GROUPE HUGO

Equipe de recherche "Littérature et civilisation du XIX° siècle"

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Françoise Chenet : «L'entrée de Hugo dans sa quatre-vingtième année ou 'La Fête de Victor Hugo'» 

Compte rendu de la communication au Groupe Hugo du 17 mars 1990.
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Cette fête est "bizarre" titre le Figaro du 24 février 1881 qui s'étonne que le trio composé de Jeannin (le Beaumarchais), Mayer (La Lanterne) et Catulle Mendès aient réussi "à mettre dans l'affaire" un tas de gens en place et en renom" et à transformer ce qui ne devait être qu'un hommage rendu par la presse à "son maître vénéré" (l'Express) "c'est un des mystères insondables de Paris".
Mais il est évident que le Figaro est mal informé et n'a pas participé à l'opération - car c'est une opération - menée avec une telle maîtrise par le dit trio que Hugo et son clan, réticents au départ ont dû suivre et se prêter à ce que la presse de droite considère comme une mascarade pitoyable (Le carnaval commence et la presse républicaine quasi unanime, comme un triomphe, une apothéose, une grande fête civique, "nationale et même universelle".

1- Genèse et organisation de la fête

L'idée naît dans une lettre d'Edmond Bazire envoyée au directeur du Beaumarchais Louis Jeannin, et publiée par ce journal (hebdo) le 30 janvier 1881 :

En rendant un solennel hommage à son plus illustre fils, Besançon a donné un exemple à Paris. Nous avons depuis longtemps l’habitude d’organiser des fêtes en l’honneur des morts fameux coulés dans le bronze et destinés à décorer nos places publiques. Vénérer les vivants qui sont la gloire de la patrie me paraîtrait meilleur. La postérité, il est flatteur de l'avoir pour soi, mais il serait plus agréable de recevoir la même marque d'admiration de ses contemporains. Ce que Besançon a fait, je voudrais que Paris le fit. Dans trois semaines, le 26 février, Victor Hugo entrera dans sa quatre-vingtième année.

Pourquoi n'irions-nous pas lui souhaiter sa fête?

E. B. rêve alors d'un fête égalitaire et intime de "deux millions d'âmes" :

ce serait infiniment mieux que les apothéoses convenues avec solo de flûte au début et galop final à la fin.

L. Jeannin répond favorablement (mais il est évident qu'ils sont complices), fait appel aux confrères et propose une fête apolitique avec une grande réunion place de la Concorde.
"La fête de Victor Hugo" est lancée et sera le titre d'une chronique régulière jusqu'au début de mars dans la plupart des journaux républicains (du moins à partir du 13 février). Mais c'est bien évidemment le Beaumarchais, relayé par quelques quotidiens (l'Express, la Lanterne), qui organise les festivités et, plus intéressant, suscite les adhésions en ouvrant ses colonnes à tous ceux qui veulent rendre hommage à Hugo et faire des suggestions. D'où en première page, sur trois colonnes, le 6 février, un long article d'un familier de Hugo, Ernest d'Hervilly :

Pourquoi pendant qu'il vit encore pour notre gloire, ne célébrerait-on pas en effet, comme une bienheureuse Noël des intelligences, l'anniversaire de ce messie littéraire attendu pendant si longtemps et qui a enfin paru pour fonder dans ce pays nettoyé par lui de la poussière inerte, mais étouffante, des rhétoriques passées, la poésie moderne française, dans laquelle sont venues se tonifier les littératures étrangères mourantes d’anémie.

Et un peu plus loin, il réclame

des fleurs, des fleurs [...], une barricade de fleurs devant la porte du poète [...] barricade que la mort hésitera longtemps à franchir.

Dans le même numéro Paul Strauss donne le paradigme : la fête de Voltaire (l'apothéose du 30 mars 1778); c'est dire que la célébration est d'abord un hommage littéraire, quelque peu funèbre cependant : Voltaire est mort l'année de son apothéose et malgré les conjurations de P. Strauss, il est assez évident qu'on redoute que Hugo n'atteigne pas son quatre-vingtième anniversaire (nous y reviendrons).
D'emblée la plupart des journaux républicains se sont associés et la liste en est donnée dans ce numéro du 6 février.
Le 12 février, c'est "la réunion provoquée par le Beaumarchais" dans la salle du Grand Orient, rue Cadet. Il faut penser que la Franc-maçonnerie n'est pas étrangère au projet ni à la liturgie de la fête. Un comité d'organisation est constitué. Anatole de la Forge est président effectif et Louis Blanc, président d'honneur. La liste du comité exécutif se trouvant dans M. 15-16, p. 941, je ne la redonne pas. (ajouter Oudet, sénateur, ancien maire de Besançon, Ballue, député de Lyon, assesseurs, et Alfred Etiévant, secrétaire). "Il a été décidé en principe que la fête comporterait deux parties : une grande manifestation populaire devant la maison du poète; une grande solennité littéraire dans un ou plusieurs de nos théâtres de Paris''. Les séances du comité auront lieu dans les bureaux de la Lanterne, 5 rue Coq Héron.
A partir du 14, la presse amie (dont le Petit Journal à 6000000 exemplaires et tous les "petits" journaux à 5 c.) se mobilise en publiant les bulletins du comité d'organisation, avec ce joli coup la constitution d'un comité d'honneur comprenant - impliquant serait plus juste - des poètes (Leconte de Lisle, Th. de Banville, F. Coppée, Sully-Prudhomme, Léon Dierx, etc.), des auteurs dramatiques (E. Augier, A. Dumas fils, P. Meurice. A. Vacquerie, Legouvé, etc. ) des romanciers (Ed. About.. Léon Cladel, Alphonse Daudet, Ed. de Goncourt, etc.), des critiques littéraires, des peintres, des musiciens (Saint-Saëns), -les directeurs de théâtre et tous les directeurs de journaux français et étrangers "dans la personne" des différents syndics de la presse parisienne, départementale étrangère, les présidents de la SDGL, de la SAD, de la Société des Artistes dramatiques, l'Association littéraire internationale, le maire de Besançon, le Conseil municipal de Paris, le président de la Chambre des Députés, du Sénat, le Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts.
Ces membres ne sont pas volontaires mais désignés pour la plupart et les jours suivants, on publiera les lettres ou télégrammes de remerciement et d'acceptation des membres désignés (Renan, p. ex., -difficile de se dérober). Certains oubliés réclameront l'honneur d'en être (L. Ulbach, F. Mistral). On y ajoutera le Président de la République, un grand nombre d'écrivains et de personnalités étrangères (Tourgueniev, Swineburn, Garibaldi). La présence de Parnell parmi les membres du comité d'honneur va déclencher un conflit et menacer l'union sacrée. Le Président de la République fait savoir qu'il refuse de voir son nom apposé sur les affiches avec celui de Parnell. C'est après la fête qu'on l'apprendra par l'Intransigeant (2 et 3 mars) qui polémique avec divers journaux pour savoir qui avait effacé Parnell des listes. En fait, en dehors de quelques affiches déjà éditées et collées, aucun nom du comité d'honneur n'apparaissait : ainsi en avait décidé après de tumultueuses discussions le comité d'organisation pour ménager le gouvernement et sa propre dignité (Parnell été reçu le 15 (?) février par V. H. qui lui avait promis son appui).
La difficulté de l'organisation tient dans une contradiction dont se gaussera la droite; le caractère "spontané" que doit avoir la manifestation "populaire" :

La fête de Victor Hugo ne doit rien avoir d'une pompe officielle. Il faut que ce soit l'élan spontané de la population parisienne acclamant son grand homme, celui qui a pris une large part de ses joies comme de ses douleurs. La Lanterne 15/2)

et la nécessité de canaliser cette spontanéité, de la diriger pour prouver manifestation n'est pas une émeute et que l'ordre public ne court aucun danger. D'où la nécessité d'associer les pouvoirs publics à l'organisation et le danger de la voir récupérée et politisée. D' où également la mise en place d'un véritable service d'ordre dont on mesurera l'efficacité le jour de la fête mais auquel beaucoup de journaux favorables ne croient pas (le Gil Blas, Le Voltaire).
Le Conseil municipal de Paris, en séance du 17 février (Sigismond Lacroix, président) décide de contribuer à l'organisation. Des conseils municipaux de province annoncent des délégations. Le comité de l'Union française de la jeunesse fait appel aux professeurs et aux élèves, les chambres syndicales et ouvrières mobilisent. Les cercles républicains, les sociétés de gymnastique, des associations de toute nature, les orphéons, etc. (dans le détail, cela donnerait une bonne idée de l'importance de la vie associative en France et du réseau que constituent toutes ces sociétés).
Les Chemins de fer de l'Ouest organisent "un train de plaisir " de Rouen à Paris (8 fr. en 2ème classe et 6 fr. en 3ème) et 40% de réduction sur le réseau, les 26 et 27 février, l'offre est valable pour le retour jusqu'au 2 mars. Les jours suivants, les autres compagnies proposent les mêmes réductions.
Dans le Beaumarchais du 20/3, Catulle Mendès lance l'idée de "la fête bleue et rose" : il faut qu' elle soit un triomphe, certes, mais il faut aussi qu'elle soit "charmante et jolie" et il reprend la suggestion d'une Parisienne qui, citant la chanson de Fantine "les bleuets sont bleus, les roses sont roses / Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours" (Misérables. I, 7, 6) décrit les insignes que porteront les commissaires de la fête :

rose et bleuet noués d'un ruban bleu et rose où sera écrit en lettres dorées le troisième -vers de l'adorable strophe.

Etant donné le sens et le contexte de la chanson qui donnent à ces fleurs une coloration funèbre, on peut s'étonner de ce choix, mais il faut sans doute le comprendre politiquement, comme le fait Le Gaulois (27/2), qui s'en étonne : c'est pour éviter le rouge et annoncer la couleur, si l'on peut dire, non partisane de la fête. Mais c'est ridicule de fadeur
L'ampleur des participations est telle que vers le 22 février, la presse républicaine s'en émerveille tandis que la presse de droite s’en émeut et commence à prendre l'événement au sérieux.
Du côté de chez Hugo, on est apparemment bien embarrassé. Vacquerie dans le Rappel du 21 février refuse de se faire l'intermédiaire entre le public et les organisateurs de la fête, il s'en détache ostensiblement:

sans avoir la fatuité grotesque de nous confondre avec l’immense poète de Ruy Blas et de la Légende des Siècles, nous avons l'honneur de l'approcher de trop près pour ne pas nous dire que notre premier devoir ici est de nous effacer.

(voir également Beaumarchais, 6/3, p. 3, "Les origines de la fête"). Il n'y aura aucune information, en dehors de quelques bulletins du comité, jusqu'au 27 février.
Le Gaulois (21/2) évoque l'événement mais refuse d'adhérer il refuse le "Hugo en bloc" qu'on veut fêter, c'est-à-dire, en fait, l'homme politique, et ne donne son admiration, presque inconditionnelle, qu'au poète:

Si ce jour-là, nous voulons faire nos dévotions au poète, nous resterons chez-nous et nous relirons pour nous unir de loin à la démonstration, quelques chants des Orientales ou des Odes et Balades .
Le Gaulois
ne prendra pas part à la fête du 27 février

Le Gil Blas publie le 21/2 dans la chronique "Les grands hommes en robe de chambre", un portrait de V. Hugo et fait allusion à la fête :

Quelques bons jeunes gens., qui ne détestent pas une douce réclame autour de leur nom et que M. Chapron a joliment appelé des "Parnassiens sans ouvrage" ont imaginé de célébrer ces jours-ci l'anniversaire de la naissance de M. Victor Hugo. On fera la fête de ses quatre-vingts ans, on célébrera ses noces d'or avec la gloire. [...]
Je n'augure pas très bien de la promenade projetée, et de cette "intimité de deux millions d'âmes" dont on nous a parlé avec emphase. Dans ces sortes d'affaires, le moindre accroc gâte tout : dix illustrations qui manquent au cortège font plus remarquer leur absence qu'on ne remarque la présence de cinq cents inconnus. [...] La gloire de Hugo n'avait pas besoin de cette manifestation insolite. Il a eu d'autres apothéoses plus précieuses et mieux à leur place, aux reprises triomphales de ses drames.

(cf le cinquantenaire d'Hernani qui a été célébré en 1880 et la reprise de Lucrèce Borgia, présentée comme l'un des hommages rendus à. Hugo pour son anniversaire.)

Le Figaro commence à s'intéresser à cette "fête bizarre" et "rouge foncé" car "la fête est toute politique, on l'a deviné d'avance", le 24/2, pour la tourner en ridicule (la spontanéité dirigée, les branches d'olivier et les palmes, etc. ) et insister sur la distance prise par Hugo et les siens à l'égard "de cette idée saugrenue", On les dit même "mécontents".

Quelle drôle d'idée ! Notez que cette fête bizarre tombe le dimanche gras, premier jour du bœuf autrefois!
Et remarquez qu'elle avance d’un an, puisque Hugo n’aura quatre-vingts ans révolus que l'année prochaine...
Mais le petit journal littéraire de M. Jeannin, qui avait besoin de tirer un pétard était pressé, lui, et d'un coup de pouce son directeur a vite avancé l'aiguille de l'éternité
Pas bête ! (Paul Giffard)

Mais toutes ces railleries étaient déjà dans l'Univers du 14 février (Auguste Roussel). Curieusement le même journal profite de la fête "du jour où il commencera d'être octogénaire" pour faire l'éloge de Hugo :

C'est qu'il y a malgré tout un beau côté dans ce sinistre vieillard qui a professé tour à tour toutes les erreurs, vilipendé toutes les vertus, prêté sa plume aux plus vils instincts [...] il a placé l'existence de Dieu au frontispice de son poëme, et, par là , au frontispice de toutes ses œuvres. Puisqu'il a crié "Vive Dieu !" il n'est pas indigne qu'une voix austère lui crie avec espérance "Vive Victor Hugo" (Abbé Jules Morel)

On voit bien sûr ce qui pointe là !

Le 27 février, le succès -est là, tellement énorme, éclatant qu'en dehors des journaux délibérément hostiles (et encore !) toute la presse s'incline et célèbre l'événement sur plusieurs colonnes de la première page, voire sur plusieurs pages, le numéro tout entier ou deux numéros (l'Express, la Lanterne). Ce qui d'une certaine façon souligne sa dimension foncièrement médiatique : la fête inventée par les journaux qui ont créé l'événement est destinée à leur pâture et à les faire vendre. Cf. les photos, etc. Hugo est déjà dans l’arsenal de la publicité : il fait vendre et sa fête est aussi une fête commerciale. Les gargotiers font fortune et les chambres de commerce avaient proposé des chars...
Certains journaux font de véritables reportages (La Lanterne, L'Intransigeant, Le Rappel, La République française, etc. ). D'autres choisissent un compte rendu "méthodique" et conventionnel (Le Petit Journal) . Il y aurait là aussi une étude à faire de la régie, du style et de la façon dont le "collaborateur" devient reporter et réussit à animer sa description. (L'intransigeant et La Lanterne + photoc. du Beaumarchais)
Mais l'enthousiasme se lit surtout dans la grosseur des titres en première page ou dans les éditoriaux : celui de Vacquerie : "La tête du génie". On parle en moyenne de 500 000 participants mais Le petit Parisien en décompte 938 000 ! Il y a aussi ces remarques sur le temps - mauvais, brumeux froid - mais certains prétendent qu'il y a eu de la neige, d'autres du grésil, d'autres qu'il y a eu du soleil et la majorité que si la pluie était bien au rendez-vous, personne ne l'a sentie tant il faisait beau dans les cœurs. La droite, elle, ne voit que la boue - et la tourbe (celle de la racaille manifestante, cf. Le Triboulet ).

Les trouble-fête

Comme on connaît les descriptions dithyrambiques de la fête, il est peut-être plus intéressant de donner les fausses notes de ce concert. D'autant qu'elles donnent le négatif de ce que "représente" exactement Hugo, l'envers des belles images et plus fondamentalement la nature, cette fois sans ambiguïté possible.. idéologique du refus. Ce qui permettra d'aborder l'essentiel les enjeux de la fête et ses significations.
Le Gaulois est un cas intéressant : dans le même numéro du février on trouve en première page, sur les deux premières colonnes un article de Fourcaud : "La fête de Victor Hugo" où l'auteur se démarque de J.Cornély qui, dans le numéro du 21 février avait désengagé le journal. C'est un éloge sans réserves du "vieux maître à. face de lion, dont nul d'entre nous, sous quelque drapeau qu'il serve, ne saurait parler sans fierté". Hugo est le bien de tous et au-dessus des partis. Il est non seulement l'auteur des Burgraves, de Notre de Dame. , de la Légende des Siècles , des Orientales mais aussi des Châtiments et l'exil est glorifié (le journal est bonapartiste).

Le siècle s'est reflété tout entier dans son génie avec ses énergies et ses faiblesses,. ses générosités et ses apaisements, avec ses délires et ses affres, avec ses monstruosités et ses magnificences. Il a fait de la politique, mais hélas ! qui n'en a pas fait [...]
Si l'on me dit que Hugo n'est que le centre d'un parti, je m'insurge et je proteste. C'est comme si l'on disait qu'il n'est pas français et qu'il faut pour avoir faculté de l'admirer, fournir un je ne sais quel certificat de sectarisme.

Suit la citation d'une profession de foi que Hugo aurait prononcée dans un salon (trace à retrouver) "Je suis vieux, je sens que j'approche de ma fin [...] langue universelle".
Et en deuxième page, un article de Marc Gérard : "Le carnaval de Victor Hugo. Le lendemain, le compte rendu de la fête reprend cette idée : "Le carnaval avenue d' Eylau" pour minimiser et déprécier l'événement c'est un défilé de "visages grotesques". "Toute la prudhomerie faubourienne" s'y est retrouvée avec un "contingent très copieux de femmes, de vieillards et de moutards. Tout cela jacassant, geignant, hurlant et sentant l'ail et le rance". La fête est de facture franc-maçonnique et la foule a fait un grand succès "aux amis du divorce" : "Que de gens, bon Dieu ! pour fêter l'auteur de l'Âne "
Le Triboulet (6/3) n'a pas ces contradictions il est hostile de bout en bout . Il rétablit d'abord la vérité : c'est le "soixante-dix-neufannaire de Victor Hugo" qu'il convient de fêter

car enfin, il n'a pas les quatre-vingts ans que la démocratie en délire et qui n'a jamais su épeler seulement un seul de ses hémistiches, veut bien lui donner! A soixante-dix-neuf ans on n'est qu'un homme âgé mais à quatre-vingts ans on devient un vénérable vieillard. Or la populace, toujours bête comme un troupeau d'oies, elle qui ne serait jamais émue par un homme fort âgé, tressaille au mot d'octogénaire qu'elle ne s'explique pas bien, elle le confond avec prolétaire qui la flatte sans qu’elle sache davantage ce qu'il signifie, et elle se rend le dimanche gras chez Olympio avec des bannières de sang de bœuf.
Ce que c'est qu'Hugo, par où il valu, ne s'en soucie pas, il a pu faire des vers, de la prose, des discours. Il aurait fabriqué de la fausse monnaie, qu'elle s'en moquerait bien, la bête radicaille*****, qui se fait déporter à Nouméa ou fusiller à Satory. Pour que M. Jules Ferry ait ses jours de réception, elle va comme une brute qu'elle est en troupeau, pousser des cris idiots, sous une fenêtre que lui a désignée son Rappel.

Le spectacle d'un "vieillard tombé en enfance" l'empêche de trouver la fête vraiment farcesque. Dans un chant avec strophes à la gloire de Hugo tandis que les antistrophes déboulonnent la statue, on retrouve la kyrielle des critiques : ses palinodies, ses compromissions avec les politiciens; mauvais patriote, il a placé son argent en Belgique, il n'a même pas inventé le romantisme, il a écrit beaucoup de mauvais vers - mais son théâtre restera -, il est démagogue, utilise le peuple pour sa propre réclame. Rien de nouveau, si ce n'est qu'avec l'âge, il est en plus "un vieux toqué" !
Ailleurs, dans le même numéro on trouve l'Homme qui rit. supérieur au chloral . Il va de soi que la foule qui l'acclame n'a lu aucun de ses vers (ce que répète toute la presse hostile et qu'on retrouvera au moment des funérailles et après) mais qu'elle célèbre

l'apôtre de l'amnistie pour les assassins, le pleurard intermittent qui gémissait sur le sort des d'otages et qui ne trouvait pas une larme pour les veuves des gendarmes assassinés, le vieillard affaibli en quête de popularité bête ...

Et cette foule,

sous le fallacieux prétexte de fêter le quatre-vingtième anniversaire de Victor Hugo.. les zingueurs, emballeurs, colporteurs, bottiers, ferblantiers, paveurs., une cohue énorme, sans but déterminé, sans autre mobile que la curiosité, a piétiné dans la boue, sous les fenêtres du poète condamné à saluer ce défilé interminable […]. Ainsi se ternissent les gloires.

Mais comme il faut bien participer quand même et avoir sa part de Hugo, le Triboulet revendique pour les royalistes la meilleure :

il leur a donné toute la force de sa jeunesse, toute la verdeur d'un âge mûr. La République n'a que nos restes.

Ne pas oublier que Hugo donne la devise du Triboulet ("je ne crains rien sinon que ma bosse ne rentre") et que son œuvre reste une référence constante, même parodiquement.
L’Univers décrit la manifestation dans les mêmes termes.

2- Enjeux et significations de la fête

A lire cette presse et ce genre d'articles, on s'aperçoit rapidement que ce qui est intolérable, ce n'est plus la personne de Hugo, ni même ses idées et encore moins son œuvre assez généralement bien acceptée en dehors de l'Âne (nouvelle édition augmentée le 7/2) mais son mythe, ou plus exactement l'utilisation qu'on en fait et son immense popularité. La cible est nettement ce peuple qui l'acclame et dans lequel on reconnaît celui qui a fait la Commune et qui pourrait sans doute se lever en masse si… si un chef charismatique ou un parti organisé s'en donnait la peine. Hugo aurait ce pouvoir. Mais, Dieu merci ! il est trop vieux, déjà embaumé et enseveli sous la masse des fleurs. Si bien qu'on peut se demander si le véritable enjeu de cette fête n'est pas d'abord un exorcisme et une conjuration. Satisfaire le besoin de fêtes du peuple (et concurrencer le carnaval dont les débordements choquent le Figaro), donner à la jeune République une identité et une légitimité par le biais d'une liturgie, neutraliser Hugo en le prenant au piège d'un mythe qu'il il a façonné : le poète de l'Universel et de la réconciliation dont la fête est l’illustration.

L'apothéose

La fête est une apothéose, certes, mais le mot indique bien qu'elle n’est que le prélude des funérailles et que l'ombre de la mort plane sur le poète vivant et à sa fenêtre, mais par un renversement qu'on appréciera quand on connaît le symbolisme de la fenêtre dans l'œuvre de Hugo - lieu d'où le poëte regarde l'intérieur ou l'extérieur - pour être vu et non pour regarder. Quelque chose du cercueil de verre…
Entrer vivant dans l'immortalité ne va pas sans contre-partie et implique qu'on fasse le mort. La fenêtre (la vitre) marque la coupure. Hugo se fait déjà fantôme, silhouette de plus en plus vague (les autres anniversaires seront fêtés selon le même rituel). Il y a aussi du pilori dans cette exhibition (cf. Kundera, L'Immortalité) qui, comme les sacres, exige que l'individu (son corps éventuellement souffrant, ses passions, etc.) disparaisse au profit de la personne sociale et de la fonction. Hugo à sa fenêtre, ce n'est plus Hugo en chair et en os mais cette fable de lui-même qu'il a en son jeune âge rêvée et que toute sa vie, toute son œuvre, toutes ses énergies ont fini par réaliser. L'apothéose se fait dans les termes mêmes du projet hugolien déjà constitué avant l'exil (cf. parallélisme entre les discours académiques, par exemple , et les articles et discours de ceux qui l'encensent). Mais dire que ce projet s'est minutieusement exécuté et qu'il est une réussite totale, c'est, en termes sartriens, prendre déjà le point de vue de la mort.
Amis et ennemis sont bien conscients de cette ambiguïté. Le Figaro du 26/2 rapporte ce mot de Hugo qu'il juge "charmant" :

comme on lui expliquait certains détails de la fête qui lui est offerte dimanche, et que l'un de ses admirateurs lui disaient avec chaleur :
-Ici, nous aurons des lauriers, là des fleurs, plus loin des couronnes d'immortelles...
-Un instant, lui aurait dit Victor Hugo, en souriant, n'allez pas si vite ! Vous auriez l'air de faire la répétition générale de mon enterrement.

De fait, avec ou sans immortelles, c'est bien d'une répétition générale qu'il s'agit et au moment fatidique, la cérémonie sera rodée, le moule des discours, des hommages et des reportages tout prêt et la foule aura pris l'habitude de piétiner, de défiler, disciplinée, sincèrement émue sans aucun doute mais d'une émotion quelque peu dirigée, trop bien dirigée…

Le phénomène médiatique

La gloire de Hugo est une chose, mais c'est prioritairement celle de la presse qu'elle sert. Il est difficile de ne pas voir, comme l'ont d'ailleurs perçu les contemporains, le quatrième pouvoir fait ici la preuve pacifique qu'il est un vrai pouvoir capable de :
1- créer l’événement
2- de le gérer
3- de le commercialiser. Cette fête, c'est un produit qu'on lance sur le marché et qui peut servir des intérêts divers - économiques, politiques, littéraires, etc. En ce sens elle est bien dérisoirement universelle et assez semblable aux expositions universelles dont on connaît le succès. Au demeurant Hugo est consentant et a fait l'éloge que l'on sait de ce type d'expositions.
4- d'en sortir renforcé à tous égards : face au gouvernement, il donne la preuve que non seulement, il fait l'opinion mais qu'il mobilise les foules grâce à une organisation qui est d'abord celle des journaux et des associations de presse. Aux nantis qui craignent les émois populaires, il donne la preuve qu'on peut les canaliser et les orienter (voir le rôle et le style des feuilles à. 5 c. ). Au peuple, qu'il peut organiser ses jeux. Variante moderne de panem et circenses, avec cette évidence que la fête, pleinement fête, fait aussi oublier que les temps sont durs, etc. Les petites filles de la bourgeoisie se déguisent en misérables (ou autres personnages de Hugo) et tout le monde se donne bonne conscience en fraternisant et en communiant dans la personne et l'œuvre d'un homme qu'on sait compatissant au sort des humbles. C'est aussi une fête de charité (cf. "La fête du Trocadéro).
Les pages triomphales des numéros du 28/2 et du 1/3 sont d'abord un "Hourrah ! nous avons gagné un pari que beaucoup croyaient perdu". La presse éblouie, se contemple dans la gloire de celui qui a toujours œuvré pour elle et pensé qu'elle en était l'un des instruments. C'était d'ailleurs explicitement le sens du banquet que la presse offrait à Hugo (cf L'Express du 7/2 "l'an dernier c'était un banquet qui réunissait la presse autour de son maître vénéré.")

La fête républicaine

Il y a d'abord la volonté gouvernementale d'annexer l'émotion populaire que suscite Hugo. Et donc de s'y associer (visite de J. Ferry, le 26, le vase de Sèvres, et l'amnistie des punitions).
Ensuite, il faut resituer la fête dans le système symbolique des fêtes républicaines qui marquent la véritable fondation de la République autour de 1880 (et insister sur sa fonction délibérément pédagogique).
D'abord la célébration du centenaire de la mort de Voltaire et de Rousseau, en 1878, auquel Hugo a participé de la façon dont on sait. à noter la référence constante à Voltaire (apothéose ou centenaire) dans la fête de Victor Hugo.
Ensuite la fête du 14 juillet 1880, date adoptée probablement sur une idée de Hugo et plus ou moins imposée par la presse de gauche (cf. le centenaire de Rousseau).
Les funérailles des grands hommes par la patrie reconnaissante devenues rituelles et organisées par le gouvernement depuis que le Second empire a compris qu'il valait mieux désamorcer de cette façon leur charge explosive quand il s'agissait d'opposants. Peu avant la fête de Victor Hugo, celles d'Auguste Blanqui.
La fête de Victor Hugo amalgame tous ces rituels et en remplit toutes les fonctions. D'où sans doute son impact.
Il y a d'abord cette évidence soulignée par Alfred Etiévant dans le Beaumarchais du 6/3 : "La République manque de fêtes" (à lire)
La fête de Victor Hugo et son succès n'ont été possibles que dans ce vide institutionnel et symbolique. C'est pourquoi il lui faut aussi récupérer les anciennes liturgies et en inventer de nouvelles.
De même pour la symbolique. Comme l'étude en serait un peu longue signalons l'importance des arbres et des fleurs qui à eux seuls syncrétisent des traditions populaires et révolutionnaires et, probablement, un symbolisme maçonnique. Il serait bon aussi de voir ce que la fête a suscité de productions "littéraires" (voir livre d'or à la M. Victor Hugo)2.

Enfin, un abondant courrier dont l'Express du 2/3 donnera de nombreux extraits, témoigne de l'impact au-delà des limites de Paris de cette fête et de la popularité de Hugo, et de tout Hugo puisque chacun, comme le faisait remarquer Fourcaud (Gaulois du 27/2, cité) y trouve son bonheur, même les Royalistes. En ce sens, il s'agissait moins du triomphe de Hugo que de cette idée de l'Universel qu'il a voulu incarner.