionnaires et donc, une même légitimité de
représentation :
Cette stratégie d'assimilation permet à Hugo de parler en
son nom propre et de créer par la rhétorique une passerelle
entre les différents acteurs supposés de la nouvelle
république.
La dimension conjoncturelle de tout discours électoral, la prise
en compte de l'auditoire dans une stratégie de persuasion se
doublent d'une volontaire difficulté que met l'orateur à se
laisser enfermer dans une catégorie politique. Lorsque son
auditoire le presse d'entériner clairement et en public tel ou
tel article idéologique, Hugo se récuse, au motif qu'il
préfère les choses aux mots. C'est sans doute le symptôme,
comme l'explique Pierre Albouy, de ce divorce entre les mots et
les choses qui marque l'état d'esprit de la bourgeoisie au
tournant de 1848. Mais ce n'est pas la raison conjoncturelle qui
pousse l'écrivain à échapper aux cadres rigides des mots. Lors
de la Séance des Cinq Associations, un membre précise qu'"
il aurait voulu entendre sortir de la bouche [de Victor Hugo] le
grand mot : Association, le mot qui sauvera la république
et fera des hommes une famille de frères. " L'orateur
perçoit parfaitement l'implicite d'une telle demande. Une partie
de sa réponse montre qu'il n'entend pas s'engager sur le terrain
à ses yeux dangereux des idées socialistes. Mais la stratégie
qu'il adopte dans sa réponse mérite encore qu'on s'y arrête.
Elle consiste en deux attitudes connexes. Par la première,
l'écrivain déclare :
Hugo sort ainsi de l'impasse dans laquelle on risquait de
l'enfermer. En prenant " association " comme un mot, il
souscrivait à une position idéologique. En prenant ce mot comme
une chose et une idée, il se place dans la position individuelle
du penseur et non dans celle, collective, du parti. D'autre part,
le mot fixe les choses. L'idée les pense en devenir, et ce n'est
que dans cette perspective que l'écrivain accepte d'y souscrire.
Par une seconde attitude, Hugo paye de mots en retour, ceux qui
en exigent de lui, engageant ainsi la parole dans une véritable
logique du troc :
Je veux l'association comme vous, vous voulez la société comme moi.
Le discours propose ici un pacte implicite : " Si l'auditoire accepte de penser l'association à l'intérieur de la société et non comme une forme qui la subvertit et la remplace, l'orateur souscrira à ses propositions. Sinon, il ne voudra pas plus l'association que ses interlocuteurs ne veulent la société ". C'est par ce contrat tacite et bilatéral que Hugo engage le dialogue. Il y a donc deux attitudes parallèles dans le discours de lécrivain. Par la première, il récuse lemploi des mots qui pourraient permettre de caractériser et de figer son comportement politique. Par la seconde, qui relève de ce que Guy Rosa appelle l" autoréférentialité du discours ", Hugo rabat lénoncé sur les conditions dénonciation et ne sengage sur le dangereux terrain des mots quà condition que son auditoire fasse de même. Cette stratégie dénonciation est un véritable verrouillage du discours, une façon de prendre en charge, sans sy compromettre tout à fait, les nécessités de la parole persuasive.
Il ne s'agit pas pourtant de ce qu'on pourrait, à première
vue, qualifier hâtivement d'opportunisme politique. Si le droit
à la parole est une chose qui se négocie, Hugo entend le payer
au prix fort.
L'idéal pour lécrivain, c'est le rêve d'une
non-candidature récompensée malgré tout par le suffrage
universel. Quelles que soient les raisons historiques, politiques
et contextuelles qui l'aient conduit à ne pas se présenter aux
élections principales à l'Assemblée constituante en avril,
elles n'occultent pas entièrement ce qui est peut-être un autre
enjeu de cette position de retrait, explicitée dans la Lettre
aux électeurs du 20 mars 1848 :
Hugo laffirme par ailleurs à Pierre Cauwet, " je
ne suis pas candidat, mais je ne suis pas refusant ".
Être élu sans être candidat, c'est accepter le devoir sans
avoir brigué les honneurs, c'est obtenir le droit à la parole
sans que celui-ci soit entaché de suspicion d'intérêt. Il n'en
sera pas ainsi malgré les soixante mille voix spontanément
recueillies par le non-candidat Hugo aux élections de la Seine.
Mais cet épisode est peut-être révélateur de la situation de
la parole politique hugolienne pour laquelle tout acte de
candidature est déjà une sorte de péché originel qui dégrade
ses conditions d'exercice. En 1875, l'écrivain fondera
rétrospectivement la légitimité de son discours en 1848 sur
l'absolu du droit et non sur la relativité de la loi. Or cette
distinction impose une conséquence de taille dans l'ordre du
discours. Le droit, en effet, n'a pas de visibilité. Il siège
dans la conscience, celle de l'homme et celle des peuples.
Comment fonder une légitimité politique sur ce qui n'a pas de
visibilité ?
Comme l'a montré Pierre Albouy, la position depuis laquelle Hugo
légitime son discours est celle, fantomatique, qu'il occupe en
exil. D'une certaine manière, Hugo n'adhère pleinement à la
république et ne la prend en charge dans son discours que
lorsqu'elle n'est plus un régime - soumis aux contingences des
lois et d'une constitution en pleine genèse - mais un idéal,
grandi par les exigences du droit et les contraintes de l'exil.
Mais entre 1848 et 1851, le discours hugolien invente une autre
façon d'être fantomatique, en promouvant un imaginaire du
sacrifice. Etre fantôme, c'est en effet n'avoir plus aucun
intérêt particulier dans le monde d'ici-bas. Un mot revient
souvent sous la plume de Hugo dans ses discours. C'est celui de
" dévouement ". Le dévouement, c'est le renoncement
à l'intérêt particulier, c'est l'acceptation d'une existence
fantomatique dans l'ordre des affaires, qu'elles soient ou non
politiques. Guy Rosa le montre à propos de la " mission
doublement sacrificielle " que Hugo accepte sur les
barricades de juin. Acceptation d'un cynisme politique dans
lequel il n'a nul intérêt ; acceptation d'une répression d'une
partie du peuple vers laquelle va, sinon sa sympathie, du moins
sa compassion. Or cette attitude sacrificielle a une fonction.
Elle permet de légitimer la prise de parole et de la placer sous
l'égide du désintéressement et du devoir, cet écho intime du
droit. Deux constantes se dégagent des discours électoraux. La
première consiste à évoquer sur le mode de la fiction, le
sacrifice physique de l'écrivain amené à défendre les
intérêts de la France contre les factieux qui seraient tentés
de faire un coup de force. La seconde tient dans le refus de
tenir compte des clivages politiques et sociaux. Stratégie
hugolienne de l'électron libre, mise en évidence par Guy Rosa
à propos des votes à lAssemblée et du discours sur la
misère de 1849, conforme là encore au devoir et qui présente
le bénéfice de se retrouver systématiquement - ou presque - en
position minoritaire. Hugo se met ainsi en scène, dans ses
discours électoraux, comme celui qui suit toujours la voix de sa
conscience plutôt que les mots d'ordre des partis :
L'écrivain évoque ici sa position à la Chambre des pairs, sous la Monarchie de Juillet, par laquelle il se démarquait déjà de la majorité de ses confrères, et la position qu'il serait amenée à prendre s'il advenait que la république eût à se faire dicter ses lois par l'agitation populaire. Hugo apparaît alors comme l'homme qui, en son âme et conscience, retourne sa veste toujours du mauvais côté. A cela se limite sans doute son opportunisme. La parole politique trouve donc sa légitimité, comme l'a montré Guy Rosa, dans la mise en scène de son échec, à la manière de ce que sera le discours de Gwynplaine à la Chambre des Lords. Hugo confiait un jour de décembre 1848 à Paul Lacroix, " Ne voyez pas en moi un ministre... Je veux l'influence et non le pouvoir. " Le pouvoir suppose à tout le moins d'être dans la majorité agissante. L'influence repose sur la grandeur, qui défie les savants soupesages de l'équilibre législatif et joue sur la disproportion entre la portée de la parole et sa mise en minorité systématique. Telle pourrait bien être, durant l'année 1848, l'incidence politique du statut fantomatique que l'écrivain adoptera définitivement durant l'exil et qu'il résume au travers d'une métaphore incandescente :
Une des possibles visibilités de la parole qui entend relever
du droit et non de la loi, est donc l'éclat flamboyant d'un
bûcher. Il est pourtant une autre façon de légitimer la parole
politique : cest celle mise en évidence par Bernard
Leuilliot dans son article " Les Barricades mystérieuses
". Il y relate l'épisode obscur au cours duquel Hugo aurait
présidé à l'assaut d'une barricade carliste le 24 juin 1848.
Le compte rendu de l'audience du Conseil de guerre, que Bernard
Leuilliot évoque, contredit la version hugolienne. L'écrivain
n'aurait pas participé à l'arrestation des Fouchécourt père
et fils. Mais de cet épisode improbable, il reste ce que Bernard
Leuilliot appelle " la fable ", une fictionnalisation
de l'action politique hugolienne qui est moins un mensonge qu'une
mise en débat d'une conscience politique au regard du droit. Le
droit à la parole dans ce qu'il a de contingent, dans ses
tâtonnements erratiques, serait alors rédimé par le discours
fictionnel. Encore discours fictionnel, est-ce beaucoup dire. Il
s'agit plutôt d'une possibilité de discours dont les modalités
cherchent à s'inscrire, en particulier, dans le dispositif
d'écriture de Choses vues. Alors que la parole politique
parlementaire ne trouve sa justification, sa légitimation que
dans un opportunisme de l'échec, dans la recherche permanente de
la minorité sacrificielle, se développe dans Choses vues
un discours en filigrane qui, parce qu'il reste latent, échappe
à toute nécessité de légitimation.
Choses vues, placé en regard de lactivité parlementaire de l'écrivain, apparaît, cest lhypothèse de Guy Rosa, comme son nécessaire dérivatif. " L'écriture de Choses vues n'est pas une constante de la manière hugolienne et ne se développe pas fortuitement à partir de 1845 pour tarir vers 1850. ". C'est en effet le moment où l'activité de Victor Hugo se partage en trois types d'écriture : le roman des Misères, les discours politiques et Choses vues qui recueille " tout ce qui échappe au roman et au discours ( ) aux formes socialisées de l'appréhension du social. " Dans cette perspective, Choses vues offre la possibilité d'un discours qui nobéit pas aux exigences de légitimation de la parole parlementaire. Pour ce faire, il faut que ce discours ne soit pas constitué comme tel, qu'il se camoufle dans le " feuillage des grands événements ", au fil des jours où se consignent les menus détails de l'année 1848.
Dans Choses vues, souligne Carine Trévisan, " le
signe est soumis à un méticuleux travail de déchiffrement,
sorte de lecture myope qui va à l'encontre des grandes
synthèses historiques des contemporains. ". Hugo multiplie
les détails, les faits rapportés, appartenant, non au grand
genre des Mémoires et de l'écriture historique, mais à celui
de la chronique, des " faits curieux et non mémorables,
dissociés des grands événements par leur ténuité ". Choses
vues est un récit regorgeant de ce que Hugo appelle, à
l'occasion de la fuite de Louis-Philippe, des "
particularités ". Cet éparpillement du propos en multitude
se retrouve d'ailleurs dans le traitement des faits. Les
notations sont nombreuses qui insistent sur la désagrégation
des choses : essaims de combattants, décompte précis et
dérisoire du nombre de pavés et d'arbres utilisés lors de
l'insurrection, pêle-mêle des outils bradés des Ateliers
nationaux, morceaux d'affiches déchirés, chiffons épars...
La multiplication des faits va donc de pair avec la
dissémination du discours qui peut être tenu sur eux. Hugo, à
l'occasion des événements de février, se met en scène dans
son impossibilité de déchiffrer le sens de ce qui se joue sous
ses yeux. Au détour d'une notation évoquant les débuts de
l'insurrection, l'écrivain pervertit le proverbe selon lequel il
n'y a pas de fumée sans feu :
Ce dialogue surprenant est l'indice, mais il est loin d'être
le seul, d'une incapacité foncière, orchestrée par Hugo, à
prendre en charge le fait révolutionnaire, encore à l'état de
linéament, et à lui donner une signification. En ce
commencement de 1848, le discours hugolien, ou du moins ce qui en
transparaît dans Choses vues, tend à désamorcer
l'événement, à mettre en évidence les incertitudes de
l'interprétation.
Ce mouvement s'accompagne bientôt d'une prise en charge du
discours par autrui. Hugo s'efface, laisse parler les témoins et
les acteurs de février, en choisissant systématiquement, non
pas le témoin privilégié, mais tout au contraire le quidam,
l'anonyme, celui qui précisément ne peut avoir de point de vue
global sur ce qui se déroule.
C'est, par exemple, cette main anonyme qui ajoute au charbon un
" R " intempestif devant l'inscription Ateliers
Nationaux, ou cette autre qui corrige laffiche annonçant
la proclamation de la Constituante en " Assemblée nationale
des voleurs ". Dans cette façon de prendre la
parole, il n'y a plus rien de représentatif, au sens politique
du terme : le discours n'est plus ni majoritaire, ni minoritaire.
Le griffonnage dun seul, pouvant valoir pour tous,
subvertit le jeu démocratique. Les chansons assument le même
rôle. C'est la parole de personne, reprise en écho au
fil des rues par des groupes dindividus qui s'en font les
porte-voix.
Ces éléments relevés de façon éparse par Hugo prennent
pourtant bien la parole, mais cest pour tenir un discours
quil n'est pas possible dattribuer à
lécrivain, sans quon puisse avec certitude affirmer
quil y est clairement opposé. Telle est la situation
d'énonciation qu'offre Choses vues, et sur laquelle joue
l'auteur. Car il est bien évident que Choses vues ne se
fonde pas sur l'absence de discours, mais sur son camouflage, sur
le désinvestissement apparent du " je ", mais non sur
sa disparition.
Le camouflage du discours s'opère parfois dans la circulation
des motifs au cur des textes. Sagissant de slogans
anarchistes, Hugo évoque une procession de quatre hommes "
portant un drapeau noir avec cette inscription : Guerre aux
riches. ", drapeau misérable, " fait avec le jupon
d'une femme ". Il n'est rien dit de cet incident, aucun
discours explicite n'est produit pour le commenter. Cependant,
d'autres fragments qui lui sont juxtaposés, assurent, par leur
décalage, le rôle d'un discours latent.
La parole est ici formulée par un enfant, image même de
celui que le discours d'autrui traverse et qu'il n'assume pas
totalement faute de le comprendre, image peut-être
dun peuple encore mineur qui réinterprète les symboles
unificateurs du patriotisme à l'aune du comportement des
insurgés. Assimilation violente de la faction et de la nation,
du discours anarchiste et du discours patriotique contre laquelle
Hugo s'inscrit en faux, mais qui persiste dans la mémoire du
texte. Dans un brouillon de discours, l'écrivain se détache,
sur le mode de la prétérition, de ces faux républicains qui
arpenteraient les rues de Paris en criant mort aux riches !
et causeraient ainsi la faillite de la république. Dans la
juxtaposition des propos gisent la confusion du discours et le
refus de le formuler clairement.
Lorsque les évocations de l'événement sont moins fugitives,
Hugo se livre à un véritable travail sur les signes, travail
par lequel il laisse latent un discours qu'il n'assume pas
directement. Certains récits sont fondés sur un symbole que
l'écriture dégrade. Le symbole est une convention reconnue par
l'ensemble d'une communauté et son sens, arbitraire et non
motivé, se fait jour à la faveur de cette convention. Or Hugo
capte le symbole et le démolit, niant ainsi de ce fait le
consensus social qui s'effectue à partir du signe. Lors de
l'évocation sinistre d'une barricade de juin 1848, il évoque
les jeunes femmes qui montrent en signe de bravade et de défi,
leur ventre à la mitraille de la garde républicaine :
Cette première jeune femme immédiatement fusillée, est
suivie d'une seconde, qui répète mécaniquement et tragiquement
le geste de la première et subit le même sort. Le texte
fonctionne sur deux symboles au moins. Le premier est celui de la
matrice. Les femmes montrent leur ventre, qui pourraient un jour
enfanter les hommes auxquels elles s'opposent de l'autre côté
de la barricade. L'intertexte est peut-être ici antique : les Annales
de Tacite, relatant la mort d'Agrippine lui attribuent le même
geste qui dénonce symboliquement l'ingratitude de Néron faisant
assassiner sa mère. Le second symbole joue probablement autour
de la représentation de Delacroix, La Liberté guidant le
peuple, qui date de 1831. Cependant ces deux symboles sont
des symboles brisés. La dynamique de la Liberté laisse la place
à la situation statique et aporétique de la barricade. Au geste
déterminé de lallégorie succède le bégaiement tragique
d'une histoire qui répète dans le sang la répression du
peuple. Tout concourt à brouiller le symbole. Les liens de
filiation et de reproduction mis en évidence par la symbolique
de la matrice sont placés sous le signe de la prostitution. Les
frontières de la maternité sont déplacées : la mère est une
jeune femme à peine en âge d'enfanter, l'enfant à venir serait
le fruit du hasard et d'une activité illicite et dégradante. La
Liberté n'est qu'une fille publique qui, de ce fait, n'incarne
plus la République. La fille est une chose publique, à la
lettre une res publica, que l'on mitraille et que l'on
tue. Hugo détruit le symbole par lequel le peuple se donne à
lui-même sa propre légitimité. Mais il ne formule pas
clairement de discours, tout au plus un commentaire de ces "
linéaments étranges " des journées de juin qui opposent
" le désespoir du peuple " au " désespoir de la
société ". Il n'y a pas de parti pris et le discours se
perd dans les méandres du symbole aboli, faisant exister du
même coup plusieurs interprétations possibles.
Ce qui permet la plurivocité des interprétations et le
désinvestissement de linstance dénonciation,
cest le mode dinscription particulier des faits dans Choses
vues. Il repose sur la fiction dune écriture qui ne
ferait quenregistrer lempreinte des choses, comme une
plaque photosensible garderait la trace du réel capté de façon
hasardeuse . Choses vues, et le titre lindique
suffisamment, prétend être la chambre obscure de
lévénement. Lenregistrement des faits sy
effectue sur un mode indiciel ; lillustration la plus
frappante de cette pratique en est peut-être ce petit morceau
daffiche détaché par Hugo au coin dune rue, alors
quil est pris dans le feu dune fusillade, fragment
quil a joint au manuscrit du texte quil rédigeait.
Cest sans doute le cas extrême dune attitude qui
entend substituer au discours lenregistrement des faits.
Mais cette ambition, orchestrée par l'écrivain, nest rien
dautre quune solution décriture inédite au
problème de la légitimation du discours. Par les coups violents
assénés aux symboles, par léparpillement des notations,
par la juxtaposition de paroles anonymes et contradictoires, Hugo
élabore malgré tout un discours, mais qui nayant pas de
point particulier dénonciation, sabstient de toute
légitimation et sabsout de toute incohérence. Guy Rosa
soulignait quil ny avait " rien d'étonnant [à
ce] que Choses vues soit resté inachevé et inédit. Hugo
y avait ébauché un genre d'écriture nouveau dont les
conditions de lisibilité n'étaient pas assurées - et
n'étaient pas près de l'être. " Peut-être pourrait-on
ajouter qu'elles ne devaient pas l'être. Tout travail visant à
assurer les conditions de lisibilité du manuscrit l'aurait
immédiatement replacé dans la situation de devoir se justifier,
se légitimer d'une façon ou d'une autre. Ce que Hugo ébauche
avec Choses vues, c'est une forme particulière du texte
littéraire, l'uvre brouillon, dont l'intentionnalité
reste encore prise dans les plis de la genèse. Son statut
d'uvre à paraître ne la reporte pas dans la sphère du
privé, comme le serait un journal intime, mais son statut
d'uvre non publiée lui évite d'affronter la nécessaire
étape des justifications et des éclaircissements, propre à
tout texte public.
Les partis pris décriture de Choses vues
correspondent à la difficulté et peut-être au refus -
dassumer un discours univoque en des temps charnières. Cet
ensemble de textes apporte aussi une réponse embryonnaire à la
question de la continuité ou de la discontinuité
historique telle quelle se trouve posée par la révolution
de 1848. Choses vues apparaît en effet comme un mode
d'enregistrement du réel qui n'est pas spécifique à cette
période, mais qui lui correspond cependant, dans le processus
d'appréhension de l'histoire qu'il sous-tend. Choses vues
révèle, de façon inédite dans l'uvre hugolienne, sauf
peut-être dans les carnets de voyage, un type de rapport à la
discontinuité du monde, latent avant 1848 et qui deviendra
présent et manifeste durant l'exil.
La forme même du projet de Choses vues, brouillon
perpétuel, souligne et met en scène la dimension génétique,
non seulement de l'écriture, mais encore de l'événement
historique qui n'est plus dès lors un fait mais un " à
faire ". Pour reprendre la formule de Jean Delabroy,
l'histoire est alors à appréhender " non comme forme
", mais " comme travail ". L'événement, ainsi
ouvert, n'est pas le reflet d'un condamnable attentisme politique
; il est à l'image d'une genèse qui réintègre sa chaotique
origine. Hugo, ce faisant, invente une forme de l'histoire qui
fixe non le sens des événements, mais leur empreinte, dont le
sens n'est pas toujours absent.
Cette attitude est particulièrement sensible à loccasion
de la transcription que l'écrivain donne de la proclamation de
la République par le Gouvernement provisoire. Outre le travail
sur le symbole dont le principe a déjà été évoqué, sy
décèle une conception de lhistoire comme brouillon. Cela
est signifié par le fond du texte le manuscrit de la
proclamation et par sa forme le manuscrit de Choses
vues. A lextrême fragilité de lacte, révélé
par lenregistrement indiciel des signatures, de la qualité
du papier, de la négligence matérielle du document, correspond
limpact futur de ce brouillon qui na pas encore
accédé au statut duvre, mais qui contient en germe
la République. La dimension génétique de Choses vues
est donc double. Cest celle de lévénement, de
lhistoire perçue comme brouillon ; cest aussi celle
du texte qui lenregistre et qui, tout comme
lhistoire, ne livre pas ses propres conditions de
lisibilité.
Dune certaine manière, en cette année 1848, les deux aspects de lactivité hugolienne, léloquence parlementaire et Choses vues, peuvent apparaître comme une alternative proposée aux questions formulées par lévénement. Le problème de la continuité historique y trouve un double écho. Celui, positif et volontariste des discours, qui uvrent, au travers de la république naissante, pour la civilisation ; celui, tâtonnant et inquiet de Choses vues, qui entrevoit, dans la masse inextricable des faits, le brouillon de lévénement. Ce sont aussi deux façons de prendre la parole et den assumer les effets. A la mise en échec de la rhétorique par une instance dénonciation qui peine à se légitimer, correspond la construction dun discours par juxtapositions, accidents et incidences, discours dont la genèse nappelle aucune justification. Avant peut-être, que les deux positions contradictoires du locuteur ne trouvent à se joindre dans la voix solitaire de lexil. Delphine Gleizes