GROUPE HUGO Thomas BOUCHET
Les 5 et 6 juin 1832. L'événement
et Les Misérables
Communication au Groupe Hugo du 22 mars 1997
Ce texte est dépourvu de ses notes. Le texte complet peut être téléchargé
aux formats "doc" ou "pdf".
Présenter un événement historique qui tient
une place importante dans les Misérables; montrer que l'étude de
cet événement particulier suppose un certain nombre de choix de
méthode beaucoup plus globaux, autour des thèmes de l'usage, de
la trace, de l'interprétation, de l'écriture ; comprendre, dans
cette perspective, l'apport central de Victor Hugo pour la
compréhension des 5 et 6 juin en particulier, pour la réflexion
sur l'événement en général. Tels sont les trois principaux
aspects de la présentation que nous proposons.
De façon à préciser la démarche adoptée, il convient
d'éclaircir d'abord quelques hypothèses de travail. Hypothèses
sur la nature et le statut des 5 et 6 juin comme événement
historique, hypothèses aussi sur la place que tient Hugo dans
cette construction.
Riches et complexes, les 5 et 6 juin 1832 permettent de mener une
réflexion stimulante sur la question de l'événement en
histoire : ils surviennent dans une période de l'histoire
française plutôt mal connue et souvent négligée; leur ampleur
limitée - du moins en apparence -, autorise une analyse précise
et approfondie; enfin, ils sont aujourd'hui encore environnés de
mystère.
Ils n'ont pas de nom propre : ces deux journées qui forment date
ressemblent bien peu sous cet angle aux événements voisins :
" Trois Glorieuses ", " Sac de lArchevêché
", " Émeute des chiffonniers ". Dans les
dictionnaires, les encyclopédies, les manuels d'histoire, les
ouvrages des historiens, ils sont qualifiés de " journées
", d'" affaire(s) ", de " troubles ",
d'" émeute(s) ", de " soulèvement ", de
" sédition ", d'" attentat ", d'"
insurrection ", de " journées insurrectionnelles
", de " conspiration ". Le spectre est
particulièrement large, entre deux limites toutefois: les 5 et 6
juin 1832 se situent toujours au-delà de l'" incident
" et en-deçà de la " révolution ".
Le plus souvent, il n'en subsiste aujourd'hui que des bribes
éparses. La date ? Nombreuses sont les confusions possibles avec
1830, 1834, 1848. Le cadre ? Paris, certes, mais l'indication
reste floue; plus précisément le cloître Saint-Merry, mais
l'information se révèle cette fois trop réductrice. Le bilan ?
Les chiffres varient du simple au quadruple. Les conséquences ?
Coup porté aux républicains et victoire pour le régime sans
doute, mais l'événement semble en définitive n'avoir pas servi
à grand-chose.
Ainsi pourrait s'expliquer le statut actuel des 5 et 6 juin 1832
: événement indéterminé, fuyant, difficile à inscrire dans
les chronologies et les synthèses; événement considéré aussi
- à tort ? à raison ? - comme mineur; épisode mineur entre les
deux révolutions de juillet et de Février.
C'est pourquoi l'analyse de cet événement suppose deux axes de
recherche complémentaires: comprendre ce qui s'est passé au
cours de ces deux journées, mais aussi repérer les raisons d'un
si étrange oubli. En d'autres termes, l'accent doit porter à la
fois sur les expressions, les usages et les traces de
l'événement
Un travail approfondi sur Hugo est apparu central dans le cadre de ce projet : Les Misérables sont une étape tardive mais décisive dans les procédures de construction, d'interprétation des 5 et 6 juin 1832. C'est ce que traduit par exemple cette notice sur les 5 et 6 juin:
L'écrivain serait ici, en dernière instance,
celui qui enracinerait l'événement dans les esprits et qui lui
permettrait de traverser les âges. Mais de quelle façon ? et à
quel prix ? Faudra-t-il considérer qu'avec Les Misérables
s'opère un passage de l'histoire à la fiction ? Phénomène de
substitution, de réactivation, expression nouvelle et inédite
de l'événement ? Les Misérables changent-ils le
sens des 5 et 6 juin 1832 ? Les expriment-ils au contraire comme
jamais jusque là ? Est-ce, en d'autres termes, toujours le même
objet et la même histoire de part et d'autre de l'événement
écrit ?
D'où la nécessité de réfléchir sur les démarches
respectives de l'écrivain et de l'historien à propos de
l'objet-événement, de repérer d'éventuelles interactions,
convergences, contagions, décalages. Ce projet a semblé
d'autant plus justifié que l'entreprise ne semble n'avoir pas
été tentée par les historiens.
Dans les ouvrages historiques qui abordent Les Misérables
règne parfois une frustrante confusion des genres : une
lithographie de l'assaut de la barricade du cloître Saint-Merry
et un croquis de Gavroche par Hugo, côte à côte, sans que les
articulations soient nettes entre les divers documents. Il arrive
aussi que l'on puisse repérer des emprunts infondés : l'image
récurrente, chez les historiens, de combats animés par des
jeunes gens proches de l'idée républicaine, fait en partie
écho à l'aventure des " amis de l'ABC " .
Le plus souvent, les historiens abordent Les Misérables
avec une pointe de mépris : à une traditionnelle méfiance
vis-à-vis des uvres littéraires, uvres de fiction,
uvres trompeuses, s'ajoute le sentiment que le roman de
Hugo penche outrageusement vers l'imaginaire et l'affabulation,
à la différence par exemple des romans de Balzac ou de Flaubert
qui sont un peu plus volontiers mis à contribution.
Le texte est alors mis à contribution pour caractériser les
marges et les à-côtés de l'événement : dans une récente
Histoire de la monarchie de juillet on peut lire: " Qui
mieux qu'Hugo dans Les Misérables a rendu le climat
psychologique étouffant du printemps 1832, cette
"fermentation" se muant bientôt en
"bouillonnement" ? " Mais dès que commence
l'événement proprement dit, il n'est plus question de faire
appel à Hugo.
Fernand Rude, dans sa thèse sur le mouvement ouvrier à Lyon
entre 1827 et 1832, s'attache pour sa part à dissocier les
barricades réelles et leur représentation romanesque.
Et Louis Chevalier préconise un usage prudent des Misérables dans son étude classique sur les " classes laborieuses " et les " classes dangereuses ". Ses analyses concernent au premier chef la thématique de la criminalité, mais elles portent plus généralement sur les usages du roman en histoire. Selon lui Hugo est irremplaçable, mais sans l'avoir fait exprès. D'où un objet d'étude caractéristique :
Toutes ces mises à distance sont injustifiées. On gagne beaucoup à prendre Hugo au sérieux, pour ce qu'il a écrit. Une présentation des principales caractéristiques des 5 et 6 juin 1832 s'accompagnera donc ici d'un ensemble de développements sur le travail mené par Hugo à propos de l'événement.
Quelques axes de l'étude
Dans le travail sur les 5 et 6 juin 1832,
plusieurs types de problèmes se sont présentés de façon
récurrente. Il n'était pas possible de les négliger. Chacun
obligeait à s'interroger sur diverses définitions possibles de
l'événement.
Il a d'abord fallu tenter d'articuler l'approche générale et
l'étude particulière. Plusieurs écueils étaient en effet
prévisibles : prendre les 5 et 6 juin comme simple prétexte
dans un travail théorique, se perdre dans le foisonnement des
matériaux retrouvés sans véritable recul. D'où la nécessité
de faire des choix, de trouver un équilibre, de concilier les
approches.
Ensuite, puisque les sources mettant en jeu les 5 et 6 juin
aident à la fois à reconstituer ce qui s'est réellement passé
dans les combats et par la suite, et à percevoir comment
l'événement est traduit, interprété, au point de devenir
parfois méconnaissable, on a cherché le moyen de concilier ces
deux dimensions sans tomber dans une alternative risquée : soit
une démarche positiviste à l'excès - les sources donnent pour
qui sait les lire, un accès direct à l'événement dont elles
ne sont que le reflet - soit un relativisme tout aussi
contestable - l'événement est inaccessible car les sources
obéissent à des logiques qui leur sont propres.
Troisièmement, les recherches ont mis sur la piste de matériaux
tantôt cohérents et bien construits, tantôt mal ajustés et
incompréhensibles. D'un côté des rapports extrêmement
rigoureux sur des opérations militaires, de beaux tableaux
parfaitement composés, de l'autre des lettres angoissées, des
poèmes obscurs, des témoignages aberrants lors des procès. De
l'ordre et du désordre, inextricablement liés. Même si
l'attention se porte d'abord - c'est logique - sur les sources
bien structurées, de façon à réduire la part d'ombre par la
confrontation des documents, il a semblé tout aussi nécessaire
de prendre en compte en tant que telles les sources les moins
évidentes pour éviter de rendre lisses des mécanismes qui ne
le sont pas toujours. Dans les carnets de notes de Mémoires
d'Hadrien, Marguerite Yourcenar ouvre dans ce domaine des pistes
extrêmement stimulantes :
Quatrièmement, l'étude de l'événement
comporte aussi la prise en compte de ses absences. Objectif
difficile à atteindre car on a toujours tendance à surestimer
un événement qu'on a choisi d'étudier, pour montrer qu'il en
vaut la peine. Il a donc semblé utile de se pencher sur les
silences sur l'événement, sur les signes d'une incidence faible
ou nulle, sur les procédures de relativisation et de
banalisation. C'était un bon moyen de tracer les limites
spatiales, temporelles, thématiques des 5 et 6 juin.
Ce travail sur l'événement se situe donc à la jonction de
préoccupations multiples : le général et le particulier, le
donné et le construit l'ordre et le désordre, la présence et
l'absence. Pour chacune, on le verra, Hugo apporte d'inestimables
éléments de réflexion.
Étapes de l'histoire des 5 et 6 juin
L'histoire des 5 et 6 juin 1832, c'est d'abord
le temps très court d'un passage: l'événement du
présent au passé. Le commencement des combats, autour de 17
heures, au pont d'Austerlitz, est à la fois l'effet d'une
tension accumulée lors des funérailles très politisées du
général Lamarque, et le résultat d'une étrange alchimie de
l'instant : un basculement fondamentalement imprévisible,
impossible à enserrer dans un réseau de causalités. Les
sources encore consultables sur ce point (rapports du préfet de
police Gisquet, correspondances de presse, etc.) permettent de
s'en convaincre.
Jusqu'à la nuit les combats sont souvent désordonnés et
perçus comme tels par les contemporains - généraux, insurgés,
journalistes et témoins. À ce moment ne sont repérables que
des logiques partielles, disjointes : initiatives de tous ordres,
solidarités de corps ou de quartier, rumeurs dominantes. Une
moitié Est de la capitale se couvre de barricades, des groupes
armés sillonnent les rues.
Les heures suivantes se dessine une progressive reprise en mains
par les forces de l'ordre qui imposent leur supériorité; elles
reprennent la place des Victoires, puis le quartier Montmartre,
la ligne des boulevards, le faubourg Saint-Antoine, les derniers
réduits insurrectionnels autour de la rue SaintMartin. Dans les
hôpitaux ou à la morgue affluent des centaines de victimes dont
les identités commencent à être reconstituées. Les
déclarations de victoire se multiplient.
Lorsque les combats sont terminés vient le temps des premiers
récits. Les vainqueurs construisent une version officielle assez
pauvre, fondée sur les rapports de l'armée et de la garde
nationale; aucune version concurrente sérieuse n'est produite.
C'est le signe, déjà, d'un malaise partagé vis-à-vis de
l'événement.
La période suivante dans l'histoire des 5 et 6
juin nous mène jusqu'à la fin du mois de juin 1832. C'est celle
des occasions manquées, centrale pour comprendre le destin de
l'événement.
Le régime de juillet, incapable de tirer profit de sa victoire,
se déconsidère : au mépris des lois il place Paris en état de
siège et se lance dans une répression disproportionnée. Puis
il accumule les maladresses, multiplie les revirements, les
retours en arrière. La France des notables qui, par ses
souscriptions et ses adresses, a signifié d'abord son soutien à
Louis-Philippe, se montre alors plus prudente, plus défiante.
L'Europe tourne le régime en dérision.
De leur côté les oppositions - notamment républicaines -
hésitent à prendre position: l'événement les a prises de
cours et il souligne leur impuissance. Les insurgés, vaincu, ne
sortent pas de leurs rangs. Les 5 et 6 juin ne peuvent donc
compter parmi les épisodes glorieux de l'histoire républicaine.
Déjà les 5 et 6 juin commencent à sortir de l'actualité : le
choléra, les troubles vendéens ou les crises de subsistances
s'y substituent. Beaucoup d'acteurs ou de témoins, telle George
Sand, cherchent à oublier les violences passées. L'événement
est perçu comme un triste gâchis. Des pans entiers des
affrontements et de leurs conséquences restent dans l'ombre :
aucun bilan sérieux des victimes n'est jamais tenté.
Les douze mois qui suivent sont marqués par la
mise en ordre de l'événement. Alors se déroulent les procès
d'insurgés. Une centaine de condamnations sont prononcées, dont
sept peines capitales commuées par le roi. Des comités sont
institués sans grand enthousiasme: comités d'enquête, comités
de secours pour les gardes nationaux blessés ou pour les
condamnés de juin). Les polémiques ne portent plus sur
l'événement mais sur l'état de siège: les enjeux se sont
déplacés.
La relégation des 5 et 6 juin dans le passé se poursuit. Les
détenus se coupent vite de ceux qui les soutiennent tandis qu'à
l'automne 1832, sous l'impulsion d'Adolphe Thiers, la monarchie
de Juillet s'engage dans une vigoureuse politique de maintien de
l'ordre: il s'agit d'éviter dans l'avenir la réitération des
troubles du printemps. Le premier anniversaire de l'événement,
en juin 1833, ne donne lieu qu'à de timides tentatives de
commémoration.
Enfin, après l'été 1833 vient le temps des
métamorphoses de l'événement. Les solidarités s'essoufflent,
la détention use les volontés, l'oubli progresse. Cet
enracinement de l'oubli peut être délibéré (politique
d'amnistie), ou bien naturel (évolution des enjeux, occurrence
de nouveaux événements dont le souvenir efface et relativise
juin 1832). Pour certains l'événement conserve cependant un
sens: le révolutionnaire Blanqui ou des généraux, chacun à
leur manière, en tirent des leçons pour peaufiner les
techniques de la guerre urbaine). Balzac, Sand ou Stendhal en
proposent d'intéressantes interprétations .
L'avènement de la Deuxième République, en 1848, n'entraîne
pas la reconnaissance des vétérans de 1832 ou de leurs idées,
ni même l'intégration de l'événement dans l'histoire du
siècle. Un club des blessés des barricades Saint-Merry mène
une existence plutôt terne. Le seizième anniversaire de
l'événement, en juin 1848, n'a que peu d'échos. Le drame
terrible de juin 1848 discrédite tout modèle insurrectionnel.
Seule une frange de quarante-huitards extrémistes conservent
alors la mémoire des 5 et 6 juin.
Au moment où paraissent Les Misérables, l'événement
semble avoir perdu le peu de substance qui lui restait encore.
II. LE REGARD DE VICTOR HUGO
Si Hugo parvient à donner à cette histoire un élan décisif, c'est qu'il propose pour 5 et 6 juin 1832 et pour la notion d'événement en général une approche nouvelle.
L'écriture de l'histoire et ses paradoxes
Hugo ne poursuit-il pas dans Les Misérables, à certains moments du moins, l'objectif d'écrire l'histoire des 5 et 6 juin 1832 ?
Volonté de recul critique et délimitation de
l'objet d'étude : voici réunies dans le travail de Hugo deux
conditions d'une écriture historique. C'est ainsi que le
romancier semble construire la barricade des Misérables en
historien. La rue de la Chanvrerie, les rues Mondétour et des
Prêcheurs, et les angles qu'elles forment entre elles sont
parfaitement repérables dans la topographie de l'époque. Les
forces armées qui cernent le quartier insurgé et qui finissent
par prendre d'assaut la barricade de la Chanvrerie sont
précisément celles de juin 1832: sixième légion de la garde
nationale, 5e régiment de ligne. Une partie des munitions,
rapporte Hugo, aurait été fournie par un nommé Pépin (p. 868)
; or ce personnage nous est bien connu : c'est l'épicier et
marchand de couleurs à la Bastille, capitaine de la garde
nationale, qui fut effectivement accusé de participation active
à l'insurrection des 5 et 6 juin, mais relâché faute
d'élément décisif. C'est lui qui monta ensuite sur l'échafaud
en 1836 pour l'affaire Fieschi.
Ce projet de validation conduit parfois même Hugo à un
travail de critique sur les sources dont il dispose.
Pourtant,
l'événement est à la fois offert au déchiffrement et
enveloppé de mystère. Il requiert lecteurs avisés et
traducteurs fidèles. Or les historiens, selon Hugo, ne peuvent
assumer ce rôle à eux seuls. Ils pâtissent d'inévitables
lacunes dans l'information ou de la disparition d'importants
points de repère; et surtout les exigences de l'écriture
conduisent chacun à " trace[r] un peu le linéament qui lui
plaît dans ces pêle-mêle " (p. 251) ; attentif à la
continuité et à la linéarité, soucieux de rationalité,
l'historien ne se soucie pas souvent de s'arrêter aux
irrégularités du réel. C'est pourquoi il ne peut au mieux que
" saisir les contours " de l'événement dans une
démarche qui s'apparente au résumé (p. 252).
Le mélange des genres
Faudra-t-il alors, pour
s'approcher de l'essence de l'événement, mêler les angles et
les modes d'approche ? Telle est la démarche adoptée par Hugo,
jusqu'à ses conséquences les plus extrêmes : là réside le
premier retournement majeur que le romancier imprime à
l'écriture de l'événement. C'est ainsi que la barricade de la
rue de la Chanvrerie mêle réel et imaginaire, bribes d'histoire
et morceaux de fiction, dans un jeu de transpositions parfois
déconcertant. Pour s'en convaincre, on peut la confronter à la
barricade Saint-Merry et repérer les transpositions auxquelles
Hugo se livre.
Elle est partiellement construite sur le modèle de Saint-Merry:
structure générale, place stratégique du café qui fait office
de fonderie, d'ambulance, de cantine et de bastion ultime, phases
du combat et caractéristiques de l'assaut final. Pour ce faire
Victor Hugo trouve une partie de son inspiration chez deux
auteurs: Rey-Dussueil et Louis Blanc. L'ensemble laisse ainsi à
penser que la barricade de la Chanvrerie se présente à
plusieurs reprises comme un double de celle de Saint-Merry.
Pourtant cet ensemble de références n'épuise pas la
signification de la barricade des Misérables. Alors que
Balzac choisit de faire mourir l'un de ses personnages - le
républicain Michel Chrestien - sur la barricade Saint-Merry,
Hugo fait évoluer ses personnages dans un espace distinct,
partiellement imaginaire. Le choix de la rue de la Chanvrerie
exprime en effet la liberté de l'écrivain face à son objet;
alors même qu'il fournit à son lecteur des preuves de
l'existence de sa barricade, Hugo sait bien qu'aucune
construction importante n'a été durablement édifiée rue de la
Chanvrerie les 5 et 6 juin 1832.
C'est que Hugo part d'un constat: l'écriture de la barricade -
celle de l'événement - est une écriture improbable, qu'elle
ait ou non un modèle réel. Pour ses assaillants, elle se
dérobe aux regards et reste opaque, environnée souvent d'un
écran de fumée. S'ils envoient des hommes sur les toits voisins
pour tenter de percer ses secrets, la réaction est immédiate:
Et pour ceux de ses défenseurs qui ont pu échapper à la mort, elle ne laisse pas de trace et s'apparente à un songe:
Comment, dans ces conditions, en espérer une
description homogène et fidèle ? Après la fin des combats,
elle n'est plus que débris. Puis le temps accomplit son
uvre: il est devenu impossible au début des années 1860 -
période de rédaction finale du roman - de se faire une idée de
l'emplacement qu'elle occupait: la rue Rambuteau a creusé en
1845 une trouée profonde dans le petit labyrinthe des rues de la
Chanvrerie, Mondétour, des Prêcheurs. Il faut donc se résoudre
à libérer la barricade écrite des circonstances de juin 1832
et accepter, dès lors, qu'il s'agisse d'une construction
artificielle.
Hugo cherche pourtant à en cerner certains aspects avec tous les
moyens disponibles, ce qui lui permet de libérer l'objet d'une
identité univoque, donc appauvrissante. Les défenseurs de la
barricade des Misérables " appartiennent dans une
certaine mesure à l'histoire " : les correspondances
établies par Victor Hugo indiquent des relations serrées entre
histoire et fiction, des croisements multiples. Sur leur route
les insurgés des Misérables ne laissent derrière eux
Saint-Merry qu'à la faveur d'une bifurcation de dernière
minute. Puis, remontant la rue Saint-Denis, ils sont apostrophés
par Bossuet, rue de la Chanvrerie. À la question de Bossuet sur
leurs projets, l'un des jeunes gens répond qu'ils entendent
faire une barricade. Une rapide discussion s'engage. Bossuet:
" - Eh bien, ici! La place est bonne ! Fais-la ici ! [ ... ]
Et sur un signe de Courfeyrac, l'attroupement se précipita rue
de la Chanvrerie." (p. 865)
Puis les hommes de la Chanvrerie entendent, tout au long des
combats, le tocsin de Saint-Merry (quatre références directes y
sont faites dans les Misérables) La communication est
alors moins factuelle que spirituelle; elle rend compte, aux yeux
de Hugo, d'une même logique profonde. C'est en ce sens qu'on
peut comprendre une remarque essentielle : " les deux
barricades, quoique matériellement isolées, communiquaient.
" (p. 934)
Les déplacements dit regard
Certains aspect de l'événement ne peuvent
être perçus que sous un angle particulier: regard très global,
regard très précis. Conscient de toucher là une limite de
l'écriture, Hugo forge pourtant d'impressionnants instruments
d'analyse.
Il avance que seules deux catégories d'êtres sont capables de
porter sur l'événement un regard global: l'oiseau, la
divinité. Hibou, chauve-souris ou chouette peuvent embrasser les
5 et 6 juin d'un seul coup d'aile; Hugo a recours à leur
il perçant pour dire l'état de la ville au moment des
combats, dans un chapitre intitulé " Paris à vol de
hibou". Quant à l'esprit divin, quels que soient sa nature
ou ses attributs - Dieu, destinée, hasard, souffle -, il
maîtrise seul le devenir. En dernière instance, " Dieu
livre aux hommes ses volontés visibles dans les événements,
texte obscur écrit dans une langue mystérieuse " (p. 663).
Dans les moments où s'impose un regard encore différent,
lorsque l'instant prend des dimensions illimitées, Hugo a
recours à un langage d'emprunt, la poésie épique. Dans les
chapitres intitulés " Les héros " et " Pied à
pied " il compare l'épisode de 1832 à des pages de
Homère, de Milton, de Dante. D'où ce paragraphe étonnant où
Hugo reprend tel quel un extrait du chant VI de l'Iliade:
Le plus souvent, enfin, pour montrer
l'hétérogénéité des points de vue sur les 5 et 6 juin, Hugo
choisit de fragmenter son récit. C'est un impressionnant
morcellement du réel qui donne sa spécificité au travail
d'écriture, sous l'unicité apparente de l'événement. Là
intervient la réflexion sur le détail, sur la bribe.
Le livre intitulé " Le 5 juin 1832 " l'illustre
bien: alors que Hugo précise la nature de l'événement dans un
premier mouvement - nous y reviendrons -, le lecteur est conduit
dans un second mouvement de l'enterrement de Lamarque jusqu'au
soir du 5 juin. Entre les deux mouvements, juste " avant
d'entrer le récit ", cette mise au point:
C'est ici qu'on voit à quel point la pratique
de Hugo diffère de celle de Louis Blanc, par exemple. De la
lecture de l'Histoire de dix ans, le romancier a conservé
une trame générale, fidèlement reprise dans le récit; mais il
va chercher ailleurs la chair de son événement : les notes
préparatoires rassemblées dans le plus grand désordre en vue
des développements sur juin 1832 sont souvent reprises et
juxtaposées, soit telles quelles soit à l'issue de
réorganisations, de modifications de détail, de fragmentations
multiples. On lit dans un dossier préparatoire intitulé "
Émeute 2 " : "drapeau sur lequel il y a révolution
républicaine, n° 143. Les gardes nationaux le déchirent,
en rapportent des lambeaux à la pointe de leurs fusils. ".
Et dans Les Misérables: " Les gardes nationaux
déchirèrent le drapeau [récupéré sur une barricade rue du
Temple] et en remportèrent les lambeaux à la pointe de leurs
baïonnettes. " (p. 839), puis " devant la Cour-Batave,
un détachement de gardes nationaux trouvait un drapeau rouge
portant cette inscription: Révolution républicaine, n° 127.
" (p. 840)
Enfin les destins individuels, les parcours personnels tiennent
une place centrale dans l'aventure collective ; l'hésitation
entre le particulier et le général, si souvent de mise au
moment de décrire l'événement, trouve ici une amorce de
solution. La partie exprime le tout, et réciproquement. Ainsi le
petit Gavroche est " Paris étudié dans son atome ".
Solution paradoxale mais formidablement stimulante, issue
possible à l'un des mystères de l'événement. D'autant que
pour ces " temps incomplets " décrits par Hugo, il
serait probablement vain de rechercher une quelconque synthèse.
Usages des traces
Dans cette fragmentation
généralisée surgit une catégorie d'éléments qui tiennent
une place particulière: les traces de l'événement, conservées
pour un temps et rendues accessibles au lecteur par le biais du
romancier. La mémoire à luvre ne gomme pas les
aspérités de l'événement; elle se trouve elle-même
morcelée, incohérente ou irrationnelle dans ses modes de
constitution. Elle redouble les effets induits par la
consultation des sources car les sources ne sont pas autre chose,
dans l'esprit de Hugo, que des traces d'un genre un peu
particulier.
Il mobilise d'une part de rares souvenirs personnels: il s'est
trouvé pris entre deux feux le 5 juin 1832, dit-il, au passage
du Saumon (p. 840). Il évoque aussi des traces dans la capitale,
souvent éphémères, si difficiles à retrouver. Le texte est
ponctué de références à des empreintes sur la pierre et sur
le pavé, traces de balles et traces de sang. Ce sont autant
d'indices qui nourrissent en profondeur le processus de mise en
écriture de l'événement. On en trouve le meilleur exemple dans
l'évocation des instants qui suivent l'un des assauts les plus
violents contre la barricade de la Chanvrerie:
Puis l'attente recommence, jusqu'à l'assaut suivant. Hugo décrit alors l'insurgé Feuilly et l'activité à laquelle il se livre :
L'insurrection se présente donc aussi comme
fait mémorable, perceptible encore en 1862 grâce aux fantômes
du passé. Elle parle encore, elle reste racontable, elle
conserve une actualité. Hugo lui insuffle un peu de vie.
III. PHYSIONOMIES DE L'ÉVÉNEMENT
Un nom pour les 5 et 6 juin
Le premier apport de Victor Hugo, et non le moindre, concerne la dénomination de l'événement. Il refuse les perversions de taxinomies toutes faites, comme celle de Javert:
C'est qu'il tient à établir que les 5 et 6
juin 1832 sont une " insurrection " et non pas une
" émeute ". Il y a là bien davantage qu'une simple
nuance: les tâtonnements successifs des années 1830 ont montré
la difficulté de se fixer sur une dénomination et ont rendu
évidents les enjeux d'un tel choix pour l'interprétation de
l'événement. Car chaque terme souligne une prise de position
sur son ampleur et sa nature. Hugo rouvre avec juin 1832 un
dossier dont les enjeux restent sensibles trente ans plus tard
alors même que l'objet des polémiques a changé: c'est la
question de la légitimité du Second Empire qui est ici
sous-jacente, puisque le Deux-Décembre représente pour
l'écrivain un coup d'État illégitime qu'une tentative
d'insurrection ne parvient pas à enrayer.
La démonstration déployée dans Les Misérables vaut
qu'on s'y arrête. Hugo place la discussion sur le terrain de la
légitimité politique, morale, historique. " La guerre du
tout contre la fraction est insurrection, l'attaque de la
fraction contre le tout est émeute. " (p. 830)
L'événement-insurrection est guidé par l'idée et regarde vers
l'avenir: rien de commun avec ces " petites émeutes
partielles ", restes lamentables de juillet 1830, tournées
vers le passé, qui rythment les lendemains des " Trois
Glorieuses ". C'est pourquoi les 5 et 6 juin prennent rang
parmi les symboles du combat juste contre l'oppresseur politique,
ainsi que l'explique Hugo:
La démarche n'est pourtant pas toujours facile
à suivre. On y décèle des glissements à tout le moins
paradoxaux. À quoi Hugo fait-il précisément référence
lorsqu'il écrit que dans la " mise en scène " qu'il
propose des 5 et 6 juin, il pourra lui arriver de parler
d'émeute pour qualifier des " faits de surface " (p.
833) ? Il pose ici sans vraiment les résoudre la question des
débordements et celle de l'hétérogénéité des motivations
individuelles lors de l'événement.
L'insurrection en son époque
Hugo porte son attention sur la
lisière de l'événement. Le mouvement qui aboutit à
l'après-midi du 5 juin obéit à une logique rythmique précise.
Là se devine un mouvement d'accélération de l'histoire, et de
dévoilement des conflits: après l'immense engagement de l'été
1830 commence une période où chacun reprend son souffle, avide
de repos. Mais tandis que cette pause représente pour les uns -
les gouvernants d'août et le nouveau roi des Français - une fin
en soi, les autres, déçus, aspirent secrètement à une reprise
du mouvement. Hugo indique l'incompatibilité qui s'approfondit,
évoque les grondements et les irritations qui sourdent dans le
peuple.
Le rythme change dans les années 1831 et 1832. L'attente laisse
place à une " fermentation " qui devient "
fièvre " et " bouillonnement " vers avril 1832.
Puis arrivent le 4 juin et le matin du 5, dont l'atmosphère est
décrite par Hugo en un long paragraphe situé juste avant
l'évocation des funérailles de Lamarque (p. 834-835).
L'ébullition est parfaitement perceptible: aux premières
colères, ténébreuses et mystérieuses, se substituent les
préparatifs menés au grand jour. La " révolution possible
", et plus loin " l'événement possible " (p.
676): autant d'expressions qui placent précisément
l'insurrection à mi-chemin entre hasard et nécessité.
Même si le dispositif mis en place par Hugo peut laisser croire
à au caractère inéluctable de affrontement, le détail de ses
indications permet de réintroduire le foisonnement hétérogène
du réel. Marius, par exemple, aide à comprendre la diversité
des accès possibles à l'événement: le 5 juin il apparaît
étranger à la fièvre ambiante: tout à ses préoccupations
personnelles il ne comprend pas la proposition faite au matin par
son ami Courfeyrac de rejoindre le cortège funèbre de Lamarque;
puis il erre dans Paris toute la journée du 5 sans se rendre
compte de ce qui se passe dans la ville; il se trouve rue Plumet
à neuf heures du soir : pour lui, l'insurrection n'a pas encore
commencé. Inversement les amis de l'ABC et Enjolras à leur
tête sont levés dès l'aube du 5, se retrouvent chez Courfeyrac
en début de matinée, participent au cortège du début jusqu'à
la fin, sont présents au pont d'Austerlitz lorsque la tension
devient insoutenable.
À une toute autre échelle, Les Misérables consistent
aussi en une réflexion sur la part de l'événement dans le
devenir historique. D'une part, une maturation est sensible au
cours du XIXe siècle. C'est d'abord le cas sur un plan
stratégique et technique. La comparaison entre la barricade de
la Chanvrerie et les deux grandes barricades de juin 1848 -
" la Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du
faubourg du Temple " - permet à Hugo de conclure sur une
" éducation de l'émeute ". En 1832 la barricade est
largement improvisée, construite de bric et de broc avec ce qui
tombe sous la main, sans cesse refaite par petits bouts ; seize
ans plus tard elle a mûri, elle devient ouvrage de
professionnels de la guerre civile.
Il y a davantage. Dans le livre intitulé " Le 5 juin 1832
", on peut lire que " l'évanouissement des guerres, de
la guerre des rues comme de la guerre des frontières, tel est
l'inévitable progrès. " (p. 833) ; les 5 et 6 juin 1832
représenteraient ce moment particulier de l'histoire où la
violence reste maîtresse, mais où sa souveraineté est déjà
appelée à s'effilocher. Ainsi s'exprime Enjolras dans un
discours resté fameux:
La disparition des événements ? La
prédiction révèle un fulgurant idéal. Elle ouvre des
perspectives inédites. Dans un avenir pacifié, les vecteurs de
la violence - et l'événement en fait ici partie -, n'auraient
plus lieu d'être. Pourtant le chef des insurgés ne peut être
purement et simplement considéré comme le porte-parole du
romancier, d'autant que bien des éléments des Misérables,
à y regarder de près, perturbent cet idéal progressiste.
Les 5 et 6 juin, dans le roman, résultent d'un impressionnant
collage. Si Hugo y insère des éléments de février 1848, de
décembre 1851, ou même de mai 1839, c'est peut-être justement
parce qu'il souhaite ébranler l'évidence d'une histoire
linéaire, marquée du sceau de la continuité. Il en résulte
que toutes ces bribes d'insurrection patiemment retranscrites
dans Les Misérables apparaissent comme interchangeables.
De même, la comparaison récurrente dans le roman entre juin
1832 et les Thermopyles n'est pas simplement la reprise d'un lieu
commun de la littérature du temps. Hugo trouve certes matière
à illustrer de la sorte l'héroïsme des combattants, mais il
donne à sa comparaison une portée qui dépasse largement les
cadres habituels; à ses yeux, la résistance des Spartiates est
déjà un combat insurrectionnel, un combat de barricades.
L'épopée rue Saint-Denis dit à la fois les luttes parisiennes
pendant la " période des émeutes " et des luttes de
tous les temps et de tous les lieux.
Les conséquences en sont décisives. Hugo s'emploierait à
montrer que juin 1832 indique le drame d'une histoire menacée
par la répétition et les convulsions. La part obscure de
l'événement, cette impossibilité d'en dire certains aspects
effrayants dans le roman, telles en sont alors les
caractéristiques immédiates.
Ce diagnostic pessimiste trouve pour une part ses origines dans
l'expérience accumulée par Hugo entre le début de la
rédaction et les années d'exil. La rupture décisive, c'est
probablement la " guerre civile " de juin 1848,
dramatique " révolte du peuple contre lui-même " (p.
926). Hugo est conduit à reconsidérer douloureusement les
positions qui étaient les siennes sous la monarchie de Juillet,
et il infléchit son analyse. Le processus apparaît avec une
grande netteté dans les développements consacrés au régime de
Juillet: les " quelques pages d'histoire " changent de
sens entre la fin des années 1840 et le début des années 1860,
et les jugements modérateurs que le narrateur reprenait d'abord
à son compte sont mis au débit des " habiles ".
L'exilé de Guernesey décrit de plus, en filigrane, le combat du
proscrit du Deux-décembre. 11 met en relation " la mort sur
la barricade " et " la tombe dans l'exil " (p.
979), et il inscrit certaines scènes de combat dans une
étonnante atmosphère marine qui évoque irrésistiblement son
île. Dans ses derniers moments, la barricade est une digue, une
falaise dressée face au flot de ses ennemis, Et à l'apogée de
l'évocation, le combat final : " inondée d'assaillants
", elle résiste d'abord; pendant de longues minutes, "
elle ne se couvr[e] d'assaillants que comme la falaise d'écume,
pour reparaître l'instant d'après, escarpée, noire et
formidable. " (p. 980)
La concordance des temps si aisément observable peut contribuer
à expliquer la présence d'un drapeau rouge et non tricolore au
sommet de la barricade des Misérables. Peu importe ici à
Hugo que les drapeaux rouges aient été très minoritaires en
juin 1832. Celui qui flotte sur la barricade de la Chanvrerie se
comprend mieux dans le contexte de l'exil qu'en référence à
1832: si l'on en croit Maurice Dommanget, cette couleur fait
office vers 1862 de signe de ralliement pour les socialistes et
les républicains, réfugiés dans les îles anglo-normandes.
Une fois encore Victor Hugo plonge au cur de l'événement.
Il en décrit la place incertaine dans le devenir et il souligne
les oscillations permanentes auxquelles contraint l'analyse.
L'auteur des Misérables déploie une pensée tout
ensemble optimiste - le progrès finit toujours par se frayer un
chemin - et pessimiste - c'est au prix de sang et de larmes. Il
dévoile dans cette perspective précise l'une des complexités
majeures de l'événement.
Rythmes de lévénement
Comme il l'a fait pour les temps qui précèdent les combats,
Hugo présente une approche temporelle rythmée et différenciée
lorsqu'il décrit les 5 et 6 juin 1832. L'insurrection ne se
déroule pas dans un temps homogène. La tendance générale est
à la dilatation des rythmes, entre l'étincelle du pont
d'Austerlitz et la chute de la barricade, ultime soubresaut
insurrectionnel; mais un ensemble de rythmes autonomes, voire
discordants, relativisent ce mouvement général.
Premier moment unique dans sa forme et dans son expression: celui
du déclenchement, le 5 juin. Le choc est d'autant plus brusque
que l'instant fatal succède à d'interminables minutes où le
temps semble suspendu:
Le basculement dans l'événement fait l'objet
d'une dramatisation extrême. Hugo n'évoque pas un premier coup
de feu, mais trois à la fois, partis d'on ne sait où.
L'insurrection est déjà toute entière dans cet instant. Deux
coups sont mortels, mais tandis que le premier abat un officier,
le second fauche une pauvre femme étrangère aux événements ;
le troisième manque son but. La violence se déchaîne ici dans
son aveuglement et son efficacité mêlés.
Les phases suivantes de l'insurrection obéissent au principe de
la dilatation progressive. La première vague des faits relatés
par Hugo déferle en moins d'un quart d'heure. Puis se
juxtaposent une série d'indications qui portent sur la première
heure des combats. Ensuite, un bilan préliminaire est esquissé
avant même que se soient écoulées trois heures d'insurrection;
là se dessine la physionomie de l'événement, apparaissent les
premières ripostes sérieuses des forces de l'ordre, s'organise
au centre de Paris une " sorte de citadelle inextricable,
tortueuse, colossale. " (p. 840)
Avec l'arrivée de la nuit les heures passent sur un rythme
nouveau: les moments d'affrontements intenses sont rares; de
longues heures d'attente les séparent. Les notations temporelles
se font de plus en plus floues. Il faut faire effort pour
réaliser que le premier assaut de la barricade et la mort de
Mabeuf ont lieu vers dix heures du soir. Seules les lueurs de
l'aube indiquent aux insurgés et au lecteur l'arrivée du jour.
Quant à la journée du 6 juin, elle se caractérise par
l'absence de l'essentiel des repères temporels ; seule une
attention extrême au texte permet de réaliser que J'attaque de
l'artillerie a lieu au point du jour, la mort de Gavroche vers
onze heures, l'assaut final autour de midi. Quant au reste du
mouvement insurrectionnel, il devient extrêmement difficile de
s'en faire une idée. Seuls émergent des petits morceaux
d'information, çà et là, sous forme de bruits ou bien à la
faveur d'une reconnaissance dans les rues voisines.
Les lieux de lévénement
Les remarques relatives aux temps de l'insurrection restent valables lorsqu'on les transpose sur un plan spatial. Plus précisément, le temps et l'espace sont deux formes de cette discontinuité si frappante. L'évocation des premières minutes d'insurrection est caractéristique. Après avoir rapporté des dizaines de faits précis et localisés, sans ordre apparent - " Voici ce qui se passait presque en même temps sur vingt points différents de Paris " (p. 838)-, Hugo reprend son souffle et glisse cette remarque essentielle:
Le romancier dit ici l'immense difficulté à
traduire dans le récit l'extraordinaire diversité de
l'événement. Est-il possible d'écrire cette simultanéité ?
Hugo perçoit que la juxtaposition brute de faits ne suffit pas
à résoudre le problème. Il touche une limite dans l'écriture
de l'événement, il sonde le gouffre où son récit l'entraîne.
À l'écriture haletante et décousue des premières pages
succède un procédé différent, nouvelle tentative d'expression
de l'événement. La relative stabilisation au soir du 5juin
laisse apercevoir une ville en plusieurs parties, que traduit le
parcours de Marius vers la barricade. Les quartiers
périphériques, épargnés par l'insurrection, en semblent
détachés ("on prenait des glaces du café Laitier, on
mangeait des petits gâteaux à la pâtisserie anglaise. ")
À ce premier cercle succède un espace intermédiaire, où
l'éclairage diminue, où se presse une foule morne et
silencieuse, mobile d'abord, stable ensuite dans l'obscurité et
le bourdonnement des murmures. De ce cercle au suivant, du
territoire de la foule à celui de l'armée, la transition est
cette fois brutale. Les patrouilles et les sentinelles, les
faisceaux de fusils rendent impénétrable le domaine de
l'événement. Cet obstacle franchi commence alors pour Marius un
parcours sans repère, ponctué de sensations et d'objets
incertains. C'est, nous dit Hugo, un " trou sombre creusé
au milieu de Paris " (p. 883), une " monstrueuse
caverne " (p. 884). Dernière étape dans cette marche
largement initiatique: la proximité de la barricade, l'"
extrême bord ", distinct encore de ce qui précède,
faiblement éclairé par la rougeur des torches. C'est l'ultime
obstacle qui se présente, la barricade à enjamber. Le cur
même de l'événement apparaît comme l'espace de l'absolu
mystère.
Hugo ne dépeint donc pas une ville mais plusieurs, souvent
imperméables l'une à l'autre, ou bien encore encastrées l'une
dans l'autre. L'insurrection est sur ce plan aussi un phénomène
pluriel: les espaces se dilatent ou se rétractent en fonction
des combats. Ce n'est que très progressivement que Paris
retrouve une cohérence mise à mal. La progression des forces de
l'ordre réduit le périmètre insurrectionnel, éteint les
embrasements périphériques, permet de reprendre possession de
l'espace un moment désordonné.
Dans ce contexte, la barricade représente un point de vue
privilégié sur l'événement. Elle contribue à donner leur
part d'humanité à ces deux journées de combats. C'est la
transposition fidèle d'un organisme ; système respiratoire,
avec les ouvertures et les passages qui jusqu'à l'assaut final
la relient à l'extérieur - en ce sens, l'assaut s'apparente à
un étouffement - ; vaste récupération de restes en tous
genres, les futailles vides de la veuve Hucheloup, un matelas,
l'omnibus " couché sur le flanc " (p. 867), le
vêtement-drapeau du père Mabeuf, objets qui évoquent
irrésistiblement l'humain. Et ces éléments sont davantage
spirituels que matériels : construire la barricade, c'est en
définitive dans l'esprit de Hugo
Sa verticalité accentue son pouvoir
d'expression. Elle sort de terre en un clin dil ;
image concrète du soulèvement insurrectionnel, son élan est
tourné vers le haut. Au fil des heures le travail de surrection
se poursuit, conformément aux exhortations de Gavroche : "
C'est tout petit, votre barricade. Il faut que ça monte. "
(p. 870) Pendant la nuit du 5 au 6, " on l'avait exhaussée
de deux pieds. Des barres de fer plantées dans les pavés
ressemblaient à des lances en arrêt " (p. 930) ; quelques
heures plus tard, pour répondre à la pression des assaillants,
l'un des insurgés propose : " Soit. Élevons la barricade
de vingt pieds de haut, et restons-y tous. " (p. 934) Et
plus tard encore: " La barricade était plus forte que lors
de la première attaque. [ ... ] on l'avait exhaussée encore.
" (p. 944) De la sorte, la barricade est toujours
inachevée, tension constante vers un but impossible à
atteindre.
La barricade tend en fait à déborder ses propres limites : elle
prend racine sous terre et trouve son prolongement au-dessus
d'elle-même. Elle s'appuie sur le monde des soupiraux et des
caves, d'où proviennent certains des matériaux de construction,
et qui servent de retranchements. D'en-haut - des airs - tombent
deux objets providentiels, le matelas qui protège de la
mitraille et l'uniforme qui rend possible la fuite d'un insurgé.
Par en-bas, par les égouts, parvient à fuir jean Valjean avec
Marius sur le dos.
La dimension essentiellement verticale de la barricade n'est pas
sans influence sur le type de liens qu'elle entretient avec les
espaces alentour. Ce n'est ni vers le haut, ni vers le bas
qu'elle trouve ses limites, mais autour d'elle. Prendre la
barricade, c'est donc l'araser, en rogner les arêtes. Tel est le
destin de la barricade de la Chanvrerie, sous l'effet du canon:
La barricade symbolise bien l'événement. Elle est une protestation contre la direction imposée aux esprits par une monarchie de juillet qui a cherché selon Hugo à " couper les angles et les ongles, ouater le triomphe, emmitoufler le droit, envelopper le géant peuple de flanelle et le coucher bien vite". (p. 656) Et la défaite des défenseurs de la barricade, avec le massacre final, marque la vanité de cette protestation.
Les Misérables créent un choc
dès leur sortie. Ils font événement. Mais cet événement
peut-il se concevoir comme un prolongement, un écho plus ou
moins direct des 5 et 6 juin 1832 ?
Pour Hugo le statut des 5 et 6 juin 1832 dans Les Misérables est
absolument central
Les lecteurs relaient-ils cette analyse ? Même s'il apparaît vain de chercher à reconstituer la réception des Misérables, plusieurs indices le laissent penser. Des voix s'élèvent, celles de partisans d'une censure de l'ouvrage : Cuvillier-Fleury, dans le journal des Débats, organe officieux du régime, le 29 avril 1862; Adolphe Thiers; L. Gauthier, dans le Monde du 17 août 1862, qui dit son aversion pour la quatrième partie du roman, et argumente :
Et puis, au début de l'année 1870, juin 1832 refait surface avec une étonnante netteté, partiellement par le biais des Misérables. L'assassinat du journaliste Victor Noir par le prince Pierre Bonaparte entraîne la mobilisation des républicains contre le régime impérial. On craint dans l'entourage de l'empereur la réitération des affrontements qui ont ensanglanté la capitale près de quarante ans plus tôt. Lorsque tout danger est écarté, on peut lire dans la presse impériale des articles comme celui-ci:
En face les enthousiasmes sont tout aussi
marqués : madame Hugo rapporte en mai 1862 - l'expression
qu'elle choisit est très caractéristique - que de "hautes
murailles de livres qui eussent pu servir de barricades "
encombrent les locaux de l'éditeur Pagnerre. Pendant la guerre
de Sécession, des combattants prennent le surnom d'Enjolras ou
de Bossuet. Puis c'est Romain Rolland qui en 1935, à l'occasion
du cinquantenaire de la mort de Hugo, évoque l'influence qu'a
exercé sur lui le " chantre de la Révolution et des
Révolutions - l'évocateur des barricades de 1832 et de Quatrevingt-Treize".
On n'en conclura pas pour autant à une persistance pure et
simple de la mémoire de juin 1832 grâce à Hugo. Les scènes de
combats, à supposer qu'elles soient davantage mémorisées par
le lecteur que le reste, ont tendance à devenir atemporelles
dans les esprits. Nombreux sont les lecteurs du roman qui ne
sauraient dire quel événement précis évoque l'insurrection
des Misérables. Il n'empêche que retraduite,
retravaillée, elle continue à être porteuse de sens. Elle
entre dans une vulgate et elle en arrive à représenter certains
des aspects du siècle passé. La notice " Hugo " du Dictionnaire
biographique du mouvement ouvrier français en témoigne
" Il est difficile d'imaginer certains événements de
l'histoire révolutionnaire de la monarchie de Juillet autrement
que Victor Hugo les a décrits. "
Car dans Les Misérables Hugo porte son attention à
certaines des caractéristiques les plus fondamentales de
l'événement. Il reprend à sa façon et sous un angle inédit
un important travail d'élucidation; il imprime à l'histoire de
l'insurrection une marque décisive pour les temps à venir.
Progressivement effacés dans l'histoire, les 5 et 6 juin 1832
retrouvent ainsi une place très particulière, à la fois
profonde et diffuse, par le biais de la littérature.
Thomas Bouchet
Responsable de l'équipe : Guy Rosa, rosa@paris7.jussieu.fr ; 94, rue de Buzenval, 75 020 Paris.