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Guy Rosa : La République universelle, paroles et actes de V. Hugo

Communication au Groupe Hugo du 26 septembre 1992.
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"La vie en commun de l'humanité commence"

V. Hugo[1]

Paris, introduction au Paris-Guide pour l'Exposition Universelle:

 

"Au vingtième siècle, il y aura une nation extraordinaire. [...] Une bataille entre Italiens et Allemands, entre Anglais et Russes, entre Prussiens et Français, lui apparaîtra comme nous apparaît une bataille entre Picards et Bourguignons. [...] Elle sera pudique et indignée devant les Barbaries. [...] La nation centrale d'où ce mouvement rayonnera sur tous les continents [...] sera plus qu'une nation, elle sera une civilisation; elle sera mieux que civilisation, elle sera famille. [...] Un peuple fouillant les flancs de la nuit et opérant, au profit du genre humain, une immense extraction de clarté. Voilà quelle sera cette nation.

Cette nation aura pour capitale Paris, et ne s'appellera point la France; elle s'appellera l'Europe.

Elle s'appellera l'Europe au vingtième siècle, et, aux siècles suivants, plus transfigurée encore, elle s'appellera l'Humanité. [...]

O France, adieu! tu es trop grande pour n'être qu'une patrie. Encore un peu de temps, et tu t'évanouiras dans la transfiguration. Tu es si grande que voilà que tu ne vas plus être. Tu ne seras plus France, tu seras Humanité. [...] Adieu, Peuple! salut, Homme! Subis ton élargissement fatal et sublime, ô ma patrie, et, de même qu'Athènes est devenue la Grèce, de même que Rome est devenue la chrétienté, toi, France, deviens le monde.

Hauteville-House, mai 1867[2].

 

La divergence des réactions que peut susciter ce texte, alors même que l'Europe se construit depuis un demi-siècle, indique que de toutes les compo­santes de l'idée républicaine sa géographie est la moins certaine. Elle est aussi la moins stable. Claude Nicolet ne l'aborde presque pas dans son livre pourtant magistral. Sans doute parce qu'il en aurait fallu un autre.

Si, en effet, la plupart des caractères  constitutifs de la République ont été définis très tôt et sont demeurés immuables -la souveraineté populaire exercée par le suffrage universel (de sorte qu'en France République et démocra­tie ont toujours été synonymes), la laïcité de l'Etat, la représentation parle­mentaire, la séparation des pouvoirs, et même le contenu social de la Répu­blique, diversement estimé mais toujours reconnu-, et si les autres traits de la République -nombre des assemblées, recours à la démocratie directe, équilibre des pouvoirs législatif et exécutif- sont tout à la fois secondaires et affectés de variations assez faibles, la géopolitique républicaine française au contraire, à la différence d'autres pays qui ont des doctrines assez claires et constantes, a toujours connu des fluctuations fréquentes et de grande ampli­tude. Il semble qu'en France l'idée républicaine règle tout, jusqu'à l'école et la monnaie qui doivent être uniques et nationales, tout sauf la question des rapports que l'état républicain doit entretenir avec les autres nations, voire la définition de son propre territoire.

Elle divise dès l'origine jacobins et girondins; elle détermine l'appréciation portée sur l'épopée napoléonienne, avec toutes ses conséquences politiques; elle prend une part décisive dans cette grande scission du camp républicain, en 1870-71, qui devait durablement rejeter son aile gauche vers une autre internationale, la seule prise au sérieux ordinairement, mais à tort. Car il y eut, entre 1815 et 1871, une Internationale républicaine dont on sous-esti­merait l'importance en tenant pour épiphénomène le carbonarisme de la Restaura­tion[3], pour coïncidence l'éclosion du printemps des peuples, pour prétexte le motif de telle journée sous la Seconde République et pour folklore les réunions du Congrès de la Paix et les tirades de Victor Hugo.

Plus près de nous, des mutations importantes de l'idée républicaine ont eu lieu, qui peuvent, par comparaison, nous aider à concevoir les précédentes. On sait bien, et l'on imagine mal, comment la République a pu s'accommoder de l'Empire -le Premier-, mais plus mal encore comment elle s'est accommodé de l'Empire colonial au point de se l'incorporer. Très récemment, l'identification stricte de la démocratie à l'exercice de la souveraineté d'une nation dans les frontières de son Etat -liée à la décolonisation- a été abandonnée au point que le principe traditionnel de la diplomatie française -la reconnaissance des Etats et non des régimes- passe pour une indécence et qu'on pratique des sanctions, prononce des exclusions et demande des expéditions armées pour faire respecter les droits de l'homme, dans l'oubli complet du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Il se confondait pourtant avec la démocratie lorsqu'elle avait cessé d'être ce qu'elle est redevenue: prosélyte voire expansionniste, sinon tout à fait impérialiste.

Il y aurait un livre à écrire sur l'histoire de la géographie républi­caine. Il examinerait les réalités diplomatiques, militaires et commerciales, la fluctuation des doctrines et des pratiques politiques, la variation des mythes et des symboles de l'espace républicain -pourquoi "cosmopolite" est-il devenu une injure? Je n'en écrirai pas ici un chapitre ni même une page, mais la note consacrée à Hugo. Il a été invoqué, récemment encore, par tous les partis, des nationalistes ombrageux aux européens téméraires, sans aller jusqu'à ceux qui se réclameraient de lui à bon droit s'ils existaient encore: les universalistes conséquents.

*

Ce mot semble désigner une doctrine dont on attend l'exposé. Je ne le ferai pas; ce serait inutile -il suffit de lire Hugo- et surtout falsificateur: il faut lire Hugo, parce qu'ici la nature même de l'idée, irréaliste et ouverte­ment contraire aux faits, en appelle d'une réalité au moyen d'une autre: de la réalité de l'histoire par celle d'une parole, c'est-à-dire d'un style -le texte tel qu'il est écrit- et de son énonciation qui mobilise l'expérience et l'action de son lecteur en engageant celles de son auteur. La République universelle de Hugo, on essayera donc la faire entendre -en citant les textes- et de la comprendre par sa généalogie, par les circonstances vécues où elle se développe et auxquelles elle répond.

Ce qui fait remonter à l'Empire parce que le premier apprentissage de Hugo est celui de toutes les contradictions de la France révolutionnée: celles qui la divisent jusqu'au divorce dans la famille et à la guerre civile dans la société, qui retournent en autocratie l'affermissement de la République et en asservissement la libération des peuples, celles enfin qui donnent la Restaura­tion en conclusion à la Révolution et les traités de 1815 en épilogue à l'épopée[4]. Hugo en garde un sens tragique de l'histoire, de sa sombre violence et aussi de son ironie: de l'aptitude qui est la sienne à faire sortir chaque chose de son contraire. Mais ce bénéfice est lointain et Hugo ne le tire que longtemps après l'âge d'homme. Lorsqu'il l'atteint, à la fin des années 20, après l'artificiel raidissement de la jeunesse et des débuts de carrière, les tumultes déchirants d'une enfance saturée d'histoire ne lui ont laissé, en matière poli­tique, qu'un grand trouble, si profond qu'il ne peut pas même dégé­nérer en scep­ticisme ou en indifférence. Racontant lui-même, dans la Préface de ses Actes et Paroles, l'origine chaotique et le parcours bizarre de ses premières convictions,il écrit:

 

"Lui, comme il l'a dit quelque part, il est  le fils d' une Vendéenne [...] et d'un soldat de la révolution et de l'empire [...]; il a subi les conséquences d'une éducation solitaire et complexe où un proscrit républicain donnait la réplique à un proscrit prêtre. Il y a toujours eu en lui le patriote sous le vendéen; il a été napoléonien en 1813, bourbonien en 1814; comme presque tous les hommes du commencement de ce siècle, il a été tout ce qu'a été le siècle; illogique et probe, légitimiste et voltairien, chrétien lit­téraire, bonapartiste libéral, socialiste à tâtons dans la royauté; nuances bizarrement réelles, surprenantes aujourd'hui [...]."

 

Et il conclut: "En 1848, son parti n'était pas pris sur la forme sociale définitive."[5]

 

Mais il l'était, depuis longtemps, sur la France et sur ce qu'avaient à en attendre les autres nations. Car l'expérience enfantine, l'ambition littéraire et l'esprit du temps s'étaient assez bien complétés pour former en lui non pas une conviction à proprement parler -en tout cas pas une opinion-, mais un imaginaire géopolitique puissant, d'autant plus efficace qu'il pouvait se conforter de toutes les incertitudes politiques.

L'aventure familiale du jeune Hugo ne lui montre pas l'étranger comme un ailleurs menaçant et dangereux, mais comme un espace homogène à la France, où elle ne rencontre d'autre hostilité que celle qu'elle contient déjà en elle-même et pour ainsi dire déplace au-dehors, si bien que la pénétration des espaces extérieurs, loin de générer des conflits, ne peut, au pire que les reproduire, au mieux les résoudre. En termes politiques, la guerre étrangère n'est que l'extension de la guerre civile et réciproquement il n'est pas de paix civile qui ne rayonne au-dehors.

Soldat, le général Hugo appartient à ce corps pour lequel plus que pour aucun autre les guerres de l'Empire ne font que continuer celles de la Révolu­tion. Il y parcourt, de surcroît, une carrière bien faite pour ancrer en lui cette idée et en fournir une sorte de preuve concrète puisqu'elle ne l'expose presque jamais aux batailles de rase campagne contre une armée étrangère mais le consacre quasi exclusivement à la défense du nouvel ordre social et politique, en France d'abord sous la Révolution, hors des frontières ensuite. Il gagne ses premiers galons en Vendée, les autres, dans le sillage de Joseph, à combattre Fra Diavolo et les Comitives en Italie, l'Empecinado et les guérillas en Espagne. C'est pour lui la même guerre, ne serait-ce que pour des raisons tech­niques. Vendée, Espagne, même combat, il le dit lui-même dans ses Mémoires: "On trouvera difficilement dans l'histoire une guerre, si ce n'est celle de Vendée, où les peuples aient eu plus de sacrifices à faire pour la cause d'un roi et où ils l'aient fait plus unanimement et avec plus de constance que dans la guerre d'Espagne."[6]

Ingénuité moins grande qu'il ne semble car, dans le texte très surveillé de ces Mémoires publiés sous la Restauration pour solliciter un commandement, une telle affirmation avait bien l'inconvénient de rappeler que l'auteur avait toujours combattu la monarchie, mais présentait l'avantage de rejoindre la doctrine officielle -et l'opinion de Madame Hugo. Comment leur fils n'aurait-il pas fait sienne cette conviction de ses parents pour une fois d'accord et conclu, lui aussi, au primat des idéologies sur les nationalités et à l'unité foncière de l'espace européen? Ou, plus exactement, à l'inévitable ouverture de l'espace européen à la pénétration française.

Car par une double inconséquence les époux Hugo ne font taire leur querelle qu'à l'étranger, pour la plus grande gloire de la France. Le général s'y installe en maître chez lui et, en une conduite qu'on dirait aujourd'hui coloniale, enracine son histoire personnelle et familiale aux lieux mêmes où il combat, prenant femme en Vendée, faisant venir sa famille à Avellino, son frère à Avila, femme et enfants à Madrid, achetant une terre à Ségovie -lui qui n'a rien en France. Son identité même y est engagée par ce titre de comte qu'il porte et revendique, comme le feront ses fils, sans qu'on puisse savoir si c'était en vertu d'une idée féodale du droit de conquête ou, comme un évêque in partibus, avec une foi indifférente aux nationalités. Et tandis que le sans-culotte accède aux hautesses espagnoles, la vendéenne jouit des privilèges du haut commandement et les réclame pour ses fils qu'elle élève dans l'orgueil de leur rang. Ascension sociale, éducation, fortune -relative mais réelle-, noblesse: Hugo hérite de l'extraordinaire dynamique de la société révolution­naire et impériale. Mais il n'en hérite pas sur place; ils lui viennent via Naples et Madrid.

De là lui viennent aussi d'inoubliables bonheurs -souvenirs présents partout dans son oeuvre- et un plaisir de l'espace dont on sait que ses voyages renouvelèrent le goût profond[7]. Bonheur et plaisir sans doute liés à la réunion familiale puisque, quelque incomplètes et brèves qu'aient été ces retrouvailles, les parents de Victor Hugo ne lui donnèrent un semblant de famille qu'en Italie et en Espagne.

Tout cela dut être exalté, en contraste, par le dénouement désastreux. Défaite du père, scandale de voir la mère y applaudir, crise finale et violente entre eux qui se solde pour leurs fils par l'enfermement d'une pension détestée: 1815 sanctionne a contrario l'expérience antérieure en lui apportant un correc­tif important. Le flux heureux, le reflux catastrophique montrent que l'espace n'est pas symétrique ni tout à fait homogène, mais orienté. Le mouvement eupho­rique peut s'inverser en angoisse. Conquête en un sens, invasion dans l'autre, il ne se qualifie pas selon le succès fragile de son auteur, mais selon sa valeur. Comment la mesurer? Il y faudrait les convictions politiques que toute cette aventure précisément interdit de former. Hugo y emploiera les exigences et la substance de son propre métier: le beau, le bon, le vrai, tout ce qu'il appelle bientôt la civilisation, remédiant ainsi pour son compte, mais aussi pour celui de sa génération, aux désarrois et aux humiliations de 1815.

*

Telle est l'origine des fondements de la pensée de Hugo en matière de relations internationales. Lisibles dans tous les textes, sous ses flottements politiques apparents, jusqu'en 1848, ils expliquent aussi sa constance de part et d'autre du moment où l'adhésion à la République vient les compléter et les couronner.

Il ne croit guère aux nations; il croit au génie des nations entendu non comme une individualité spirituelle, un Volksgeist, mais comme une aptitude mieux développée dans un peuple quoique propre à l'humanité tout entière:

 

"[...] un peuple n'est pas une chair; un peuple est une pensée! Qu'est-ce que la Pologne? c'est l'indépendance. Qu'est-ce que l'Allemagne? c'est la vertu. Qu'est-ce que la Hongrie? c'est l'héroïsme. Qu'est-ce que l'Italie? c'est la gloire. Qu'est-ce que la France? c'est la liberté."[8]

 

Aucune rivalité naturelle n'oppose donc les nations; elles se complètent, l'excellence de chacune étant le manque des autres.

De cette manière déjà l'universel l'emporte, comme le général sur la particulier, mais aussi, et sans doute d'abord, comme le grand sur le petit. L'extension d'une civilisation mesure sa valeur et Hugo reconnaît aux entités les plus vastes une sorte de légitimité spatiale. S'il épargne aux Empires, dès Cromwell ou Hernani, la critique puis la haine dont il poursuit les royautés, ce n'est pas tant que les uns sont héréditaires et les autres électifs, mais que les royaumes sont petits et les Empires grands. L'espace a chez lui un privilège moral et politique; il a en horreur les frontières, les barrières, les horizons bornés, les jardins, les particularismes.

Tout agrandissement est donc souhaitable, toute expansion bonne. Au contraire de l'invasion qui suroccupe un espace inchangé, la conquête l'est aussi, quoique sa valeur puisse être contrebalancée par les effets de sa violence: injustice et oppression. "Je suis de ceux, dit-il à l'Académie pour sa réception, qui pensent que la guerre est souvent bonne."

 

"A ce point de vue supérieur d'où l'on voit toute l'histoire comme un seul groupe et toute la philoso­phie comme une seule idée, les batailles ne sont pas plus des plaies faites au genre humain que les sillons ne sont des plaies faites à la terre. Depuis cinq mille ans, toutes les moissons s'ébauchent par la charrue et toutes les civilisations par la guerre."[9]

 

Et Napoléon n'est pas condamné pour avoir été un conquérant, au contraire, mais pour avoir fait de la guerre un système.

En revanche, il est deux sortes d'expansion que rien n'entache: la circu­lation -des personnes, des biens, des techniques et des savoirs, de là cette célébration bien connue des aéroscaphes prometteurs de paix parce qu'ignorants des frontières- et, moins connue mais plus hugolienne, cette sorte de circula­tion immobile qu'est le rayonnement, mouvement sans déplacement qui convient aux choses de l'esprit.

La primauté que Hugo donne à la France moderne est donc le contraire d'un chauvinisme ou d'un nationalisme: elle ne provient pas de sa particularité mais de son aptitude à l'universel.

 

"Deux nations entre toutes, depuis quatre siècles, dit-il à la Chambre des pairs en 1846, ont joué dans la civilisation européenne un rôle désintéressé; ces deux nations sont la France et la Pologne. [...] La France dissipait les ténèbres, la Pologne repoussait la barbarie. [...] Le peuple français a été le missionnaire de la civilisation en Europe; le peuple polonais en a été le chevalier."[10]

 

Comment dès lors refuser son approbation aux faits et aux hommes qui, depuis 89, ont fait cumuler à la France ces deux rôles? L'admiration de Bonaparte et l'acceptation -partielle et précaire jusqu'en 1849- de la Révolution dérivent de la puissance d'ouverture que Hugo leur reconnaît. Il le dit à l'Académie en 1841: "La Convention contenait l'expansion révolutionnaire" et Napoléon est l'un des "trois géants de la Révolution française" parce qu'il l'a transformée en "fait européen". Bien plus, Hugo lui-même se reconnaît objet et acteur de cette impulsion:

 

"L'expansion des idées, c'est le mouvement qui est propre à la France. Elle est par la tradition et elle vit par l'expansion. [...] Depuis cinquante années qu'en commençant sa propre transformation elle a commencé le rajeunissement de toutes les sociétés vieillies, la France semble avoir fait deux parts égales de sa tâche et de son temps. Pendant vingt-cinq ans elle a imposé ses armes à l'Europe; depuis vingt-cinq ans elle lui impose ses idées. Par sa presse, elle gouverne les peuples; par ses livres, elle gouverne les esprits. Si elle n'a plus la conquête, cette domination par la guerre, elle a l'initiative, cette domination par la paix. C'est elle qui rédige l'ordre du jour de la pensée universelle."[11]

 

Cette dynamique spatiale n'est pas une métaphore pour la pensée politique; le contraire est plus vrai et les valeurs en découlent également. Ainsi la liberté. Tantôt c'est elle et tantôt c'est l'expansion qui définit la France de Hugo, parce que pour lui la liberté est d'abord liberté de mouvement, d'aller et de venir pour les individus et de rayonner pour les peuples, pour tous libéra­tion, fracture des entraves, illimitation. Dans son imaginaire, l'être libre, c'est l'oiseau.

De même l'unité nationale signifie moins à ses yeux la disparition des antagonismes ou la restauration d'une identité que la réunion de petites unités en un ensemble plus vaste et capable d'influence à plus longue distance. Au début de l'année 48, encore à la Chambre des pairs, il célèbre dans l'unité italienne non la renaissance d'une nation mais la restitution d'une étendue:

 

"Ce nom merveilleux, ce mot magique, l'Italie, qui a si longtemps exprimé parmi les hommes la gloire des armes, le génie conquérant et civilisateur, la grandeur des lettres, la splendeur des arts, la double domination par le glaive et par l'esprit, va reprendre, avant un quart de siècle peut-être, sa signi­fication sublime."[12]

 

Rien d'étonnant donc à la longue indifférence de Hugo, voire à sa méfiance, devant la question de la forme juridique de l'Etat, qui lui semble diviser en vain la France, ni non plus à son étrange évolution politique. Elle le conduit d'abord à ce qu'il appelle socialisme -un socialisme libéral entendu non comme égalitarisme mais comme affranchissement, unification et transparence à elle-même d'une société ouverte devenant un universel concret-, puis au bona­partisme, une fois affaiblies ses implications politiques,  et de là seulement à la République. Encore n'est-ce pas à la forme constitutionnelle républicaine qu'il adhère d'abord -bien au contraire, il ne la reconnaît qu'en dernier- mais à l'universalité de la République, condition et, lorsqu'elle lui semble satis­faite, moteur de son ralliement.

Il y a là un paradoxe. La spécificité de la République française étant à nos yeux d'apparaître, dès la Révolution, comme l'expression des droits de l'homme, cette universalité-là aurait dû séduire d'emblée Victor Hugo. Nos évidences premières furent, pour lui, les dernières. Non par aveuglement, mais en raison de son expérience, expérience historique d'un rapport pervers des idées au réel dont la correction ne pouvait venir que de l'histoire. Il avait vu, ou cru voir, les immortels principes de 89 déchirer la société qu'ils prétendaient réunir, détruire la liberté qu'ils proclamaient et amoindrir la France qu'ils avaient lancée dans toute l'Europe; il avait assisté, et de près, à la dénaturation des principes dans leur mise en oeuvre et au sacrifice du réel par l'idée; il attendit, pour rendre crédit aux idées, que se produise l'inverse: que la catastrophe sorte non des principes mais de leur trahison et que le réel sacrifie l'idéal.

C'est pourquoi son ralliement à la République -les textes le montreront- s'opère toujours sous condition d'universalité et dans le progressif enrichisse­ment de l'impératif premier, l'expansion de la France, par les éléments de la doctrine; il complète sa foi républicaine au fil des reniements des faux répu­blicains, ajoute à sa doctrine de la République tout ce qu'ils retranchent à sa réalité, n'épousant Marianne que pour le pire, n'adhérant à l'idée qu'une fois devenue idéal.

*

Il n'est donc pas si surprenant que la première occurrence de la formule "République universelle" dans les discours de 48-51 soit aussi la seule et qu'elle soit prononcée par un Hugo encore bien peu républicain. Lorsque, quinze jours après avoir proclamé la régence de la duchesse d'Orléans et refusé son concours à Lamartine, il lance à la fin d'une brève allocution insignifiante à souhait[13]: Vive la liberté universelle! Vive la république universelle! cela ne signifie peut-être pas: Vive la liberté! A mort la république française! mais cela ne signifie sûrement rien de plus que: Vive la liberté! et vive la répu­blique... si elle est universelle.

Un pas est fait, bien petit, dans le placard électoral où Hugo propose son programme sous la forme d'une alternative entre deux républiques: "L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge [...] L'autre sera la sainte communion de tous les Français dès à présent, et de tous les peuples un jour dans le principe démocratique"[14]. Le lien serait posé entre l'universalité du suffrage et celle de la République si le principe démocratique figurait autre­ment que comme le lieu de la concorde, nationale ou internationale. A une date où le printemps des peuples est déjà bien fleuri, il s'agit surtout de poser le principe de non-intervention contrairement à l'autre république, la rouge, qui "mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendres".

Une semaine après, devant cinq associations d'art et d'industrie, le candidat est plus précis[15]. De nouveau dénoncé, le modèle de la république conven­tionnelle est opposé à l'influence de l'exemple:

 

"Je veux une république qui fasse envie à tous les peuples, et non une république qui leur fasse horreur. Je veux [...] une république si noble, si pure, si honnête, si fraternelle, si pacifique que toutes les nations soient tentées de l'adopter."

 

Et, concrètement, rien que ceci: "Pour que la République s'établisse à jamais en France, il faut qu'elle s'établisse hors de France et pour qu'elle s'établisse hors de France, il faut qu'elle se fasse accepter par la conscience du genre humain." Dans sa brièveté la phrase contient une argumentation familière: la "République en un seul pays" étant impossible et son exportation armée aussi, l'extension nécessaire de la République française en Europe ne peut procéder que de la contagion de l'imitation. Mais que le destinataire de cet exemple soit la "conscience du genre humain" ne va pas de soi. Cela signifie que l'idée républi­caine étant, comme dit le langage de l'époque, "adéquate" à l'humanité, sa vali­dité, tant comme idée que comme fait, n'est pas limitée, qu'elle n'est pas une idéologie et ne demande pas non plus, contrairement à ce que l'on pensait volon­tiers naguère et peut-être encore aujourd'hui, telle condition historique, reli­gieuse ou de développement économique. Mais si la République s'adresse à l'humanité, elle ne lui est pas pour autant consubstantielle ni même coexten­sive; universalisable, elle n'est pas proprement universelle et Hugo reste loin de voir dans la République française la réalisation partielle et anticipée d'une république mondiale de droit.

Le signe s'en trouve dans les justifications qu'il donne au vote de l'expédition romaine lors de la discussion de la lettre à Edgar Ney[16]: ni la souveraineté du peuple romain -seulement sa liberté- ni la solidarité des répu­bliques, à plus forte raison pas non plus leur unité virtuelle dans une Répu­blique universelle, mais l'équilibre à faire avec l'Autriche et la gran­deur de la France. Une formule pourtant déborde cette realpolitik et met en jeu l'"intérêt de l'humanité". Dans le contexte des "inqualifiables indignités" com­mises par l'armée autrichienne, elle désigne un devoir qu'on dirait "humanitaire", mais contient peut-être aussi une réalité plus directement poli­tique que Hugo ne sait ou n'ose pas nommer. Elle se fait jour cependant d'une autre manière lorsqu'il en appelle au devoir international qui incombe à la France du fait de son histoire: "Vous avez devant vous [...] le président de la république réclamant la liberté du peuple romain au nom de la grande nation qui depuis trois siècles répand à flots la lumière et la pensée sur le monde civi­lisé."

Timide approche, dira-t-on, de la République universelle. Sans doute, mais plus dans le contenu que dans la démarche. Car c'est le premier texte où l'on voit la doctrine s'élaborer contre le fait et Hugo reprendre à son compte, en leur rendant leur poids de vérité, les raisons invoquées par ses adversaires en prétexte d'une action exactement inverse. Il sait bien qu'Oudinot n'a pas été envoyé à Rome pour défendre les romains d'une intervention de l'Autriche, mais pour y procéder avant elle et que la France républicaine réédite à Rome la guerre d'Espagne de la Restauration. Il répond à l'hypocrisie par l'ironie, mais aussi au mensonge par la sincérité en faisant siens les principes qu'il voit trahis. Logique décisive; c'est elle qui le conduit à la République.

On ne fait pas d'enfants dans le dos à Victor Hugo. Qu'il ait trouvé son chemin de Damas politique dans l'affaire romaine et que sa conversion se soit faite pour ainsi dire a contrario dans l'adoption du parti des vaincus et devant le scandale d'une République démantelée par ses législateurs, il le sait et le dit lui-même:

"Après juin 48, il attendait; mais après juin 1849, il n'attendit plus.

L'éclair qui jaillit des événements lui entra dans l'esprit.[...]

Quand il vit Rome terrassée au nom de la France, quand il vit la majorité, jusque là hypocrite, jeter tout à coup le masque par la bouche duquel, le 4 mai 1848, elle avait dix-sept fois crié: Vive la République! quand il vit, après le 13 juin, [...] cette joie cynique, il fut triste, il comprit; et, au moment où toutes les mains des vainqueurs se tendaient vers lui pour l'attirer dans leurs rangs, il sentit dans le fond de son âme qu'il était un vaincu. Une morte était à terre; on criait: c'est la république! il alla à cette morte, et reconnut que c'était la liberté. Alors il se pencha vers ce cadavre, et il l'épousa."[17]

Non sans fiançailles pourtant, où se reproduit le processus de la première rencontre. L'amputation du suffrage universel, la restriction de la liberté de la presse et la révision de la constitution déterminent successive­ment Hugo à adopter le principe démocratique, la notion de progrès, l'idée, enfin, de la République comme absolu et le conduisent de l'universalité de la France républicaine à celle de la République universelle.

Le discours sur le suffrage universel redéfinit d'abord le sujet et l'objet du rayonnement français: le peuple, et non plus la France seule, devient avec elle l'artisan d'une expansion dont la substance du coup n'est plus la civilisation mais bien les composantes de la République -nation, progrès, démocratie et liberté.

 

"Il a à conserver, en effet, ce peuple, non seulement l'avenir de la France, mais l'avenir de toutes les nations! Il a à conserver le progrès humain dont la France est l'âme, la démocratie dont la France est le foyer, et ce magnifique travail que la France fait et qui, des hauteurs de la France, se répand sur le monde, la civilisation par la liberté!"[18]

 

La république française se voit bien reconnaître une capacité d'extension universelle et à contenu républicain, mais le lien logique n'est toujours pas établi entre cette universalité et sa source -elle reste de fait, non de droit; et la République n'est pas non plus dégagée de son support historique concret.

Le discours sur la liberté de la presse effectue cette correction. La définition de l'agent du progrès fait subsumer les instances politiques et locales par des instances universelles et transcendantes:

 

"Le mouvement au dix-neuvième siècle, dans ce grand dix-neuvième siècle, n'est pas seulement le mouvement d'un peuple, c'est le mouvement de tous les peuples. La France va devant et les nations la suivent. La Providence nous dit: Allez! et sait où nous allons."[19]

 

Et le progrès lui-même, maintenant coextensif à l'histoire entière, aboutit à la République non plus seulement comme à un bien -jugé par la conscience- mais comme à une vérité de la raison.

 

"C'est l'esprit humain qui s'est nommé Jean Huss, et qui n'est pas mort sur le bûcher de Constance; qui s'est nommé Luther, et qui a ébranlé l'orthodoxie; qui s'est nommé Voltaire, et qui a ébranlé la foi; qui s'est nommé Mirabeau, et qui a ébranlé la royauté! C'est l'esprit humain qui, depuis que l'histoire existe, a transformé les sociétés et les gouvernements selon une loi de plus en plus acceptable par la raison, qui a été la théocratie, l'aristocratie, la monarchie, et qui est aujourd'hui la démocratie."

 

Enfin, le discours  sur la révision de la Constitution achève la pensée de Hugo comme s'il avait su que c'était le dernier. Pour la première fois, il y associe strictement la République et la Révolution, françaises et universelles toutes deux:

 

"[...] votre attaque contre la République française est une attaque contre la Révolution française! Contre la Révolution française tout entière, entendez-vous bien; depuis la première heure qui a sonné en 1789, jusqu'à l'heure où nous sommes! Nous ne distinguons pas, nous; à moins qu'il n'y ait plus de logique au monde, la Révolution et la République sont indivisibles. [...] L'une est le mouvement humain qui se manifeste, l'autre est le mouvement humain qui se fixe."

 

Pour la première fois aussi, lui qui avait dit "la souveraineté n'est pas dans les dynasties [...] elle n'est pas dans les peuples non plus"[20], il emploie l'expression "la nation souveraine". Sans se démentir pourtant, comme on le comprend à ces lignes qui offrent une formulation condensée, mais complète et définitive, de la République selon Hugo:

"Le premier peuple du monde a fait trois révolutions comme les dieux d'Homère faisaient trois pas; ces trois révolutions qui n'en font qu'une, ce n'est pas une révolution locale, c'est la révolution humaine; ce n'est pas le cri égoïste d'un peuple, c'est la revendication de la sainte équité universelle; c'est la liquidation des griefs généraux de l'humanité depuis que l'histoire existe (Vive approbation à gauche. - Rires à droite); c'est, après les siècles de l'esclavage, du servage, de la théocra­tie, de la féodalité, de l'inquisition, du despotisme sous tous les noms, du supplice humain sous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l'homme! (Acclamation.)

Après de longues épreuves, cette révolution a enfanté en France la République; en d'autres termes, le peuple français, en pleine possession de lui-même et dans le majestueux exercice de sa toute-puissance, a fait passer de la région des abstractions dans la région des faits, a constitué et institué, et définitivement et absolument établi la forme de gouvernement la plus logique et la plus parfaite, la République, qui est pour le peuple une sorte de droit naturel comme la liberté pour l'homme. (Murmures à droite. - Approbation à gauche.) Le peuple français a taillé dans un granit indestructible et posé au milieu même du vieux continent monarchique la première assise de cet immense édifice de l'avenir, qui s'appellera un jour les Etats-Unis d'Europe! (Mouvement. Long éclat de rire à droite.)

Cette révolution, inouïe dans l'histoire, c'est l'idéal des grands philosophes réalisé par un grand peuple, c'est l'éducation des nations par l'exemple de la France. Son but, son but sacré, c'est le bien universel, c'est une sorte de rédemption humaine. C'est l'ère entrevue par Socrate, et pour laquelle il a bu la ciguë; c'est l'oeuvre faite par Jésus-Christ, et pour laquelle il a été mis en croix! (Vives réclamations à droite. -Cris: à l'ordre! - Applaudissements répétés à gauche. Longue et générale agitation.)[21]

Ceci cumule, on le voit, tous les acquis antérieurs et leur ajoute quelque chose d'essentiel. Révolution et République revêtent maintenant le double caractère d'une réalité historique en même temps qu'idéelle. Elles ont à deux titres valeur d'absolu: comme expression et réalisation des droits de l'homme -dont Hugo parle ici pour la première fois- et comme perfection logique de la forme du gouvernement des peuples -jusque là négligée par Hugo. Elles sont donc inhérentes à la nature même de l'humanité sous son double aspect social et individuel. Leur lieu historique est la France et leur moment le XIXème siècle, mais leur sujet et leur bénéficiaire dernier est l'humanité entière. Françaises et datées dans leur manifestation, elles sont universelles et omnihistoriques dans leur essence. Latentes en l'humanité dès l'origine, moteur et résultat de son progrès indéfini, elles sont une "rédemption humaine": le point de contact des deux plans d'existence de l'humanité, finie dans son origine, ses souf­frances et son imperfection, infinie dans son développement.

*

 

L'idée posée au moment où les circonstances en faisaient un idéal -n'entendons pas une utopie, par nature hors de portée, mais une réalité tout à la fois présente et absente, virtuelle et cependant actuelle, objet de pensée en même temps que force agissante: idée qui serait cause finale du mouvement qui la réalise- il ne restait plus à Hugo qu'à lui conserver ce statut. C'était affaire d'écriture -rien ne convenait mieux à la République universelle, et réciproquement, s'il est vrai que la littérature s'inscrit toujours en faux contre le réel sans cesser d'en rendre compte- et d'exil -dont le fait même dans son injustice flagrante manifestait la réalité insubmersible du vrai et du droit. Le génie de Hugo fut de le comprendre et de dire "Quant la République rentrera, je rentrerai". Il fut ainsi, longtemps, la République française -et universelle comme l'art lui-même- incarnée dans un destin et dans une parole.

Lorsque, après 1871 la République réelle a repris ses droits -pour autant qu'elle en ait- sur la République idéale, Hugo écrit ceci:

 

"Et cependant la nuée monte; elle monte, pareille à la mystérieuse colonne conductrice, noire sur l'azur, rouge sur l'ombre. Elle emplit lentement l'horizon. Les vieillards la redoutent pour les enfants, et les enfants la saluent. Une funeste inclémence germe. Les rancunes couvent les représailles; les plus doux se sentent confusément implacables; les augustes promiscuités fraternelles ne sont plus de saison; la fron­tière redevient barrière; on recommence à être national, et le plus cosmopolite renonce à la neutralité; adieu la mansuétude des philosophes! entre l'humanité et l'homme la patrie se dresse, terrible. Elle regarde les sages, indignée. Qu'ils ne viennent plus parler d'union, d'harmonie et de paix! Pas de paix, que la tête haute! Voilà ce que veut la patrie. Ajournement de la concorde humaine. Oh! la misérable aventure!"[22]

 


[1] . La Civilisation, dans Proses philosophiques des années 1860-65, V. Hugo, Oeuvres complètes, vol. "Critique", R. Laffont, "Bouquins", 1985, p. 608. Profitons de cette note initiale pour prendre le plaisir de dire tout ce que nos analyses doivent à l'exposé de M. Frank Laurent: "Les Orientales: politique de l'altérité", présenté le 15 février 1992 devant le Groupe Hugo, et aux discussions consécutives.

[2] . Nous citons ici le premier chapitre: L'Avenir et le dernier: Déclaration de paix. V. Hugo, Oeuvres complètes, vol. "Politique", ibid., p. 3-6 et 43. Le corpus de notre étude comprend exclusivement les textes d'Actes et Paroles ou ceux qui leur sont connexes. Tous sont réunis dans ce volumes de l'édition "Bouquins" dont on ne répétera pas les références.

[3] . V. Hugo a été indirectement en contact avec lui par l'aventure du capitaine Delon, fils d'amis intimes de la famille Foucher -celle de Madame Hugo, l'épouse- et de la mère de V. Hugo. Impliqué dans le complot de Saumur du général Berton, à la fin de l'année 1821, il s'enfuit en Espagne et est condamné à mort par contumace. Il mourra en 1824, en Grèce, où il avait rejoint lord Byron. Or Hugo lui-même est directement mêlé à ces événements. Apprenant que Delon est recherché, il écrit à sa mère pour offrir à son camarade l'asile de son propre logement: royaliste comme il est, on n'ira pas le chercher là. La lettre ne parvient pas vierge à sa destinataire qui, n'imaginant pas pareille naïveté, soupçonne un piège et s'en plaint aux parents de la future Madame Hugo. Victor se scandalise de tout et refuse de rien comprendre. Il faudra que le directeur des postes en personne, sollicité pour une autre affaire, lui mette sous les yeux la copie de sa lettre pour qu'il croie à l'existence du "cabinet noir". Voir Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, Plon, 1985, p. 140-143 et 375-377, ainsi que: V. Hugo, Correspondance familiale et écrits intimes, t. I 1802-1828, R. Laffont, "Bouquins", 1988, p. 254, 256 et 285.

[4] . Ici comme plus loin notre interprétation est évidemment conjecturale. Elle s'appuie sur l'oeuvre -Marius, Gauvin mais déjà Ordener, Le Droit et la Loi- et sur les manuscrits de Madame Hugo, de lecture difficile mais très éclairants, publiés sous le titre déjà cité.

[5] . Le Droit et la Loi, V, p. 75-76.

[6] . Cité par Adèle Hugo, ouv. cité, p. 166. Il est significatif qu'Adèle épouse spontanément ce point de vue et ne se reprend qu'à la fin du chapitre: "Je raconte ce que je sais de mon beau-père et, naturellement, je dis comme lui. [...] J'ai voulu m'assurer d'un fait dans les Mémoires de mon beau-père. Je suis tombée sur cette phrase: "L'insurrection faisait des progrès". [...] J'ai été comme réveillée, et je ne me suis aperçue qu'alors du contraste [entre] ces souvenirs et les idées des penseurs dévoués qui m'entourent." Le contraste était-il si grand?

[7] Voir sur ce point l'ouvrage à paraître de Mme N. Savy, Victor Hugo voyageur de l'Europe. Le Rhin offre évidem­ment la meilleure preuve et de la solidarité, chez Hugo, du voyage avec la méditation géopolitique et de la prépondérance de l'imaginaire spatial dans l'abord des questions de politique étrangère. Il faut renvoyer sur ce texte aux commentaires de M. J. Gaudon, particulièrement dans l'édition qu'il en a donnée à l'Imprimerie Nationale.

[8]. Actes et Paroles II, 1852, 4, Banquet polonais, p. 431.

[9]. Actes et Paroles I, Académie française, 1841-1844, 1, Discours de réception, p. 93.

[10]. Ibid., Chambre des pairs, 1845-1848, 1, Question polonaise, p. 124.

[11] . Texte cité note 9, p. 102. La pensée de Hugo ne variera pas sur ce déplacement du "pouvoir spirituel", passé de l'Eglise aux hommes d'action puis de ceux-ci aux poètes. Seulement, comme elle comporte à la fois continuité et rupture, il accentue, pendant l'exil, dans William Shakespeare par exemple, l'éviction des "hommes de la force" par les "hommes de la pensée". Dans Quatrevingt-treize, l'opposition entre Cimourdin et Gauvin relève, partiellement, de la même idée.

[12]. Actes et Paroles I, Chambre des pairs, 1845-1848, 4, Le Pape Pie IX, p. 144.

[13]. Ibid., Réunions électorales, 1848-1849, 2, Plantation de l'arbre de la liberté place des Vosges, p. 148.

[14] Ibid., 4, Victor Hugo à ses concitoyens, p. 152-153.

[15]. Ibid., 5, Séance des cinq associations d'art et d'industrie, 29 mai 1848, p. 154-163.

[16] . Actes et Paroles I, Assemblée législative, 2, Affaire de Rome, 19 octobre 1849, p. 207-215. Nous employons ce texte parce que Hugo n'intervint pas en séance dans la discussion à la Constituante, en avril 49, de l'envoi du corps expéditionnaire. On serait tenté à tort de comprendre cette intervention comme un appui donné à Louis-Napoléon Bonaparte. Sans doute Hugo exploite-t-il l'apparent désaccord entre le Président et son ministère mais ses votes sur la question étaient défavorables au gouvernement depuis juin -et avant même la manifestation du 13. Le discours prononcé par Hugo pour l'ouverture du Congrès de la paix, le 21 août 1849, est d'une lecture encore plus ardue: la diversité des origines politiques, religieuses et nationales de son auditoire lui interdit visiblement d'être trop précis. Ainsi le contexte où appa­raît, pour la première fois dans sa bouche, la formule "Etat-Unis d'Europe" permet de lui donner un très large champ d'interprétation, depuis une organisation arbitrale -à la manière de notre ONU- jusqu'à un Etat unitaire. Par la date cependant, c'est ce texte -et non celui de l'affaire de Rome- qui inaugure la logique du retournement -du "réalisme" en illusion, du "chimérique" et de l'idéal en réalité et du mensonge des autres en sincérité pour soi- qu'on voit constamment à l'oeuvre ensuite et qui nourrit Napoléon-le Petit et Châtiments.

[17] Le Droit et la Loi, VI, p. 77.

[18] Actes et Paroles I, Assemblée législative, 1849-1851, 6, Le suffrage universel, 20 mai 1850, p. 246.

[19]. Ibid., 8, La liberté de la presse, 9 juillet 1850, p. 268.

[20] Dans le discours déjà cité La question polonaise, p. 127.

[21] Ibid. 9, Révision de la constitution, p. 274-275.

[22]. Mes Fils, VIII, p. 58. Sur ce point au moins, il y a bien un "troisième Hugo". Après la guerre et la Commune, sa République n'est plus la même. La comparaison du discours de Gauvin avec celui d'Enjolras le prouve -contre l'attente qui résulte de lectures trop rapides ou prévenues.