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HUGOEquipe de recherche "Littérature et civilisation du XIX° siècle" Retour
Les parodies de Hernani
Communication au Groupe Hugo du 10 avril 1999. Remarque: Ce texte est dépourvu de ses notes. Le texte complet peut être téléchargé aux formats MSWordPC (.doc) ou Adobe Acrobat (.pdf).
La notion de parodie est en honneur chez les romantiques—même
s’ils s’en défendent, tels Jules Janin, dans la
préface de L’âne mort et la femme guillotinée : "
si mon livre était par malheur une parodie, c’était une
parodie sérieuse, une parodie malgré moi (…)" Pour
Hugo, la parodie résultant de l’interaction du grotesque et du
sublime, prend place dans une esthétique de la synthèse, de la
complémentarité : " Car les hommes de génie, si grands
qu’ils soient, ont toujours en eux leur bête qui parodie leur
intelligence. C’est par là qu’ils touchent à
l’humanité, c’est par là qu’ils sont
dramatiques."Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas",
disait Napoléon, quand il fut convaincu d’être homme
(…)" Pourtant, en 1830, les romantiques—Hugo
principalement— sont la cible, non les auteurs, des parodies qui
déferlent sur les théâtres secondaires, de mars à
juillet. C’est qu’alors la parodie est considérée
comme un genre frivole, l’apanage d’auteurs mineurs qui sont
impuissants à créer—sauf à suivre pas à pas
l’illustre modèle dont ils se gaussent…
Pourtant, la pratique de la parodie est à l’origine aussi
canonique que l’existence des genres réputés sérieux
: comme le rappelle Bakhtine, depuis l’Antiquité, tout discours
peut engendrer un double parodique qui le travestit, le persifle, et lui inflige le correctif du rire et de la critique, le correctif de
la réalité. Au XVIII° siècle, l’existence des
privilèges envenime la satire—les comédiens de la Foire
décochant à leurs rivaux des Français force épigrammes salés, et irrévérencieuses bouffonneries. En 1830, c’est
contre Hugo, perçu comme le chef de file des camarades, que se déchaîne la vindicte journalistique et
dramatique.
La bataille d’Hernani se
déroule en février, le mois du Carnaval—que J.C. Fizaine
considère comme une répétition
générale de la Révolution.—et les escarmouches
auxquelles se livrent bataillons romantiques et arrière-garde classique
sont les prémisses des émeutes de juillet. Le soir de la
première, s’affrontent sur le terrain les tenants de la tradition
et les novateurs, partisans du libéralisme en littérature. Mais
les railleurs ont devancé l’échéance, et ils
réitèreront leurs plaisanteries au gros sel, à
l’occasion de la représentation ultérieure du drame de
Dumas, Christine, ou dans le cadre de charges plus
globales contre la nouvelle école .
D’où un corpus multiforme, qui comprend une
revue de l’année 1829, jouée au Vaudeville le 24
décembre,alors qu’Hernani n’est pas
encore né; quatre parodies d’Hernani, se succédant dans un délai d’un mois
après la bataille; en avril, une parodie de Christine multipliant les allusions au héros castillan; en juin, une machine de guerre contre les Brioches à la mode, camaraderie dans laquelle Hernani est interprété par un
enfant; à quoi il faut ajouter deux textes pamphlétaires,
commentaires de la pièce—du point de vue d’un naïf
spectateur populaire,
Fanfan le troubadour, ou
d’un lecteur particulièrement malveillant,
prétendûment infirmier de l’hospice
de la Pitié. Reste la Lettre trouvée
par Benjamin Sacrobille, chiffonnier sous le n° 47, brulôt
lancé contre la cafarderie littéraire,
émanant sans doute d’un proche de Hugo, mais souvent classé
parmi les parodies—par incompréhension de l’ironie, pourtant
insistante?—ce qui pose le problème d’une définition
rigoureuse du terme de parodie.
La plupart des critiques qui s’y sont intéressés
s’accordent sur les caractéristiques suivantes : elle récrit
un texte connu, dont elle emprunte ostensiblement la trame, et qu’elle
cite à l’occasion; elle postule un écart,
nécessairement perceptible, par rapport au modèle dont elle
altère le sens; enfin, elle opère une stylisation dudit modèle, en exhibant les
procédés, en traquant les stéréotypes. Surgissent
alors des différences d’appréciation : selon les uns
(Bakhtine et les formalistes russes), la parodie, genre populaire, est un
vecteur du dialogisme, et assure le renouvellement des formes
littéraires; pour d’autres (Barthes, Kristeva), en revanche, elle
est une parole dogmatique, castratrice.
L’étude des parodies d’Hernani et du romantisme en 1830 rend problématique
l’adhésion à l’un ou l’autre point de vue, car
les textes considérés sont ambivalents : ils colportent le
discours dominant, et s’en démarquent; ils sont normatifs et
émancipés; ils vilipendent le drame hugolien et
l’exhaussent…Reste que leur irrévérence, la relative
licence qui leur est concédée—au plus fort d’une
surveillance tatillonne de l’expression—les rendent moins
négligeables qu’on veut bien le dire.
On
verra d’abord que la parodie en 1830 n’est pas une création
originale, mais un genre parasite, dont l’ambition est de
décrire—de récrire—son modèle, en le
critiquant; puis qu’on a affaire à une littérature de
l’entre-deux , tournée vers le passé, mais miroir de
l’actualité, et de la dérision
généralisée, qui renvoie dos à dos perruques et
perruquiers; enfin qu’elle secoue pour son propre compte le joug de la
censure, tout en abondant officiellement dans son sens, qu’elle aggrave sa
cible, et la rend, au bout du compte, plus turbulente. *
A lire les
parodies d’Hernani, on ne peut
qu’être frappé par la faible inventivité
déployée par leurs auteurs, ce qui est inhérent au genre,
certes, mais aussi emblématique du théâtre de
l’année 1830, théâtre du déjà dit et de
la production en série. En effet, la parodie est inféodée
à son modèle, et minée par les poncifs du genre.
D’emblée, le titre, s’il affiche
l’emprunt, désigne aussi l’écart. La première
pièce jouée, le 12 mars, sur le théâtre de la Porte
Saint-Martin, s’intitule N,i,Ni,ou le danger des
castilles : les castilles, au sens de
"démêlés", "querelles" rappellent l’Honneur castillan, moyennant un jeu de mots.
Quant au patronyme, il était orthographié Henini dans le manuscrit, ce qui ajoutait la ressemblance
écrite à la ressemblance sonore, mais prêtait moins à
rire. N,i,Ni atteste la recherche du calembour, et
dévalorise le héros éponyme par la négation, comme
le fait également Oh! qu’nenni, source
inépuisable de subtils jeux de mots, dont voici un exemple,
renouvelé d’Homère :
JOSÉPHINE
: (…) On frappe encore. Qui est
là?
OH! QU’NENNI : C’est moi.
JOSÉPHINE : Qui, vous? dites votre
nom.
OH! QU’NENNI : Oh! qu’nenni.
BLAGUINOS : Méfiez-vous, il ne veut pas se
nommer.
JOSÉPHINE : Mais, si, il se nomme.
BLAGUINOS
: Il dit : Oh! qu’nenni .
JOSÉPHINE, à part : C’est l’autre, à
c’t’heure…Qu’est-ce qu’il va dire?
Le sous-titre, Le mirliton
fatal, est tout aussi dépréciatif, insinuant que le drame
hugolien est rimé en vers de mirliton… L’auteur d’ Harnali, ou la contrainte par cor, jouée plus
tardivement , ne veut pas être en reste d’esprit : outre le jeu sur
les homonymes cor/corps, le titre contient une allusion au nom de l’acteur
qui incarne le personnage sur la scène du Vaudeville, à savoir
Arnal. Là encore, l’étude du manuscrit n’est pas sans
intérêt : la graphie initiale étant Arnali , on constate que le repentir va dans le sens de
l’asservissement à l’objet imité. Ces trois titres
vérifient parfaitement la remarque de J.P. Davoine, dans son étude
de la parodie par Scribe de Lucrèce Borgia
:
" Un titre canonique de parodie ne peut se lire de
façon autonome , il doit faire référence soit à la
forme du titre, soit au contenu du modèle
parodié, soit aux comédiens qui en ont créé les
rôles. "
C’est le
théâtre des Variétés qui affiche le titre le plus
sobre : Hernani. Le manque d’autonomie est
alors poussé jusqu’au plagiat, suite à des tractations avec
la censure qui a refusé le titre primitif Les
nouvelles Folies d’Espagne ou l’invasion des
Goths—même amendé ultérieurement en Hernani, imité du Goth—probablement en
raison du renvoi trop direct à Hugo.
La même servilité affecte la structure des
parodies.L’analyse de J.P. Davoine :
"
L’auteur de parodie se montre incapable d’imaginer une intrigue
différente, il reste dominé par celle du modèle qu’il
se contente de travestir. "
reformule
d’un ton plus acerbe celle qu’inspire aux censeurs de 1830 la pièce du Vaudeville :
" Les auteurs de cette pièce n’ont pas fait une grande
dépense d’imagination. Arnali est un calque du drame de M. hugo. La
division des actes est la même, ainsi que l’ordonnance des
scènes. "
De fait, la structure en cinq
actes est importée jusque sur la scène de la Gaîté,
dont les ambitions sont ordinairement plus modestes. En outre, les initiatives
du parodiste, relativement au contenu des scènes, à leur
disposition, par leur rareté font sens. Curieusement, c’est dans la
pièce des Variétés, qui ne rebaptise pas les protagonistes
et conserve leur statut, que le modèle est le plus librement
interprété. Ainsi, l’acte IV, tout politique dans le drame
hugolien, est-il repensé : l’action n’est pas montrée
aux spectateurs, mais plutôt décrite et sarcastiquement
commentée, au cours d’une conversation animée entre
plusieurs sapeurs-pompiers, dans le vestibule du
Théâtre-Français.Dans un langage familier, dont
l’incorrection est complaisamment exhibée, un sapeur résume,
à l’intention de ses collègues, le contenu du
quatrième acte. Voici par exemple comment est évoquée
l’irruption des conjurés :
2° sapeur
(…) v’là qu’il entre dans le sépulcre, mais y
paraît qu’il avait peur des revenants, car y n’osait pas
s’y fier. Pour lors arrive à point nommé une douzaine de
conspirateurs qui disent comm’ça : " Faut
l’expédier! " et tous jurent, comme à la
Gaîté, dans un mélodrame ben noir, puis mettent leurs noms
dans une boîte, et, ce qui va vous étonner, j’en suis
sûr c’est que c’est le nom du malin de la pièce qui
sort du sac.
1er sapeur
Voyez-vous
ça!
2° sapeur
Tout à
coup on entend le canon des Invalides, et v’là que le sournois
qu’était dans l’sépulcre ouvre la porte et dit aux
autres : " Ne parlez pas si haut, parce que ça m’incommode, vu
que j’suis empereur! (…)
Toutefois,
des variations aussi importantes par rapport à l’hypotexte sont
exceptionnelles; en règle générale, le parodiste lui reste
assujetti. Reproduire la structure de l’objet parodié, c’est
donc se conformer à un protocole; c’est combler les attentes du
spectateur, venu découvrir ou revoir Hernani
passé au crible de la satire . La parodie est un genre parasite, dont la
réussite ne présuppose pas une fougueuse créativité,
mais l’exploitation d’un matériau préexistant, jamais
évincé. Comme le formule Ruth Amossy,
" Dans la parodie, un parodiant (P2) réitère un modèle
connu (P1). P1 doit transparaître à
travers P2 (…) "
D’une
parodie l’autre, sévit également la rage du
duplicata—ce qui est dû en partie à la pratique de la
collaboration : ainsi Carmouche, co-auteur de N,i,Ni, l’est-il aussi de Oh!
qu’nenni, jouée quatre jours plus tard. La confrontation des
manuscrits révèle que tel bon mot, supprimé par la censure,
resurgit sournoisement, fondu dans un autre texte. Mais cette explication ne
saurait suffire à rendre compte d’obsédants lieux-communs :
dans trois parodies d’Hernani , le vieillard stupide porte le nom de Dégommé; les conspirateurs songent à tirer au doigt mouillé pour désigner celui qui
frappera; et les nouveaux époux épris de chansons réclament
à tour de rôle d’entendre La
Colonne ; quant à la scène des portraits, raccourcie mais
jamais éludée par les parodistes, elle est volontiers
assimilée à une parade, dans le salon Curtius; j’en passe, et des meilleurs…
Selon le critique Gustave
Lanson, la pauvreté de leurs idées de
théâtre s’ajouterait à cette propension des
parodistes à colporter le déjà-dit, le
déjà-entendu :
" (…) on n’y trouve que l’esprit de mots,
l’esprit analytique qui indique et critique l’idée pour
l’intelligence; des épigrammes et des couplets, voilà le
fort des auteurs : ce sont des journalistes et des chansonniers. S’il y a
pourtant un genre où il fallait surtout de la verve imaginative, si
grosse qu’elle fût, le sens des effets matériels et
scéniques, fût-ce au détriment de l’idée et du
style, c’est certes ce comique de foire. Hé bien! là comme
ailleurs le théâtre meurt d’un excès de
littérature. "
Cette
particularité négative est attestée par la connexité
des critiques formulées dans les parodies dramatiques, dans les pamphlets
et dans la presse. Ainsi dans Le Corsaire , parmi
tant d’autres griefs, sont brocardés certains propos
répétitifs : Hernani déteste don
Carlos; et il lui répète dix fois de suite : Je te hais, et
des circonstances peu crédibles :
" (…) le personnage principal, l’empereur, est mis tout
à coup en dehors de l’action, don Gomès, le loyal, devient
assassin; Hernani, le rude brigand devient efféminé; et ces choses
se passent sans que le cœur en comprenne une seule fois le motif.
"
Or, voici comment N,i,Ni s’adresse
à don Pathos qui a tenté de "lui
dénicher sa poule " :
N,I,NI
Du fin fond de mon cœur, je t’haïs! je
t’haïs!
Je
t’haïs! je t’haïs!…
DON PATHOS, reculant jusqu’à
l’avant-scène,
C’est bon, je t’ai compris (…)
Quant aux conversions psychologiques jugées trop
hâtives, elles font la joie de Fanfan :
Hernani qui sur le roi
Brûlait d’assouvir sa haine,
Maint’nant qu’il le peut sans peine
Ne l’veut pus, je n’sais pourquoi.
et
des parodistes :
HARNALI, gaiement, et d’un air surpris.
Tiens!
c’est particulier, ma haine qui s’en va.
QUASIFOL
Quoi!
ton affreux courroux, ta colère funeste?…
HARNALI
Je
viens de les quitter, comme on quitte une veste (…)
Ces rapprochements font ressortir le caractère illustratif de la parodie, qui véhicule les critiques lues ou entendues au moyen d’une forme dramatique triviale, soutenue par un comique de mots. Telle est du moins l’impression que peut en retirer un lecteur d’aujourd’hui, privé du piment qu’ajoutent à la représentation mimiques, jeux de scène, et allusions transparentes. Ainsi l’"épigramme à coups d’archet " que constitue l’air de "la Dame Blanche : Je n’y puis rien comprendre ", joué avant le lever de rideau, réjouit-elle les spectateurs de N,i,Ni en 1830, non les lecteurs de la pièce imprimée, où cette astuce n’est pas mentionnée. On verra tout à l’heure si les procédés mis en œuvre pour enfoncer Hugo font appel à la mise en scène.
Ce qui
concourt, enfin, à faire de la parodie dramatique un genre peu novateur,
c’est la rémanence, dans les textes de 1830, de poncifs
légués par les œuvres antérieures—ce que note
le journaliste du Sylphe :
"Depuis que je vois des
parodies, et il y a déjà long-temps que j’en ai vu pour la
première fois, je m’étonne qu’on n’ait pas
cherché à leur donner une forme nouvelle, c’est toujours la
même chose (…) je suis
fâché que la parodie soit restée stationnaire. Il est vrai
que ce genre d’ouvrage exige tant de promptitude, que l’auteur
n’a jamais le temps d’être original et de trouver du neuf
(…) "
Il semble même que certaines
railleries visant Hernani s’inscrivent dans le
droit fil des plaisanteries, fréquentes au XVIII° siècle, sur
le caractère invraisemblable ou artificiel des textes ressortissant aux
genres nobles. Du reste, le fait que le drame romantique serve de cible
privilégiée aux attaques des parodistes ne signifie-t-il pas
qu’il a bel et bien supplanté la tragédie, forme
obsolète, qui ne remplit même plus les caisses du
Théâtre-Français?
A l’instar de
l’opéra ou de la tragédie, Hernani
choque avant tout par ses invraisemblances supposées.Georges Lote
voit dans l’enchaînement illogique des péripéties
qui "
se
succèdent en cascade, et dans un mouvement endiablé " une
caractéristique du mélodrame, genre sous lequel il subsume le
drame de Hugo :
" Les protagonistes entrent souvent en scène ou
s’éloignent sans aucune raison plausible, et même souvent en
dehors de toute vraisemblance. (…) Il est
permis de s’étonner d’un système dramatique qui
élève l’impréparation à la hauteur d’un
principe, et qui, à chaque instant, met le spectateur en présence
d’un fait brutal que rien ne lui laissait prévoir. (…) Ainsi procède le mélodrame. "
C’est en tout cas un point sur lequel ironise
volontiers Fanfan, étonné de la
providentielle vacuité de l’armoire dans laquelle se dissimule le
roi, au début de la pièce, ou de la facilité avec laquelle
Dona Sol s’esquive nuitamment, au début de l’acte II :
En la voyant, je m’suis dit :
Pour sortir ainsi la nuit,
Au portier zil faut croire
Qu’elle aura donné pour boire.
Plus
sarcastique encore est l’infirmier de l’hospice de la Pitié,
qui rejette en bloc les composantes de l’acte III (dévoilement
subit de son identité par Hernani, bonhomie de don Ruy qui le laisse en
tête à tête avec sa fiancée), sauf une :
HERNANI, examinant le coffret.
Sans doute tout est vrai, tout est bon, tout est beau.
Ici l’invraisemblance cesse, et nul chef de
voleurs, dans l’exercice de ses fonctions, ne pourrait parler plus
naturellement.
L’invraisemblance est le
principal aliment de la verve parodique. "Pourquoi?" est la question lancinante que pose N,i,Ni :
QUASIFOL
Mais,
dis-moi, cher amant, pourquoi cet incendie?
N,I,NI
Pour
réchauffer la scène, et qu’elle soit finie.
Harnali souligne à
l’envi le caractère immotivé des actions :
HARNALI,
étendu.
Moi je suis mort depuis près d’un quart d’heure.
(Changeant de ton, et toujours
les yeux fermés.)
Dis-moi
donc, Quasifol, c’est bien particulier,
Tu
croquas la première, et je meurs le premier…
(Avec emphase.)
C’est un plaisant contraste à ravir la pensée!
Autre angle
d’attaque : la pauvreté du sujet, qui conduirait à
réitérer de pauvres stratagèmes. Dieu! le Roi!, s’exclame don Gomez aux Variétés, cache-toi, jouons encore à cache-cache,
c’est un joli jeu, Au Vaudeville, le héros,
ulcéré d’être tenu pour celui qui cire [les] bottes du roi , souligne que la
résolution de leur conflit est artificiellement différé :
HARNALI
Dans la
passe où je suis, il serait mieux peut-être
D’attendre mon rival, de me faire connaître…
Oui,
mais nos démélés (sic) s’éclairciraient trop tôt;
Allonger la courroie est peut-être un défaut;
Mais il
nous faut aller jusqu’à la catastrophe,
Et pour
arriver là nous avons peu d’étoffe (…)
Dans le
même esprit, pamphlétaires et parodistes incriminent la
construction du drame hugolien, dont le dernier acte est jugé
superfétatoire. L’infirmier de l’hospice de la Pitié
met en exergue à son commentaire de l’acte V cette constatation:
J’étais arrivé à la page 123, et je croyais bien
avoir fini; je n’en étais pas trop fâché. Voilà
que je tourne machinalement le feuillet, et que je lis : Acte cinquième.
Je présume que ce cinquième acte est en l’honneur de
Charles-Quint , ou Cinquième (…)
Quant à Fanfan le troubadour, qui sans
son voisin aurait prématurément quitté sa place, il suppose
que
L’auteur s’est dit, dans sa sagesse :
Tout doit s’compenser ici-bas;
Gnia deux dénoûmens (sic) dans ma pièce;
C’est pour celles qui n’en ont pas.(bis)
Du coup, dans plusieurs parodies, un faux signal de départ est
donné, à l’issue de la grande réconciliation de
l’acte IV. Dans Oh! qu’nenni ou le Mirliton
fatal, après les embrassades du contrebandier amnistié et du
commis à cheval magnanime, à la mise en garde suivante :
Alors,
prévenez donc! par une erreur funeste,
Le
public s’en irait sans demander son reste.,
le père Sournois rétorque
doctement :
Mais
c’est là le plus beau, c’est là
l’indéfini,
Lorsque
tout est fini, que rien ne soit fini.
A la
Porte-Saint-Martin, le même grief touchant à la structure de la
pièce trouve sa traduction scénique dans l’entrée en
scène d’un régisseur, vêtu de
noir, lequel, après les trois saluts d’usage, s’adresse
au public médusé :
MESSIEURS,
L’Administration a l’honneur de prier le
Public de vouloir bien rester à sa place. On pourrait croire que la
pièce est finie; mais avec un instant de préparation, on aura l’honneur de vous donner le second et le
seul dénouement de l’ouvrage.
Cette
annonce réjouissante ne peut-elle être tenue pour l’une de
ces idées de théâtre —dont
Lanson déplore la parcimonie—constituant de
la critique en action?
Mais
c’est surtout le langage, perçu comme un prétentieux
galimatias, qui est la pierre d’achoppement pour les classiques et, plus
largement, pour le public du Théâtre-Français. Fanfan le troubadour traduit la
déconvenue des spectateurs accoutumés au ronronnement de
l’alexandrin :
Dans un’tirade ous qu’il dév’loppe
Tout son pompeux galimatias,
La bell’chos’, dit-il, que l’Europe!
Deux homm’en haut!…les aut’en bas!…
Pati pata
Enfin voila (sic)…
C’est d’un tragique à fair’pouffer de rire.
D’ailleurs les distorsions que Hugo fait subir au
vers classique le rendraient méconnaissable au point de l’assimiler
à de la prose. Aussi Le
Corsairerecommande-t-il :
"Surtout n’ayons plus que deux langages
scéniques : de la prose ou des vers; l’accouplement de ces deux
idiômes (sic) ne peut engendrer que des mulets
en littérature. "
De son
côté, le journal La Pandore
colporte—s’il ne la forge de toutes pièces—
l’anecdote de ce "bon bourgeois de
province ", désireux de lire le
texte d’Hernani, après avoir
assisté la veille à une représentation, et fort
étonné que la pièce imprimée " soit tout entière en vers alexandrins car, dit-il, l’Hernani des Français est moitié en
prose et moitié en vers. "Je ne veux
point de votre traduction, aurait-il conclu, c’est l’original qu’il me faut". "
Il arrive que les personnages prennent en charge la
condamnation du langage : dans Oh! qu’nenni,
l’héroïne Belle-Sole, lasse d’entendre rimer son brigand, lui intime l’ordre de se taire :
BELLE-SOLE
Assez! assez!…c’est bien.
Voilà des chiens de vers auxquels on n’entend rien.
Dans N,i,Ni, le roi, converti
en marchand de blanc d’Espagne, est
dénommé don Pathos; le titre de chef
des Dévorants lui sera décerné par le grand vitrier de Bohême, qui vient
pour tous les vers brisés. La versification n’est pas seule
visée, le français parléest aussi fantaisiste que l’ortographe (sic) de M.
Marle : dans Les Brioches à la mode, un enfant habillé comme Hernani, à peine
sorti d’un gros œuf, s’exprime par énigmes et affirme
: Je suis une charade.
HERNANI
Mon
premier est ce que chaque jour on respire,
Mon
second est ce que la beauté doit te dire,
Et mon
tout est ce que tout camarade admire.
SCOTT
C’est tarte à la crême (sic) ou
macaroni.
HERNANI
Eh non! imbécille!
c’est Hernani. Qu’est-ce que tu respires? de l’air.
Qu’est-ce que te répond une femme à qui tu demandes un
baiser? nani.
Non contents
de recenser les points faibles d’Hernani, les
parodistes mettent en œuvre une série de procédés
visant à ridiculiser les personnages, à amalgamer le drame au
mélodrame, et à gauchir l’entreprise
d’émancipation des formes littéraires dont Hugo est le fer
de lance.
Tout d’abord,
conformément aux lois du genre, la transposition de l’intrigue
passe par l’abaissement de la condition sociale. C’est avec un
certain agacement que le journaliste du Sylphe le
note :
"Avons-nous un chef-d’œuvre?
aussitôt les parodistes s’en emparent; ils se contentent de
rabaisser la condition des personnages; d’un roi ils font un gros fermier
ou un riche négociant; ils transforment les princesses en grisettes ou en
femmes de chambre (…) "
On voit que la
profanation des genres nobles implique le choix systématique
d’autres acteurs sociaux, à l’exclusion des
aristocrates—non l’immixtion mortifère de personnages
populaires dans les sphères les plus élevées que l’on
observe dans le théâtre de Hugo, dont l’esthétique
repose sur la partition en deux espaces antagonistes. Cela étant, dans
les parodies d’Hernani , le milieu où
évolue l’action est une micro-société qui reproduit
une hiérarchie, et fait s’affronter les "richards" et les
démunis, les détenteurs de l’autorité et ceux qui la
subissent. L’empereur, dans N,i,Ni, se mue en
chef des Dévorants, juché au sommet d’un grand échafaudage, tandis que
"Le peuple des gavots, en bas, crie et
s’émeut… " M. de
Lauzanne, l’auteur d’Harnali,
préfère le milieu du théâtre, où entrent en
conflit contrôleurs et marchands de billets de contrebande; Charlot, le
chef d’un contrôle, promu régisseur, porte plus haut son
ambition (jusqu’au poste de directeur) et espère se retrouver un
jour
En haut de la spirale… (ou du tire-bouchon,
Car la forme est la même), et de ce point de mire,
Voir les nombreux sujets de [son] puissant empire.
Oh! qu’nenni opte pour un
règlement de comptes entre le héros contrebandier et Blaguinos,
commis de la barrière; après avoir maté la révolte,
assisté de ses petits rats de cave, ce dernier se montre clément :
(…) tu épouseras ta maîtresse que j’ai
depuis hier au soir, mais que je te rendrai ce matin. Tu auras une bonne place,
tu cesseras de faire la contrebande, et tu rentreras dans la
société dont tu es appelé à faire l’un des
plus beaux ornemens (sic).
La pièce des
Variétés est la seule à laisser à don Carlos le
statut de Majesté, comme l’atteste ce dialogue, situé peu
après la découverte par don Gomez de deux galants chez sa
nièce :
DON
GOMEZ (…) : qui êtes-vous, jeune
homme?
DON
CARLOS, laissant tomber son manteau : Roi
d’Espagne, pour vous servir.
DON
GOMEZ : Eh! bon Dieu, Sire, que venez-vous faire
chez votre indigne sujet et chez votre sujette plus indigne encore? (Il montre
le poing à Silvia)
DON
CARLOS , fièrement : Ayant eu besoin de
vous consulter sur la politique, j’ai daigné venir moi-même;
et trouvant la porte fermée, j’ai tout naturellement introduit ma
Majesté par la fenêtre, et, en vous attendant, je consultais votre
intéressante nièce.
Ce faisant, elle
déroge à la règle de la transposition parodique, qui
prescrit de ravaler les grands personnages à un rang social
inférieur avant de les exposer aux quolibets. Est-ce à cause de
cette façon trop directe de procéder, mal déguisée
par le prétexte d’improvisation théâtrale, que
l’échec de cette parodie, pourtant servie par d’excellents
comiques de l’époque, fut aussi cuisant? Pour passer la rampe des
théâtres secondaires, les héros de drame doivent donc
régresser socialement.
Comme
l’a fait apparaître l’exemple des Brioches à la mode, où Hernani est joué par un acteur âgé de huit à dix ans, les
parodies multiplient les accusations d’infantilisme pour réduire la
stature du héros castillan : Tu n’es
qu’un mauvais garnement, un méchant gamin, déclare
Blaguinos à Oh! qu’nenni; et c’est un
petit cor de chasse d’enfant que tend Harnali à
Dégommé Comilva . Quant au vieillard
stupide, passé au laminoir de la réécriture parodique,
il est dépossédé de tout ce qui faisait sa grandeur dans le
drame de Hugo—sa vieille loyauté, son
sens de l’honneur et de l’hospitalité, son caractère
tragique de spectre messager de la mort— et
constamment abreuvé d’injures : Vieux
cornichon! (…) quadruple jobard! hurle
Harnali, à peine surgi de sa cachette; Ganache!
vieille bête! s’époumonne N,i,Ni, dans la même
circonstance. L’héroïne n’échappe pas plus
à la raillerie : l’infirmier de l’hospice se montre sans
pitié, lorsqu’il commente ses répliques :
DONA
SOL
Je me brise aisément…Je tombe à vos genoux.
Si vous êtes sujette
à vous briser, tâchez de ne pas tomber si souvent aux genoux de
tout le monde.
Aux Variétés, elle est
particulièrement malmenée, sacrant comme un troupier, et
professant un goût pervers pour les échafauds et les cadavres :
SILVIA (…) je voudrais te suivre jusque
sur l’échafaud; vrai, tu ne sais pas combien de fois j’ai
désiré te voir pendu…(…)
HERNANI Allons, mon infante, parle-moi
d’amour, dis-moi quelque douceur.
SILVIA, flairant vivement (…) Dieu! que ça sent bon!
HERNANI Qu’est-ce que ça sent?
SILVIA
Je sens…je sens…une odeur de tombe,
un parfum de cadavres…oh! quel ravissement!
Il est vrai que le terme d’"échafaud" est
omniprésent, dans Hernani, où il prend
sens en fonction de l’histoire personnelle et familiale du proscrit; mais
assené de manière répétitive et en dehors de toute
motivation :
SILVIA,
bas à Hernani Je
t’attends ce soir à minuit sous le balcon, nous causerons lune,
cadavres et échafaud.,
il devient un
procédé mécanique, qui traduit l’idée fixe du
personnage féminin.
Les
parodistes procèdent de surcroît à une typisation des
personnages, dont les propos sont stylisés : ainsi don Ruy devient-il le
parangon du barbon jaloux, et un traître à qui sont
prêtés un double langage et une attitude dissimulatrice, tout
à fait caractéristiques de ce personnage du mélodrame :
DÉGOMMÉ : (…) Mes enfans
(sic), soyez heureux si vous pouvez, c’est tout ce
que je désire (A part) Jusqu’à ce que je vous enfonce dans
le troisième dessous.(…)
et, à
la fin de la scène :
Allons, jeunes
époux, amusez-vous, trémoussez-vous; je ne vous dis pas adieu. (A
part) Oh! qu’nenni, tu me reverras.
De fait, la parenté du
drame hugolien avec le mélodrame est outrancièrement
soulignée par les parodistes. Comme le suggère J.P. Davoine,
" il
s’agit de donner une vision déformée de l’œuvre
: les drames "modernes" ne seraient que la reprise des vieux
mélodrames rénovés à l’aide de quelques
artifices rhétoriques sans cesse repris. "
La substance mélodramatique d’Hernani a souvent été constatée : les cachettes
(armoire, portrait), les mouvements de foule, les scènes nocturnes dans
des caveaux voûtés, le déguisement, la mémoire du
père, la clémence du puissant qui dénoue heureusement
l’intrigue politique, sont autant de thèmes qui émaillent le
répertoire de Caigniez ou de Pixérécourt.Mais leur
résurgence dans l’œuvre de Hugo ne laisse pas
d’indisposer pamphlétaires et parodistes, qui relèvent
l’incongruité de cet arsenal mélodramatique sur la
scène des Français. Dans la pièce des
Variétés, on peut relever à diverses reprises une gestuelle
et une phraséologie connotant l’esthétique du
mélodrame :
SILVIA : Dieu, qu’entends-je? C’est
mon tuteur. (Levant les mains au ciel.) Grand Dieu, quelle imprudence!
Cette attitude démonstrative, en
général prêtée à Silvia, ne lui est pourtant
pas exclusivement réservée, ce qui aboutit à estomper les
contours des individus. En effet don Carlos, surpris par le bandit volant au
secours de sa dame, a une réaction similaire :
DON
CARLOS, levant les yeux au ciel. Dieu, quelle
imprudence!
Plus loin, c’est au tour de don
Gomez, lorsqu’il apprend qu’il a un rival en la personne du roi :
DON
GOMEZ : Il l’aime? (Levant les bras.)
Grands dieux, quelle imprudence!
On peut donc se
demander si la parole des personnages n’est pas guettée par la
stéréotypie, et si la circulation des signes de l’un
à l’autre ne leur fait pas courir le risque de
l’indifférenciation.
Ce risque est accru
par le manque de crédibilité de caractères ignorant la
maturation : face à Blaguinos, puis à Belle-Sole, Oh!
qu’nenni revendique son inconsistance :
BLAGUINOS Encore ce paltoquet! Ah! ça,
voyons! Allez-vous recommencer la scène de tout à
l’heure?…
OH!
QU’NENNI Pourquoi pas? D’abord avec
moi, toujours la même chose pour changer.(…)
BELLE
SOLE, entrant. Te voilà, mon
ange?…qu’est-ce que tu viens me dire?…
OH!
QU’NENNI Toujours la même chanson :
te dire que je t’aime, que je t’adore.
D’autres lieux communs du discours parodique visent à
disqualifier les personnages en favorisant le quiproquo sur leur
identité. Les scènes de reconnaissance donnent lieu à
d’absurdes dialogues, où la fonction phatique du langage confine au
psittacisme :
OH!
QU’NENNI Ciel! la voilà!
BELLE-SOLE C’est toi!
OH!
QU’NENNI C’est moi!
BELLE
SOLE C’est lui!
OH!
QU’NENNI C’est nous!
JOSÉPHINE C’est eux!
Ultime
procédé mis en œuvre par les parodistes : la constante
mésalliance de registres de langue, afin de schématiser et donc de
railler l’alliance du grotesque et du sublime, dans le drame romantique.
Là encore, la parodie se fait le miroir simplificateur et
déformant de l’entreprise théorisée dans la Préface de Cromwell. L’intégration
de moments comiques (tels que le dialogue avec la duègne, les
plaisanteries auxquelles est en butte le vieux duc) dans une trame
d’actions tragiques trouve sa bouffonne traduction dans la dernière
scène d’Harnali (mort des amants,
suivie de leur résurrection), dans laquelle "tragique" et "héroïque" riment avec "colique":
HARNALI
Quasifol! que fais-tu? quels projets sont les tiens?
QUASIFOL
Je veux croquer aussi la boulette tragique.
HARNALI
Mais tu vas te donner une affreuse colique. (…)
HARNALI
A mon tour, à présent, la boulette!…O poison!
Toi qui causes ma mort!…Tiens! mais c’est assez bon
A manger. Dis donc, ô ma maîtresse héroïque!
Cela commence-t-il? Sens-tu quelque colique?
La
pièce des Variétés atteste de même la
prédilection de son auteur pour le mélange des registres. La
scène finale y est aussi placée sous les auspices de la dysenterie
: les héros s’entretiennent de leurs entrailles, les didascalies
prescrivent des contorsions—ce qui n’exclut pas un rappel, bien
dérisoire en pareil cas, des convenances chères aux classiques :
HERNANI Tiens, ce serait indécent de
mourir ici; allons mourir ailleurs…
ni
l’étonnante irruption d’un alexandrin fourvoyé dans
toute cette prose :
HERNANI, prenant la fiole. Allons, du courage;
une, deux, trois; avalé! (Il crache)
Dieux, je ne croyais pas que ce fût si amer!
L’amalgame des registres se combine avec l’insertion de vers
littéralement cités dans une prose triviale qui les
dépoétise et les rend dissonants, ou avec des variations sur des
vers de Hugo, dont est outrageusement accentué le caractère
répétitif. De ce point de vue, le monologue de don Carlos, avec
ses pauses méditatives, le rythme dansant que lui impriment ses doutes,
ses élans, est une mine pour les parodistes. Les vers 1512-13 :
Quelque chose me dit : Tu l’auras!—Je l’aurai.—
Si je l’avais!… (…)
sont ainsi reformulés :
CHARLOT
Tu l’auras!…je l’aurai?…Non, je ne l’aurai
pas.
Tu l’auras, je te dis…Laissez-moi donc tranquille;
Non! je ne l’aurai pas; mais pourtant, c’est facile…
Si je l’avais!…Croit-on que je l’aie?…Il faut
voir.
RICARDO
Quand donc finira-t-il avec son verbe avoir ?
Il ressort à l’évidence de tout ceci que le style de Hugo a
surpris et choqué les spectateurs de l’époque, comme le font
du reste apparaître tous les récits de la fameuse bataille. Mais il
faut bien voir que les attaques dont il est l’objet ont une autre origine,
à savoir un malentendu sur la notion de grotesque, telle que la
conçoit Hugo. Ce que manifestent en effet les parodies d’Hernani, lorsqu’elles s’en prennent aux
personnages ou au langage, c’est l’incompréhension du
grotesque, entendu comme la libération par le rire d’une souffrance
tragique, comme une posture existentielle de l’homme qui découvre
sa dualité. Les parodistes ne privilégient qu’un seul des
deux aspects des êtres et des choses, là où Hugo, dans son
effort pour appréhender la totalité, maintient la tension. Imbus
de respect pour les catégories esthétiques existantes, ils
suppriment l’oscillation entre les deux pôles du beau et du laid, du
rire et de la mort. Non par étroitesse d’esprit, car la
liberté de leurs propos attesterait, s’il est besoin, qu’ils
ne sont pas si racornis, mais par refus de penser la fusion, et surtout de
l’ériger en principe de création. C’est pourquoi ils
n’admettent pas qu’un noble et généreux vieillard
puisse être dans le même temps stupide et cruel , ni que le galant
roi caché dans l’armoire à l’acte I soit aussi celui
qui médite sur l’évanescence des grandeurs humaines, au
regard de la mort, dans le tombeau de Charlemagne.
Ainsi le grotesque hugolien
est-il dénaturé , dégradé en burlesque dans les
parodies. On peut ici reprendre l’intéressante distinction que fait
Myriam Roman entre ces deux notions, à propos des romans de Hugo.
Après avoir noté les implications ontologiques du grotesque, elle
fait observer que les personnages burlesques sont d’incorrigibles bavards,
à la différence des grotesques, peu loquaces.Or, les héros
de parodies sont prolixes, ils l’avouent sans difficulté :
N,I,NI, la [Parasol] ramenant sur le devant du théâtre
Il faut que je te dise encore une tirade…
Me voici, me voilà…Serre-moi dans tes bras,
Je parle et parlerai plus que tu ne voudras.
De la
sorte, sont discrédités et tenus pour insignifiant caquetage les
considérations politiques, ainsi que les transports lyriques—soit
deux éléments concourant au sublime, chez Hugo.
Je pourrais parler comme ça pendant deux
heures encore… constate don Pathos, en tirant sa montre, à
l’issue du grand monologue de l’acte IV, mais il ne me répondrait pas…ça deviendrait
fatigant…et ça n’en serait pas plus clair… Qu’une femme astronome, est un être
embêtant! s’exclame Harnali, frappant du
pied et s’éloignant brusquement de Quasifol, que les
étoiles et la lune rendent élégiaque.
Dans la même étude, M. Roman définit le personnage
burlesque comme un être sans
ambiguïté , par opposition au grotesque, être
déchiré, oxymorique :
"Au contraste simple qui définit le burlesque (noble mais bas), le
grotesque ajoute une relation causale (noble parce que bas). "
La vulgarité systématique des héros de
parodie (l’héroïne éventée et quasi-folle, la
ganache de tuteur, quadruplement jobard) les cantonne dans le domaine du
burlesque.
Il serait pourtant imprudent de conclure que leur incompréhension du
grotesque hugolien range les parodistes parmi les partisans inconditionnels du
classicisme. *
En
réalité, la parodie est un genre plus retors : d’abord, tout
en se réclamant de la tradition, elle sollicite la connivence des
spectateurs par de multiples allusions à l’actualité. De
surcroît, les traits qu’elle décoche, non seulement à
l’auteur d’Hernani, mais en même temps à la camaraderie
romantique ne sont nullement incompatibles avec une représentation peu
flatteuse de l’arrière-garde classique. Au bout du compte, la
parodie dramatique est un jeu de massacre généralisé, qui
n’hésite pas à pratiquer l’autodérision, ni
à mettre en péril l’illusion théâtrale.
Tout commence
par un paradoxe : la parodie, elle-même imitation d’une œuvre
préexistante, et ouvertement héritière d’une
tradition littéraire, traque l’imitation chez les romantiques,
à qui elles dénient toute capacité de créer du
nouveau.
Ainsi, dans
Tristine, La Calembredaine vient-il devant la reine improviser des vers sus d’avance car, dit-il : Nous et nos camarades,
Nous sommes, comme on sait, novateurs rétrogrades (…)
Les adversaires de Hugo lui imputent une imitation servile
du passé. Au moment de la parution d’Hernani, dans sa revue des livres nouveaux, le rédacteur de La Gazette littéraire qualifie le monologue de
don Carlos de
"macédoine bizarre de lieux communs, où des pensées
empruntées à la bible, à Shakespeare, à quelques
odes de M. Hugo lui-même , sont revêtues d’un style incorrect
et inharmonieux à plaisir. "
Les
parodistes ne sont pas en reste; M. de Lauzanne insinue que la cachette dans
l’armoire, au premier acte d’Hernani,
n’est pas une invention de l’auteur :
CHARLOT
Jamais on n’y songea…oui, c’est un nouveau tour.
Mme
JOSEPH
Renouvelé des Grecs, et de Monsieur Vautour.
Dans N,i,Ni, don Pathos s’apprête
à proférer Un petit monologue, à
l’instar de Shakespeare, auquel la scène finale se
réfère à nouveau :
N,I,NI
Mourons comme Juliette et comme Roméo.
(Il boit.)
Ah! dieux que c’est mauvais!
DÉGOMMÉ
C’est moitié rhum et eau…
En
revanche, les parodistes prêtent à Hugo une aversion pour Racine,
qui passe pour le contre-modèle des romantiques, depuis le manifeste de
Stendhal, Racine et Shakespeare. C’est ce que
met en évidence ce bref échange, dans la pièce des
Variétés :
DON
CARLOS
Le monstre, il m’assassine!
HERNANI
Je t’assassine, en quoi?
DON
CARLOS
Par des vers de Racine.
L’exécration
de Racine par les camarades les conduit, dans Les Brioches à la mode, à danser la ronde
du sabbat autour de son buste, en chantant :
CHŒUR
(…)
Que tout soit renversé!
Que tout soit remplacé!
A bas le temps passé!
Racine est enfoncé!
Par conséquent
Hugo ne parviendrait pas à se défaire de l’emprise du
passé, soit qu’il imite Shakespeare, soit qu’il veuille
prendre le contre-pied de Racine.
Or, les
parodistes sont eux-mêmes redevables à une tradition comique. Le souvenir de Beaumarchais est explicite dans la
pièce des Variétés, lorsque don Gomez fait son
entrée en scène en se félicitant de ses précautions,
pourtant inutiles :
Je tiens ma future femme sous
la clef, et je fais bien, car, comme le dit Bartholo, on n’est sûr
d’elles que lorsque c’est sous le verrou qu’on les tient.
Mais le dramaturge dont l’influence se fait le
plus souvent sentir dans le corpus des parodies est sans conteste
Molière. La scène entre les camarades
(Hernani, Othello, Christine), dans La Revue de Paris est calquée sur le passage des Femmes savantes où Vadius et Trissotin font
assaut de pédantisme et de flagornerie. Les vers de Molière sont
tantôt textuellement cités, tantôt adaptés au
contexte, afin d’éreinter les romantiques, comme l’illustrent
ces répliques :
HERNANI, à Othello.
Vos vers ont des beautés que n’ont pas tous les autres.
OTHELLO, à Hernani.
Les fantômes, les djin’s [sic] brillent
dans tous les vôtres.
CHRISTINE, à Othello.
Vous avez le tour libre et l’heureux choix des mots.
HERNANI à Christine.
On voit partout chez vous l’ithos et le pathos. (…)
Les effusions jalouses de Dégommé Comilva,
dans Harnali, sont fort proches de celles
d’Arnolphe, dans L’Ecole des femmes. Le
jour de ses noces, ne lance-t-il pas à Quasifol cette objurgation
amoureuse :
Enfin, mets ma tendresse aux plus rudes épreuves,
Je ne pourrai jamais t’en donner trop de preuves.
qui ressemble étrangement aux efforts d’Arnolphe pour
reconquérir son tendron d’Agnès en voie
d’émancipation? Enfin, aux Variétés, plusieurs
éléments peuvent faire penser à Molière :
l’affabulation du prologue, selon laquelle des comédiens ignorant
leur rôle vont être contraints d’improviser en toute
hâte, comme dans L’impromptu de
Versailles, et, dans la kyrielle de noms que vocifère le
pseudo-pèlerin, au moment où il se démasque :
O rage! Ohé! Ohé!
la maison? Quelqu’un? Vous autres? Picard, Champagne, Frontin, Pasquin,
garçons?
des points communs avec les
récriminations de Mascarille, dans Les
Précieuses ridicules :
Holà! Champagne, Picard,
Bourguignon, Cascaret, Basque, La Verdure, Lorrain, Provençal, La
Violette! Au diable soient tous les laquais!
Quant à Frontin et
Pasquin, deux valets-types, ils ancrent le texte dans la tradition de la
comédie italienne, à laquelle renvoie également
l’héroïne, rebaptisée Silvia, comme une piquante
amoureuse de la troupe, interprète favorite de Marivaux. Au dernier acte,
des personnages caractéristiques de la commedia dell’arte, à
savoir Pierrotet Arlequin, évoluent parmi les masques. Enfin, la figure
de don Gomez—alias Dégommé—ne serait-elle pas issue de
Pantalon, l’ancêtre des ganaches? Dans N,i,Ni, interviennent deux bouffons venus de la scène
italienne. Arlequin est en effet le nom que portera désormais don Pathos,
promu grand maître dévorant; N,i,Ni le lui prédit dès
l’acte II :
Mais, rappelle-toi donc Arlequin dans un œuf…
Du petit bout du doigt, pour peu que je te choque,
Je puis, pauvre poulet, t’écraser dans ta coque!…
Paillasse, son acolyte, joue à peu près le
rôle de don Ricardo, le courtisan parvenu, dans Hernani :
DON
PATHOS
(...) Paillasse, mon ami…
PAILLASSE
Moi,
votre ami, bourgeois?…Vous m’appelez ainsi?
Moi,
garçon plâtrier! Vraiment, c’est trop honnête!
DON
PATHOS
Que
veux-tu? j’ai laissé tomber cette épithète,
Ramasse
là (sic)…
PAILLASSE, qui s’est baissé comme
pour ramasser quelque chose.
C’est fait.
Ce jeu de scène fait
partie des lazzis auxquels s’attendent les spectateurs, car la parodie
cultive un rire facile, celui de la farce. Ainsi s’inscrit-elle dans une
filiation qui fait d’elle l’héritière des spectacles
de la Foire, et de la troupe italienne.
Mais si la
parodie est à ce titre tournée vers le passé, elle
n’en est pas moins à l’affût de
l’actualité. Des allusions très pointues à la vie
quotidienne en 1830 émaillent les textes, les rendant parfois opaques
pour les lecteurs d’aujourd’hui. Les noms propres, dont le
référent s’est perdu, les événements
ténus, dédaignés par l’histoire, tendent sur
l’instant à établir une connivence avec le public; mais
s’ils assurent la saveur des parodies, ils les périment aussi
très vite. Ainsi aucun spectateur de l’époque
n’ignore-t-il l’engouement généralisé pour M.
Martin, le fameux dompteur d’animaux féroces, qui a
récemment ouvert sa ménagerie à Paris; or les parodistes,
survoltés par les métaphores animales (lion,
tigre) d’Hernani ne se font pas faute d’assimiler Dona Sol à la
lionne de M. Martin :
QUASIFOL, à Comilva.
(…)
Quand je suis en fureur, je ne suis pas commode,
Ma main te lardera comme un bœuf à la mode.
Tout est changé chez moi, tout, depuis ce matin…
(Elle se jette dans les bras d’Harnali.)
Oui! je suis la lionne, et je n’ai qu’un Martin;
Voilà!…
Cette déclaration
semble moins limpide aux actuels lecteurs. Lorsque Hernani clame, aux
Variétés, d’un ton de crieur
public :
(…) on a promis trente francs de
récompense dans les Petites-affiches à qui
ramènerait au domicile indiqué un particulier très connu
nommé Hernani, qui s’est échappé de Charenton, qui se
dit espagnol mais qui ne l’est pas plus que vous et moi… Je suis ce
particulier, liez-moi, attachez-moi, garottez-moi, livrez-moi et vous recevrez
la récompense promise.,
il commet un
plaisant anachronisme, en convoquant dans l’Espagne de Charles-Quint des
réalités familières, pour les Parisiens de 1830.
Concurremment, les pièces transposant l’action à
l’époque contemporaine, suggèrent que le contexte historique
d’Hernani relève d’un folklore
romantique. Ainsi les plaisanteries relatives à François
premier—candidat à l’empire, dans le drame de
Hugo—visent-elles, en fait, à absorber l’arrière-plan
politique et historique dans l’insignifiance d’une mode
passagère. On en trouve dans le portrait enthousiaste que Belle Sole
brosse de son amant, dans Oh! qu’nenni :
Il a des moustaches—à la François premier,
Attendu qu’aujourd’hui, grâce au goût romantique,
Il faut que la jeunesse ait un’ couleur antique.
ainsi que dans N,i,Ni, à propos de la
rivalité entre les deux postulants, don Pathos et François les
Bas-Bleus :
DON
PATHOS
Le seul que je redoute est François les Bas-Bleus.
Mais tous les Dévorans (sic) se trouvent
à la diète;
J’ai fait aux plus goulus payer de la piquette;
Au moment du scrutin ils seront sur le flanc,
Et François les Bas-Bleus n’en sortira pas blanc.
PARASOL, à elle-même.
Dieux! qu’ils sont embêtans (sic) avec leur politique!
La méthode de M. Jacotot, à laquelle Oh! qu’nenni et N,i,Ni rendent hommage, les célèbres caniches Fido et
Bianco, auxquels s’identifient les deux chiffonniers dans Tristine
:
PREMIER
CHIFFONNIER
Allons, à l’écarté.
(Il a
tiré un jeu de cartes, et ils se mettent à jouer assis par terre
vis-à-vis l’un de l’autre.)
J’aurai l’air de Fido,
Et toi, tu me feras l’effet de Bianco…
DEUXIÈME CHIFFONNIER
Il a ma foi bon nez…
PREMIER
CHIFFONNIER
Jouons à quatre pattes.
concernent le public
des parodies, qui saisit aussitôt l’allusion et s’en
égaie. Qui s’en souvient à présent?
Mais c’est principalement
la vie théâtrale de l’époque qu’exhument les
parodies, mentionnant les salles, les spectacles du moment, et singeant le jeu
des acteurs connus. D’abord, les textes abordent obliquement, sur le mode
de la plaisanterie, des problèmes généraux, liés au
fonctionnement des théâtres, tels que le trafic des billets ou les
risques d’incendie. En effet, le héros d’Harnali, ex-contrôleur reconverti dans la vente de billets de
contrebande, permet de soulever une question épineuse, qui met en
émoi la société des auteurs et compositeurs dramatiques.
Voici ce qu’il confesse à Quasifol, prête à le suivre
par monts et par vaux :
HARNALI
(…)
Par malheur, mon enfant, je n’ai plus de quoi vivre.
Les auteurs, aujourd’hui, commencent un procès,
Et la direction supprime les billets.
A cela, Quasifol, que veux-tu que je dise?
Notre commerce est mort avec la marchandise.
Tu sais, depuis long-temps que mon talent brillait,
A charger une date et gratter un billet…
QUASIFOL
Je ne le savais pas; mais quelle est donc ta crainte?
HARNALI
La mêche (sic) est éventée et
l’on a porté plainte!
De fait, le
trafic des billets, qui alimente les débats de la Commission de M. les
Auteurs dans les mois précédant la représentation
d’Harnali, est alors une pratique frauduleuse
répandue, et de surcroît une pomme de discorde entre auteurs et
directeurs de théâtre. De leur
côté, les auteurs de N,i,Ni saisissent
le prétexte de l’effervescence générale qui
caractérise la fin du deuxième acte d’Hernani (le tocsin, les flambeaux) pour donner à voir des
déplacements de pompiers, tandis qu’au premier plan
s’étreignent, béats, les deux amants :
UNE
FOULE DE VOIX, en dehors.
Au secours! au secours!
(On
aperçoit la lueur d’un incendie, et l’on entend battre la
générale.—Musique.)
N,I,NI
Tiens, voilà tout d’un coup la place illuminée!
LES
VOIX
Au feu!
PARASOL
Mais l’on dirait d’un feu de cheminée…
(Des
pompiers traversent le théâtre.)
Leur
extase persistante ne prend brutalement fin que lorsqu’un tuyau de pompe, malencontreusement dirigé sur eux, les inonde. Le public ne peut que se divertir
de voir éteint de la sorte le feu de la passion, mais peut-être
aussi l’irruption sur scène des pompiers, requise par ce
dérisoire feu de cheminée, lui rappelle-t-elle l’imparfaite
sécurité que garantissent de ce point de vue les salles de
spectacle.Aux Variétés, c’est un aréopage de sapeurs-
pompiers qui commente les péripéties politiques de l’acte
quatre, qui ne sera, en fait, pas représenté. Ainsi, la parodie devient-elle à l’occasion le
creuset où se fondent les préoccupations des auteurs, les aspects
matériels de leur profession ou les tensions entre les
théâtres.
Effectivement, dans les parodies, les grandes scènes
subventionnées, parmi lesquelles figurent celle des Français,
assiégée en février par les partisans d’Hernani, et l’Odéon, où l’on
joue Christine le mois suivant, sont l’objet
de sarcasmes. Il n’est pas indifférent que le décor du
quatrième acte, aux Variétés, reproduise le vestibule du Théâtre-Français . Dans Harnali, Comilva, vieil
actionnaire de théâtre, tympanise le coût des places :
Les Français sont très chers, et l’on n’est pas
fâché
D’entendre quelquefois crier à bon marché.
ainsi que la funeste évolution du répertoire,
car, au temps de sa grand’ tante Desloges, qui
travaillait là comme ouvreuse de loges :
On y jouait souvent et Corneille et Racine;
On y parlait français, du moins, je l’imagine,
Et le théâtre alors gagnait gros, dieu merci!
Les temps sont bien changés…et les pièces aussi!
De fait, en donnant sa pièce au
Théâtre-Français, Hugo a pris d’assaut un bastion du
classicisme où se jouent les genres nobles. Aussi les parodies d’Hernani, écrites pour les scènes
secondaires, moins bien loties, mais aussi moins conservatrices,
reflètent-elle cette dichotomie, et répercutent-elles les
récriminations de ceux qu’ont désarçonnés, en
ce lieu, les audaces hugoliennes. Dès La Revue de
Paris, l’Odéon, où Christine
est alors en répétition, est englobé dans le même
ostracisme que le Théâtre-Français. A Hernani, Othello et
Christine, qui revendiquent la "dignité" de ces deux scènes, le nain
rétorque :
Qu’est-ce qu’ils
chantent donc avec leur dignité?…quand on reçoit chez soi
des princesses qui assassinent leurs amans (sic)…des maris qui étouffent leurs femmes…des femmes
qui…leurs maris…; ne voilà-t-il pas une belle
société pour avoir de la dignité?…Quand on ne fait
pas d’argent, on ne fait pas d’embarras.
Mais afin de conférer
à leurs textes un piment supplémentaire, les parodistes
n’hésitent pas à passer en revue les succès, ou les
reprises, qui font l’actualité théâtrale. De la sorte,
sous prétexte que trois actes d’Hernani
se déroulent dans cette ville espagnole, la parodie des
Variétés fait allusion au mimodrame qui emplit alors la vaste
salle du Cirque-Olympique, Le siège de Sarragosse—laissant peut-être à
penser que les deux œuvres sont du même acabit. Autres titres
cités : L’Ecole des vieillards, auquel
se réfère Belle Sole, afin de dégriser
Dégommé, le jour de leurs noces :
Avez-vous oublié l’Ecole des Vieillards?
Elle n’a donc pas pu corriger les jobards!…
Vous ne savez donc pas ce qu’un’ jeun’ femm’ peut
faire,
Quand elle prend de force un vieux… sexagénaire?
Les Petites Danaïdes, et Bonardin, dont Tristine se sert comme point de
comparaison pour "dégonfler"le succès de scandale
qu’obtient Hernani :
Voilà donc, aujourd’hui, comme on fait son chemin!
Dans la lune on voyage, ainsi que Bonardin,
C’est un ballon qui s’enfle, qui s’enfle et
s’élève…
Enfin, il s’enfle tant, qu’au bout du compte il crève!
La connivence avec le public est parfois plus
subtilement établie. Ainsi don Pathos débitant ces vers :
Ci gît un compagnon…d’Henri V?…plus joyeux…
De tous les dévorants, c’était le plus fameux!…
fait-il un jeu de mots qui évoque
immédiatement à l’esprit des spectateurs le titre du drame
créé aux Nouveautés le 27 février 1830, Henri V et ses compagnons. De même,
l’apparition de don Gomez déguisé en ours terrorisant une
danseuse par ses grognements, aux Variétés, est peut-être un
rappel de la folie-vaudeville de Scribe et Boniface : L’Ours et le pacha.
Enfin, les parodies se font
l’écho de l’actualité théâtrale en
instaurant un dialogue avec les acteurs contemporains, dont les
caractéristiques de jeu sont exhibées de manière
aisément identifiable. Dans la presse, les comptes rendus prennent acte
de cette spécificité de la parodie dramatique : La Silhouette apprécie la
performance de Lhéric, " habile parodiste de
Firmin ", qui n’a pourtant pas réussi à sauver de
la chute la pièce des Variétés; Le
Corsaire rend hommage à Madame Lemesnil, laquelle " parodie parfaitement le jeu de Mademoiselle Mars
", et ajoute : " celle-ci ne s’en
fâchera pas, car Mme Leménil est une jeune et qui plus est une
jolie actrice. " Le Courrier des théâtres ne tarit pas
d’éloges sur l’actrice interprétant Quasifol, dans Harnali : " Melle Brohan
n’est pas moins utile par son jeu piquant, que Melle Mars à
Hernani, par la sublimité du sien. " En l’occurrence, le
patronyme de l’héroïne, son numéro final :
QUASIFOL, étendue.(…)
Il faut absolument que j’éprouve un accès
De délire…il le faut…c’est là qu’est mon
succès.
HARNALI.
Eh bien, dépêche-toi, fais vite ta folie.
QUASIFOL. (Elle se lève.)
Voilà que cela vient. (…)
sont des
allusions transparentes au jeu physique, intense, passionné, que les
actrices anglaises ont mis à la mode, et que Marie Dorval,
interprète des drames modernes, a acclimaté sur le Boulevard. La
critique excède donc ici le cadre précis de la parodie d’Hernani. En revanche, Melle Georges étant la
bête noire du journal, il se dit enchanté de Melle Flore, dans Les Brioches à la mode, où elle interprète Christine, car elle " reproduit au mieux l’air, l’allure grotesque et
la diction tour à tour caverneuse et saccadée de Melle
Georges. " Dans cette pièce , la vogue des productions anglaises
est joyeusement brocardée, à travers le personnage du pâtissier anglais, Walter Scott. En outre, le
manuscrit développe une scène (supprimée et
remplacée par les roulades d’une cantatrice allemande, dans la
version imprimée) entre Scott et une actrice anglaise, "miss Qui sonne", baragouinant le français
mais excellant dans la pantomime :
L’ANGLAISE. Je venais pour faire le geste
avec le bras…le…le pantomême.
SCOTT. Ah, oui, la pantomime comme chez madame
Saqui…
L’ANGLAISE. Yes! c’est ça qui
réussit.
On peut enfin signaler un
caractère mécanique, dans l’enchaînement des
répliques, comme dans la gestuelle, propre à rappeler que les
spectacles de la Foire recouraient aux marionnettes pour parodier leurs rivaux.
Ainsi, dans Oh! qu’nenni lorsque
Dégommé révèle aux amants en train d’agoniser
qu’il s’est trompé de bouteille, et que c’est du vin à trente…du cachet vert
qu’il leur a fait boire, au lieu de poison, les réactions se
succèdent-elles de manière automatique :
OH!
QU’NENNI, relevant la tête. Que
dis-tu? parole d’honneur? Eh bien, j’aime mieux ça.
DÉGOMMÉ. Et moi aussi.
BELLE
SOLE, relevant la tête. Et moi aussi.
Le jeu est donc une composante essentielle de la
parodie : il est une invitation à comparer deux interprétations,
celle de l’acteur comique et celle de l’acteur attaché
à un grand théâtre; il participe de la critique, autant que
le texte.
Il est
certain que les parodistes ne ménagent pas la camaraderie romantique, espèce de société
secrète dans les filets de laquelle Walter Scott s’épouvante
d’être tombé, dans Les Brioches
à la mode. Hugo est clairement tenu pour le suppôt de cette
secte par le journaliste de La Gazette
littérairequi analyse Hernani :
"
(…) la pièce est tout autant
l’œuvre d’une école que d’un homme (…) on
se demande s’il n’y a pas deux hommes, deux écrivains dans M.
Hugo : l’écrivain de parti, qui se rapproche incessamment, on ne
sait trop dans quel but, d’une manière malheureuse et
rejetée par tous, et à côté de cela
l’écrivain original, puissant, vraiment inspiré, qui trouve
de grands effets, de grandes pensées, et à qui les beaux vers
arrivent en foule pour les rendre. "
C’est dire que le débat est élargi à
l’ensemble de la production nouvelle, mise en tension avec les
œuvres émanant de la conception classique de la littérature.
Pour autant, les parodistes n’encensent pas particulièrement les
tenants de la tradition, dont la figure emblématique dans leurs
pièces est le tuteur ridiculisé, cocufié et mis au rencart.
Il semble ainsi qu’ils soient à la recherche d’un
juste-milieu, dans la polémique qui oppose cafards et camarades.
La cafarderie littéraire fait l’objet
d’une charge féroce, dans la lettre prétendûment
interceptée par Benjamin Sacrobille, chiffonnier
sous le n°47, qui la livre au public parce qu’il n’aime pas, dit-il, les vilaines
menées et sournoiseries. Dans une première partie, la lettre
proprement dite, on apprend que l’auteur de la
monstruosité(…) ayant fait le fier,
refusé privilèges de théâtre, place et pension,
tranché du libéral en sus a fortement indisposé l’honorable Montbel , le digne Mangin et ses sbires. Sur ce, les amis
des saines doctrines mettent au point une stratégie visant à
perturber autant que possible par leurs sifflets, mugissements, crachements,
éternuements, et autres procédés pleins de
délicatesse, la première représentation d’Hernani. Dans un deuxième temps, le lecteur peut
prendre connaissance d’un petit manuel,
présenté sous forme de demandes et de réponses, suivi
d’une instruction sommaire, pour la conduite
à tenir avec MM. les préposés de police. Les "amis" (terme élu pour faire pièce
à l’appellation de "camarades"?) sont
d’emblée identifiés comme étant des libéraux :
RÉPONSE La question, pour nous,
c’est que sa pièce tombe : après quoi, qu’il crie tout
son saoul, il est bien libre, et, Dieu merci, nous voulons la
liberté pour lui comme pour nous.
DEMANDE Et pourquoi, vous montrant partout si
beaux champions de liberté, n’en pas vouloir au
théâtre?
RÉPONSE Nous! tant s’en faut! car le
théâtre sera toujours libre de jouer nos pièces.
Puis le principal motif de leur antipathie envers les
romantiques est assené dans plusieurs "réponses",
créant un comique de répétition : ils n’aiment pas nos pièces. L’ouvrage se
clôt sur l’"instruction
sommaire", dont le premier article : Le mot
d’ordre est Perruque et Mangin lie indissolublement le sort des
classiques à celui des mouchards…Au
nombre des pourfendeurs de la cafarderie, il faut compter le journal Le Sylphe, qui réserve un accueil hostile aux Réflexions d’un infirmier de l’hospice
de la Pitié :
"cette brochure est d’un ami des saines doctrines (…)
L’auteur, que ses fonctions à l’hospice de la Pitié
ont dû mettre en relations très-fréquentes avec une foule
d’écrivains classiques, a puisé dans cet agréable
commerce une pureté de goût, une vigueur de logique, et une
élégance de style, qui font bien de l’honneur à
l’école des inimitables. (…)Vit-on jamais pareil amas de
platitudes? (…) Ah! vraiment, il faut qu’elle soit bien malade, la
cause des cafards, pour tomber de la sorte aux mains d’un infirmier!
"
On peut apprécier dans cet extrait une
aversion pour les "amis des saines
doctrines" comparable à celle de Benjamin Sacrobille, et une
ironie tout aussi mordante.
Le camp adverse est celui des camarades . Le terme est récurrent dans les
parodies : Oh! qu’nenni est assisté de ses "camarades", lorsqu’il attend Blaguinos pour lui frotter les épaules au sortir de la cave; Hernani
décerne à Othello et à Christine, dans La Revue de Paris, le titre d’"honorables camarades"; Théobald invite Walter Scott
à "un dîner de
camarades"donné en son honneur, dans Les
Brioches à la mode De fait, si le drame de Hugo est visé par des pièces qui ont un cadre plus large,
telles que La Revue de Paris, ou par le
travestissement de Christine, à
l’inverse les quatre parodies d’Hernani
sont parsemées de sarcasmes destinés aux romantiques. Ainsi,
le héros d’ Oh! qu’nenni connaît-il les aléas d’une existence
bohême, revendiquée comme typiquement romantique :
OH!
QU’NENNI (…) Viens, fuis avec
moi…avec ton amant. Ma vie est aventureuse, mais elle est romantique.
Tantôt je brille au boulevard de Gand, tantôt je me cache dans le
faubourg Saint-Jacques; un jour, je suis mis dans le dernier goû : gilet
de soie à ramage, chemisetteavecboutons à diamans (sic); le
lendemain, j’ai une redingote affreuse, un chapeau abîmé. Un
jour je couche sur le duvet, le lendemain, dans une
allée…quelquefois à la préfecture, salle
Saint-Martin. Viens, mon amante, viens partager mon existence honorable!
Peu après, il s’estime gagné par le mal
du siècle :
OH!
QU’NENNI (…) Je veux me venger avant
de mourir. Aussi bien la vie m’embête!…l’existence me
scie!…je suis comme Werther.
Harnali offre une vision tout aussi caricaturale du héros
romantique, maigri par le chagrin, et poitrinaire :
COMILVA.
C’est votre secrétaire, il a l’air distingué!
CHARLOT.
Pas trop! mais voyez-vous, il est très-fatigué;
Laissez-le, croyez-moi; ménagez sa poitrine,
Ne l’interrogez pas.
Mais plus encore que
leur mode d’être, ce sont les sujets d’inspiration des
poètes romantiques, et leurs plus récentes productions qui mettent
le comble à l’ardeur parodique. Aux Variétés, don
Carlos se débarrasse des seigneurs qui l’ont accompagné sous
le balcon de Silvia en leur chantant, sur l’air d’Amis, la matinée est belle :
Messieurs, la nuit est noire en diable
Allez, allez vous promener;
Pour rimer l’heure est favorable
Car minuit va bientôt sonner.
Faites quelque ode romantique
Là-bas
Tout là-bas,
Au pied de cette tour gothique
Portez tous vos pas
Les hiboux ne vous manqueront pas.
Quant à
Silvia, après avoir imploré son amant de l’enlever, car c’est romantique, c’est la mode
en Angleterre, elle réclame âprement sa
part du butin de Sarragosse, saccagé par les camarades : apporte-moi quelque chose de joli. C’est bon, lui promet Hernani, je
t’apporterai L’Ane mort, ou les
Mémoires du bourreau ; ce qui ne peut que ravir la demoiselle, qui a
clamé bien haut sa nécrophilie. La morbidité des
écrits romantiques est de la sorte soulignée. Dans le même
ordre d’idées, le patronyme de Charlot, dans Harnali , est doublement macabre : en effet, le terme de
"charlot" reste un synonyme populaire de "bourreau", depuis
le XVIII° siècle; de plus, Charlot est justement le nom que porte
l’âne, dans L’Ane mort et la femme
guillotinée, de Janin! L’auteur romantique le plus en butte aux
vexations parodiques est toutefois Musset, dont la Ballade à la lune, composée en 1829, est
récemment parue, dans les Contes d’Espagne
et d’Italie.Toutes les parodies, sans exception, raffolent de la
poésie lunaire, soit qu’elles brodent à l’infini sur
le thème, soit qu’elles proposent des variantes triviales du texte
original. Décidément, en 1830, le soleil d’Hernani (dona Sol) a rendez-vous avec la lune de Musset… Oh! qu’nenni martèle les homonymes :
BELLE
SOLE. Pendant que nous sommes seuls, faisons le
serment d’être unis l’un à l’autre.
OH!
QU’NENNI. Non, l ’un à
l’une, si ça t’est égal, ou bien l’une à
l’un, ou bien l’autre à l’autre.
JOSÉPHINE, à part.
Dieux!…que de l’un et que de lunes!
Harnali rabroue Quasifol, complètement exaltée par
l’astre qui occupe une place centrale dans le ciel, et dans son discours :
QUASIFOL.
Voyez, mon cher ami, que la lune est jolie!
HARNALI.
Oui, la lune est très-bien, je la trouve embellie…
Mais à l’heure qu’il est, ce n’est pas le moment,
Un jour d’hymen surtout, de causer firmament.
Dans Tristine, Les
Brioches à la mode, et aux Variétés, les
premières strophes de la Ballade à la lune sont reproduites, avec ou sans modification
majeure. Voici un exemple de reformulation dans Tristine (strophes 3 et 4) :
LA
CALEMBREDAINE. (…)
Dis-moi pourquoi tu louches?
Par hasard as-tu point
Dans tes regards farouches
Reçu des coup (sic) de poing?
TRISTINE ET LES AUTRES.
Divin!…divinissime!…
LA
CALEMBREDAINE.
Que ta boule est fantasque!
N’es-tu qu’un cantaloup?
Ou bien n’es-tu qu’un masque,
Ou qu’un fromage mou?…
TRISTINE.
Dieu! que c’est moyen âge!…
POLTRONESCHI.
En voilà du gothique!
LA
SENTINELLE.
De l’actualité!…
LE
MAÎTRE D’ÉCOLE, à
part.
Surtout du lunatique!
En somme, les parodistes ne
sont guère tendres envers les romantiques…mais les classiques ne
sont pas épargnés, non plus. On a vu à quel point est
maltraitée la figure du vieillard, qui essuie invariablement injures,
rebuffades…Le nom sous lequel le désignent plusieurs parodies est
en soi révélateur : se dégommer, c’est vieillir;
être dégommé, c’est être supplanté,
frustré dans ses espérances, ou mort! Au sens figuré, le
terme est donc polysémique, mais dans tous les cas, ses implications sont
péjoratives, et concourent à diminuer le personnage, à en
faire le piteux représentant d’un ordre révolu. Or,
Dégommé incarnerait assez bien l’un de ces classiques dont
les pièces ne remportent aucun succès, et conséquemment
dévorés par la jalousie! Oh! qu’nenni , héros
romantique de pacotille, le rejette sans ambages dans le camp littéraire
adverse :
OH!
QU’NENNI. Imbécille (sic)! que viens-tu de faire?…
DÉGOMMÉ. Mon devoir.
OH!
QU’NENNI. Ton devoir?…Ne sais-tu pas
que Blaguinos est amoureux de ta pupille! Vieillard stupide!…tête
à perruque!…ganache!…Partisan de Voltaire, de Racine, de
Rousseau!…
DÉGOMMÉ. Moi? je ne connais pas ces
messieurs-là.
OH!
QU’NENNI, avec le dernier mépris
Retardataire!…stationnaire!…tu n’es
qu’un vieux classique.
Dégommé
a effectivement le crâne dégarni, comme le lui rappelle
crûment Harnali :
COMILVA, offrant la baguette à
Harnali.
Il faut tous les deux nous peigner d’importance.
HARNALI.
Je ne me battrai pas; car jamais je ne veux
Combattre un ennemi qui n’a pas de cheveux,
Une tête à perruque! il faut que je le dise…
COMILVA, à part.
Quoique le mot soit dur, il n’est pas sans franchise.
De surcroît, engoué de "vieilles croûtes", la baguette à la main pour en
faire l’explication, il est parfaitement apte à représenter
ces donneurs de leçons que sont les classiques; la "dédicace à maître
André" des Brioches à la mode
illustre plaisamment la revanche que prennent les "perruques", en
comparant les romantiques à ce perruquier du siècle
précédent, qui se piquait de littérature. La réponse
de Voltaire à son "cher
confrère", auteur d’une tragédie intitulée Tremblement de terre de
Lisbonne est célèbre : " Maître André, faites des perruques; maître
André, faites des perruques; maître André, faites des
perruques; faites des perruques, des perruques, des perruques, toujours des
perruques et rien que des perruques ". En 1830, s’affrontent donc
perruques et perruquiers, et les parodies sont le théâtre de cette
lutte sans merci! Dans
Tristine, Poltroneschi
n’est-il pas un "perruquier
italien", hâbleur et arriviste? En
outre, le déguisement de don Gomez aux Variétés, en ours avec un sifflet dont le cordon passe autour de son cou
en guise de cor, n’en fait-il pas l’un de ces "amis des saines
doctrines", que la Lettre trouvée par
Benjamin Sacrobille, chiffonnier décrit " bien pourvus de
sifflets d’os, ceux de
buis étant moins secs et perçans (sic) "?
Par conséquent, la dérision est générale—et
elle englobe les parodies elles-mêmes : selon le principe de la
distanciation, les textes rendent impossible l’adhésion à la
fable. L’illusion théâtrale est perpétuellement
compromise par des adresses au public, des retours réflexifs sur
l’intrigue, et une interrogation des personnages sur leur statut. Il faut
voir là, certes, une caractéristique du genre, et admettre que
l’enjeu en est la dévaluation du drame parodié. Ainsi Claude
Leroy définit-il le discours parodique par la
" prédominance de la fonction métalinguistique "; il estime qu’ " il s’agit
d’abord d’arrêter la lecture, de
la rendre opaque, et donc
lucide à elle-même. " Le même point de vue est
développé par Ruth Amossy, à propos du même texte, le Macbett de Ionesco : " En dévoilant les artifices de la représentation, la parodie
dénonce l’effet de réel (…) " Mais on peut
également tenir cette "réflexivité ironique" pour le trait
d’écriture d’une époque incertaine de ses valeurs, et
plus à même de critiquer que d’enfanter du nouveau; on peut
attribuer aux parodies, sur le plan de l’institution littéraire,
une fonction de soupape équivalente à celle qu’assume le
carnaval, ou le charivari, sur le plan de la vie politique. Quoi qu’il en
soit, on trouve pléthore de procédés visant à
produire un effet de théâtre dans le théâtre. Ce sont
d’abord les trois coups, que frappe Charlot sous le balcon de dona Sol
pour la prévenir, ou qui entérinent sa promotion au grade de
régisseur :
CHARLOT.
Il est bien convenu qu’un fidèle émissaire,
Doit venir et frapper aux portes du caveau
Trois coups, comme l’on fait au lever du rideau.
C’est ensuite l’inflation du vocabulaire du
théâtre. Dans N,i,Ni, la duègne
fait remarquer l’insignifiance de son rôle :
PIMBÊCHE.
Je n’étais là que pour l’exposition,
Et puis me retirer sans nuire à l’action. ,
Dans Oh! qu’nenni, les personnages
jugent négativement l’intrigue :
DÉGOMMÉ. Allons nous coucher. Je ne
sais pas comment ça finira, mais ça commence bien
bêtement!
Dans Harnali, les mots "rôle, acte, monologue,
mise en scène, action" sont disséminés de façon à
rappeler au spectateur qu’il est au spectacle. Et l’illusion est
définitivement dissipée, après l’élection de
Charlot, quand s’ouvre le ciel du théâtre:
(…) on voit un mannequin, représentant Quasifol, tomber du ceintre en
traversant le théâtre.—Harnali va s’élancer la
canne levée sur Charlot, lorsque Quasifol arrive en boitant et se
précipite entr’ eux.
Enfin, tous les
artifices, tels que les changements de décor, sont lourdement
appuyés : aux Variétés, à la fin du troisième
tableau, un postillon entre en criant :
Clic, clac, en route, en route,
en rrrrroute! Encore un pour Aix-la-Chapelle! encore un! Messieurs et dames, si
vous ne dormez pas, donnez-vous la peine de faire vos paquets et retenez vos
places. On va emballer le lustre, la salle et les acteurs. (…)
Sous leur
futilité apparente, les parodies s’avèrent donc des textes
difficiles à situer dans un camp ou l’autre. Cette
ambiguïté se retrouve dans les rapports qu’entretient le genre
avec la censure, encore toute puissante jusqu’en juillet. *
De fait, si
la parodie dramatique paraît jouer le jeu de la censure, et se fait
normative lorsqu’elle attaque l’homme et l’œuvre, il
n’en reste pas moins qu’elle est un facteur de succès,
qu’elle aggrave certains aspects de son modèle et exhibe sur
scène, avec réalisme, les "classes dangereuses".
Dans une
certaine mesure, les parodies abondent dans le sens de la censure : en effet,
les reproches qu’elles impliquent, relativement à l’intrigue,
aux personnages ou au langage ne font que refléter le misonéisme
des censeurs, crispés sur les canons littéraires et les
bienséances. Les parodistes qui contrefont moqueusement
l’alexandrin de Hugo postulent un état de langue figé;
lorsqu’ils ironisent sur le changement de décor entre l’acte
III et l’acte IV, ils se réfèrent à
l’unité de lieu; c’est parce qu’ils sont imbus du
principe de la séparation des genres que la veine mélodramatique
d’Hernani les indispose aussi fortement, et
que le grotesque les heurte. Jusqu’à la gestuelle est régie
par un code, comme l’explique A. Ubersfeld :
" Quand au III, Hugo pendant une longue scène contraint Dona Sol
à l’immobilité et au silence, il va à
l’encontre du code gestuel du XIX° siècle pour qui toute
scène doit être animée de mouvements fussent-ils peu
justifiés. "
Aussi, dans plusieurs
textes, le mutisme temporaire de l’héroïne est l’objet
de sarcasmes : dans N,i,Ni, les rivaux ayant
croisé leurs bâtons,
Parasol s’asseoit au milieu de la scène, et les regarde
faire.
Puis, à l’acte suivant, quand
son amant l’incite à parler, elle s’exclame, incrédule
: J’aurai donc la parole!…juste avant
d’être interrompue. Sa situation est encore plus radicale dans Harnali, où elle est résolument
cantonnée au rôle de potiche, le long des quatre premiers actes!
HARNALI . (…)
Mais tu sais, c’est l’usage, on ne parle qu’à deux,
Le tiers garde toujours un tacet rigoureux.
QUASIFOL.
Oui, c’est pour le beau sexe une grande disgrâce,
Il aurait mieux valu mettre un homme à ma place;
Et puisque je n’entends, et que je ne dis rien,
Je crois qu’un sourd-muet me remplacerait bien.
En somme, les parodies feraient en quelque sorte office de censure, soit
préventive, soit répressive. De fait, La Revue de Paris est
représentée pour la première fois le 24 décembre de
l’année 1829, et à madame la Revue qui l’interpelle,
Hernani rétorque :
Qui vous a dit mon nom? Qui vous a permis de divulguer
le secret de la comédie?
Chacun sait le fin
mot de cette indiscrétion, le censeur Brifaut ayant notoirement
colporté et dénigré divers passages de la pièce,
soustraits de leur contexte. Les autres pièces, postérieures
à la première d’Hernani, mettent
l’accent sur ce qui a choqué le public, suscité les sifflets
dans la salle, et les comptes rendus venimeux dans les journaux. De la sorte,
elles iraient dans le sens du rapport qui prescrit :
" (…) malgré
tant de vices capitaux, nous sommes d’avis que, non seulement il n’y
a aucun inconvénient à autoriser la représentation de cette
pièce, mais qu’il est d’une sage politique de n’en pas
retrancher un seul mot. Il est bon que le public voie jusqu’à quel
point d’égarement peut aller l’esprit humain affranchi de
toute règle et de toute bienséance. "
Et les parodistes qui en rajoutent dans l’inconvenance, dans les
audaces de langage, déguiseraient sous leur gaieté une
volonté de censure. Cette interprétation pourrait conforter le
point de vue de Roland Barthes, qui déplore que, mis à part
"quelques grands textes : Sade, Fourier,
Flaubert", marqués par l’"incertitude", la parodie soit toujours une parole dogmatique,
sûre de son bon droit :
" Menée au nom d’un sujet qui met son imaginaire dans la
distance qu’il feint de prendre vis-à-vis du langage des autres, et
se constitue par là d’autant plus sûrement sujet du discours,
la parodie, qui est en quelque sorte l’ironie au travail, est toujours une
parole classique.
"
De surcroît, par delà cette
fonction de censure d’Hernani, on peut relever
dans les pièces des attaques plus générales, visant
l’écrivain lui-même ou son œuvre tout entière.
Les jeux de mots autour de son nom de famille : "du
Goth", "gothique", "hugomathias"trahissent l’agacement que
procure son encombrante personnalité. Ses récentes productions
sont convoquées dans les pièces, de manière plus ou moins
explicite; tout l’appareil critique dont s’alourdit le texte des Brioches à la mode :
camaraderie en deux tableaux,
mêlée de couplets, ornée d’une ballade,
précédée d’une dédicace à Maître
André; et d’une préface, suivie d’une Post-Face, et
accompagnée de notes explicatives
renvoie le
lecteur au paratexte hugolien (préfaces de Cromwell, d’Hernani ) ! La
pièce des Variétés est particulièrement fertile en
citations de titres, de mots-clés; à la duègne qui fait
remarquer qu’ il n’arrive pas, ce brigand
d’Hernani, Silvia objecte :
Que dis-tu, d’Hernani? de Hernani, s’il te
plaît. J’aime les h aspirées, j’aime les y grecs, les
k, les th, les g, les x. Spiagudy (sic), orugix,
han, og, bug, oh! les jolis mots, les jolies syllabes.
Le passage est truffé de références—à Bug-Jargal, à Han
d’Islande, notamment. Peu après, exaltée par
l’existence de brigand que mène son amant, Silvia
s’écrie :
Si l’on est fait
prisonnier, on goûte les délices de la prison, les charmes de la
condamnation, les voluptés de la pendaison, enfin toutes les jouissances
du dernier jour d’un
condamné, c’est charmant!
Elle confessera, en outre, sa passion pour les
créatures surnaturelles, orientales :
(…) j’aime les Péris, les fées, les tilburys(sic), les djinns, les djinns ah! j’aime les djinns
à la fureur
A Poulotte, quémandant de
l’amour, Poltroneschi fait entrevoir une possibilité de partage de
ses sentiments et de ses intérêts entre elle et Tristine, au moyen
d’une comparaison avec l’intrigue amoureuse d’Amy Robsart :
Elle, est Elisabeth; toi, c’est Amy Robsart…
Moi, je suis Leycester; chacune a sa période,
J’aime, de deux jours l’un, ça change et c’est
commode.
Par conséquent, les parodies
outrepassent constamment les limites de leur objet. On peut même
déceler dans les textes certains sous-entendus touchant à la
position politique de Hugo, dont le ralliement subit au libéralisme
paraît suspect à tous, à commencer par les libéraux!
Ainsi les personnages de Paillasse et d’Arlequin , dans N,i,Ni, se prêtent-ils à des applications
désobligeantes, dans le domaine de la vie politique. "Saute, paillasse"est
une injonction ironique faite aux hommes politiques qui renient leur opinion ou
leur parti; quant à Arlequin, c’est l’appellation qu’on
réserve, en politique, à quelqu’un qui n’a pas
d’idée fixe—or, don Pathos se constitue lui-même en
girouette, lorsqu’il déclare :
De tout ce que j’ai dit je ferai le contraire,
Pour mieux prouver que j’ai le plus grand caractère
Pourtant, les parodies n’écornent pas
sérieusement l’image de Hugo, pas plus qu’elles ne
compromettent la vogue extraordinaire que connaît Hernani. Le journaliste du Temps qui
analyse N,i,Ni fait un parallèle avec le
siècle passé, et en déduit que
" la parodie semble moins blessante : il est passé en force
d’usage qu’elle soit le corollaire d’un succès,
l’appendice indispensable d’un triomphe. "
Le fait même de prendre la pièce pour modèle est
plus qu’un phénomène de mode, c’est aussi un gage
d’estime. Dans son monologue, Charlot n’évoque-t-il pas
Les auteurs, mécréans (sic), gens de
rien, vils manœuvres,
Qui ne rougissent point de rire des chef-d’œuvres(sic)?
Et, dans
son accès de délire, Quasifol ne concède-t-elle pas que
L’auteur est jeune encor; son talent est fertile;
Le temps, le temps viendra pour corriger le style,
Et s’il change de route, avec quelques efforts,
La raison reviendra… ?
En tout cas, à
l’enthousiasme des partisans d’Hernani,
les parodies ne suffisent certes pas à infliger un démenti, en
revanche, il arrive qu’elles ramènent les détracteurs
à de meilleures dispositions, comme l’avoue ce rédacteur du Mercure des salons, à propos d’Harnali :
" (…) la gaîté de la parodie a
réconcilié quelques spectateurs avec l’œuvre barbare
qui la (sic) inspirée. "
En somme, les parodies sont la rançon
inévitable du succès, et en quelque sorte l’hommage que le
vice rend à la vertu. D’ailleurs, il ne saurait y avoir parodie
sans "incorporation" du modèle,
pour reprendre l’analyse de Linda Hutcheon :
" La parodie est, structurellement, un acte d’incorporation. En tant
que telle, elle ne cherche pas à avilir ou à tourner en ridicule
le matériau d’arrière-plan, mais plutôt à
tomber d’accord avec lui—via l’ironie. "
De fait, certains critiques estiment que le plaisir qui
naît du texte parodique est un plaisir médiatisé,
triangulaire , selon le schéma girardien—que rappelle, par exemple,
Claude Leroy :
" Dans le domaine du roman (mais on peut concevoir une extension de
l’analyse à d’autres domaines), Girard distingue entre les
œuvres " romantiques " qui dissimulent leur mémoire et
veulent passer pour le fruit d’une parthénogénèse de
l’imagination et les œuvres " romanesques " qui
révèlent la présence d’un modèle, ou
médiateur. La parodie n’est-elle pas un exemple
caractérisé de médiation avouée? "
Ce point de vue a le mérite d’esquiver les
oppositions simplistes; car les pièces forcent le trait, mais sans
évincer leur modèle. D’ailleurs, les comptes rendus de
presse présentent une troublante convergence : il est courant de lire que
l’auteur d’Hernani est un concurrent
sérieux pour les parodistes, et pratique la dérision mieux
qu’ils ne sauraient faire. La Pandore, par
exemple, rapporte que dans plus d’une loge, lors d’une
représentation d’Hernani,
" on s’est permis de dire qu’en cas de
succès, les parodistes n’auraient presque rien à faire pour
travestir Hernani; que les situations, les mots plaisans (sic) sont
trouvés, et qu’il ne faut que dérober à M. Victor
Hugo des scènes entières de son propre ouvrage. "
Un mois plus tard, dans un article consacré à Harnali, Le Courrier des
théâtres énonce sensiblement la même idée :
" Il y a une réflexion qui aurait pu détourner
les parodistes, c’est que l’auteur d’Hernani les a
volés d’avance; il a fait, par anticipation, la parodie de sa
pièce, dans sa pièce même. "
Le persiflage des journalistes met au jour une réalité trop
souvent minorée, à savoir que les auteurs de parodies se sont
aussi appropriés la dimension comique du drame. Du reste, dans leur
préface, les auteurs des Brioches à la
mode reconnaissent leur dette :
nos mots les plus comiques,
nous les avons pris dans les œuvres de nos confrères les
romantiques (…)
Et certains
éléments constitutifs du grotesque, théorisé par
Hugo dans la Préface de Cromwell resurgissent
dans les textes parodiques : les myriades
d’êtres intermédiaires, la ronde
effrayante du sabbat, et le personnage d’Arlequin, l’une de
ces grimaçantes silhouettes de l’homme.
Au fond, à la manière d’Hernani, les parodistes pourraient
à bon droit s’écrier :
Oui, de ta suite,Hugo! de ta suite!—j’en suis.
De plus, si
critiques que soient les parodies, elles ne sont nullement asservies, en ce qui
les concerne, aux diktats de la censure. D’emblée, il faut
remarquer que le genre de la parodie bénéficie d’une
relative indulgence, et que les demandes de suppression pour cause
d’offense aux bonnes mœurs ou à la religion, et de
sous-entendu politique, restent limitées. Les restrictions
qu’émet le censeur Sauvo sur le texte de N,i,Ni sont complétées par une note de Brifaut :
" Approuvé la parodie intitulée : Henini (sic), à la charge par l’auteur de supprimer p. 29 les deux
vers :
" Payez un bon repas, attaquez-vous au ventre
Tous les moyens sont bons quand le candidat entre. "
et p. 31 le mot tiers-état Paris,
le 9 mars 1830 "
mais désavouées
par une autre note, rédigée en ces termes :
" Voici le résumé et les remarques de M. Sauvo. Je ne puis
partager les scrupules de mon collègue à l’égard
d’une parodie. Ce genre permet des paroles grivoises et ne fait pas
supposer des allusions politiques toujours tristes et incompatibles avec la
nature du sujet. Monsieur le baron Trouvé fera ce qu’il voudra.
"
On peut choisir comme exemple de cette
tergiversation le mot "dévorant",
biffé par le censeur, avec la mention "changer cette expression partout où elle se trouve",
elle-même contredite par un commentaire ultérieur : "rendu par M. Trouvé".
De plus, il arrive que le texte imprimé rétablisse des
passages sur lesquels s’est exercée la vigilance de la censure. En
1830, on peut ainsi lire ce vers d’Harnali :
Quand l’homme public tombe, il devient opposant.
barré dans le manuscrit. Bref, les parodies jouissent d’une
certaine liberté d’expression, comme l’atteste
l’interprétation licencieuse des personnages de dona Sol et de don
Ruy Gomez.
De fait, de la situation initiale : "Tres para
una", les auteurs infèrent que l’objet de ces
désirs croisés ne saurait être chaste, et prêtent
généralement à la jeune fille un appétit sexuel
débridé. Dans Oh!qu’nenni, le
héros encourage ses penchants en lui expliquant que
l’honneur est bien rococo…la vertu est bien rococotte…
Dans Harnali, Comilva ne se
fait aucune illusion quant à la vertu de sa promise, comme le prouve la
recommandation suivante :
Allons, va t’habiller, et mets la fleur d’orange…
C’est pour le décorum…
Plus
tard, enlevée par Charlot, Quasifol est définitivement "compromise", et les insinuations de Ricard
:
Mais qu’en avez-vous fait?…Je crois que, sans scrupule…
lui attirent aussitôt cette réponse du tac
au tac :
L’ami, la question est assez ridicule.
Plus
graveleuses sont les plaisanteries, dans les Réflexions d’un infirmier de l’hospice de la
Pitié, vu qu’elles n’ont pas à passer la rampe. La
didascalie suivante :
Don Carlos (Tourné vers
le balcon de dona Sol, toujours noir.)
est
commentée dans le registre bas qui prédomine dans l’ouvrage
:
Une faute
d’impression ici serait bien piquante pour dona Sol.
Le vieillard qui la convoite n’est guère mieux
traité : à la Porte-Saint-Martin, découvrant deux galants
chez lui, il avoue, avec bonhomie :
Le père Dégommé n’est qu’une vieille
bête,
A laquelle on peut faire, et sans crainte d’affront,
Les cornes par-derrière ou des bosses au front…
Un peu plus loin, ayant décliné son
identité, don Pathos lui inspire cette formule
révérencieuse et elliptique :
Un richard comme vous! Soyez bien convaincu
Que c’est me faire honneur, que me faire…
Plus explicitement, au dernier acte, son retour sur la scène du
Vaudeville est annoncé par l’air de "Cocu, cocu, mon père"et , aux Variétés, par
une série de variations sur le "cor" et les "cornes". Par
conséquent, la prolifération de plaisanteries grivoises dans les
parodies corsent sérieusement l’inconvenance supposée du
drame hugolien!
D’autre part, le texte des parodies se prête parfois à des
applications politiques—si redoutées par la censure. C’est
ainsi que La Revue de Paris vitupère contre
les "enragés"ou les "hydrophobes"—terme susceptibles de
désigner les républicains : les Enragés des
théâtres secondaires font leur entrée sur scène en faisant des contorsions et veulent se jeter sur M. Jourdain, pour le mordre. Diverses salles de
Paris sont ensuite envisagées sous l’angle de la nosographie, et La
Revue soutient avec aplomb que
désormais nos auteurs
comiques feront leurs cours de littérature à
l’Hôtel-Dieu, et seront tous membres de
l’académie…de médecine.
Les expressions "loup" et "dévorant"dans
N,i,Ni, ainsi que le nom de "Carmagnole", dont est affublé le fameux compagnon auquel
don Pathos dédie son grand monologue ne sont pas innocents. Le titre Les Brioches à la mode ou Le pâtissier anglais, la boulette
tragique que croquent Quasifol et Harnali risquent d’évoquer
à l’esprit des spectateurs les bourdes commises par Polignac, dans
l’exercice de ses fonctions d’ambassadeur de France à
Londres. Jean-Louis Bory commentant la nomination de Polignac aux Affaires
étrangères en août 1829 précise que
" Polignac est l’homme de l’Angleterre, il est parvenu au
ministère sur ordre du généralissime anglais. Son ambassade
à Londres était déplorable, si déplorable que les
caricaturistes le représentaient en pâtissier sous l’enseigne
"A la renommée des boulettes", mais les Anglais
n’étaient pas fâchés que l’ambassadeur de France
à Londres soit déplorable (…) "
D’autres traits, tels que
la "trompette" substituée au cor,
sans doute par analogie avec la trompette du Jugement Dernier, visent la
religion. Enfin, les genres littéraires consacrés, la
tragédie notamment, sont avilis par la caricature comique de leurs
composants traditionnels : ainsi le fatum
s’incarne-t-il dans le "grand magicien", personnage énigmatique
évoqué par Joséphine dans Oh!
qu’nenni. Ce dernier
a prédit au futur que son mariage finirait comme une
tragédie.
Au bout du compte, parce que leurs
significations s’ajoutent à celle du modèle qu’elles
dupliquent, les parodies aggravent le caractère choquant des innovations
hugoliennes. Quelle que soit leur valeur intrinsèque, la qualité
des procédés mis en œuvre, elles ne contrarient pas, mais au
contraire confirment l’effet produit sur la fraction conservatrice du
public d’Hernani par le prosaïsme de
certaines répliques, (dé)placées dans la bouche d’un
roi, ou par une revendication de jeunesse et de liberté allant à
l’encontre de la sclérose sociale. Fait curieux, la dernière
page manuscrite des Brioches à la mode, avant
les remaniements imposés par la censure, mettait bout à bout
plusieurs extraits de la préface d’Hernani. La première version du dénouement ne comportait
donc ni la Ballade à elle, ni le vaudeville
final qui sont imprimés, mais cet échange entre Caramel et Scott :
CARAMEL, haussant l’épaule.
Vieillard stupide! Tu es ignorant des choses de l’art. Il n’est
jamais fête dans ton imagination : mais sois tranquille : si rude qu’on veuille nous
faire le présent l’avenir sera beau. A peuple nouveau, art nouveau.
Maintenant, vienne le Poëte (sic) il y a un public…
SCOTT. Qu’est-ce que vous dites donc la
(sic), vous? je n’y comprends rien.
CARAMEL. Ni moi non plus.
Ce montage, vraisemblablement censuré en raison du plagiat, raille
mais dans le même temps martèle les idées soutenues dans la
préface d’Hernani. Si la censure
n’avait opposé son veto, il aurait laissé les spectateurs
sur l’impression renouvelée des théories hugoliennes.
En outre, on
constate que les parodies mettent en œuvre un certain nombre de motifs
relevant de l’esthétique carnavalesque. Il va de soi que la
carnavalisation n’a pas en l’occurrence une valeur structurante,
comme chez Hugo où, pour suivre l’analyse d’A. Ubersfeld,
" La carnavalisation, bien loin de fonctionner au niveau
d’un pittoresque Mardi-Gras, détermine la subversion de la
tragédie. "
Les parodistes ne se font
pas faute d’exploiter ce pittoresque; dans N,i,Ni, à l’acte V,
Les ouvriers,
les invités arrivent en dansant, et en frappant sur des casseroles, des
tambours, et en poussant des cris.
et un
chœur d’hommes et de femmes entonne :
Chantons! fesons (sic) sabat (sic)! fesons charivari!
La belle Parasol épouse son mari!
Dans la
même scène, Paillasse révèle la présence au
bal d’une figure sombre, habillée en
chianlit (sic). Il n’en reste pas moins que les parodies sont
concernées par la pratique de la dérision
généralisée, l’abolition momentanée des
interdits et la profanation des valeurs, inhérentes au rite du carnaval.
C’est ainsi qu’elles brodent, comme on l’a vu, sur le
thème du cocuage, synonyme, selon Bakhtine, de détrônement du vieux mari .
Egalement, les lieux privilégiés dans les parodies—le
"cabaret" du père
Dégommé, dans Oh! qu’nenni ainsi
que la "guinguette" où prend place
le cinquième acte, la "rue"depuis
laquelle Charlot observe le balcon de Quasifoldans Harnali— sont typiquement carnavalesques, se prêtant aux
rencontres, aux contacts familiers.Autre thème caractéristique :
la folie. Lors de la première d’Hernani, la presse, qui ne mâche pas ses mots, taxe
d’insensés les partisans de la pièce :
" Le Drapeau blanc dénigre violemment Hernani : cette pièce,
dit-il, "chef d’œuvre de l’absurde, le rêve
d’un cerveau délirant, a obtenu un succès de
frénésie; on aurait dit que tous les fous, échappés
de leurs loges, s’étaient rassemblés au
Théâtre-Français." "
Les parodistes font chorus; dans Harnali,
l’héroïne est "Quasifol", le héros
déraisonne :
COMILVA, à part.
Il a certainement le cerveau dérangé…
A-t-il été mordu par un chien enragé?
et Charlot haranguant les mânes du défunt régisseur
est un cas pathologique :
RICARD.
Il parle encor…Quelle monomanie!
CHARLOT, s’adressant toujours à la
porte.
Comment dis-tu, géant?
RICARD.
Il croit qu’il a parlé!
Il a perdu la tête, et son timbre est fêlé!
Aux Variétés, Hernani se présente
comme un échappé de Charenton , et
lorsqu’il réclame à cor et à cri d’être
tué, don Gomez le croit atteint de "monomanie". Enfin, la carnavalisation est sensible sur le plan de
l’écriture; elle l’est d’abord par le
"dialogisme", défini comme la présence de deux voix
concomitantes dans le discours—ce que vérifie parfaitement dans les
parodies la pratique de la citation sans guillemets et du sous-entendu. Elle
l’est ensuite par la trivialité du langage, et la profusion de
jurons : aux Variétés, les personnages, y compris Silvia, passent
le plus clair de leur temps à invoquer Dieu ou le diable…Ainsi le
vers de Hugo
:
J’accueillerais Satan, si Dieu me l’envoyait.,
intégralement cité, permet-il de passer en revue diverses
expressions mentionnant le diable :
HERNANI, entrant. Ce
n’est pas une raison pour m’accueillir, je ne vaux pas le
diable.
DON
GOMEZ. Tu as pourtant l’air d’avoir
le diable au corps.
HERNANI. Oui, le diable m’emporte.
Ce qui concourt, enfin, à faire de la parodie une
aggravation de son modèle, c’est la représentation
réaliste des basses classes de la société, dans laquelle
Lanson voit un facteur d’émancipation du théâtre .
D’après lui, les parodies de la Comédie-Italienne et de la
Foire ont
" éveillé les sens du public,
fixé ses yeux sur les objets vulgaires, les actions triviales, les
milieux ignobles (…)Car l’imagination
des auteurs et le goût du public, comme rassurés par
l’intention burlesque, et trouvant une raison suffisante à tous les
excès dans le rapport intelligible de la copie triviale à
l’original noble, s’y affranchirent plus librement des règles
et des habitudes qui assujettissaient la littérature classique.
"
La différence sensible entre les parodies
d’opéras ou de tragédies du XVIII° siècle et les
parodies d’Hernani est évidemment que
le drame hugolien comporte déjà la subversion d’un genre
noble. Néanmoins, les travestissements dont il est l’objet
n’exacerbent-ils pas ce phénomène par l’adjonction
d’une dimension populaire, anticipant sur la peinture des
"misérables"? On ne trouvera point dans les parodies de vision
poétique de la
" masse obscure en qui réside la force, peuple-océan,
peuple-lion, défini par le système métaphorique de la force
aveugle et sublime "
mais des individus
sordides qui pensent bassement. En fait, cette dégradation du peuple
comme entité sublime en un agrégat composite de bandits,
d’ouvriers et de marchands qui se vautrent dans le vice, remet brutalement
en cause le triomphe de la vertu à la fin des mélodrames, et, sous
couvert de parodie, repousse les limites de ce qu’on peut étaler au
théâtre.On imagine sans peine l’effet produit dans la salle
par l’entrée en scène de N,i,Ni :
" A sa chevelure épaisse, à sa barbe noire, à sa veste
verte, à son pantalon garance collant, à ses bottines blanchies
par le plâtre de Montmartre, et souillées par la boue de la rue des
Martyrs, Parasol a reconnu son amant. "
En
effet, le héros éponyme de cette pièce est un vagabond,
à qui il manque deux sous pour prendre un
omnibus, un gueux sans feu ni lieu , couchant
dans les carrières. Même "débine", dans Harnali, dont le
jeune premier hante les bas-fonds :
COMILVA, à Harnali.
Peut-être on vous poursuit? et vous avez été
Pris en flagrant délit pour la mendicité?
HARNALI.
Vous avez deviné : L’état est difficile,
On veut qu’un mendiant exerce à domicile (…)
Le quatrième tableau se déroule Sur la butte Montmartre, assez près des
carrières , où se terreront les truands associés sous
le nom de Patron-Minette, dans Les
Misérables. Quant à Oh! qu’nenni, c’est un faubourien, qui surgit mal
vêtu et un bâton à la main, et se targue
d’être un brigand :
Je fais
la contrebande, je vole, je tue, j’assassine quand ça se
trouve.
si bien que la parodie affecte au dire des
journalistes
" des formes par trop faubouriennes, et Oh!
qu’nenni sent le faubourg Saint-Marcel d’une bonne lieue. "
Enfin, de pittoresques figures représentatives
du menu peuple, de ses petits métiers, déambulent dans les
parodies : le savoyard, le vitrier et le chiffonnier.C’est grimé
"en Savoyard", et non en pèlerin,
qu’ Oh! qu’nenni vient demander l’hospitalité.
Le"grand vitrier de Bohême"qui
invite don Pathos à recevoir les honneurs dus à son rang, dans N,i,Ni, anticipe sur le personnage de vitrier ambulant,
qui intervient au théâtre notamment après juillet 1830, dans
les parages des émeutes susceptibles de lui fournir du travail. En
règle générale, les vitriers, dont le statut est instable,
sont plutôt suspects aux yeux de l’autorité, qui se
défie des cris poussés sur la voie publique. Plus
inquiétant encore est le chiffonnier, qui cherche sa vie dans les
détritus. Généralement de basse extraction, il se
complaît dans le nomadisme, et s’est forgé une certaine
philosophie de l’existence. Le mot de "chiffonnier"entre dans la composition d’expressions
convenues :
Nous allons nous taper comme trois chiffonniers.
prédit Comilva, lorsqu’il découvre deux hommes chez
lui. Sa silhouette est décrite avec précision, dans la Lettre trouvée par Benjamin Sacrobille :
Or donc, je m’en allais
avec mon fallot (sic), ma hotte et mon croc, le long
de la rue du Pot-de-Fer, vers celle de Vaugirard, comme il sonnait onze heures
du soir juste (…)
Dans Tristine, les deux chiffonniers chargés d’assommer
Poltroneschi sont portés sur le vin et le jeu, et l’appât du
gain les incite aux pires brutalités :
Les deux chiffonniers se promènent près de la
porte du fond en tenant leur crochet sur l’épaule comme un
fusil.
Par conséquent, les parodies
opèrent une simplification de la société, réduite
aux marchands, aux petits métiers ambulants ou à la pègre.
Ce faisant, elles éludent la dimension lyrique du drame hugolien, mais
font prévaloir le réalisme social, à la faveur duquel elles
jouissent d’une assez grande liberté de parole. On ne peut
qu’être frappé par la hardiesse de ces œuvres
dédaignées par la censure, car considérées comme
inférieures. * Au bout du
compte, les parodies ne témoignent-elles pas de l’impossible
coalescence du politique et du littéraire? En rébellion contre la
censure, Hugo investit la subversion des formes figées d’une valeur
politique, mais il refuse de prendre position dans les débats du moment,
qui s’avèrent trop souvent limités à des conflits
d’intérêt. Du coup, il est suspect aux yeux des ultras ainsi
qu’à ceux des libéraux. A l’inverse, les parodistes
s’engagent à fond dans le commentaire de l’actualité,
à l’instar des chansonniers ou des caricaturistes. Professant une
égale abomination pour le pâtissier anglais, à la tête
d’un gouvernement répressif, et pour les enragés qui
viennent de faire de la bataille d’Hernani un
nouveau 93, ils sont à la recherche d’une voie
moyenne—libérale, peut-être?—mais ils réagissent
en hommes de théâtre conservateurs, attachés à la
dichotomie entre genres nobles et genres populaires, et
déconcertés par les innovations langagières. Ceci explique
peut-être l’acharnement des parodistes sur Hugo :
réactionnaire d’hier, concepteur de formes théâtrales
neuves, celui-ci tendrait un miroir inversé à ceux qui coulent des
revendications de liberté politique dans un moule traditionnel.
Quoi qu’il
en soit, il faut saluer la décapante irrévérence de ces
textes en apparence insignifiants, rédigés en toute hâte, et
par opportunisme littéraire! Car les parodies sont à peu
près la seule forme littéraire avant juillet qui puisse
—presque—impunément s’en prendre à tout.
D’ailleurs, l’impact des parodies sur Hugo fut-il nul? Dans les
pièces suivantes, en tout cas, il accentuera le grotesque, resté
discret dans Hernani, s’en prendra plus
âprement à la royauté, qui n’aura plus l’excuse
de la jeunesse pour justifier sa légèreté, et, plus que
jamais, recrutera ses héros dans le peuple… Sylvie VIELLEDENT