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Françoise Chenet : «Les Misérables ou La recherche infinie»

Compte rendu de la communication au Groupe Hugo du 18 mars 1995.
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Pour Jacques Seebacher

Ainsi Les Guillons [1] seraient bien un toponyme. Jacques Seebacher furetant à son tour l’espace des Misérables a découvert, en effet, que Les Guillons appartenaient à la Commune de Grande-Rivière, dans le Jura, près du lac de Grand-Vaux. Or Abel Hugo dans La France pittoresque, au chapitre Jura, a décrit les mœurs patriarcales des habitants encore serfs du chapitre de Saint-Claude à la veille de la Révolution. Leur condition avait ému Voltaire qui avait protesté dans un “mémoire juste et courageux”. Comme on sait que Myriel à la Révolution s’est réfugié en Franche-Comté, qu’il y a travaillé de ses bras dans l’une des industries locales qu’il évoque avec les fameuses fruitières de Pontarlier, “détails” tirés en fait de La France pittoresque [2] , il est effectivement tentant de penser que le cochléaria des Guillons renvoie à l’espace et au passé comtois de Myriel. De là son soupir (nostalgique ?) devant ce plant de cochléaria des Guillons, brisé par le panier qu’a jeté Jean Valjean.

A regarder la carte de près, cependant, on constate que la Commune de Grande-Rivière est constituée de hameaux qui sont tous des patronymes transformés par la voix populaire en toponymes : Les Mussillons, Les Richards, les Channez, Les Chauvins, etc. Ils correspondent à une ou des maisons habitées par des Guillon, des Richard, des Chauvin…  Phénomène connu qui, ici, prend un certain relief si on le rattache à ce qu'explique Abel de la dimension imposante des maisons de cette vallée, destinées à abriter "un arbre généalogique dont les branches ne se séparent qu'à la longue". Ce qui non seulement nous ramène au nom de famille, Guillon, mais permet de supposer que Hugo avait le choix entre plusieurs patronymes/toponymes et que s’il a choisi “Guillons”, c’est que ce nom avait une double référentialité : l’abbé (ou les abbés) d’un côté et la vallée de Grand-Vaux de l’autre. A cela s’ajoute un autre problème : Hugo (Victor) connaissait-il ces hameaux et comment ? Abel, qui recopie textuellement un extrait du Voyage pittoresque et physico-économique dans le Jura de J.-M. Lequinio [3] , ne mentionne, pas plus que sa source, aucun de ces hameaux. Aucune allusion non plus dans le volume Franche-Comté (1825) des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France dont on sait qu’il est de Nodier, fils du pays.

Il faut donc penser que Hugo a consulté une carte. La plus évidente est la carte Cassini [4] . Hugo l’utilise entre Villers-Cotterets et Soissons [5] mais rien ne dit qu’il avait la totalité des feuilles qui couvrent la France et en particulier celles de cette région où il n’est jamais allé. Nonobstant, la carte Cassini indique bien Les Guillons à l’ouest du lac de Grand-Vaux mais en caractères nettement plus petits que Les Chauvins ou Les Guys ou Les Richards.  Pour les trouver, il faut les chercher. Ils n’apparaissent pas sur la carte de l’atlas national de France qui n’indique que Les Chauvins.. Si Saint-Laurent-en-Grandvaux était, au XIXe siècle, un carrefour de routes très important et si ses habitants avaient une spécialité connue de tous : les transports à longue distance, le roulage [6] , la région est à 65 km de Pontarlier, dans le Jura et non dans le Doubs. Myriel avait de la famille à Pontarlier mais il ne dit pas en avoir dans la Vallée de Grand-Vaux. Quant à Hugo, il “pille” le chapitre Doubs, inspiré du Mémoire statistique du département du Doubs de Jean de Bry, préfet du Doubs, ami et protecteur de Nodier et non le chapitre Jura, du moins en apparence.

Question subsidiaire : pourquoi envoie-t-il Jean Valjean à Pontarlier ? Pour permettre à  Myriel de parler des fruitières d’association ? Mais “cette industrie toute patriarcale et toute charmante” est répandue dans toute la Franche-Comté et Lequinio en fait une spécialité de la région de Grand-Vaux dont c’est la principale richesse [7] . Le détour par Les Guillons de Grand-Vaux pose plus de problèmes qu’il n’en résout tout en ouvrant de vastes perspectives. Après tout - ou avant tout - la Franche-Comté est le pays natal de Hugo. Sa naissance dans ce lieu est contingente mais ni plus ni moins que la fiction qui y conduit Myriel et que celle de “l’itinéraire obligé” de Jean Valjean. L’effet le plus immédiat du cochléaria des Guillons, brisé, est de le détourner de ces Guillons qui se trouvent sur la route de Pontarlier, c’est-à-dire sur “l’itinéraire obligé”. Et dans tous les cas de figure puisque le vol reconnu, il aurait été renvoyé au bagne  (à perpétuité). Non reconnu et transformé par la grâce de Myriel en don (et en rachat), ce vol lui aura permis de bifurquer vers Montreuil et le destin choisi de l’honorable M. Madeleine. Avec cependant une lacune dans l’itinéraire qui a gagné de ne plus être “obligé” et donc repérable. Le récit, s’il donne la date (“vers la fin de 1815”) -  ne dit pas comment il est arrivé à Montreuil, ni ce qu’il a fait durant les trois mois qui le séparent du moment où le voiturier qui fait le service de Grenoble le voit se prosterner devant la porte de monseigneur Bienvenu, suite à peine différée de l’épisode du cochléaria.

Et s’il était réellement passé par Les Guillons ou, du moins, tout à côté ? Roman dans le roman, fiction esquissée, entrevue dans “les insterstices de l’histoire” [8] , ces toponymes et ces lieux-dits du dossier des Misérables [9] : “le coteau désert de Contenverse, près Montluel”, “Bois de Ste Croix (Ain)”, “Châtaigneraie des Allées sur la terre de Bussiges près St Trivier”, “Forêt de Montaverne, commune de Trannoye (Ain)”, “Bois de Polleins commune de Mionnay”, interférant avec des lieux-dits des environs de Paris [10] et l’histoire d’un assassin :

Bois de Montmain - (il avait tué une fille ; il était rentré et avait dit à sa femme : je viens de tuer une fille au bois de Montmain. Il fait un joli clair de lune. Je vais en profiter pour l’enterrer. Et il était reparti avec une pioche) [11] .

Cet assassin ne peut être Jean Valjean. Mais le voleur qu’interroge “un président de cours d’assise” [12]  ? Il est difficile de rattacher ces notes à l’histoire sinon à constater que Jean Valjean lors de son évasion, en  1823, passe par le territoire de Civrieux, dans l’Ain. Mais outre le fait que Civrieux n’est pas mentionné dans ces notes, rien ne prouve qu’elles ont un rapport avec ce chapitre (II, III,11).

En revanche, une chose est certaine : Hugo avait une carte détaillée du département de l’Ain, ou plus exactement, étant donné l’histoire de la cartographie, de la région qui est celle des Pays de Bresse, Bugey et Gex, carte levée en 1766 par Jean Seguin à partir de la carte Cassini dont elle rectifie les erreurs. Or parmi ces imprécisions corrigées, un hameau Les Guillons à une lieue au nord de Rigneux. Sur la carte Seguin, le hameau est au singulier — Guillon [13]   —, mais il est environné par des toponymes qui auraient pu intéresser, voire amuser Hugo : Biard, Michelet, Berlioz, Orme, Château-Gaillard, Alouette. Guillon est à l’évidence un nom de la région et se rencontre dans ses dérivés : Guillonne, Guillet, Guillot, Guillermet, etc., un peu partout. Rappelons que le deuxième abbé Guillon, dit de Montléon, est né à Lyon. Tous ces lieux-dits se trouvent dans la banlieue de Lyon et dessinent une sorte d’itinéraire à travers les champs et les bois qui aurait permis de contourner Lyon, par l’est [14] , sur la route de Pontarlier… ou de Paris, la bifurcation ayant pu se faire à Trévoux [15] dont le canton contient le plus grand nombre de ces lieux. Si les deux cartes donnent la plupart des hameaux et des lieux-dits notés par Hugo, elles ne permettent pas les localisations précises que supposent “Châtaigneraie des Allées”, “le lieu dit la ferme des Sarrazins”ou le “taillis situé au-dessus de l’Etang-des-Planches. Rien ne prouve que ces indications topographiques soient exactement référentielles. Elles peuvent résulter d’une interprétation de la carte ou être inventées. On ne voit pas de pont sur le Rhône près de Neyron. Barri et Contenverse sont inconnus du Dictionnaire du Département de l’Ain (1907) et ne figurent pas sur les cartes Cassini et Seguin. L’orthographe aussi diffère non seulement entre les deux cartes mais avec les notes de Hugo : Neyrons (Neyron, orthographe moderne) pour Néron, Civrieux (orthographe moderne) pour Syvrieux (mais la carte donne un Civrieux de l’autre côté de la Saône), Trannoyes pour Tramoyes. Ce périmètre comprenant les cantons de Trévoux et de Montluel semble bien être le cadre d’un épisode envisagé par Hugo et auquel il n’a pas donné suite. Comme pour Les Guillons (Jura), le problème de ses sources d’information reste entier. La carte est plus probable pour l’Ain, mais elle n’est pas suffisante pour expliquer ces précisions et cette ébauche. Par ailleurs, si l’on voit clairement que Les Guillons (Jura) appartiennent à l’isotopie de Myriel, et donc de son cochléaria, ceux de l’Ain sont hétérotopiques.

A moins qu’il n’y ait un lien entre la Franche-Comté et l’Ain. Outre le fait que les deux régions sont limitrophes et jouxtent la Suisse [16] , il se trouve que Hugo en famille a traversé le département avec la famille Nodier lors du voyage aux Alpes, en 1825. Et ils se sont arrêtés pour déjeuner à Lucenay-l’Evêque, près d’Autun., le 7 août. Affamés, ils ont dû se contenter d’une méchante omelette [17] . Certes, Lucenay n’est pas dans l’Ain, mais c’est sur la route qui les conduira à Pont-d’Ain où ils couchent le 11 août 1825 après avoir rendu visite à Lamartine, à Saint-Point. Au retour de Genève, ils passent  pour aller à Lyon au sud du Rhône et s’arrêtent à La Verpillère qui est sur la même feuille de la carte Cassini que Rigneux et Montluel. Si l’on considère que Nodier pour ce voyage a servi de cicerone [18] , qu’il connaissait non seulement la région mais la Franche-Comté, qu’ils ont bien dû consulter quelque carte et peut-être repérer l’homonymie des Guillons, on peut imaginer que non content d’initier son jeune ami aux joies de la botanique, de l’entomologie ou de la minéralogie, il lui aura raconté aussi sa province et ses traditions. D’autant qu’il vient d’écrire le volume Franche-Comté des Voyages romantiques et pittoresques… et que Hugo retrouve en Suisse des souvenirs d’enfance qui ont pu réveiller ses propres souvenirs.

Plus troublant, les éditeurs du Victor Hugo raconté par Adèle Hugo suggèrent que le parent de Myriel, M. de Lucenet, « capitaine des portes à Pontarlier », pourrait devoir son nom à Lucenay où les voyageurs firent l’expérience de la “faim” [19] . Or, insistons, il s’agit de Lucenay-l’Evêque. Si l’on ajoute qu’ils ont réclamé du fromage et n’ont eu que des œufs, que le cochléaria guérissait les maladies de carence, que Saint-Point où ils s’arrêtent quelques jours plus tard est aussi le nom d’un lac près de Pontarlier,  “l’itinéraire obligé” qui devait conduire Jean Valjean à Pontarlier nous conduirait, nous, vers Nodier et ce voyage de 1825, lequel fait suite au voyage à Reims pour le Sacre. Et au premier des voyages qui donneront lieu à des récits plus ou moins élaborés. Voyage fondateur pour le goût du pittoresque (au sens étymologique), la connaissance de la nature et la révélation du sublime. Le premier éblouissement :

On traversa le Fort l’Evêque, point de démarcation qui sépare la France de la Suisse. Le temps qui était couvert masquait le soleil levant ; la brume se dissipa et, à travers les éclaircies, on aperçut Genève, le mont Blanc et les Alpes. Cette nature déchirant son voile et montrant un de ses plus majestueux aspects fut pour nos voyageurs un éblouissement. [20]

Et ce qui sera le credo qui lie la poétique de Hugo à sa métaphysique :

Ici, tout se transforme, rien ne meurt. Une ruine de montagne est encore une montagne. Le colosse a changé d’attitude, voilà tout. C’est qu’il y a dans toutes les parties de la création un souffle qui les anime. Les ouvrages de Dieu vivent, ceux de l’homme durent ; et que durent-ils ! [21]

Le voyage de 1839 est l’écho explicite de celui de 1825, à Lausanne et Genève où les deux itinéraires se croisent :

J’ai passé à Lausanne avant-hier mon Adèle, et j’ai bien songé à toi. Nous n’avons qu’entrevu Lausanne, tu t’en souviens, par un beau clair de lune, en 1825. L’église, quoique belle, est au-dessous de l’idée qui m’en était restée. Le soir, par un hasard étrange, précisément le même clair de lune est revenu et j’ai revu l’église aussi belle qu’en 1825.[…]

Je me promenais solitairement dans cette ville où je m’étais promené avec toi il y a quatorze ans. J’étais triste et plein de pensées bonnes et tendres dont tu aurais peut-être été heureuse. [22]

Cette lettre, datée d’Aix-les Bains, 24 septembre, annonce la suite de la promenade au Rigi. Au milieu de la promenade et au sommet du Rigi, Hugo interrompt sa description pour s’adresser à Adèle et à Didine :

J’ai cueilli, au bord d’un précipice de quatre mille pieds, en pensant à toi, chère amie, et à toi ma Didine, cette jolie petite fleur, je vous l’envoie. [23]

Or Hugo note dans son carnet [24]  :

[Le mont Rigi]

               Euphrasia officinalis.

                                     Sommet du Rigi

                                      4h. — 12 7bre

Il est donc probable que la petite fleur envoyée à Adèle et à Didine est cette euphrasia [25] qui donnera son “vrai nom” à Cosette.

         Ce n’est pas tout : le feuillet de l’album qui précède chronologiquement la lettre d’Aix-les-Bains et suit celle du Rigi, est celle de l’alphabet-monde procédant du constat que “l’Y est une lettre pittoresque” et du paysage dessiné par “les croupes âpres et vertes du Jura”. Encore un écho du voyage avec Nodier et un clin d’œil à ses fantaisies typographiques qui auraient pu trouver place dans Le Voyage poétique et pittoresque au Mont-Blanc et à la vallée de Chamouny qu’ils avaient en projet et dont on trouvera la trace dans l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.

         Mais à suivre la piste Nodier, on fait d’autres découvertes non moins étranges. Il se pourrait bien que le B raturé sous le M de Mabeuf — dont on sait ce qu’il doit à Nodier [26]  — désigne également le petit-fils de Gracchus et le fils de Robert, dit Emile, libraire lui aussi avant de devenir préfet en 1848. En 1836-1837, il est en cheville avec Nodier pour une importante entreprise de librairie qui avortera. Le nom de Babeuf apparaît, en effet, dans une lettre à Charles Weiss, du 6 novembre 1838, où il explique à son correspondant comment il a obtenu cinq cents francs d’un prospectus signé pour la Librairie catholique, demandé par Alfred M. pour lui permettre de se dégager d’une dette :

Cinq cents francs sont le prix d’un Prospectus signé dans la région de la littérature où je gravite. Ceux de Jules Janin en coûtent mille, quand ils ne coûtent pas le double. Non licet omnibus, etc. [27]

Et comme il s’agit de se justifier d’avoir touché cette somme pour une entreprise qui a entraîné Alfred dans des pertes considérables, il donne ces exemples :

J’ai cependant tiré cinq cents francs du casino Paganini qui n’a pas ouvert, cinq cents francs de la Biographie de Babeuf dont la souscription ne s’est pas fermée, cinq cents francs du Moniteur des familles qui n’a eu qu’un numéro, et tout cela payé d’avance au comptant sans marchander, le tarif de cette honorable besogne étant inviolablement établi dans la gent prospectite que celui des glaces de Venise et des petits pâtés du vieux Perrotte.

Il fallait donc partir à la recherche de cette Biographie. Voici le résultat :

Nouvelle publication de Louis Babeuf et Cie/ 1837/ rue de Vaugirard, 17

Biographie contemporaine ou histoire de la vie publique et privée de tous les hommes morts ou vivants qui ont acquis de la célébrité depuis la Révolution française jusqu’à nos jours , par une réunion de savants. Paris, imprimerie Everat. 

Et un prospectus de seize pages dont les sept premières sont de Charles Nodier. Cette “publication sans lendemain” consultée, on apprend qu’il s’agit d’une

« société et commandite sous la raison de Louis Babeuf et Cie, au capital de 250 000 fr, action de 250 fr.

Acte de la Société déposé aux minutes de Me Corbin, notaire à Paris, le 20 octobre 1836.

Les soussignés  — M. Louis-Pierre BABEUF, libraire éditeur, demeurant à Paris, rue de Vaugirard, 17, d’une part, et 

1° M. Charles NODIER, membre de l’Académie française, demeurant à Paris, à l’Arsenal ;

2° M. Charles-Augustin de SAINTE-BEUVE, homme de lettres, demeurant à Paris, rue du Montparnasse, 1er ter ;

3° M. Jules FAVRE, avocat à la cour royale de Paris, demeurant rue Saint-Joseph, 5 ;

4° M. Adolphe EVERAT, imprimeur, rue du Cadran, 16 ;

5° M. le baron de CHAPUYS-MONTLAVILLE, membre de la chambre des Députés, demeurant à Paris, place Rivoli, 1, représenté par M. Babeuf, son fondé de pouvoir spécial à l’effet de stipuler au présent acte ; Tous d’autre part ont arrêté ainsi qu’il suit les statuts d’une société en commandite, par actions, pour la publication d’un ouvrage qui sera ci-après indiqué et pour lequel M. Babeuf a déjà rassemblé des matériaux considérables. »

Suivent les statuts. Le fascicule comprend la première livraison avec l’introduction de Charles Nodier et les notices de la lettre A/Ab, dont celle d’Abd el Kader signée Jules Favre.

         Cette correspondance fait deux fois état de l’abbé Guillon. La première vers 1815 : Nodier demande à Charles Weiss de vérifier si l’exégète des Fables de La Fontaine et l’abbé Guillon “qui figure maintenant aux premiers rangs de l’Université” sont la même personne. Il ne veut pas être ridicule en louant une “rapsodie” qui serait méprisée et dont il ne pense pas de bien… [28] En 1827, il n’a plus de doute sur l’identité de l’abbé Guillon devenu son rival pour l’Académie française :

C’est que je me serai mis, par l’effet de ma propre volonté, au-dessous de la valeur arithmétique du docteur Parizet, de l’abbé Guillon ou de tel oison de cette volée, avec qui mes ennemis n’oseraient pas me comparer dans un accès de colère. [29]

 

         Que savait Hugo de tout cela ? Beaucoup de choses sans doute. Les liens avec Nodier n’ont jamais été rompus s’ils se sont distendus. Au demeurant chercher les sources écrites et repérer les actes de piratage ou de joyeux brigandage qui ne sont, comme l’a judicieusement remarqué Jean Gaudon, que des formes de collage, de parodie, d’intertextualité plus ou moins déclarée et d’hypertextualité, c’est passer à côté du vrai problème des sources qui sont celles de l’information. Et le mot de source apparaît singulièrement impropre pour désigner un flux continu qui court la poste et les salons. N’est-ce pas le sens de l’incipit des Misérables que l’origine insaisissable des “bruits” et “propos”, de ces on-dit qui, “vrais ou faux”, font l’histoire et constituent l’opinion dont le “quatrième pouvoir” va s’emparer ?

         En tout cas, la logique associative, qui fait cohabiter dans une même plante la Franche-Comté, les Alpes, l’Ain [30] , un ou plusieurs abbés et peut-être le duc de Rohan-Chabot, futur êvêque de Besançon et châtelain de La Roche-Guyon qui faillit être le théâtre d’une conversion [31] , est celle des fruitières d’association. Il s’agit toujours, en somme, de mettre en commun le lait de vaches appartenant à de pauvres cultivateurs pour en “faire du fromage, chacun à proportion du lait qu’il fournit”. Si l’on file la métaphore (et le fromage), Hugo (Victor) ne serait que le grurin. [32] Il aurait seulement oublié de marquer les quantités reçues et d’indiquer la provenance du lait. Il reste à souhaiter que les vaches qui en sont friandes ne broutent pas de cochléaria : il rend leur lait aigre et E.Collot [33] déconseille les crucifères en fleur dans la nourriture à donner aux bonnes laitières. A réserver à la rigueur aux veaux ou aux bœufs destinés à la boucherie.

 


[1] . - Voir Françoise Chenet-Faugeras, « Ce coin de terre… », Victor Hugo, “Les Misérables”, Romantisme/Colloques, 1994, pp. 65, sqq. , texte repris et complété dans Les Misérables ou « L’espace sans fond », Nizet, 1995, pp. 233 sqq.

[2] . - Voir Jean Gaudon, « Collages : La France pittoresque dans Les Misérables », Romantisme/Colloques, op. cit., pp. 23 sqq.

[3] . - Paris, 15 Frimaire, An IX. L’ouvrage est célèbre et Hugo pouvait le connaître. Lucien Febvre en fait un résumé élogieux dans son Histoire de Franche-Comté.

[4] . -  N° 147, 12 M. En fait, la carte la plus précise et la plus utilisée pour cette région est celle de Querret, plus ancienne.

[5] . - “J’ai pu déployer à mon aise mes feuilles de Cassini…” Le Rhin, lettre IV, « Bouquins », O.C/ Voyages, p. 32.

[6] . - Ils ont assuré pour une large part les transports des armées républicaines et napoléoniennes. De même qu’ils approvisionnaient les chantiers maritimes en fûts de sapin et d'épicéa, autre richesse de la région. L’Orion, “navire malade” certes, est fait comme les autres vaisseaux de “trois mille stères” et cette “forêt qui flotte” est pour l’essentiel celle du Jura.

[7] . - Avec le travail du bois qui donne entre autres choses des seaux à eau et des cuillers dans les environs de Saint-Claude.

[8] . - Cf. “Les fables végètent, croissent, s’entremêlent et fleurissent dans les lacunes de l’histoire écroulée comme les aubépines et les gentianes dans les crevassent d’un palais en ruine.” (Rhin, lettre XIV, O.C/ Voyages, p. 102.

[9] . - Dossier des Misérables, O.C/ Chantiers, pp. 771-772.

[10] . - “bois de Trappes près Saint-Cyr/ cépée de Montfort-l’Amaury”. Rappelons que Hugo séjourne à Montfort-l’Amaury, en août 1821, chez son ami Adolphe de Saint-Valry.

[11] . - Ibid., p. 772.

[12] . -Ibid., p. 771.

[13] . - En fait, Le Guillon qu’on retrouve en petits caractères sur la feuille Cassini 117/13 L.

[14] . - C’est d’ailleurs la zone que traverse le TGV Sud-Est pour contourner Lyon.

[15] . - Le lieu n’est pas anodin associé qu’il est au Journal de Trévoux et aux Jésuites…

[16] . - Il serait peut-être décisif de retrouver la carte de Suisse que Hugo achète en 1839 pour son voyage (voir Massin, t. VI, p. 696).

[17] . - “Quand depuis, on servait chez Nodier ou chez Victor Hugo une omelette dont l’exiguïté inquiétait l’estomac des mangeurs, on ne manquait jamais de la comparer à celle de Lucenay.” (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, Plon, 1985, p. 398.

[18] . - Voir Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, op. cit., p. 399. 

[19] . - Ibid., p. 767.

[20] . - Ibid., p. 399.

[21] . - Fragment d’un Voyage aux Alpes, O.C/Voyages, pp. 511-512.

[22] . - O.C/Voyages, pp. 685-686.

[23] . - O.C/Voyages, pp. 677.

[24] . - Ibid., p. 743.

[25] . - Dans quelle mesure le calembour « Euphrasie - œuf-phrase-scie » ne pourrait-il pas être aussi une allusion à la scie que devait être l’omelette de Lucenay ? (Dossier des Misérables, O.C/Chantiers, p. 816).

Par ailleurs, l’Essai sur la géographie physique, le climat et l’histoire naturelle du Département du Doubs, de Girod-Chantrans, maître de Nodier, indique que l’Euphrasia officinalis pousse dans les pâturages et ajoute en note : “on l’a crue ophtalmique ; mais cette propriété lui est bien contestée au jourd’hui.” Le cochléaria officinalis pousse bien dans le Jura et “se resème et croît spontanément autour de plusieurs habitations.”

[26] . - Voir Vincent Laisney, « Le père Nodier », Les Misérables - Nommer l’innommable, sous la direction de Gabrielle Chamarat, Paradigme, 1994, pp. 105 sqq.

[27] . - Lettres de Charles Nodier (1796-1844), Paris 1876, pp. 278-279.

[28] . - Ibid., pp. 150-151.

[29] . - Ibid., p. 197 (18 mars 1827).

[30] .  - Le Dictionnaire des Postes  (1845) qu’a pu également consulter Hugo recense des Guillons en Charente, dans la Drôme et dans l’Isère . Au singulier, le toponyme est plus répandu encore. C’est l’Isère qui en a le plus grand nombre.

[31] . - Le rapprochement est de Jacques Seebacher. Voir Victor Hugo raconté par Adèle, op. cit., pp. 341 sqq.

[32] . - Cf. “Quant au fruitier (le grurin dans les textes d’Abel Hugo et de Jean de Bry), c’est le docteur du canton ; la richesse publique est dans ses mains ; il peut à volonté faire avorter les fromages, et faire, même avec impunité, supporter aux éléments l’accusation de son délit : son autorité suffit pour ouvrir ou fermer en ce pays les sources du pactole. On sent quelle considération ce pouvoir doit lui donner, et quels ménagements on doit avoir pour lui. Si vous ajoutez à cela qu’il est nourri dans l’abondance, et qu’une moitié du jour il n’a rien à faire qu’à songer aux moyens d’accaparer encore la confiance davantage ; qu’il voit, tour-à-tour en particulier les personnes de chaque maison qui viennent faire le beurre à la fruiterie ; qu’il passe avec elle une matinée toute entière ; qu’il peut les faire jaser sans peine, et par elles apprendre, sans même qu’elles s’en doutent, les plus intimes secrets de leurs familles ou de leurs voisins. Si vous pesez bien toutes ces circonstances, vous ne serez point étonné d’apprendre qu’il est presque toujours sorcier, au plus bas mot devin ; qu’il prédit l’avenir ; qu’il jouit enfin, dans le canton, d’un crédit très-grand, et que c’est l’homme qu’on appréhende le plus d’offenser.” (Lequinio, op. cit., n° 530, t. 2, pp. 365-366).

[33] . - Traité spécial de la vache laitière, Paris, 1851.