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Annie Ubersfeld : Victor Hugo et le poème du ciel étoilé

Compte rendu de la communication au Groupe Hugo du 16 février 1991.
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Le cosmos hugolien est le contraire du ciel où l'on monte, de l’empyrée que l’on grave par ascension; il n'est pas plus le ciel astronomique, que le chercheur observe en levant la tête, le cou perclus comme Michel-Ange peignant le plafond de la Sixtine, que celui du saint y grimpant après son martyre ou de l'ange remontant d'un trait à sa patrie céleste. Seul exemple contraire, la chute de Satan dans La Fin de Satan, équilibrée par la descente de l'Ange Liberté. Mais tout se passe comme si la construction de l’épopée de Satan avait demandé à Hugo de reprendre le schéma mythique traditionnel et codé: le ciel en haut (tout le cosmos), la terre en bas et, éventuellement, l'enfer encore plus bas. Mais spontanément l'écriture hugolienne fonctionne à l'envers: pour elle le cosmos est dans l'abîme, le fond, la profondeur: pour y toucher, il faut tomber ou plonger, selon que le mouvement est volontaire ou involontaire. D'où, pour la conquête poétique du cosmos, un champ sémantique du mouvement de chute ou de plongée, et une isotopie de l'abîme en creux.

 

Plongée au "puits de l'abîme"

Dans le célèbre poème Plein Ciel se dessine un vaste tableau des constellations, avec des exemples qui sont les préférés de Hugo. Aldébaran, étoile multiple, Arcturus (le Bouvier), Orion, les Pléiades, Sirius:

Andromède étincelle, Orion resplendit;

L'essaim prodigieux des Pléiades grandit; […]

Arcturus, oiseau d'or, scintille dans son nid […]

et, conclusion de l'énumération:

La fourmilière des abîmes.

Ailleurs Hugo parle de "tous ces soleils-fourmis". Que fait donc le vaisseau humain, terrestre, dans l'immensité cosmique? Il

Se jette, plonge, enfonce, et tombe et roule et fuit

Dans le précipice des astres!

Exception? Point. Dès 1830, dès La Pente de la rêverie, le geste du scruteur du cosmos est celui du plongeur:

Oh! cette double mer du temps et de l'espace

Où le navire humain toujours passe et repasse

Mon esprit plongea donc sous ce flot inconnu,

Au profond de l'abîme, il nagea seul et nu .

Et, comme dans les "puits de l'Inde", l'âme entend "au fond", "dans un gouffre inconnu", s'écouler le temps cosmique. (1839)

Dans Toute la Lyre, le poème 1 des "Sept Cordes de la lyre" (2 juillet 1856) est le poème même de cette déchirure du gouffre laissant voir les cimes:

Et dans la profondeur blême au dessous de moi,

Si bas que tout mon être en haletait d'effroi,

J'aperçus un sommet par cette déchirure.

Ce faîte monstrueux sortait de l'ombre obscure;

Ses pentes se perdaient dans le gouffre inconnu.

[...]

Une sorte de puits se fit dans l'insondable;

Le haut d'un autre mont en sortit formidable.

Contemplation d'en-haut, pleine de terreur et de vertige: dans le poème liminaire des Contemplations, le poète se dit: "penché sur l'abîme des cieux". Il n'est pas jusqu'aux métaphores du cosmos où ne s'investisse l'idée de la chute:

Et qu'ainsi que les fleurs tombant à flots d'une urne

Les astres fourmillants emplissent le ciel noir.

Un ciel noir qui est aussi gouffre, précipice, qui est le "ciel vertigineux" de Plein Ciel. Vertige… Le mot revient. Ainsi dans Dieu:

Le vertige saisit les noirs plongeurs […]

Qui du grand ciel farouche affrontent les menaces.

Ainsi, c'est toujours le vertige qui saisit au bord du ciel perçu comme gouffre, abîme, lieu de la chute possible.

Gouffre qui finit par être identifié à Dieu. Ainsi dans le poème Umbra de Toute la Lyre (III, 45): Dieu est à la fois cime, abîme et "précipice serein" où il faut "tomber".

Tombe dans Dieu, foule effarée!

Tombez, tombez! roulez, marée!

Et sois stupéfait, peuple obscur,

Du néant des songes sans nombre,

Et d'avoir traversé tant d'ombre

Pour arriver à tant d'azur!

Dieu est au fond. C'est le cas dans Le Pont (Contemplations, VI, 1):

Au fond, à travers l'ombre, impénétrable voile,

On apercevait Dieu comme une sombre étoile.

De là l'attitude bien connue du contemplateur qui

Se penche frémissant au puits des grands vertiges

pour voir "s'étoiler"

Le gouffre monstrueux plein d'énormes fumées.

Il suffirait peut-être d'analyser ces derniers vers du recueil pour repérer de quoi est faite la "vision" ou ce qu'on pourrait appeler le fantasme hugolien du cosmos. Mais peut-être faudrait-il plus de temps et d'efforts pour mettre en lumière des éléments à la fois éclatés et cent fois répétés.

 

La fin des catégories

Ce qui frappe, ce n'est pas tant l’inversion évidente des catégories, le haut devenant le bas et réciproquement, que cette espèce de déstructuration du cosmos. Ce n'est pas le haut qui devient bas, les déshérités succédant aux nantis, mais ce sont les catégories qui, dans le cosmos, ont perdu leur sens, comme si, dans l'univers extra-terrestre ou stellaire, il n'y avait plus ni grand ni petit, ni haut ni bas. Et ce n'est pas confusion, melting-pot, mais dépassement, révision déchirante d'un univers habitué aux oppositions:

Les cimes des flots d'ombre au fond des gouffres noirs.

(Dieu, VIII)

De là le double mouvement d’effraction du mystère cosmique, qui est à la fois ascension et descente, ou plutôt qui n'est ni l'un ni l'autre, mais affrontement de ce qui n'est pas orienté, qui est au-delà de toute orientation. Ainsi les penseurs, dans Dieu X, qui veulent "trouver le fond":

Dût-on escalader le mystère livide,

L'obscurité, les cieux brumeux, les cieux vermeils,

Avec effraction d'azurs et de soleils!

Les as-tu vus, fuyant, blanche robe du prêtre,

Bras levés du devin, décroître et disparaître

Dans la profondeur sourde où tout s'évanouit?

On pourrait multiplier les exemples où la profondeur est en haut et en bas à la fois, ou plutôt ni haut ni bas, mais appartient à ce qui est justement le cosmique, c'est à dire l’espace où les catégories de la perception humaine n'ont plus cours. Tel apparaît le sens de cette curieuse inversion qui fait du haut le bas et de l'abîme le lieu même des soleils. Ainsi dans Ibo, poème de l'effraction du cosmos, l'au-delà de l'expérience humaine est une sorte de flou dans les catégories. Après avoir affirmé sa détermination

Et que si haut qu'il faut qu'on monte

J'y monterai

le poète se sait en marche

Jusqu'au seuil de l'ombre et du vide,

Gouffres ouverts.

Le Hibou, dans Dieu, contemplant le monde, est aussi "le regardeur formidable du puits":

Mes paupières se sont au gouffre habituées

Toute l'obscurité du ciel vertigineux

Entre en mon crâne [...].

Le mouvement des Mages va

Peut-être vers la nuit, peut-être vers la cime...

A l'égalité du haut et du bas correspond l'égalité du petit et du grand qui permet de mettre en balance les fleurs et les constellations:

[...]

Et qui voit clans le champ des espaces sonores

Ondoyer des épis d'astres et d'aurores.

(Dieu, IV)

Et, dans Dernière Gerbe (CXVI):

Tout est le même abîme avec les mêmes ondes.

L'infiniment petit contient les mêmes mondes

Que l'infiniment grand [...]

Oui, le matin emplit ton corridor

Des constellations de la poussière d'or;

La toile d'araignée en ses mailles nocturnes

A des gouffres où vont et viennent des Saturnes.

Au-delà du ciron de Pascal, qui trouve sa place dans le poème, toute l'œuvre cosmique de Hugo dit le poème enfin d'une vision galiléenne du monde, non humaine, non terrestre, décentrée. Les métaphores animales des astres ne doivent pas être, je pense, rapportées à une vision mythologique, mais au contraire à une vue cosmologique et scientifique du monde qui dit l'unité, "l'abîme où les soleils sont les égaux des mouches", mais aussi où "les gouffres ont [ils] Dieu dans leurs profonds oublis".

Dans le registre de la plaisanterie noire (Dernière Gerbe, CXXI):

Et si je plonge au bas du gouffre, ou si je monte

Dans ce faux ciel béat, baillant plus qu'il ne rit.

Equivalence brutale des directions.

 

Ecritures

De là les procédés d'écriture: le rôle des énumérations, énumérations de soleils et de constellations, énumérations prenant en compte indifféremment le petit et le grand. De là la récurrence du mot et du concept de fourmillement, parallèle à l’usage presque excessif des pluriels -pluriels de noms de choses ou de noms abstraits indifféremment. Un exemple entre mille, la fin de la section CXVII de Dernière Gerbe

Ce que dévore un vers, ce qu'un ciron construit,

Et le fourmillement des astres dans la nuit. [...]

Et sous le porche immense et brumeux de l'abîme,

Au degré le plus noir du chaos, sur la cime,

Tous les êtres créés, en haut, en bas, partout,

Astres, globes, édens, enfers dont le flot bout,

Les rochers, les volcans, les monts, les mers houleuses,

Les âmes, les esprits, les foules nébuleuses,

La bête dans les bois, l'ange dans l'éther bleu,

Se courbent, effarés, devant l'horreur de Dieu.

En particulier, le cosmos est évoqué par le catalogue des astres du firmament: ainsi la superbe énumération de Plein Ciel ou celle de "l'Ange" dans Dieu:

O Création, choc de souffles, bruit d'atomes

Terre, trône de l'homme, univers, cieux, royaumes,

Rayons, sceptres, pavois [...].

Et, à la fin de Dieu, l'immense énumération du cosmos:

Astres, mondes, soleils, étoiles, apparences,

Masques d'ombre ou de feu, faces des visions,

Globes, humanités, terres, créations,

Univers où jamais on ne voit rien qui dorme,

Points d'intersection du nombre et de la forme […]

 

Le Titan

Il est difficile de penser que cette inversion du haut et du bas est seulement une façon de retourner les catégories habituelles, de contraindre l’esprit à sortir de la vision codée d'une ascension spirituelle vers un ciel des anges au dessus d'un terrestre humble, à ras de terre. La cosmologie hugolienne ne dit pas seulement, "le sublime est en bas" (ce qu'elle dit aussi), elle va plus loin: c'est la catégorisation de l'espace qu'elle refuse. Dans Magnitudo parvi, ce n'est pas seulement la grandeur dans la petitesse qui est affirmée, mais l'infini comme "dilatation immense", et "le grand ciel [est] sans milieu".

Sans milieu, mais pas sans lois. Le poème La Comète chante un triomphe de la science, de la conquête par le calcul de cet infini cosmique, conquête qui permet à Halley de prédire le retour de sa comète, mais conquête hasardeuse et destructrice pour le conquérant.

La formulation la plus claire et la plus forte de cette vision hugolienne du cosmos, de cette conquête du cosmos, c'est peut-être dans Le Titan (1875) qu'il faut aller la chercher. comme dans La Comète, le rapport au cosmos se fait par libération et effraction; Halley, lui aussi, est un titan foudroyé. on connaît le thème de cette "Légende": le Titan Phtos, lors de la défaite des géants, est non seulement frappé de la foudre, mais écrasé par une montagne:

Comment respire-t-il? Il ne respire pas.

Il se libère de ses liens et, à force, à travers rochers et montagnes écartés à grand peine et souffrance, il parvient de l'autre côté de la terre:

Il va. Râlant, grinçant, luttant, saignant, ployé,

Il se fraie un chemin tortueux, tourne, tombe,

S'enfonce, et l'on dirait un ver trouant la tombe.

A la fin Phtos "donne un dernier coup de talon à l'abîme", et parvient, si l'on peut dire, à l'air libre; il débouche tout à coup de l'autre côté du monde et ce qui lui est révélé, c'est l'infini.

Accumulation, fragmentation, équivalence des termes concernant tous les axes du monde, réversibilité de l'atome et des soleils, négation des limites et des déterminations, tels sont les modes d'écriture, ici tous rassemblés.

D'abord ce qui est révélé, c’est, au dessous de l'univers terrestre et solide, un "jour", un "rayon",

Brusque aveu d'on ne sait quel profond firmament.

Ce que découvre le Titan, c'est "le vrai, ce précipice". Un formule décisive insiste sur cette inversion:

[...] Il croyait, quand sur lui tout croula,

Voir l'abîme; eh bien non! l'abîme, le voilà

Et que voit-il le Titan Phtos? ce qu'il voit est le contraire de l'idée traditionnelle: si le ciel, le vrai ciel, infini, et non pas ce ciel mensonger où siègent les anges est en bas de la terre, de l'autre côté du monde, c'est qu'il n'y a ni haut ni bas; perspective galiléenne et relativiste:

Des profondeurs qui sont en même temps sommets,

Un tas d'astres derrière un gouffre d'empyrées.

Dans ce dernier vers, c'est aussi l'avant et l'arrière qui se trouvent mis en question. Avec tout l'espace euclidien. A quoi s’ajoutent encore l'interversion et la confusion de la lumière et de l'ombre, à l'intérieur

De ce gouffre où le jour avec la nuit se fond.

La caractéristique peut-être la plus remarquable de l'écriture est la négativité, signe de l'infini: comme leDieu de la théologie négative, le cosmos est ce qui est négation des bornes et des limites:

Là plus de rives, plus de bord, plus d'horizon.

L'univers est "sans nombre", il est "évidence sans borne". L'espace-temps une fois montré comme illimité, le temps lui aussi est sans borne, "toute cette lumière étant l'éternité" (à noter qu'éternité rime avec clarté). Le spectacle de l'infini a pour horizon la négation du temps

Cela ne peut mourir et cela ne peut naître.

Formule plus frappante encore:

Où cela cesse-t-il? Cela n'a pas de terme.

Là encore indéfinitisation par le pronom, mais surtout interférence du spatial et du temporel, l'un et l'autre réversibles et définissant, autant que faire se peut, un univers infini.

L'on retrouve parallèlement les caractéristiques habituelles du discours hugolien sur le cosmos. Echange du grand et du petit:

C'est le point fait soleil, c'est l'astre fait atome.

Echange, mais aussi transformation, passage de l'un dans l'autre. Pluie de pluriels, accumulation des objets célestes:

Des étoiles après des étoiles, des feux

Après des feux, des cieux, des cieux, des cieux.

Un fait intéressant: certes la fragmentation subsiste, mais compensée par la métaphore de l'eau, de l'océan, du flot, impliquant le continu:

Un océan roulant aux plis de ses marées

Des flux et des reflux de constellations; […]

Des flots d4azur, des flots de nuit, des flots

d’aurore[…]

Métaphores de la continuité, de l'unité du monde. Multiplicité dans l'unité:

Plus de soleils qu'il n'est de fourmis, plus de cieux

Et de mondes à voir que les hommes n'ont d'yeux.

Il eût été bien étonnant que ne figurent pas ici les deux éléments-clés du poétique hugolien: la fourmi et l'œil.

A quoi s'ajoute une autre métaphore hugolienne, celle de la brume. L'œil du Titan (mais c'est aussi l'œil de l'homme), obscurci de brume, voit Dieu, apercevant

A travers l'épaisseur d'une brume éternelle,

Dans on ne sait quelle ombre énorme, une prunelle.

Brume qui est à la fois l'incompréhensibilité d'un infini concret et les limitations de la raison.

Difficile de dire si ce Dieu que vient proclamer le Titan Phtos aux yeux d'un Jupiter "stupéfait" et consterné -"O dieux, il est un Dieu"- est bien un regard personnel ou l'émanation même de cet univers infini que contemple un Géant "accablé de soleils et de cieux".