GROUPE HUGOUniversité Paris 7 - Equipe de recherche "Littérature
et civilisation du XIX° siècle"
La question du pouvoir chez Hugo: vers une nouvelle donne esthétique
Communication au Groupe Hugo du 14 novembre 1998.
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La figure de Napoléon III, tyran et petit, nain mais
puissant, est à lorigine dun profond trouble dans
la poétique hugolienne, remue - ménage générique et
esthétique qui travaille les uvres poétiques, en
particulier Châtiments et la " Première série
" de La Légende des siècles, mais aussi toute la
réflexion critique autour de lannée 1864. Reliée donc
demblée à lidéologique, cette profonde crise
dune écriture en proie à des ébranlements, des
contorsions parfois, dit avec urgence la nécessité de repenser
un édifice condamné par la réalité dun pouvoir : penser
des formes est plus que jamais penser le monde.
Le premier trouble, dont ce pouvoir scandaleux et aberrant se
fait le catalyseur, est générique. Brouillage et porosité
remplacent des frontières semblant acquises : épique et
satirique sont le terrain privilégié de ces difficultés. La
" Première série " de 1859 reçoit des poèmes
destinés initialement aux Châtiments, comme " La
vision de Dante " ; lépique est ainsi rejoint et
traversé par la satire dune actualité toujours
affleurante, les deux projets sont liés. Plus encore, les fameux
derniers vers de " Nox " disent bien, dès le seuil des
Châtiments, que lun débouche voire déteint sur
lautre :
Dressons sur cet empire heureux et rayonnant,
Et sur cette victoire au tonnerre échappée,
Assez de piloris pour faire une épopée ! "
Ce contact fort, comme si lépopée venait se greffer
sur la satire, semble fondamentalement inconcevable, tant les
deux visions du monde induites par ces genres, et surtout leurs
systèmes de valeurs sopposent. Comment fustiger la
petitesse, dénigrer son monde et parvenir à lépopée,
dont la démarche est strictement inverse ?
Aussi bien la tentation est-elle de refuser linconciliable,
en séparant le monde épique de ce " carnaval " abject
et grotesque quest le " Bas-Empire ", de se
rassurer en prenant à témoin une des structures fortes des Châtiments,
lévidente antithèse entre grandeur de loncle, et
nanisme grotesque du neveu, entre passé épique et présent
satirique. La cohérence ainsi gagnée entre forme et sens se
fait cependant au détriment de lintelligence réelle du
texte, et lon perd davantage à éroder ainsi les
aspérités du recueil. Cest aussi ignorer la fin de "
Nox ", ou en tout cas lui refuser la moindre valeur
programmatique, en évacuant lenjeu fondamental du texte :
la rencontre entre lépique et ce pouvoir, réplique
grotesque de lEmpire. Pourtant des projets de titre sont
également éloquents : " LHorreur, épopée. - La
Fange, épopée. ", lépique nest pas là comme
contre-modèle, il est constitutif du projet hugolien.
Des difficultés, des paradoxes massifs surgissent dès lors que
les genres se contaminent. Premier paradoxe, pointé par G. Rosa
et J. M. Gleize, le texte dénonce un néant, or plus il en
parle, plus il le fait exister, " plus il parle du nain,
plus il en fait un nain-géant, Tom-Pouce
Attila ". On retrouve ici la logique
daccumulation suggérée par Hugo dans le passage de "
Nox " cité plus haut : " assez de piloris " sont
nécessaires pour atteindre le niveau épique, qui se condamne
lui-même à ce cercle vicieux. La suite est éclairante, parce
quelle illustre la gêne théorique liée à la polysémie
du terme dépopée, et aux glissements quelle suscite
: " on retrouve ici la question de lépique, un
épique à lenvers pour un anti-héros. " En
dautres termes, Hugo pousse son lecteur à définir
lépopée par rapport au critère de laccumulation,
de lextension quantitative : il faut " assez de
piloris ". Faire lépopée de ce pouvoir, cest
en ce sens ajouter quelque chose à la satire, connotée par
" piloris ", comme si, à partir dun certain
degré de léchelle textuelle, le satirique débouchait sur
lépique. Mais, du même coup, on est obligé de qualifier
dépique la farce dun pouvoir grotesque, ce qui est
incompatible avec la définition de lépopée comme vision
dun monde grand et positif : le motif de linversion
(épopée à lenvers ou anti-épopée) est alors
lissue trouvée pour échapper à ce paradoxe.
Autre exemple, autre symptôme : de lidée
daccumulation extensive, on bascule dautant plus
aisément à celle de " totalisation " que la
conception hegelienne du genre est pregnante. Cest le genre
qui dit tout sur un monde, y compris ici où cest un monde
grotesque de piloris. P. Albouy est très nettement marqué par
cette vision hegelienne de lépopée, et souligne, comme
preuves dappartenance générique, lampleur cosmique
prise par les personnages-types ou laspect synthétique du
recueil. Sa lecture du poème " Splendeurs " (III, 8)
est éloquente dun point de vue
méthodologique : on passe de laccumulation à la synthèse
et ... à lépopée :
" il a (...) le sens dune ironie puissante, qui tire sa force de laccumulation des traits et de son abondance. Aussi bien le Second Empire, vu par lui, nest-il point simplement ridicule ; il apparaît comme la synthèse et laccomplissement de tous les types grotesques (...) ; une Légende des siècles grotesque trouve en lui son aboutissement. Ici le grotesque ne soppose plus à lépique ; il devient lui-même épique. "
Mais, là encore, confronté à laberration du nain vainqueur, il se sent obligé de puiser à son tour dans le motif de linversion, pour mettre en lumière lécart séparant le monde des deux Empereurs, épopée contre anti-épopée :
" Cette énormité fait du Second Empire une épopée, mais une épopée à lenvers ".
Ce glissement entre les deux sens du terme épique
est imposé par les contradictions du recueil ; lépopée
ne sort pas indemne de ce contact avec un pouvoir grotesque :
suivant léclairage choisi, le Second Empire est
profondément anti-épique (lexamen des ébauches de la
troisième strophe de la section III de " Nox "
révèle ce vers significatif : " Lépopée, avec
moi, je la roule au ruisseau "), ou épique. Soit on
laisse entière la contradiction, soit on propose la solution de
lépopée à lenvers, de lanti-épopée : cela
nôte rien au demeurant à la gêne théorique.
En effet, à cause du pouvoir en place, une forme,
lépopée, ne renvoie plus à une vision du monde claire.
Le noeud de la crise esthétique est dans cette difficulté quasi
aporétique à faire correspondre une forme et un sens, une
esthétique et une idéologie.
La présence de ce pouvoir a une autre conséquence capitale sur
lesthétique hugolienne : elle ébranle les catégories
essentielles que sont depuis 1827 le sublime et le grotesque. Cl.
Millet a montré comment, dès la " Première série ",
la crise qui secoue lépique porte le doute sur le système
de valeurs esthético-idéologique qui lui était attaché, et en
particulier sur le bien-fondé de lassociation entre
sublime et épopée. Le carnaval minant lepos ne permet
plus de maintenir ce couple aussi simplement.
Peut-être faut-il insister encore plus ici sur la dépréciation
qui entache le grotesque. Elle est induite par le changement
notoire de statut quil subit : de force de libération de
lécriture contre le pouvoir réducteur dun art
néo-classique, denjeu cristallisant lémergence du
peuple et de sa force contestataire en littérature, il devient
au contraire lapanage de ce pouvoir odieux. Est-il besoin
de rappeler la dévalorisation constante de motifs, de
références (le positif appétit rabelaisien nest plus
quune abjecte ripaille nourrie du sang de Montmartre),de
personnages (les bouffons, et Triboulet le premier, reçoivent
lopprobre de la ladrerie). Complicité, compromission
esthétique, mais aussi politique et sociale qui ruine son image
et sa fonction : " lempire, cest le grotesque
", si lon se permet la boutade.
Derrière la formule, cest lacte de naissance
dune nouvelle esthétique où le grotesque perd son rôle
phare et chute inexorablement de son pinacle cromwellien. La
critique a souvent signalé la disparition étonnante du
grotesque dans William Shakespeare et ses Marges :
étonnante et spectaculaire en regard de la Préface de Cromwell,
dont il était la plaque tournante. Mais, à notre connaissance,
aucune explication na été donnée de ce fossé entre les
deux moments clés de quarante ans de réflexion esthétique. Le
début dexplication est sans doute à chercher du côté de
cette nouvelle situation du grotesque, induite par la question du
tyran, et ce dautant plus quelle saccompagne,
on la dit, dune mise en cause de son pendant, le
sublime.
Cest avec cette hypothèse de lecture quil faut
désormais aborder un des textes les plus fondamentaux des Marges
de 1864, " Les Fleurs ", initialement destiné aux Misérables
: cest en effet à partir de la prostitution, et du
problème desthétique que pose la peinture de ce fléau
social, que Hugo reprend ces catégories esthétiques, avec en
toile de fond, qui plus est, le débat générique sur
lépopée.
Lévocation de la misère débute sur une distinction entre
" difformité " et laideur qui donne elle-même lieu à
des oppositions terme à terme :
" Ces grands spectacles de la difformité sont pleins denseignement. Est-ce de la laideur ? non. Cest de lhorreur. Où commence la laideur ? au nain. Il ny a de laid que le petit. La misère sociale est une géante.(...) Elle a lépouvantable beauté de la grandeur."
La symétrie est parfaite, dabord deux équivalences - difformité et horreur, laid et petit, et deux oppositions : petit et grandeur, laid et beauté. Par transitivité, on en déduit que lhorreur suppose la grandeur (et le difforme fait partie du beau, il a une épouvantable beauté), faute de quoi on sombre dans le laid. Le texte avance ensuite en affinant ces notions.
Que désigne précisément cette beauté épouvantable du difforme (derrière lapparent oxymoron, cest la peur qui est désignée, en accord ainsi avec le sens latin dhorreur) ? La fin du paragraphe, évoquant le titan bossu, donne le mot clé :
" sa difformité sublime se découpe sur les étoiles. "
Voir apparaître le sublime à propos du difforme est capital.
Cest une véritable révolution par rapport à ce que Hugo
dit du sublime dans La Préface de Cromwell. Plus
exactement, il nen dit rien de précis, il ne le définit
nullement. Derrière ce vide se cache non une incurie, mais une
stratégie délibérée. Le but nest surtout pas de le
définir, mais de lutiliser dans sa relation au grotesque
de la manière la plus opératoire possible. Il nest là
que pour faire ressortir a contrario la richesse et la diversité
de ce dernier ; doù leffort pour le rendre le plus
monolithique possible, réduction dinspiration longinienne
à une sorte de quintessence floue du beau. En revanche, cette
difformité sublime révèle manifestement que le
terme est perçu désormais dans sa complexité, connue depuis la
diffusion à succès en France des ouvrages de Burke et de Kant.
Le texte donne plusieurs indices dune connaissance au moins
globale de leurs théories. Brièvement, le principal acquis est
lopposition quils établissent avec le beau. Si ce
dernier suppose lharmonie, la forme, le sublime est au
contraire tout en tensions dynamiques : lessentiel est la
confrontation entre un sujet limité et un objet grand
absolument (cest le sublime mathématique
kantien), la petitesse de lobservateur devant la puissance
infinie de la nature à létat brut par exemple, informe
car faisant éclater les formes du beau (la
difformité sublime na donc rien
dextravagant). Il est frappant que Hugo fasse de la misère
un des " spectacles " sublimes en évoquant de même le
" gouffre ", la " montagne " ou encore "
lEtna ". Dautre part, les deux théoriciens se
rejoignent sur lambivalence du sentiment que procure le
contact avec le sublime : il provoque simultanément
leffroi du spectateur devant la force du danger, et le
plaisir réactif den être à labri. Sensation
oxymorique qui rejoint lépouvantable beauté de la
grandeur, et plus largement la réalité constante de
lécriture hugolienne du sublime, après lexil :
quon songe par exemple aux affreuses beautés de la
guerre dans le récit de la bataille de Waterloo dans Les
Misérables, avec toujours ce sens latin deffrayant.
A nen pas douter, lhorreur est donc écrite sous la
catégorie du sublime, ce qui constitue un autre changement de
taille par rapport à 1827, où les deux volets du grotesque
étaient dune part le difforme et lhorrible,
dautre part le comique et le bouffon. Cette translation du
grotesque vers le sublime est permise par lacception plus
pleine qua prise ce dernier, mais aussi, et la précision
est de taille, par lexigence nouvelle de la grandeur, que
lon trouve dans Les Fleurs ; ainsi
lhorreur pourrait se subdiviser en horreur-grande donc
sublime, vs horreur-petite donc laideur...cest à dire
grotesque si lon complète logiquement la case
pour linstant vide de largumentation.
Le système doppositions continue de se déployer pour
déboucher très vite sur la question générique :
" La silhouette épique du titan bossu senfonce majestueusement dans lazur ; sa difformité sublime se découpe sur les étoiles. "
Une nouvelle relation est établie au détour de la description, permettant de retrouver le noeud de cette enquête : le sublime et lépopée. Là encore, Hugo aborde le terrain des genres par le biais dune dichotomie :
" Horreur, soit ; caricature, jamais. Sinon, pas de grandeur. Lépopée est à ce prix. "
La mention, à titre décueil à éviter, de la
caricature est éclairante à au moins deux titres.
En premier lieu, on sait tout ce que lécriture des Châtiments
doit à cet art. Nous voilà donc replongé dans le satirique
(Hugo évoque également lironie et le sarcasme, un
paragraphe plus haut), mais, point fondamental, comme antithèse
et repoussoir de lépique : dun côté la laideur du
petit, de lautre la grandeur de lhorreur.
Dautre part, il suffit de consulter le Grand Larousse
universel du XIXe siècle pour vérifier que caricature et
grotesque se font inextricablement écho, dans ce contexte
historique. Les deux définitions sont fondées sur un système
de renvois explicite, et cette association est perceptible
partout à lépoque. Par le biais de la caricature,
cest le grotesque qui est rejeté de la sphère de
lépique. On est donc à cent lieues de la contamination de
lépique par le grotesque soulignée dans Châtiments,
et de lanalyse de P. Albouy sur le grotesque
épique. Lexclusion semble forte et définitive dans
lexpression très tranchante :
" Caricature, jamais. Sinon, pas de grandeur. Lépopée est à ce prix. "
Ce revirement spectaculaire est confirmé par lexamen des références artistiques convoquées : Dante et Callot. Là aussi, lécart avec La Préface de Cromwell est éloquent, et il faut lire " Les Fleurs " comme une réponse directe à 1827. On lit dans la Préface, à propos de la diversité du grotesque :
" Cest lui, toujours lui, qui tantôt jette dans lenfer chrétien ces hideuses figures quévoquera lâpre génie de Dante et de Milton, tantôt le peuple de ces formes ridicules au milieu desquelles se jouera Callot, le Michel-Ange burlesque. "
Au tantôt ...tantôt, soulignant le polymorphisme du grotesque, répond de façon cinglante la structure exclusive et non du sublime épique qui rejette lélément grotesque :
" La misère sociale est une géante. Elle appartient à Dante et non à Callot "
La catégorie de lhorrible (hideuses figures de Dante) est passée sous le sublime, on la dit, quant à lautre facette du grotesque (le bouffon relevant de Callot), elle est frappée dostracisme. En dautres termes, il ny a plus aucune place pour lui dans lépique.
Hugo explique comment le grotesque peut ainsi être subsumé
sous le sublime; c'est en fait une transformation, un changement
d'état, aux sens physique et chimique du terme. Le vocabulaire
métaphorique renvoie à ces domaines précis. Tout d'abord, la
dissolution suggère la disparition du grotesque en tant que tel:"la
laideur se dissout dans la grandeur."
Mais c'est surtout la sublimation chimique qui reflète ce
brusque et direct passage du grotesque au sublime, analogon
de l'absence de transition entre état solide et gazeux:
"De même que, pour étudier le cadavre, il faut le désinfecter, pour étudier la misère, il faut la sublimer."
Une symbolique de la verticalité et le modèle, physique cette fois, de la dilatation, viennent du reste matérialiser spatialement cette disparition en vapeurs du grotesque; la tranfiguration épique, qui par la grandeur sublime ce qui était laid, coïncide avec une explosion du cadre de l'écriture: du terrestre au ciel, de bas en haut, du petit à l'infiniment grand (on retrouve la condition essentielle de l'apparition du sublime pour Kant, l'infini). Il faut préciser à ce propos une évolution supplémentaire par rapport à l'esthétique de 1827.
"Ce qui serait inharmonieux sur la terre perd la dissonance en se dilatant jusqu'au zénith. (...) L'infini pénètre de toutes parts et fait formidable une grimace mêlée aux constellations. Le rictus de la poissarde y devient le masque de Némésis."
L'infinie nouveauté de l'espace créatif libéré par le grotesque permettait de compléter la représentation du réel, de le faire coïncider avec le tout. Symptômatiquement, c'est maintenant le sublime qui permet à l'écriture d'atteindre cette espèce d'ampleur cosmique et cette totalité de la création (dans les deux sens du mot) fait paraître la petitesse du grotesque, englué sur terre, bien étriquée. On est aux antipodes de La Préface de Cromwell: le même argument, l'harmonisation avec une totalité dépassant largement l'humain, est de fait utilisé à des fins strictement contraires. Symétrie dans l'opposition qui étaye mon hypothèse de lecture des "Fleurs" comme réponse point par point à la Préface:
"C'est que le beau, à parler humainement, n'est que la forme considérée dans son rapport le plus simple (...), dans son harmonie la plus intime avec notre organisation. Aussi nous offre-t-il toujours un ensemble complet, mais restreint comme nous. Ce que nous appelons le laid, au contraire, est un détail d'un grand ensemble qui nous échappe, et qui s'harmonise, non pas avec l'homme, mais avec la création tout entière."
La totalité poétique, sous la houlette de ce nouveau
sublime, rend leur grandeur aux choses par l'écriture épique.
Plus que jamais ici l'écriture épique est vision du monde. Il
ne s'agit pas d'un superficiel "grandissement épique",
comme on le dit trop souvent, d'un ensemble de "procédés
littéraires" centrés autour de l'hyperbolisation. Ecrire
une épopée, c'est pour Hugo affirmer aussitôt la grandeur du
monde, du misérable ici.
La forme est sens, mieux, elle donne son sens au monde. C'est
la signification profonde de la formule cruciale:"Rien
n'est petit dit grandement. Homère est dans Thersite autant que
dans Priam." La mention de Thersite est une clé qui
renvoie derechef à La Préface de Cromwell, comme pour
signifier l'écart qui l'en sépare désormais. C'était le
personnage - hapax symbolisant justement le trop peu de place
laissé au grotesque dans le cadre étouffant de l'épopée,
presque entièrement moulé dans le sublime. On mesure le
savoureux effet de lecture créé ici: le renversement est total,
puisque le même Thersite n'est pas laid grâce à la grandeur
épique, et qu'il incarne justement la sublimation du grotesque !
Renversement saisissant aussi par rapport au rôle de la
référence à Thersite dans le poème "Napoléon III"
des Châtiments, où il représente la dégénérescence
infâme et grotesque du "nain" par rapport à
l'épopée positive de son oncle:
Thersite est le neveu d'Achille Péliade !
C'est pour toi qu'on a fait toute cette Iliade !"
Avec "Les Fleurs", linfamie attachée à ce
grotesque au pouvoir disparaît avec lui dans la grandeur. Cette
'réhabilitation' du personnage de l'Iliade est le signe
clair d'un changement esthétique complet. Le prix de cette
révolution est du même coup la redécouverte d'une cohérence
absolue entre le poétique et l'idéologique. Il ne faut pas
oublier l'origine d'un texte associé au projet des Misérables.
Cette grandeur de la "poissarde", c'est celle de la
misère, cette sublimation, c'est celle du peuple.
La barricade Saint-Antoine dans Les Misérables en est une
illustration particulièrement éloquente. A première vue, elle
aurait toutes les raisons d'être considérée comme grotesque:
hétéroclite dans sa construction, elle allie les éléments les
plus lamentables, résulte "du chiffon, du carreau
défoncé, de la chaise dépaillée, du trognon de chou, de la
loque, de la guenille". Pourtant, elle condense tous les
traits du sublime: la grandeur ("cet amas
gigantesque"), la difformité et non la laideur ("cet
encombrement difforme"), la sensation d'effroi chez le
lecteur-spectateur ("En somme, terrible").
Grotesque, elle serait objet de la caricature et ferait rire
sarcastiquement; sublime, elle fait peur. Sublimation en acte ("C'était
l'acropole des va-nu-pieds (...) C'était un tas d'ordures
et c'était le Sinaï") dont la raison est pleinement
idéologique:
"L'esprit de révolution couvrait de son nuage ce sommet où grondait cette voix du peuple qui ressemblait à la voix de Dieu".
Sublimer le peuple et non démocratiser le sublime, la nuance
est riche de sens. La logique n'est pas la même que celle
décrite par Cl. Millet à propos de La Légende des siècles,
où les petites épopées sont aussi épopées du petit, parce
que la crise amenée par le Second Empire a discrédité les
valeurs traditionnelles de l'épique, comme la guerre,
l'héroïsme, le sublime, pour leur substituer l'amour,
l'humilité, etc... Certes, mais le problème un peu occulté
dans cette analyse, c'est que le sublime né de cette crise n'a
plus rien à voir justement avec son sens traditionnel;
entraînant dans sa mue les notions de grand et de petit, il
donne la possibilité à l'épopée de dire la grandeur du peuple
sans réserve, puisque le peuple n'est pas l'ensemble des petits,
dans cette nouvelle donne. Les seuls petits, ce sont les
infâmes, les vrais grotesques qui ont ou auront le pouvoir
(Tholomyès et son quatuor, Bamatabois...). Mais eux sont la
cible de la caricature, de la satire.
Hugo redistribue les rôles et les tailles par le biais de cette
nouvelle clarification des formes et des genres. La forte
polarisation, satirique vs épique, permet de dire au peuple sa
vraie nature, à l'histoire son sens véritable.
Le pouvoir, par les ébranlements qu'il a suscités, a eu au
moins le mérite de redonner au poète épique cette place forte
car relégitimée de médiateur entre le peuple et
lui-même que décrivait Quinet à la lecture d'Homère.
Lui seul l'écoute et lui révèle qui il est, rendant possible
cette circulation, cet aller - retour du verbe.
Nouvelle situation du dire qui redonne finalement tout
leur sens aux sources d'une parole.