GROUPE HUGOUniversité Paris 7 - Equipe de
recherche "Littérature et civilisation du XIX°
siècle"
Le coup de théâtre dans la dramaturgie hugolienne
Communication au Groupe Hugo du 23 janvier 1999.
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A l'évidence, la construction des pièces de Hugo reprend à
bien des égards la forme extérieure de la dramaturgie classique
: exposition, noeud, péripéties, dénouement. Chez lui, le coup
de théâtre tient un rôle décisif dans l'évolution de
l'action, tant au niveau des péripéties intermédiaires que
dans la forme spectaculaire des dénouements. Dès qu'on y
regarde de plus près, si l'on cherche à dresser une typologie
de ces coups de théâtre, on remarque qu'ils empruntent tour à
tour et le plus souvent tout ensemble aux codes tragique,
comique, et mélodramatique. Rien d'étonnant à celà dans une
esthétique du mélange des genres, je vous l'accorde. Le
problème, c'est que ces trois types de coups de théâtre ne
procèdent pas de la même vision du monde, de la politique, de
l'histoire, de la condition humaine, et que leur mélange, voire
leur hybridation, pose à l'interprète des problèmes
vertigineux.
Commençons par rappeler la définition du coup de théâtre : il
s'agit d'une "action tout à fait imprévue changeant
subitement la situation ou le déroulement de l'action".
Deux éléments fondamentaux sont donc constitutifs d'un coup de
théâtre : le retournement de situation, et l'effet de surprise.
Après avoir brossé à grands traits une petite histoire du coup
de théâtre et de sa contestation, je m'interrogerai sur la
fonction du coup de théâtre dans la dramaturgie hugolienne,
fonction double, puisqu'il engage toujours à la fois le destin
individuel et le destin collectif. Je veux montrer ensuite que la
double énonciation et le grotesque minent de l'intérieur
l'esthétique de la surprise sur laquelle repose le spectaculaire
propre au coup de théâtre, et que dès lors on ne peut plus le
prendre véritablement comme un événement imprévu. C'est sur
cette notion d'événement que je m'appuierai enfin, pour
démêler ce que la mise en oeuvre du coup de théâtre chez Hugo
donne à entendre et à voir, de manière souvent contradictoire,
de la fatalité, de la providence, de la liberté, des rôles
respectifs des grands et du peuple dans l'histoire.
Commençons par récapituler la façon dont le coup de
théâtre a été pensé, pratiqué et critiqué dans l'histoire
du théâtre occidental.
Aristote
Pour Aristote, la tragédie comporte 6 parties : la fable, la
psychologie, le texte, les rôles, la mise en scène et le chant.
La partie la plus importante est la fable, car la tragédie
n'imite point les hommes, mais leur action : "le bonheur et
le malheur sont dans l'action, le but est agir, non être, et les
hommes sont ce qu'ils sont par leur caractère, mais ils sont
heureux ou non par leurs actions (
) les actions et la fable
sont ainsi le but de la tragédie".
Or, poursuit Aristote, "les plus puissants ressorts d'action
de la tragédie sur les âmes sont des parties de la fable, à
savoir les péripéties et les reconnaissances", entendez :
les coups de théâtre.
L'art du grand dramaturge est d'enchaîner les actions
(commencement, milieu et fin) sans faire intervenir le hasard.
Sinon, on a une fable épisodique (de 2nd ordre), où "la
succession des épisodes n'est ni vraisemblable ni
nécessaire". Le coup de théâtre, on le voit, doit donc
avoir une nécessité.
Mais comme l'imitation doit provoquer la crainte et la pitié, et
que "ces sentiments naissent surtout devant des faits qui
s'enchaînent contrairement à notre attente", le coup de
théâtre doit créer l'effet de merveilleux suivant :
l'apparence première du hasard qui semble révéler une
intention. Aristote donne comme exemple de ce merveilleux la
statue qui assomme le meurtrier de l'homme qu'elle représente.
Ce merveilleux indispensable au plaisir du spectateur est assuré
par la succession des coups de théâtre, qui peuvent être de
deux sortes :
La péripétie, qui est "le retournement des
actions en sens contraire [
] selon le vraisemblable ou le
nécessaire."
La reconnaissance, qui est "le passage de
l'ignorance à la connaissance, et par suite à l'affection ou
bien à la haine, chez ceux qui s'orientent vers le bonheur ou
vers le malheur." Pour Aristote, la plus belle
reconnaissance est celle qui naît d'une péripétie. Ex chez
Hugo : la fin de Mille francs de récompense (Etiennette
et Puencarral > bonheur), celle de Lucrèce Borgia
(bonheur : duo d'amour ; et malheur : matricide).
La péripétie ne sert pas qu'à alimenter le suspens, elle est
l'instrument de la fonction morale de la tragédie, qui est
d'inspirer la crainte et la pitié : c'est pourquoi la tragédie
ne doit pas
La cause du renversement du bonheur au malheur doit être dans une erreur (hamartia) et non dans la méchanceté du héros. C'est l'erreur et ses conséquences funestes qui entraînent la terreur et la pitié. Quels sont ces événements effrayants ou pitoyables ?
Règles de la bonne tragédie :
* portée universelle
* éviter trop d'épisodes secondaires
* cohérence interne de l'oeuvre : ne pas rendre compte de la
pluralité du monde sensible, sans quoi on perd la visée
universelle du propos
* bien choisir péripétie et / ou reconnaissances : "c'est
par elles, en un grand moment tragique, que le héros, être
exceptionnel, passe de l'ignorance à la connaissance et connaît
ainsi son destin, son identité, sa faute".
* histoire nécessaire et vraisemblable
* plaisir du spectateur orienté vers la crainte et la pitié
Le théâtre de Hugo répond presque à tous ces critères de la
bonne tragédie, sauf à ceux de nécessité de l'intrigue et de
vraisemblance
Le classicisme
La tragédie classique française reprend à
Aristote l'exigence d'une progression logique de l'action : comme
dans la tragédie classique, qq péripéties ou coups de
théâtre "réaniment régulièrement l'illusion des
personnages sur leur propre destin" ; à ces apparents
succès de fortune succèdent des péripéties modifiant la
situation du héros en l'inversant ; c'est le revers de fortune
classique, tel qu'on le trouve dans Ruy Blas (qui s'est
illusionné sur son propre destin) où le retour de Salluste
intervient juste après le duo d'amour avec la Reine.
L'usage de la péripétie est très fréquent dans le théâtre
baroque où elle permet de figurer le désordre du monde, y
compris chez Corneille qui compose son action sur les
péripéties poussées jusqu'au dernier moment, "ce qui
permet de jouir du désordre du monde avant la remise en place
finale".
Racine au contraire n'aime pas les péripéties, parce qu'il ne
croit pas à la Providence. Chez lui le tragique repose plutôt
sur l'accomplissement inéluctable du destin, sur une fatalité
qui implique l'absence de péripétie. On assiste plutôt chez
lui à un dévoilement progressif, sans retournement, de
l'illusion dans laquelle se tient le héros. Le spectateur
constate l'horreur des passions et l'impossibilité à s'en
défaire.
Mais dans les deux cas, après avoir inspiré au spectateur une
fascination vertigineuse pour le désordre, le dénouement finit
toujours par entraîner la cessation des périls et des
obstacles, par rétablir l'ordre politique ou psychologique mis
en péril. Ce rétablissement est la conséquence logique d'un
déroulement causal et intelligible des faits.
Dans la comédie, le fonctionnement causal est le
même ; ex : dans la tradition de la pastorale, le désordre est
figuré par le schéma des couples désunis (Le Songe d'une
nuit d'été : A aime B qui aime C qui aime D qui aime A) :
tout s'arrange à la fin, grâce à un coup de théâtre
providentiel qui redistribue au mieux les couples et rétablit un
ordre heureux ; le vice des barbons (avarice, jalousie, luxure,
tyrAnne Ubersfeld domestique) est puni de manière providentielle
par les péripéties intermédiaires (ex : les fourberies de
Scapin) ou l'intervention ultime du deux ex machina qui
vient rétablir un ordre légitime et juste ; c'est le cas
particulièrement spectaculaire du dénouement en deux temps de
Tartuffe, aussi invraisemblable dans sa structure que nécessaire
dans sa fonction idéologique, où le messager du Roi vient
rétablir la justice in extremis, à la surprise
générale, des personnages comme du spectateur ; la clairvoyance
du souverain qui ne s'est pas laissé abuser par l'imposteur vaut
pour la providence divine (il n'est pas de droit divin pour
rien).
Fortune du coup de théâtre
Le coup de théâtre connaît une fortune durable dans toutes les
formes de théâtre où la fatalité et la providence sont à
l'oeuvre pour résoudre les problèmes en rétablissant in
fine un ordre menacé : le mélodrame, le vaudeville, le
théâtre de boulevard.
De Diderot
On l'a vu, le couple Fatalité / Providence repose sur une vision
religieuse de l'histoire ; on ne s'étonnera donc pas de voir
Diderot supprimer le coup de théâtre, changement brusque dans
la situation par l'intervention d'une transcendance devenue
invraisemblable dans une vision matérialiste du monde, pour le
remplacer par le tableau. Dans lesEntretiens sur le fils
naturel , Diderot fait dire à l'un de ses personnages
:
Il faut donc écrire la pantomime (et ça Hugo le fera abondamment) :
On le sait, de nombreux auteurs du XIXe siècle, et notamment de drame romantique, adopteront cette dramaturgie en tableaux, qui permet de montrer un milieu social et familial avec un réalisme pictural, et d'introduire des éléments épiques dans le drame, sans décomposer une durée, des enchaînements nécessaires, mais en proposant des fragments d'un temps discontinu. Méprisant les ficelles de l'action, de l'intrigue fondée sur le suspense et la péripétie, le tableau permet au dramaturge de déployer une enquête sociologique ou une peinture de genre. C'est pourquoi on le retrouve à l'oeuvre dans le théâtre naturaliste.
à Brecht
Dans le théâtre épique de Brecht, la dramaturgie en tableaux
sert à combattre l'impression de nécessité qui résulte de
l'enchaînement continu des scènes et des actes de la forme
classique ; le tableau permet de montrer des scènes
discontinues, de casser l'identification prolongée du spectateur
au personnage, de forcer le spectateur à réfléchir sur
l'enchaînement des causes et des effets. Dans cette perspective,
le coup de théâtre ne peut être utilisé que de manière
ironique, comme c'est le cas dans le dénouement de L'Opéra
de quat'sous :
Le public représenté sur scène se pâme d'aise ; il s'agit du peuple rassemblé pour assister au couronnement de la reine.
Cette pirouette finale, inspirée des coups de théâtre de
comédie classique, met en oeuvre une providence scandaleuse qui
récompense la crapule : cette absurdité remet en cause le
caractère arbitraire du happy end ; le public réagit en
se disant que cette fin heureuse n'est pas crédible.
Il apparaît clairement que le théâtre de Hugo relève de ces
deux esthétiques à la fois, dramatique et épique, que Brecht
oppose dans un tableau célèbre dans ses Notes sur Mahagonny
(voir feuille jointe) ; nous allons tenter de résoudre ce
paradoxe en étudiant maintenant le fonctionnement du coup de
théâtre propre à la dramaturgie hugolienne.
Dans Le Roi et le bouffon, Anne Ubersfeld repère une
particularité du coup de théâtre hugolien : le coup de
théâtre qui fonde tout drame hugolien, dit-elle, est celui de
la détermination du sujet ; elle remarque que dans les premiers
drames, toutes les ambiguités sont levées dès les premières
scènes, on sait qui est le héros, mais qu'à partir du Roi
s'amuse, "il faut attendre l'acte II pour s'apercevoir
que le héros n'est pas le Roi, mais le Bouffon" ; elle
souligne à ce sujet la composition magistrale du début de Ruy
Blas, où les deux premières scènes laissent croire au
spectateur que le héros est Salluste, Ruy Blas n'apparaissant
comme sujet qu'avec sa confession de la scène 3. C'est ce
qu'Anne Ubersfeld appelle le "dévoilement progressif du
sujet". Ce dévoilement constitue, pour le spectateur, un
premier coup de théâtre.
Je voudrais distinguer nettement ce type de coup de théâtre,
destiné uniquement au spectateur, du deuxième, qui a pour point
commun avec lui de concerner encore l'identité du héros. Anne
Ubersfeld poursuit son idée en montrant que
Cette prise de conscience, dit-elle, est généralement très
tardive, et constitue bien souvent la péripétie ultime, le
retournement de l'action qui entraîne le
dénouement-catastrophe.
On sait aussi que dans le théâtre de Hugo, le destin individuel
est lié au destin collectif ; on peut penser cette articulation
comme l'équivalent dramatique de la double portée intime et
universelle, de la parole lyrique hugolienne.
Cette articulation se retrouve dans les coups de théâtre
hugoliens ; c'est ce que montre un relevé indicatif (non
exhaustif) des coups de théâtre principaux du théâtre de
Hugo. Je ne prends pas pour l'instant en compte les péripéties
intermédiaires, mais les péripéties décisives, pour montrer,
si je peux me permettre le jeu de mots, que Hugo y fait toujours
d'une pierre "deux coups".
Dans Cromwell, le coup de théâtre
principal, le renoncement du Lord Protecteur à la couronne, lui
permet de sauver sa peau en échappant aux complots menés
contre lui (il a fait arrêter les cavaliers, mais il reste les
puritains), et de ne pas être un tyran, c'est-à-dire
d'accomplir une sorte de "contre-coup-d'état"
en conservant sa légitimité à la tête de l'Etat en tant que
Lord-Protecteur, légitimité qu'il n'aurait pu conserver en se
faisant proclamer roi.
Dans Hernani, le dénouement double disjoint
et fait apparaître en quelque sorte deux héros : dans la
sphère politique Charles Quint, qui acquiert sa pleine
légitimité par son élection et sa clémence inaugurale, et
dans la sphère privée Hernani qui récupère d'abord, à
titre personnel, la femme et ses titres de noblesse, mais qui
paie cette fortune de sa vie.
Dans Marion de Lorme, la quête amoureuse
de Marion et Didier rencontre très tôt le pouvoir politique ;
le suspens final (Richelieu fera-t-il grâce) a une double
portée dramatique et idéologique, propre à satisfaire le
public en quête d'émotions fortes, les âmes sensibles à la
pitié, et à faire réfléchir le penseur comme le citoyen sur
l'arbitraire royal, la violence d'état et la peine de mort.
Le dénouement de Lucrèce Borgia a lui
aussi cette double portée : le coup de théâtre final (le
meurtre de Lucrèce par Gennaro) résulte de la découverte par
le jeune homme de son appartenance à la famille Borgia ; par le
matricide, il opère à la fois une vengeance personnelle
(venger ses amis empoisonnés) et un meurtre politique
(tyrannicide).
Le coup de théâtre final de Marie Tudor (Gilbert
est sauvé) est une réécriture de la fin de Marion de Lorme
: il engage deux histoires d'amour à la fois et pose lui
aussi la question de la violence d'état et de la peine
de mort. La dimension politique de ce coup de théâtre est
rehaussée par l'intervention de Simon Renard, qui, dans son
choix de sacrifier Fabiano, écoute la volonté du peuple, même
si cette décision relève du machiavélisme, et non d'une
conviction démocratique.
Dans Ruy Blas, le dénouement permet au
héros d'assumer son identité, et à ce titre (en tant
que laquais) de gagner l'amour véritable de la reine ; le
dénouement a une double dimension politique : Ruy Blas sauve
l'état en sauvant la reine, il manifeste aussi sa liberté
en s'affranchissant de son maître tyrannique ("je relève
le front sous le pied qui m'écrase", avait-il déjà
protesté avant de s'incliner, III, 5) par la mort violente.
Il s'agit à la fois d'une fin de mélodrame où le traître est
châtié par le justicier, et d'un dénouement tragique où le
héros est puni de sa faute (pénétration indue dans l'espace A,
oubli de son identité véritable).
Le dénouement des Burgraves a aussi
cette double dimension intime et politique :
Fin apparemment heureuse : le parricide est empêché, la paix
civile et familiale est retrouvée par la reconnaissance mutuelle
de leurs autorités politiques respectives par les deux frères
ennemis.
Cette caractéristique finale du drame de Hugo, de lier une
intrigue privée à une action publique, n'est pas une nouveauté
radicale ; dans la tragédie, l'erreur du héros l'amène déjà
à se placer dans une situation privée qui menace l'ordre
social. Ce qui est sans doute plus probant dans le parcours que
nous venons d'effectuer, c'est que le dénouement double permet
généralement, au-delà du pessimisme ambiant, d'entrevoir à un
niveau ou à un autre, public, privé, ou les deux à la fois,
une lueur, de bonheur, de réconciliation, de justice, sauf dans
deux cas : les dénouements de Marion de Lorme et du Roi
s'amuse, où le méchant n'est aucunement inquiété,
déstabilisé, et où la vertu est persécutée ; dénouements
qui sont proprement scandaleux pour les contemporains, ce qui
explique peut-être, outre le fait qu'elles mettaient en scène
la monarchie française, que les deux pièces aient été
respectivement censurée et interdite.
Par ces dénouements, Hugo manquait à la fonction morale du
théâtre fixée par Aristote dont nous parlions tout à l'heure
: pour que s'articulent la terreur et la pitié, il ne fallait ni
* "montrer des hommes bons transportés du bonheur au
malheur : ce ne serait ni effrayant ni pitoyable, mais seulement
révoltant"
* ni montrer "des hommes méchants passant du malheur au
bonheur : ce serait la solution la moins tragique de toutes ;
elle n'a rien de ce qu'il faut : ni humanité, ni pitié, ni
crainte"
Le sort de Marion, de Didier, de Blanche et de Triboulet éveille
sans doute la compassion. Mais au lieu d'éveiller la terreur
(qui passe par la reconnaissance d'un châtiment d'une certaine
façon mérité que le héros s'est attiré, non par sa
méchanceté, mais par sa faute), il éveille la révolte, et ne
permet pas au spectateur de rentrer chez lui apaisé, ce qui est
la loi du théâtre classique. C'est cette absence totale
d'apaisement qui pouvait laisser penser aux autorités que ces
deux pièces étaient dangereuses pour l'ordre public.
En élargissant maintenant l'analyse à l'ensemble des coups
de théâtre, et non plus seulement à la péripétie qui
engendre le dénouement, je voudrais montrer comment Hugo
travaille à mettre à distance le spectaculaire sans pour autant
le refuser.
Car le théâtre de Hugo est un théâtre à effets. La
critique journalistique s'en gargarise et pousse le tableau à
l'extrême : "Grandiloquent",
"grand-guignolesque", "mélodramatique",
lit-on, depuis des décennies, dans les comptes-rendus.
Grâce à Anne Ubersfeld, nous savons bien qu'il n'en est rien,
et je ne veux pas répéter ici les preuves qu'elle en donne et
que vous connaissez.
En me limitant au cadre de mon étude, je veux seulement montrer
dans un premier temps que le spectaculaire donne au coup de
théâtre hugolien les apparences formelles du coup de théâtre
tragique, comique, ou mélodramatique.
Emotions, Terreur et pitié
Tragiques, les coups de théâtre où le héros commet à une
erreur fatale, causant la perte de ceux qu'il aime : Marion qui
perd Didier, Lucrèce qui empoisonne son fils, Triboulet qui tue
sa fille, Marie qui tue Fabiano, Jane qui perd Gilbert, Ruy Blas
qui entraîne la Reine ds le gouffre et envoie son ami Don César
aux galères, Don Ruy qui tue Doña Sol.
Généralement, ces coups de théâtre consistent en,
s'accompagnent de, ou sont préparés par des effets scéniques
très impressionnants, portes qui s'ouvrent, gestus expressif des
personnages :
Sur la scène imaginée par Hugo, le coup de théâtre est tout autant scénographique que discursif.
Péripéties et reconnaissances providentielles
On trouve aussi plusieurs scènes de reconnaissances
providentielles héritées de la tradition comique et du
mélodrame ; on a déjà évoqué les retrouvailles d'Otbert et
son père Job, qui nouent et dénouent le drame en l'espace de
quelques minutes, finalement heureuses après avoir failli être
tragiques ; les plus franches sont celles de Cyprien André et
d'Etiennette à la fin de Mille francs de récompense : ce
schéma de comédie moliéresque (L'Avare, Les
Fourberies de Scapin) ne manque pas d'ailleurs de faire rire
le public.
Ce spectaculaire est bien entendu au service de l'admiration, de
la terreur, de la pitié, du soulagement, donc de
l'émotion
Mais il y a en même temps chez Hugo refus du
spectaculaire pur, de l'identification massive du spectateur au
héros, grâce à un retravail du coup de théâtre dans le sens
de la distance. Ce creusement de la distance est effectué par la
double énonciation : le coup de théâtre ne produit pas
le même effet de surprise sur les personnages et sur les
spectateurs. Par un effet d'ironie dramatique, le spectateur sait
souvent déjà ce que le coup de théâtre révèle aux autres
personnages ébahis.
Ainsi, quand Lucrèce apprend à Gennaro qu'elle est sa mère au
dénouement, le spectateur le sait depuis le début, au point de
brûler, mais il n'est pas au Guignol, de l'envie de le dire au
jeune homme un peu lent à comprendre. Cet exemple est extrême,
mais on peut dire que dans presque tous les cas, au moins pour
les coups de théâtre de reconnaissance, liés au dévoilement
de l'identité du héros,
soit le spectateur est prévenu :
soit il s'en doute
le spectateur a entendu "L'Homme"
dire à Guillot-Gorju à la fin de la scène 1
que sous son nom (qu'on ignore encore mais qu'on
est très intrigué d'apprendre), on a chance
d'"être décapité"
le spectateur est donc bien moins surpris que les
seigneurs à qui l'Homme se découvre en leur
disant "Je suis Jean, comte de
Créqui"" (coup de théâtre), et ne
l'est plus du tout quand il dit à Alix qu'il
n'est pas celui qu'elle croit (c'est un coup de
théâtre pour elle, mais pas du tout pour nous)
* de même pour le retour de l'empereur
Barberousse dans Les Burgraves , qui est
annoncé dans la scène d'exposition (Ière
partie, sc. 2) par rappel de la prédiction :
son entrée est un coup de théâtre puisqu'elle représente un retournement de situation (Hatto l'avait fait chasser, Job le fait entrer), mais le public se doute que c'est lui bien avant qu'il ne se déclare
* de manière générale, la révélation de l'identité du héros ne surprend pas le spectateur, elle surprend le héros qui ne se connaît pas ou les autres personnages qui ne s'attendaient pas à lui. Les déclarations sous la forme
font de l'effet sur les autres personnages mais ne nous surprennent pas davantage que si nous entendions le héros dire "My name is Bond. James Bond"
Il y a là une forme d'ironie dramatique que l'on retrouve
dans le dénouement d'Hernani : l'arrivée de la statue du
Commandeur-Don Ruy qui rappelle Hernani à son serment produit un
effet de surprise sur Doña Sol, sur Hernani qui avait
manifestement oublié (ou au moins refoulé) son serment ; Don
Ruy apparaît comme le retour de ce refoulé, qui produit un
effet de terreur sur les deux amants. Ce n'est qu'un demi-coup de
théâtre pour le spectateur : le premier dénouement heureux,
par lequel, outre ou par un effet de sa clémence, Charles-Quint
accorde à Hernani la main de Doña Sol et lui rend ses titres de
noblesse, laissait présager la 2e fin, catastrophique : tandis
qu'Hernani (voix de ténor) chante la louange du nouvel empereur,
et formule un retournement de fortune subit et général
("Oh! ma haine s'en va ! [
] Je n'ai plus que l'amour
dans l'âme [
] Je ne hais plus. Carlos a pardonné. Qui
donc nous change tous ainsi ?"), le spectateur entend la
voix de basse de Don Ruy dire son malheur intact
("Eclaterai-je ? oh non ! Fol amour ! douleur folle !
[
] Pas un cri. L'on rirait") et le voit sur
scène ne pas participer aux vivats des conjurés. La
question d'Hernani ("Qui donc nous change tous ainsi
?") est illusoirement optimiste : aucune Providence ne les a
tous changés, puisqu'ils ne sont pas tous changés ; Don Ruy,
par sa seule résistance à l'épiphanie de l'empereur, nie son
statut providentiel. A partir de là, la logique interne du pacte
faustien passé entre le vieillard et le jeune homme à l'acte
III appelle nécessairement le second dénouement.
Il en va de même pour le retour de Salluste à l'acte III de Ruy
Blas, remarquablement construit sur la structure analysée
par Anne Ubersfeld dans le Roi et le bouffon
d'intronisation-détronisation. Là encore, le spectaculaire coup
de théâtre du retour de Salluste ne surprend pas le spectateur,
qui attend logiquement l'exécution du pacte diabolique passé à
l'acte I (il faut bien que les deux billets signés de la main du
laquais, l'un "Ruy Blas", l'autre "César"
servent à quelque chose, c'est-à-dire à le confondre). Dans
une première version de Ruy Blas, la pièce commence par
un coup de théâtre qui est à la fois surprenant pour le
personnage (Ruy Blas a oublié que Salluste reviendra forcément,
qu'il n'est pas vraiment ministre) et pour le spectateur, qui n'a
pas été mis au parfum par l'exposition. En repoussant ce CT au
3e acte, Hugo en transforme radicalement l'effet dramatique : il
n'y a plus CT que pour le personnage. Le spectateur, lui, est en
position de distance, d'ironie dramatique puisqu'il s'attend
depuis le début au retour de Salluste.
En résumé, on peut dire qu'un grand nb de CT sont mis à
distance par Hugo de la manière suivante : il reprend le schéma
classique de la reconnaissance (révélation de l'identité) ou
de la péripétie (retournement de fortune) ; mais il scinde en
deux l'effet de surprise par le biais de la double énonciation :
la surprise (et donc la terreur) ne concerne plus que les
personnages ; l'effet spectaculaire du coup de théâtre est
atténué ou supprimé pour le spectateur par l'ironie
dramatique. L'émotion n'est pas supprimée, mais elle
est, avec l'illusion, mise à distance.
Chez Hugo, ce réglage entre identification et distance est
aussi effectué par le grotesque, qui, dans le cas du coup de
théâtre, a pour but de saper l'admiration excessive qui
résulterait d'un sublime pur.
Ex : admiration qui pourrait résulter de la clémence de
Cromwell ou de Charles-Quint. réécritures par Hugo de
l'épisode de la clémence de Cinna dans Auguste ; dans le cas de
Corneille, on sait que ce coup de théâtre magistral n'est pas
forcément un modèle de sublime : l'admiration (étonnement +
sublime) excessive que ce geste de grandeur risque de produire
sur le spectateur est néfaste, car
Chez Hugo, le geste sublime de Cromwell renonçant à la
couronne et pardonnant aux conjurés, de Charles-Quint inaugurant
son règne par la clémence, ne sont pas dépourvus du même
calcul (Cromwell a eu le temps de peser la situation ; le
renoncement et la clémence lui sauvent la vie). Le geste sublime
des deux hommes d'état est assourdi par des contrepoints
comiques : dans Cromwell, par les sarcasmes et les jeux de
mots des conjurés, la confirmation à Rochester de son mariage
avec dame Guggligoy, l'intervention grotesque de Carr qui
proteste quand il n'est plus temps, ne sachant pas que Cromwell a
renoncé au trône.
Dans Hernani encore, la clémence de Don Carlos est
précédée de la révélation par Hernani de son identité
noble, moment sublime cassé par Charles Quint qui répond
"en effet, j'avais oublié cette histoire" (ce qui ne
manquait, dans la mise en scène de Vitez, dit avec une
désinvolture enjouée par Redjep Mitrovitsa, de déclencher les
bons rires du public).
Le dénouement ultime d'Hernani, qui reprend le motif
sublime de la mort des samants, n'est pas dépourvu non plus d'un
certain grotesque ; sans parler du joli geste de Jany Gastaldi
qui tapait sur le bouchon de la fiole de poison après avoir bu
sa dose, invention intégrale du metteur en scène et de la
comédienne, le dénouement s'amorce dans un quiproquo entre
Doña Sol et Hernani, sur le sens du cor, la nature du mal qui
torture le jeune marié, de l'effet thérapeutique du flacon
qu'il demande à sa femme d'aller lui chercher ; comme le dit
Yves Gohin dans sa présentation, les circonstances sont
tragiques, mais c'est un quiproquo quand même.
Tout est donc fait pour que le spectateur garde toujours un point
de vue critique sur l'événement.
C'est cette notion d'événement que je vais maintenant essayer de travailler, dans le but de démêler ce qui, dans le coup de théâtre hugolien, relève de la providence, de la fatalité, et de la liberté de l'homme.
Je partirai de la définition et de la théorie qu'en propose
Alain Badiou.
On part de la situation : c'est-à-dire du "ce qu'il y
a". L'événement est ce qui fait trou dans la situation :
il se passe "qqch d'irréductible à son inscription
ordinaire ds "ce qu'il y a". Ce supplément,
appelons-le un événement" (p.38). "Les événements
sont des singularités irréductibles, des
"hors-la-loi" des situations."
Il y a bien sûr des apparences d'événement qui n'en sont pas
(ex : la révolution nationale socialiste) : les critères qui
permettent de les distinguer des vrais événements sont les
suivants :
La loi de l'éthique, c'est la fidélité à
l'événement : l'événement nous contraint à décider une
nouvelle manière d'être et d'agir dans la situation, une
nouvelle manière de penser la situation qui est un processus
de vérité . Cette fidélité événementielle est une
rupture réelle (pensée et pratiquée) et immanente, continuée.
Elle obéit à l'injonction interne du "Continuer".
Le sujet est le support de cette fidélité, il est induit
par le processus de vérité (donc il n'existe pas avant
l'événement).
Le mal peur prendre l'une de ces trois formes :
Dans Cromwell, c'est le non-avénement de
Cromwell en roi qui fait événement ; quelque chose
arrive là et se trouve formulé ensuite dans son discours, qui
instaure un processus de vérité : l'impossibilité de la
restauration monarchique, dont Cromwell devient le sujet.
De même, l'élection de Don Carlos en Charles-Quint fait
événement, non pas en tant que date historique identifiable,
mais en ce qu'elle amène l'empereur à formuler
différemment la situation, dans le fameux monologue où le futur
empereur entend gronder le peuple-océan, et formule son
changement de perspective historique (dernière scène de l'acte
IV) : demande à Charlemagne s'il a bien changé.
Inversement, Louis XIII veut encore, ds un sursaut, écouter le
peuple (qui parle par la voix de Marion); pour s'affirmer sujet,
il grâcie ; mais son geste est inefficace, car il n'est pas
conforme à la situation (c'est Richelieu qui commande), et il ne
s'élève pas à la puissance d'un coup d'état susceptible de la
changer.
En fait, il y a peu de véritables événements ds le théâtre
de Hugo. Bcp de CT, mais peu d'événements. Pourtant la
définition stricte du coup de théâtre semble être
l'équivalent dramaturgique de la définition philosophique que
Badiou donne de l'événement : il y faut à la fois surprise et
changement de la situation par un processus de vérité.
On le sait, Anne Ubersfeld l'a montré, les dénouements de Hugo
sont le plus souvent pessimistes, donnent l'image d'une histoire
arrêtée, bloquée. Même le dénouement heureux de Mille
Francs de récompense reste insatisfaisant, puisque le sort
de Glapieu, le sauveur des autres, reste inquiétant.
Pessimistes, horribles parfois, mais pas tragiques :
Car le conflit tragique oppose tjrs l'homme à une fatalité,
principe moral ou religieux supérieur, rétabli par la justice
éternelle lorsque le héros succombe ; dans le tragique, le
héros manifeste sa grandeur en acceptant de lutter le plus loin
possible contre son destin, il se confronte à lui en signant sa
perte, mais finalement, malgré le châtiment ou la mort, le
héros se réconcilie avec la loi morale et la justice
éternelle. De cette réconciliation résulte une impression
d'élévation de l'âme transfigurée (purgée des passions) :
rien de tel chez Hugo, au contraire, les passions restent
intactes (l'amour, l'ambition de Cromwell, la volonté de
puissance de Marie Tudor) ; la pitié et la terreur cèdent la
place, dans le théâtre de Hugo, à la compassion et la
révolte, qui démantèlent le mythe pour relancer l'histoire.
Northrop Frye a montré comment l'évolution de la tragédie l'a
conduite vers l'ironie, c'est-à-dire la prise de
conscience de l'évitabilité de ce qu'on croit fatal (la
résistible ascension, comme dirait Brecht) : l'instance tragique
prend alors une forme humaine ou sociale ; ainsi, chez Hugo, la
fatalité anonyme prend la forme de tel ou tel puissant, Don Ruy
par exemple, qui incarne non pas des valeurs éternelles, mais
celle d'une classe particulière, historiquement datée.
Au "cela doit être ainsi" succède un "en tout
cas c'est comme ça" mis en évidence chez Hugo par les
apartés, très nbx ds Cromwell, et notamment dans Mille
Francs de récompense, qui historicisent les situations, et
orientent le théâtre de Hugo vers un théâtre épique, où le
spectateur ne se dit plus
mais
Il en va de même pour l'envers de la Fatalité, la Providence.
Apparences de Providence : Simon Renard, Glapieu, mais il s'agit
de providences humaines (donc pas une transcendance), comme
Gavroche est une providence en guenille pour ses frères.
La critique de la notion de providence devient nettement plus
radicale dans le théâtre de l'exil, comme en témoigne cet
extrait de Mille Francs de récompense : nous sommes à
l'acte I, scène 4 ; Etiennette, aux abois devant l'arrivée des
huissiers qui viennent saisir le mobilier, voit arriver
Rousseline, qu'elle espère son sauveur, et lui dit :
En aparté pour le spectateur, Glapieu commente :
Dans les schémas actantiels qu'elle propose,
Anne Ubersfeld met le plus souvent en position de Destinateur le
couple Fatalité et Providence, figure à 2 têtes de la
transcendance.
Les deux sont effectivement très présents dans le discours des
personnages :
La fatalité tout d'abord :
La providence ensuite : nombreuses sont les occurrences
où le personnage voit dans un retournement de fortune avantageux
le signe d'une intervention divine en sa faveur ; dans la
rencontre amoureuse, le héros voit souvent la femme comme un
ange envoyé du ciel pour le sortir de son malheur.
Mais, Anne Ubersfeld le montre ensuite, la structure des oeuvres
congédie en fin de compte tant la fatalité que la providence ;
c'est au théâtre, dit-elle, davantage que dans la poésie
lyrique, que se manifeste le discours athée de Hugo ; il passe
par le motif récurrent de la prière ironiquement adressée à
un Dieu absent, par l'absence de véritables pères dignes de ce
nom, par le caractère scandaleux ou aléatoire des dénouements.
En réalité, c'est toujours un choix opéré par un des
personnages, ou bien une raison historique objective, qui
explique le dénouement.
Le dénouement est le résultat d'un choix: ainsi, dans Hernani,
où le thème de la fatalité est si accentué, Don Ruy, après
tout, pourrait parfaitement faire le choix inverse, ne pas exiger
d'Hernani le respect de son serment. En miroir, Hernani pourrait
parfaitement ne pas respecter son serment ; en principe
d'ailleurs, on ne peut faire promesse que de ce qu'on pourrait ne
pas tenir ; la parole donnée d'Hernani est une parole donnée à
des morts, son geste est-il moral, qui ne sauvera aucun vivant ?
Doña Sol formule d'ailleurs cette liberté d'Hernani :
A l'inverse, le choix que fait Charles-Quint de la clémence
souligne par contraste que Don Ruy et Hernani se laissent
volontairement, l'un par mauvaise foi (jalousie), l'autre par un
fatalisme superstitieux, entrainer dans le sacrifice pour l'un,
la damnation pour l'autre. Mais il n'y a là, contrairement à ce
qui se passe dans la fatalité tragique, aucun rétablissement
d'un ordre supérieur. La légitimité est maintenant incarnée
par Charles-Quint, qui ne croit plus à ce vieux code d'honneur.
La mort des amants, contrairement à celle de Roméo et Juliette
qui réconcilie la cité, ne sert à personne, elle n'a aucune
valeur morale.
Choix encore, le dénouement de Ruy Blas ; l'assassinat de
Salluste (remake de Quasimodo et Frollo), acte de libération
(cf. le "lâche-le" des gosses à la projection du Bossu
de Notre-Dame) : le CT fait véritablement événement, pas
prévisible du tout par le spectateur cette fois-ci. Vraie
affirmation d'une liberté par laquelle RB devient véritablement
sujet (et assume son nom).
En fait, ds le théâtre de Hugo, les notions de fatalité et de
providence sont intériorisées par les personnages, qui se
plaignent d'être d'avance condamnés par la première (jeunes
premiers, Hernani, Didier) ou implorent la seconde. Mais en
réalité, c'est leur liberté, assumée ou non, qui détermine
le dénouement.
Le fait même que Hugo hésite pour ses dénouements, accepte de
les changer, allant jusqu'à substituer Fabiani à Gilbert,
témoigne de cette croyance, au-delà de son pessimisme foncier,
en l'ouverture des possibles.
L'événement historique
Mais cette ouverture ne peut pas aller jusqu'à la
représentation pleine d'une révolution populaire réussie. Hugo
ne peut pas faire advenir par la fiction un avénement du peuple
qui ne correspond pas à la réalité historique contemporaine
dont il parle dans son drame, où le passé, comme on sait, sert
aussi à figurer le présent. D'où la victoire nécessaire de A
sur B.
Mais il peut figurer l'événement historique réel, tel qu'il
s'est effectivement produit dans le passé, l'événement
avéré. C'est le cas du renoncement au trône de Cromwell, et de
l'accession à l'Empire de Don Carlos.
Cromwell
Dans la Préface de Cromwell, Hugo est fasciné par le
destin du grand homme anglais ; de l'épisode qui va lui servir
pour son drame, Hugo retient le
On repère dans ce commentaire la superposition du lexique de
l'événement (subitement, sursaut, heure décisive, moment)
et de celui du théâtre (dénouement, estrade, péripétie),
qui fait équivaloir le coup d'état à un coup de théâtre. Or
dans Cromwell, le véritable coup de théâtre est
précisément qu'il n'y a pas de coup d'état. L'évènement est
précisément l'absence de l'événement annoncé, ce qui n'est
finalement pas étonnant, puisque par définition l'événement
est ce qui ne pouvait être envisagé dans la situation.
En fait, ce refus de la couronne n'est qu'en apparence un
événement imprévisible : on a vu Cromwell hésiter, écouter
les mises en garde, surprendre lui-même le complot des
royalistes. Comme dans les cas évoqués tout à l'heure, il
s'agit d'un CT intégral (retournement de situation + surprise)
pour les personnages médusés, mais il ne s'agit que d'un
demi-CT pour le spectateur, qui de plus sait très bien d'avance
que le personnage historique Cromwell a refusé le trône (on est
dans la même position que le public de Corneille, pour qui la
clémence d'Auguste est un lieu commun de l'histoire et de la
pensée politique). Le public jouit plutôt ici de voir la
surprise qu'éprouvent les conjurés.
Par cet événement paradoxal, Cromwell est en réalité fidèle
à l'événement précédent : le régicide (il suit ainsi la
position des conjurés puritains). Son discours est le processus
de vérité qui fait advenir cet événement. Son refus de la
couronne est rupture permanente, il obéit à l'injonction du
"continuer" dont parle Badiou.
Mais qu'il s'agisse de Cromwell, d'Hernani, ou du
retour de Barberousse dans Les Burgraves, le seul
avénement-événement que Hugo peut montrer est celui du
puissant. Faut-il en conclure qu'un coup de théâtre jamais
n'abolira le pouvoir?
L'événement amoureux
Pour répondre à cette question je reviens un instant à Badiou
; ce dernier trouve à sa théorie de l'événement 4 champs
d'application qu'il appelle des "conditions" : la
politique et l'histoire (l'événement historique), la science
(la découverte d'une nouvelle théorie qui remplace les
précédentes), l'art (il y a des révolutions artistiques), et
l'amour (la rencontre amoureuse).
A la place de la fidélité à l'événement impossible
"Révolution", ou "accession du peuple au
pouvoir", ce que Hugo peut représenter, c'est la fidélité
à l'événement "rencontre amoureuse". Là, qqch
change, en pensée et en pratique : la Reine tutoie Ruy Blas et
l'appelle par son nom, Doña Sol, fidèle à son proscrit refuse
les situations que veulent lui faire Don Carlos et Don Ruy, et
mourra avec Hernani plutôt que d'être séparée de lui ou à un
autre, Didier pardonne à Marion. Hugo opère un traitement
positif de la passion ; il y a certes encore des passions
dévastatrices, comme la jalousie de Don Ruy, l'appétit de
pouvoir de Lucrèce et Marie Tudor, ou la vengeance de Salluste ;
mais aussi une passion qui, si elle n'est pas salvatrice,
puisqu'elle n'empêche pas la mort, et ne peut souvent s'exprimer
qu'à la condition de la mort, au moins n'est pas réduite par le
dénouement, et guide une éthique de la vérité. Cette
fidélité-là est la figure de l'autre, encore impossible tant
que l'événement politique n'est pas reconnu comme tel par un
processus de vérité. Ce que montrent les coups de théâtre des
dénouements hugoliens, c'est qu'il n'y a pour l'instant de
Sujets populaires que de l'amour, pas encore de l'Histoire, mais
presque.
Alain Badiou, L'Ethique, Hatier, "Optiques",
1993.
Christian Biet, La Tragédie, Armand Colin,
"Cursus", 1997.
Bertolt Brecht, Ecrits sur le théâtre I, traduction de
Jean Tailleur, Guy Delfel, Béatrice Perregaux et Jean
Jourdheuil, L'Arche, 1972.
Yves Gohin, présentation de Hernani, Gallimard,
"Folio", 1995 .
Franck Laurent et Michel Vienes, Le Drame romantique, Hatier,
"Profil",
Patrice Pavis, Dictionnaire du théâtre, Editions
sociales, 1980.
Jacques Schérer, La Dramaturgie classique en France,
Nizet, 1981.
Jacques Schérer, Monique Borie, Martine de Rougemont, Esthétique
théâtrale, SEDES, 1982.
Peter Szondi, Théorie du drame moderne, L'Age d'Homme,
Lausanne, 1983.
Peter Szondi, "Tableau et coup de théâtre", Poétique,
n°9, 1972.
Jean-Marie Thomasseau, Drame et tragédie, Hachette, 1995.
Anne Ubersfeld, Le Roi et le bouffon, José Corti, 1974.
Anne Ubersfeld, Le Drame romantique, Belin, "Lettres
Sup", 1993.