GROUPE HUGOLes manuscrits de théâtre de Hugo
Communication au Groupe Hugo du 17 octobre 1998.
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L'écriture théâtrale de Hugo est particulière. L'on a tous
ses manuscrits qui sont au Département des manuscrits de la
Bibliothèque Nationale. On peut donc se faire une idée
relativement complète de sa façon de travailler. Or ce qu'on
possède, c'est toujours un manuscrit intégral, avec un minimum
de repentirs et de corrections, une sorte de mise au net. Il
s'agit toujours de la première rédaction. Tout se passe comme
si au départ Hugo avait de sa pièce une idée complète et
qu'il n'ait qu'à suivre un plan préétabli, tout armé dans sa
cervelle. Ce n'est pas qu'il se prive de documentation, mais en
général le travail préparatoire est rapide : deux jours pour Hernani,
trois semaines environ pour Ruy Blas;
dates assez précises confirmées par les emprunts de Hugo aux
Bibliothèques (Nationale et de l'Arsenal). Hugo donc construit
sa pièce dans sa tête; il y a très peu de fragments de
rédaction; or Hugo ne se sépare guère de ce qui est tombé de
sa plume. Cependant, nous le verrons, pour Ruy
Blas et surtout pour Marie Tudor, il lui arrive
de faire si l'on peut dire un faux départ: il rédige une scène
( Ruy Blas) ou un acte entier
( Marie Tudor) , et sans du tout jeter ces premiers
essais, il repart dans un texte nouveau, de la même écriture
égale, relativement lisible et quasi exempte de corrections
autres que d'expression. Rien dans le mouvement même de
l'uvre n'est modifié au cours du travail.. Le texte occupe
la partie droite de la page, laissant une grande marge à gauche.
Hugo écrit recto- verso. Le manuscrit, on le verra, se
caractérise par la quantité anormale de didascalies, portant
autant sur le décor que sur les mouvements. Les corrections
portent plus souvent sur les didascalies que sur le texte,
enlevé par le mouvement de l'écriture.
Le manuscrit et l'écriture de la pièce.
Le poète écrit tous les jours, en principe,
simplifie la tâche de l'historien en inscrivant la date du
début de chaque acte, et la date de la fin. Entre deux, nous
avons une idée précise du travail de Hugo, parce qu'il met un tiret chaque fois qu'il interrompt son travail, et deux ou
trois tirets selon qu'il s'est arrêté un jour ou deux . Il ne
s'arrête pas davantage, la rédaction continue paraît être sa
loi et le manuscrit nous est sur ce point d'une aide
considérable. Pour Ruy Blas,
il rédige entre 40 et 80 vers par jour, et dans la plupart des
pièces on constate, comme il est naturel, une sorte
d'accélération en cours de rédaction. C'est ce que Hugo
disait, en 1831,au jeune Antoine Fontaney qui commente ( Journal
de Fontaney): " Avec un pareil génie, quelle
bizarrerie! Quel fabricant! Comme il calcule sa production! Il
commence un drame et fait d'abord 8, 10 vers, 20 vers par jour,
puis 40, puis 100, puis jusqu'à 200 et plus." Inutile
d'ajouter qu'il ne faut pas prendre une telle confidence au pied
de la lettre. 200, c'est beaucoup et Hugo n'a jamais atteint ce
chiffre, même s'il lui est arrivé
de s'en rapprocher.. Mais de cet étrange paradoxe d'une
rédaction régulière, qui ne paraît pas et ne peut pas être
la copie d'un brouillon préexistant
on a la preuve d'abord parce que l'on sait le plus souvent la
date de la constitution de la documentation; ensuite, à partir
de l'été 1832, parce que Hugo vient porter à Juliette ce qu'il
vient d'écrire, et qu'elle en fait état dans sa lettre du
lendemain; or les dates fournies par ses lettres concordent très
précisément avec le calcul que l'on peut faire à l'aide des
dates de début et de fin d'écriture et des tirets
d'interruption.
Qu'y a-t-il donc avant cette rédaction "définitive"
qui ne sera modifiée que par les coups de la censure, comme nous
le verrons, mais à quoi la mise en scène ne changera guère ?
Qu'y a-t-il ? Des fragments peut-être, mais nous en avons fort
peu, aucun plan organisé, comme si tout était entièrement
pensé avant d'être écrit. Nous pouvons imaginer, sans grand
risque d'erreur que s'il y avait un plan, Hugo si ménager de ses
écrits, l'aurait gardé.
Le manuscrit des Jumeaux
Cependant l'un des manuscrits de théâtre de Hugo nous donne
des éléments sur cet "avant" de l'écriture, c'est
celui des Jumeaux, cette pièce inachevée qui devait
raconter l'histoire du Masque de Fer, le prétendu jumeau de
Louis XIV. Nous avons touchant la fin non écrite de cette
pièce, dans deux feuillets manuscrits, une série de répliques
isolées, accompagnées d'indications qui ne sont parfois que des
didascalies de mouvement, mais parfois aussi des résumés de
scène comme "La grande scène. Les deux bêtes féroces
réclamant leurs petits" (ms des Jumeaux - BN
Naf,13.396, fo 57, partie du folio double f°
57- 58 à quoi s'ajoute le f° 64,
celui -ci très succinct, mais comme l'autre fait de répliques
isolées). On peut reconstituer, mais de manière conjecturale,
à l'aide de ces répliques et des rares indications, la suite
des événements et le dénouement probable; la fin des Jumeaux
apparaissant une sorte de mixte entre La Vie est un Songe
de Calderon racontant la mise au cachot d'un héritier dangereux
pour le pouvoir, et Le Roi s'amuse de Hugo, mettant en
scène le sacrifice d'une femme pour celui qu'elle aime; ici le
sacrifice n'aura pas lieu, et comme le veut l'histoire (ou le
mythe),le Masque de fer retournera dans son cachot:
" Parait la prisonnière:
Alix!
Le Comte Jean ferme la porte du fond. Le prisonnier, à
genoux, à Alix.
Oh dis! tu voulais me prendre mon tombeau.
Il remet le masque
- Adieu, Madame! - Hélas!"
Donc pas de scénario organisé, mais un certain nombre de
répliques pouvant cerner une action. Tels se présentent ici,
tels ont dû se présenter les avant-textes manuscrits des
pièces de théâtre de Hugo. Un
enseignement donc, singulièrement important pour l'écriture
théâtrale de Hugo: que ce qui lui vient, c'est plus qu'une
histoire ou un schéma dramaturgique, ce sont des répliques,
c'est une parole, en relation avec des mouvements scéniques,
bref ce qu'on appelle un acte scénique. Mais on peut comprendre
aussi pourquoi ce choc de formules fortes a pu oblitérer pour le
poète le sens même de ce qu'il avait à dire: il s'en aperçoit tout à coup et alors
s'arrête. A la lettre, alors que rien ne l'en empêchait et que
la suite des actes scéniques était
prête, il n'a pas pu écrire la fin des Jumeaux : il a
compris que ce qu'il allait montrer c'était le sacrifice de
l'innocence au nom de la raison d'état et Ia justification de ce
sacrifice. On comprend alors pourquoi il s'est interrompu juste
au milieu du monologue de Mazarin, l'homme de la raison d'Etat
meurtrière, mais aussi de la grandeur de la France: une
contradiction dont il a tout à coup perçu la profondeur.
La fable.
Donc en principe Hugo sait où il va. Il change très peu de choses au déroulement même de l'action. Il lui arrive de réécrire une ou deux scènes du début, comme pour Ruy Blas, mais rien dans l'action ne parait devoir être modifié par ces changements dans la suite de l'action . Une exception intéressante, celle de Marie Tudor. Il y a deux versions du ler acte, la première bien meilleure techniquement annonce un processus simple: le favori "introduit" et "couronné" au premier acte est découronné et condamné à mort au dernier; schéma simple, mais qui ne satisfait pas Hugo. Il lui était difficile à l'aide de cette première exposition d'écrire le dernier acte et de montrer le passage de la fureur meurtrière de la reine trahie, à cette "conversion" devant la mort, qui lui fait refuser la décapitation de ce qu'elle aime. Du même coup on eût été privé de cette autre étrangeté par rapport à la vigueur de construction de la fable chez Hugo. Cette fois le poète hésite devant le dénouement : des deux hommes qui doivent mourir, le choix logique est la mort du faible, de l'ouvrier, tandis que survivrait le favori à qui la reine veut faire grâce; c'est la décision de départ du poète. Mais il recule devant l'implacable dureté de cette fin; et il sauve miraculeusement l'innocent, tandis que le coupable, le favori meurtrier, paie pour ses fautes. Mais on comprend devant cette hésitation l'importance du changement dans l'exposition: ce que Hugo voulait montrer, c'était justement l'absurdité de la mort par décision de justice, et l'émotion qu'éprouve, même le maître, devant la mort décidée, voulue, annoncée. Nouveau plaidoyer contre la peine de mort de la part de celui qui écrivit Le Dernier Jour d'un Condamné.
Les dessins.
L'orientation des brouillons préliminaires, tels qu'on les voit dans Les Jumeaux , est la marque de cet intérêt du poète pour le travail concret de la scène, qui ne fait que s'accroître au fil des années; de là la multiplication et l'enrichissement des dessins de scénographie. Les dessins que l'on trouve dans les manuscrits de Lucrèce Borgia, Marie Tudor, Le Roi s'amuse sont à peine des schémas embryonnaires. Seule un étrange vue de la ville de Londres par une fenêtre pour Marie Tudor ressemble à une image concrète. Mais à partir d' Angelo, les choses changent, comme si les possibilités des décors du Théâtre Français, entrevues pour Le Roi s'amuse excitaient l'imagination et le sens du visuel du poète; de là les décors déjà solidement construits pour Angelo et de belles images pour Ruy Blas et surtout pour Les Jumeaux ( la salle-prison du Masque- ms. BN. naf. 13.396, f° 32). Et là ce que l'on voit en tête des actes, ce sont des projets très riches, lisibles pour un décorateur, surtout avec en regard, sur la même page du manuscrit, une série très précise de didascalies ( voir ms. BN. naf. 13.373, f°177). Là encore les manuscrits de théâtre s'enrichissent en direction du scénique et du visuel. On sait l'importance que Hugo attachait à ce que les modernes appellent la mise en scène, qui n'était guère née dans les années 30 . De là les notes de mise en scène de Marie Tudor, extrêmement précises, ou ce qu'on sait des répétitions de Ruy Blas, avec l'aide du comédien Frédérick Lemaître. On ne s'étonnera pas de voir ces dessins de décor faire partie intégrante du projet d'écriture du poète et par conséquent du manuscrit.
Le travail d'écriture.
Nous utiliserons pour l'analyser le meilleur exemple sans
doute, celui du manuscrit de Ruy Blas
parce que Hugo se trouvait pour écrire sa pièce dans les
conditions les meilleures, avec les comédiens qu'il avait
choisis à l'avance et un théâtre où il était libre.
1° Un principe général: passé le début de la rédaction, il
n'y a plus que des modifications mineures, essentiellement
un travail du style et surtout du vocabulaire, mais aucune
différence qui risquerait d'orienter autrement la suite, ou de
changer le régime des sentiments et des idées.
2° Dans la plupart des cas, Hugo ne choisit pas, il biffe peu et
laisse subsister côte à côte, non pas deux mais souvent trois
variantes, sans décider avant le texte imprimé, comme si
plusieurs solutions lui arrivaient en même temps. Il dispose
d'un matériel verbal surabondant dans lequel il n'a guère envie
d'élire une solution, comme s'il lui fallait disposer de cette
richesse. En tout cas le plus souvent l'idée est la même; entre
les "replis" et les "complots" de don
Salluste, il n'y a que la différence d'une image, celle du
serpent à laquelle Hugo renonce. L'imagination verbale de Hugo
élit, comme on peut s'y attendre, des domaines de prédilection:
celui de la vue, par exemple: " regarde/épie /observe"
(vers 1076), celui de la douleur et de la mort, mais surtout des
supplices, par exemple: fouettait/brisait (v. 1199),
bâtonne/châtie/soufflète (v. 2206), ruiné/dégradé/délabré
(v;105), dégradée/diffamée ( v. 1486),
écumant/palpitant/pantelant (v. 2176), pointes/crochets
instruments du supplice, v. 761).Richesse du vocabulaire de la
décadence, mais aussi de la fermeture: par exemple :
fermés/verrouillés/barrés ( v. 1608) ou
retraite/cachette/ombre inquiète ( v. 1241). Amusante profusion
du vocabulaire concernant le truand Don César de Basan : bretteur/spadassin (v. 114),
routier/gueux (v. 1098) , haillons/loques/oripeaux (v. 1120),
drôle/galeux (v. 1640).
Passons sur les améliorations évidentes, suppressions de
répétitions ou de mots vieillis, de hiatus (v. 1085). Les
corrections vont souvent dans le sens d'une énergie plus grande:
un homme devient un gaillard ( v. 1366 ); seul
dans la nuit devient seul dans sa nuit après avoir
éliminé la formule plus faible dans cette nuit (
v.1596). Une amusante recherche au vers 87: on a sur la ligne les
sergents ont souffert; la variante supérieure Il s'est
fait un beau train, et pour finir, sous la ligne d'une
écriture un peu différente et peut-être postérieure : On
s'est fort assommé variante qui a été préférée. De
même l'image baroque a été préférée à la précision; dans
le vers 1006-
Parfois une correction mineure ouvre sur une perspective
philosophique, ainsi au vers 1753 un personnage épisodique que
d'ailleurs on ne verra pas, après s'être nommé un garçon,
puis un muguet devient tout simplement un vivant.
3° Une grande part des corrections sont des additions aux
didascalies dont le but est de préciser le cadre scénique
jusque dans ses moindres détails. Beaucoup de ces additions
figurent déjà dans le manuscrit; certaines apparaissent
seulement dans le texte imprimé. Ainsi Hugo ajoute dans le
manuscrit le velours, matière du manteau de Salluste,
mais le texte définitif s'intéresse à la couleur des plumes de
son chapeau. Rien ne doit être laissé au hasard. Une addition
du manuscrit précise la forme de la chaise de la camarera
-mayor: c'est une chaise à dossier; une autre ajoutera un
portrait en pied du roi Charles Il. Une étrangeté: dans le
texte imprimé Ruy Blas dit
voir au bras de la Reine un bracelet avec un aigle ciselé
-précision qui ne peut, bien évidemment être perçue du
spectateur: une visualisation pour l'imaginaire. Indications de
mouvements, ainsi à l'acte III, cette addition ajoutée entre
les lignes: "Don Salluste, qui jouait avec un couteau
d'ivoire sur la table se retourne à demi " ( v. 1395). Mouvements qui souvent ajoutent
au pathétique ainsi cette addition au vers 570, "Ruy
Blas, haletant, éperdu vient sur le devant du théâtre".
4° Passons sur les diverses corrections ou précisions
destinées à accroître la vraisemblance, elles sont nombreuses
et minutieuses. Hugo élimine une certaine" porte
dérobée", un peu mélodramatique et jugeant qu'il y avait
assez de peaux sombres dans la pièce, il renonce à faire du
confident Gudiel un more.
Bien plus intéressantes, les corrections si l'on peut dire
"psychologiques". Au départ, la reine remettait dans
son corsage la lettre de Ruy Blas à l'annonce de la lettre du
Roi, ce qui sonnait comme un adultère moral. Hugo déplace la
didascalie, la lettre est remise dans le corsage avant. Dans la
didascalie du vers 451,César de Bazan ne compte plus l'argent
que l'on vient de lui donner, il le contente de le remuer : un
hidalgo, même ruiné ne saurait "compter".
L'impérieux Salluste, même déguisé en valet ne peut dire à
son domestique : Trouvez-vous pas l'air un peu froid?, la
formule devient L'air me semble un peu froid et s'entend
alors l'égoïsme du maître.
Un grand déplacement de tirade -, la grand mouvement du
"retour", ne pouvait prendre place en III,5, au moment
de la réapparition de Salluste (v. 1324),où il se trouvait
primitivement; il passe au retour de Don César et pour lui la
formule :
Je suis un être absurde, un mort qui se réveille (v. 1861), prend tout son sens.
Précisions historiques : le nom d'une ville du Luxembourg ou du
port d'embarquement espagnol pour les Amériques , plus exacts;
mais en même temps Hugo maintient un flou autour de la figure de
la reine (condensé de trois figures historiques), il lui ôte
son prénom, il en fait une reine de jeu de cartes.
Toutes corrections apportent la preuve d'un travail d'une
extrême précision (et nous n'avons choisi que quelques exemples
parlants). Tout se passe comme si à la spontanéité d'une
écriture rapide et profuse se conjuguait une attention
minutieuse au détail et particulièrement au détail théâtral:
mise en scène visuelle et vraisemblance. Les corrections ne
portent pas sur le sentiment ou sur le grotesque, qui sont
écrits tout de suite et ne font guère l'objet d'hésitations.
L'enquête sur un manuscrit confirme ce que nous savions, c'est
à dire que tout ce qui touche au travail de la parole, à ce qui
est de façon générale du ressort de la pragmatique, arrive sur
la page complet et n'est modifié que sur des points de détail.
L'essentiel du questionnement et de l'inquiétude porte sur le
visuel et le scénique.
Il manque à notre enquête le travail de Hugo sur les demandes
extérieures, le monde du théâtre, l'univers de la politique.
Manuscrit et censure
Quand le manuscrit est prêt pour la représentation ou pour
l'impression, on n'en a pas encore fini. Reste la censure
officielle ou indirecte. Marion de Lorme ne passe pas l
'obstacle. Hernani plus chanceux est simplement
épouillé. La censure, instruite par le modèle de Marion de
Lorme, cherche le politique qu'elle trouve sans peine.
"Crois-tu que les rois à moi me sont sacrés?" dit le
héros. Comment laisser passer une telle provocation? Et cette
jeune fille qui se permet de dire à Don Carlos qui ne va pas
tarder à devenir Charles Quint: "Sire, vous êtes un
mauvais roi". La censure se hérisse et pour faire bonne
mesure elle traque l'irréligion. Aussi fait-elle supprimer
" le nom de Jésus partout où il se trouve" (l'avis de
la censure) Nous sommes toujours près de Boileau qui proclamait:
"De la foi d'un
chrétien, les mystères terribles
D'ornements égayés ne sont pas
susceptibles"..
Mais le problème de cette fin de règne (Charles X n'en a plus
que pour quelques semaines ), c'est au théâtre de ne pas
montrer la "chronique d'une mort annoncée" . Les
autorités constituées n'en font pas mystère: ce n'est pas le
moment de montrer un roi faible disait le censeur de Marion de
Lorme. Qu'est-ce à dire ? Que les citoyens risquent d'en
tirer parti? La révolution de 1830 n'est pas loin et avec elle
le changement dynastique. Bien, mais après?
Après, il y a l'exemple assez étonnant du Le Roi s'amuse.
Il n'y a plus de censure officielle après Juillet 1830. Mais il
y a l'interdiction après coup qui ne vaut guère mieux pour le
théâtre. La première représentation du Roi s'amuse
fait scandale et ne laisse pas de doute à Hugo: il va vers une
interdiction. Alors dans la nuit même et dans la journée qui
suit, avant que lui soit manifestée l'interdiction officielle de
la pièce, Hugo la censure lui-même et les corrections d'auteur
sur le manuscrit du souffleur en font foi.
En l'occurrence ce travail final sur le manuscrit du souffleur
donne des lumières non seulement sur l'esthétique de Hugo, mais
sur sa philosophie et sur son rapport conflictuel avec
l'esthétique et la philosophie
majoritaires de son temps. On sait que Le Roi s'amuse a
été accueilli par l'indignation non pas seulement des
philistins mais de tout ce que la France
comptait d'illustrations dans le domaine de la littérature et de
l'art. Hugo voit cette réaction de scandale et en tire les
conséquences. En l'occurrence, ce n'est pas la politique qui est
en question, ou le pouvoir monarchique, c'est l'esthétique du
grotesque. Que fait Hugo ? Il laisse subsister la formule
socialement et politiquement la plus "dangereuse",
I'apostrophe du bouffon de cour aux grands seigneurs: "Vos
mères aux laquais se sont prostituées. Vous êtes tous
bâtards". Il affaiblit le caractère provocateur de la
figure du roi en biffant certaines formules, mais il aggrave la
chose en ajoutant sur le manuscrit du souffleur ces vers:
Voilà ses murs. Ce roi par la grâce de Dieu
Se risque souvent seul dans plus d'un méchant lieu,
Et le vin qui le mieux le grise et le gouverne
Est celui que lui verse une Hébé de taverne (IV, 593 sqq.)
Mais ce qu'il efface c'est tout le paradigme du bouffon. Les
seigneurs se demandent ce qui a pu arriver au bouffon Triboulet;
on fait des suppositions: il a été "servi tout cuit",
il a "un duel avec Gargantua" il a trouvé "un
singe plus laid que lui", il a " sa poche pleine
d'écus ( ... ) l'emploi du chien du tournebroche. Un rendez-vous
avec la Vierge au paradis, Une âme par hasard, ( ... ) sa bosse
". De tout cela Hugo ne laisse subsister que les deux
premières inventions: "Il est devenu droit? - On l'a fait
connétable?". Toutes les suppositions biffées décrivent
un système très riche - le rapport à la nourriture, avec le
grotesque rabelaisien, avec l'animalité basse -
"singe" et "chien", avec le sublime religieux
dont il est l'inverse: bref l'essentiel du contenu du grotesque
Les autres suppressions dans la pièce vont dans le même sens,
Hugo supprime le retournement du bouffon grotesque retrouvant
devant les seigneurs son autorité de père et interrogeant sa
fille avec une gravité sereine. Au dernier acte se trouve
effacée la confrontation avec le peuple qui donne son sens à la
douleur "sublime" du bouffon-père en deuil de son
enfant; terrible dernière scène que le public avait huée. Ce
sont les aspects extrêmes du grotesque qui s'effacent et surtout
l'opposition-conjonction, nécessaire pour Hugo, du grotesque et
du sublime.
Le travail sur l'écriture va dans le même sens réduisant le
grotesque "populaire": supprimé "je m'en soucie
autant qu'un poisson d'une pomme"; "il a payé le coup
" est remplacé par "il
vous bien payé". Ce qui disparaît
c'est tout ce qui touche à un comique de la mort et à un
cynisme grotesque:. Et même, - curieuse pudeur - le lieu dit
"cul de sac Bussy " devient " la croix de
Bussy": on ne saurait parler de "cul", même d'un
sac, sur la première scène de la monarchie.
Ces corrections de l'après sous la pression de l'opinion, sont
pleines d'enseignements. Elles apprennent d'abord, et c'est
extraordinairement important, où le situe le débat et le
conflit de Hugo - non pas tant avec le public, qui lui est
largement acquis, qu'avec les doctes. Il ne s'agit guère de
politique, à moins de considérer que la présence populaire,
telle qu'elle se présente dans le grotesque, a une incidence
politique. Il s'agit d'esthétique et plus précisément de
rapport d'une esthétique avec une idéologie. La volonté
explicite de Hugo est de changer le sens de l'esthétique
théâtrale, et contre l'esthétique classique à laquelle reste
fidèle la bourgeoisie libérale de la monarchie de
Louis-Philippe, de promouvoir une esthétique fondée
délibérément sur une autre tradition, remontant au baroque
espagnol, à Shakespeare, aux diverses formes de comique
populaire, y compris chez Molière. Fidélité à l'esthétique
de la Préface de Cromwell.
Une confirmation: Angelo.
Le drame que Hugo redonnera au Théâtre Français, après deux expériences à la PorteSaint-Martin,est un drame de compromis. S'il veut être accepté dans le saintdessaints du théâtre officiel, il lui faut faire des concessions et mettre une sourdine à son esthétique grotesque. Ce qu'il fait; à une exception près, de taille: il y a un "acte des basfonds","l'acte des bandits"; un tresseur de paniers, deux tueurs stupides, une fenêtre aux volets de bois. Comment laisser subsister cela? On a un dessin de Hugo pour le décor de cet acte: bien convenables ces guenilles, assez artistique ce bouge pour tueurs. Mais c'en est encore trop. Hugo supprime cet acte, qu'il ne verra jamais joué, comme il supprime une part de la douloureuse confession de la prostituée. Quant au reste, on remarque que les corrections que porte le manuscrit du souffleur (Bibliothèque du Théâtre Français) - à part ces deux suppressions, énormes, ne porte que des corrections de forme, et tout à fait mineures. Hugo, avant l'écriture, s'était déjà corrigé lui-même; il avait écrit une pièce qui pouvait être reçue sur la "grande scène", sans provoquer les remous qu'en fait elle ne produisit pas. Quant à la solution de localiser le grotesque sur une part déterminée du texte, au lieu de le laisser diffuser dans toute la pièce, comme dans Le Roi s'amuse , Hugo reprend la formule pour Ruy Blas-, il y eut des remous, certes, mais on put jouer ce IV° acte. C'est que l'on n'était plus au Théâtre Français, mais au Théâtre de la Renaissance. Hugo y était plus libre il pouvait faire sa place à l'esthétique qui était la sienne.
Conclusion. Belle leçon de travail, mais aussi de rapport
riche et conflictuel, avec un public, des publics, que cette
petite histoire des manuscrits de théâtre de Hugo. Histoire
d'une pensée, d'une esthétique, d'une obstination. Les traces
en sont belles.
Bibliographie.
Hugo Théâtre, Robert Laffont Collection Bouquins.
Journet et G. Robert, Le Manuscrit des Contemplations,
Annales Littéraires de l'Université de Besançon, 1955.
Ubersfeld, Le Roi et le Bouffon, Corti, 1974; Ruy Blas,
éd. crit., Les Belles Lettres,
1971.