GROUPE HUGO
Equipe de recherche "Littérature et civilisation du XIX° siècle"
Compte rendu de la communication au Groupe Hugo du 21 janvier 1995. Remarque: Ce texte comporte ses notes il peut être téléchargé tel quel ou encore soit au format MSWord pour PC (cliquer ici), soit au format "pdf" (cliquer là).
Il n'est
jamais facile de résumer un travail de thèse ; il est d'autant
moins facile de le faire trois mois à peine après en avoir
écrit la dernière phrase. Je ne suis pas parvenue, dans cet
exposé, à dire les choses autrement, avec d'autres mots je m'en
excuse auprès de ceux qui ont lu ce mémoire ou ont assisté
à la soutenance ils risquent
fort d'entendre encore une fois la même chose.
Avant
d'entrer dans le "vif du sujet", je tiens à rappeler tout ce
que ce travail doit à Guy Rosa, à Pierre Albouy, à Anne
Ubersfeld : cette étude de la poésie lyrique s'inscrit dans le
prolongement de leurs travaux, qui ont abouti à la mise en lumière
de la notion de sujet chez Hugo, et a constamment recours aux concepts qu'ils
ont élaborés.
Introduction
"Tout a
droit de cité en poésie"[1],
dit le Poète des Orientales. Cette
citoyenneté poétique donne aux arbres et aux anges, aux mendiants
et aux rois bien plus qu'un titre à figurer dans le registre infini des
objets dont peut traiter la poésie romantique ; elle les fait
accéder au statut de sujet : tous les membres de la cité
poétique ont le droit d'y prendre la parole.
La
poésie lyrique de Hugo, que l'on a longtemps lue comme une poésie
personnelle, donne à entendre une multitude de voix : celles des
personnages, dont le discours est cité dans les poèmes qui les
mettent en scène, celles des dédicataires et du lecteur, au
discours implicite desquels les poèmes répondent. Ces voix sont
fictives, bien sûr : le nom en lettres capitales qui s'imprime sur la
couverture du livre scelle l'identité de l'auteur et l'origine de la
parole lyrique. Le lecteur, pas plus que le spectateur au théâtre,
n'est dupe de la fiction : les voix qui se croisent dans les poèmes sont
des masques énonciatifs. Mais le lecteur de poésie lyrique
établit ici une distinction que le spectateur ne songe pas à faire
: les voix qui énoncent le discours lyrique sont, à ses yeux,
toutes fictives, sauf une - celle du
Poète. Loin de le compter parmi les personnages, le lecteur - autre
instance fictive, nécessaire, celle-là, à l'argumentation -
identifie le Poète à l'auteur. Cette erreur de lecture a pour
origine une confusion entre le "je" personne grammaticale, et la
personne civile - l'auteur - qui l'emploie. Le lyrisme, plus que tout autre
genre littéraire, la favorise. Alors que la scène de
théâtre délimite matériellement l'espace de la
fiction, la poésie lyrique n'a d'autre espace fictif que son propre
discours. L'auteur, que le spectateur de théâtre sait dans les
coulisses, spectateur lui aussi de la fiction représentée sur
scène, fait corps, pour le lecteur, avec son discours : son nom, sur la
couverture, n'est-il pas une manière de signature ? Aussi le lecteur de
poésie lyrique est-il pris au piège du bon sens : alors que le
spectateur de théâtre ne s'attend pas à voir l'auteur sur
scène avec ses personnages, le lecteur ne s'étonne pas de voir
l'auteur lyrique côtoyer ses personnages dans le livre. L'auteur, figure
éditoriale, ne se distingue pas à ses yeux du Poète,
instance fictive qui dit 'Je" dans le poème.
Hugo
entreprend de déjouer cette lecture : il crée les coulisses du
poème. Le Poète qu'il représente sur la scène
énonciative lyrique est un personnage qui lui ressemble; les allusions
biographiques aux Feuillantines et à Guernesey, le deuil, daté du
4 septembre 1843, qui coupe Les Contemplations en
leur milieu, confirment que le Poète est un double de Hugo. Mais, plus
que sa doublure, il est son alter ego - second
"moi", ou "moi" autre, dont la ressemblance avec le
"moi" biographique est rendue visible par son altérité
même. Celle-ci est énonciative : le Poète met en abyme, au
sein de l'univers fictif, la position de parole propre à Hugo-, mais
l'exclusivité du droit à la parole poétique lui est
refusée. Le discours des personnages se mêle peu à peu au
sien, jusqu'à rendre impossible l'identification d'un locuteur
précis. Si, dans certains poèmes, la parole des personnages est
délimitée, à l'intérieur du discours du
Poète, par les guillemets qui signalent la citation, dans d'autres, elle
est au contraire dégagée de toute tutelle : le discours du
poème est attribué à un personnage fictif, qui remplace
alors le Poète dans le rôle de l'énonciateur
poétique. Le "je" poétique manifeste par là sa
vacance : le personnage du chêne, dans Les
Chansons des rues et des bois, ou celui de la sultane, dans Les Orientales, peuvent, au même titre que le personnage du
Poète, s'y glisser. Cette vacance du "je" poétique donne
tout son sens à l'emploi, récurrent dans le discours lyrique
hugolien, du discours indirect libre. Si ce discours est grammaticalement
assumé par un "je", il donne à entendre plusieurs voix ;
le "je" accueille donc plusieurs consciences, dont l'interaction est
la condition même de l'unité du discours : le discours indirect
libre n'est pas la juxtaposition de plusieurs discours, dont une analyse
attentive pourrait identifier les différents énonciateurs, mais la
fusion de ces discours dans une énonciation unique.
Cela est
vrai, non seulement de l'emploi poétique du discours indirect libre, mais
de son emploi dans la réalité extra-littéraire. La vacance
qui définit le "je" lyrique hugolien manifeste, en la
représentant, l'essentielle vacance du "je". Toute
énonciation donne à entendre, outre la voix de l'individu
singulier qui la profère, celle du "vous" de ses
éventuels contradicteurs, dans des formules telles que "Je sais bien
que" qui prévient l'objection, ou que "je ne crois pas",
qui y répond, mais aussi la voix du "on" de la tradition ou de
la communauté qui garantissent la validité de ses propos. Un
"moi" ne parle jamais seul. La pensée rationnelle se fonde sur
cette capacité du "moi" à soumettre son propre discours
à l'examen d'une instance extérieure: l'accord, toujours
escompté, des autres consciences, oblige le "moi" à
construire ses énoncés dans la perspective de leur
réception par d'autres '.moi". La solitude et le silence
n'abolissent en rien cet horizon de la réception, qui convoque autrui au
sein même de la conscience.
Hugo est,
plus que tout autre, conscient de cette ouverture du "moi" à
l'autre. Le " moi" évidé, "ductile, flottant, non
pas impersonnel mais a-personnel ou non personnel"[2] qu'il met en
scène dans l'espace lyrique, manifeste sa lucidité à cet
égard. La conception du sujet qu'implique cette représentation du
"moi" lyrique ouvre la voie aux théories de
l'énonciation développées au XXème
siècle.
Aussi les
lecteurs de Hugo sont-ils parfois tentés de rendre compte de son
génie poétique en faisant de lui un novateur qui aurait rompu avec
la tradition lyrique pour réinvestir le lyrisme d'un sens nouveau. Le
poète aurait déconstruit les instances traditionnelles de la
poésie lyrique - un "je" sentimental, le "tu"
idéalisé de l'aimée pour les transformer en actants d'une
expérience poétique plus complexe. Mais, si l'on analyse les
implications ultimes d'une telle lecture du lyrisme hugolien, on aboutit
nécessairement à la conclusion que Hugo aurait perverti avec
génie la tradition de la poésie lyrique romantique. Or, en 1829,
date de parution des Orientales, le lyrisme
romantique n'a pas encore de tradition - à
moins que l'on ne considère que Lamartine en constitue une à
lui seul. Hugo, qui écrit en 1824 "ignore(r) profondément ce
que c'est que le genre classique et que le genre romantique "[3], participe à la
genèse et à la définition de ce dernier.
En
réalité, plus que sur une illusoire tradition du lyrisme
romantique, cette lecture du texte hugolien, bien que sincèrement
élogieuse, se fonde sur l'idée fausse que l'on se fait, au
XXème siècle, du lyrisme romantique, à savoir qu'il se
définit par la mise en écriture d'un "je" plein,
autobiographique, sûr de sa permanence. Or, il s'agit, soit d'un
contresens propre au XXème siècle, soit d'une norme imaginaire
permettant de penser le lyrisme hugolien en terme "d'écart par
rapport à la norme". En 1829, ce n'est pas, en tout cas, la
représentation que l'on se fait du lyrisme romantique - pour la simple
raison, peut-être, que l'on ne se pose pas la question en ces termes.
S'il y a une
tradition du lyrisme, elle remonte en France au XVIème siècle. Or,
on ne peut parler, au XVIème siècle, à propos de Ronsard
par exemple, d'un "je" plein, autobiographique, sûr de sa
permanence. Dire "je" au XVIème siècle revient à
s'inscrire dans une filiation - celle d'une caste, d'un genre littéraire,
de la condition humaine en général - non à s'affirmer en
tant que sujet autonome, pris dans une irréductible unicité. Le
sujet n'est pas, au XVIème siècle, l'individu : - ... quoique la
prégnance même de notre idéologie rende aujourd'hui presque
inconcevable un fait pourtant signalé ou prouvé d'innombrables
manières, nous savons bien que la conscience de soi ne s'est que
récemment opérée sous la catégorie de
l'individualité et que les individus ne se sont pas toujours
représentés à eux-mêmes pour tels"[4]. Ronsard ne
prétend pas affirmer sa singularité en employant le pronom
personnel "je" : écrivant dans les marges de Pétrarque,
il s'inscrit au contraire ouvertement dans une tradition lyrique dont il explore
les possibilités et les limites. Us lecteurs contemporains de Ronsard se
soucient peu de la sincérité de l'amour du poète pour
Cassandre Salviati ou pour Hélène de Surgères ; l'amant de
Cassandre et d'Hélène se définit pour eux par rapport
à l'amant de Laure. Le "je" lyrique est au XVIème
siècle une instance poétique que nul ne songe à
investir d'un contenu biographique qui en épuiserait le sens. Ce
n'est donc pas ce à quoi s'oppose directement le "je" lyrique
hugolien.
L'idée d'un "je" stable, souverain, fort de son
unicité, n'existe peut-être qu'au XVIllème siècle, en
tant qu'objet de désir et qu'aboutissement théorique de la lutte
pour l'émancipation de l'individu. La revendication, propre aux
Lumières, de la liberté de pensée et d'expression du
citoyen a pu mener à une telle conception du "je", par
opposition au "je" entravé du système monarchique. La
première page des Confessions établit moins, à cet
égard, un pacte de lecture autobiographique qu'elle ne revendique, pour
un écrivain sans titres de noblesse issu des quartiers populaires de
Genève, le droit d'affirmer l'unicité absolue de son
"moi" :
Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont
l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes
semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet
homme ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon coeur et je connais les hommes. Je ne suis fait
comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de
ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature
a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce
dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.[5]
Rousseau se
définit dans l'incipit des
Confessions
comme un individu libre et souverain, refusant ainsi de se
reconnaître dans l'image que la société monarchique tend
à lui donner de lui-même -celle d'un roturier tenu à la
déférence envers le trône et l'autel. Le sujet de son
discours est "un homme dans toute la vérité de la
nature", un "moi" dégagé des catégories
sociales sous lesquelles la monarchie de droit divin pense l'individu.
La
Révolution française actualise cet individu nouveau. Elle modifie
en effet la représentation que l'individu a de lui-même.
Désormais reconnu en tant que personne juridique, il est en droit de
prendre part en son nom à la vie de la cité ; la loi morale qui
régit ses actes est celle que lui dicte sa conscience : il est, par
conséquent, en mesure de prendre la parole en tant que sujet. En ce sens,
la Révolution rend donc possible l'existence d'une énonciation
assumée par un "je".
Mais,
après la Révolution, une fois acquis le statut de sujet-citoyen,
une fois conquis le droit de dire "je", l'expérience
même de ce "je" n'a pu que conduire, presque
immédiatement, à une interrogation sur ses limites, ses
implications, son rapport à l'autre. L'expérience du pouvoir de
dire "je" génère nécessairement une
réflexion sur la légitimité à parler en son propre
nom: la prise de conscience de soi comme sujet a pour corollaire la
découverte d'autrui en tant que sujet de conscience. Or, "Si je suis
auteur de mon éthique, comment penser qu'autrui le soit aussi de la
sienne et que ce puisse ne pas être la même ? et comment concevoir
la Société?"[6]. L'organisation hiérarchique de la société d'Ancien
Régime garantissait à l'individu une position de parole stable:
dans la mesure où les critères permettant de juger de la
validité d'un discours étaient fixés par des instances
telles que le Roi, la tradition ou l'Eglise, le locuteur d'Ancien Régime
s'inscrivait dans une situation de communication antérieure à sa
prise de parole - s'il n'avait pas le pouvoir de la modifier, il n'avait pas non
plus à la créer. Parlant au nom d'une communauté, il
bénéficiait de droit de la légitimité -ou de
l'illégitimité - accordée à celle-ci par la
société. Au contraire, le citoyen, parce qu'il prend la parole en
son nom, doit convaincre son interlocuteur - et, en dernière instance, la
société dans son ensemble - de la légitimité de son
discours : la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, en
proclamant l'égalité en droit des individus, ne reconnaît
pour critères de la validité du discours que ceux, universels, de
la raison. Un discours n'est donc jugé valide que s'il crée un
consensus : la
Révolution ouvre l'ère de la discussion. Dès lors, le
droit de dire "je" implique un nécessaire travail dialogique:
le "moi" tire sa légitimité de sa reconnaissance par les
autres "moi" en tant que sujet d'un discours valable. En
définitive, n'est sujet que celui qui est reconnu pour tel par d'autres
sujets. Cette interdépendance des "moi" inaugure un
"je" toujours à construire, un sujet que chaque dialogue tend
à redéfinir.
Le travail
de Hugo sur l'énonciation, sa mise en place d'un "moi"
extensible jusqu'à englober tous les autres "moi", sont donc la
conséquence logique de la Révolution, au sens où la
solidité du "je", tel qu'on a pu le concevoir avant d'y avoir
droit, s'est nécessairement résorbée dès qu'on en a
fait l'expérience. Le caractère labile du "je" mis en
scène par Hugo s'oppose à la solidité d'un "je"
imaginaire, désiré, plus qu'à la prétendue
solidité d'un hypothétique "je" lyrique romantique
pré-hugolien. S'il est indéniable qu'aux "idées et aux
pratiques des siècles classiques, où le sujet n'est pas l'individu
mais d'autres instances ( ... ), le romantisme, conséquence de la
Révolution" achève de substituer "un ensemble de
représentations où l'individu est sujet : sujet d'art - donc pas
de règles -, de vérité pas de révélation -,
et de Bien"[7] il faut
admettre avec Guy Rosa qu'une "telle vision du monde se heurte
nécessairement à l'altérité dont le romantisme fait
la découverte et l'épreuve en même temps qu'il invente
"l'individu-sujet". Aussi peut-on sans doute faire l'économie
d'un imaginaire moment de l'Histoire où l'on aurait dit "je" en
toute bonne conscience. Hugo s'oppose davantage aux Lumières qu'à
un prétendu premier romantisme naïf.
Il faut donc
parler, non de déconstruction, mais de construction, par Hugo et quelques autres. par Hugo
mieux que par tout autre- des instances de la poésie lyrique
romantique.
Dans la
mesure où le lyrisme se définit comme un discours, il constitue en effet, au début du XIXème
siècle, un véritable laboratoire énonciatif où
mettre à l'épreuve les conditions de possibilité d'une
parole subjective. Le lyrisme romantique n'est pas simplement, comme on l'entend
dire parfois, l'écriture de l'épanchement du Moi : il est l'espace
de liberté, le champ d'expériences où l'individu explore
les contradictions et les potentialités de sa propre énonciation.
En avant du réel, parce que la marge de liberté et
d'expérimentation que permet le réel est infiniment moindre, le
lyrisme romantique travaille, dans cette mesure, à la genèse du
sujet. Aussi la construction par Hugo d'instances lyriques proprement
romantiques pratique, à première vue, purement poétique -,
est-elle solidaire de l'élaboration d'une théorie politique.
Celle-ci englobe nécessairement le. lecteur ce "moi" autre dont
dépend, pendant le temps de la lecture. l'actualisation du
"moi" lyrique.
Poète et lecteur
Le monologue
est le discours qu'un sujet adresse à un interlocuteur absent. Le
soliloque est le discours d'un sujet qui se parle à lui-même. Le
Poète lyrique s'adresse toujours à un autre, fût-ce son
propre coeur: "Que t'importe, mon coeur, ces naissances des rois ( ... )
?"[8]. Il ne soliloque donc pas. Il ne monologue pas non plus,
puisque, instance fictive, il n'est pas moins absent que les personnages
auxquels il s'adresse. Présent sur le même mode qu'eux, il est un
être de discours ; le "je" et le "tu" lyriques
échappent donc aux contraintes de l'espace et du temps, présents
dans la mesure où leur dialogue les actualise, absents lorsqu'ils ne sont
plus que l'objet à la troisième personne du discours d'un autre.
Le lyrisme est essentiellement dialogique.
Pourtant, la
comparaison du texte lyrique et de la scène dramatique
révèle, entre ces deux formes de dialogue, une profonde
différence. Elle ne tient pas, malgré les apparences, au
degré d'individualisation des personnages dans l'un et l'autre genres.
Bien sûr, les personnages dramatiques sont pourvus d'un nom, d'un costume,
d'un destin dont la plupart des personnages lyriques sont privés ; mais
certains poèmes lyriques se construisent sur le modèle dramatique,
les prises de parole de chacun des personnages étant
précédées de la mention en capitales de leur nom ou, ce qui
revient au même, de leur fonction. A l'inverse, le monologue est une
invention théâtrale.
C'est moins
sur la scène, qu'elle soit dramatique ou énonciative, que dans le
public qu'il faut chercher l'origine de cette différence. Le dialogue
dramatique se déroule sous les yeux d'une assemblée. Le dialogue
lyrique a le spectateur pour seul témoin. Or, la solitude même du
lecteur qui lit, à bouche fermée, le texte qu'il tient entre ses
mains, fait de lui plus qu'un simple témoin. Le "je" et le
"tu" entre lesquels circule la parole lyrique mettent en abyme la
situation de communication qu'instaure la lecture : un "moi"
écoute, en le lisant, le discours qu'un autre "moi" adresse
à un "tu". Seul face au livre, le lecteur est invité par
la syntaxe du discours à s'identifier à ce "tu". Le
discours adressé qui constitue le lyrisme a donc un destinataire double :
bien qu'adressé à une instance fictive, il convoque, de par sa
forme même, le lecteur comme interlocuteur. Cette "double
destination", pour reprendre ici le concept de G. Rosa, définit le
lyrisme. Le texte lyrique met en scène, à l'intention du lecteur,
un dialogue entre des instances fictives, l'installant ainsi dans la position du
spectateur, tout en l'interpellant, c'est-à-dire en le prenant pour
interlocuteur. Le dialogue lyrique doit donc être lu à deux
niveaux, et le "je" lyrique se définir comme une instance
double.
S'il nous
semble indispensable de définir le "je" lyrique hugolien non
seulement comme un énonciateur réel, actualisé en tant que
tel par le rapport dialogique qu'instaure la lecture, mais aussi comme un
personnage fictif, c'est parce que le lyrisme romantique cherche à agir
sur son lecteur. Hugo va jusqu'à le transformer. Pour cela, la fiction
est nécessaire. Dans ces conditions, le "poème
monodramatique" énoncé par un "Je lyrique feint",
dont K. Hamburger fait un "intrus structural dans l'espace lyrique"[9], a toutes chances
d'être le modèle même du lyrisme hugolien et,
peut-être, du lyrisme romantique dans son ensemble.
En effet, le
lyrisme hugolien ne se donne pas pour seule tâche de rendre compte d'une
expérience subjective et de la faire partager. Il cherche au contraire
à avoir une fonction dans un "contexte de
réalité", pour reprendre ici, mais dans un sens
différent, les mots de K. Hamburger : comme les autres
énoncés de type communicationnel, l'énoncé lyrique
est orienté vers un objet ou, du moins, un effet, qui est la
transformation de la position de parole du lecteur. Il constitue en cela un
énoncé pragmatique. Cette visée nécessite une
posture énonciative double du "je" lyrique. Pour impliquer le
lecteur dans la situation dialogique destinée à le transformer, il
faut que le "je" lyrique s'adresse à lui comme à un
"tu" et, par conséquent, s'institue en énonciateur
réel au même titre que lui. Mais, pour opérer la
transformation visée, le "je" lyrique ne peut se contenter
d'énoncer un ensemble de lois auxquelles le lecteur devrait se conformer.
Aussi le poème représente-t-il, sur le mode de la mise en abyme,
le rapport dialogique qu'il tend à abolir et celui qu'il prétend
instaurer. Au risque de simplifier un peu les choses, on peut dire que le
"je" lytique s'institue en énonciateur réel pour obliger
le lecteur à écouter le discours qu'un "je" lyrique
fictif adresse à d'autres - arbres, sultanes, anges ou lions. Une fois
l'attention du lecteur captée, le Poète ne s'adresse plus à
lui, lui assignant par conséquent pour tâche de déchiffrer,
au moyen d'un travail d'interprétation, le discours qui lui est
indirectement adressé par la fiction. Par là, le poème
commence déjà à opérer la transformation qu'il vise
: le lecteur, convoqué comme interlocuteur par le "tu" des
poèmes, mais congédié en tant que destinataire d'un
discours adressé à des instances fictives, est, qu'il le veuille
ou non, engagé dans un jeu dialogique dont il ne connaît pas les
règles à l'avance. Cet engagement énonciatif du lecteur
dans le poème est le moyen même de sa transformation.
Pragmatique hugolienne
Le
poème lyrique, lieu d'une communication effective - celle du Poète
et du lecteur - et de la mise en abyme, par la fiction, du processus même
de la communication, cherche tout autant à dire qu'à engendrer une
réflexion sur le dire.
Cette
réflexion s'appuie sur la représentation, dans les poèmes,
d'une communication détériorée : nombre des dialogues mis
en scène se soldent par un échec, c'est-à-dire par
l'impossibilité, pour les partenaires de l'échange, à
trouver un terrain d'entente, ou par la réduction de l'un d'eux au
silence. Mais le concept de détérioration n'est opératoire
que s'il renvoie à un état idéal de la communication : un
poème lyrique ne peut être interprété comme la mise
en scène d'un échec dialogique que si, en son sein ou au sein
d'autres poèmes, se donne à lire une réussite dialogique
explicitement présentée pour telle par le Poète. L'analyse
pragmatique des situations de communication n'est légitime pour le texte
littéraire que si ce dernier la sollicite. Lorsqu'il ne la sollicite pas,
en effet, l'approche pragmatique reste efficace, au sens où elle rend
signifiante la structure des dialogues, mais uniquement d'un point de vue
historique ou sociologique : le texte manifeste alors un système normatif
qu'il ne met pas délibérément en scène.
Le texte
hugolien, au contraire, appelle l'analyse pragmatique : le concept de
communication idéale est à son fondement. Non seulement tous les
personnages parlent, mais leur prise de parole est toujours commentée et
évaluée selon une norme idéale implicite ; leur silence
même, parce qu'il est mentionné, est signifiant. Mais quelle est la
fonction de cette norme idéale ? Elle peut être de deux sortes,
l'une n'étant pas exclusive de l'autre : instrumentale, au sens où
la norme permet de penser les phénomènes en terme d'écart
ou de transgression, et utopique, au sens où la norme définit ce
vers quoi il faut tendre. Hugo associe ces deux fonctions de la nonne : il
entend non seulement critiquer l'usage de la parole en vigueur dans la
société, mais aussi faire œuvre de fondateur. La
réflexion sur le langage à œuvre dans sa poésie est,
en cela, comparable à celle de J. Habermas : "... les structures
détériorées de la communication ne constituent pas
l'élément ultime de la réflexion ; elles ont leur fondement
dans la logique d'une communication linguistique fonctionnant
normalement"[10]. Ce rapprochement peut sembler anachronique. Pourtant, la
complémentarité des visées critique et éthique qui
caractérise le travail théorique de Habermas est au fondement de
la philosophie hugolienne du langage. Hugo, par des moyens proprement
poétiques, met en évidence les rapports de domination qui
régissent l'usage social de la parole ; cela non pour opposer, sur le
mode de l'aporie, le fonctionnement social du langage au régime
idéal de la parole poétique, mais afin de dégager les
conditions de possibilité d'un dialogue des "moi" qui n'ait
plus pour fonction ultime l'établissement d'un pouvoir sur autrui, mais
la production en commun d'une éthique fondée en raison.
Certes,
Habermas construit une théorie, alors que Hugo fait œuvre
esthétique. Mais, si Hugo n'est pas un théoricien au même
titre que Habermas, il peut à juste titre être
considéré comme un philosophe. Ce que la philosophie
spéculative tendrait à démontrer, la poésie
hugolienne le suggère, laissant à son lecteur le soin de le
déchiffrer et de le conceptualiser par ses propres moyens, Le lecteur
hugolien a moins pour tâche de comprendre le sens de œuvre que de le
construire.
Si, entre
œuvre de Hugo et celle de Habermas, des correspondances lumineuses
s'établissent, le lecteur du XXème siècle doit moins
s'étonner de leur parenté philosophique que de la ressemblance
troublante de leur objet: tout se passe comme si la poésie philosophique
du XIXème siècle et la philosophie politique du XXème
siècle rendaient compte d'un même état de la
société. C'est dans l'analogie des rapports de communication
réels qui fondent leurs théories respectives du langage qu'il faut
chercher, non seulement la légitimation d'une confrontation de Hugo et de
Habermas, mais surtout l'origine de leur commune démarche philosophique :
le langage manifeste, au XXème comme au XIXème siècle, une
structure sociale fondée sur la domination. Si la société
n'est pas la même, elle est au moins aux prises avec les mêmes
contradictions : la République que Hugo appelle de ses vœux n'a pas
fini, au XXème siècle, d'instaurer la fraternité que L'Art d'être grand-père définit, en
1877, comme "l'équité, la vérité profonde, /
L'amour qui veut, l'espoir qui luit, la foi qui fonde, / Et le peuple
éclairé plutôt que châtié"[11].
Si la poésie de Hugo est
"moderne", c'est parce que notre monde est "ancien".
Aussi
Habermas donne-t-il pour tâche à
la pragmatique universelle "d'identifier et (de) reconstruire les
conditions universelles de l'intercompréhension possible"[12].
L'idéal d'une communauté de communication exempte de toute
domination est l'horizon éthique, et donc politique, de son travail
théorique. C'est aussi la meilleure définition possible du peuple
chez Hugo.
Hugo pose le
principe d'une universalité possible dans le domaine éthique. Les
questions d'ordre pratique - la politique - doivent pouvoir faire l'objet d'une
élucidation rationnelle et, par conséquent, pouvoir obtenir des
réponses susceptibles d'entraîner l'accord des consciences. La
politique n'est plus, dans cette mesure, affaire de préférence ou
d'opinion, mais de vérité. Comme Habermas, Hugo considère
ce principe comme la condition même de l'existence d'une
"légitimité" politique : "... l'universalité
peut et doit être reconnue dans les deux
dimensions de la raison : tandis que
l'objectivité correspond à l'universalité dans le
domaine théorique scientifique, nous appelons légitimité
l'universalité dans le domaine
pratique éthique"[13]. La distinction de deux instances de la raison est pour cela
nécessaire. En effet, ta vérité d'un énoncé
scientifique peut être reconnue par chaque conscience singulière,
et donc par toutes. Mais la vérité d'un énoncé
éthique laisse la conscience en proie au doute : l'individu singulier ne
peut, à cet égard, qu'affirmer son intime conviction - non
ériger cette conviction en vérité. La vérité
de l'énoncé éthique ne peut être reconnue qu'au terme
d'une discussion, c'est-à-dire comme objet d'un accord intersubjectif :
elle n'est donc pas de la compétence du sujet, mais de celle d'un sujet
collectif défini par l'interaction des consciences. L'analyse que propose
J.-M. Ferry de la notion de "discussion" dans le système de J.
Habermas est, à cet égard, magistrale. Je ne la citerai pas. Je me
contenterai ici de rappeler sa conclusion : seul un accord intersubjectif
à son endroit peut garantir la légitimité de
l'énoncé éthique, et par conséquent fonder la
pratique politique en vérité.
Hugo en
prend progressivement conscience au travers de sa pratique poétique. La
légitimité politique est, en effet, la grande question du
XIXème siècle. La Révolution abolit la
légitimité de droit divin de la monarchie en déclarant les
individus libres et égaux : le problème qui se pose alors au
"moi" singulier, dans la constante nécessité de prouver
sa propre légitimité à parier, se pose aussi à la
communauté politique. A quel titre un régime est-il plus
légitime qu'un autre ? Le coup d'État du 2 décembre 1851
donne à cette question, qu'il n'inaugure pas, une acuité
particulière ; [a pratique du référendum sous le Second
Empire en révèle la complexité. Certes,
Louis-Napoléon viole le serment prêté à la
République le 20 décembre 1848 en établissant un pouvoir
impérial. Mais les référendums par lesquels le peuple
français approuve en masse sa politique semblent lui accorder une
nouvelle forme de légitimité. Or, Hugo n'admet pas le
résultat des plébiscites : Napoléon 111 reste pour lui un
usurpateur. Le vote qui conforte son pouvoir ne suffit pas à ses yeux
à le légitimer ; cela, parce que le choix que manifeste ce vote
n'émane pas du "peuple", mais de la "foule" - et que
celle-ci est crédule, versatile, ingrate. Le Prologue de L'Année terrible,
publié en 1872 mais écrit entre 1857 et 18-58, et qui visait
à l'origine les plébiscites de 1851 et 1852 qui avaient
approuvé le coup d'État, est exemplaire à cet égard
:
Quand, liguée et terrible et rapportant la nuit,
Toute l'Europe accourt, gronde et s'évanouit,
Comme au pied de la digue une vague écumeuse,
Devant les grenadiers pensifs de Sambre-et-Meuse,
C'est le peuple ; salut, ô peuple souverain!
Mais quand le lazzarone ou le transteverin
De quelque Sixte-Quint baise à genoux la crosse,
Quand la cohue inepte, insensée et féroce,
Étouffe sous ses flots, d'un vent sauvage émus,
L'honneur dans Coligny, la raison dans Ramus,
(…)
C'est la foule; et ceci me heurte et me déplaît;
C'est l'élément aveugle et confus; c'est le nombre;
C'est la sombre faiblesse et c'est la force sombre.
Et que de cette tourbe il nous vienne demain
L'ordre de recevoir un maître de sa main,
De souffler sur notre âme et d'entrer dans la honte,
Est-ce que vous croyez que nous en tiendrons compte ?[14]
Le jugement porté sur la foule se fonde sur une analyse pragmatique
de son discours. La foule est une communauté empirique, dont les membres
ne se considèrent pas comme les éléments constitutifs d'un
"nous", mais comme des "je" singuliers soumis à une
législation qui a pour fonction d'accorder leurs intérêts
particuliers. Voilà l'exacte définition de l'individualisme. Aussi
le discours de la foule n'est-il rien d'autre que la juxtaposition de multiples
discours individuels : il ne constitue pas une énonciation, dans la
mesure où il n'a pas pour origine un énonciateur unique. Le
consensus que manifeste le plébiscite n'émane donc pas d'une
volonté commune, mais de la conjonction contingente de volontés
particulières. Or, pour Hugo, le véritable sujet politique n'est
pas l'individu, toujours susceptible d'erreurs et de faux jugements, mais
l'individu en tant qu'il se reconnaît dans un "nous" issu de
l'accord des consciences. Le parallèle avec Habermas est
éclairant:
C'est
déjà dans la pratique la plus ordinaire du langage que ceux qui
s'engagent dans la communication doivent se faire
comprendre, et lorsqu'ils défendent une position, faire reconnaître
leurs arguments. Aussi bien est-ce là poser une condition minimale et une
exigence infinie : prétendre à la vérité est la
condition minimale d'une discussion ; mais réaliser cette
prétention dans l'intersubjectivité fait sans cesse reculer
l'horizon d'une pratique concrète : la transcendance réside au
sein même de la proximité ; étant à la fois ce qu'il
y a de plus proche et de mieux connu de nous, elle reste pourtant l'idéal à réaliser pour
l'humanité : l'idéal du "nous" dans lequel les
"je" peuvent dépasser leur certitude
personnelle pour élever celle-ci à la forme universelle de la vérité.[15]
La
coïncidence de deux pensées élaborées dans des temps
et des lieux différents laisse toujours songeur. Elle est, ici, due
à la même démarche logique : à Habermas comme
à Hugo, s'impose la nécessité de penser
l'altérité sous la catégorie de l'identité. Les
"moi", égaux en droit, peuvent tous, au même titre,
prétendre au statut de sujet éthique. Mais comment penser la
société, si le sujet de vérité est l'individu ?
L'incompressible solitude de la conscience subjective semble constituer un
facteur d'éclatement de la communauté sociale. A quel titre, en
effet, le projet éthique élaboré par une conscience peut-il
avoir force de loi pour toutes les consciences ? L'individualisme ainsi
défini semble n'avoir d'autre résolution sociale que le compromis
libéral, c'est-à-dire la régulation des
intérêts particuliers par l'application de principes universalistes
: la liberté de chacun s'arrête où commence celle d'autrui.
Mais cette définition négative de la liberté fractionne le
"moi" qu'elle est censée garantir : citoyens par
nécessité (autrui est une menace) et sujets par défaut (la
loi fixe les limites dans lesquelles le "moi" peut exercer sa
liberté), les individus sont, en définitive, scindés en
deux instances, l'une sociale, l'autre privée, dont la cohésion
est toujours en péril. La véritable démocratie rend donc
nécessaire la redéfinition du sujet de vérité : un
projet éthique n'est valable pour tous que s'il est élaboré
par tous ; le "peuple" doit être, non l'effet escompté,
à plus ou moins long terme, de la loi, mais son origine absolue. Pour
cela, la vérité éthique doit avoir son siège, non
plus dans la conscience singulière, mais dans l'intersubjectivité
: la démocratie passe par le dialogue des consciences. Ainsi, et ainsi
seulement, le statut de sujet de chacun est préservé, sans que
l'idée de communauté lui soit pour autant sacrifiée : la
société démocratique ne peut être que le produit de
l'interaction des consciences.
Hugo pense
d'abord le dialogue social sur le modèle du compromis : le Poète
se donne pour tâche, sous la Monarchie de Juillet, de faire circuler la
parole entre le "haut" et le "bas" de la
société, persuadé qu'une meilleure connaissance de l'autre
aura pour effet logique l'harmonisation des intérêts particuliers.
Si le peuple et le roi se heurtent, c'est parce qu'ils ne se parlent pas et
ignorent donc tout l'un de l'autre. Mais Hugo s'aperçoit rapidement que
ce modèle de dialogue social ne résout en rien leur conflit. Les
intérêts des uns et des autres sont en effet inconciliables ; leur
énoncé, loin de fonder le compromis espéré, ne peut
que hâter le recours à la violence. Cela, parce que les pauvres et
les rois ne dialoguent pas d'égal à égal : leur dialogue
aboutit nécessairement à la guerre, énonciative (chacun
déploie des stratégies destinées à asseoir un
pouvoir) et physique (l'échec des stratégies énonciatives
rend nécessaire l'emploi d'armes plus efficaces).
Aussi Hugo
en vient-il, de façon logique, à considérer la
République comme la seule forme d'organisation sociale permettant un
dialogue qui ne soit plus régi par les rapports de domination. Mais pas
n'importe quelle République : la République n'est légitime
que si elle émane de la volonté d'un "nous". Or, ce
"nous" n'est apte à légiférer pour tous que s'il
englobe tous les individus : il faut donc y intégrer les
misérables, c'est-à-dire ceux-là mêmes que la faim et
l'ignorance rendent a priori
incapables de participer à une discussion. Rendus pareils à
des fauves par la misère, ils ne sont en effet pas des "moi",
et ne sont par conséquent pas d'emblée susceptibles de se
transcender dans le "nous" du peuple. Mais, s'ils ne sont pas
englobés dans ce "nous", celui-ci n'a aucune
légitimité : la République est, par principe, universelle.
Cette contradiction n'aboutit pas, chez Hugo, à l'aporie. Les petits
enfants sont attirés, dans Le
Poème du Jardin des Plantes, par les
bêtes monstrueuses dont ils devraient le mieux se protéger:
"Étrange instinct! Grâce à qui l'horreur plain! / On
vient chercher surtout ceux qu'il faut qu'on évite"[16]; de
même,
la République doit chercher surtout ceux qui la menacent, afin de les
révéler à eux-mêmes en tant que sujets en les
incluant dans l'espace intersubjectif qui la fonde.
On voit que
l'éthique de la discussion à œuvre chez Hugo a une triple
fonction elle est, d'une part, l'outil permettant de penser les
dysfonctionnements de la société réelle, d'autre part, le
fondement utopique de la démocratie à instituer, mais aussi
l'instrument pédagogique qui seul rend possible la matérialisation
de cette utopie. En effet, pour que les misérables puissent prendre part
en leur nom au dialogue des consciences au terme duquel naîtra la
République universelle et fraternelle, il faut que la République
institutionnelle, qui précède dans l'Histoire la République
idéale, se donne leur éducation pour tâche première.
Mais cette éducation ne passe pas par la "cage" :
Un jour, quand l'homme sera sage,
Lorsqu'on n'instruira plus les oiseaux par la cage,
Quand les sociétés difformes sentiront
Dans l'enfant mieux compris se redresser leur front,
Que, des libres essors ayant sondé les règles,
On connaîtra la loi de croissance des aigles,
Et que le plein midi rayonnera pour tous,
Savoir étant sublime, apprendre sera doux.[17]
Inculquer
aux misérables des principes universalistes élaborés sans
eux, leur apprendre un langage mis à
l'épreuve par d'autres, reviendrait à substituer au bagne de
la misère une prison idéologique. L'éducation telle que la
conçoit Hugo ne consiste pas en un discours magistral
énoncé par la République, que le misérable aurait
charge de faire sien pour accéder au statut de citoyen : le maître
a autant à apprendre de l'élève que l'élève
du maître. Il s'agit au contraire, pour la République, de se mettre
à l'école des faibles et des oubliés - non de leur
apprendre son discours, mais de leur donner les moyens d'énoncer le leur,
afin qu'ils puissent faire valoir leurs arguments dans la "discussion"
qui fonde l'espace intersubjectif proprement démocratique. Aussi Hugo
met-il en scène, en 1877, le personnage du grand-père à
l'écoute des petits enfants : "Le vieillard gai se mêle aux
marmots triomphants. / Nous nous rapetissons dans les petits enfants. / Et,
calmés, nous voyons s'envoler dans les branches / Notre âme sombre
avec toutes ces âmes blanches."[18]
Le
"nous" du peuple ne pourra s'instituer en sujet de
vérité que lorsque la misère sera abolie. Alors seulement,
le droit de tous les "moi" à la parole, qui est une exigence
logique de l'éthique de la discussion, sera reconnu et pourra être
exercé. Ce "nous" idéal, "transcendance (qui)
réside au sein même de la proximité", selon la belle
formule J.-M.
Ferry,
permet de penser le Dieu de Hugo. Dieu, instance extérieure à la
conscience, ne peut cependant être actualisé que dans et par
l'intersubjectivité humaine. Il est, en effet, une conscience
universelle, un "être absolu" par qui, "manifestant
l'unité de la loi, / L'univers peut, ainsi que l'homme, dire:
Moi"[19]. Dieu, c'est l'univers accédant à la conscience de soi,
c'est-à-dire un "moi" dans lequel se transcendent tous les
"moi". Cette fraternité des êtres et des choses ne prend
effet que si chaque "moi" se dépossède de ce qui le
singularise pour participer de la subjectivité universelle et
a-personnelle du "Moi" de l'infini.
Elle est cependant inscrite en puissance dans la structure du "moi"
singulier : Dieu, "clarté hors de nous, est en nous
conscience"[20]. Dieu,
en puissance dans la conscience singulière, est actualisé par
l'interaction des consciences ; le sujet éthique ne s'accomplit que dans
l'intersubjectivité.
L'intersubjectivité qui définit la démocratie est,
dans cette mesure, présentée par Hugo comme le destin
inhérent à la conscience morale ; la République universelle
et fraternelle constitue, en définitive, la finalité même de
l'Histoire. Mais il appartient aux hommes d'accomplir cette finalité, qui
sinon reste lettre morte. Habermas s'écarte ici de Hugo : nulle
transcendance ne vient fonder sa visée idéale d'un
"nous" sujet de vérité. Mais la confrontation de
œuvre du poète et de celle du théoricien permet de mieux
comprendre l'idéalisme de Hugo: sans perdre sa réalité
positive, le Dieu de Hugo ne prend effet que si les hommes instaurent la
communauté intersubjective dans laquelle s'accomplit le "moi"
de l'infini.
Chacun est
donc personnellement responsable de la réalisation de l'idéal
éthique de l'humanité. Hugo en prend conscience en 1851, lorsque
le peuple, en approuvant le coup d'État qui abolit la République
de 1848, admet sa propre désagrégation en foule : "... le
coup d'Etat achève cette assimilation de la république politique
à la Républiques des lettres et donne à Hugo sa mission :
réaliser dans œuvre, par anticipation, la communauté future
libre, égale et fraternelle, instituer le peuple dans la foule de ses
lecteurs"[21].
Plan de la thèse
L'analyse
des procédures par lesquelles le texte transforme son lecteur exige une
approche synchronique aussi bien que diachronique de œuvre. Aussi les deux
premières parties de mon travail sont-elles consacrées à
une étude synchronique de la poésie lyrique de Hugo, tandis que la
troisième partie cherche à fonder l'ordre chronologique des
recueils sur l'évolution de l'éthique de la communication qui y
est à œuvre. La définition du genre lyrique est
problématique en elle-même. Celle du lyrisme romantique propre
à Hugo est l'une des visées de ce travail. Aussi ai-je
délimité mon corpus par défaut.
Le lyrisme s'oppose a priori à la
poésie narrative. Aussi mon corpus se restreint-il aux œuvres
poétiques structurées en "recueils". J'ai donc choisi de
faire des Orientales, parues en 1829, le point de
départ d'un itinéraire poétique qui aboutit, en 1877,
à L'Art d'être grand-père. Cet
itinéraire est jalonné par Les Feuilles
d'automne, Les Chants du crépuscule, Les Voix intérieures et Les Rayons et les Ombres , tétralogie lyrique
d'avant l'exil, par les œuvres de l'exil que constituent Les Contemplations et Les Chansons des rues et
des bois,
et enfin par L'Année terrible.
Ce corpus, bien que limité, rend compte de l'évolution
poétique et politique de Hugo : sans prétendre à
l'exhaustivité, j'ai cherché à en dégager une
"loi de formation" du sujet lyrique.
Première partie
Mon
hypothèse de travail dans la première partie est que les
personnages lyriques ne sont ni des allégories ni des entités
psychologiques, mais la figuration de positions de parole : les personnages mis
en scène dans la poésie lyrique figurent les rapports possibles du
sujet à sa parole. C'est en cela que la poésie hugolienne
constitue un véritable laboratoire énonciatif. Le "moi"
lyrique, trop souvent présenté comme un masque par la bouche
duquel s'exprimerait Hugo, est en réalité le lieu d'une
dépossession : l'individu s'y dépouille des signes particuliers
que lui reconnaît l'état civil, la subjectivité s'y disjoint
de la personnalité. Le sujet lyrique n'est donc ni Hugo ni tel ou tel de
ses personnages, mais un "je" vacant où chacun vient parier
à son tour. Après avoir envisagé la question de
façon théorique, je me suis efforcée de constituer une
typologie proprement énonciative du personnel poétique
hugolien.
Les personnages humains figurent les
rapports énonciatifs en vigueur dans la société ; ils en
révèlent le caractère inégalitaire : loin de
constituer un espace de communication au sein duquel les individus pourraient
chercher ensemble à fonder leur discours en vérité,
l'espace social que représente la poésie lyrique donne à la
parole le statut d'un instrument de pouvoir. Aussi peut-on, pour en faciliter
l'analyse, classer les personnages humains dans deux catégories
énonciatives simples: celle des "puissants", dont le discours
essentiellement monologique tend à réduire l'autre au silence, et
celle des "faibles", qui n'ont pas lieu de parler. Les figures du pouvoir mettent en scène, dans leur
énonciation, le pouvoir social dont elles sont investies : le faux pédagogue énonce des lois dont il
ne connaît que la lettre, le prêtre use
du contresens pour travestir la parole divine, le roi rugit. Les figures de la faiblesse, au contraire, parlent en contrebande : le
caractère inarticulé de leur parole rend sensible le bâillon
qui étouffe la parole populaire. Dans cette seconde catégorie
énonciative, j'ai compté la femme du
peuple, qui couvre les puissants de sarcasmes, le
pauvre, qui grince des dents, la jeune fille, le
proscrit, le pâtre, le vieillard et enfin l'enfant, qui détourne les signes de leur usage conventionnel.
Entre ces deux pôles énonciatifs, la parole ne peut circuler : la
possibilité même d'une discussion est annulée. Le personnage
de la mère, à la charnière des deux catégories,
matérialise cette contradiction sociale : puissante, parce qu'investie du
pouvoir parental, mais aussi faible, parce que proche des enfants, elle n'a, en
définitive, pas de parole propre, et constitue en cela un personnage
grotesque. Le lecteur est donc renvoyé par les personnages humains
à la misère énonciative de laquelle il participe dans la
réalité.
Aussi Hugo
introduit-il dans l'espace fictif une seconde catégorie de personnages: les figures de la nature, parmi lesquelles j'ai
recensé
les bêtes, l'arbre, la fleur, la nature, le ciel, l'océan
et l'oiseau. Le dialogue que nouent les figures de la
nature a pour finalité la production d'un sens
-non l'établissement d'un pouvoir sur autrui. La nature est en ce
sens la figuration d'une communauté de communication idéale, dans
laquelle Hugo invite son lecteur à reconnaître le modèle de
la République universelle et fraternelle ; les sujets libres et
égaux en droit que sont les oiseaux, les fleurs, les arbres, participent
d'un *'nous" qui est sujet de vérité : la nature tout
entière affirme l'existence de Dieu d'une seule et même voix. Mais
cette République est vulnérable : elle se désagrège
lorsque les hommes y introduisent le principe de la domination. Ainsi, l'ours et
le lion, qui vivaient en paix dans la grande nature, luttent sans merci dans
l'arène du cirque. De même, le cheval représenté dans Melancholia n'est plus, sous les coups de son
maître, qu'une bête hagarde. Hugo définit donc la
bestialité comme le produit de l'asservissement, et l'humanité
comme la conséquence de la solidarité de tous les "moi"
: le partage entre les hommes et les bêtes n'est pas celui qu'opère
la lecture "réaliste" de la fable. La représentation de
la nature a, en ce sens, une fonction critique : elle renvoie les lecteurs
à l'inhumanité qu'engendre le système politique qu'ils ont
contribué à mettre en place.
Mais la
fiction ne se veut pas prophétique : elle incite au contraire le lecteur
à considérer la République des fleurs comme une issue
politique possible, dont il est invité
à juger le bien-fondé. La fiction met ainsi le lecteur dans la
position d'un interlocuteur susceptible de discuter de la justesse de la
proposition éthique énoncée par le texte : la poésie
lyrique institue donc le dialogue proprement démocratique qu'elle
représente.
La
quatrième et dernière catégorie que j'ai mise en
lumière regroupe les figures de la transcendance,
à savoir Dieu, les anges, les spectres et les morts. Les figures de la transcendance
déplacent le dialogue éthique au sein même de la conscience,
en même temps qu'elles l'élargissent à l'échelle de
la communauté humaine. Dieu, que Hugo définit comme un
"moi" infini où se transcendent tous les "moi" ne
prend effet que si les hommes instaurent une communauté de communication
fondée sur la discussion, dont le dialogue du "je" lyrique avec
son lecteur fournit le modèle en acte. La poésie lyrique rend donc
ce dernier personnellement responsable, au même titre que tous les autres
"moi", de l'application de la loi divine, c'est-à-dire de
l'accomplissement du progrès dans l'Histoire.
Cette
typologie permet de considérer les dialogues qui se nouent, sous les yeux
du lecteur, entre les instances énonciatives fictives, comme la
représentation des modalités possibles de la communication
intersubjective. Le lecteur, convoqué comme interlocuteur du discours
lyrique, a charge de déchiffrer les consignes de lecture que lui donne
indirectement la fiction. Ces consignes de lecture et les modalités selon
lesquelles elles sont délivrées au lecteur font l'objet de ma
deuxième partie.
Deuxième partie
Le texte
lyrique opère la transformation énonciative qu'il
représente : celle de la foule en peuple, que la fiction donne à
voir, est solidaire de celle du lecteur en sujet démocratique, que le
texte effectue. Dans cette deuxième partie, je me suis efforcée de
montrer comment la discussion à laquelle le "je" lyrique invite
son lecteur aboutit, en fin de compte, à la nécessaire
identification de ce dernier au "je" lyrique lui-même, selon le
processus complexe dont la Préface des Contemplations
donne la formule: "Hélas!
quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas
? Ah! insensé, qui crois que je ne suis pas toi!"[22].
Le
"je" lyrique, institué en énonciateur réel par le
lecteur, noue un dialogue avec ce dernier. La figure même d'un Enonciateur
majeur, qui seule garantit la cohérence du recueil, incite le lecteur
à instaurer cette situation d'interlocution. Mais celle-ci une fois
instaurée, le "je" lyrique s'esquive : l'énonciateur
réel, qui assume la paternité du recueil dans son ensemble, laisse
place, dans chaque poème particulier, au Poète. Celui-ci ne
s'adresse plus au lecteur, que le discours à la deuxième personne
interpelle pourtant, mais à des instances fictives : le lecteur est alors
le destinataire d'un discours qui ne le prend pas pour interlocuteur.
Ce double
effet de lecture a pour conséquence d'impliquer le lecteur dans la
structure énonciative du texte, sans pour autant lui permettre de
s'identifier à un "tu" le "tu" se dérobe en
même temps que le "je", qui s'évide et s'élargit
jusqu'à englober toutes les voix. L'effacement de la frontière
entre les "moi" que la fiction met en scène ne peut laisser le
"moi" du lecteur indemne. La pratique de la
dédicace, qui fait l'objet de mon premier chapitre, est
éclairante à cet égard : convoqué en tant
qu'individu doté d'un nom et d'un état-civil, le
dédicataire est dépouillé par le texte des signes
particuliers qui l'individualisent, jusqu'à n'être plus qu'une
instance anonyme et universelle.
Le nom est
en effet le lieu d'une nécessaire dépossession, qui seule rend le
dialogue possible. Le texte met cette dépossession en scène dans
l'espace fictif en même temps qu'il l'opère : j'ai donc
analysé, dans un deuxième chapitre, le
traitement lyrique du nom des personnages, pour en arriver à
constater que, dans l'énoncé du nom, résident la condition
et l'enjeu des dialogues fictifs. Tous les dialogues mis en scène dans la
poésie lyrique commencent par ce que les pragmaticiens appellent une
"négociation conversationnelle", au cours de laquelle chacun
des interlocuteurs en présence cherche à imposer son nom à
l'autre, c'est-à-dire à obtenir de lui sa reconnaissance en tant
que sujet à part entière. Si cette négociation n'aboutit
pas, le dialogue tourne court. Mais, si elle réussit, le dialogue n'est
pas pour autant "réussi" : seuls parviennent à dialoguer
d'égal à égal ceux qui sortent des limites de leur
"moi" pour habiter le monde, ceux qui renoncent au pouvoir social dont
les investit leur nom pour n'être plus que des "je"
anonymes,
Les
différentes modalités du dialogue des
personnages
font l'objet de mon troisième chapitre. J'ai
distingué, dans ce chapitre, trois formes d'échec dialogique, l'injonction
sociale, l'assertion amoureuse et la
question métaphysique, afin de leur opposer
ce que j'ai appelé
l'interlocution idéale.
Les interlocuteurs qui se définissent par leur statut social ne
parlent, on l'a vu, que pour imposer leur nom ou leur pouvoir à l'autre ;
aussi sont-ils du côté de l'injonction. Lorsque, pour
échapper à ce régime social de la parole, les amants se
réfugient dans une alcôve "à tous les vents bien
close", ils ne dialoguent pas davantage : leur discours, qui chante la
louange de Dieu, est alors purement assertif, à l'instar du discours de
la nature. Aussi le doute, la détresse, la révolte ont-ils Dieu
pour seul interlocuteur possible : c'est à lui que s'adresse la question
récurrente "pourquoi ?". Mais le silence de la divinité
fait échouer, là encore, toute tentative de dialogue : Dieu se
tait afin de permettre à l'homme de progresser seul, d'erreur en erreur,
A ces trois types de dialogue "manqué", Hugo oppose une
situation d'interlocution idéale : celle qui s'établit entre les
amants qui marchent côte à côte. Parce qu'ils parlent
ensemble de la réalité qu'ils traversent au lieu de s'en
abstraire, ces derniers sortent d'eux-mêmes jusqu'à n'être
plus que deux consciences confondues dans le "moi" de l'infini
Cet
élargissement du "moi" à l'échelle de l'univers
est donné en modèle au lecteur. Le rôle central et explicite
que Les Contemplations
attribuent à ce
dernier m'a incitée à circonscrire mon étude de la
transformation du lecteur par le texte lyrique à ce recueil, Dans ce
quatrième chapitre, je m'efforce de démontrer que le Poète
des Contemplations invite son lecteur à
s'identifier, pendant le temps de la lecture, non au "tu" ni au
"vous", mais au "je" lyrique lui-même,
c'est-à-dire à une instance universelle et a-personnelle. Par
là, Hugo définit le texte écrit comme une parole virtuelle,
qui resterait lettre morte si le lecteur ne l'investissait pas de sa
subjectivité. Le discours lyrique, qui met en scène la
nécessaire collaboration des "moi" dans la recherche de la
vérité, est lui aussi le produit d'une collaboration : le
"moi" qui écrit et le "moi" qui lit s'y rejoignent,
solidaires, pour l'énoncer ensemble. L'énonciateur du poème
n'est donc ni le poète, ni le lecteur, mais l'instance intersubjective
qui résulte de leur rencontre pendant le temps de la lecture.
Vertigineuse mise en abyme : Dieu, "moi" infini dans lequel se
transcendent tous les "moi", la République, "nous"
qui résulte de l'accord des consciences, et le poème,
"je" qui s'actualise dans l'intersubjectivité de la lecture.
obéissent au même principe et existent sur le même mode.
Troisième partie
Enfin, dans
la troisième partie de ce travail, je m'efforce de mettre en
lumière la continuité du travail poétique de Hugo. Le
poète est "en marche" vers "l'infini", comme le
suggèrent les titres des Livres Cinquième et Sixième des Contemplations. Ce mouvement en avant se confond avec
celui du progrès : tout se passe comme si la philosophie politique de
Hugo évoluait à l'épreuve de l'énonciation
poétique. Hugo fait la découverte, au sein de l'espace lyrique, de
l'universalité et de l'impersonnalité du "moi". Cette
découverte lui permet, avant l'exil, de penser
dans la fiction -c'est-à-dire sur le mode et avec les moyens qui sont
propres à celle-ci - la nécessaire égalité des
sujets politiques, à laquelle pourtant il refuse encore de souscrire dans
la réalité. La pensée politique de Hugo s'élabore
dans la poésie.
Les Orientales peuvent
être lues comme le champ d'expérimentation du droit de dire
"je". La dramaturgie du recueil a pour fonction de décrire le
"moi" comme une scène, sur laquelle chacun peut, au même
titre, prendre la parole à son tour. Aussi le véritable barbare
n'est-il pas l'Autre mais celui qui refuse de reconnaître la
gémellité des Moi, leur identique et inaliénable droit
à la parole.
Si Les Orientales élargissent le "moi" à l'échelle du monde, Les Feuilles d'automne
se donnent au contraire pour
l'autobiographie d'un individu. Mais le recueil inverse la perspective
adoptée par Les Orientales
pour aboutir au
même constat : le "moi" particulier englobe le monde. Babel tout
entière y est contenue. Les deux recueils forment donc, en un sens, le
même couple public-privé qui se rencontre à
l'intérieur des trois recueils qui suivent.
En effet, Les Chants du crépuscule, Les Voix
intérieures et Les Rayons et les Ombres
n'opposent le discours amoureux et le discours politique que pour mieux
mettre en évidence leur analogie : de même que les discours
politiques s'affrontent et se contredisent dans la cité, les deux amants
adoptent des points de vue énonciatifs différents ou
opposés, reproduisant à l'échelle du couple la cacophonie
qui caractérise le discours de la société. La poésie
amoureuse n'a, dans ces conditions, d'autre fonction que d'explorer les
conséquences individuelles du drame social : la scission de la
société en instances contradictoires ne peut laisser le
"moi" indemne. Aussi Les Rayons et les Ombres
mettent-ils en scène un "moi" scindé : aux
thèses héritées du catholicisme social que défend le
Poète s'oppose le discours impertinent, c'est-à-dire à la
fois subversif et inopportun, des personnages faibles, parmi lesquels il faut
compter le personnage de l'amoureuse. Bien que le point de vue du Poète
soit dominant dans le recueil, les "faibles" assument donc, dès
avant l'exil, une part de la vérité de Hugo.
L'énonciateur des Contemplations
se
déclare, lui, républicain. Le recueil reproduit, mais sur un mode
différent, le couple public-privé qui donne cohérence
à œuvre antérieure à l'exil. En effet, la
définition du lyrisme qui se dégage de l'analyse du recueil est
celle d'un discours énoncé par la République et
par l'individu, réunis en un même
"moi" ; le deuil intime de l'énonciateur des Contemplations n'est donc, en définitive, que le revers du
deuil national dont renonciateur de Châtiments
se fait le porte-parole. L'oraison funèbre de Léopoldine
noyée est aussi, et en même temps, celle du peuple assassiné
par Louis-Napoléon Bonaparte ; l'injonction de se lever adressée
à la jeune morte fait écho à l'injonction de se
réveiller adressée au peuple-Lazare. Le Proscrit écrit
désormais pour le peuple. Les faibles, dont la voix traversait,
jusqu'à la fêlure, le discours du Poète des Rayons et les Ombres, sont institués en interlocuteurs,
c'est-à-dire en sujets.
Mais la
logique même de la poétique du sujet lyrique conduit Hugo à
une nouvelle exigence : à partir des Chansons des
rues et des bois,
le poète s'efforce de parler non plus du peuple, ni même au
peuple, mais avec
le peuple. Or, en 1865, le
peuple n'a pas de langage propre. L'énonciateur des Chansons des rues et des bois tente de lui en donner un,
constitué d'adages, de proverbes, de chansons. Par là,
l'énonciateur des Chansons des rues et des bois
renonce
à la position
du grand poète : la misère poétique des chansons des rues
et des proverbes figure la misère énonciative du peuple. Mais la
citation d'énoncés populaires constitue une solution
poétique qui n'est pas dépourvue d'ambiguïté : en
effet, le caractère transhistorique de ce langage parémiologique
occulte l'inscription du peuple dans l'Histoire.
A cette
contradiction, L'Année terrible et L'Art d'être grand-père veulent apporter
une solution : renonçant à copier le langage du peuple, le
Poète travaille désormais à la création d'une
énonciation poétique proprement démocratique. C'est donc le
rapport du sujet poétique à la parole qui doit changer. Hugo se
met alors à l'école des petits, figures du peuple en enfance :
renonçant à la virtuosité, il s'efforce de
"désapprendre" les normes et les règles
inculquées par la bourgeoisie pour expérimenter une
poétique "en liberté". Ainsi, œuvre institue,
contre le réel, la République universelle et fraternelle que la
Troisième République n'est pas, et qui seule donne sens à
la souffrance et à la violence des Communards, en les donnant à
lire a posteriori
comme des étapes
nécessaires au progrès. Constatant que "l'histoire refuse
d'appliquer ses œuvres"[23] c'est-à-dire que
la République institutionnelle ne suffit pas à instaurer la
communauté de communication affranchie de tout rapport de domination
qu'elle devrait être, l'énonciateur de L'Art d'être grand-père prononce au nom
du peuple l'acte d'accusation de la République réelle.
Conclusion
En guise de
conclusion, je citerai Anne Ubersfeld, qui résume en quelques mots le
problème auquel Hugo s'est efforcé de donner réponse au
théâtre, dans le roman et en poésie : donner la parole air
peuple, prendre acte, dans le texte, du statut de sujet qu'il a conquis en
faisant la Révolution.
Faire parler
le peuple : problème non résolu. Faire parier le peuple, ce n'est
pas copier son langage, argotique ou non, c'est donner un sens à sa
parole ; la parole du peuple, ce n'est pas le mime naturaliste de son parler,
mais la figure de son rapport à l'histoire.[24]
Mais quel
peuple ? celui, souverain, qui parle par la bouche de la République,
c'est-à-dire un "moi" en qui se transcendent tous les
"moi" ? ou celui que la Restauration, la Monarchie parlementaire et le
Second Empire désagrègent, en le dépouillant de ses droits,
en foule de misérables, en collection d'individus en quête de
"moi" ? Hugo prend conscience du fait que l'un ne peut parler sans
l'autre. La République est le seul cadre énonciatif dans lequel la
parole des misérables prenne sens : hors d'elle, "les pauvres
parlent faux parce qu'ils n'ont pas lieu de parler"[25].
Aussi la
littérature romantique ne peut-elle se contenter de citer le peuple, de
copier son langage : elle ne parviendrait, par ce moyen, qu'à mettre en
lumière l'incompétence énonciative de ce dernier, et
suggérerait par conséquent qu'il ne peut se passer de
"traducteur", rôle que prétend assumer la bourgeoisie
libérale. Hugo dramaturge choisit au contraire de mettre en scène
l'inefficacité de la parole populaire. Le discours en porte-à-faux
des personnages dramatiques populaires figure l'impossibilité historique
dans laquelle les faibles sont de prendre la parole : s'adressant à qui
ne peut ou ne veut les entendre, les personnages hugoliens donnent à
entendre au spectateur que le recours à la violence pourrait seul les
instituer en sujets souverains. Le public bourgeois est, dans cette mesure, mis
en demeure d'apporter une solution à la scission de la Nation que le
drame lui donne à voir et dans laquelle, de ce fait, il l'implique.
Hugo
dramaturge bute, à cet égard, sur le même obstacle que les
historiens romantiques (toutes choses égales d'ailleurs : la
littérature n'a, bien sûr, ni les mêmes moyens ni les
mêmes fins que l'écriture de l'histoire). A la chronique des gestes
royaux doit en effet succéder une Histoire dont le peuple soit le sujet :
mais celui-ci n'est pas en mesure de dire ce qu'il fait,
précisément parce que la République n'a pas pris effet dans
l'Histoire. Michelet choisit, comme l'explique J. Rancière, d'inverser la
perspective : il invente "une poétique pour une certaine
historicité, pour la généalogie du sujet France et de la
forme République"[26] faisant ainsi de
l'histoire "le récit d'un avènement, l'histoire d'une
préhistoire, appelée à s'abolir dans le temps sans histoire
d'une république juste"[27]. Pour l'historien, cela
revient en définitive à parler à la place du peuple en
devenir : "Il invente l'art de faire parler les pauvres en les faisant
taire, de les faire parler comme muets". Cela, afin de préserver le sens de leur discours.
Mais
l'historien est alors pris dans une contradiction historique : s'il parvient, en
comblant de sa voix le manque constitutif de la parole populaire, à
fonder son propre discours en vérité, il occulte par là
même le scandale que constitue ce manque. Il fonde d'emblée son
discours sur la nécessité de l'avènement de la
République, et donne par conséquent à la parole populaire
le sens qu'elle n'aura qu'une fois le peuple devenu sujet de l'histoire, Hugo
dramaturge refuse cette solution : il met en scène l'in-signifiance de la
parole populaire hors du cadre énonciatif de la République,
donnant implicitement pour tâche an spectateur, cet Autre, d'instituer la
communauté de parole au sein de laquelle cette parole vaine prendra sens
- c'est-à-dire un "moi" où tous les "moi", cul
in, se transcendent. Mais le public du XIXème siècle n'est pas en
mesure de se rallier au discours que le théâtre hugolien lui donne
à entendre, parce que ce dernier l'oblige à voir, dans le miroir
déformant de la fiction, une image divisée de lui-même ; il
est impossible à Hugo de se faire illusion : "ce public un qu'il
tentait de créer, est un mythe. Non seulement l'Autre reste
divisé, mais il ne consent pas à l'entendre"[28]. En fin de compte, le
discours de Hugo dramaturge ne prendra sens, lui aussi, que quand "le
peuple se fera sujet de l'histoire, justifiant enfin le discours poétique
du Je-écrivant[29].
A cette
impasse, la poésie lyrique veut apporter une solution. Il s'agit, pour le
sujet lyrique, d'adopter une position énonciative lui permettant, d'une
part, de figurer le rapport du peuple à la parole, et, d'autre part,
d'actualiser par anticipation le discours du Sujet-Peuple, c'est-à-dire
d'instaurer dans œuvre la République universelle et fraternelle,
sans pour autant décharger le lecteur de la responsabilité civique
qui lui incombe : travailler à la constitution de la communauté
intersubjective qui fonde cette République.
Seul l'effet
de lecture double, fictif et réel, qui définit le lyrisme hugolien
permet cette opération. Sur la scène énonciative que
constitue la fiction sont représentées les modalités
possibles de la communication. Les différentes formes que peut prendre la
communication détériorée en vigueur dans la
société se donnent à lire du "côté des
hommes", c'est-à-dire dans les dialogues que nouent les personnages
humains.
Le
"côté des bêtes" figure au contraire la
communication affranchie de tout rapport de domination que seule permet la
République. Le Poète, défini comme une instance fictive du
discours au même titre que les autres personnages, fait le lien entre ces
deux côtés, le réel et l'idéal il dialogue avec les
rois et avec les fleurs, avec le mendiant et avec l'oiseau figure du passage
possible d'un régime communicationnel à l'autre. La
possibilité même de ce passage est garantie par les figures de la
transcendance. Celles-ci énoncent le texte divin au sein même de la
conscience du sujet, inaugurant un dialogue entre "moi" et
"moi" : de cette façon, elles préfigurent l'abolition de
la frontière entre les "moi" qui fonde la transformation de la
foule en peuple, et, surtout, inscrivent la nécessité de cette
transformation dans l'âme même de chaque individu -
"l'âme croît en proportion inverse du "moi"."[30]
Dès
lors, il appartient au lecteur de lire, dans les dialogues fictifs qui se
déroulent sous ses yeux, l'image diffractée de son propre rapport
à la parole : les rapports de domination qui font "voltige(r) de
travers" les dialogues des personnages humains, sont ceux-là
mêmes auxquels le lecteur souscrit dans la réalité.
Confronté à la figuration fictive des dysfonctionnements de la
communication qu'engendre le système social dont il participe, le lecteur
est aussitôt guidé vers la solution énonciative que
constitue la République des fleurs et des oiseaux. Celle-ci n'est pas
présentée comme la fin inéluctable de l'Histoire, mais
comme une exigence éthique; cela a pour effet d'instituer le lecteur non
en sujet historique qu'il s'agit d'avertir de l'imminence d'un
événement, mais en sujet moral susceptible de discuter de la
justesse d'une proposition éthique.
Le rapport
dialogique qu'instaure le texte lyrique prend alors tout son sens : le
"je" lyrique ouvre une discussion, dont les termes sont
explicités par la fiction. D'emblée, le lecteur est donc mis dans
la position énonciative dont le texte postule qu'elle inaugure un espace
de discussion proprement démocratique : celui d'un sujet à
même de juger de la justesse des énoncés de son
interlocuteur, afin de parvenir avec lui à la vérité. Le
texte opère la transformation
démocratique qu'il met en scène. Le lecteur est, en
dernière instance, invité par l'énonciateur réel des
poèmes à s'identifier au "moi" universel et a-personnel
que la fiction met en scène et qui n'est ni le Poète ni un
personnage particulier, mais le "je" vacant qui accueille la voix de
chacun de ces personnages à son tour. Le "je" lyrique est,
à cet égard, la figuration de la position de parole propre au
citoyen de la République universelle.
Aussi la
définition de celle-ci comme exigence éthique est-elle au
fondement de la poétique hugolienne. Hugo prend conscience, de recueil en
recueil, du fait que la nécessité éthique de la
République n'a pas pour conséquence sa nécessité
historique. Sa foi dans le progrès ne l'aveugle pas sur les conditions de
possibilité de ce progrès : le peuple peut se
désagréger en foule ; l'Histoire peut contredire le droit - le
coup d'État du 2 décembre 1851 en fait foi, la répression
des Communards le confirme. Ce divorce de l'Histoire et du droit l'amène
à définir le Sujet-Peuple non comme un état
énonciatif stable, fût-il projeté dans un avenir utopique,
mais comme l'effort
jamais abouti par lequel les
individus S'arrachent à la foule pour se transcender dans un
"moi" unique. Aussi la République universelle est-elle moins le
terme d'une évolution historique que la visée éthique qui
seule donne sens à la pratique politique. Le sujet-Peuple et la
forme-République que les recueils lyriques mettent en scène ne
sont pas des figures prophétiques, mais la mise en œuvre du seul
sujet historique et de la seule forme institutionnelle susceptibles de fonder la
politique en vérité.
[1] Préface de Janvier 1829 des Orientales, Œuvres complètes éd. "Bouquins", Tome "Poésie" 1", p. 411.
[2] Les Misérables, éd. du Livre de Poche, 1995, Tome 111, Notes de Guy Rosa, p. 579.
[3] Préface de 1824 aux Odes et Ballades, Œuvres complètes, éd. "Bouquins", Tome "Poésie 1", p. -S9.
[4] Guy Rosa, "Victor Hugo poète romantique ou le droit à la parole", Romantisme n' 60, Hugo-siècle, 1988, p. 41.
[5] Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, Garnier- FIammarion, 1968, Tome 1, p. 43.
[6] Les Misérables, éd. du Livre de Poche, 1985, Tome 111, Notes de Guy Rosa, p. 578.
[7] Ibid.
[8] Les Feuilles d'automne, IV.
[9] K. Hamburger, Logique des genres littéraires, Seuil, coll. "Poétique', 1986, pp. 273-274.
[10] Jurgen Habermas, Théorie et Pratique, Payot, 1975, Tome 1, p. 47.
[11] L'Art d'être grand-père, XVIII, 4, Fraternité.
[12] J. Habermas, Vorstudien und Ergänzungen zur Theorie (les kommunikativen Handels, 1984, cité et traduit par J.-M. Ferry, Habremas, L'Ethique de la communication, P.U.F. coll. "Recherches politiques", 1987. P. 23.
[13] J.-M. Ferry, op. cite, p. 28.
[14] L'Année terrible, Prologue, Les 7,500,000 oui.
[15] J.-M. Ferry, op. cité, p. 35.
[16] L'Art d'être grand-père, IV, 7.
[17] Les Contemplations 1, 13, A propos d'Horace
[18] L'Art d'être grand père, 1, 5, L'autre.
[19] L'Année terrible, Novembre, 9, A l'évêque qui m'appelle athée.
[20] ibid.
[21] G. Rosa, "Victor Hugo poète romantique ou le droit à la parole", Romantisme, n' 60, Hugo-Siècle, p. .54
[22] Préface des Contemplations Œuvres complètes, éd. "Bouquins", Tome "Poésie Il", p. 249.
[23] Guy Rosa Présentation de Quatrevingt-treize, Œuvres complètes, éd. Massin, Tome XV, p. 257.
[24] A. Ubersfeld, Paroles de Hugo, Messidor / Ed. Sociales, coll. "Problèmes", 1985, p. 37
[25] Jacques Rancière, Les Noms de l'histoire, Essai de poétique du savoir, Le Seuil, coll. "La Librairie du XXème siècle", 1992, p. 40.
[26] ibid., p. 204.
[27] ibid., p. 192.
[28] Anne Ubersfeld, Le Roi et le Bouffon, Corti, 1974, p. 629.
[29] ibid., p. 617.
[30] Guy Rosa, Notes aux Misérables, éd. du Livre de Poche, 1985, p. 579.