GROUPE
HUGO
Equipe de recherche "Littérature et civilisation du XIX° siècle"
Texte offert au Groupe Hugo le 18 mars 1995.
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"Un nom, c'est un moi." (V,VII, 1).
Certainement pas dans la réalité, si un moi est plus que l'histoire de la vie
qu'un sujet doit endosser. Certainement oui dans la fiction, si un nom y
caractérise un personnage, et même y signifie l'essence de son imaginaire
existence
On a beaucoup écrit sur l'onomastique dans
l'oeuvre de Hugo, notamment sur celle des Misérables. La polysémie et le
symbolisme qu'on peut y découvrir sont presque inépuisables. Mais peut-être n'a-t-on
pas assez tenu compte de son ancrage dans les réalités sociales et personnelles
dont Hugo investit spécialement ce roman.
1. Cosette, un nom
qui existe
A ne consulter que le dictionnaire de Dauzat, Noms
et prénoms de France, on trouve : "Cosette, plus souvent Cozette;
matronyme, hypocoristique de Nicole." Si l'on suit ces indications, la
première apparaît largement justifiée, la deuxième sujette à caution, la
troisième peu crédible. -Hugo n'avait pas lu Dauzat, mais j'ai de bonnes
raison de supposer qu'il en savait et qu'il en pensait plus que lui, et autre
chose que ce qu'il donne lui-même à croire.
Rayons du roman sur l'origine et le sens du
nom Cosette
"Cosette, lisez Euphrasie. La petite se
nommait Euphrasie. Mais d'Euphrasie la mère avait fait Cosette par ce doux et
gracieux instinct des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita et
Françoise en Sillette. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte
toute la science des étymologistes. Nous avons connu une grand-mère qui avait
réussi à faire de Théodore, Gnon." (I, IV, 1).
Assurément Dauzat eût été déconcerté s'il avait eu ces phrases en tête. Elles donnent matière à quelques contestations. Mais elles suggèrent à un lecteur assidu de Hugo plus s qu'elles ne disent explicitement.
Précisons tout d'abord que la fille de Fantine n'a pas de nom de famille Et si elle n'a pas de patronyme, c'est la faute à Tholomyès. Fantine elle aussi n'en avait pas, mais son petit nom même (qui n'est pas comme celui de sa camarade Dahlia un "nom de guerre") a une autre origine que le petit nom de Cosette : elle l'a reçu d'un passant, "comme elle recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait'' (I, 111, 2). Baptême du ciel, baptême - hélas!- d'un possible Bamatabois. Cosette est vouée par bonheur à une tout autre fin que celle de sa mère. Ne serait-ce d'abord que du fait qu'elle a une mère, qui, contrairement à ce que l'on pourrait penser, ne va pas de soi. Doublement prénommée par Euphrasie religieusement sans doute, Cosette tendrement elle a donc pour nom, en ce sens, l'équivalent d'un matronyme. Indirectement, Hugo donnerait-il raison à Dauzat?
Regardons les choses de
plus près. En employant le mot "dérivé" dans le passage qui vient
d'être cité, Hugo amalgame en fait deux processus de nomination différents.
L'un d'origine familiale, qui peut par exemple faire appeler Kiki un Nicolas,
ou Totote une Marie-Thérèse. "Gnon" relève assurément de cette
catégorie[1].
Mais l'autre processus est d'origine collective - fondamentalement
populaire sans doute – comme l'est Nicolette, qui, lui, dérive bien de Nicole,
et que Gillenormand adopte tour à tour pour appeler chacune de ses servantes
(III, 11, 5). Je doute que "Sillette" soit un diminutif de Françoise
: on y reconnaîtrait plutôt une petite Cécile. Quant à Pepita, il est d'usage
tout à fait courant en Espagne ne provenant de Josefa que via Pepa, comme Pepo
de Josefo pourquoi cette substitution? je l'ignore; mais s’agissant de Pepita,
l'instinct des mères se confond évidemment avec celui du peuple, puisque,
signifiant "pépite", il équivaut à l'expression "mon
trésor", "mon petit trésor". De surcroît, le choix de cet
exemple n'est pas venu par
hasard en premier lieu sous la plume de Hugo : on sait quelques tendres échos
il éveillât
en lui, depuis ses jeux
avec la fille du marquis de Monte Hermosa (voir le Victor Hugo raconté....
chapitre XIX) jusqu'à ses rêveries
poétiques de janvier 1855 (voir L'Art d’être grand-père, IX, et Les
quatre Vents de l'esprit, 111,12),
en passant par Le dernier Jour d'un condamné (chapitre XXXIII). (
Comment ici résister au bonheur de se répéter ce quatrain "Enfance!
Madrid! campagne Où mon père nous quitta! Et dans le soleil, l'Espagne! Toi
dans l'ombre, Pépita !") )
D'autre part, on peut constater que Hugo avait
le goût des diminutifs, s'agissant des petits filles. Des siennes d'abord je
laisserai de côté l'affreux "Dédé" pour Adèle, mais rappellerai le
mignon "Didine" pour Léopoldine. Et dans Les Travailleurs de la
mer, il invente une "Déruchette", comme diminutif d'une
"Durande", qui, quoiqu'il en dise, n'existe pas en tant que prénom
(il n'y a jamais eu de sainte pour l'illustrer), mais qui se trouve de rares
fois dans la Manche, et - Hugo le savait-il? - en tant que
matronyme. Cette inclination particulière pour le suffixe" -ette"
touche d'ailleurs à un trait essentiel de la personnalité de Cosette, -trait
dont il sera question dans la deuxième- partie de cette étude.
Vers la fin des Misérables, le petit nom de la
fille de Fantine est éclairée par un mot de Gavroche, que le roman justifie
pour une part, mais dont les commentateurs font excessivement état lorsqu'ils
veulent caractériser Cosette ignorant à qui il remet le billet de Marius, le
gamin s'exclame à l'adresse de Jean Valjean : "dépêchez-vous,
monsieur Chose, puisque mamselle Chosette attend" (IV, XV, 2). Petite
chose, peut-être, cette Cosette qui est la poupée de Valjean comme Léopoldine
fut, nommément, celle de Hugo. Petite chose, oui, mais aussi précieuse qu'une
pépite, aussi tristement merveilleuse qu'une étoile filante.
Telle est pour Hugo la fascination de ce nom
lui-même, qu'il est écrit cinquante fois dans l’avant-dernier chapitre des Misérables,
deux fois plus que celui de Marius et que celui de Jean Valjean, lequel le
prononce à plus de dix reprises en s'adressant à celle qui ne lui donne d'autre
nom que " père".
C'est à Montreuil-sur-mer que
celui-ci l'a recueilli de la bouche de Fantine, dans cette ville où Hugo fit
étape le 4 septembre 1837 (six ans jour pour jour avant la noyade de
Léopoldine) et où tout ce qu'il observa prit place dans la trame de son roman
(voir sa lettre du surlendemain à sa femme). Au cours de son voyage dans le
Nord cet été-là, comme déjà en 1835, il parcourut pendant plusieurs
journées le département de la Somme. Il serait invraisemblable qu'il n'ait pas
entendu alors lui-même prononcer ici ou là le nom de Cosette. Voici
pourquoi.
Cosette en Picardie
Pour
connaître le nombre, ou du moins évaluer la fréquence d'un nom de famille en
France, il n'y pas de meilleur moyen que de consulter par Minitel l'annuaire électronique
des Télécom.
Il fournit actuellement
21 occurrences de COSETTE, dont 6 dans le département de la Somme. Mais c'est
ici que Dauzat devient précieux : on peut dénombrer en France 417 COZETTE, dont
138 (le tiers) dans la Somme, 34 dans le Pas-de-Calais.
Ce nombre, inférieur
sans doute de quelque 25% à la réalité, ne ferait pas de COZETTE (très
secondairement COSETTE) un nom très rare en France à le considérer globalement,
mais seulement un nom assez rare (comme ENJOLRAS, par exemple ! [2])
si sa concentration dans la Somme n’en limitait beaucoup l’expansion (il s’en
trouve une douzaine à Paris, ville dont la population a triplé depuis 1840
environ).
La carte suivante fait apparaître comment se répartissent les 9 dixièmes des COZETTE de la Somme, chaque cercle correspondant à une commune et le chiffre dans ce cercle au nombre connu de ce patronyme dans la commune désignée. On constate immédiatement que si la plupart se trouve à Amiens et au nord de cette ville, il y en a aussi entre Amiens et Abbeville, et au sud de la route qui va de Péronne à Amiens.

Conjonctions d'itinéraires , connexions romanesques
La graphie COZETTE ne
change rien à la spécificité du nom que Hugo a du entendre au cours de son
voyage de 1835, et, ce qui importe plus pour la conception des Misérables, au
cours de celui de 1837.
Suivons
avec les détails
nécessaires
ses traversées du département de la Somme ces deux années-là.
A
la fin de juillet 1835, un an après avoir publié Claude Gueux, il quitte
Paris, en compagnie de Juliette, selon l'usage de leur union.
-Le
Ier août, il arrive à Saint-Quentin;
-le
2 août, il passe par Péronne, où il déjeune, puis il prend la route
d'Amiens, et fait étape pour la nuit à Lamotte, cinq kilomètres avant Villers-Bretonneux;
-le
3 août, il arrive à Amiens; il y couche et y passe la matinée du 4;
-le
4 août, il part pour Abbeville, et de là ira au Tréport, d'où il écrit à
sa femme le 6 août : "J'ai séjourné près de vingt-quatre heures à
Abbeville. J'étais un peu fatigué d'une vingtaine de lieues faites à pied à
courir les châteaux depuis huit jours ... ). J'ai vu les ruines de Corbie( ... A de Picquigny, quelques
pans de mur seulement." On voit que Corbie se trouve à 4 km environ au
nord de Villers-Bretonneux, et Picquigny au tiers du chemin à peu
près entre Amiens et Abbeville; Après avoir longé la côte normande jusqu'au
Havre, il revient vers Paris en faisant le 12, par la route, le trajet du Havre
à Rouen.
Il
faut noter qu'à deux reprises il joint à la lettre qu'il envoie à sa femme un
billet bien tendre pour Léopoldine "Mademoiselle Didine", qui a onze
ans alors - , d'Amiens le 3 août, du Tréport le 6 en lui donnant son
petit nom familier: "ma poupée".
Le
10 août 1837, deux mois après la mort de son frère Eugène, il part pour un plus
long voyage, qui le mènera jusqu'au nord de la Belgique.
-Le
Il août, il revoit Amiens;
-le
12 août il descend la Somme en bateau à vapeur jusqu'à Abbeville, et de
là prend la route d'Arras; il fait étape pour la nuit à Doullens;
-le 13, il couche
à Arras; le 17 et le 18 il séjourne à Bruxelles, d'où il n'ira pas voir le
champ de bataille de Waterloo, qui rebute, écrit-il, son "côté bête
et patriote'' (lettre du 5 septembre);
- il rentre en France le
ler septembre;
- il passe par Calais[3]
le 2, va coucher à Boulogne;
- le 3, il couche à
Etaples, d'où il écrit une assez longue et émouvante lettre à Léopoldine[4].
- le 4, comme il a été dit plus
haut, il s'arrête à -Montreuil-sur-mer;
- le 5, il se retrouve à Abbeville pour
la troisième fois; il y passe la nuit;
-
le 9, il arrive au Havre, et le lendemain descend la Seine jusqu'à Rouen
en bateau à vapeur; enchanté de ce trajet, il nomme pour Adèle les villages
qu'il a remarqués, entre autres Villequier, et il conclut : "C'est
un beau couronnement à mon voyage que ces admirables bords de la Seine."--
Il serait didactiquement
nécessaire de commenter ces deux chronologies, l'énumération de ces lieux,les
citations qui s'y ajoutent. Mais il faudrait alors à tout le moins reprendre
l'analyse de la vie entière de Jean Valjean, de ses rapports avec Fantine,
Champmathieu, et autres personnages; reprendre aussi, et cela veut dire ici
répéter, l'analyse de la place de Léopoldine dans la vie et l'imaginaire de
Hugo. Je laisse donc aux lecteurs de son oeuvre la tâche, et le plaisir d'une certaine
façon renouvelé, d'effectuer lui-même les rapprochements auxquels peuvent
conduire les indications précédentes.
Pour l'essentiel de mon propos, on voit
que le nom de Cosette a du venir sous la plume de Hugo à la fin de 1846 en
relation -consciemment ou non, peu importe - avec les lieux où se
noue pour la plus grande part l'intrigue des Misérables.
2. "Cosette, lisez Euphrasie»
L'étymologie du nom COZETTE me parait
incertaine. On ne voit pas comment il pourrait dériver de Nicole, car alors
petit nom d'origine toute familiale- on ne voit pas pourquoi il se serait
répandu, et pourquoi dans la Somme et les départements circonvoisins. Aurait-il
un rapport avec le toponyme Cozes (cela expliquerait le "z") qui est
l'appellation d'un gros village de Charente-Maritime, et dont l'origine serait
l'anthroponyme gallo-romain Cotius (ou Cottius) provenant du latin cos,
cotis, qui signifiait "pierre"? Dé toute manière les chances me
paraissent infimes que Hugo ait pu faire ce rapprochement. Inutile donc de
gloser, comme la récurrence de la "pierre" dans Les Misérables pourrait
y inciter, sur cette hypothétique étymologie.
Ce qui va de soi, et que Hugo donne à entendre,
c'est que pour l'oreille, sinon pour la science, COSETTE vaut
"causette". En effet, Euphrasie, selon l'étymologie grecque,
c'est la bien-disante, l'agréable et bonne parleuse. Le rapprochement de ces
deux noms a déjà été fait ; mais on en a tiré des remarques qui me semblent
tout à fait opposées au sens que Hugo mettait dans le petit nom de la fille de
Fantine.
Ce n'est rien retirer à la valeur de deux textes
en question que de les contredire sur ce point. Nicole Savy écrit dans son
étude intitulée «Cosette: un personnage qui n'existe pas » (Lire les
Misérables , 1985) : "Euphrasie n'est pas bavarde, à un buvard
près" (p. 480). Le mot est piquant, profond même dans une certaine mesure.
Mais il n'est pas mieux fondé que celui de Pierre Laforgue, à la fin d'une note
, indiquant qu'on peut "voir dans Cosette une traduction burlesque de son
vrai prénom, Euphrasie, la bavarde..." (Gavroche, 1994, p.
54).
Pour commencer, je ne
suis pas sûr du tout que traduire Euphrasia par "bavarde" soit
justifié. Le préfixe grec "eu" marque plutôt une juste excellence
qu'une surabondance. J'ai donné à l'alinéa précédent une interprétation d'Euphrasie
orientée dans ce sens.
En second lieu, affirmer
que Cosette n'est pas "bavarde", même si l'on veut seulement dire
qu'elle ne parle guère, n'est exact que si l'on se limite à mesurer son temps
de parole dans le roman . Les grands causeurs manifestes y sont, à des
extrémités qui se rejoignent, Gillenormand et Grantaire. Le parler que Hugo se
plait le plus à "transcrire'' a le caractère savant et verveux de leur
logorrhée, qu'on voit d'ailleurs exploser tout soudain chez la mère
Innocente ou s'éparpiller superbement
dans la petite monnaie des lazzi de Gavroche. Assurément Cosette ne cause pas
ainsi. Et Hugo ne pouvait, selon la logique de son écriture et le contenu
habituel des propos de sa petite héroïne, la faire causer bien souvent. Mais il
faut tenir compte de ce qu'il nous dit de son parler, et accorder plus
d'importance aux Illustrations qu'il en donne.
J'arrive ainsi au troisième point de ma thèse -
si ce mot convient pour cet articulet!- et par là au propos même de cette
deuxième partie.- Je suis convaincu que le nom "Cosette'' nia pas du
tout une valeur péjorative sous la plume de l'auteur des Misérables. Cela
pourrait être patent, si le mot "causette'' avait au mains une occurrence
dans le roman. Pour autant que je puisse l'affirmer, ce n'est pal le cas.
Pourtant ce vocable d'origine dialectale - normanno-picarde en
partièulier parait s'être introduit dans le langage familier, mais courant, au
début du XIXème siècle. (Il n'est pas sans intérêt de signaler ici qu'il se
trouve au début du Père Goriot, en 1834).
-Cosette est comme par essence la petite
fille, le jeune fille, la jeune femme qui cause ; et qui cause par bonheur,
avec bonheur, s'adressant à celui qu'elle vient à aimer, dont elle se sent
aimée, et dont en retour elle fait ainsi la joie.
Dès les premiers instants où elle se trouve
"côte à côte'' avec Jean Valjean, pour la première fois on l'entend parler
vraiment, causer avec un être humain. réciproquement, c'est avec elle que Jean
, taciturne à l'aune de son destin [5]
va lui aussi commencer à causer.
Pour comprendre Cosette,
il faut renoncer à certains préjugés, mettre même de côté provisoirement -au
bénéfice d'un roman qui n'est pas de notre temps - le féminisme le plus
justifié. Bref, il faut accepter la féminité de Cosette telle qu'elle apparaît,
telle qu'elle sera toujours. C'est une petite fille naïve. -ce qui ne
veut point dire sotte.-vive, tendre, et même passionnée dans ses amours.
Il faudrait aussi relire tout Hugo, pour relier son personnage enfantin à tous
les enfants de son monde personnel, où elle est l'enfant par excellence;
d'avance Hugo exalte en elle la petite Jeanne de son avenir, idéale
résurrection de la Léopoldine de sa jeunesse.
Ce qui dans le langage
enfantin ravissait Hugo, c'était le babil, c'était le gazouillement (pourquoi
un "z" à ce verbe, dont la racine est la même que celle de
"jaser"?). Premier langage où la gaieté, la joie, le bonheur se
diffusent à la conjonction de l'ébauche des mots et du jaillissement d'une musique.
"Gazouillent" Azelma avec Eponine (Il, 111, 8), mais celle-ci est
vouée à perdre ce "doux et adorable langage" : "Jeune fille
avortée", elle n'aura plus pour parler à Marius qu'une "voix sourde,
cassée, étranglée, éraillée, une voix de vieux homme enroué d’eau-de-vie et de
rogomme" (111, VIII, 3). Fantine aurait eu plus de chance, elle dont les
"lèvres roses babillaient" encore "avec enchantement" dans
l'été 1817 I, 111, 3). Mais la fuite de Tholomyès, la rencontre de Mme
Victurnien l'entraînent à une telle dégradation qu'elle ne pourra formuler, en
janvier 1823, contre son petit bourreau bourgeois Bamatabois, rien de plus que des
injures "vomies d'une voix enrouée par l’eau-de-vie" (1, V, 12).
Cosette, elle, pourra devenir femme en gardant
la grâce de l'enfance. Elle s'achemine déjà vers cet avenir, dans la masure
Corbeau, en ne s'occupant que de sa poupée merveilleuse, de telle façon que
Jean Valjean passe des heures "à l'écouter gazouiller" (II, IV, 3).
Ce verbe serait inadéquat, puisqu'elle a huit ans à cette époque, s'il ne
devait se lire dans le contexte sur lequel j'attire l'attention.
En proximité immédiate avec "causer",
un autre verbe apparaît quand on la retrouve sept ans plus tard, dans le jardin
du Luxembourg, en compagnie de son "père" : "Ils causaient entre
eux d'un air paisible ( ... ). La fille jasait sans cesse, et gaiement"
(III, VI, 1). Et ce verbe sera relancé par le grand-père Gillenormand : ayant,
quant à lui, le double bonheur de voir Cosette et Marius heureux, il exigera
qu'on fasse autour d'eux "un peu de brouhaha" afin que "ces
enfants puissent jaser à leur aise" (V, V, 4).
"Jaser" vient
de "gaser", propre au dialecte normanno-picard, pour désigner
les petits cris des oiseaux. Souvent devenu péjoratif appliqué à la parole
humaine, il n'est jamais, je crois, chez Hugo. C'est qu'il associe, que cela
plaise ou non, la voix enfantine avec le chant des oiseaux. "Cosette avait
la voix d'une fauvette qui aurait une âme" (IV, IV, 1). L'allitération, et
ce qu'on pourrait même appeler la rime, étaient déjà présentes dans le surnom
(surnom à la puissance 2) que les habitants de Montfermeil avaient donné à
Cosette : "l'Alouette" (I IV, 3). Elles ne sont pas pour rien sans
doute dans la séduction du suffixe "-ette" chez Hugo ;
Déruchette y aura droit à son tour (quoiqu'elle ne vaille pas Cosette): elle
sera ce "délicieux être" –auquel on a envie de dire : "Bonjour,
mademoiselle la bergeronette". Mais s'agissant tout particulièrement de
Cosette -peu séparable du jardin de la rue Plumet-, la relation
enfant/oiseau est plus une métonymie,
qu'une métaphore : la voix vraiment enfantine est suprêmement celle de tout
être vivant, à travers elle c'est toute la nature en fête qui s'exprime, comme
au premier jour de sa création (voir entre autres à ce propos L'Art d'être
grand-père, en particulier le poème 1, 6).
En ce sens, c'est parce que ne dit rien qu'elle dit tout. Toutefois,
celle de Cosette a un charme individuel. L'entendre, c'est recevoir
l'enchantement sans pareil qui émane
d'elle. "Il (Marius) entendit une voix ineffable qui devait être "sa
voix"'' (III, VI, 4). On pourrait soutenir alors
que peu importe ce que dit Cosette : autant qu'elle a un "bonheur
immense" à"écouter Marius parler politique" - matière
dont, dirait Gavroche, elle se "fiche d'une manière profonde" -,
autant Marius a de bonheur à "écouter Cosette parler chiffons" (IV,
VIII, 3). Tel sera le dernier désir de Valjean à son égard : "continue,
parle encore, ton petit rouge-gorge est donc mort, parle; que j'entende ta voix
(V, IX, 5).
Le bonheur d'aimer les petites fleurs, les
petits oiseaux, et même de trouver un coeur qui parle gravement sous une
pierre, on peut estimer qu'en tout cela, Cosette, sinon n'existe pas, du moins
n'a qu'une personnalité bien mièvre.
Mais il faut le redire : ce personnage est l'incarnation
de l'enfance perpétuée, le porte-parole de la nature édénique; et de plus, on
peut entendre sa voix comme celle du coeur quand il a de l'esprit. Il faut bien
quand même faire confiance à son créateur : "...la vérité est que cette
petite pensionnaire, fraîche émoulue du couvent, causait avec une pénétration
exquise, et disait par moments toutes sortes de paroles vraies et délicates.
Son babil était de la conversation. Elle ne se trompait sur rien et voyait
juste." (IV, VIII, 1).
On peut citer au moins trois de ses propos où
son esprit pointe. Mariée, causant avec Jean Valjean, "sérieuse
subitement", elle lui demande : "Vous m'en voulez donc de ce que je
suis heureuse?" (V, VIII, 1). Il est vrai qu'elle ne croit pas en dire autant
que Valjean va en entendre. - Passons alors à une autre phrase. Ne lui
accordera-t-on pas quelque malice et quelque humour quand elle
trace à Valjean agonisant un programme de vie commune qu'elle termine par ce
trait : "Et puis je ferai tout ce vous voudrez, et puis, vous m'obéirez
bien".- Enfin, est-elle écervelée cette fauvette, cette
Alouette, qui plusieurs jours après avoir vu passer la "chaîne" des
forçats et avoir entendu Valjean lui dire qu'ils allaient aux
"galères", lui demande soudain, tout en effeuillant une pâquerette:
"Père, qu’est ce donc que cela, les galères?" (IV, 111,8)? ...
Admirable fin de chapitre et de "livre", cette question qui reste en
suspens à laquelle on ignore la réponse de Jean Valjean, et même s'il en donne
une.
Le silence est au fond de la parole comme la
nuit au fond du jour. C'est du côté du jour que Cosette existe. Marius avant
Cosette trace à Jean Valjean la perspective de sa vieillesse heureuse dans la
maison Gillenormand : "Tous les printemps, dans le massif d'acacias qui
est en face de vos fenêtres, il vient un rossignol. Vous aurez son nid à votre
gauche et le nôtre à votre droite." (V, VII, 1). Cette dernière phrase
serait cruelle, si Marius n'ajoutait aussitôt "La nuit il chantera et le
jour Cosette parlera.''
Espérant maintenant avoir justement éclairé le
personnage de Cosette, je ne vois pas de raison pour causer ici davantage.
Yves Gohin
[1] Je me demande si ce Théodore n’était pas un peu brutal avec sa grand-mère.
[2] Ce nom-là aussi existe bel et bien, et prédomine dans la Haute-Loire. Hugo savait-il qu’il n’y a aucun rapport étymologique avec « enjôler », sa racine étant le verbe occitan « enjeura » qui signifie « épouvanter » ?
[3] On trouve actuellement plusieurs COZETTE le long de la côte du Pas-de-Calais, et notamment une dizaine dans cette ville.
[4] On aimerait la citer tout entière. Une phrase seulement, que tous les fervents de Hugo connaissent par coeur : "j'ai tracé ton nom sur le sable : DIDI. La vague de la haute mer l'effacera cette nuit, mais ce que rien n'effacera, c'est l'amour que ton père a pour toi.''
[5] Déjà avant le bagne : "Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe, sans dire un mot" (I, 11, 6). Et encore à Montreuil: "Il parlait à peu de monde ( ... ), souriait pour se dispenser de causer" (I, V, 3). Telle était alors la profondeur de sa solitude.