Franck Laurent : Choses vues ?

Communication au Groupe Hugo du 22 septembre 2012
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D’un homme dont chacun connait le nom, on aimerait tout savoir. D’un homme qui, témoin et acteur, a été mêlé de près à l’Histoire de son temps, on voudrait qu’il nous dise tout de ce qu’il en a vécu, et compris. C’est à ce désir, peut-être légitime, un peu naïf aussi, que Paul Meurice répondit en publiant, deux ans seulement après la mort de Victor Hugo, Choses vues. Cet homme de presse d’un grand talent, qui dirigea longtemps Le Rappel[1], qui fut pendant trente ans quelque chose comme le principal « conseiller médias » du Grand Homme, et qui devint après la mort de Hugo (sans doute déjà un peu avant) le principal gestionnaire de son œuvre, connaissait bien les attentes du public, et il s’empressa d’y répondre. Depuis, Choses vues n’a cessé de tenir lieu à la fois de ces Mémoires d’Outre-Tombe que celui qui voulut être Chateaubriand ou rien n’écrivit jamais, et de ce journal intime dont on estime généralement, depuis les frères Goncourt et André Gide, que tout Grand Écrivain devrait être tenu d’en rédiger un et de le léguer à la postérité. Mais Choses vues n’est vraiment aucun de ces livres, et ne relève vraiment d’aucun de ces genres.

 

Choses vues : un livre d’éditeurs

D’abord, parce qu’il ne s’agit pas vraiment d’un livre. Du moins, pas d’un livre voulu par son « auteur ». Certes, il semble bien que Victor Hugo ait songé assez sérieusement et à plusieurs reprises (surtout à la fin de la monarchie de Juillet, mais peut-être également à l’extrême fin de l’exil) à une publication de ce genre, pour laquelle il envisagea plusieurs titres (principalement Faits contemporains, ou Le Temps présent…). Mais, chaque fois, il a renoncé à l’entreprise. Certes, quatre ans avant sa mort, il fit annoncer (ou laissa annoncer) sur la quatrième de couverture des Quatre Vents de l’esprit, un volume de prose qui se serait intitulé Pages de ma vie. Mais il ne semble pas qu’il y ait alors vraiment travaillé. En somme, à bien des égards, nous devons Choses vues à Paul Meurice. Et d’abord son titre, qui est bien de Hugo mais (comme le rappellent Guy Rosa, Carine Trévisan, Jean-Claude Nabet et Caroline Raineri[2])  qui provient d’un fragment tout à fait étranger à cette zone de l’œuvre, pêché dans Océan (ce gigantesque dossier de fragments inédits[3]), et dans une sous-rubrique intitulée Nature. À Meurice nous devons aussi, partiellement mais de manière décisive, la composition et la matière de Choses vues. L’exécuteur testamentaire de Victor Hugo opéra en 1887 un premier choix de textes qui ne se limitait pas aux dossiers évoqués plus haut : il piocha allègrement dans la masse des brouillons, fragments, carnets, et autres inédits laissés par Hugo, plus ou moins sérieusement classés par celui-ci. En 1900, Meurice fournit une Nouvelle Série de Choses vues, avec une matière enrichie. « Cette initiative témoigne du succès rencontré par le texte, analysent Guy Rosa et alii; elle est aussi l’acte initial de sa prolifération. Fixé jusque là, il adopte alors – et sous la responsabilité des exécuteurs testamentaires eux-mêmes – un mode d’existence exceptionnel en librairie : il se met à vivre. Cela au sens propre puisqu’il associe, en une combinaison particulière au vivant, la reproduction et la mutation[4]

En effet, à chaque édition importante, le texte se modifiera, grossira, enrichi surtout de la matière des carnets « intimes » de la fin de l’exil et du retour en France. Dernière en date, l’édition des Œuvres complètes chez Robert Laffont, dirigée par Jacques Seebacher et Guy Rosa, procède à un tout autre choix. Si elle conserve le titre consacré par la tradition éditoriale, Choses vues, elle ne retient que la matière classée par Hugo (sévèrement relue et contrôlée sur les manuscrits) dans les dossiers intitulés par lui Journal de ce que j’apprends chaque jour, Faits contemporains, et Le Temps présent. Ce faisant, cette édition rejette non seulement quelques fragments d’authenticité douteuse, mais également tous les carnets (dont elle ne livre que ceux des années 1870-1872, séparés de Choses vues, dans un autre volume). Choix rigoureux, en ce qu’il tente autant qu’il est possible de se conformer aux projets éditoriaux (même avortés) de Hugo lui-même, plutôt qu’à la tradition posthume, forgée par les éditeurs successifs. Mais choix un peu frustrant, avouons-le, en ce qu’il aboutit à sur-représenter la décennie 1840 au détriment des périodes ultérieures, et aussi parce qu’il amoindrit quelque peu ce qui constitue peut-être l’un des principaux charmes de Choses vues : son hétérogénéité.

 

Feuillets et Carnets

Celle-ci est sensible à de multiples niveaux, mais d’abord peut-être dans les différences d’écriture liées à la différence des supports matériels du (ou plutôt des) manuscrit(s). Les dossiers élaborés dans les années 1840 (et nourris encore par la suite, quoique bien moins activement) sont composés de feuillets mobiles. Ce support (très largement privilégié par Hugo pour l’ensemble de son œuvre) est bien moins contraignant que le cahier ou le carnet (que Hugo, avant l’exil, n’utilise guère qu’en voyage). Il permet une grande souplesse de correction, de réécriture, de mise au net, de classement et de reclassement. De fait, la plupart des textes qui composent cette zone de Choses vues, et surtout les plus développés, ont été manifestement retravaillés à partir d’une première version (peut-être de simples notes) qui le plus souvent ne nous est pas parvenue. Ils ont également fait l’objet de plusieurs tentatives d’organisation, et Hugo les a parfois lui-même commentés, prévoyant des révisions qu’il ne fit pas toujours[5]. Les carnets, quant à eux, constituent un support beaucoup plus rigide, qui ne se prête aisément ni à la correction, ni à la réorganisation. En somme, ils sont étroitement tributaires du premier jet.

Différence importante aussi quant au rapport à l’événement relaté, à la distance temporelle entre l’énoncé et l’énonciation. Les textes écrits sur feuillets le sont rarement « à chaud ». Sans même parler de certains fragments de Faits contemporains qui à l’évidence ne relèvent pas de l’histoire immédiate (par exemple le récit de l’arrestation de Louis XVI à Varennes en 1791), la plupart de ces textes, tout au moins les plus longs, ont nécessité un temps de rédaction et de maturation qui n’est guère compatible avec l’écriture du journal, public ou intime. Nombre d’entre eux portent d’ailleurs les marques internes de ce décalage temporel[6]. Au demeurant, cette distance n’est pas non plus très grande : le plus souvent, autant qu’on peut l’établir, elle se compte en jours, en semaines ou en mois (même la relation d’événements plus anciens, comme celle de la fuite à Varennes, semble le plus souvent motivée par une information récente, lecture ou conversation, qui a déterminé l’écriture). Mais quand l’actualité s’accélère, quand l’Histoire à la fois se manifeste et s’affole, pendant la révolution de 1848 par exemple, ce « retard » de l’écriture sur l’événement, même minime, suffit à ménager un effet de surplomb, et permet de porter ne serait-ce qu’un embryon d’analyse rétrospective, peu compatible avec l’écriture au jour le jour de l’actualité. En lisant les Choses vues de 1848 (sans doute les plus célèbres), il faut garder présent à l’esprit ce décalage temporel. D’autant que ces textes, presque tous datés, et classés par ordre chronologique, portent presque systématiquement la date du fait relaté, et non celle de leur rédaction.

L’écriture des carnets est soumise à une autre discipline, beaucoup plus stricte en un sens : les dates, journalières, sont aussi celles de l’écriture, et le diariste note principalement les faits du jour, publics comme privés, ou ceux dont il a pris connaissance ce jour-là, avec l’absence de recul que cela implique. Certes, on peut toujours imaginer que Hugo, dans ses carnets de l’exil et d’après l’exil, a parfois laissé passer plusieurs jours voire davantage avant de « remplir » rétrospectivement les dates laissées vides (comme il le fit en 1847-1848 pour son Journal de ce que j’apprends chaque jour[7]). Mais rien en l’état actuel de la recherche ne l’atteste, et l’abondance des fausses nouvelles, reprises des journaux (par exemple celles concernant les arrestations et les exécutions de Communards en mai-juin 1871), informations le plus souvent corrigées, parfois à plusieurs reprises, dans les notes des jours suivants, laisse à penser que Hugo s’astreint alors sans tricher à la discipline diariste. Laquelle rend délicate, sans l’interdire tout à fait cependant, l’analyse en surplomb de l’Histoire immédiate.

La figure de l’énonciateur n’est pas non plus exactement la même dans les feuillets et dans les carnets. Paul Meurice, en choisissant le titre Choses vues, a somme toute été bien inspiré : même si les textes des feuillets ne présentent pas tous un Hugo témoin direct de ce qu’il rapporte, presque tous manifestent une tendance au gommage de l’énonciateur au profit du fait énoncé, que celui-ci ait été directement « vu », ou qu’il soit parvenu indirectement à la connaissance de Hugo. Dans ce dernier cas, bien souvent, les sources et les conditions de l’information sont elles aussi gommées. On partagera donc les critiques de Guy Rosa et alii[8] sur l’entreprise d’Henri Guillemin, lequel, dans les années 1950, fort de ses transcriptions des carnets (fondatrices mais parfois discutables dans la manière), tenta de masquer cette tendance à l’impersonnalité et de transformer « tout » Choses vues en écriture intime. Souvenirs personnels, Journal [9], ces titres choisis par Guillemin conviennent somme toute bien mal aux feuillets d’avant l’exil. C’est peut-être moins évident des carnets, dans lesquels la présence du sujet de l’énonciation est bien plus manifeste, au jour le jour. Pourtant, là aussi quoique par d’autres voies, Hugo met profondément en cause l’idée de la souveraineté, de la complétude et de la cohérence du sujet individuel. Nous y reviendrons.

Les feuillets et les carnets repris dans Choses vues n’ont pas non plus la même histoire, la même genèse. On l’a vu, le Journal de ce que j’apprends chaque jour, les Faits contemporains et Le Temps présent, sont des entreprises d’écriture qui datent des dernières années de la monarchie de Juillet. Le Temps présent accueille des fragments plus anciens, et surtout continue d’être nourri après 1848, mais, sans être jamais tout à fait clos, et en dépit de quelques résurgences importantes au début de l’exil (notamment sur les affaires Hubert[10] et Tapner[11]), il tend à se tarir très tôt, en fait dès 1849, c’est-à-dire à peu près au moment où Hugo se rallie à la gauche républicaine. L’écriture diariste des carnets, dans sa diversité, émerge surtout (carnets de voyage mis à part) dans les dernières années de l’exil. Elle se poursuit et s’amplifie avec le retour en France, subissant après la congestion cérébrale de 1878 l’érosion générale de la production hugolienne. Elle couvre donc aussi bien un moment de grand isolement personnel (à Guernesey, très petite île, où Hugo réside de 1855 à 1870, la communauté des proscrits est à peu près réduite à néant, et les membres de la famille sont de plus en plus souvent à Paris ou à Bruxelles), et un moment de vie sociale, voire mondaine, particulièrement intense, dès le retour d’exil en septembre 1870. Mais elle correspond aussi à la période où Victor Hugo, qui a eu soixante ans en 1862, s’accoutume à se considérer comme un mort en sursis.

Autre différence : le rapport qu’entretiennent ces textes avec le reste de l’œuvre, déjà publié ou encore inédit. Nombre des Choses vues rédigées avant 1848 peuvent être lues en rapport, plus ou moins anamorphique, avec Les Misérables, ou plus exactement avec Les Misères : la première version (commencée en 1845 et interrompue en janvier 1848) de ce roman qui s’affronte aux mystères de l’Histoire contemporaine, dans ses détails apparemment insignifiants comme dans ses forces profondes. Les carnets, eux, au moins à partir du retour d’exil, gagnent sans doute à être rapprochés de L’Année terrible (1872), ce livre de poésie divisé en mois (d’« Août 1870 » à « Juillet » 1871), et qui ressemble un peu à un journal poétique de la tragédie de l’Histoire. Ou encore des différentes publications d’Actes et Paroles[12], qui constituent une sorte d’autobiographie politique de Victor Hugo.

Enfin, feuillets et carnets n’entretiennent pas le même rapport aux genres constitués auxquels ils se réfèrent, implicitement et non sans les gauchir. Les dossiers Faits contemporains et Le Temps présent se rapprochent du genre des mémoires politiques par l’importance qu’ils accordent aux grands de ce monde (que l’auteur a approchés), aux fastes du pouvoir (qu’il a fréquentés), aux grands événements (dont il a été le témoin, plus rarement l’acteur). Ils s’en rapprochent également par l’exclusion presque systématique du domaine privé : rien ou à peu près rien sur la famille, les amis, les proches (et Adèle, Juliette ou Léonie[13], sont presque aussi radicalement exclues de ces textes que ne l’est Yvonne des Mémoires de Charles de Gaulle). Mais ils s’en éloignent par l’attention portée à des zones marginales ou latérales de la société (théâtre, prostitution et « demi-monde », prisons…), ainsi qu’à des faits apparemment dénués de toute importance historique. Ils s’en éloignent aussi par leur écriture fragmentaire, par l’absence d’un récit continu qui ferait lien et contribuerait au sens général. Et peut-être davantage encore par la très faible part active accordée au témoin-narrateur, qui écoute plus qu’il ne parle, et rapporte bien plus souvent les actions des autres que les siennes propres. Ce gommage du narrateur comme acteur, au moins aussi sensible que le gommage de l’énonciateur évoqué plus haut, a pu inciter très tôt à rapprocher cette part de Choses vues de l’écriture journalistique et de certaines de ses formes : reportage, chronique, portrait, voire entretien. Hugo, « reporter » de son siècle ?  Il y a bien un peu de cela dans Choses vues…  Mais sans le rapport direct au lecteur, sans cette réduction a minima de la distance entre production et réception, propre à la communication journalistique.

Les carnets, eux, semblent au premier abord relever du journal intime. Mais à la condition de ne pas réduire arbitrairement l’extrême variété de ce genre, qui n’en est pas vraiment un. Si l’on s’attend à trouver ici une introspection au long cours, la réflexion obstinée d’un auteur sur son œuvre, ou la transcription détaillée de conversations spirituelles et profondes avec les grands noms de la politique ou de la littérature, on risque d’être déçu. Choses vues n’est décidément pas ce que nous appelons aujourd’hui un Journal littéraire. Pas même vraiment, comme l’annonçait Hubert Juin, « « le livre de bord » d’un écrivain[14] ». Non qu’en soient absents les retours sur soi, plus ou moins angoissés à mesure que les années passent et que le cercle des morts se resserre ; ni les considérations sur le travail de l’écriture, sur le rapport aux « collègues », aux éditeurs et aux journaux, sur la réception de telle ou telle œuvre, voire sur la nature de la Littérature-Même ou sur le rôle de l’Écrivain dans la Cité. Mais ces « Grands Objets » ne jouissent d’aucune prééminence systématique, ne donnent que rarement lieu à de longs développements, et voisinent avec toutes sortes d’autres faits et pensées, souvent sur la même page, où ils côtoient la menue monnaie de l’actualité publique (et parfois tragique), les heurs et malheurs de la chronique familiale, le nom des visiteurs du jour, le nombre des frappements dans le bois du lit qui annoncent les visiteurs du soir (les morts parlent aux vivants, ils s’efforcent), les réflexions laconiques notées au vol et au hasard, les rêves de la nuit qu’on écrit au matin, le compte des performances sexuelles d’un homme qui vieillit, la liste des commissions, les recettes et les dépenses du budget domestique…

Dans ce fatras du quotidien, c’est sans doute la dimension économique, au sens grec du mot (la gestion de la « maison »), qui est première, au moins chronologiquement. Les Carnets de Hugo, ceux que la tradition éditoriale a progressivement intégrés à Choses vues, émergent peu à peu, vers le mitan de l’exil, de simples livres de comptes. Et cette fonction survivra toujours à la diversification de leur matière. On s’en est parfois étonné. Bien des hugophobes en tirèrent parti pour dénoncer l’avarice du poète, voire pour lui dénier un tel statut : un poète comptant ses sous, ça n’existe pas, ça n’existe pas… Et bien des hugophiles s’en trouvèrent, disons, un peu gênés. Mais quoi, Grand Homme ou pas, on reçoit en héritage des pratiques, y compris d’écriture. En l’occurrence, celle du livre de raison, ce « registre de comptabilité domestique qui contient presque toujours des notations de tous ordres, notamment familial[15] ». Ce « genre », pratiqué surtout dans la bourgeoisie, notamment marchande, de l’Ancien Régime, mais qui survécut longtemps après la Révolution, pouvait s’enrichir, au gré des individus et des circonstances, de considérations morales, religieuses ou politiques, comme du récit plus ou moins continu du rôle public qu’avait pu tenir, souvent au niveau local, son auteur à tel ou tel moment de sa vie. L’étude de ces sources par l’historiographie récente permet de remettre en cause la définition canonique du genre des Mémoires, longtemps considéré comme genre aristocratique par excellence, de même qu’elle tente de subvertir la « frontière entre intérieur (subjectif, affectif, littéraire) et extérieur (social)[16] », et à tenir ensemble approches documentaire et littéraire de ces textes de témoignage[17].  Toutes attitudes de lecture auxquelles Choses vues nous invite.      

 

Témoigner 

Victor Hugo témoin de son siècle ? Soit, mais comment ? Et de quoi, au juste, témoigne-t-il dans Choses vues ? Difficile de répondre simplement, tant est grande la variété des matières. On peut cependant identifier quelques objets privilégiés (et quelques logiques, capricieuses mais récurrentes, de la notation). Certains sont attendus, relèvent classiquement du genre mémorialiste. Les portraits des grandes figures du temps par exemple, où l’on sent parfois, au moins pour les plus développés d’entre eux, le lecteur du duc de Saint-Simon. Louis-Philippe et sa famille, les principaux ministres (notamment Guizot), l’ambassadeur d’Angleterre ou le roi de Prusse…, voilà qui pose la valeur sociale du témoin, qui a fréquenté du beau monde. Mais qui apporte autant de soin, sinon davantage, à peindre un grand acteur comme Frédérick Lemaître, un condamné à mort attendant son exécution, voire un mouchard sordide pris la main dans le sac par ses compagnons d’exil. Les plus beaux de ces portraits, les plus émouvants et les plus étranges, sont peut-être ceux marqués par la mort ou par la folie. Balzac agonisant, récit d’une dernière visite, familière et poignante, qui prépare le vibrant hommage que Hugo prononcera sur sa tombe quelques jours plus tard. La longue conversation avec Villemain, ancien ministre de Louis-Philippe en proie à une grave dépression, au bord, tout au bord, de la psychose paranoïaque, et durant laquelle Hugo fait preuve non seulement d’une infinie compassion, mais d’une grande délicatesse thérapeutique. Au reste, même quand le portrait se limite à quelques touches, à une simple esquisse, il est parfois remarquable d’efficacité - et alors Proudhon, Rochefort, Flourens, Gambetta… ne sont plus seulement des noms, mais des figures habitées, des silhouettes en mouvement.

Autre « objet » attendu (et, avouons-le, espéré), le récit des Grands Événements du siècle, des sursauts chaotiques de l’Histoire de France. Principalement : les Journées de la révolution de 1848 ; le siège de Paris durant l’hiver 1870-1871 ; l’ambiance électrique de l’Assemblée de Bordeaux qui, en février-mars de la même année, doit conclure une paix douloureuse avec l’Allemagne tout en tâchant d’accoucher, dans la douleur et à tâtons, d’une troisième République bien mal partie ; la Commune de Paris au printemps 1871. Si, durant la Commune, Hugo séjournant à Bruxelles n’est qu’un témoin un peu éloigné, il se trouve en revanche aux premières loges, et en position plus ou moins stratégique quoique jamais centrale, lors des autres convulsions évoquées ci-dessus : député (« représentant du peuple ») de juin 1848 à décembre 1851 ; citoyen assidu de la capitale assiégée, où il jouit d’un prestige politique certain, même s’il se tient (et est tenu) à l’écart des cercles de décision ; élu triomphalement par les Parisiens à l’Assemblée nationale qui siège à Bordeaux, et où il participe activement aux travaux et à la tactique parlementaires, jusqu’à sa démission quelques jours avant l’insurrection du 18 mars. De telles situations confèrent au témoin un poste d’observation privilégié. Mais pas non plus surplombant ni dégagé des contingences, tant est forte alors la polarisation du champ idéologique, tant sont fragmentés les discours et les positions, tant l’information qui circule est partiale, incomplète, passionnée, souvent douteuse voire hautement fantaisiste. Même quand il relate des faits dont il fut le témoin oculaire (ce qui n’est pas toujours le cas), Hugo témoigne autant de ses convictions idéologiques du moment que de la réalité brute. C’est parfois très net dans les pages consacrées à l’année 1848, à cette révolution que, de son propre aveu, d’abord il comprit mal[18]. C’est vrai aussi dans les carnets de l’hiver 1870-1871, quand son patriotisme républicain, en phase avec l’opinion populaire de la capitale, lui fait refuser obstinément d’admettre que la France après la défaite de Sedan n’a plus d’armée, qu’à l’âge de la guerre moderne un outil militaire efficace ne s’improvise pas en quelques semaines, et qu’en conséquence les échecs essuyés par les soldats de la jeune république ne sont pas tous à mettre au compte de la seule trahison. Ces choses vues le sont aussi au prisme des espoirs et des craintes, des amours et des haines, des croyances et des doutes, de celui qui les voit, et qui les relate.

Mais grands hommes et grands événements ne saturent pas, loin s’en faut, les textes réunis dans Choses vues. L’attention portée aux petites choses, apparemment banales ou insignifiantes, constituent peut-être la principale originalité de ces témoignages. Ce sens du détail, Hugo en fait preuve partout, même quand il s’agit d’évoquer un grand nom ou un grand fait de l’Histoire. Mais jamais autant peut-être que dans la rue. La rue, l’espace public par excellence, surtout au dix-neuvième siècle. La rue parisienne, que Hugo (hormis durant l’exil) fréquenta beaucoup plus souvent que les prés, les bois et les grèves ; davantage aussi que les salons mondains, les couloirs des assemblées, ou les antichambres des ministères. Cette rue où il sut déployer très tôt ses talents de flâneur et de glaneur, auxquels Baudelaire, grand spécialiste en la matière, rendit hommage au début du bel article qu’il consacra en 1861 au poète exilé :

Depuis bien des années déjà Victor Hugo n’est plus parmi nous. Je me souviens d’un temps où sa figure était une des plus rencontrée parmi la foule ; et bien des fois je me suis demandé, en le voyant si souvent apparaître dans la turbulence des fêtes ou dans le silence des lieux solitaires, comment il pouvait concilier les nécessités de son travail assidu avec ce goût sublime, mais dangereux, des promenades et des rêveries. Cette apparente contradiction est évidemment le résultat d’une existence bien réglée et d’une forte constitution spirituelle qui lui permet de travailler en marchant, ou plutôt de ne pouvoir marcher qu’en travaillant. Sans cesse, en tous lieux, sous la lumière du soleil, dans les flots de la foule, dans les sanctuaires de l’art, le long des bibliothèques poudreuses exposées au vent, Victor Hugo, pensif et calme, avait l’air de dire à la nature extérieure : « Entre bien dans mes yeux pour que je me souvienne de toi. »[19]

Et c’est là surtout, dans ces rues de Paris qui servent de cadre à la vie banale du monde,  comme aux fêtes de la foule ou aux colères du peuple, que Hugo tâche de saisir au vol l’esprit du temps. La parole brève d’un passant goguenard ou excédé, la fleur des prés qui pousse sur le champ de ruines d’un théâtre incendié, le regard que jette un prolétaire flanqué de deux sergents de ville à une duchesse qui mignote son enfant, tout cela et bien d’autres choses encore trouvent le chemin des pages de Choses vues. Parmi cette foule urbaine de détails hétéroclites, on notera l’intérêt particulier de Hugo pour les inscriptions, les graffitis, les affiches : l’enseigne saugrenue qui marque le lieu d’un régicide manqué ; la banderole déchirée et souillée de boue qui porte encore, au lendemain de la cérémonie du retour des cendres de Napoléon, le commencement du nom d’un général d’Empire qu’on n’identifiera pas ; la lettre ajoutée par une main anonyme qui change les Ateliers nationaux en Rateliers nationaux ; le menu d’un restaurant dans Paris assiégé… Toute une « littératie » mineure, plus ou moins sauvage, que le député retrouve dans les inscriptions gravées sur les pupitres de ses collègues comme sur des pupitres d’écoliers, et qu’il retranscrit, en bon graphomane qu’il est, attentif à la graphomanie des autres.

Cette profusion de détails finit par jeter le doute sur la lisibilité de l’Histoire contemporaine. Qu’est-ce qui, décidément, dans cet amas de ce qu’on ne nomme pas encore « actualité », peut bien faire sens ou figure ? Hugo, à vrai dire, oscille entre plusieurs options. Parfois, l’attrait (apparemment) simple pour la cocasserie objective de rencontres factuelles, peu harmoniques ; parfois la tentation de tirer parti d’autres coïncidences pour révéler un sens caché des événements. Tantôt, le scepticisme qui use de ces petites incongruités pour nier sans vraiment le dire l’existence, ou du moins l’efficience, d’une direction dans le temps des hommes et des choses ; tantôt, l’enquête mystérieuse et acharnée qui cherche à faire sourdre des zones occultées du réel les signes du présent vrai et de l’avenir qu’il accouchera. Comme la différence et la tension entre ces deux chapitres des Misérables : « L’année 1817 » (I, III, 1), saturé de faits d’actualité qui, même et d’autant plus qu’ils semblaient alors importantissimes, s’avèrent après-coup poussière de l’Histoire, - et « Faits d’où l’histoire sort et que l’histoire ignore » (IV, I, 5), où le moindre éclat de voix d’un cabaretier du faubourg Saint-Antoine peut faire sens pour les émeutes à venir, et, au-delà, pour l’assomption de la Démocratie. Quoi qu’il en soit, les textes réunis dans Choses vues manifestent l’hyper sensibilité de Victor Hugo à l’hétérogénéité du temps. Pour l’individu comme pour la collectivité (et, vue sous cet angle, une telle distinction n’est pas très claire), la temporalité vécue s’accommode mal des préséances, er le temps de la Grande Histoire vient souvent buter sur les aléas de la petite, quand symétriquement, des déserts confus et du temps laminé de l’actualité banale, s’élève parfois le signe ou le réel météoriques, tornade ou mirage, de l’Événement[20].

Témoin, Hugo l’est également, dans Choses vues, de sa propre activité publique, et surtout politique. Mais là aussi le témoignage est fragmentaire, et très éloigné de l’idéal d’un récit visant à (re)construire la cohérence et l’efficacité d’un « destin ». Cela, le lecteur pourra éventuellement le trouver, jusqu’à un certain point, dans Actes et Paroles, surtout dans les deux préfaces de 1875 : « Le Droit et la Loi[21] » et « Ce que c’est que l’exil[22] ». Dans Choses vues, il lira surtout les détails de l’action pratique, et quelques-uns de ses effets, souvent précaires. Au moins ces textes peuvent-ils, si on veut bien ne pas trop les comprimer dans une image préconçue du Grand Homme, et ne pas trop remplir, arbitrairement, les « blancs » qu’ils ménagent, aller contre quelques légendes. Comme celle qui ferait de Hugo le « Conseiller-du-Prince », l’intime si ce n’est l’éminence grise, de Louis-Philippe, ou d’autres. Les pages sur lesquelles Hugo note avec application les quelques conversations qu’il a pu avoir avec le Roi des Français révèlent tout son talent de sténographe ; un peu de l’émotion vaine d’un poète promu, parcimonieusement, au rôle de confident du monarque ; bien davantage l’attitude de retrait qui prévaut de sa part lors de ces quasi-monologues, durant lesquels il ne dit presque rien, et qu’il retranscrit presque sans commentaire[23]. En revanche, on pourra noter le rôle stratégique que Hugo accepte de jouer, mais durant quelque jours seulement, pour tenter de fédérer dans les réunions de l’Assemblée de Bordeaux la gauche républicaine radicale telle qu’elle est sortie des urnes en février 1871. Entre ces deux postures, du spectateur à l’acteur de la politique-du-moment, dont sans doute ni l’une ni l’autre ne conviennent vraiment à Hugo, on peut lire dans Choses vues quelques constantes. L’attention portée aux déclinaisons politiques de la réception de ses œuvres littéraires (le meilleur exemple, mais non le seul, étant sans doute l’usage public des multiples rééditions de Châtiments – qui deviennent à cette occasion Les Châtiments – durant l’automne 1870). Mais aussi l’importance accordée, dans les carnets du retour d’exil, à la notation des visiteurs divers (parfois, mais non systématiquement, agrémentée d’un résumé bref des propos échangés) : listes qui longtemps révèlent, dans cette mondanité des années troubles de l’après-Sedan, la dimension politique plutôt que littéraire de la « figure-Hugo », et au travers desquelles on sent la volonté de celui qui est en passe de devenir un Père-de-la-République, d’accueillir et de reconnaître « compatible » un spectre très large, dont bien des futurs ou anciens Communards ne sont pas exclus. « Réseautage » de dîners-en-ville dont Choses vues nous livre quelques traces, et dont on aurait tort sans doute de sous-estimer l’importance dans la configuration politique du temps. D’autant que s’y articule étroitement l’influence de la presse, dont Hugo est alors, et au moins depuis 1848, à la fois un lecteur assidu (ce dont Choses vues témoigne, ne serait-ce que par les bouts d’articles découpés et collés sur ses manuscrits), un personnage récurrent (peu de moments où les journaux ne parlent pas de lui), et un acteur direct ou, plus souvent, indirect, notamment via les journaux qu’il a « inspirés » : L’Événement d’abord (de 1848 à 1851), puis surtout Le Rappel (à partir de 1869)[24].

Mais Choses vues révèle peut-être surtout l’importance accordée par Hugo, parmi les voies possibles de son influence politique, à l’éloquence, en particulier à l’éloquence parlementaire. Les feuillets des années 1840, les carnets des années 1870, scandent les moments où il intègre les Assemblées, d’abord comme pair de France (1845), puis comme représentant élu au suffrage universel direct (1848, 1849, 1871) ou indirect (1876, au Sénat de la jeune Troisième République, où il sera réélu en 1882 et où il siégera jusqu’à sa mort). Manifestement, le « style » de ses collègues orateurs l’intéresse autant sinon davantage que leurs convictions, ou leur position sur l’échiquier politique du moment. Les notes qu’il consacre à tel ou tel d’entre eux, le plus souvent lacunaires et laconiques mais toujours centrées sur quelque trait saillant, parfois inattendu, de leur performance, montrent à quel point il est sensible à la puissance potentielle du discours public, comme à ses impuissances, ses petitesses, ses ridicules (voir la série des « Perles précieuses tombées de la tribune », à la Constituante et à la Législative de la Seconde République). Ces notes montrent également, surtout durant la décennie 1840, le désir de Hugo d’apprendre le métier (même et surtout en opposition aux exemples fournis par les grands orateurs de l’époque : Thiers, Guizot, Ledru-Rollin…), désir conjugué à une réflexion plus générale sur les pouvoirs de la parole publique, ses modalités, ses missions, ses compromissions.

Mais si la tribune des Assemblées demeure le laboratoire privilégié de la parole en politique, elle ne circonscrit jamais au seul « personnel politique » l’horizon du discours public, ni même vraiment le lieu de son émergence. D’abord parce que, et tous les parlementaires du temps le savent bien, le discours à la tribune (voire une simple intervention, jetée depuis son banc par le député) a toujours une double destination : les membres de l’Assemblée (qu’on peut éventuellement convaincre, mais dont il s’agit surtout de se faire reconnaître) et le « public » - celui des tribunes et, surtout, hors les murs de la Chambre, celui vague et vaste de l’opinion publique, qui en sera informée par les journaux, puis, éventuellement, par les brochures qui reproduiront et diffuseront tel ou tel de ces discours. Surtout, Hugo fait partie de ces « hommes politiques » qui, s’ils valorisent et parfois survalorisent l’exercice parlementaire de l’éloquence, savent parfaitement que, à l’heure où le flux montant de la Démocratie non seulement amplifie quantitativement le corps politique, mais diversifie exponentiellement les modes et les lieux de la parole publique, le parler bien et le parler fort doivent savoir s’éprouver en des circonstances très diverses, tantôt soumises à des règles strictes mais variées (tribunaux, cimetières, banquets, ou ce qu’on nommera bientôt « meetings »), tantôt beaucoup plus informelles, plus spontanées, plus dangereuses aussi, mais parfois plus décisives : celles d’où surgit l’allocution chahutée qu’on adresse à une foule enthousiaste, inquiète, hésitante ou hostile, assemblée dans le vent de l’Histoire et au hasard de l’Événement. Vers 1848, Lamartine fut celui qui incarna le mieux cette capacité de l’orateur politique à agir, par la parole, dans la variété parfois réglée, parfois aléatoire, des circonstances[25] – et c’est une des raisons de l’intérêt que lui accorde Choses vues. Hugo, sans doute, en apprit beaucoup. On notera au moins que dans ces textes, la mention des discours de Hugo à la tribune de telle ou telle Assemblée voisine avec celle, parfois plus développée, plus dramatisée aussi, tantôt d’une oraison funèbre, tantôt d’un plaidoyer au procès clandestin d’un traître, tantôt des paroles lancées à la foule venue accueillir le Revenant (Paris, Gare du Nord, 5 septembre 1870), ou le député de Paris rejoignant à Bordeaux l’Assemblée en exil[26].       

        

Le Moi en miettes

Il faut le redire : Choses vues ne sauraient tenir lieu des Mémoires de Victor Hugo. Bien davantage marquent-elles, en creux, la réticence de leur auteur à l’écriture autobiographique, assumée comme telle. La transcription d’une « identité narrative[27] » emprunte chez lui, systématiquement, d’autres voies. Par exemple, celle de la délégation : préférer la biographie (l’hétérobiographie, en quelque sorte) au récit de soi par soi-même. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, publié en 1863, confie à l’épouse Adèle (dont la copie a été revue sévèrement par les membres du « clan ») le soin de relater l’enfance, la jeunesse et l’âge mûr (jusqu’en 1843) du poète exilé, lequel a certes nourri l’ouvrage de ses confidences, mais n’a pas, ou fort peu, usé de sa plume pour l’occasion. Déjà, en 1830, il avait chargé Sainte-Beuve de rédiger un article biographique pour accompagner « Ce siècle avait deux ans », pièce poétique parue dans la Revue des Deux Mondes du 1er août 1831, puis recueillie la même année en ouverture des Feuilles d’automne. Car le récit du « moi » passé, et la solidarité, toujours problématique, qui le lie au « moi » d’aujourd’hui, Hugo systématiquement préfère l’exercer dans d’autres genres, soumis à d’autres dispositifs d’écriture. La poésie lyrique, avec, surtout, Les Feuilles d’automne, Les Contemplations (ces « mémoires d’une âme », où « une destinée est écrite […] jour à jour »[28]), L’Art d’être grand-père ; ou la fiction romanesque, dans Les Misérables surtout (notamment au travers du personnage de Marius[29]), mais déjà dans Le Dernier Jour d’un condamné (le souvenir des premiers émois amoureux, l’amour paternel pour la fille, ou encore tel cauchemar), et plus tard dans Les Travailleurs de la mer (l’archipel de la Manche, lieu d’exil du romancier) ou dans L’Homme qui rit (le vieux républicain mort en exil, le ratage de Gwynplaine à la Chambre des lords). Genres et dispositifs qui supposent et exigent que l’on fasse subir à l’expérience vécue, pour lui donner sens et vie « en texte », un très haut degré de transposition, de déformation, de recréation. En fait, les essais hugoliens les plus proches de l’autobiographie portent essentiellement sur la dimension politique de son « identité », sur l’histoire intime de ses convictions, autant et parfois davantage encore que sur celle, publique, de son action. Ce sont, principalement, le Journal des idées, des opinions et des lectures d’un jeune Jacobite de 1819 (qui d’ailleurs ne mérite guère le titre de « Journal ») et le Journal des idées et des opinions d’un révolutionnaire de 1830, recueillis ou plutôt façonnés en 1834 dans Littérature et philosophie mêlées ; Mes Fils, publié en 1874, quelques semaines après la mort de son fils cadet François-Victor et trois ans après celle de son fils aîné Charles ; et puis, déjà évoqués, les différents volumes d’Actes et Paroles, surtout quand s’y adjoignent en 1875 les préfaces « Le Droit et la Loi » et « Ce que c’est que l’exil ». Mais, dans Choses vues, Hugo intime se présente (plutôt qu’il ne se raconte) autrement.

La visée intime (écrire « ce que je suis ») des textes rassemblés, plus ou moins arbitrairement, dans Choses vues, davantage encore que leur visée publique (écrire « ce que je vois et sais du Monde, et ce qui j’y fais »), manifeste clairement le refus de tout Grand Récit. Le « moi » Hugo, ce fameux Ego Hugo, cette obsession du « qui suis-je ? » dont on a si souvent tiré parti pour affirmer que l’écrivain avait passé l’essentiel de sa vie et de son œuvre à sculpter sa propre statue, ce « moi » et l’interrogation qu’il suscite, ne se livrent et ne s’éprouvent ici que sous la forme discontinue du moment, voire de l’instant : morceaux de vie toujours susceptibles de résonner et dialoguer avec d’autres, situés dans d’autres zones temporelles, passées ou à venir, mais jamais vraiment à même de s’intégrer dans une disposition narrative cohérente et suffisante. Bref, dans Choses vues, Hugo ne raconte pas sa vie, ne dit ni ne cherche à dire qui il est en vertu d’une logique narrative, alignant les séquences et les épisodes, cohérents ou non. Ce qu’il écrit ici de lui, il l’écrit par bribes, et en miettes. Si les rappels du passé sont nombreux, ce n’est jamais sur le mode de la perspective linéaire, et pas vraiment non plus (à la différence, par exemple, de la préface d’Actes et Paroles « Le Droit et la Loi », ou, d’une autre manière, du récit de la jeunesse de Marius dans Les Misérables), sur le mode de la cataracte, de la rupture et de la conversion, qui tout en segmentant le cours d’une vie, résiste à sa fragmentation. On lira davantage dans Choses vues le sens bizarre et profond d’une certaine forme de fidélité, dans le travers des aléas et des bricolages de l’existence et du désir, aux amours, aux amitiés, aux admirations. Adèle et Juliette, toujours « trompées », jamais quittées, et qu’on « suit » jusqu’à leur mort et par-delà, parce que l’évidence, plus encore que l’obligation, est là, comme une des données rares de l’existence, et parce que le passé commun fait loi, assumée ; ce seul, peut-être, véritable ami, qu’il fut si bon de retrouver au retour en France, Gautier, « le bon Théo », et avec lui le souvenir de la jeunesse, de la jeunesse du romantisme et d’Hernani, quels qu’aient été les soubresauts divergents des réactions personnelles à l’Histoire ; ou l’émotion non feinte à croiser sur le pont d’un ferry un prince de l’ancienne maison d’Orléans, qu’on fréquenta jadis au palais des Tuileries ; et bien d’autres… Mais ces fidélités ambiguës ne font pas récit, et, parfois, à peine sens. Que disent-elles au juste du moi-Hugo ? Que disent-elles des capacités d’un individu (quel qu’il soit) à s’ériger comme unique et plein, et à le savoir assez pour l’écrire ? Pourtant, on lira aussi dans Choses vues quelques tentatives d’auto-définition, quelques réponses formulaires et d’autant plus pugnaces à la question « Qui suis-je ? ». Surtout au début des années 1870, au moment du retour en France, quand Hugo, après s’être progressivement habitué à l’exil et à sa mort en exil, doit rentrer « chez lui », à soixante-huit ans, et trouver les voies et les modes d’une autre vie et d’une autre mort. C’est par exemple cette affirmation fameuse, et étonnante de la part d’un des principaux défenseurs de la propriété intellectuelle et du droit d’auteur : « Ce que j’écris n’est pas à moi. Je suis une chose publique »[30]. Ou, moins connue, celle-ci : « Je promène Petit Georges et Petite Jeanne à tous mes moments perdus. On pourrait me qualifier ainsi : Victor Hugo, représentant du peuple et bonne d’enfants »[31] . Mais ces formules, éclatantes de justesse, ne donnent pas pour autant la « clé » de l’individu Hugo, et s’empressent de détourner la question de l’identité personnelle, ailleurs, sur un autre terrain, là où le récit-d’une-vie s’avère insuffisant, voire infondé.  

Alors acceptons ce miroir brisé, et tâchons d’y percevoir, davantage encore que telle ou telle anecdote plus ou moins secrète et croustillante, quelques traits plus marqués, plus profonds, et sans doute plus révélateurs. Comme l’attention portée aux rêves et aux autres activités de l’inconscient ; la fascination inquiète de la nudité féminine ; la sensibilité précise au deuil et à la mort, comme aux éveils successifs de l’enfance ; et, par-dessus tout peut-être, ce formidable appétit de vivre d’un homme qui sut, au jour le jour, apprivoiser la mélancolie.

« Homme-Siècle »… Très tôt après sa mort, et même un peu avant, l’expression fut employée pour désigner Victor Hugo. Et sans doute n’est-elle pas dénuée de toute pertinence – à la condition d’en ôter toute dimension totalisante, de surplomb ou d’incarnation. Dans « La Vision d’où est sorti ce livre », l’un des plus beaux et des plus étranges poèmes de La Légende des siècles, il faut que le mur de l’Histoire de l’Humanité, apparu, s’effondre, pour qu’au travers de ses ruines, de ses décombres, de ses lacunes, quelque chose de l’histoire des hommes parvienne à se dire, par bribes, qu’on espère signifiantes[32]. De même, peut-être faut-il que ce mur du siècle nommé Victor Hugo, s’effondre, pour que la légende du siècle, elle-même fragmentaire, puisse advenir. C’est dans cette ruine du monument qu’apparaît au mieux l’œuvre, littéraire comme politique, de cet homme de son siècle – qui est aussi du nôtre. Et Choses vues, ce livre qui n’en est pas vraiment un, nous donne à lire la ruine, sinon de sa vie, du moins de son récit de vie.

 


[1]  Fondé en 1869 par Hugo et ses fils pour soutenir la campagne des Républicains aux élections législatives de cette même année, ce quotidien représentait la frange radicale de la Gauche républicaine. Il rencontra un succès certain, tirant autour de 30 000 exemplaires, et jusqu’à 50 000 dans les années 1880, sans jamais toutefois se hausser au rang des principaux titres de l’époque.

[2] Notice générale de Choses vues, édition des Œuvres complètes, dirigée par Jacques Seebacher et Guy Rosa, volume Histoire, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1985, p. 1415.  Il convient également de rendre hommage aux travaux fondateurs de René Journet et Guy Robert (en particulier leur édition de Journal de ce que j’apprends chaque jour, Flammarion, 1962).

[3] Qui constitue un volume de l’édition des Œuvres complètes chez Robert Laffont. 

[4]  Notice générale de Choses vues, op. cit., p. 1414-1415.

[5] Le plus célèbre de ces auto-commentaires est sans doute celui daté de mars 1870, portant sur les textes du Temps présent consacrés à la révolution de 1848 : « J’ai écrit ces notes, très consciencieuses du reste, dans les premiers mois de 1848. Les [un blanc] républicains du National régnaient et opprimaient. J’observais cela dans un étrange état d’esprit, comprenant peu cette révolution et craignant qu’elle ne tuât la liberté. Plus tard, la révolution s’est faite en moi-même ; les hommes ont cessé de me masquer les principes. La liberté est le principe, la révolution est le moyen, la république est le résultat ». Et, sur une autre feuille : « Tout ceci à revoir sévèrement ».

[6] Parmi d’autres exemples, ce fragment consacré à une description de l’Assemblée constituante, qui, s’il est classé dans le dossier 1848, ne peut avoir été écrit qu’après les élections à la Législative de mai 1849, dont il mentionne les résultats.

[7] Reproduit dans Choses vues, O. C. vol. Histoire, édition citée.

[8] Dans sa Notice générale de Choses vues, op. cit., p. 1416.

[9] Henri Guillemin publie chez Gallimard en 1952 (année de l’entrée de l’œuvre de Hugo dans le domaine public), Souvenirs personnels 1848-1851, en 1954 Carnets intimes 1870-1871, et en 1954 Journal 1830-1848.

[10] Voir à l'année 1853.

[11] Condamné à mort et exécuté à Guernesey en 1855. Hugo avait sollicité sa grâce, en vain. Cette « affaire » constitue l’un des épisodes du combat du poète contre la peine de mort. Les textes qui lui sont consacrés n’ont pas été retenus dans cette édition, mais on peut les lire, notamment, dans l’édition du Dernier jour d’un condamné par Guy Rosa, Paris, Librairie générale française, Le Livre de poche « classique », 1989.

[12] Actes et Paroles 1870-1871-1872 (1872) ; Actes et Paroles I, Avant l’exil (1875) ; Actes et Paroles II, Pendant l’exil (1875) ; Actes et Paroles III, Depuis l’exil. 1870-1876 (1876) ; Actes et Paroles IV, Depuis l’exil. 1876-1885 (1889).

[13] Adèle, née Foucher, l’épouse de Hugo de 1822 à sa mort en 1868 ; Juliette Drouet, la principale maîtresse de Hugo de 1833 à sa mort en 1883 ; Léonie Biard, née d’Aunet, la grande passion de la quarantaine.

[14] Dans son Introduction à Choses vues. Souvenirs, Journaux, Cahiers. 1830-1846, Paris, Gallimard, « folio », 1972, p. 32.

[15] Christian Jouhaud, Dinah Ribard et Nicolas Schapira, Histoire Littérature Témoignage, Paris, Gallimard « folio histoire », 2009, p. 347.

[16] Christian Jouhaud et alii, op. cit., p. 17.

[17] « En effet, la notion même de témoignage écrit porte en elle tout ce qu’il s’agit de tenir ensemble dans l’analyse : la capacité du témoin à dire la réalité, et la puissante réalité de l’écriture elle-même, qui classe, formalise, communique. Les témoins témoignent – ils s’autorisent, se mettent en scène, se montrent, se légitiment – mais les écrits eux aussi témoignent : ils portent témoignage sur des pratiques d’écriture qu’il faut contextualiser dans une histoire des formes de présence de la littérature » (ibid., p. 13).

[18] Voir supra, note 5.

[19] Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains, dans Ouvres complètes, t. II, Cl. Pichois éd., Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1976, p. 128.

[20] Sur ces question, voir en particulier : Carine Trévisan, Notice du Temps présent, dans Choses vues, O. C. , volume Histoire, édition citée ; David Charles, « Hugo et la référence à l’actualité : l’exemple des Travailleurs de la mer », dans Actualité[s] de Victor Hugo, Frank Wilhelm dir., Paris, Maisonneuve et Larose, 2004 ; Claude Millet, « Amphibologie : le génie, le passant, la philosophie, l’opinion », dans « Les Misérables ». Nommer l’innommable, Gabrielle Chamarat dir., Orléans, Paradigme, 1994 ; Nicole Savy, « S’arrêter au détail », dans L’Œil de Victor Hugo, Paris, Éditions des Cendres / Musée d’Orsay, 2004.

[21] Dans Actes et Paroles I. Avant l’exil.

[22] Dans Actes et Paroles II. Pendant l’exil.

[23] Voir Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo. Tome I : avant l’exil (1802-1851), Livre X, ch. IV, Paris, Fayard, 2001.

[24]Tout ceci étant dit, Choses vues, même « croisé » avec Actes et Paroles, ne livre pas vraiment la clé de l’influence réelle de Victor Hugo dans le champ politique de son temps. Sur ce point, tout un travail d’élucidation reste à faire, qui nécessiterait la collaboration étroite d’historiens de la littérature et de spécialistes de l’histoire politique, sociale et culturelle.

[25] Voir Dominique Dupart, « Lamartine et l’émotion tribunicienne », dans Écrire l’histoire, n°1, printemps 2008, Marseille, Éditions Gaussen (ainsi que sa thèse de doctorat, à paraître).

[26] Sur Hugo orateur, voir Bernard Le Drezen, Victor Hugo ou l’éloquence souverain. Pratiques et théorie de la parole publique chez Victor Hugo, Paris, L’Harmattan, « Langue & Parole », 2005 ; et Marieke Stein, « Un Homme parlait au monde ». Victor Hugo orateur politique (1846-1880), Paris, Honoré Champion, 2007.

[27] Selon la notion forgée par Paul Ricoeur, principalement dans Temps et récit et Soi-même comme un autre.

[28] Victor Hugo, Préface des Contemplations.

[29] Les salons ultra-royalistes fréquentés par l’adolescent, mais aussi cette longue lettre d’amour adressée à Cosette (« Un cœur sous une pierre » (IV, V, 4), qui s’inspire de très près des « Lettres à la fiancée » que Hugo écrivit à Adèle avant leur mariage.

[30] Le 27 novembre 1870.

[31] Février-mai 1871 (fragment non daté).

[32] Voir Claude Millet, Victor Hugo. « La Légende des siècles », Paris, Presses Universitaires de France, « Études littéraires », 1995 (en particulier les pages 67 et suivantes).