Jean-Marc Hovasse : Waterloo et Vicor Hugo: genèse poétique[1]

Communication au Groupe Hugo du 3 octobre 2015
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La carrière poétique de Victor Hugo naît officiellement en 1817 avec la première mention orale de son nom sous la coupole de l’académie française, dans la séance publique du 25 août, suivie de son apparition dans la presse du lendemain. C’était à l’occasion du prix de poésie de l’académie, dont le sujet était connu depuis 1815 : « Le Bonheur que procure l’étude dans toutes les situations de la vie. » Victor Hugo y avait concouru in extremis et avait obtenu un encouragement au regard de son jeune âge, tandis que le poème de Casimir Delavigne, qui prenait pourtant spirituellement le contrepied du sujet, n’était pas retenu, de même que ceux d’une quarantaine d’autres participants. Saintine et Lebrun s’étaient partagé le prix, suivis par d’assez nombreux accessits, dont Charles Loyson. Sollicité directement par le jeune Victor Hugo, le secrétaire perpétuel accepta « de faire insérer [s]on nom » dans le « rapport imprimé[2] » sur le prix. C’est là l’une des origines à peine cryptiques du livre « En l’année 1817 » des Misérables (I, III), avec le titre un rien redondant de son premier chapitre célèbre pour avoir inventé la nouvelle histoire, « L’année 1817 » (I, III, 1). Nul ne sera étonné d’y trouver une allusion au fameux prix de l’académie, et un vers satirique sur ce malheureux Loyson, dont la réputation ne cessait alors d’enfler paraît-il : « Même quand Loyson vole, on sent qu’il a des pattes[3]. » L’année 1817 domine ainsi le début du roman, tandis que la date de naissance de son auteur n’y fait qu’une apparition des plus discrètes vers la fin, à propos de cette « inondation de 1802[4] » qui remplit de fange une bonne partie de Paris, épargnant la maison de Racine mais non la statue de Louis XIV – « respectant, dans le dix-septième siècle, le poète plus que le roi[5] ». Cela signifie sans doute qu’à l’âge démocratique les rois n’auront que ce qu’ils méritent, et que les poètes, même Racine, seront épargnés. En attendant, la place de 1802 reste bien marginale à côté de celle de 1817 – laquelle est elle-même écrasée à son tour par Waterloo, qui se taille comme il se doit la part du lion. Comment expliquer le rapport entre ces trois années importantes, dans ce roman où toutes les dates comptent[6] ?

« Retournons en arrière, c’est un des droits du narrateur[7] » : dans Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, reconstitution des brouillons de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, le premier distique du futur auteur d’Hernani est daté de 1814. Il se présente ainsi : « Le grand Napoléon / Combat comme un lion[8]. » Le témoin rapporte que ce n’étaient pas ses premiers vers, qu’il en avait fait d’autres dès 1809. L’espace laissé dans le manuscrit pour y intégrer une citation antérieure n’a jamais été rempli, si bien que ces vers deviennent de facto les premiers de Victor Hugo. Adèle Hugo, la fille de Victor Hugo, les a aussi notés dans son journal à la date du 6 août 1855, mais à la différence de sa mère elle écrit bien en toutes lettres qu’il s’agit des « deux premiers vers de [s]on père », et prend la peine de les commenter (plutôt bien), à la place de les dater (plutôt mal) : « Ceci est plat pour l’Enfant sublime qui devait faire quelques années après l’ode à Buonaparte[9]. » Ce n’est pas si plat que cela, d’autant que ces deux hexasyllabes forment aussi un alexandrin, et que les deux Adèle Hugo (mère et fille) profitent de cette citation pour expliquer la découverte pour ainsi dire spontanée par Victor Hugo des règles de la prosodie française ; tout au plus pourrait-on souligner la pauvreté de la rime, ce qui n’empêchera pas le poète de la réutiliser quand il sera en pleine possession de ses moyens. Non, ce qui serait inquiétant, « pour l’Enfant sublime », ce serait en effet que ces vers datassent de 1814 : les années 1808 ou 1809 seraient beaucoup plus vraisemblables. Car en 1815, ses vers ont une tout autre allure, et l’on serait bien empêché de mettre des progrès aussi fulgurants sur le compte seul de Waterloo, même si « la dernière bataille » n’y est pas pour rien.

Le chanoine Géraud Venzac publia en 1952 les premiers vers composés et conservés dans des cahiers par le jeune Victor Hugo[10]. Le premier des trois cahiers qui ont été retrouvés porte ce titre éloquent : Cahier de vers français / Traits d’histoire, fables, portraits, épigrammes, etc. / par Victor-Mary Hugo / 1815. Péguy a écrit en 1910 un Victor-Marie, comte Hugo ; qui écrira jamais ce Victor-Mary Hugo à l’anglaise, sans titre de noblesse, mais avec le millésime 1815 ? Année sombre et capitale pour lui : c’est en février, deux semaines avant ses treize ans, qu’il est arraché à sa mère, par décision de justice et volonté de son père, pour être enfermé à la sombre pension Cordier. L’écriture y deviendra son seul dérivatif. En 1815, la catastrophe historique aura donc été préparée par une catastrophe intime.

La page de titre du premier Cahier de vers français a manifestement été calligraphiée avant que les poèmes soient écrits, car ces derniers datent de 1815 et de 1816. Rien de très politique la première année, où dominent déjà les traductions de Virgile. La chanson « Vive le roi ! Vive la France ! » est l’exception qui confirme la règle. Elle est composée avant l’exécution du maréchal Ney (7 décembre), et apparemment aussi avant que la peine capitale ne devienne un sujet d’horreur : « Enfin ce maréchal perfide, / Ce Ney va marcher à la mort[11] ». Le premier vers de cette chanson porte le premier écho (atténué) de Waterloo dans la poésie de Victor Hugo, encore assez conventionnel, métaphorique, indirect – mais efficace, et très en avance sur le « Corse à cheveux plats[12] » d’Auguste Barbier : « Le Corse a mordu la poussière[13] ». Le deuxième poème politique, ou historique ainsi que le précise le titre du cahier, peut-être le premier car il ne s’agit plus d’une chanson, s’intitule « Bonaparte » – et, cette fois, réserve une place réelle à Waterloo. C’est aussi à peu près le premier développement en alexandrins à rimes plates dans l’œuvre de Victor Hugo, forme appelée à un riche avenir... L’ordre des pièces dans le cahier incite à le dater de 1816 même si son auteur croira ou voudra se souvenir un bon demi-siècle plus tard qu’il a été écrit en juin 1815, « à la nouvelle de la bataille de Waterloo[14] ». Il commence par une métaphore filée sur vingt alexandrins en deux phrases entre la chute d’un roc dans une montagne créant une avalanche de pierres et l’irruption de Bonaparte, « ce nouveau Marius[15] », dans l’histoire de France, et ses conséquences sanglantes. Aussi la punition ne tarde-t-elle pas, que la voix du poète prend à sa charge :

Tremble, tyran : l’Europe et ses rois soulevés

Contre tes noirs projets se sont tous élevés ;

Tremble ! voici l’instant où ta gloire odieuse

Subira du Destin la main victorieuse.

Sombre, inquiet, en proie aux remords déchirans,

Aux remords qui toujours poursuivent les Tyrans,

Tu voulus tout dompter dans ton brûlant délire,

Et, pour mieux l’affermir, tu perdis ton empire.

Mais du sang des Français cimentant tes malheurs,

Ta chute même, hélas ! nous fit verser des pleurs.

Champs de Waterloo, bataille mémorable,

Jour à la fois pour nous heureux et déplorable,

Qui pourrait exprimer votre sanglante h…

Et du Corse trembl……………………….

Frém………………………………………[16].

Sans cacher sa jeunesse ultra, Victor Hugo fera publier par son épouse en 1863, dans le long chapitre intitulé « Les Bêtises que M. Victor Hugo faisait avant sa naissance », dix vers de ce poème (de « Tremble ! » à « déplorable »). Ils ne portent pas de titre, se terminent par une ligne de points, et sont présentés comme « des vers faits quelques jours après la bataille de Waterloo[17] » par un enfant dont les convictions n’étaient « que l’écho de la croyance maternelle : haine de la révolution et de l’empire, amour des Bourbons[18] ». Le manuscrit a été déchiré, intentionnellement selon Géraud Venzac : « On ne saurait dire par qui, mais sûrement pour la passion politique qui s’y exprimait[19]. » Du coup, la fin conservée n’est pas reprise non plus dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, malgré son intéressante comparaison entre Napoléon, les Titans et leur punition :

Telle on vit des Titans la troupe audacieuse

Élever jusqu’au ciel sa tête ambitieuse :

Trois fois, traînant des rocs, sa fureur entassa

Pélion sur Olympe, Olympe sur Ossa,

Trois fois, le dieu vainqueur, d’un coup de son tonnerre,

De leurs corps renversés couvrit au loin la terre[20].

En faisant republier une partie de ces vers de prime jeunesse, à côté de quelques modifications dont il n’est pas forcément responsable (ponctuation et majuscules), Victor Hugo corrigera leur seule erreur de métrique : il avait compté Waterloo pour quatre syllabes. Son intervention restera minimale, puisqu’il se contentera de faire glisser le o final de trop en ouverture, transformant l’hémistiche « Champs de Waterlo-o » en apostrophe : « Ô champs de Waterloo ». Pourtant ce Waterlo-o quadrisyllabique mérite que l’on s’y arrête : sans même avoir besoin de s’appuyer sur l’autorité plus tardive de Pierre Larousse, pour qui « les mots Wagram, Waterloo, etc., doivent se lire Vagram, Vaterloo[21] », il est à peu près certain que le jeune Victor Hugo devait prononcer non seulement Waterlo-o, mais bien Vaterlo-o. Pour lui qui se plaira bientôt à souligner son « nom saxon[22] » légué par son « père vieux soldat[23] » (de la République et de l’Empire), le surinvestissement paternel de ce Vaterlo-o montre assez que la présence du père de Marius sur le champ de bataille aura des racines profondes. En attendant, son propre patronyme offrait alors, sur la même dimension, trois phonèmes communs au nom de la bataille, et pas n’importe lesquels : le v initial, le o final, et le r central. Tout se passe ainsi comme si Victor Hugo était sorti tout armé de Vaterlo-o, soit de la chute de Napoléon : mort d’un empereur, naissance d’un poète. Autrement dit, une partie du programme de William Shakespeare, annoncé dans le « Waterloo » des Misérables sous cette forme explicite : « Les sabreurs ont fini, c’est le tour des penseurs[24]. » Cela permettrait, sinon de déterminer précisément le terminus a quo de l’obsessionnelle projection autobiographique de Victor Hugo en Napoléon qui amusait Péguy (« Il était si hanté de ce nom et de cette image de Napoléon que Napoléon lui sert de calendrier[25] »), du moins d’expliquer l’héritage non moins obsessionnel que le colonel Pontmercy fait peser à travers la mort sur son fils Marius dans Les Misérables sous forme de titre de noblesse (baron d’empire) et de reconnaissance de dette (envers Thénardier)[26], et plus largement enfin de comprendre l’ambition de l’auteur du roman de regagner à tout prix la bataille perdue. C’est la raison pour laquelle il autorise son épouse à publier en 1863 ce morceau du « Bonaparte » de 1816. Six ans plus tard encore, à Auguste Vacquerie qui lui demande quelques précisions sur ses premières œuvres, il répond depuis l’abbaye de Villers où il séjournait :

En 1815, juin, à la nouvelle de la bataille de Waterloo, je fis une quarantaine de vers commençant ainsi :

Ô fatal Mont-Saint-Jean ! désastre mémorable !

Jour à la fois pour nous heureux et déplorable !

Je ne me rappelle que ces deux vers qui contiennent une appréciation assez juste[27].

Victor Hugo commet dans cette lettre au moins deux erreurs apparentes. La première, d’autant plus étrange que ces deux vers avaient été republiés six ans plus tôt, c’est d’imaginer qu’ils ouvraient un poème, alors qu’ils se trouvaient en son cœur. La seconde, c’est la réfection complète du premier de ces deux vers : conformément à une certaine vérité historique d’ordre objectif, Waterloo est remplacé par Mont-Saint-Jean[28] (ce qui dissimule peut-être la parenté originelle entre Vaterlo-o et Victor Hugo, mais souligne du même coup ce que saint Jean Valjean doit à Mont-Saint-Jean) ; conformément à une certaine vérité historique d’ordre subjectif cette fois, désastre remplace bataille. De la version d’époque il ne reste plus que la rime « mémorable/déplorable », dont la richesse (cinq phonèmes !) fait oublier la faiblesse (deux adjectifs), et le second vers intégralement cité. Son antithèse – peut-être la naissance des antithèses dans la poésie de Victor Hugo – a en effet cette vertu, qui n’est pas des moindres, de pouvoir s’appliquer aussi bien au « Bonaparte » du jeune ultraroyaliste de 1816 qu’à « L’Expiation » de Châtiments.

Dans l’ode « Buonaparte », beaucoup plus connue que la précédente pour avoir eu les honneurs de la publication en plaquette puis en volume en 1822 et, plus rare encore, d’une citation par Chateaubriand dans ses Mémoires d’outre-tombe (XXII, 15) entre Mme de Staël et Byron, Waterloo est l’objet d’une belle ellipse, d’autant plus frappante que l’incendie de Moscou est mentionné en toutes lettres :

Les peuples sommeillaient : un sanglant incendie

Fut l’aurore du grand réveil !

Il tomba Roi ; – puis, dans sa route,

Il voulut, fantôme ennemi,

Se relever, afin sans doute

De ne plus tomber à demi.

Alors, loin de sa tyrannie,

Pour qu’une effrayante harmonie

Frappât l’orgueil anéanti,

On jeta ce captif suprême

Sur un rocher, débris lui-même

De quelque ancien monde englouti[29] !

Ce dizain si frappant par son attaque fulgurante, dont Victor Hugo se souviendra pour la clausule de « Mazeppa » (Les Orientales, XXXIV), par sa fin prométhéenne, souvenir du « Bonaparte » de 1816, et si curieux par son système de rimes puisque toutes ses rimes masculines ont la même terminaison en i, de même que la rime féminine centrale qui les réunit, réduisant de facto phoniquement à trois rimes une strophe qui en compte cinq, ce dizain réunit aussi les deux îles et fait tomber à l’eau… Waterloo. Mais le nom resurgit cinq ans plus tard dans le poème politiquement le plus important des Odes et ballades, qui a lui aussi connu son édition à part (dans le Journal des débats comme en plaquette), l’ode « À la colonne de la place Vendôme ». Datée de « février 1827 », elle marque la prise de distance définitive de Victor Hugo avec son enfance royaliste, et le début de son glissement vers la jeunesse libérale. Quatre maréchaux de France, pourtant ralliés à la Restauration, ayant été officiellement humiliés lors d’une réception à l’ambassade d’Autriche, il en profita pour tenter à l’échelle du pays la réconciliation entre ces deux France dont il était l’héritier, qui rempliront bientôt les deux hémistiches de son autobiographie en vers (« Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne[30] ») :

Prenez garde ! – La France, où grandit un autre âge,

N’est pas si morte encor qu’elle souffre un outrage !

Les partis pour un temps voileront leur tableau.

Contre une injure, ici, tout s’unit, tout se lève,

Tout s’arme, et la Vendée aiguisera son glaive

Sur la pierre de Waterloo[31].

Comme dans Hamlet, the time is out of joint à la fin de cette strophe proprement inouïe. La Vendée ultraroyaliste (et maternelle), dont le destin avait été de combattre aux côtés de Wellington contre son pays, est maintenant prête à prendre la revanche de l’Empire (paternel). Cette « pierre de Waterloo », si étrange eu égard à la réalité du terrain qui venait d’être défiguré par la construction de la butte du lion (inaugurée en novembre 1826), devient une pierre de touche pour la constitution d’une unité nationale tournée vers l’avant : tout l’inverse de celle que la Restauration tentait de recréer en enfermant dans une grande parenthèse ce qui s’était passé entre la mort de Louis XVI et le retour de Louis XVIII. En tout cas, ce Waterloo que Béranger ne voulait pas encore prononcer (« Son nom jamais n’attristera mes vers[32] »), apparaît dans la poésie publiée de Victor Hugo au moment même de son 25e anniversaire et de son premier grand pas officiel en direction de lui-même.

Après juillet 1830 et la confiscation par le roi Louis-Philippe de la République entrevue, la mort de l’aiglon (1811-1832) ruine un peu plus les espoirs du camp bonapartiste. Victor Hugo lui donne un écho dans le sombre et magnifique « Napoléon II », publié aussitôt dans Paris ou Le livre des cent-et-un, et repris en 1835 dans Les Chants du crépuscule (V). Le succès de L’Aiglon (1900), qui lui doit tout, lui a fait un peu d’ombre rétrospective, et peut-être aussi, avant lui, celui de « L’Expiation », qui ne lui doit pas moins. Le poète y prenait l’empire à son acmé, « Mil huit cent onze ! », année de naissance de l’aiglon, et montrait l’empereur proclamant, avec son fils dans les bras : « – L’avenir ! l’avenir ! l’avenir est à moi[33] ! » Cette triple exclamation semblait appeler déjà en écho celle de Waterloo, mais c’était alors le poète qui prenait la parole pour lui répondre : « Non, l’avenir n’est à personne !/Sire ! l’avenir est à Dieu[34] ! » Et sa forme était plutôt inquiétante :

Demain, c’est le cheval qui s’abat blanc d’écume.

Demain, ô conquérant, c’est Moscou qui s’allume,

La nuit, comme un flambeau.

C’est votre vieille garde au loin jonchant la plaine.

Demain, c’est Waterloo ! demain, c’est Sainte-Hélène !

Demain, c’est le tombeau[35] !

La retraite de Russie, Waterloo, Sainte-Hélène et enfin le tombeau : c’est en moins d’une strophe le plan de « L’Expiation », que l’histoire se chargera de compléter par le tableau grotesque du Second Empire.

Depuis le « Bonaparte » de 1816 jusqu’aux Rayons et les ombres de 1840, dans toute la poésie première manière de Victor Hugo inédite ou publiée, force est bien de constater que Waterloo reste un nom. Le signifiant travaille d’autant plus qu’il n’est accompagné d’aucun développement, et cela jusqu’à la fin de l’année 1840 où tout bascule avec le retour à Paris des cendres de l’empereur, appelé de ses vœux par Victor Hugo depuis sa deuxième « Ode à la Colonne » de la place Vendôme, celle de 1830 (Les Chants du crépuscule, II). Pour célébrer le 15 décembre 1840, Victor Hugo publie en plaquette un important poème en cinq parties intitulé « Le Retour de l’empereur », qui n’ayant pas été repris en recueil dans la décennie suivante aura toujours du mal à trouver sa place dans ses œuvres complètes. Il commence et s’achève à Waterloo, qui se cache d’entrée de jeu derrière une périphrase transparente et le premier tableau de la déroute, dans la strophe même de « Buonaparte » :

Après la dernière bataille,

Quand, formidables et béants

Six cents canons sous la mitraille

Eurent écrasé les géants ;

Dans ces jours où caisson qui roule,

Blessés, chevaux, fuyaient en foule,

Où l’on vit choir l’aigle indompté,

Et, dans le bruit et la fumée,

Sous l’écroulement d’une armée,

Plier Paris épouvanté ;

 

Quand la vieille garde fut morte,

Trahi des uns, de tous quitté,

Le grand empereur, sans escorte,

Rentra dans la grande cité[36].

L’empereur rongeant son frein à l’Élysée rêve ensuite d’un nouveau retour glorieux. Comme dans « Napoléon II », le poète l’interrompt pour lui prédire un retour plus glorieux encore, après sa mort. La deuxième partie est donc consacrée à son exil à Sainte-Hélène, à sa mort, puis à son repos là-bas pendant vingt années. La troisième partie retrace à grands traits l’épopée impériale, et compare la facilité de ses conquêtes en Europe à sa difficulté pour regagner Paris. La quatrième partie reprend enfin, en des strophes plus amples, les octosyllabes de la première, pour entonner un nouveau chant à la gloire de la France, « Mère des révolutions », que les alliés n’ont pu ni abaisser, ni détruire, ni bâillonner, ni insulter. Napoléon y a sa place désormais que « les temps sont clos ». Et le poète exprime pour finir cette idée que la chute de l’empereur est la vengeance de Dieu contre lequel il luttait en personne :

Nul homme en ta marche hardie

N’a vaincu ton bras calme et fort ;

À Moscou, ce fut l’incendie ;

À Waterloo, ce fut le sort.

Que t’importe que l’Angleterre

Fasse parler un bloc de pierre

Dans ce coin fameux de la terre

Où Dieu brisa Napoléon,

Et, sans qu’elle-même ose y croire,

Fasse attester devant l’histoire

Le mensonge d’une victoire

Par le fantôme d’un lion ?

 

Oh ! qu’il tremble, au vent qui s’élève,

Sur son piédestal incertain,

Ce lion chancelant qui rêve,

Debout dans le champ du destin !

Nous repasserons dans sa plaine !

Laisse-le donc conter sa haine

Et répandre son ombre vaine

Sur tes braves ensevelis !

Quelque jour, – et je l’attends d’elle !

Ton aigle, à nos drapeaux fidèle,

Le soufflettera d’un coup d’aile

En s’en allant vers Austerlitz[37] !

L’avant-dernière strophe ressaisit deux motifs des poèmes antécédents : en attribuant sans ambiguïté au lion (en bronze) la pierre de Waterloo – il s’agit de son piédestal, fabriqué dès 1825 dans cette « pierre bleue[38] » de granit extraite des carrières d’Arquennes (entre Seneffe et Nivelles) –, il confirme rétrospectivement l’assimilation, dans la première ode « À la colonne de la place Vendôme », entre cette pierre et l’inauguration de la butte. Enfin le retour de la rime enfantine Napoléon/lion, pourtant des plus pauvres, mais qui se fait oublier entre ces deux séries particulièrement sonores de triples rimes féminines qui ont le même r en consonne d’appui, est des plus significatives dans le contexte de ce premier véritable retour de Waterloo. Car la rime consacrée de Napoléon, dans l’œuvre de Victor Hugo, c’est Panthéon (au moins huit occurrences), les autres avec une ou deux occurrences au plus restant marginales (nom, Léon, canon, Alcyon, caméléon, septentrion). À l’exception d’un petit poème satirique un peu oublié de mai 1835 intitulé « À un soldat devenu valet[39] », cette rime qui accompagne le premier tableau de Waterloo reste unique dans l’œuvre poétique publiée, rappelant l’association de ce champ de bataille à la naissance poétique de Victor Hugo. Sans parler d’un glissement illocutoire assez étrange (car c’est déjà à Napoléon que le poète s’adresse dans cette strophe, si bien que dans la deuxième phrase il le tutoie et parle de lui à la troisième personne dans le même temps), le retour de cette rime refoulée permet d’expliquer plus largement le glissement final, brutal et inattendu, du champ de bataille à peine évoqué au lion qui prend toute la place[40]. La description du monument de Waterloo se termine déjà par la rime Austerlitz, et le futur de la revanche annonce sinon une autre guerre, du moins un autre poème : « Nous repasserons dans sa plaine ! » menace Victor Hugo en 1840 – il tiendra sa promesse treize ans plus tard, avec « L’Expiation ».

Entre-temps, il sera entré à l’Académie française et aura réservé à son discours de réception l’un de ses tableaux les plus remarquables de l’empire. Il est vrai qu’il succédait à ce Népomucène Lemercier qui avait été un ami de Bonaparte, puis un ennemi de Napoléon, censeur de son théâtre. Lors de leur dernière rencontre, rapporte Victor Hugo, l’empereur lui ayant demandé la date de sa prochaine pièce, Lemercier lui avait répondu : « Bientôt. J’attends. » « Mot terrible ! », commente alors Victor Hugo : « mot de prophète plus encore que de poète ! mot qui, prononcé au commencement de 1812, contient Moscou, Waterloo et Sainte-Hélène[41] ! » Toujours le plan de « L’Expiation », moins son dernier chapitre. À ce détail près, l’épopée impériale flamboyante du discours de réception, tout entière tournée vers la victoire, ne contient pas Waterloo. Mais elle aura son complément dans un autre discours prononcé sous la coupole un an et demi plus tard. Au lendemain de son 43e anniversaire, Victor Hugo alors directeur de l’Académie dut en effet se plier à cet exercice difficile de recevoir Sainte-Beuve, son ancien meilleur ami. Il n’éluda pas la difficulté, sinon qu’il fit deux parts à peu près égales à son discours, en consacrant son début et sa fin, pas tout à fait selon les usages, à l’éloge de Casimir Delavigne auquel Sainte-Beuve s’était pourtant déjà prêté d’assez bonne grâce. Mais ce dernier s’était concentré sur le théâtre, choix non exempt de perfidie, car il lui permettait de relativiser la victoire des romantiques sur la scène. Quoi qu’il en soit, Victor Hugo reprit l’éloge de Casimir Delavigne, mais du poète de Waterloo avant tout – et après tout, puisqu’il termina son discours sur cette « époque fatale, que n’ont pu effacer de nos mémoires […] trente années d’une paix féconde », à savoir « le moment où tomba celui qui était si grand que sa chute parut être la chute même de la France[42] ». Le silence qui s’ensuivit, rapporta Victor Hugo, ne fut rompu que par la fameuse messénienne sur la bataille de Waterloo, dont les premières éditions précisent par une note peut-être légèrement antidatée qu’elle « fut composée au mois de juillet 1815[43] ». En tout cas, comme cela se faisait à l’époque, elles circulèrent sous forme manuscrite avant d’être publiées. Victor Hugo en cite quatre vers, ceux qui retracent le sacrifice de la garde impériale (ici le « bataillon sacré »), qu’il enchaîne curieusement, comme s’ils appartenaient au même poème, avec les quatre derniers vers de « La Mort de Jeanne d’Arc[44] », deuxième publication – et deuxième réhabilitation parallèle, alors plus aisée que celle de Napoléon – de l’auteur. L’éloge de ce dernier ne tarde pas : « Disons-le, parce que c’est glorieux à dire, le lendemain du jour où la France inscrivit dans son histoire ce mot nouveau et funèbre : Waterloo, elle grava dans ses fastes ce nom jeune et éclatant : Casimir Delavigne[45]. » Victoire du poète contre la défaite, à laquelle Victor Hugo n’ajoute alors que cette péroraison dont la fin brillante fait peut-être oublier le premier impératif : « Envions-le, et aimons-le ! Heureux le fils dont on peut dire : Il a consolé sa mère ! Heureux le poète dont on peut dire : Il a consolé la patrie[46] ! »

Dans cette autobiographie étrange, subtilement glissée à la fin du discours pour accueillir le saint patron des biographes à l’Académie française, le mot d’ordre « Envions-le ! » ne laisse pas d’être inquiétant : moins de dix ans après avoir salué les funérailles grandioses du poète national Casimir Delavigne, Victor Hugo rivalisant avec lui sur le même champ de bataille, comme il avait rivalisé avec lui au concours de l’Académie française de 1817, lui fera connaître son Waterloo posthume en lui arrachant son Waterloo anthume. Quant au « fils dont on peut dire : Il a consolé sa mère », quel est-il, sinon celui qui compensait à partir de février 1815 son emprisonnement forcé par des essais poétiques composés pour sa mère ? Pour le « poète dont on peut dire : Il a consolé la patrie », cela deviendra encore plus évident à partir du Deux Décembre 1851 et le départ en exil.

Pendant sa première étape de près de huit mois à Bruxelles, il se garda bien, semble-t-il, de mettre les pieds à Waterloo[47]. Le 18 juin 1852, il avait mieux à faire que de se mêler aux traditionnels touristes anglais, sa hantise : il rédigeait Napoléon le Petit. La comparaison à l’origine de « L’Expiation » y est à peu près indiquée : « […] le 18 Brumaire est un crime dont le Deux Décembre a élargi la tache sur la mémoire de Napoléon[48]. » Quelques mois après la publication de Napoléon le Petit et l’installation à Jersey, entre le 25 et le 30 novembre 1852, Victor Hugo composa cette fameuse « Expiation ». Avec ses 386 vers, c’est le plus ample poème du premier recueil de l’exil, dont il redouble en quelque sorte le titre puisque l’expiation est l’essence même du châtiment. Celle de Napoléon pour son 18 Brumaire ne sera donc ni la retraite de Russie (I), ni la défaite à Waterloo (II), ni l’exil à Sainte-Hélène (III), ce sera le Deux Décembre de son présumé neveu Louis Napoléon Bonaparte. La dernière partie du poème, la moins connue aujourd’hui, est une épopée burlesque qui répond sur le mode de la parodie, comme l’histoire, à la véritable épopée du vrai Napoléon. Ainsi la grande épopée naît-elle dans la poésie de Victor Hugo au revers de la satire ; elle paraît même volontairement surévaluée pour accentuer les effets de contraste. Il faut d’autant plus le rappeler que la postérité éblouie par la retraite de Russie ou la morne plaine détache volontiers ces épisodes liminaires (respectivement 68 et 88 alexandrins) du poème intégral.

À l’image de Péguy, qui pouvait écrire des livres entiers sur des extraits de Châtiments, on pourrait gloser à l’infini ces vers entrés sous la Troisième République au Panthéon de la poésie française : l’apostrophe liminaire, la tombée du jour, la confusion entre Grouchy et Blücher, le sacrifice de la garde, et la « Déroute » allégorique. On se contentera ici d’observer leur incipit au sens large. Contrairement à ce que « L’avenir ! l’avenir ! l’avenir ! » de « Napoléon II » semblait annoncer, le « Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! » n’est pas sorti tout armé de la tête de son auteur. Il est né en plusieurs étapes, sans doute rapidement franchies, dont le manuscrit permet de proposer la reconstitution suivante :

Waterloo ! Waterloo ! champ noir ! tragique plaine !

Waterloo ! Waterloo ! morne et tragique plaine !

Waterloo ! Waterloo ! champ fatal ! morne plaine !

Waterloo ! Waterloo ! champ maudit ! morne plaine !

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine[49] !

Le mouvement tend vers l’effacement de tous les qualificatifs inutilement annonciateurs ou symboliques (noir, tragique, fatal, maudit) au profit d’une neutralité finalement plus propre au surgissement de l’extraordinaire, et plus proche aussi de la réalité du terrain, n’en déplaise à lord Byron. Du coup, le signifiant l’emporte une fois de plus sur le signifié. La comparaison qui suit ne dit pas autre chose : Victor Hugo ayant naturellement déjà médité sur cette rencontre anglo-française d’un des quatre éléments (Water – l’eau[50]), il la décompose à la fois par une rime homophonique française (plaine/pleine) et par l’homonyme poétique onde. Mais cette image curieuse où la morne plaine se creuse en urne funéraire, chaudron des sorcières de Macbeth allégorisées en « pâle mort »[51], cède rapidement la place à l’exposé des enjeux :

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !

Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,

Dans ce cirque de bois, de coteaux, de vallons,

La pâle mort mêlait les ardents bataillons.

D’un côté c’est la France et de l’autre l’Europe.

Choc sanglant ! jour lugubre et qu’un crêpe enveloppe[52] !

De même que la plaine est morne plutôt que tragique, il importait que les bataillons fussent sombres plutôt qu’ardents pour le grand dessein presque abstrait de ce jour unique placé sous le signe de la fatalité : « Waterloo n’est pas une bataille ; c’est le changement de front de l’univers[53]. » Ce crêpe funèbre enveloppant un jour lugubre étant lui aussi bien trop démonstratif, et pas très heureux, Victor Hugo a dans un second temps interverti l’Europe et la France, avec la rime moins originale que riche (d’avenir) France/espérance, pour arriver à la version définitive :

Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,

La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

D’un côté c’est l’Europe et de l’autre la France.

Choc sanglant! des héros Dieu trompait l’espérance ;

Tu désertais, victoire, et le sort était las.

Ô Waterloo ! je pleure et je m’arrête, hélas[54] !

Cette solution était incomparablement meilleure, même au prix d’une inversion : « des héros Dieu trompait l’espérance », avec sa large et comme latine antéposition du complément du nom, rappelle en effet beaucoup l’une de ces tournures néo-classiques attaquées dans la préface de Cromwell. Manière d’annoncer la « victoire contre-révolutionnaire[55] » ? Sa première version rapidement corrigée (« de César Dieu trompait l’espérance ») renforçait encore cette impression, mais le passage de l’empereur à ses généraux et à ses soldats (« Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général[56] ») permet aussi un effet phonique assez heureux : l’écho à l’hémistiche EuROpe/des hÉROs, relayé par Le sORt, prépare le retour de WatERlOo. L’exclamation « Ô Waterloo ! » triple l’eau (et l’o) et reprend approximativement le vers de 1816 corrigé en 1863 (« Ô champs de Waterloo ») – de même que « le sort était las » rappelle avec une belle constance le « À Waterloo, ce fut le sort » du « Retour de l’empereur ». Ce faisceau de réminiscences s’associe à un jeu sur les pronoms relativement complexe. Le poète qui tutoyait l’empereur avant l’exil s’adresse cette fois à Waterloo (la première version, assez contestable, « Dans ce cirque », a vite été remplacée par « Dans ton cirque »), puis il s’adresse plus directement encore à la victoire en la tutoyant, et réserve enfin son unique apparition de tout le poème sous la forme « je » à la relance après l’exclamation – étonnante constance de la proximité entre Waterloo (ex-Vaterlo-o) et Victor Hugo. Il prend aussitôt dans son attitude quelque chose de ce berceau, puisqu’après l’eau et l’onde ce sont naturellement les larmes qui jaillissent. Ce « je pleure et je m’arrête » est du reste la traduction d’une devise que l’exilé gravera sept ans plus tard dans la galerie de chêne de Hauteville House, sur le foyer de sa cheminée du côté du jour : STO/SED FLEO (« Je suis debout/mais je pleure »). Entre-temps, pour le remercier de son « beau livre » sur Waterloo dont il fera le meilleur usage, Victor Hugo aura écrit au colonel Charras cette confidence paradoxalement plus proche de l’euphémisme que de l’hyperbole : « Cette sombre bataille de Waterloo est une de mes émotions presque permanentes, et je n’ai pu lire sans larmes et sans fièvre le grand récit que vous en faites[57]. »

L’inscription du je dans « L’Expiation » est curieusement aussi discrète qu’ostensible. Ce « Waterloo ! je », ou ce jeu sur Waterloo, remonte très haut, mais il aura encore d’autres avatars. Le plus célèbre reste le début stupéfiant du livre consacré à Waterloo dans Les Misérables. Alors que l’histoire racontée jusque-là (déjà deux volumes de l’édition originale, sortis le 30 mars 1862) s’est déroulée pour l’essentiel entre 1815 et 1823 et que le narrateur y est resté plutôt discret, le lecteur au début du troisième volume, sorti le 15 mai 1862, tombe tout d’abord sur cette incroyable mise en scène, soulignée par un anachronisme patent, comme si le roman avait cédé le pas au journal intime (d’autant que, dans ses grandes lignes, ce récit est biographiquement vrai) : « L’an dernier (1861), par une belle matinée de mai, un passant, celui qui raconte cette histoire, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La Hulpe. Il allait à pied[58]. » Le développement « déplace le sujet du récit, de l’énoncé vers l’énonciation[59] », commente Éric Bordas, à qui n’échappe pas non plus que le « héros de la narration » de sujet devient vite objet en débarquant comme par hasard à Hougomont, qui donne son titre au deuxième chapitre :

Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, le commencement de l’obstacle, la première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de l’Europe qu’on appelait Napoléon ; le premier nœud sous le coup de hache.

C’était un château, ce n’est plus qu’une ferme. Hougomont, pour l’antiquaire, c’est Hugomons. Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de Somerel, le même qui dota la sixième chapellenie de l’abbaye de Villers[60].

Puisque une édition sur deux environ, sur papier comme sur la toile, du XIXe au XXIe siècle indifféremment, rebaptise cette dernière « abbaye de Villiers », rappelons qu’il s’agit bien de l’abbaye de Villers, sur la commune de Villers-la-Ville, où Victor Hugo séjourna plusieurs fois dans sa vie, à deux ou trois jets de pierre de Waterloo[61]. La Chronique de Villers, écrite par un moine au tournant du XIIIe et du XIVe siècle, énumère bien en latin la liste des donateurs des dix chapelles de l’abbaye. Si la sixième a pour fondateur Johannes de Somerel (Souvrel), la cinquième est celle de Hugo Merlyre (Hugues de Mellery) : l’identité de cet « Hugo, sire de Somerel » résulte donc comme souvent d’une fusion entre deux réalités qui forme une fiction vraisemblable. Ce qui l’est nettement moins, en revanche, c’est l’étymologie du château-ferme, Hougoumont ou Hougomont depuis une carte de 1777 seulement, auparavant Goumont ou Gomont. Les nouveaux « antiquaires » même les moins défavorables à Victor Hugo ne lui concèdent qu’un bon point : avoir pressenti qu’à l’origine controversée de ce nom se trouvait sans doute celui d’une personne – ni Johannes de Somerel, ni Hugues de Mellery, faut-il le préciser, encore moins « Hugo, ancien abbé du lieu[62] » qui aurait fondé sa chapelle. Et la reconstitution de ce manoir de Hugo s’ouvre comme par hasard « sous le coup de hache » du « grand bûcheron ». Le « coup de hache », comme Hugo, appartient bien à Napoléon, mais le début de la fin, pour ce dernier, c’est Hugomons. Difficile de ne pas lire dans ce dédoublement l’opposition entre le Hugo Napoléon des Orientales (« Napoléon ! soleil dont je suis le Memnon[63] ! ») et le Hugo anti-Napoléon III de Châtiments.

La fameuse campagne de Victor Hugo en 1861 à Waterloo méritait toutefois bien une mise en scène romanesque. C’était la première fois depuis une dizaine d’années que l’exilé quittait ses deux îles (Jersey Elbe et Guernesey Sainte-Hélène) ; son séjour comme par hasard allait durer une centaine de jours ; il avait noté dans son carnet le 5 mai 1861, 40e anniversaire de la mort de Napoléon, qu’il allait s’installer à Waterloo, avec le succès que l’on sait : « C’est dans la plaine de Waterloo et dans le mois de Waterloo que j’ai livré ma bataille. J’espère ne l’avoir point perdue[64]. » Par une étrange erreur de perspective, au demeurant bien compréhensible, on croit volontiers qu’il a écrit à Mont-Saint-Jean, en mai et surtout en juin 1861, son récit de Waterloo, mais il n’en est rien : s’il avait certes prévu depuis l’automne de 1860 de faire entrer cet épisode dans son livre[65], et peut-être même de « commencer le roman par là[66] », s’il prenait assurément des notes en parcourant de long en large le champ de bataille en mai et en juin 1861, ce qu’il écrivait alors c’était la fin de son roman, à savoir le suicide de Javert, la guérison puis les noces de Marius et de Cosette, le départ de Thénardier avec sa fille Azelma pour l’Amérique, l’abandon et la mort de Jean Valjean. À l’image de la dernière définition du héros (« Jean Valjean était un passant[67] ») qui reprend celle de l’auteur arrivant sur le champ de bataille (« un passant, celui qui raconte cette histoire[68] » ; « le passant[69] » ; « un passant dans la plaine, un chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine[70] »), quelques échos trahissent la concomitance entre la rédaction et la préparation de ces deux catastrophes que racontent les six derniers livres des Misérables et celui de « Waterloo ». Qu’elle soit désignée comme « le sort[71] » ou le « Quid obscurum, quid divinum[72] », la part d’inconnu, de mystère ou de divin qui se mêle toujours à une bataille ou à une destinée passe in fine chez Jean Valjean scruté par Marius : « il sentait un quid divinum dans cet homme[73]. »

En attendant, les notes prises par Victor Hugo sur le champ de bataille étaient majoritairement composées de prose, mais elles contiennent aussi quelques vers. À part un fragment qui pourrait éventuellement s’inscrire en prolongement de « L’Expiation » (« les ténèbres/Les découragements monstrueux et profonds[74] »), ils se distinguent tous par une sorte de retour plus ou moins conscient aux premiers Cahiers de vers français. Même sans négliger sa dimension politique, qui est comme dans Les Misérables d’arracher la victoire aux Alliés, la saynète accentuée trilingue qui rejoue la rencontre, fatale pour la France, entre Wellington et Blücher à la ferme bien nommée de la Belle-Alliance, évoque surtout les pochades de la pension Cordier :

Ici, dans ce champ de poireaux,

S’embrassèrent les deux zéros,

Blücher cria : quelle surprisse !

Vous driomphez, crâce à la Prisse,

Et Wellington lui dit : Plucher,

Vous m’êtes aujourd’hui blus cher[75].

Un vers qui n’en est peut-être pas un, puisqu’il est solitaire et coupé par une parenthèse, réunit non loin de là les deux premières obsessions littéraire et politique de « l’enfant sublime », résumé des Mémoires d’outre-tombe en prime : « Chateaubriand (à Gand) écoutant Waterloo[76]. » Enfin huit alexandrins faits « à travers le rêve et le sommeil[77] » dans la nuit du 7 au 8 juin 1861 offrent un retour inattendu au « Bonaparte » de 1816. Le tyran est devenu le despote, l’apostrophe et le tutoiement sont équivalents ; Salmonée seul, fils d’Éole (et frère de Sisyphe), foudroyé par Jupiter pour avoir réussi à trop bien l’imiter, n’appartient pas au personnel habituel de Victor Hugo – mais il est chez Virgile (L’Énéide, VI, 585-594), que ces vers où passe une réminiscence d’« Aymerillot » paraphrasent comme en 1815 :

Ô despote orageux, que fut ta destinée !

Tu fus César, tu fus grand comme Salmonée,

Tu fis rouler des chars de fumée et de feu,

Tu fis sur terre un bruit égal au bruit de Dieu,

Et les hommes croyaient entendre le tonnerre[78]

Quand passait au galop ta cavale de guerre

Sur ce noir champ d’airain qu’on appelle Austerlitz.

Grand comme Salmonée et brisé comme lui[79].

Ce ne serait pas trop solliciter ces vers que d’y lire l’annonce de tel ou tel passage du « Waterloo » des Misérables sur « ce cocher titanique du destin » dominant le monde « du haut de son char d’éclairs[80] » et traitant « le destin d’égal à égal[81] », ce génie « d’où sort le tonnerre » qui croyait avoir trouvé « son coup de foudre[82] », ce « forcené foudroyant […] ayant l’effronterie d’un astre[83] », etc. Mais en leur qualité de vers faits en dormant, ils n’auront aucune destination poétique particulière, sinon de confirmer, par leur retour au premier « Bonaparte », l’origine commune de Waterloo et de Victor Hugo (poète). Elle permet de comprendre aussi bien l’importance de la digression, qui reste sans doute la plus visible de tout le roman, que la modestie de l’inscription de l’année 1802 dans le livre. Et aussi, conformément au prénom Victor, la volonté constamment affichée par l’auteur de « regagne[r] la bataille[84] », que ce soit pour son entourage proche lors de l’achèvement de la rédaction, ou pour le plus grand monde comme une parade contre la censure au moment du lancement (« qu’on rende la saisie impossible en disant que c’est la bataille de Waterloo regagnée par la France[85] »).

Objectif atteint, au moins en partie : Waterloo est devenu le lieu de la rencontre entre Napoléon et Victor Hugo, et plus exactement le lieu où s’est effectué le passage de relais entre les deux. Il n’y manque pas même le témoin : les lecteurs attentifs des Chants du crépuscule se souviennent du poème « Le grand homme vaincu… », métaphore filée entre la chute de Napoléon (pas davantage nommé que Waterloo) qui pouvait tout perdre sauf son génie, et le drapeau déchiré, détruit, brûlé, au sommet de la hampe duquel « L’aigle de bronze reste seule[86] ». Un bon quart de siècle plus tard, le 1er juillet 1861, lendemain de l’achèvement des Misérables, Victor Hugo note dans son carnet : « J’ai trouvé dans le champ de bataille de Waterloo une pierre ayant la forme d’une tête d’aigle[87]. » Autrement dit, en admettant que la pierre a remplacé le bronze, Victor Hugo a ramassé le génie de Napoléon, quarante ans après sa mort (« Quarante ans sont passés[88] »), dans la plaine de Waterloo. Il y retournera dix ans plus tard encore, le temps d’un poème métaphorique du moins, celui bien connu de la réconciliation où le lion de bronze prend pour la première fois la dimension d’un mythe et devient le symbole ou l’allégorie de la guerre même. À Waterloo « champ visionnaire[89] », l’avenir est un rouge-gorge qui a fait son nid dans la gueule du monstre : « Et l’oiseau gazouillait dans le lion pensif[90]. » C’est en quelque sorte le chant de la paix dans le ciel contre le champ de la guerre sur la terre, la victoire des mots sur les morts. Le manuscrit bruxellois porte la date hautement symbolique du 5 mai 1871 : 50e anniversaire de la mort de Napoléon et 10e anniversaire de la décision prise par Victor Hugo de s’installer à Waterloo pour finir Les Misérables. Rien de plus significatif que ce double anniversaire, où l’oiseau poète anime le faux lion du vrai Napoléon : bien avant que l’on songe à ériger un monument à Victor Hugo sur le champ de bataille, le lieu de mémoire associe désormais les deux génies du siècle. La victoire définitive sera ratifiée quelques années plus tard encore, à l’intérieur du poème « Patrie » de L’Art d’être grand-père, dont le manuscrit est daté du 3 août 1875 :

La défaite me fait songer à la victoire ;

J’ai l’obstination de l’altière mémoire ;

Notre linceul toujours eut la vie en ses plis ;

Quand je lis Waterloo je prononce Austerlitz[91].

Dernière occurrence de Waterloo (Waterloo je), sous la plume de Victor Hugo et extraordinaire alexandrin bilan où le poète septuagénaire lit Waterloo comme on lirait l’Iliade : il n’y manque que les guillemets, mais la bataille a bien cédé sa place au livre premier de la deuxième partie des Misérables, transmutation en victoire littéraire de la défaite militaire, passage de « je pleure » à « je prononce ». Quant à ce linceul qui toujours « eut la vie en ses plis », hémistiche mallarméen s’il en est mais souvenir aussi de la géomorphologie ondulante de la morne plaine (« chaque pli domine le pli suivant[92] »), il rappelle une dernière fois, somptueusement, que c’est à Waterloo qu’est né Victor Hugo[93].


[1] Communication préparée pour le colloque du bicentenaire de la bataille au palais des Académies à Bruxelles (La Chose de Waterloo, 18-20 juin 2015, dir. Franc Schuerewegen et Damien Zanone), à partir d’une conférence prononcée à l’Institut des Hautes Études de Belgique (ULB) le 11 mars 2015 à l’invitation de Mme Valérie André, de l’Académie royale de Belgique. À paraître en 2016 dans les Cahiers de recherche des instituts néerlandais de langue et de littérature française. Merci à Valérie André, Damien Zanone, Franc Schuerewegen et Claude Millet, qui m’ont permis d’en mettre au point trois versions séparées chacune par cent jours (de réflexion). Merci aussi à Jean Lacroix, auteur de Waterloo et les écrivains (Waterloo, Échevinat de la culture de Waterloo, 2000) et conservateur du musée Camille Lemonnier à Ixelles, qui après avoir publié mes souvenirs de la bataille (« Victor Hugo chez les Belges… Vingt ans après », Nos lettres, Association des Écrivains belges de langue française, novembre 2014, n° 14, p. 39-51), m’a emmené pour un nouveau pèlerinage sur les lieux à la bonne date.

[2] Victor Hugo à M. Raynouard, 31 août 1817 ; Victor Hugo, Œuvres complètes, édition chronologique publiée sous la direction de Jean Massin, Club français du livre, 1967-1970, [dorénavant noté CFL], t. I, p. 1080.

[3] Les Misérables, I, III, 1 ; Victor Hugo, Œuvres complètes, éd. Jacques Seebacher et Guy Rosa, Roman II, Laffont, coll. « Bouquins », 1985, rééd. 2002, p. 96 (édition dorénavant uniquement notée par le titre du volume concerné suivi de la mention Laffont).

[4] Les Misérables, V, II, 3 ; Roman II, Laffont, p. 997.

[5] Ibid.

[6] Voir Yves Gohin, « Une histoire qui date », (dans Lire « Les Misérables », José Corti, 1985, p. 29-57 ou http://www.groupugo.univ-paris-diderot.fr/Groupugo/Lire%20Les%20Misérables/Gohin.pdf) Quant au « code calendaire » des Misérables cher à Alain Vaillant (« Hermétisme et modernité », Écrire l’énigme, dir. Christelle Reggiani et Bernard Magné, PUPS, 2007, p. 23-36), il fonctionne à propos de Waterloo de la manière suivante : le chapitre correspondant au 18 juin est « Un des spectres rouges de ce temps-là », portrait et biographie de Georges Pontmercy depuis son « sauvetage » par Thénardier. Il contient en son cœur ce qui manquait au livre « Waterloo », qu’il complète donc, le récit de la façon dont le père de Marius est fait baron et officier de la légion d’honneur par Napoléon même sur le champ de bataille (Les Misérables, III, III, 2 ; Roman II, Laffont, p. 488).

[7] Ibid., II, I, 3 ; ibid., p. 247.

[8] Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, éd. dirigée par Annie Ubersfeld et Guy Rosa, Plon, coll. « Les Mémorables », 1985, p. 254.

[9] « Les deux premiers vers de Victor Hugo d’après le “Journal de l’exil” d’Adèle Hugo », dans Victor Hugo, Œuvres poétiques, édition établie et annotée par Pierre Albouy, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. I, 1964, p. 3. Cette version transcrite pour Pierre Albouy par René Journet et Guy Robert paraît bien meilleure que celle donnée dans Le Journal d’Adèle Hugo, présenté par Frances Vernor Guille, annotation revue et complétée par Jean-Marc Hovasse, Paris-Caen, Lettres modernes Minard, coll. « Bibliothèque introuvable », t. IV, 2002, p. 327.

[10] Victor Hugo, 3 Cahiers de vers français, 1815-1818, inédits, présentés par Géraud Venzac, Jacques Damase, 1952.

[11] « Vive le roi ! Vive la France ! » ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. I, p. 16. Le procès du maréchal Ney devant la chambre des pairs commence le 11 novembre 1815. Ces vers recevront leur expiation avec la fin célèbre du chapitre « La Garde », dans Les Misérables, sur le cri du maréchal Ney : « – Oh ! je voudrais que tous ces boulets anglais m’entrassent dans le ventre ! – Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné ! » (Les Misérables, II, I, 12 ; Roman II, Laffont, p. 268.)

[12] Auguste Barbier, « L’Idole » ; première publication pré-originale dans la Revue des deux mondes, tome quatrième, Paris, Au Bureau, rue des Beaux-Arts, (octobre-décembre) 1831, p. 387-392 ; puis dans Les Iambes, Urbain Canet et A. Guyot, 1832.

[13] « Vive le roi ! Vive la France ! » ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. I, p. 15.

[14] Victor Hugo à Auguste Vacquerie, 7 septembre 1869 ; CFL, t. XIV, p. 1282.

[15] « Bonaparte » ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. I, p. 22. Cette périphrase originelle aurait-elle influencé le choix du prénom définitif du héros dans Les Misérables ? Jamais M. Gillenormand dans le roman ne semble faire le lien entre le prénom de son petit-fils et la carrière de son fils ; c’est sa sœur, Mlle Gillenormand aînée, qui se contente de le trouver démodé (par rapport à Théodule) : « – Marius ! quel vilain nom ! Quelle idée a-t-on eue de l’appeler Marius ! » (Les Misérables, III, III, 7 ; Roman II, Laffont, p. 505.)

[16] « Bonaparte » ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. I, p. 23.

[17] Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, avec Œuvres inédites de Victor Hugo, entre autres un drame en trois actes : Iñez de Castro, Bruxelles & Leipzig, A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1863, t. I, p. 258.

[18] Ibid., p. 257.

[19] Victor Hugo, 3 Cahiers de vers français, 1815-1818, inédits, éd. cit., p. 151, note 26.

[20] « Bonaparte » ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. I, p. 23.

[21] Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, entrée W.

[22] « À la colonne de la place Vendôme », Odes et ballades, III, 7 ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. I, p. 400.

[23] « Ce siècle avait deux ans ! », Les Feuilles d’automne, I ; ibid., p. 719.

[24] Les Misérables, II, I, 17 ; Roman II, Laffont, p. 277.

[25] Charles Péguy, Notre Patrie [1905] ; Œuvres complètes, Œuvres de prose, t. II, Nouvelle Revue française, 1916, p. 336.

[26] Voir le contenu du « chiffon de papier » que le colonel laisse à Marius pour tout héritage (Les Misérables, III, III, 4 ; Roman II, Laffont, p. 497).

[27] Victor Hugo à Auguste Vacquerie, 7 septembre 1869 ; CFL, t. XIV, p. 1282.

[28] « Si jamais le sic vos non vobis a été applicable, c’est à coup sûr à ce village de Waterloo. Waterloo n’a rien fait, et est resté à une demi-lieue de l’action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a été prise d’assaut, la Belle-Alliance a vu l’embrasement des deux vainqueurs ; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n’a point travaillé dans la bataille en a tout l’honneur. » (Les Misérables, II, I, 19 ; Roman II, Laffont, p. 279.) On sait d’autre part que la première relation de la défaite par Napoléon, publiée dans un supplément du Moniteur universel daté du 21 juin 1815, est intitulée « Bataille de Mont-Saint-Jean » ; ce serait donc Mont-Saint-Jean pour les Français et Waterloo pour les Alliés – le 30 juin 1861, la dernière page du manuscrit des Misérables sera bien datée « Mont St Jean. 30 juin. 8 h. ½ du matin »…

[29] « Buonaparte », Odes et ballades, I, 11 ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. I, p. 334.

[30] « Ce siècle avait deux ans ! », Les Feuilles d’automne, I ; ibid., p. 719.

[31] « À la colonne de la place Vendôme », Odes et ballades, III, 7 ; ibid., p. 399.

[32] Refrain de ses fameux « Couplets sur la journée de Waterloo », datant vraisemblablement de 1825, mais publiés en volume après l’ode « À la colonne de la place Vendôme » (Pierre-Jean de Béranger, Chansons inédites, Baudouin frères, 1828, p. 57-58).

[33] « Napoléon II », Les Chants du crépuscule, V ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. I, p. 838.

[34] Ibid.

[35] Ibid., p. 839.

[36] « Le Retour de l’empereur » ; CFL, t. VI, p. 133.

[37] Ibid., p. 141-142.

[38] Les Misérables, II, I, 2, où il s’agit des marches démantelées de l’escalier en ruine du manoir d’Hougomont (Roman II, Laffont, p. 244).

[39] Toute la lyre, I, 30 ; Poésie IV, Laffont, p. 190. (« En voyant au galop passer Napoléon, / Éperdu, frissonnant, tu te sentis lion ! »)

[40] Ainsi que le relèvent la plupart des commentateurs, le même mouvement pouvait déjà s’observer dans la lettre envoyée par Victor Hugo à son épouse après son premier voyage en Belgique, trois ans plus tôt : « À Bruxelles, je n’ai pas voulu voir Waterloo. J’ai jugé inutile de rendre cette visite à lord Wellington. Waterloo m’est plus odieux que Crécy. Ce n’est pas seulement la victoire de l’Europe sur la France, c’est le triomphe complet, absolu, éclatant, incontestable, définitif, souverain, de la médiocrité sur le génie. Je n’ai pas été voir le champ de Waterloo. Je sais bien que la grande chute qui a eu lieu là était peut-être nécessaire pour que l’esprit du nouveau siècle pût éclore. Il fallait que Napoléon lui fît place. C’est possible. J’irai voir Waterloo quand un souffle venu de France aura jeté bas ce lion flamand à qui saint Louis avait déjà arraché les ongles, les dents, la langue et la couronne, et aura posé sur son piédestal un oiseau français quelconque, aigle ou coq, peu m’importe. Je n’ignore pas que tout ce que j’écris ici pourrait se traduire en un couplet de facture, mais cela m’est égal. Albertus [Théophile Gautier] sait bien que j’ai tout un grand côté bonapartiste, bête et patriote. » (Victor Hugo à Mme Victor Hugo, 5 septembre 1837 ; Victor Hugo, Correspondance familiale et écrits intimes, sous la direction de Jean Gaudon, Sheila Gaudon et Bernard Leuilliot, Laffont, coll. « Bouquins », 1988, t. II, p. 468-469.) Ce paragraphe suit précisément le récit de la visite à Montreuil-sur-Mer et la description assez minutieuse du champ de bataille de Crécy, deuxième défaite française de la guerre de Cent Ans. On ne saurait minimiser l’importance de cette lettre dans la perspective des Misérables, où Montreuil-sur-Mer jouera un si grand rôle (Victor Hugo n’y sera jamais passé qu’une seule fois, ce jour-là), de même que la promenade rêveuse sur un champ de bataille.

[41] « Discours de réception à l’Académie française, 2 juin 1841 » ; Politique, Laffont, p. 101.

[42] « Réponse de M. Victor Hugo, directeur de l’Académie française, au discours de M. Sainte-Beuve, 27 février 1845 » ; ibid., p. 120.

[43] Casimir Delavigne, Trois Messéniennes, Élégies sur les malheurs de la France, Ladvocat, 1818, p. 5. À cette note, qui suivra le poème dans toutes ses éditions, semble faire écho la présentation, dans Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, « des vers faits quelques jours après la bataille de Waterloo » (voir ci-dessus, note 15).

[44] Casimir Delavigne, Deux Messéniennes, Élégies sur la vie et la mort de Jeanne d’Arc, Ladvocat, 1819, p. 44 pour les quatre vers cités par Victor Hugo.

[45] « Réponse de M. Victor Hugo, directeur de l’Académie française, au discours de M. Sainte-Beuve, 27 février 1845 » ; Politique, Laffont, p. 121.

[46] Ibid.

[47] L’appel initial de Hector Fleischmann et de Maurice Dubois en faveur du monument Victor Hugo à Waterloo, publié dans la presse française, belge et européenne le 31 juillet 1911, affirmait pourtant que Victor Hugo avait trouvé l’inspiration de « L’Expiation » dans le champ de bataille, visité « en compagnie du grand poète belge André Van Hasselt » au début de son exil (Hector Fleischmann, Victor Hugo, Waterloo, Napoléon, Albert Méricant, s. d. [1912], p. VIII). Hector Fleischmann concède toutefois plus loin que ses seules sources sont sur ce point « certaines traditions orales » et rien d’autre (ibid., p. 69). Les relations entre Victor Hugo et André Van Hasselt (1806-1874), écrivain flamand de langue française, remontent à 1830 et sont assez bien documentées, mais les traces de cet éventuel pèlerinage à Waterloo, contrairement à une excursion à Hal le 12 mai 1852, n’apparaissent dans aucun de leurs nombreux échanges. Sur cette légende plusieurs fois reprise depuis lors en France comme en Belgique (Léon Daudet, Gustave Charlier, José Camby), et dont l’origine se trouve sans doute dans les affabulations mythomanes du vieux Georges Barral (Revue des curiosités révolutionnaires, 1911, t. I, p. 225 et suiv., où il ne s’agit de pas moins que de la visite d’un groupe réunissant, sous la conduite d’André Van Hasselt, Victor Hugo, Edgar Quinet, Charras, Émile Deschanel, Madier de Montjau et Challemel-Lacour !), Jean Lacroix a fait une mise au point définitive (Victor Hugo, Mille jours en Belgique, Waterloo, Échevinat de la culture de Waterloo, 2002, p. 207).

[48] Napoléon le Petit, I, 6 ; Histoire, Laffont, p. 15.

[49] Naf 13 362, f° 153 r.

[50] Voir par exemple Chantiers, Laffont, p. 873.

[51] Le poème « Apportez vos chaudrons, sorcières de Shakspeare… », écrit quelques mois plus tard, est publié dans le livre suivant de Châtiments (VI, 10).

[52] Naf 13 362, f° 153 r.

[53] Les Misérables, II, I, 9 ; Roman II, Laffont, p. 262.

[54] « L’Expiation », II, Châtiments, V, 13 ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. II, p. 138.

[55] Les Misérables, II, I, 17 ; Roman II, Laffont, p. 276.

[56] Ibid., II, I, 12 ; ibid., p. 268. Il s’agit tout de même des grenadiers de la garde impériale.

[57] Victor Hugo au colonel Charras, 10 septembre 1858 ; CFL, t. X, p. 1291. À son arrivée sur le champ de bataille, appliquant à son tour la méthode d’enquête sur le terrain revendiquée par Charras dès la préface de son étude, il écrira à son fils : « Du reste je ne sache rien de plus émouvant que la flânerie dans ce champ sinistre. » (Victor Hugo à François-Victor Hugo, 20 mai 1861 ; CFL, t. XII, p. 1117.) Flânerie toute relative, rectifiée à la fin du séjour en observation scientifique : « J’ai passé deux mois à Waterloo. C’est là que j’ai fait l’autopsie de la catastrophe. J’ai été deux mois courbé sur ce cadavre. » (Chantiers, Laffont, p. 896.)

[58] Les Misérables, II, I, 1 ; Roman II, Laffont, p. 241.

[59] Éric Bordas, « Les détournements de l’écriture du “je” dans Les Misérables », L’Information grammaticale, n° 63, 1994, p. 37.

[60] Les Misérables, II, I, 2 ; Roman II, Laffont, p. 242. La dernière phrase apparaît presque intégralement dans les notes préparatoires (Chantiers, Laffont, p. 888).

[61] Voir Jean Lacroix, Victor Hugo à Villers-la-Ville, 2 siècles d’art et de culture, préface de Jean-Marc Hovasse, Villers-la-Ville, Abbaye de Villers-la-Ville, 2015.

[62] Chantiers, Laffont, p. 887.

[63] « Lui », Les Orientales, XL ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. I, p. 685.

[64] Victor Hugo à Auguste Vacquerie, 30 juin 1861 ; CFL, t. XII, p. 1120-1121. Lettre publiée, par exemple, par Léon Beauvallet et Charles Valette dans leur notice biographique précédant Les Femmes de Victor Hugo, Charlieu et Huillery, 1862.

[65] Voir la lettre de Victor Hugo à Pierre-Jules Hetzel du 28 septembre 1860 pour lui réclamer la « carte du champ de bataille de Waterloo » jointe au livre de Charras, qu’il n’a jamais reçue et dont il a « aujourd’hui le plus pressant besoin » (A. Parménie et C. Bonnier de la Chapelle, Histoire d’un éditeur et de ses auteurs, P.-J. Hetzel (Stahl), Albin Michel, 1953, p. 341), ainsi que ses notes sur son carnet de l’automne de 1860 (Chantiers, Laffont, p. 769).

[66] Cette note du cahier réservé, datée « (19 octobre [1860]) », d’une importance capitale, commence ainsi : « (peut-être Waterloo – grand récit épique mêlé au roman) » (ibid., p. 736). « Nul doute », commentera Jacques Seebacher, « la mort de Jean Valjean est une reprise de la mort du Père Goriot, comme Waterloo veut être une victoire sur Stendhal » (« La mort de Jean Valjean », Victor Hugo ou le calcul des profondeurs, Presses universitaires de France, coll. « Écrivains », 1993, p. 106).

[67] Les Misérables, V, VII, 2 ; Roman II, Laffont, p. 1109.

[68] Ibid., II, I, 1 ; ibid., p. 241.

[69] Ibid., II, I, 2 ; ibid., p. 242.

[70] Ibid., II, I, 3 ; ibid., p. 248.

[71] Ibid., V, IX, 6 (premier vers de l’épitaphe de Jean Valjean au Père-Lachaise) ; ibid., p. 1151.

[72] Ibid., II, I, 5 ; ibid., p. 251.

[73] Ibid., V, VII, 2 ; ibid., p. 1109. Ce sera bientôt la marque des grands artistes : « Dans l’art surtout est visible le quid divinum. Le poète se meut dans son œuvre comme la providence dans la sienne ; il émeut, consterne, frappe, puis relève ou abat, souvent à l’inverse de votre attente, vous creusant l’âme par la surprise. » (William Shakespeare, II, I, 2 ; Critique, Laffont, p. 342.)

[74] Chantiers, Laffont, p. 894.

[75] Ibid., p. 890-891 (« 16 mai – ferme de la Belle-Alliance »).

[76] Ibid., p. 769.

[77] Ibid., p. 890.

[78] Dans « Aymerillot » (La Légende des siècles, Première Série, IV, 3), c’est la voix de Charlemagne qui fait le même effet (« Et les pâtres lointains, épars au fond des bois/Croyaient en l’entendant que c’était le tonnerre »). Le récit éminemment épique de Waterloo, dans Les Misérables, évoque du reste plus souvent la Première Série de La Légende des siècles que « L’Expiation » de Châtiments centré sur la fin de la lutte. Et si ce n’est « Aymerillot », c’est « Le Mariage de Roland » : « Cette étrange bataille était comme un duel entre deux blessés acharnés qui, chacun de leur côté, tout en combattant et en se résistant toujours, perdent tout leur sang. Lequel des deux tombera le premier ? » (Les Misérables, II, I, 10 ; Roman II, Laffont, p. 264.)

[79] Chantiers, Laffont, p. 890.

[80] Les Misérables, II, I, 3 ; Roman II, Laffont, p. 248.

[81] Ibid., II, I, 8 ; ibid., p. 259.

[82] Ibid., II, I, 8 ; ibid., p. 260.

[83] Ibid., II, I, 16 ; ibid., p. 274.

[84] Victor Hugo à Auguste Vacquerie, 23 mai 1862 ; CFL, t. XII, p. 1172.

[85] Victor Hugo à Albert Lacroix, 8 mai 1862 ; Bernard Leuilliot, Victor Hugo publie « Les Misérables » (correspondance avec Albert Lacroix, août 1861 - juillet 1862), Klincksieck, 1970, p. 303.

[86] « Le grand homme vaincu… », Les Chants du crépuscule, XVI ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. I, p. 864. Manuscrit daté du 21 février 1835.

[87] CFL, t. XII, p. 1536.

[88] « L’Expiation », II, Châtiments, V, 13 ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. II, p. 139.

[89] « L’Avenir », L’Année terrible, Juillet, III ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. III, 1974, p. 449. Rappel de la « brume visionnaire » qui se dégage la nuit du « champ de Waterloo » (Les Misérables, II, I, 16 ; Roman II, Laffont, p. 275).

[90] « L’Avenir », L’Année terrible, Juillet, III ; Victor Hugo, Œuvres poétiques, éd. cit., t. III, 1974, p. 449.

[91] « Patrie », L’Art d’être grand-père, XVIII, 1 ; ibid., p. 683.

[92] Les Misérables, II, I, 4 ; Roman II, Laffont, p. 249.

[93] En poussant jusqu’à l’absurde la logique de la rime, ou en refusant celle de la rime pour l’œil, on observe qu’il faudrait peut-être même dire lis/Austerlis, où s’entendraient moins les austères lys de la Restauration que l’austère lit d’une naissance difficile, en tout cas bien concomitante avec celle du siècle.