GROUPE HUGO

Université Paris 7 - Equipe de recherche "Littérature et civilisation du XIX° siècle"


Delphine Gleizes

Victor Hugo en 1848 : La légitimité du discours  
Communication au Groupe Hugo du 13 mars 1999.
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En mars 1870, Hugo écrivait en regard du dossier de Choses vues pour l'année 1848 :

  • J'ai écrit ces notes, très consciencieuses du reste, dans les premiers mois de 1848. [...] J'observais cela dans un étrange état d'esprit, comprenant peu cette révolution et craignant qu'elle ne tuât la liberté. Plus tard, la révolution s'est faite en moi-même ; les hommes ont cessé de me masquer les principes.
  • Cette lecture rétrospective indique assez l'évolution de la pensée politique de Victor Hugo en exil, et du même coup, l'hésitation qui aurait caractérisé, en 1848, sa situation et son discours face à l'événement révolutionnaire. Tout ceci est-il pour autant " à revoir sévèrement ", comme l'indique encore la note manuscrite en marge de Choses vues ? L'engagement, certes différé, de l'écrivain dans le débat parlementaire, sa présence dans les rues lors des journées de juin, ses prises de parole à l'Assemblée semblent tout autant marqués par les convictions que par la confusion et ne manifestent pas radicalement le refus de reconnaître dans le nouveau régime l'avènement, certes balbutiant et contradictoire, de la liberté.
    Les discours tenus par Hugo en 1848 illustrent en tout cas la tentative et la difficulté de penser l'histoire en termes de continuité, de voir dans la révolution une révélation. Ce sont ces incertitudes que le lecteur peut interroger, aussi bien celles qui se font jour dans les failles des discours électoraux, que celles qui sont mises en scène dans l'écriture de Choses vues. La parole hugolienne en 1848 semble se poser la question de sa légitimité, tout comme elle s'interroge sur celle de l'événement lui-même.
     

    La Seconde République ou la rhétorique plagiée

    La question qui travaille la révolution de 1848 et plus encore peut-être l'éloquence révolutionnaire, est celle de la continuité historique. Comment envisager 1848 en regard de 1789, comment penser un régime de discours qui ne soit pas la redite parodique de celui de la Révolution française ?
    La révolution de février 1848 et l'avènement de la république s'imposent à Victor Hugo. Non qu'il n'ait anticipé la chute de Louis-Philippe. En 1847, Choses vues, par la part croissante accordée aux affaires, prouve la conscience aiguë qu'avait l'écrivain de la fin de la Monarchie de Juillet au travers de sa corruption. Les discours de 1848 n’œuvrent donc pas pour la restauration monarchique - malgré l'inefficace et incertain épisode de la proclamation de la Régence ; ils entérinent sans grand enthousiasme un état de fait. Il s'agit plutôt pour Hugo de convertir et d'intégrer l'énergie révolutionnaire et la puissance d'effraction qu'elle constitue, en élément de stabilité et de progrès. Idée qui transparaît dans les discours postérieurs à février à travers l’usage que l’orateur fait du mot " civilisation ".
    Ce qui se joue en effet dès les événements de février 1848, c'est l'interprétation de la révolution dans un système qui est, globalement, celui du développement historique. Dans un premier temps, incertain, Hugo s'inscrit dans ce que Jean Delabroy appelle " l'imagerie de la continuité, sur laquelle l'imaginaire bourgeois a fait et continue de faire fonds ". 1848, dans cette logique, doit être évalué à l'aune de 1789. Il ne doit pas en être la redite, mais une étape dans la dynamique d'évolution historique initiée par une Révolution française désormais acceptée, mais reléguée dans la catégorie des ébranlements fondateurs, de ce mal nécessaire qui doit ouvrir la voie à une évolution nouvelle :

  • La révolution que nos pères ont faite il y a soixante ans a été grande par la guerre ; la révolution que vous faites aujourd'hui doit être grande par la paix. La première a détruit, la seconde doit organiser. L'œuvre d'organisation est le complément nécessaire de l'œuvre de destruction ; c'est là ce qui rattache intimement 1848 à 1789.
  • Les deux révolutions se trouvent ici opposées et complémentaires. La violence de 1789, récupérée, devient signifiante à la lumière des ambitions qui, selon Hugo, doivent être celles de la Seconde République. Dans cette perspective, la violence révolutionnaire a moins une cause (la révolte contre l'iniquité sociale), qu'elle n'a un but et une mission (fonder une ère nouvelle, s’atteler à la " tâche de l'avenir "). Accident de l'histoire, la révolution doit, pour être reprise dans la continuité historique, être tournée vers l'avenir. De là, la nécessité, officialisée par la prise de parole, d'évider l'événement révolutionnaire de sa turbulence politique, de la violence du temps présent. Le discours sur la révolution devient dès lors un discours de la civilisation dans la mesure où le fait révolutionnaire de février 1848 doit se révéler fertile et productif.
    Hugo oppose donc " deux républiques (...) possibles ", celle de la Terreur, qui " ajoutera à l'auguste devise : Liberté, Egalité, Fraternité, l'option sinistre : ou la Mort " et celle de la civilisation, " sainte communion de tous les Français dès à présent, et de tous les peuples un jour, dans le principe démocratique " qui " combinera pacifiquement pour résoudre le glorieux problème du bien-être universel, les accroissements continus de l'industrie, de la science, de l'art et de la pensée. " Sans doute faut-il replacer ces déclarations dans leur contexte. Elles émanent du poète au moment où il entend se présenter aux élections complémentaires de l'Assemblée constituante, au mois de mai 1848. La journée révolutionnaire avortée du 15 mai, les tensions nouvelles du climat social, aggravées par l'arrivée, le 17 mai, du Général Cavaignac au ministère de la Guerre, sont autant de facteurs qui ont pu inciter l'écrivain à sortir de la réserve dans laquelle il s'était maintenu lors des premières élections d'avril.
    Les éléments moteurs de ce que doit être la république en tant qu'œuvre de civilisation appartiennent à deux catégories distinctes et complémentaires. D'un côté, l'industrie et la science, habituels attributs d'un progressisme de droite, de l'autre, l'art et la pensée, reliquat de pensée lamartinienne. Ce qui fonde, dans cette perspective, la civilisation, ce qui constitue son assise durable, c'est tout autant, et sans doute plus encore que le progrès technique, la pensée qui l'organise. Dans ce credo se devine la recherche d'une stabilité, fil conducteur de la continuité historique. Lors d'une réunion électorale, Hugo affirme en effet :

  • Même quand les révolutions ont tout renversé, il y a une puissance qui reste debout, la pensée. Les révolutions brisent les couronnes, mais n'éteignent pas les auréoles.
  • Les interventions de Victor Hugo à l'Assemblée, bien au-delà des journées de juin, se feront l'écho de ce leitmotiv : protéger la liberté, promouvoir la pensée, en ce que cela fonde la civilisation ou empêche tout du moins la société de sombrer dans la barbarie. Le discours politique hugolien a donc partie liée avec son discours littéraire. Il met en valeur le rôle du poète dans la cité. La profession de foi électorale de Hugo se fonde sur la continuité de sa pensée depuis ses premiers écrits :

  • J'ajoute ceci, et tout ce que j'ai écrit, et tout ce que j'ai fait dans ma vie publique est là pour le prouver, pas une page n'est sortie de ma plume depuis que j’ai l'âge d'homme, pas un mot n'est sorti de ma bouche qui ne soit d'accord avec les paroles que je prononce en ce moment.
  • Et de citer à l'appui de ses dires, le Claude Gueux de 1834. Cette représentation de l'écrivain par lui-même constitue une véritable mise en abyme du principe de continuité historique à l'échelle de l'œuvre littéraire. Elle sert donc doublement, par le fond et par la forme, le discours sur la vocation civilisatrice de la république, discours de la permanence et du progrès, reflété par cette déclaration de Victor Hugo à la Séance des Cinq Associations :

  • La propagande de la république est toute dans la beauté de son développement régulier.
  • L'idéal de la continuité historique se trouve ici pris en charge par le discours esthétique. Dans le développement de la république, Hugo voudrait voir à l'œuvre un principe d'autorégulation qui fonderait en stabilité les nouvelles institutions. A l'épreuve des faits pourtant, un tel modèle se révèle inopérant. Les journées de juin apportent un cruel démenti au credo de la continuité historique. En regard des discours électoraux, se fait entendre une autre voix, celle de Choses vues, qui se démarque de la première en ce que s'y profile la menace d'une histoire perçue comme répétition.

    1848 ne devrait pas emprunter les mêmes voies que 1789. Pourtant, dans un brouillon de discours daté d'avril 1848, apparaît clairement ce risque d'une histoire qui se parodie :

  • Et puis (nécessité de l'ancienne terreur, inutilité de la terreur actuelle, plagiat hideux et gratuit) - le démontrer par les faits.
  • Lorsque l’histoire se répète, c’est d’après Hugo qui anticipe sur la célèbre formule de Marx, la première fois comme tragédie, la seconde comme mélodrame. Cette conception n'est en fait qu'un avatar du credo de la continuité historique. Elle postule que l'événement dans l'histoire est une alliance non renouvelable d'un fait et d'une énergie. Lorsque le fait se reproduit, l'énergie qui le légitime lui fait cruellement défaut. Il n'est plus, dès lors, que la redite parodique et grotesque de l'événement. La violence de 1789 était acceptée parce que l'événement d'alors offrait la conjonction d'un fait et d'une idée, d'un acte et d'une énergie qui le portait. La représentation des grands orateurs révolutionnaires – au premier rang desquels Mirabeau – est fondée sur un investissement de soi, sur une coïncidence de l'être et de la parole qui est aux sources de la rhétorique et de la représentation politique :

  • Cette apparition formidable a laissé un nom dans la mémoire des hommes ; on devrait l'appeler la Révolution, on l'appelle Mirabeau. (...) Du jour où cet homme mit le pied sur cette estrade, cette estrade se transfigura. La tribune française fut fondée.
  • Ce qui donne à la rhétorique révolutionnaire de 1789 son envergure, c'est la capacité des hommes à incarner l'histoire. Au rebours, la république de 1848 est pour Hugo et pour nombre de ses contemporains, comme le souligne Guy Rosa, une forme vide " sans autre contenu que négatif  ". Or ce régime connaît la tentation du plagiat qui n’est autre chose que l'imitation de la forme sans la prise en compte de son intentionnalité :

  • On peut tomber au-dessous de Marat, au-dessous de Couthon, au-dessous de Carrier. Comment ? en les imitant. Ils étaient horribles et graves. On sera horrible et ridicule. Quoi, la Terreur parodie ! quoi, la guillotine plagiaire ! Y a-t-il quelque chose de plus hideux et de plus bête ? (...) 93 a eu ses hommes, il y a de cela cinquante-cinq ans, et maintenant il aurait ses singes.
  • Comme pour conjurer le risque d'une république vide de contenu et qui reproduirait dans sa forme les pires excès de la Terreur, Hugo se livre dans Choses vues à un véritable jeu de massacre, dénonciation de cette médiocrité nuisible qui s'étale sous ses yeux de parlementaire. La galerie de portraits exposés dans Choses vues souligne la dégradation de l'éloquence parlementaire :

  • Ledru-Rollin, espèce de Danton bâtard, appuyant sur la tribune son gros ventre boutonné, avait le son de voix enroué de Pétion et le balancement d'épaules de Mirabeau sans son éloquence.
  • A une république vide de contenu, il faut des orateurs sans âme. Au mirage de la continuité historique se substitue la réalité de la répétition. Goudchaux, ministre des Finances, est présenté comme un pantin s'agitant à la tribune comme dans un castelet, marionnette s'inclinant de façon mécanique pour saluer l'auditoire, qui, hilare, attend ce rituel avec jubilation. C'est tout ce qui sépare le geste inspiré de Mirabeau, frappant le marbre, montant l'escalier de la tribune, du geste mécanique du ministre. L'action oratoire n'est plus, sous la plume de Hugo, qu'une gesticulation qui parasite et contredit le sérieux des débats. L’écrivain saisit chaque orateur avec ses tics et ses tares : la taille ridicule de Louis Blanc et les plaisanteries afférentes, l'accent gascon et le " vaste mouchoir de couleur " de l'abbé Fayet, les gesticulations de l'abbé de La Mennais, le verre de vin qui remplace le verre d'eau à la tribune lorsque Lamartine vient à parler. La laideur de Mirabeau sublimait ses propos ; la médiocrité des parlementaires de 1848 les obère.

    Le discours esthétique qui avait servi pour magnifier une république appelée dans la " beauté de son développement régulier " à réaliser la grande " tâche de l’avenir ", sert alors à miner de l'intérieur l'éloquence parlementaire. A la fois farce et parodie, le langage joue sur le mélange des genres et la dégradation de sa forme, sur le calembour et sur le coq-à-l'âne. A propos du ministre de l’Agriculture et du Commerce, Hugo consigne :

  • Et puis Flocon est emphatique et fait des phrases. C'est ampoulé et naïf. C'est farce. Cet homme est une espèce de milieu entre l'estaminet et le mélodrame.
  • Le citoyen Bastide, ministre des Affaires étrangères, " parle avec l'embarras d'une pucelle et la mine rogue d'un assommeur ", alliance théâtrale peu commune d'une jeune première est d'un matamore de Commedia dell'Arte. Le langage ampoulé, parce qu'il imite maladroitement des formes sans en comprendre les fondements, infiltre Choses vues. Langage héroï-comique qui désigne les choses prosaïques par un style littéraire et élevé. Les " Monsieur Jourdain " de la Seconde République ne considèrent pas, sous la plume de Hugo, que tout ce qui n'est point vers est prose et inversement. Au contraire, le prosaïque s'exprime en vers, reliquat de la grandeur passée, telle cette réclamation apocryphe de Louis-Philippe après sa fuite, pour qu'on lui restitue ses effets personnels, réclamation rédigée en alexandrins :

  • Je réclame en outre un paquet de cure-dents, deux vieux caleçons, un gilet de flanelle, mes pantalons et une paire de bretelles.
  • Tout semble résumé dans Choses vues par l'anecdote et le calembour suivants :

  • Le ministre du commerce M. Tourret. - Quoi ! l'on m'accuse de présenter un projet aristocrate !

    (L'Assemblée : tique ! tique !)

  • Lorsque l'Assemblée réagit aux propositions de l'exécutif, c'est uniquement pour dénoncer les impropriétés de son langage. Constat vengeur d'une dégradation bourgeoise et populaire de la langue aristocrate - tique, tique. Bien souvent les notes de Victor Hugo sur l'activité parlementaire se bornent à relever, tout comme semble le faire l'Assemblée elle-même, les dérives du langage. Sous l'intitulé de " Pierres précieuses tombées de la tribune " ou de " Perles précieuses tombées de la bouche des orateurs ", Hugo consigne calembours et lapsus. A cette pseudo-littérature de législateur correspond, comme en pendant, l'enterrement de la grande littérature, mise en abyme par le récit du service funèbre de Chateaubriand, mort en juillet 1848 :

  • Paris était comme abruti par les journées de Juin, et tout ce bruit de fusillades, de canon et de tocsin qu'il avait encore dans les oreilles l'empêcha d'entendre, à la mort de M. de Chateaubriand, cette espèce de silence qui se fait autour des grands hommes disparus.
  • Une page est tournée par la mort de Chateaubriand, celle d'une aristocratie tôt venue dans les travées du pouvoir monarchique et ayant accompagné son déclin, celle d'une langue littéraire et d'un héritage rhétorique que les hommes de 48 semblent incapables d’assumer.

    Le langage parlementaire paraît donc à l'image de l'activité des députés :sans contenu, inutilement attaché à une forme qui se parodie elle-même. Cette vacuité atteint parfois des sommets. Leroux, dans une allocution de juin à propos des troubles dans la Creuse, est copieusement hué. " On l'accablait d'interruptions, d'interpellations, de jeux de mots, de coq-à-l'âne et de calembours. J'ai entendu, écrit Hugo, celui-ci dans le tohu-bohu. On criait : la Creuse ! la Creuse ! Parlez-nous de la Creuse. - La Creuse ! a repris un membre, c'est la politique. " Face à cette parodie de langage parlementaire, qui met en regard, disproportionnées, l’inanité des propos et l'importance des enjeux, la voix de Hugo devient toujours plus inquiète :

  • J'étais de ceux auxquels cette gaieté serrait le coeur, car il me semblait entendre les sanglots du peuple à travers ces éclats de rire.
  • Le député de l'Assemblée constituante semble ainsi creuser l'écart entre la gravité des propos et l'inconscience, du moins supposée, des représentants. Mais il s'agit moins d'une condamnation sans appel des débuts de la Seconde République qu'une réflexion en filigrane, sur les limites et les capacités du débat démocratique :

  • L'Assemblée constituante de 1848 a de l'honnêteté et du courage. Son malheur est d'être médiocre, ce qui la fait hostile aux grandes intelligences qu'elle contient. L'éloquence vraie, mâle et ferme l'étonne et la hérisse. Le beau langage lui est patois. Elle est presque entièrement composée d'hommes qui, ne sachant pas parler, ne savent pas écouter. Ils ne savent que dire et ils ne veulent pas se taire. Que faire ?  Ils font du bruit.
  • Cette réflexion marque le problème de la rhétorique parlementaire en regard de son modèle révolutionnaire. S’y heurtent la nostalgie d’une aristocratie du langage et l’exigence d’une représentation démocratique ; s’y retrouve aussi la peinture de 1848 comme la contrepartie d'une philosophie de la continuité historique, comme un événement dans sa forme qui peine à se trouver un contour inédit. Mais quelle place dès lors la parole hugolienne peut-elle s’allouer, quelle éloquence pour cette rhétorique parlementaire frappée d'inanité ?
     

    Les discours électoraux ou les incertitudes de la parole

    Les discours hugoliens, non pas expressément ceux de l'activité parlementaire qui s'inscrivent dans un contexte politique complexe à démêler, mais bien plutôt ceux qui précèdent, les discours de campagne pour les élections législatives complémentaires, s'interrogent sur la légitimité et les conditions d'exercice de la parole que brigue Hugo comme possible représentant. Il y a chez l'écrivain - et c'est bien légitime quand on est candidat à des élections - une nécessaire revendication de ce que Guy Rosa appelle le " droit à la parole " ainsi que la mise en œuvre des stratégies pour l'obtenir. Mais ces discours reflètent aussi des zones d'incertitudes où la parole peine à s'assumer pour ce qu’elle est, une demande électoraliste.
    Hugo doit en effet assumer cette part maudite du discours de persuasion qu'est la prise en compte de l'auditoire. Lorsqu’il s'adresse aux Cinq Associations d'Art et d'Industrie qui pourraient le faire élire, l'écrivain utilise pour emporter l'adhésion, des arguments qui sont directement façonnés en fonction de l'auditoire. La métaphore, fréquente à l'époque, de l'ouvrier lui permet d’affirmer que " tous, à des degrés divers, nous sommes des ouvriers de la grande œuvre sociale. " Un lien métaphorique s'effectue ainsi entre la révolution de la rue et ses légitimes aspirations à la représentation et les professions intellectuelles dont le rôle dans la révolution de février a peut-être été plus lointain . Cette formulation est un coup de force qui met sur le même plan les deux catégories sociales. Elle présuppose un même degré d'implication dans les événements révolutionnaires et donc, une même légitimité de représentation :

  • Certes, c'est quelque chose d'avoir construit les barricades de février sous la mousqueterie et la fusillade, mais c'est quelque chose aussi que d'être sans cesse, sans trêve, sans relâche, debout sur les barricades de la pensée, exposé aux haines du pouvoir et à la mitraille des partis.
  • Cette stratégie d'assimilation permet à Hugo de parler en son nom propre et de créer par la rhétorique une passerelle entre les différents acteurs supposés de la nouvelle république.
    La dimension conjoncturelle de tout discours électoral, la prise en compte de l'auditoire dans une stratégie de persuasion se doublent d'une volontaire difficulté que met l'orateur à se laisser enfermer dans une catégorie politique. Lorsque son auditoire le presse d'entériner clairement et en public tel ou tel article idéologique, Hugo se récuse, au motif qu'il préfère les choses aux mots. C'est sans doute le symptôme, comme l'explique Pierre Albouy, de ce divorce entre les mots et les choses qui marque l'état d'esprit de la bourgeoisie au tournant de 1848. Mais ce n'est pas la raison conjoncturelle qui pousse l'écrivain à échapper aux cadres rigides des mots. Lors de la Séance des Cinq Associations, un membre précise qu'" il aurait voulu entendre sortir de la bouche [de Victor Hugo] le grand mot : Association, le mot qui sauvera la république et fera des hommes une famille de frères. " L'orateur perçoit parfaitement l'implicite d'une telle demande. Une partie de sa réponse montre qu'il n'entend pas s'engager sur le terrain à ses yeux dangereux des idées socialistes. Mais la stratégie qu'il adopte dans sa réponse mérite encore qu'on s'y arrête. Elle consiste en deux attitudes connexes. Par la première, l'écrivain déclare :

  • Je n'attache pas aux mots autant d'efficacité que vous. Je ne crois pas qu'il soit donné à un mot de sauver le monde ; cela n'est donné qu'aux choses, et, entre les choses, qu'aux idées.
  • Hugo sort ainsi de l'impasse dans laquelle on risquait de l'enfermer. En prenant " association " comme un mot, il souscrivait à une position idéologique. En prenant ce mot comme une chose et une idée, il se place dans la position individuelle du penseur et non dans celle, collective, du parti. D'autre part, le mot fixe les choses. L'idée les pense en devenir, et ce n'est que dans cette perspective que l'écrivain accepte d'y souscrire.
    Par une seconde attitude, Hugo paye de mots en retour, ceux qui en exigent de lui, engageant ainsi la parole dans une véritable logique du troc :

  • Remarquez que, si je n'ai pas prononcé le mot association, j'ai souvent prononcé le mot société. Or, au fond de ces deux mots, société, association, qu'y a-t-il ? La même idée : Fraternité.

    Je veux l'association comme vous, vous voulez la société comme moi.

  • Le discours propose ici un pacte implicite : " Si l'auditoire accepte de penser l'association à l'intérieur de la société et non comme une forme qui la subvertit et la remplace, l'orateur souscrira à ses propositions. Sinon, il ne voudra pas plus l'association que ses interlocuteurs ne veulent la société ". C'est par ce contrat tacite et bilatéral que Hugo engage le dialogue. Il y a donc deux attitudes parallèles dans le discours de l’écrivain. Par la première, il récuse l’emploi des mots qui pourraient permettre de caractériser et de figer son comportement politique. Par la seconde, qui relève de ce que Guy Rosa appelle l’" autoréférentialité du discours ", Hugo rabat l’énoncé sur les conditions d’énonciation et ne s’engage sur le dangereux terrain des mots qu’à condition que son auditoire fasse de même. Cette stratégie d’énonciation est un véritable verrouillage du discours, une façon de prendre en charge, sans s’y compromettre tout à fait, les nécessités de la parole persuasive.

    Il ne s'agit pas pourtant de ce qu'on pourrait, à première vue, qualifier hâtivement d'opportunisme politique. Si le droit à la parole est une chose qui se négocie, Hugo entend le payer au prix fort.
    L'idéal pour l’écrivain, c'est le rêve d'une non-candidature récompensée malgré tout par le suffrage universel. Quelles que soient les raisons historiques, politiques et contextuelles qui l'aient conduit à ne pas se présenter aux élections principales à l'Assemblée constituante en avril, elles n'occultent pas entièrement ce qui est peut-être un autre enjeu de cette position de retrait, explicitée dans la Lettre aux électeurs du 20 mars 1848 :

  • Si mes concitoyens jugent à propos, dans leur liberté et dans leur souveraineté, de m'appeler à siéger, comme leur représentant, dans l'assemblée qui va tenir en ses mains les destinées de la France (...), j'accepterai avec recueillement cet austère mandat. Je le remplirai avec tout ce que j'ai en moi de dévouement, de désintéressement et de courage.
  • Hugo l’affirme par ailleurs à Pierre Cauwet, " je ne suis pas candidat, mais je ne suis pas refusant ". Être élu sans être candidat, c'est accepter le devoir sans avoir brigué les honneurs, c'est obtenir le droit à la parole sans que celui-ci soit entaché de suspicion d'intérêt. Il n'en sera pas ainsi malgré les soixante mille voix spontanément recueillies par le non-candidat Hugo aux élections de la Seine. Mais cet épisode est peut-être révélateur de la situation de la parole politique hugolienne pour laquelle tout acte de candidature est déjà une sorte de péché originel qui dégrade ses conditions d'exercice. En 1875, l'écrivain fondera rétrospectivement la légitimité de son discours en 1848 sur l'absolu du droit et non sur la relativité de la loi. Or cette distinction impose une conséquence de taille dans l'ordre du discours. Le droit, en effet, n'a pas de visibilité. Il siège dans la conscience, celle de l'homme et celle des peuples. Comment fonder une légitimité politique sur ce qui n'a pas de visibilité ?
    Comme l'a montré Pierre Albouy, la position depuis laquelle Hugo légitime son discours est celle, fantomatique, qu'il occupe en exil. D'une certaine manière, Hugo n'adhère pleinement à la république et ne la prend en charge dans son discours que lorsqu'elle n'est plus un régime - soumis aux contingences des lois et d'une constitution en pleine genèse - mais un idéal, grandi par les exigences du droit et les contraintes de l'exil. Mais entre 1848 et 1851, le discours hugolien invente une autre façon d'être fantomatique, en promouvant un imaginaire du sacrifice. Etre fantôme, c'est en effet n'avoir plus aucun intérêt particulier dans le monde d'ici-bas. Un mot revient souvent sous la plume de Hugo dans ses discours. C'est celui de " dévouement ". Le dévouement, c'est le renoncement à l'intérêt particulier, c'est l'acceptation d'une existence fantomatique dans l'ordre des affaires, qu'elles soient ou non politiques. Guy Rosa le montre à propos de la " mission doublement sacrificielle " que Hugo accepte sur les barricades de juin. Acceptation d'un cynisme politique dans lequel il n'a nul intérêt ; acceptation d'une répression d'une partie du peuple vers laquelle va, sinon sa sympathie, du moins sa compassion. Or cette attitude sacrificielle a une fonction. Elle permet de légitimer la prise de parole et de la placer sous l'égide du désintéressement et du devoir, cet écho intime du droit. Deux constantes se dégagent des discours électoraux. La première consiste à évoquer sur le mode de la fiction, le sacrifice physique de l'écrivain amené à défendre les intérêts de la France contre les factieux qui seraient tentés de faire un coup de force. La seconde tient dans le refus de tenir compte des clivages politiques et sociaux. Stratégie hugolienne de l'électron libre, mise en évidence par Guy Rosa à propos des votes à l’Assemblée et du discours sur la misère de 1849, conforme là encore au devoir et qui présente le bénéfice de se retrouver systématiquement - ou presque - en position minoritaire. Hugo se met ainsi en scène, dans ses discours électoraux, comme celui qui suit toujours la voix de sa conscience plutôt que les mots d'ordre des partis :

  • Je suis l'homme qui, hier, défendait le peuple au milieu des riches, et qui, demain, défendrait, s'il le fallait, les riches au milieu du peuple.
  • L'écrivain évoque ici sa position à la Chambre des pairs, sous la Monarchie de Juillet, par laquelle il se démarquait déjà de la majorité de ses confrères, et la position qu'il serait amenée à prendre s'il advenait que la république eût à se faire dicter ses lois par l'agitation populaire. Hugo apparaît alors comme l'homme qui, en son âme et conscience, retourne sa veste toujours du mauvais côté. A cela se limite sans doute son opportunisme. La parole politique trouve donc sa légitimité, comme l'a montré Guy Rosa, dans la mise en scène de son échec, à la manière de ce que sera le discours de Gwynplaine à la Chambre des Lords. Hugo confiait un jour de décembre 1848 à Paul Lacroix, " Ne voyez pas en moi un ministre... Je veux l'influence et non le pouvoir. " Le pouvoir suppose à tout le moins d'être dans la majorité agissante. L'influence repose sur la grandeur, qui défie les savants soupesages de l'équilibre législatif et joue sur la disproportion entre la portée de la parole et sa mise en minorité systématique. Telle pourrait bien être, durant l'année 1848, l'incidence politique du statut fantomatique que l'écrivain adoptera définitivement durant l'exil et qu'il résume au travers d'une métaphore incandescente :

  • La beauté du devoir s'impose ; une fois qu'on l'a comprise, on lui obéit, plus d'hésitation ; le sombre charme du dévouement attire les consciences ; et l'on accepte les épreuves avec une joie sévère. L'approche de la lumière a cela de terrible qu'elle devient flamme. Elle éclaire d'abord, réchauffe ensuite, et dévore enfin. N'importe, on s'y précipite. On s'y ajoute. On augmente cette clarté du rayonnement de son propre sacrifice ; brûler, c'est briller ; quiconque souffre pour la vérité la démontre.
  • Une des possibles visibilités de la parole qui entend relever du droit et non de la loi, est donc l'éclat flamboyant d'un bûcher. Il est pourtant une autre façon de légitimer la parole politique : c’est celle mise en évidence par Bernard Leuilliot dans son article " Les Barricades mystérieuses ". Il y relate l'épisode obscur au cours duquel Hugo aurait présidé à l'assaut d'une barricade carliste le 24 juin 1848. Le compte rendu de l'audience du Conseil de guerre, que Bernard Leuilliot évoque, contredit la version hugolienne. L'écrivain n'aurait pas participé à l'arrestation des Fouchécourt père et fils. Mais de cet épisode improbable, il reste ce que Bernard Leuilliot appelle " la fable ", une fictionnalisation de l'action politique hugolienne qui est moins un mensonge qu'une mise en débat d'une conscience politique au regard du droit. Le droit à la parole dans ce qu'il a de contingent, dans ses tâtonnements erratiques, serait alors rédimé par le discours fictionnel. Encore discours fictionnel, est-ce beaucoup dire. Il s'agit plutôt d'une possibilité de discours dont les modalités cherchent à s'inscrire, en particulier, dans le dispositif d'écriture de Choses vues. Alors que la parole politique parlementaire ne trouve sa justification, sa légitimation que dans un opportunisme de l'échec, dans la recherche permanente de la minorité sacrificielle, se développe dans Choses vues un discours en filigrane qui, parce qu'il reste latent, échappe à toute nécessité de légitimation.
     

    Choses entrevues ou les brouillons de l'histoire

    Choses vues, placé en regard de l’activité parlementaire de l'écrivain, apparaît, c’est l’hypothèse de Guy Rosa, comme son nécessaire dérivatif. " L'écriture de Choses vues n'est pas une constante de la manière hugolienne et ne se développe pas fortuitement à partir de 1845 pour tarir vers 1850. ". C'est en effet le moment où l'activité de Victor Hugo se partage en trois types d'écriture : le roman des Misères, les discours politiques et Choses vues qui recueille " tout ce qui échappe au roman et au discours (…) aux formes socialisées de l'appréhension du social. " Dans cette perspective, Choses vues offre la possibilité d'un discours qui n’obéit pas aux exigences de légitimation de la parole parlementaire. Pour ce faire, il faut que ce discours ne soit pas constitué comme tel, qu'il se camoufle dans le " feuillage des grands événements ", au fil des jours où se consignent les menus détails de l'année 1848.

    Dans Choses vues, souligne Carine Trévisan, " le signe est soumis à un méticuleux travail de déchiffrement, sorte de lecture myope qui va à l'encontre des grandes synthèses historiques des contemporains. ". Hugo multiplie les détails, les faits rapportés, appartenant, non au grand genre des Mémoires et de l'écriture historique, mais à celui de la chronique, des " faits curieux et non mémorables, dissociés des grands événements par leur ténuité ". Choses vues est un récit regorgeant de ce que Hugo appelle, à l'occasion de la fuite de Louis-Philippe, des " particularités ". Cet éparpillement du propos en multitude se retrouve d'ailleurs dans le traitement des faits. Les notations sont nombreuses qui insistent sur la désagrégation des choses : essaims de combattants, décompte précis et dérisoire du nombre de pavés et d'arbres utilisés lors de l'insurrection, pêle-mêle des outils bradés des Ateliers nationaux, morceaux d'affiches déchirés, chiffons épars...
    La multiplication des faits va donc de pair avec la dissémination du discours qui peut être tenu sur eux. Hugo, à l'occasion des événements de février, se met en scène dans son impossibilité de déchiffrer le sens de ce qui se joue sous ses yeux. Au détour d'une notation évoquant les débuts de l'insurrection, l'écrivain pervertit le proverbe selon lequel il n'y a pas de fumée sans feu :

  • D'Houdetot me dit : - Le feu commence là-bas. Voyez-vous la fumée ? - Bah, ai-je répondu, c'est la vapeur de la fontaine. Ce feu est de l'eau. - Et nous nous sommes mis à rire.
  • Ce dialogue surprenant est l'indice, mais il est loin d'être le seul, d'une incapacité foncière, orchestrée par Hugo, à prendre en charge le fait révolutionnaire, encore à l'état de linéament, et à lui donner une signification. En ce commencement de 1848, le discours hugolien, ou du moins ce qui en transparaît dans Choses vues, tend à désamorcer l'événement, à mettre en évidence les incertitudes de l'interprétation.
    Ce mouvement s'accompagne bientôt d'une prise en charge du discours par autrui. Hugo s'efface, laisse parler les témoins et les acteurs de février, en choisissant systématiquement, non pas le témoin privilégié, mais tout au contraire le quidam, l'anonyme, celui qui précisément ne peut avoir de point de vue global sur ce qui se déroule.
    C'est, par exemple, cette main anonyme qui ajoute au charbon un " R " intempestif devant l'inscription Ateliers Nationaux, ou cette autre qui corrige l’affiche annonçant la proclamation de la Constituante en " Assemblée nationale des voleurs ". Dans cette façon de prendre la parole, il n'y a plus rien de représentatif, au sens politique du terme : le discours n'est plus ni majoritaire, ni minoritaire. Le griffonnage d’un seul, pouvant valoir pour tous, subvertit le jeu démocratique. Les chansons assument le même rôle. C'est la parole de personne, reprise en écho au fil des rues par des groupes d’individus qui s'en font les porte-voix.
    Ces éléments relevés de façon éparse par Hugo prennent pourtant bien la parole, mais c’est pour tenir un discours qu’il n'est pas possible d’attribuer à l’écrivain, sans qu’on puisse avec certitude affirmer qu’il y est clairement opposé. Telle est la situation d'énonciation qu'offre Choses vues, et sur laquelle joue l'auteur. Car il est bien évident que Choses vues ne se fonde pas sur l'absence de discours, mais sur son camouflage, sur le désinvestissement apparent du " je ", mais non sur sa disparition.
    Le camouflage du discours s'opère parfois dans la circulation des motifs au cœur des textes. S’agissant de slogans anarchistes, Hugo évoque une procession de quatre hommes " portant un drapeau noir avec cette inscription : Guerre aux riches. ", drapeau misérable, " fait avec le jupon d'une femme ". Il n'est rien dit de cet incident, aucun discours explicite n'est produit pour le commenter. Cependant, d'autres fragments qui lui sont juxtaposés, assurent, par leur décalage, le rôle d'un discours latent.

  • Un marmot de trois ans chantait Mourir pour la patrie. Sa mère lui demande :
    - Sais-tu ce que c'est que cela, mourir pour la patrie ?
    - Oui, dit l'enfant, c'est se promener dans la rue avec un drapeau.
  • La parole est ici formulée par un enfant, image même de celui que le discours d'autrui traverse et qu'il n'assume pas totalement faute de le comprendre, image – peut-être – d’un peuple encore mineur qui réinterprète les symboles unificateurs du patriotisme à l'aune du comportement des insurgés. Assimilation violente de la faction et de la nation, du discours anarchiste et du discours patriotique contre laquelle Hugo s'inscrit en faux, mais qui persiste dans la mémoire du texte. Dans un brouillon de discours, l'écrivain se détache, sur le mode de la prétérition, de ces faux républicains qui arpenteraient les rues de Paris en criant mort aux riches ! et causeraient ainsi la faillite de la république. Dans la juxtaposition des propos gisent la confusion du discours et le refus de le formuler clairement.
    Lorsque les évocations de l'événement sont moins fugitives, Hugo se livre à un véritable travail sur les signes, travail par lequel il laisse latent un discours qu'il n'assume pas directement. Certains récits sont fondés sur un symbole que l'écriture dégrade. Le symbole est une convention reconnue par l'ensemble d'une communauté et son sens, arbitraire et non motivé, se fait jour à la faveur de cette convention. Or Hugo capte le symbole et le démolit, niant ainsi de ce fait le consensus social qui s'effectue à partir du signe. Lors de l'évocation sinistre d'une barricade de juin 1848, il évoque les jeunes femmes qui montrent en signe de bravade et de défi, leur ventre à la mitraille de la garde républicaine :

  • En ce moment une femme parut sur la crête de la barricade, une femme jeune, belle, échevelée, terrible. Cette femme, qui était une fille publique, releva sa robe jusqu'à la ceinture et cria aux gardes nationaux dans cette affreuse langue de lupanar qu'on est toujours forcé de traduire : - Lâches, tirez, si vous l'osez, sur le ventre d'une femme !
  • Cette première jeune femme immédiatement fusillée, est suivie d'une seconde, qui répète mécaniquement et tragiquement le geste de la première et subit le même sort. Le texte fonctionne sur deux symboles au moins. Le premier est celui de la matrice. Les femmes montrent leur ventre, qui pourraient un jour enfanter les hommes auxquels elles s'opposent de l'autre côté de la barricade. L'intertexte est peut-être ici antique : les Annales de Tacite, relatant la mort d'Agrippine lui attribuent le même geste qui dénonce symboliquement l'ingratitude de Néron faisant assassiner sa mère. Le second symbole joue probablement autour de la représentation de Delacroix, La Liberté guidant le peuple, qui date de 1831. Cependant ces deux symboles sont des symboles brisés. La dynamique de la Liberté laisse la place à la situation statique et aporétique de la barricade. Au geste déterminé de l’allégorie succède le bégaiement tragique d'une histoire qui répète dans le sang la répression du peuple. Tout concourt à brouiller le symbole. Les liens de filiation et de reproduction mis en évidence par la symbolique de la matrice sont placés sous le signe de la prostitution. Les frontières de la maternité sont déplacées : la mère est une jeune femme à peine en âge d'enfanter, l'enfant à venir serait le fruit du hasard et d'une activité illicite et dégradante. La Liberté n'est qu'une fille publique qui, de ce fait, n'incarne plus la République. La fille est une chose publique, à la lettre une res publica, que l'on mitraille et que l'on tue. Hugo détruit le symbole par lequel le peuple se donne à lui-même sa propre légitimité. Mais il ne formule pas clairement de discours, tout au plus un commentaire de ces " linéaments étranges " des journées de juin qui opposent " le désespoir du peuple " au " désespoir de la société ". Il n'y a pas de parti pris et le discours se perd dans les méandres du symbole aboli, faisant exister du même coup plusieurs interprétations possibles.
    Ce qui permet la plurivocité des interprétations et le désinvestissement de l’instance d’énonciation, c’est le mode d’inscription particulier des faits dans Choses vues. Il repose sur la fiction d’une écriture qui ne ferait qu’enregistrer l’empreinte des choses, comme une plaque photosensible garderait la trace du réel capté de façon hasardeuse . Choses vues, et le titre l’indique suffisamment, prétend être la chambre obscure de l’événement. L’enregistrement des faits s’y effectue sur un mode indiciel ; l’illustration la plus frappante de cette pratique en est peut-être ce petit morceau d’affiche détaché par Hugo au coin d’une rue, alors qu’il est pris dans le feu d’une fusillade, fragment qu’il a joint au manuscrit du texte qu’il rédigeait. C’est sans doute le cas extrême d’une attitude qui entend substituer au discours l’enregistrement des faits. Mais cette ambition, orchestrée par l'écrivain, n’est rien d’autre qu’une solution d’écriture inédite au problème de la légitimation du discours. Par les coups violents assénés aux symboles, par l’éparpillement des notations, par la juxtaposition de paroles anonymes et contradictoires, Hugo élabore malgré tout un discours, mais qui n’ayant pas de point particulier d’énonciation, s’abstient de toute légitimation et s’absout de toute incohérence. Guy Rosa soulignait qu’il n’y avait " rien d'étonnant [à ce] que Choses vues soit resté inachevé et inédit. Hugo y avait ébauché un genre d'écriture nouveau dont les conditions de lisibilité n'étaient pas assurées - et n'étaient pas près de l'être. " Peut-être pourrait-on ajouter qu'elles ne devaient pas l'être. Tout travail visant à assurer les conditions de lisibilité du manuscrit l'aurait immédiatement replacé dans la situation de devoir se justifier, se légitimer d'une façon ou d'une autre. Ce que Hugo ébauche avec Choses vues, c'est une forme particulière du texte littéraire, l'œuvre brouillon, dont l'intentionnalité reste encore prise dans les plis de la genèse. Son statut d'œuvre à paraître ne la reporte pas dans la sphère du privé, comme le serait un journal intime, mais son statut d'œuvre non publiée lui évite d'affronter la nécessaire étape des justifications et des éclaircissements, propre à tout texte public.

    Les partis pris d’écriture de Choses vues correspondent à la difficulté – et peut-être au refus - d’assumer un discours univoque en des temps charnières. Cet ensemble de textes apporte aussi une réponse embryonnaire à la question de la continuité – ou de la discontinuité – historique telle qu’elle se trouve posée par la révolution de 1848. Choses vues apparaît en effet comme un mode d'enregistrement du réel qui n'est pas spécifique à cette période, mais qui lui correspond cependant, dans le processus d'appréhension de l'histoire qu'il sous-tend. Choses vues révèle, de façon inédite dans l'œuvre hugolienne, sauf peut-être dans les carnets de voyage, un type de rapport à la discontinuité du monde, latent avant 1848 et qui deviendra présent et manifeste durant l'exil.
    La forme même du projet de Choses vues, brouillon perpétuel, souligne et met en scène la dimension génétique, non seulement de l'écriture, mais encore de l'événement historique qui n'est plus dès lors un fait mais un " à faire ". Pour reprendre la formule de Jean Delabroy, l'histoire est alors à appréhender " non comme forme ", mais " comme travail ". L'événement, ainsi ouvert, n'est pas le reflet d'un condamnable attentisme politique ; il est à l'image d'une genèse qui réintègre sa chaotique origine. Hugo, ce faisant, invente une forme de l'histoire qui fixe non le sens des événements, mais leur empreinte, dont le sens n'est pas toujours absent.
    Cette attitude est particulièrement sensible à l’occasion de la transcription que l'écrivain donne de la proclamation de la République par le Gouvernement provisoire. Outre le travail sur le symbole dont le principe a déjà été évoqué, s’y décèle une conception de l’histoire comme brouillon. Cela est signifié par le fond du texte – le manuscrit de la proclamation – et par sa forme – le manuscrit de Choses vues. A l’extrême fragilité de l’acte, révélé par l’enregistrement indiciel des signatures, de la qualité du papier, de la négligence matérielle du document, correspond l’impact futur de ce brouillon qui n’a pas encore accédé au statut d’œuvre, mais qui contient en germe la République. La dimension génétique de Choses vues est donc double. C’est celle de l’événement, de l’histoire perçue comme brouillon ; c’est aussi celle du texte qui l’enregistre et qui, tout comme l’histoire, ne livre pas ses propres conditions de lisibilité.

     

    D’une certaine manière, en cette année 1848, les deux aspects de l’activité hugolienne, l’éloquence parlementaire et Choses vues, peuvent apparaître comme une alternative proposée aux questions formulées par l’événement. Le problème de la continuité historique y trouve un double écho. Celui, positif et volontariste des discours, qui œuvrent, au travers de la république naissante, pour la civilisation ; celui, tâtonnant et inquiet de Choses vues, qui entrevoit, dans la masse inextricable des faits, le brouillon de l’événement. Ce sont aussi deux façons de prendre la parole et d’en assumer les effets. A la mise en échec de la rhétorique par une instance d’énonciation qui peine à se légitimer, correspond la construction d’un discours par juxtapositions, accidents et incidences, discours dont la genèse n’appelle aucune justification. Avant peut-être, que les deux positions contradictoires du locuteur ne trouvent à se joindre dans la voix solitaire de l’exil. Delphine Gleizes