GROUPE HUGO

Equipe de recherche "Littérature et civilisation du XIX° siècle"

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Jean-Claude Fizaine : « Le XIXème siècle dans Napoléon le Petit »

 

Compte rendu de la communication au Groupe Hugo du 27 janvier 1996.  

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Le rapport qui associe les deux textes suscités par le coup d'Etat, Histoire d 'un crime (HC) et Napoléon le petit (NP) a certains aspects énigmatiques. Du point de vue qui nous intéresse, le contraste est complet: tandis que le XIXème siècle n'est à aucun moment nommé dans HC, il est au contraire invoqué avec insistance à des lieux stratégiquement décisifs de NP.1

La parenté entre les deux textes résulte d'abord de ce qu'on pourrait appeler la "cannibalisation" du premier par le second. On sait en effet que Victor Hugo a transféré, lorsqu'il a abandonné la rédaction de HC pour NP2, un des éléments de HC pour en faire, en lui gardant sa qualité de citation, le noyau de NP, au sens d'un "noyau dur" c'est le texte qui, composé de témoignages rapportés, est le plus près du réel historique brut) et d'un noyau actif : c'est le référent qui supporte toute l'argumentation développée dans NP, en principe donc tributaire, pour atteindre sa pleine efficacité de texte argumentatif, d'un autre texte, à caractère historique, que le fragment cité entre guillemets ne fait que "représenter". Or le texte historique qui devrait servir de caution à l'autre ne paraîtra, avec des changements considérables, que 25 ans plus tard...

Les motifs qui ont poussé Hugo à cette opération assez singulière sont divers. On en a invoqué de quatre ordres, deux externes, provenant de la multiplication des sources ou de l'obsolescence rapide d'un texte traitant de l'actualité la plus récente, à une époque où la situation évolue rapidement, où les publications du même genre se multiplient; et deux internes, relevant des problèmes d'écriture qui se seraient posés à mesure que le texte se développait, soit qu'il changeât de nature, soit qu'il butât contre des contradictions inhérentes à sa conception.

La prolifération des témoignages ne saurait être considérée à elle seule comme une cause du renoncement de Hugo à achever son récit en forme de témoignage. Toutes les œuvres de l'exil témoigneront de cette aptitude étonnante à informer une matière turgescente et bourgeonnante. Mais cette tension entre les deux exigences : une écriture du détail, un "reportage" au ras des faits, d'une part, et d'autre part la forte organisation argumentative sous-jacente qui tient l'ensemble en une unité risquait de faire perdre à l'œuvre tout intérêt, si l'actualité politique rendait désuète et dépassée la ligne argumentative. Or la lecture de NP prouve bien que c'est ce qui était en train de se produire: la myopie volontaire de l'historien ne lui permettait pas de riposter aux actes de gouvernement qui apparaissaient à l'opinion (y compris dans l'entourage du proscrit) comme des réfutations de son point de vue.

En effet, le texte qui s'intitulait encore le Crime du 2 Décembre reposait sur l'idée qu'une relation aussi factuelle que possible ferait ressortir les vraies causes de la mise à mort de la République, et permettrait du même coup de désigner les acteurs de l'événement dont la mort servirait de modèle ou dont la survie serait l'instrument pour une refondation de la République. D'ou une composition complexe, organisant des événements simultanés selon deux axes, "le combat" et "le massacre", distincts géographiquement et animés par une tension dramatique qui culmine à la nuit du quatre. Dans le premier, l'importance des "listes"3 ne doit pas seulement à la tradition des dénombrements épiques. La présence à une assemblée clandestine, à une barricade4, vaut pour celui qui est nommé une sorte de qualification qui n'intéresse pas seulement la postérité, mais sa future image (si l'on n'ose parler de "carrière") politique. De l'autre côté, le regroupement d'indices, de témoignages forcement rares et contestables tend à un récit "à thèse" : il s'agit de prouver que le massacre a été prémédité pour faire échouer un combat" où, sans la ressource criminelle d'un procédé proprement terroriste, la valeur des combattants avait des chances de retourner en sa faveur l'opinion générale, toutes classes confondues.

Ce travail comporte ses propres difficultés, qui résident surtout dans le danger de solliciter les documents, en leur faisant dire soit plus, soit autre chose que ce qu'ils disent, pour les plier aux besoins de la démonstration, et d'en combler les lacunes en recourant à des matériaux et à des procédés qui ne relèvent pas exactement du genre historique. Mais ce danger, sensible en certains points du texte, ne suffit pas à rendre compte de son interruption.

En revanche il convient de faire la part des affirmations de l'auteur lui-même, qui affirme avoir "terminé le 5 mai"5 le récit du coup d'Etat. Même si ce n'est pas littéralement vrai6, la date, dans sa valeur symbolique, est éclairante : le jour anniversaire de la mort de Napoléon 1er, il apparaît à l'évidence qu'il ne s'agit plus de s'inquiéter de la mort d'une république, mais bien de la naissance d'un empire. C'est bien pourquoi Hugo date de ce jour la rédaction de IV, 17, "Conduite de la gauche", chapitre conclusif de l'ensemble. L'intention de Hugo semble bien alors de tirer un trait et de publier tel quel, achevé ou pas.

En réalité, ce n'est pas le 5, mais le lundi 10 mai que furent organisées, avec un faste et une solennité exceptionnelles, les cérémonies officielles, plébiscitées par la foule qui se précipitait vers les merveilles de cette commémoration spectaculaire7. C'était déjà un exploit de communication publique de la part du régime bonapartiste, que de mettre les badauds de son côté, après ce qui s'était passé. De là à conclure à la permanence d'une nostalgie de l'empire dans la population franco-belge, il n'y avait qu'un pas, d'autant plus facile à franchir que le régime né du 2 décembre avait multiplié les mesures démagogiques8 destinées à accréditer l'idée qu'un pouvoir fort, payé d'une régression politique (le serment), pouvait être la condition d'un accomplissement progressif des promesses et des espoirs socialistes. Bref, ce printemps sentait l'empire, et il n'était pas difficile de voir s'esquisser la manœuvre, qui allait culminer, en septembre, avec le célèbre discours de Dijon, "L'Empire, c'est la paix."

C'est cette mise à contribution tapageuse du tombeau de "l'oncle" que visent très directement les derniers vers de L'Expiation : il n'est pas étrange que l'idée première de ce poème naisse à quelques lieues de Waterloo. En même temps se met en place ce qui sera l'idée directrice de NP, exprimée avec force dans la Conclusion, selon laquelle l'empire n'est qu'un décor de théâtre, tandis que la victoire de la république est la réalité qui gouverne la logique des événements sur une longue durée9… L'actualité imposait dehors, un changement d'axe : l'apologie des Républicains devenait dérisoire, si on laissait dire que l'Empire allait accomplir mieux qu'eux-mêmes leur propre programme. L'interruption de HC pour NP correspond donc a ce nécessaire remaniement stratégique.

Un deuxième ordre de causes, internes cette fois, doit être toutefois pris en considération. C'est l'approfondissement mythique qui creuse et surcharge le récit, menant à une sorte de crise d'écriture. En effet. historiographe d'événements condamnés à rester ensevelis dans le silence et la réprobation qui suit l'échec d'un combat armé, Hugo recourt d'abord aux procédés d'écriture qui sont ceux de son époque, et portent la marque d'une survie de l'esthétique classique dans l'écriture romantique10. Saturer le récit, couvrir la toile, mettre en scène l'événement, telles sont les contraintes qu'accepte tout auteur d'un récit historique et auxquelles l'historien s'asservit d'autant plus volontiers qu'il en fait l'hommage à des héros destinés, autrement, à rester méconnus. Pour prendre un exemple, le récit, au chapitre IV, 4 de HC, de la mort de Gaston Dussoubs, montre comment l'historien est soumis aux mêmes règles que Delacroix, lorsqu'il compose un tableau historique, ou Michelet , lorsqu'il colmate les lacunes de sa documentation : écriture trop historique pour être historienne.

Dans le cas d'un récit écrit à chaud, et dont le narrateur est aussi un acteur, cet amalgame du réel et de l'imaginaire aboutit à une prolifération sans mesure de l'imaginaire qui se met non plus à déformer le réel, mais à informer le récit. Ainsi l'histoire des deux frères Gaston et Denis Dussoubs a un fondement réel, attesté par les documents. Mais la mise en scène poétique d'un insurgé idéalisé relève plus de l'hommage à un personnage (qui le méritait), qu'à la stricte exactitude historique, ce qui est du reste parfaitement conforme au projet de HC, écrit militant, écrit de circonstance.

Il y a donc un conflit entre deux modes d'écriture. D'une part le montage très serré des événements tend à prouver que l'issue de la bataille, quasiment gagnée par les combattants de la République, n'a été renversée en faveur de l'empire que par une traîtrise criminelle11 : l'objectivité la plus neutre, ou l'examen critique des documents lacunaires s'imposent dans ce cas pour être digne de foi. Mais l'effet est contrecarré par le style lyrique adopté pour rendre compte des faits du côté des républicains : l'engagement trop clairement affiché désamorce la sèche démonstration, l'épanchement de l'affectivité développe des signifiés parasites. Entre Tacite et Tite-Live, il faut choisir.

Ce n'est ni l'un ni l'autre qui l'emportera, mais un type d'écriture neuf qui intégrera l'acquit des recherches commencées dès les environs de 1840, et activement poursuivies sous la seconde république. Déjà, dans IV, 2, une écriture à la première personne12, faite de la juxtaposition de détails très prosaïques, voire un peu sordides, et toujours à la limite de l'insignifiant, se révèle très efficace pour faire sentir pleinement la gravité des événements décisifs qui se déroulent ailleurs13. Et l'intrusion de l'étrange, l'agrandissement soudain de petits détails, soulignent l'effarement, presque l'hébétude d'un témoin et aussi d'un acteur accablé par un sentiment d'échec, et qui sent une sorte de vertige envahir insidieusement le champ de sa vision. Il n'y manque aucun des accessoires de mise en scène qui signalent, dans l'œuvre romanesque, les crises décisives : ni l'annonce ironique des fêtes suburbaines, ni l'accessoire, miroir ou titre de journal, qui, surprenant le témoin dans sa préoccupation ou son effarement, l'invite aux plus intempestifs examens de conscience. En cette nuit du 4, où le narrateur ignore l'évènement terrifiant dont il subit au moment même le contre-coup, l'image d'une main ensanglantée souillant le nom de La Patrie commente l'accusation: "M. Victor Hugo vient de publier un appel au pillage et à l'assassinat". En cette initiation au labyrinthe se rejoignent une écriture purement historique et une écriture symbolique. Si l'on se reporte au plan donné en NP, III, 1, l'itinéraire tortueux et hésitant du narrateur le mène à l'extrême sud du trapèze où s'inscrivent "les faits de la nuit". Mais le sud, reporté sur un plan, c'est aussi, symboliquement, le bas. A côté de la geste mortellement héroïque qui se déroule à côté - mais, dirait-on, dans un tout autre espace - la veille inutile du narrateur attendant une conjonction qui ne se fera pas, avec les associations ouvrières, apparaît comme l'envers inglorieux de la lutte. Ajoutons que sa descente le mène, par un dédale de rues anonymes (alors que les repérages topographiques sont partout ailleurs si précis et insistants), à un lieu qui paraît bien coïncider avec le N barré et renversé où le récit des Misères situait déjà la barricade de la rue de la Chanvrerie, là où s'ouvre pour jean Valjean la bouche des égouts14... La position basse conduit le narrateur au lieu où se lit le plus clairement l'emblème du XIXème siècle : un Napoléon désacralisé, l'Empire démystifié, un avenir républicain qui exige que l'on traverse l'angoisse d'un temps arrêté, d'une ruine complète des valeurs, tout cela se résume dans l'image redoutable d'une mort de Dieu.

Or ce texte s'écrit à la suite du récit commencé le 2 mai 1852 (III, 17, p.357): c'est donc l'un des derniers passages rédigés avant la décision de passer à NP. Il correspond bien à un élargissement de la problématique, jusqu'ici purement politique, qui sous-tend le récit. Il y a de bonnes raisons de penser que Hugo en rend compte, d'une certaine manière, dans le chapitre des Misérables "Les morts ont raison mais les vivants n'ont pas tort"15, où il relate le mot qu'il attribue à Nerval : "Dieu est peut-être mort." Ce chapitre des Misérables, l'un des premiers à être écrits, et en tout cas le premier qui soit daté, après la reprise de la rédaction en janvier 1861, qui reprend l'ensemble des thèmes développés dans NP sur le XIXème siècle16, porte la date anniversaire des obsèques du poète. Mais ce n'est sans doute pas la seule raison de sa nomination en ce point du récit - type d'allusions extrêmement rares dans tout le texte des Misérables. Cette pause méditative, interrompant le récit de l'agonie d'une barricade, reproduit ce qu'était la situation d'écriture de Hugo hésitant, en mai 1852, sur la meilleure manière de rendre hommage a des combattants disparus sous les décombres de leur barricade-tombeau.

Or Nerval avait rendu visite aux exilés de Bruxelles précisément à l'époque où Hugo hésitait sur l'opportunité de continuer HC les 9 et 10 mai 185217, Que ce soit à ce moment précis qu'il ait tenu de tels propos, rien de moins certain. Mais le rapprochement que fait Hugo lui-même indique bien que sa visite, dans ce contexte et à ce moment précis, a bien redonné une actualité à l'interrogation sur le XIXème siècle que comportaient les sonnets du Christ aux oliviers, dont l'importance n'est pas à démontrer quant à la définition d'une thématique moderne du mal dans l'histoire. Hugo n'aurait pas été frappé à ce point par cette rencontre si cette thématique n'avait été présente au cœur de HC, tout comme elle reparaîtra dans NP.18

En effet, le thème d'une occultation de Dieu, d'un arrêt mortel de l'histoire court tout au long du texte, comme la hantise contre laquelle il s'écrit. L'évocation elle-même du massacre ne s'organise pas en un récit, ni en un tableau. C'est le premier exemple d'une rhétorique de l'indicible, où s'inaugure la série des récits d'évènements hallucinants, de La Fin de Satan à Quatre-vingt-treize. Fragments rompus de témoignages épars, lambeaux de visions, noms jetés au hasard, la réalité de l'événement est à saisir derrière la tenture des mots qui la masquent autant qu'ils n'en révèlent l'horreur par les thèmes récurrents de la boue et du sang, indiquant la nature la plus scandaleuse du deux décembre.

Il est vrai que l'auteur affiche la plus grande sérénité : "J'ai vu cet événement sans trouble" (p. 123); et, s'il lui en reste "une obsession", ou s'il avoue (p. 140) un "vertige", il peut affirmer : "je ne suis plus de ceux qu'il afflige" - l'adverbe "plus" tempérant d'un aveu l'intrépidité avec laquelle il met dans la balance son impassibilité, voire sa "satisfaction"19. Mais l'idée d'une mise à mort apparaît p. 22 "Il n'y aurait plus de Dieu", p.72, "Haceldama implique l'assimilation du 4 décembre avec la Passion, avant même les personnifications du Peuple en Christ, ce que reprend, p. 133, "ténèbres partout"; cette mort est niée dans le fragment non publié f° 148, "L'éclipse n'est pas la mort" - que reprendra textuellement le texte des Misérables, V, 1, 20.

Ainsi commence à se dégager la différence qui oppose NP et HC dans leur rapport au XIXème siècle. A vouloir vivre du dedans l'événement du 2 décembre, on risque de seulement se rendre compte qu'il masque Dieu, menant à un désespoir qui imprègne "ces temps incomplets où nous vivons", et dont est sortie, avec Mélancholia, l'idée première des Misérables. L'événement du 2 décembre 1851, au milieu du siècle, au cœur  du Paris historique (cf. NP, p. 132), est-il l'emblème du XIXème siècle, ce qui en résume et condense la signification ? N'est-il que l'écho des deux autres 2 décembre, celui de 1804, qui ouvre le siècle avec le Sacre de Napoléon 1er, et celui d'Austerlitz, qui en est le redoublement triomphal ? C'est bien cette représentation imaginaire du temps que cherchaient à exploiter les thuriféraires du second Empire. et qui oblige Hugo à une révision ou du moins à un approfondissement de ce que signifie le 2 décembre pour le XIXème siècle. Tout l'effort de NP sera donc l'élaborer, ensemble, une image du 2 décembre et une image du XIXème siècle pour les placer en situation d'exclusion réciproque.

A cette fin Napoléon le Petit se déploie, dans sa composition, comme un portrait en partie double du XIXème siècle : selon son profil nocturne, qui fait apparaître, en son centre, le 2 décembre, et selon son profil lumineux, dont le centre est la Tribune, annoncée par le titre péjoratif "Le Parlementarisme" mais incarnée par l'homme-événement Mirabeau20. L'enjeu est bien entendu de faire la preuve que l'Empire est une illusion, que la face nocturne a moins de réalité que la face diurne, bien que, pour l'heure, la première soit infiniment plus visible que la seconde. C'est le texte célèbre, dont Guy Rosa a montré qu'il est à la base de l'édifice des Châtiments:

 

Ainsi, cela est vrai, on ne peut le nier, il faut en convenir, il faut le reconnaître, dût-on expirer

d'humiliation et de désespoir, ce qui est là, à terre, c'est le dix-neuvième siècle, c'est la France !

Quoi ! c'est ce Bonaparte qui a fait cette ruine !

Quoi ! c'est au centre du plus grand peuple de la terre, quoi ! c'est au milieu du plus grand siècle de

l'histoire que ce personnage s'est dressé debout et a triomphé !

[...]

Et vous vous figurez que cela est ! […]

 

Ce qu'il faut toutefois ajouter, c'est que la face nocturne, au terme de la démonstration, est bien plutôt exorcisée que réduite au statut de pure illusion, et qu'elle garde même, en un sens, une sorte de prééminence sur la seconde : l'on n'accède à la vision lumineuse du "vrai" dix-neuvième siècle qu'à la condition de passer par l'épreuve terrible de l'expérience de la mort de Dieu, qui signale la permanence de "l'autre" réalité.

D'où cette composition en une ellipse dont les deux foyers sont le chapitre III. d'une part, qui est comme une condensation de ténèbres issues du rayonnement noir de "l'homme" dont les trois premiers chapitres tracent le portrait et décrivent les œuvres; et le chapitre V d'autre part, qui met en scène la Tribune, dont les bienfaits rayonnent en vibrations dans l'espace de plus en plus large de la Civilisation, qui tend à couvrir la terre entière. De part et d'autre de ces deux foyers, on observe une très rigoureuse symétrie dans la distribution des termes définissant le XIXème siècle et le situant dans son rapport à l'histoire universelle. De part et d'autre encore, se construisent les chaînes lexicales de termes associés métonymiquement : d'abord la chaîne 2 décembre - crime - Louis Bonaparte, aboutissant à la constitution de l'être rhétorique tragico-grotesque du Deux-Décembre" :

D'un côté le Deux-Décembre enfle ses joues, grossit sa voix, tire son grand sabre, et s'écrie: Sacrebleu, grognards ! fêtons Napoléon le Grandi De l'autre il baisse les yeux, fait le signe de la croix et marmotte : Mes très-chers frères, adorons le Sacré-Cœur de Marie !" (p. 39)

 

Ensuite, construite selon le même principe, la chaîne Dix-neuvième siècle - Liberté - Révolution - France., aboutissant à l'explosion épico-lyrique de la Conclusion :

 

Ainsi, cela est vrai, on ne peut le nier, il faut en convenir, il faut le reconnaître, dût-on expirer

d'humiliation et de désespoir, ce qui est là, à terre, c'est le dix-neuvième siècle, c'est la France !

Quoi ! c'est ce Bonaparte qui a fait cette ruine !

Quoi ! c'est au centre du plus grand peuple de la terre, quoi ! c'est au milieu du plus grand siècle de

l'histoire que ce personnage s'est dressé debout et a triomphé !

[...]

Et vous vous figurez que cela est !

 

Toute la structure rhétorique repose sur le fait que ces deux chaînes n'existent que conflictuellement, et d'abord parce que le 2 décembre, considéré comme une simple date, est évidemment inclus dans l'entité "Dix-neuvième siècle"; il faut donc le constituer en événement symbolique, incarnable dans un homme, et paradoxalement le porter à une très grande densité d'existence, pour pouvoir l'expulser, en le réduisant à sa plus simple expression, qui est d'être l'expulsion même, l'abjection et le déchet, de nature stercoraire ou fécale :

 

N'importe, cet homme pèse sur l'époque entière, il défigure le dix-neuvième siècle, et il y aura peut-être dans ce siècle deux ou trois années sur lesquelles, à je ne sais quelle trace ignoble, on reconnaîtra que Louis Bonaparte s'est assis là." (p. 42)

 

Le thème de l'orgie et toute la chaîne de la manducation horrible, de l'avorton sont également fort bien représentés :

 

"Le sergent portait une bouteille et l'officier avait le sabre à la main. Ces deux lignes, c'est tout le 2 décembre.

 

En contraste avec le 2 décembre, le dix-neuvième siècle est d'abord caractérisé par son appartenance à un "milieu" salubre, impropre à la survie ou a la prolifération des crimes politiques. Il faut citer tout le paragraphe de I, 6 :

 

Il y a en lui du moyen âge et du bas-empire. Ce qu'il fait eût semblé tout simple à Michel Ducas, à Romain Diogène, à Nicéphore Botoniate, à Alexandre VI, à Ezzelin de Padoue, et lui semble tout simple à lui, Seulement il oublie ou il ignore qu'au temps où nous sommes, ses actions auront à traverser ces grands effluves de moralité humaine dégagés par nos trois siècles lettrés et par la révolution française, et que dans ce milieu ses actions prendront leur vraie figure et apparaîtront ce qu'elles sont, hideuses, (p.15.)

 

"Le temps où nous sommes" le dix-neuvième siècle, n'est ici désigné que comme le quatrième siècle de la Renaissance, c'est à dire l'un des siècles "lettrés" où l'imprimerie21, donc la conservation des archives et l'irrésistible circulation des informations et des opinions favorisent la propagation de ces effluves de moralité humaine" qui littéralement assainissent le siècle22. La métaphore n'est pas encore médicale, il faudra attendre Pasteur, mais elle est biologique. Si loin et si bas que tel ou tel individu puisse régresser, la monstruosité morale ne peut parvenir à la plénitude de son développement dans un milieu ouvert, balayé par les "effluves" de la moralité ambiante,

 

devant la résistance secrète et invincible du milieu moral, devant la fore invisible du progrès accompli, devant le formidable et mystérieux refus de tout un siècle qui se lève au nord, au midi, à l'est, à l'occident, autour des tyrans, et qui leur dit non ! (IV, 2, p. 80.)

 

Le XIXème siècle ne saurait donc être enfermé dans ses limites chronologiques - on verra que c'est sa définition même, de dépasser et d'abolir les limites. Il n'est pas héritier des trois siècles précédents, mais en continuité vivante avec eux. C'est ce qui se réaffirme, conformément à la structure symétrique du texte, dans la deuxième partie de la Conclusion :

 

Défaire le travail de vingt générations; tuer dans le dix-neuvième siècle, en le saisissant à la gorge, trois siècles, le seizième, le dix-septième et le dix-huitième, c'est à dire Luther, Descartes et Voltaire : l'examen religieux, l'examen philosophique, l'examen universel; écraser dans toute l'Europe cette immense végétation de la libre pensée, grand chêne ici, brin d'herbe là [...] (p. 144)

 

La coupure chronologique essentielle est donc celle que signalait Notre-Dame de Paris : la naissance de l'imprimerie, permettant l'essor de la libre pensée. Cette définition d'un bloc indivisible de quatre siècles n'est pas absolument originale dans la représentation de l'histoire au XIXème siècle. Elle ferait partie plutôt d'une doxa admise dans les milieux scientifiques où se mêlent les apports des recherches sur l'histoire de la philosophie, d'Auguste Comte à Victor Cousin, et qui prolonge, outre la division mise en vogue par les saint-simoniens entre époques organiques et époques critiques23., les analyses de la pensée contre-révolutionnaire saluant en Calvin et Luther les plus lointains prédécesseurs de la Révolution de 1789. La preuve que cette opposition est présente à l'esprit de Hugo est que la série de noms propres Luther - Descartes - Voltaire sera complétée et corrigée, dès la section suivante, où Hugo en viendra à discuter la tentation de penser le XIXème siècle sous la notion de décadence, par cette autre série :

 

Erasme a appelé le seizième siècle, "l'excrément des temps", fex temporum; Bossuet a qualifié ainsi le dix-septième siècle: "temps mauvais et petit", Rousseau a flétri le dix-huitième siècle en ces termes: "Cette grande pourriture où nous vivons [...]" (p. 147)

 

Oui, Bossuet24 : l'auteur des Considérations sur l’histoire universelle, dont l'ampleur de vue et l'autorité auprès des Princes fait au printemps 1852 littéralement rêver Hugo. Au-delà de tout accord idéologique, il s'agit bien de dénombrer et reconnaître les esprits qui, en pleine époque critique, font œuvre constructive et synthétique, voire visionnaire et utopique. C'est même ce contraste entre la visée constructive des grands esprits et la réalité (le fumier) critique de leur époque qui engendre l'illusion, et comme la hantise de la décadence, née essentiellement dans les milieux "intellectuels". Ainsi le XIXème siècle en vient-il à être défini paradoxalement comme le siècle à la fois le plus critique des siècles critiques, et le plus grand des grands siècles en somme, le plus douloureux et le plus tragique aussi. C'est à sa manière d'assumer cette destinée tragique que le XIXème siècle fera apparaître s'il est à la hauteur de ce que l'on peut définir comme sa vocation réelle : être le dernier des siècles critiques et le premier à ouvrir une nouvelle époque organique25.

Ceci posé comme incontestable, dans une affirmation liminaire et terminale, il est possible maintenant de saisir ce qui fait l'originalité du XIXème siècle par rapport à ses aînés : c'est de venir après la Révolution. Lisons donc la troisième série de noms propres qui définit ce que Hugo appelle une "époque de lumière". Toujours occupé à réfuter l'argument de la décadence, il s'écrie :

 

Vous parlez de bas-empire ? Est-ce sérieusement ? Est-ce que le bas-empire avait derrière lui Jean Huss, Luther, Cervantes, Shakspeare, Pascal, Molière, Voltaire, Montesquieu, Rousseau et Mirabeau ? Est-ce que le bas-empire avait derrière lui la prise de la Bastille, la Fédération, Danton, Robespierre, la Convention ?

 

La série des noms qui illustrent les siècles "lettrés" s'achève et culmine avec Mirabeau, fondateur de la "tribune" qui donne un foyer pour emplir d'ondes bienfaisantes le "milieu" où se développe la civilisation:

 

De cette tribune sans cesse en vibration, partaient perpétuellement des sortes d'ondes sonores, d'immenses oscillations de sentiments et d'idées qui, de flot en flot et de peuple en peuple, allaient aux confins de la terre remuer ces vagues intelligences qu'on appelle des âmes. (V, 7, p. 92)

 

La Révolution française ouvre et fonde le XIXème siècle, non en lui ouvrant les portes de l'avenir, mais en instaurant un tragique nouveau. Car en elle s'affirme l'unité paradoxale de la négativité et de la positivité, de tous les termes relevés jusqu'ici comme désignant chez Hugo cette dualité de l'époque et cette dialectique de l'histoire transformant en positivité le travail critique du négatif, selon une loi énoncée pour la première fois explicitement immédiatement avant la conclusion de NP, dans la section VIII ("Le Progrès inclus dans le coup d'état"), p. 129

 

Quand Dieu veut détruire une chose, il en charge la chose elle-même,

 

Ce qui explicite le mode d'action de la Révolution, en quelque sorte immanente au temps et transformant la nature même de l'espace dans l'aire de la civilisation. La Révolution, foyer rayonnant dans ce "milieu" qu'est l'espace de la civilisation, produit l'identité de l'action destructive, critique, et le la création de l'avenir. De là vient que la Révolution ne peut s'identifier à aucune institution, et qu'aucune institution ne peut se réclamer d'elle : la presse, la tribune, la littérature, la poésie, elles-mêmes porteuses des effluves" de moralité et des "vibrations" de lumière, ne sont pas des institutions, mais "sont" la révolution; pas même ses organes, mais son être intime, en ce qu'il a de destructeur et d'indestructible. Que cet être soit coextensif à l'espace et au temps de la "civilisation" rend compte, en outre, des modalités particulières de son action. Dépourvu d'institution qui le rende visible, agissant de manière insidieuse, le principe révolutionnaire ne met pas le dix-neuvième siècle à l'abri des monstruosités de l'histoire : mais elles sont condamnées, faute d'un "milieu" favorable, à un rabougrissement qui est le signe de peur disparition inéluctable à long terme.

Ainsi se trouve parée, avec une profondeur que Victor Hugo n'atteignait pas auparavant, l'objection de la décadence; car c'est précisément dans ce contexte qu'apparaît la première des trois occurrences du thème :

 

[...] S'il n'a pas roué vif, brûlé vif, bouilli vif, écorché vif, crucifié, empalé, écartelé, ne vous en prenez pas à lui, ce n'est pas sa faute: c'est que le siècle s'y refuse obstinément, Il a fait tout ce qui était humainement ou inhumainement possible, le dix-neuvième siècle, siècle de douceur, siècle de décadence. comme disent les absolutistes et les papistes, étant donné, Louis Bonaparte a égalé en férocité ses contemporains Haynau, Radetzky, Filangieri, Schwartzenberg et Ferdinand de Naples, et les a dépassés même.

 

Le rabougrissement des institutions de pouvoir, et des monstres qu'elles ont pour vocation de protéger et de nourrir, peut bien entendu s'interpréter en termes de décadence : il suffit d'omettre l'œuvre proprement politique de la Révolution, où son rôle est fondateur, pour ne retenir que les conséquences secondaires, sur la littérature et la langue, du régime d'universelle circulation des écrits et des idées qu'elle instaure. Hugo se trouve ici en pays de connaissance : dès 1835, Nisard avait mis en vogue, comme arme de gros calibre contre la poésie Hugo le concept de décadence. Les répliques de NP font directement écho à telles notes de Choses vues en dévoilant le lien qui existe entre le classicisme littéraire et la réaction politique . Par exemple, ceux qui déclarent que Pascal est un fou se sont déjà trouvés sur le chemin de l'Académicien Hugo, comme en témoigne le récit de la séance de l'Académie du 23 novembre 1844:

 

M. Victor Cousin . - je ferai observer à M. Hugo que les altérations dont il se plaint viennent du mouvement de la langue, qui n'est autre chose que la décadence.

Moi . - […] Mouvement de la langue et décadence sont deux. Rien de plus distinct que ces deux faits, Le mouvement ne prouve en aucune façon la décadence. […]

M. Cousin . - La décadence de la langue française a commencé en 1789.

Moi . - A quelle heure, s'il vous plaît ? (Choses vues, Bibliophile, I, 343.)

 

Ou, à une date un peu plus tardive:

 

Tous les hommes d'état et ministres depuis 1830.

…Ils se croient quittes envers le génie de la France quand ils lui ont déclaré, avec je ne sais quelle tranquillité insolente et risible, qu'il est en décadence !

Et qu'en savent-ils ? (Massin, VII, p. 625)

 

Les arrière-pensées diverses de ceux qui se réclament de la décadence éclatent au grand jour lorsqu'il s'agit d'accréditer le second Empire comme expression de l'esprit du XIXème siècle : leur démasquage exige de Hugo une mise en cause radicale de quelques illusions qui ont pu être ou paraître les siennes.

Car il faut bien reconnaître que son argumentation est particulièrement vulnérable à ce thème de la décadence, Opposer de manière quasi obsessionnelle le neveu avorton à l'oncle titan, frôler le reproche de bâtardise qui envahira Châtiments, opposer les preneurs de Bastille aux socialistes de guinguettes, les soldats de l'An Deux aux soudards du Deux-Décembre, voilà qui expose fort à expliquer la diminution des actes par la décroissance des races, à confondre démériter et dégénérer.

On a déjà vu comment Hugo met au crédit de l'exigence née des siècles lettrés l'impatience excusable des génies obligés, comme Josué et Moïse, de n'apercevoir que de loin la terre promise. Deux autres arguments vont contrebouter celui de la décadence, dont l'un apporte un élargissement considérable à la pensée hugolienne de l'histoire.

La première réfutation est de constater la présence de l'aléatoire dans l'histoire :

 

A de certaines époques il y a des pléiades de grands hommes, à d'autres époques il y a des pléiades de chenapans.

Pourtant, ne pas confondre l'époque, la minute de Louis Bonaparte avec le dix-neuvième siècle, le champignon vénéneux pousse au pied du chêne, mais n'est pas le chêne. (I, 6, "Portrait", p. 17.)

 

Pour illustrer cette pensée, Hugo multiplie les énumérations d'hommes célèbres qui exemplifient la notion d'Empire, pour en démontrer l'anachronisme au XIXème siècle. Séries étonnamment cohérentes, et qui attestent une lecture récente d'ouvrages consacrés à Byzance. Le régime impérial, en tant que tel, est le plus vulnérable aux chausse-trappes de l'histoire, aux braconniers embusqués dans la forêt des événements, abrités dans la tradition ou dans la ruse. Vulnérable à la dégénérescence qui fait coïncider incapacité et légitimité, aux crises passionnelles d'une favorite trop belle ou d'une impératrice trop autoritaire ou trop voluptueuse, à l'excès d'énergie d'un eunuque, aux usurpations nécessaires, aux hasards de la conquête, l'Empire n'est possible qu'en l'absence du "milieu" transparent et vibratile définitivement créé par 1789. Le mot d'ordre de ces énumérations pourrait être : l'empire, c'est l'insécurité politique; n'allez surtout pas ressusciter les billevesées encyclopédistes d'un despotisme éclairé ou les illusions contemporaines d'un empire socialiste.

Ce n'est pas que les perspectives implicitement suggérées sur l'Empire d'Orient en restent a cet entassement d'événements incohérents. En dehors de deux noms "erratiques", les périodes choisies mènent à une réflexion sur les origines lointaines des problèmes géopolitiques contemporains, et notamment de ce qu'on appelle la "question d'Orient". Stilicon marque le début du Moyen-âge, avec la séparation (effective à sa mort) des deux empires, Rome et Byzance, tandis que Mahomet II signifie sa fin, avec la prise de Constantinople: petits hommes, presque oubliés par la mémoire collective, grands effets. L'Eunuque Narsès a attaché son nom à une vaine tentative pour reconstituer, à partir de Byzance, l'unité rompue de l'Empire, symétrie dérisoire avec le Grand Barberousse, le Croisé. Nicéphore Logothète doit son renom à son adversaire heureux Haroun al Rachid. Les autres noms, en grappes, s'agglutinent autour de grandes fractures de la dynastie "macédonienne" qui a occupé la tête de Byzance jusqu'en 1081. date de l'arrivée au pouvoir d'Alexis Comnène, après une révolution.

L'histoire ne saurait donc se réduire à ces affaires d'alcôve dont quelquefois elle est encombrée, voire "souillée" : le XIXème siècle n'échappe pas a cette humiliante vicissitude, mais, pas plus qu'un autre il ne s'y résume.

Mais, pour expliquer autrement que par la décadence de la France l'irruption de Napoléon le petit, il faut spécifier le statut historique de Napoléon 1er. C'est l'objet d'une autre énumération:

 

Le premier Bonaparte voulait réédifier l'empire d'Occident, faire l'Europe vassale, dominer le contient de sa puissance et l'éblouir de sa grandeur, prendre un fauteuil et donner aux rois des tabourets faire dire à l'histoire : Nemrod, Cyrus, Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Napoléon; être un maître du monde. (I, 6, p. 15)

 

Enumération moins banale qu'il n'y paraît à une reprise du constat ancien que

 

"Il est bon [...] que les poëtes, ces civilisateurs sereins, patients et paisibles, protestent contre les conquérants, ces civilisateurs violents."

 

Oxymore justifié, car "toutes les civilisations s'ébauchent par la guerre" Et voici indiquée le rang de la troisième marque du dix-neuvième siècle : Pour devenir civilisation, la Révolution passe par le creuset de son contraire, la guerre, comme, pour s'établir comme régime politique, elle installe les institutions auxquelles elle déclare la guerre : l'armée et la justice.

Tous ces conquérants ne sont évidemment pas des "civilisateurs violents." On reconnaîtra difficilement en tout cas ce titre à Nemrod, qui ouvre la marche. Ici encore la pensée de Hugo est d'une remarquable continuité. Nemrod était déjà associé à Napoléon dès l'ode Buonaparte, de mars 1822, où le poète légitimiste évoquait les "élus maudits de la fureur suprême"

 

De l'esprit de Nemrod héritiers formidables

(Pléiade, Poésie, tome I, p. 333

 

Depuis cette époque Hugo s'était à nouveau intéressé à ce personnage, qui appartient au patrimoine légendaire de la tradition islamique, transmis par la nébuleuse de textes qui gravitent autour du Coran. Il n'est pas impossible que son apparition dans ce texte s'explique parce que Nemrod, selon les calculs des spécialistes ecclésiastiques de l'histoire sainte était un homme du XIXème siècle ...avant Jésus-Christ : on situait sa mort (épisode associé avec celui de la tour de Babel) en 1848 "environ". Aussi ce nom de Nemrod, sans faire argument, ouvre-t-il une perspective : Napoléon, l'autre "N", devrait être le dernier empereur, comme Nemrod a été le premier. Et il ressort de toutes ces énumérations que Napoléon 1er est le dernier chaînon d'une très longue suite de fléaux : Napoléon III est, à proprement parler, un surnuméraire. Car cette arithmétique est présente à l'esprit de Hugo lorsqu'il refuse à Louis Bonaparte de figurer

 

parmi tous ces bourreaux illustres qui ont torturé l'humanité depuis quatre mille ans. (p.133)

 

En arrondissant, c'est bien quatre mille ans après Nemrod.

Mais surtout l'ambiguïté de cette symétrie rend compte du statut double du XIXème siècle, symbolisé par cette ellipse à double foyer que donne à voir la composition de NP. Car la naissance du Christ, présupposée pour justifier le rang du siècle, n'est mentionnée que pour mesurer l'étendue des fléaux auxquels elle n'a pas mis fin. Les grands événements fondateurs, la venue du Christ, la Révolution, sont moins la promesse d'une fin de l'histoire que l'assurance de sa périodique remise en mouvement.

Premier siècle de l'ère révolutionnaire, le XIXème siècle se voit ainsi prescrire une série de dix-neuf tâches - une par siècle écoulé depuis la Passion : 

Ce siècle, immédiatement issu de la Révolution française et son premier-né, affranchit l'esclave en Amérique [...] (p. 147)

 

mais, dix-neuvième de la naissance du Christ, il reste placé sous le signe funeste de la Passion, c'est à dire de la mort de Dieu. D'un côté il est chargé d'accomplir les promesses de l'Evangile, et représente l'exemple unique d'une civilisation forte de son refus de la violence. C'est l'existence même de l'évangile, d'un texte résumant le "code" de l'humanité universelle, qui rend compte de ce paradoxe d'une force désarmée, non seulement capable de se passer de toute institution, mais destinée à provoquer la fin de toute institution. D'un autre côté, soixante-trois ans après la Révolution, le 2 décembre apparaît comme une répétition de la tragédie du Golgotha qui révèle au XIXème siècle sa véritable nature. Car les 19 "travaux" résument l'histoire littéraire, juridique, diplomatique du siècle, ainsi que les épisodes marquants de la carrière parlementaire de Hugo - relayée par les campagnes de L’Evénement...

Ce qui caractérise les trois tirades où sont énumérées les qualités distinctives du XIXème siècle, c'est le caractère progressif, lent et laborieux des actions qui sont mises à son crédit. C'est aussi, en soulignant le caractère fictif, l'existence purement rhétorique du XIXème siècle, synecdoque regroupant une pluralité d'actants, jusqu'à l'impossibilité la plus clairement affirmée ("Il écrit une lettre..."), l'aspect performatif du discours tenu. Il s'agit moins de décrire un être existant que de définir à quelles conditions un sujet donné appartient réellement à ce siècle : selon une détermination éthique avant tout.

Le discours optimiste sur le XIXème siècle détermine donc les limites et les conditions de sa validité :

 

Est-ce que vous ne voyez pas qu'exposer seulement une telle situation, c'est tout expliquer, tout démontrer et tout résoudre ? Est-ce que vous ne sentez pas que le vieux monde avait fatalement une vieille âme, la tyrannie, et que dans le monde nouveau va descendre nécessairement, irrésistiblement, divinement, une jeune âme, la liberté ?

 

Ces limites tiennent à la double définition de la liberté. D'une part elle est une qualité pour ainsi dire matérielle de la "sociabilité humaine" (p.91); elle est le nom que l'on donne à une unification, donc une universalisation en cours de l'espace civilisé, tout cela s'accomplissant dans la Tribune. D'autre part elle est à la fois le lieu d'un choix éthique dont l'enjeu est la "conscience humaine"; en ce sens, incapable de prévenir et d'empêcher l'apparition d'un tyran, pas plus que le dessein providentiel n'empêche l'apparition d'un monstre, elle peut tout au plus faire du tyran la preuve paradoxale de sa propre existence (p.40 ) :

 

"Ce courant qui s'appelle Révolution est plus fort que ce nageur qui s'appelle

despotisme."

 

Tel est le terme d'une crise d'écriture qui a conduit Hugo à exclure le 2 décembre du XIXème siècle, et à les construire en termes d'exclusion réciproque comme deux entités rhétoriques opposées. Ce peut être un travail de pure dénégation, permettant la recomposition d'un paysage utopique; c'est ce qu'on y a souvent lu. Ou bien une expulsion libératoire permettant de maintenir fermement les catégories de l'histoire humaine telles qu'elles ont été progressivement décrites dans l'œuvre de Hugo, de la Préface de Cromwell au Rhin26. Dans ce cas le 2 décembre est exclu, mais pour servir en quelque sorte de lieu pour un cogito tragique à partir duquel se révèle la vérité du XIXème siècle. La monstruosité qui s'y manifeste est toujours présente, latente, dans le tissu même du temps historique; elle est la matière sur laquelle travaille la Liberté. Loin d'être la fin de l'histoire, la Révolution participe donc encore de la même ambiguïté qui pèse sur l'histoire humaine dans son ensemble, et qui culmine dans la tragédie du Golgotha. Les mythes de la fin de l'histoire n'ont à la vérité guère de valeur prédictive, ils ont une fonction proprement prophétique : ils visent à maintenir une tension éthique hors de laquelle, faute de reconnaître les monstres, l'homme n'accède pas au statut de sujet de sa propre histoire.


1 Dont le manuscrit confirme le rôle génétiquement important (le f° 23, où figure le titre Louis Bonaparte, biographie, portes des  esquisses du § "Il y a en lui du moyen-âge...hideuses". (p. 15).

2 Les indications données par Hugo situent le 14 juin le début de la rédaction de NP La vente du mobilier a lieu les 8 et 9 mai, En 1877, il donne, dans son Avant-propos, la date du 5 mai.

3 Sur lesquelles l'inscription de certains noms donnait lieu à une véritable négociation, comme en témoigne la correspondance de Victor Hugo et de Schoelcher.

4 Voir le cas du représentant Aubry du Nord, donné comme présent à la barricade Baudin.

5 Histoire, p. 155.

6 Il travaillera jusqu'au 19 mai à des textes qui trouveront leur place dans HC: I, 4 (15 mai) et I, 11 (19 mai). D'autre parties ont pu être transférées de HC à NP.

 

7 Le 10 mai est un lundi, Les élections de 1852 auraient dû avoir lieu "le deuxième dimanche de mai", soit le 9, date où fut effectué la vente du mobilier de Victor Hugo. (Voir IV, 4, p, 86.)

8 Les principales sont énumérées et critiquées p. 36.

9 Soulignée comme telle par Guy Rosa, dans son édition de Châtiments dans Le Livre de poche.

10 Difficulté que Stendhal, et aussi Balzac, dans son projet longtemps caressé d'un roman sur La Bataille, souhaitaient surmonter dans le cadre du genre romanesque.

11 Inutile de souligner que le schéma narratif adopté pour le 2 décembre ressemble beaucoup à celui qui sera utilisé pour Waterloo, dans Les Misérables à ceci près que la traîtrise, pour Waterloo, est attribuable à Dieu seul.

12 A laquelle Hugo répugnait si fort: cette seule irruption du "je" dans un récit à la troisième personne est le signe d'une "crise" de l'écriture.

13 L'équivalent de Fabrice à Waterloo, en somme.

14 Les derniers lieux mentionnés sont, à l'aller, "le bas des rues Montmartre et Montorgueil p.366), à l'aller comme au retour. A partir de là, il suit "des rues étroites, tortueuses, où il était impossible de se reconnaître."

15 V, 1 , 20, Chapitre daté sur le manuscrit du 30 janvier 1861. Il reprend, et parfois textuellement, certains des thèmes majeurs de NP. Ce qui est un exploit dans l'art de déjouer la censure.

16 La présence d'un texte tel que NP, dissimulé sous une formulation très générale, ne serait que l'un des exemples de la manière dont Les Misérables défient les censures.

17 Nerval a-t-il ou non rencontré Hugo en personne ? Il fait état d'une rencontre avec un "grand poëte" qu'il ne nomme pas, et avec qui, il se serait entretenu d'architecture, dans son feuilleton de la RDDM du 15 juin 1852, "Les Fêtes de mai en Hollande", texte repris dans le volume Lorely OC, P I, III , p. 144.) Il est moins affirmatif dans sa correspondance où il ne parle que du "jeune VH […] forcé […] de faire gravement la société de son père à Bruxelles." ( Lettre à Stadler, envoyée d'Anvers le 12 mai, OC, t. II, p. 1302.). L'anecdote relative à la construction de l'Hôtel de Ville de Bruxelles fait écho à celle de la lettre 9 du Rhin, sur la construction de l'Eglise d'Aix-les-Bains . c'est bien Victor Hugo qui en est le destinataire.

18 Faut-il ajouter que la deuxième partie d'Aurélia, que Hugo connaissait quand il reprenait la rédaction des Misérables reprend cette thématique, en l'associant à ce même dédale de rues où se perd le narrateur de HC ?

19 Le livre VIII, "Le Progrès inclus dans le coup d'état" s'est d'abord appelé "Pourquoi je suis satisfait".

20 Thème annoncé par la note de NAF 24792, f° 28 : Nous sommes dans une époque de lumière et dans un siècle de ténèbres selon le côté de nous-mêmes qui est tourné vers la vérité." (Histoire, p. 1250, 1850-1852.)

21 "…L'imprimerie désormais garantit de toute bévue et de toute mésaventure cette postérité distraite qui laisse tomber de ses mains et qui tout en marchant perd avec la même indifférence la moitié des Annales de Tacite et l'histoire romaine d'Asinius Quadratus." Océan, p. 163, NAF 13424, f° 101, 168/511, 1853-54.

22 Le mot milieu, en ce sens, appartient encore à l'époque au langage scientifique; désignant d'abord un concept élaboré par les physiciens, il est étroitement associé à l'idée de la communication. Il commence seulement à passer, par analogie, dans le domaine de la biologie. Voir Littré, § 16,17,18. Il faut également rapprocher ce réseau lexical du rayonnement du texte "Dicté par moi . en 1843" (Océan, p. 130, NAF 13418, f° 10-12, 110/80-82) sur la loi des deux rayonnements, celui des corps lumineux, et celui des corps obscurs.

 

23 On le trouve sous la plume de Geoffroy Saint-Hilaire, dans un texte de 1838 dont il y a lieu de penser que Hugo l'a connu : "Du moment que l'homme, sorti du sein des matériaux dont se compose notre monde planétaire, se fut appliqué à se connaître et qu'il eut réussi à se comprendre autre, mais en rapport avec toutes choses de l'univers, il s'est cru au milieu de la création pour en diriger quelques rouages et s'y établir en maître. Et ce n'en fut pas la moindre preuve que sa dernière et audacieuse entreprise de percer une à une toute choses qui est, de la nommer, de l'inventorier et d'en faire emploi comme d'une pièce de son mobilier. //Ce parti pris, mais qui le fut seulement depuis la renaissance des lettres, mais pris avec fermeté, a créé un ordre nouveau de rapports entre l'homme et la nature observable, Les trois derniers siècles furent principalement

employés à inventer les meilleures voies d'observation. […] Notions synthétiques, historiques [...] de philosophie naturelle.

24 Il est difficile d'identifier les textes où se trouvent ces citations. Hugo lira avec indignation, en mars 1853, les Maximes et réflexions sur la Comédie, dont des extraits sont publiés dans L'Univers (Océan, p. 162-163.)

25 Le passage d'une ère critique à une ère organique paraît bien être présupposé par les remarques éparse, de Hugo, lorsqu'il réfléchit, entre 1840 et 1848 sur le rapport du XIXème siècle avec ceux qui l'ont précédé. Par exemple: "Distinguez entre le libertinage d'esprit et la liberté d'esprit, entre le dix-huitième et le dix-neuvième." (Océan, p. 157, NAF 13424, f° 61, 139/164, vers 1840) Ou encore, en un sens un peu différent, "La littérature française pendant le dix-septième et le dix-huitième[var. avant le dix-neuvième siècle] a plutôt été une littérature qu'une poésie," (Ibid., p. 156, f° 56, 136/294, 1848-50), "poésie" dans ce cas opposant plus nettement le pouvoir créatif à l'activité critique, De même, "Les poëtes du dix-neuvième siècle ont devant eux le plus large horizon qui se soit jamais ouvert au regard des penseurs. […] (Océan, p. 155 , NAF 13424, f° 53, 139/145, 1846-48.)

26 En passant par l'essai Sur Mirabeau et le poème liminaire des Voix intérieures. La tragédie du 2 décembre infirme paradoxalement la prophétie " :Une chose, ô Jésus, en secret m'épouvante, // C'est l'écho de ta voix qui va s'affaiblissant," Jésus, tué, est plus que jamais présent dans le siècle.