GROUPE HUGO

Equipe de recherche "Littérature et civilisation du XIX° siècle"

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Nicole Savy : L'Europe de Victor Hugo du gothique au géopolitique

Compte rendu de la communication au Groupe Hugo du 15 janvier 1994. Remarque: Ce texte  peut être téléchargé tel quel ou soit au format MSWord pour PC (cliquer ici), soit au format Adobe Acrobat (cliquer là)


 

"Je voudrais signer ma vie par un grand acte, et mourir. Ainsi, la fondation des Etats-Unis d'Europe."1Cette brève note de Victor Hugo contient beaucoup de choses :
-une idée politique, celle d'une Europe fédérale à laquelle seraient intégrées les nations ? A moins que la reprise du nom des Etats-Unis ne soit qu'analogique, et non à prendre au pied de la lettre, et qu'il faille entendre une confédération. Bref, union européenne, en un temps où le débat sur cette question est encore dans les limbes.
-le désir d'inscrire cette idée dans la réalité, de quitter l'utopie pour le politique en se tenant déjà, symboliquement, à l'intersection précise des deux : l'acte fondateur, la première pierre, condition insuffisante mais nécessaire à l'entrée dans les faits. Ce désir implique une volonté de reconnaissance de paternité, liée à un sentiment de légitimité.
-la qualification de cet acte en acte suprême : celui qui, au regard de l'histoire, aura couronné toute une vie. Mais c'est un vœu d'homme d'Etat, alors même que Victor Hugo a toujours fait passer son travail d'écrivain, de poète, avant ses diverses carrières politiques et autres opportunités ministérielles.
-l'affirmation - qui répond au point précédent - de la continuité entre la vie, l'œuvre littéraire et l'œuvre politique. Cette affirmation se joue autour du verbe "signer" et de son emploi à la fois métaphorique - signer sa vie comme un livre - et littéral - on appose une signature au bas d'un traité. La signature est le symbole terminal de l'écriture, qui se définit ici comme le moyen utilisé par la pensée pour produire des effets réels, quel que soit le champ, historique, littéraire ou politique, concerné.

Cette manière de pratiquer l'utilité sociale de l'art et l'utilité artistique du social - est constante chez Victor Hugo, de Notre-Dame de Paris aux misérables, roman conçu, dit-il, "Delenda Carthago", comme une machine de guerre contre la misère. Chez d'autres auteurs également Karl Marx ne s'embarrasse pas plus de catégories préjugées quand il situe son Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte par rapport à Napoléon-le-Petit2, et l'on sait que Marx n'écrivait pas seulement pour le plaisir des esthètes.

Une note de Hugo, en 1845 ou 1846, thématise clairement les rapports du littéraire et du politique :

"Vie politique, vie littéraire, deux côtés d'une même chose qui est la vie publique. Les uns trempent dans la vie publique par l'action. Les autres y trempent par l'idée. Ce sont ceux-là qu'on appelle les rêveurs, les poètes, les philosophes. On appelle les autres les hommes d'état. Il faut dire à l'avantage des premiers que les idées sont toujours des actions, tandis que rarement les actions sont des idées.
On entre donc plus profondément encore dans l'âme des peuples et dans l'histoire intérieure des sociétés humaines par la vie littéraire que par la vie politique."3

Ce qui est une manière, pour le coup, de donner un statut à l'utopie comme savoir, théorie d'une pratique.

L'Europe de Victor Hugo n'est pas réductible à une idée politique. Si la pensée politique hugolienne s'y investit avec passion, c'est que l'idée unifie son expérience et sa culture, et les projette vers l'avenir : fils de la Révolution française et des guerres impériales, historien par goût et écrivain de métier, Hugo devient acteur politique, comme les plus grands de ses pairs romantiques Chateaubriand et Lamartine. Mais lui seul s'empare de cette idée de l'Europe, la promeut par la plume et par la parole, parce qu'il est d'un socialisme universaliste avant même de devenir républicain, et qu'un îlot de république au milieu des monarchies européennes ne saurait être viable. Mais aussi, et d'abord, parce que cet homme que ses goûts portent vers le nord, vers le gothique plutôt que vers l'espace romain et méditerranéen, s'est constitué un horizon de paysages et de culture auquel son projet géopolitique est exactement adéquat. C'est précisément du point de vue du territoire - celui qu'adopte par exemple Abel Hugo écrivant La France pittoresque - qu'il faut se placer pour saisir l'unité de la pensée culturelle et politique de son frère ce qu'il perçoit de l'espace contemporain, c'est un territoire bipolaire, organisé d'une part autour de Paris, dans un paradigme national/international, universaliste d'autre part autour du Rhin, cœur de la centralité européenne passée et à venir. Deux réseaux destinés à se fondre l'un dans l'autre, à se confondre, mais dont la distinction et la tension informent son espace mental, de l'histoire à ce que nous appelons la géopolitique. Guernesey, troisième grand lieu hugolien, va relativiser cette bipolarité sans la détruire. Mais on s'en tiendra ici à l'Europe et à ses berceaux.

C'est dans les textes de voyage, et en particulier autour du Rhin, publié en 1842, que l'on peut observer la gestation de l'idée européenne, avec le souci de dessiner le temps dans l'espace. J'examinerai d'abord la constitution de cet espace-temps de l'Europe chez Victor Hugo, du point de vue de l'histoire littéraire et culturelle, avant d'en analyser le contenu politique, sans prétendre en rien à l'exhaustivité, au vu de la taille océanique de l'homme, de l'œuvre et du siècle.

1-Le voyageur de l'Europe

Si l'on écarte les voyages de la petite enfance, pour rejoindre Léopold Hugo sur les lieux des campagnes napoléoniennes, en Italie et en Espagne, et l'unique voyage espagnol de l'été 1843, l'on observe que de 1825 à la fin de sa vie Victor Hugo s'est constamment rendu dans les mêmes pays : en Suisse, Allemagne, Belgique, Hollande et Luxembourg. Pendant ses vingt ans d'exil, quand il quitte Guernesey pour passer l'été sur le continent, c'est encore là qu'il se rend; c'est à Bruxelles que sa famille finit par s'installer. Bref ses lieux de prédilection, hors de France, sont à chercher à proximité du Rhin, là même où notre Europe occidentale d'aujourd'hui a installé ses centres politiques. De la France elle-même, il connaît à peu près toutes les provinces; mais c'est au nord de la Loire qu'il est chez lui, de la Seine d'Ile-de-France à la Seine normande. Plus deux passions, l'océan et la haute montagne, qui relèvent encore d'un paradigme septentrional. on peut ajouter que l'exclusion relative de la romanité du paysage hugolien relève d'une stratégie anti-classique. Ce champ spatial et culturel, dessiné par la biographie et par les lettres de voyage, semble cependant très étroit par rapport à celui de son aîné Chateaubriand, voyageant jusqu'en Amérique ou en Terre Sainte : mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner pourquoi Victor Hugo ne voulut pas aller en voyage dans des pays mythiques, inventa l'Orient sans le voir, puis le remplaça par l'Espagne4. A cela aussi des raisons contingentes : mais elles ne valent que partiellement. De fait, il s'en tint obstinément à ce noyau de l'Europe que délimitent la Bretagne, les Alpes et le Rhin.

Cet espace correspond à une unité historique : c'est celui de l'Europe médiévale5 . La carte des voyages de Victor Hugo recouvre celle du royaume des Francs - Suisse, Allemagne occidentale, Belgique, Hollande, France, nord de l'Espagne et de l'Italie actuelles. Charlemagne recompose un empire d'Occident qui est le berceau de l'Europe chrétienne. Au traité de Verdun, en 843, l'empire carolingien éclate la France à Charles le Chauve, l'Allemagne à Louis le Germanique, et, pour Lothaire, cette bande intermédiaire qui va de l'Italie à la Hollande en suivant le Rhin, que l'on appelle la Lotharingie, et que la France et l'Allemagne se disputent encore en 1914 ...6 L'Europe de Victor Hugo n'est ni l'Europe romaine, méditerranéenne mais aussi anglaise, ni celle de Charles Quint, espagnole sans la France et tournée vers l'or américain. C'est d'abord une Europe franque et carolingienne, chrétienne, qui nous intéresse ici parce qu'elle est le berceau du gothique.

Car l'Europe hugolienne est, avant tout, une Europe gothique : unie autour d'un art, d'une architecture qui identifie son territoire, qui inscrit l'histoire visiblement dans le paysage, de la plus modeste chapelle de village à Notre-Dame de Paris, ou à la cathédrale de Strasbourg. Goethe voyait en celle-ci l'incarnation de l'âme germanique, comme Schlegel qui assimilait gothique et germanisme. Victor Hugo récuse cette appropriation exclusive, qui renverrait la France au classicisme honni, et qui ne tient qu'à l'antériorité relative de la redécouverte de leur patrimoine médiéval par les Allemands - et plus encore, mais Hugo l'ignore, par les Anglais, le "gothic revival" datant du XVIIIème siècle7.

Le gothique européen, expression d'abord du christianisme, vaut par son génie esthétique, mais aussi, pour Victor Hugo, comme art des peuples bâtisseurs8. Ce qu'il inscrit dans les paysages, c'est à la fois l'unité d'un continent et la diversité des nations, voire des régions. Au cours de ses voyages, Hugo observe les déclinaisons des gothiques successifs ou différents, en cherchant toujours le rapport entre l'ensemble du bâtiment et la floraison des détails, et le rapport entre le tout et le paysage, urbain ou rural, environnant. L'idéal est l'inclusion organique, ou structurale, qui fait de Notre-Dame de l'Epine l'âme de la plaine champenoise, de Notre-Dame de Paris le cœur vivant de la ville, ou des burgs rhénans les compagnons mystérieux du fleuve. C'est alors que, pour le visiteur, le temps se retourne : le monument permet de lire l'histoire et de reconstituer, tel l'os de Cuvier, une unité paysagère, voire régionale. Semblable au récit sacré, le récit laïque de l'histoire s'offre au déchiffreur dans ses figurations, ou figures, de pierre.

L'Europe selon Hugo s'appréhende donc par l'archéologie, en "antiquaire", comme on disait au début du XIXème siècle, et très subsidiairement selon une approche anthropologique ou ethnographique. Des humains il ne nous laisse que de brefs croquis; l'observation des mœurs, et la recherche du pittoresque, l'intéressent beaucoup moins que cette Europe des pierres, unie dans les ruines d'une civilisation commune.

Un lieu dépourvu de traces archéologiques, mais porteur d'une valeur symbolique, peut être aussi l'occasion de ressusciter le passé. Par exemple le chemin creux de Küssnacht, en Suisse, où la flèche de Guillaume Tell tua le bailli Gessler. "Il y avait cinq cent trente et un an, neuf mois et vingt-deux jours qu'à cette même heure, à cette même place, le 18 novembre 1307, une flèche fermement lancée à travers cette même forêt avait frappé un homme au cœur. Cet homme, c'était la tyrannie de l'Autriche; cette flèche, c'était la liberté de la Suisse (...) Moi j'étais descendu de voiture, je regardais les cailloux du chemin creux, je regardais cette nature sereine comme une bonne conscience peu à peu le spectre des choses passées se superposait dans mon esprit aux réalités présentes et les effaçait, comme une vieille écriture qui reparaît sur une page mal blanchie au milieu d'un texte nouveau; je croyais voir le bailli Gessler couché sanglant dans le chemin creux, sur ces cailloux diluviens tombés du mont Rigi, et j'entendais son chien aboyer à travers les arbres après l'ombre gigantesque de Guillaume Tell debout dans le taillis."9 C'est bien l'histoire des nations et des libertés européennes qui vient s'inscrire ici, telle que ne la montrent plus que la mémoire des livres, sur le paysage visible, qui se transforme à son tour en livre vivant. C'est le savoir qui vient déterminer et transformer le regard, et même le réel.

A plus grande échelle Victor Hugo lie, comme Michelet, le regard géographique au regard historique, pratiquant volontiers une manière d'alpinisme méditatif qui lui permet d'embrasser un paysage pour tâcher de le comprendre.10 Opération herméneutique qui traite le paysage comme un livre où le poète déchiffre et interprète une histoire géologique et humaine, un palimpseste où les époques se sont recouvertes et plus ou moins effacées, un cadre où le penseur peut faire revivre de grandes scènes historiques et en chercher le sens. De la plaine de Waterloo surgit l'épopée napoléonienne qui prend place dans Les Misérables l'espace du champ de bataille ne peut plus être identifié autrement, pour la mémoire collective, qu'historiquement mais l'exemple est trop célèbre pour qu'il vaille de s'y arrêter. Victor Hugo aime constituer ce que Julien Gracq appellera plus tard des "paysages-histoire", individualisés par un événement historique qui à la fois les découpe et les consacre.11

Le paysage-histoire de l'Europe, pour Hugo, c'est le Rhin, à la fois séparateur et unificateur, arbre gigantesque qui dessine le cœur de l'histoire européenne, de ses empires, de ses nations et de son union à venir. Et d'abord parce que ce que voit Hugo, avec le fleuve, c'est une région, dans une unité historique et géographique, mais qui ne se rattache pas à une nation : c'est une région européenne. Et qui ne se limite pas à une époque, à un âge d'or, comme certaines régions désertées par la grandeur et même la vie humaine. "...c'est un noble fleuve, féodal, républicain, impérial, digne à la fois d'être français et allemand. Il y a toute l'histoire de l'Europe considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l'Allemagne"12. Le Rhin a appartenu à César, à Charlemagne et à Napoléon, "les trois énormes bornes milliaires, ou plus millénaires, qu'on retrouve toujours sur son chemin" à travers l'histoire13. Mais ce fleuve hanté de légendes et de fabliaux, de guerres et de meurtres, a aussi vu naître l'imprimerie, et transporté toutes les matières premières et les produits manufacturés d'Europe. Circulation, commerce, modernité d'une Europe des bateaux à vapeur et bientôt des chemins de fer, caractérisent aussi ce Rhin qu'on ne peut dissocier du Rhin des burgraves. Lieu de passage obligé des armées, des hommes et des richesses, enjeu stratégique dans l'histoire européenne : le Rhin du voyageur,, paysage historique et symbolique, devient le centre politique de l'Europe à venir. C'est là que la suite va se jouer, pense Hugo, et sur ce point l'histoire lui donnera raison, même si elle a pu prendre au passage des formes tragiques. C'est là que la civilisation européenne trouve ses fondations, pour se construire : principalement dans le futur couple franco-allemand. Notons au passage la pertinence d'un oubli, celui de l'Angleterre qui restera toujours à l'écart de l'espace culturel de Victor Hugo, et du centre de la construction européenne.

Une civilisation médiévale, morte, lègue son territoire à l'Europe issue de la Révolution française : bel héritage à transformer. Mais une difficulté majeure se présente, justement du côté de la Révolution : la "grande nation", impose de centrer l'Europe autour de la France, ou d'étendre la France à l'Europe, ce qui va rapidement troubler l'harmonie du concert.

2-De la Révolution française aux nationalismes européens l'universalisme utopique

La France de la Révolution réactive son vieux désir des frontières naturelles, sous prétexte de rationalité géographique. "Les limites de la France sont marquées par la nature", déclare Danton en janvier 1793; en février, Carnot précise - "les limites anciennes et naturelles de la France sont le Rhin, les Alpes et les Pyrénées."14 Les reconquérir est donc un droit, voire un devoir puisque ce que la Révolution exporte, c'est la liberté. Etre patriote pendant la Révolution française, c'est conquérir l'Europe : ainsi la Rhénanie, jusqu'à Mayence et Francfort. Et il faut aussi avoir à l'esprit l'émotion de Goethe à Valmy, devant un monde nouveau dont l'annonce avait profondément troublé un de ses compatriotes, Emmanuel Kant, pour imaginer cet état de grâce qui nous parait inconcevable.

Napoléon reprend l'héritage expansionniste de la Révolution, et rêve de reconstituer l'empire romain : en 1809, Metternich reconnaît en lui "le souverain de l'Europe." L'Angleterre reste à l'écart. En 1815, la Sainte-Alliance des monarchies légitimes disloque l'Empire et remet en place les nations. Cet ordre réactionnaire, qui prétend détruire l'œuvre de la Révolution française, porte en germe les nationalismes de l'Europe romantique, dont Nietzsche assignera la responsabilité à Napoléon; l'universalisme français est lui aussi responsable; contre les Français universalistes et conquérants se développe avec Herder un nationalisme allemand tourné vers les origines.

Victor Hugo participe de cette ambivalence révolutionnaire et nationaliste. Il remet le rôle principal à la Révolution française : ce qu'elle a détruit ne renaîtra pas; et si elle a détruit l'empire d'Allemagne, c'est qu'il était moribond. "On ne tue les villes et les royaumes que lorsqu'ils doivent mourir", nous dit la lettre XXIII du Rhin. Patriote et universaliste au sens révolutionnaire, il ne voit pas que la revendication des frontières naturelles ne peut qu' alimenter dangereusement les nationalismes.

De la perte de la Rhénanie les Français restent inconsolables. Quand Victor Hugo la visite, il semble ignorer que la crise menace. En septembre 1840, un inconnu, Nicolas Becker, écrit un chant qui se répand en Allemagne comme une traînée de poudre : "Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux avides." De l'autre côté, c'est Musset qui se charge de répondre, avec une insolence méprisante :

"Nous l'avons eu, votre Rhin allemand;
Il a tenu dans notre verre.
Un couplet qu'on s'en va chantant
Efface-t-il la trace altière
Du pied de nos chevaux, marqués dans votre sang ?"15

Heureusement la modération des Allemands - celle de Metternich et de la Confédération germanique - calme provisoirement les esprits. mais dans ces années-là la francophilie germanique n'est pas à son apogée, c'est le moins qu'on puisse dire, tandis que Victor Hugo reprend comme une évidence tranquille le droit de la France à ses frontières naturelles. "La géographie donna la rive gauche à la France"; l'histoire les a réunies, pour Charlemagne et Napoléon. "Toute cette rive du Rhin nous aime, - j'ai presque dit nous attend." Le fils du général Hugo avait pourtant mesuré, en 1811-1812, la haine du peuple espagnol contre l'occupant français, et entrevu ce qui allait devenir le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes...

En 1840, Hugo voit un vide politique dans cette Rhénanie qui n'appartient ni à la Prusse ni à l'Autriche, ni à ses grands-ducs décoratifs : l'aigle française, tel un point noir, revient à l'horizon. Nous savons que la prophétie ne s'est pas réalisée, que la France n'a pas repris le Rhin. Trente ans plus tard, elle perdait même l'Alsace-Lorraine - Hugo dira en 1871 qu'il a rencontré un "Lorrain cédé" ! Dans son discours d'ouverture au Congrès de la paix, à Paris, le 21 août 1849, il devait faire sa propre critique. "On s'est fortifié contre un danger chimérique; on a tourné ses regards du côté où n'était pas le point noir; on a vu les guerres qui ne venaient pas, et l'on n'a pas vu les révolutions qui arrivaient." Mais le 2 août 1870 il déclare encore : "je désire le Rhin pour la France..."16

L'abcès des frontières naturelles est au cœur des relations franco-allemandes et de la question européenne. Il annonce les guerres qui vont, un siècle durant, renvoyer tout projet européen à l'utopie. C'est pourtant au même moment, du même mouvement, que ce projet va se construire.

3-Les Etats-Unis d’Europe et la République universelle

Quand Victor Hugo est élu président du Congrès de la Paix qui s'ouvre à Paris le 21 août 1849, l'idée d'unir les nations européennes a déjà fait un bout de chemin. Saint-Simon préconise la solidarité industrielle et un parlement européen dès 1814-1816; Guizot écrit en 1828 son Histoire générale de la civilisation en Europe, affirmant l'existence d'une civilisation commune. Auguste Comte prône une monnaie européenne en 1848, et l'on commence à rêver de l'avènement de la paix par la diplomatie. Contre l'Europe des rois de 1815 naît l'idée d'une Europe des peuples, fondée sur la démocratie et la justice sociale, destinée à assurer la paix universelle : une Europe révolutionnaire. Ses fondements restent bien flous : autour de 1848, c'est l'idée d'une confédération d'Etats construite sur une solidarité philosophique et économique plus que sur une base juridique sérieuse.

Pour les générations françaises du premier XIXème siècle, le centre de cette Europe est la France : "Je crois qu'on peut dire sans flatterie que la France a été le centre, le foyer de la civilisation de l'Europe", écrit Guizot. "Il n'est presque aucune grande idée, aucun grand principe de civilisation qui, pour se répandre partout, n'ait passé d'abord par la France."En 1831, Michelet publie une Introduction à l'histoire universelle qui montre à la fois l'unité européenne - celle du moyen-âge gothique, de Cologne à Strasbourg et Milan - et la cohérence structurelle d'un "organisme très complexe", où la France "ne s'explique que par ce qui l'entoure." Ce qu'il y a "de plus humain et de plus libre dans le monde, c'est l'Europe; de plus européen, c'est ma patrie, c'est la France." Il résume ainsi l'Europe dans son Tableau de la France de 1833 : "l'Angleterre est un empire, l'Allemagne un pays, une race; la France est une personne." Ainsi va l'amour de la patrie. On en rencontre des échos dans La France pittoresque (1835) d'Abel Hugo, à cet égard intéressante vulgate des idées romantiques - et de celles de son frère en particulier. De la Gaule romaine qui comprend la Germanie, la Belgique et la Suisse, à Charlemagne et Napoléon, Abel reprend le mythe unitaire franco-européen qui correspond à la carte des voyages de son frère. Et il voit dans la France "la nation à laquelle il est le plus glorieux d'appartenir (...) la terre où il est le plus doux de vivre."

Autrement dit l'Europe, vue par les romantiques français, c'est la dissolution, l'extension des qualités politiques et spirituelles de la France. D'où s'ensuit, pour Victor Hugo, ce raisonnement : si la France va bien, l'Europe ira bien; rendez-nous la rive gauche du Rhin, et la France sera satisfaite. Et réorganisez l'Allemagne. On verra alors l'alliance de la France et de l'Allemagne, jumelles cousues ensemble par le Rhin, structurer l'Europe enfin rétablie après les tentatives éphémères des grands empereurs. La France contiendra l'Angleterre, l'Allemagne contiendra la Russie, et le continent tout entier pourra marcher vers la paix des peuples. Viendra alors la République universelle, par contagion de la paix et de la liberté. Qu'on me pardonne cette paraphrase, qui vise à mettre en évidence, au cœur d'un projet généreux, de ce désir fabuleux d'abolir les frontières, l'incroyable rationalisme de la pensée...

Dans son grand discours sur la fraternité européenne, à l'ouverture du congrès de Paris, Hugo compare le rapport des nations à l'Europe avec celui des provinces françaises à l'Etat français, et prône les Etats-Unis d'Europe à l'instar des Etats-Unis d'Amérique, et cela sur une triple base suffrage universel, circulation des idées, circulation économique. "Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure, et vous constituerez la fraternité européenne, absolument comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra où il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marchés s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idées. - Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d'un grand sénat souverain qui sera à l'Europe ce que le parlement est à l'Angleterre, ce que la diète est à l'Allemagne, ce que l'Assemblée législative est à la France !"17

Il développera plus tard un certain nombre de principes d'application urgente : laïcité, abolition de la peine de mort, abolition de l'exploitation des travailleurs, suppression des frontières, désarmement et arbitrage entre les nations.18

Prophétie et programme, sans véritables moyens de réalisation prochaine. Les convoitises territoriales de Napoléon III, et les réalisations effectives de Bismarck, en décideront autrement; l'Europe née des nationalismes post-révolutionnaires est pulvérisée par les nationalismes. "Qui est l'Europe ?", demande insolemment Bismarck à un diplomate, en un temps où le montée des rapports de force commence à rendre grinçant le concert des nations. Ni le rêve fraternel de 1848, avec ses bases politiques trop vagues et ses malentendus nationalistes trop réels, ni la grande vague socialiste et prolétarienne d'avant 1914 ne réussiront à constituer une unité européenne face à la guerre. Victor Hugo n'est encore que le promoteur d'un mythe - qui va, par saccades sanglantes, se transformer lentement en un projet politique réel, entrant enfin dans l'Histoire.

Conclusion

La conception hugolienne de l'Europe est donc double. Europe des origines, des empereurs, dont l'histoire peut s'écrire comme celle d'un ensemble déjà à plusieurs reprises constitué, et qu'il suffit de faire passer, avec le progrès de la démocratie, de l'état de brouillon à l'état définitif. Mais aussi Europe des peuples du XIXème et du XXème siècles, véritablement déterminée par la question franco-allemande et les équilibres, ou déséquilibres, post-révolutionnaires. Ce qu'il y a d'utopique dans l'Europe de Victor Hugo vient de son universalisme de Français, porteur de nationalisme alors même que son socialisme est authentiquement universaliste.

Il a surestimé le rôle de la France ? N'a pas prévu le grandissement immense de l'Amérique ? Bien sûr. Il a cru à tort que nationalisme et citoyenneté européenne pouvaient aller de pair; et que le suffrage universel suffirait, concrètement, à bâtir l'Europe, à opérer "une immense extraction de clarté". Génie et utopie. La conclusion du Rhin le dit exactement : "Utopie, soit. Mais qu'on ne l'oublie pas, quand elles vont au même but que l'humanité (...) les utopies d'un siècle sont les faits du siècle suivant. "19


Pour la Serbie, 1876

Il devient nécessaire d'appeler l'attention des gouvernements européens sur un fait tellement petit, à ce qu'il parait, que les gouvernements semblent ne point l'apercevoir. Ce fait, le voici : on assassine un peuple. Où ? En Europe. Ce fait a-t-il des témoins ? Un témoin, le monde entier. Les gouvernements le voient-ils ? Non.(...) Cela tient à ce que les gouvernements ne voient rien qu'à travers cette myopie, la raison d'Etat; le genre humain regarde avec un autre œil, la conscience.
Nous allons étonner les gouvernements européens en leur apprenant une chose, c'est que les crimes sont des crimes, c'est qu'il n'est pas plus permis à un gouvernement qu'à un individu d'être un assassin, c'est que l'Europe est solidaire, c'est que tout ce qui se fait en Europe est fait par l'Europe, c'est que, s'il existe un gouvernement bête fauve, il doit être traité en bête fauve; c'est qu'à l'heure qu'il est, tout près de nous, là, sous nos yeux, on massacre, on incendie, on pille, on extermine, on égorge les pères et les mères, on vend les petites filles et les petits garçons; c'est que, les enfants trop petits pour être vendus, on les fend en deux d'un coup de sabre; c'est qu'on brûle les familles dans les maisons; c'est que telle ville, Balak, est réduite en quelques heures de neuf mille habitants à treize cents; c'est que les cimetières sont encombrés de plus de cadavres qu'on n'en peut enterrer, de sorte qu'aux vivants qui leur ont envoyé le carnage, les morts renvoient la peste, ce qui est bien fait; nous apprenons aux gouvernements d'Europe ceci, c'est qu'on ouvre les femmes grosses pour leur tuer les enfants dans les entrailles, c'est qu'il y a dans les places publiques des tas de squelettes de femmes ayant la trace de l'éventrement, c'est que les chiens rongent dans les rues le crâne des jeunes filles violées, c'est que tout cela est horrible, c'est qu'il suffirait d'un geste des gouvernements d'Europe pour l'empêcher, et que les sauvages qui commettent ces forfaits sont effrayants, et que les civilisés qui les laissent commettre sont épouvantables.
Le moment est venu d'élever la voix. L'indignation universelle se soulève. il y a des heures où la conscience humaine prend la parole et donne aux gouvernements l'ordre de l'écouter. (...)
Ce que les atrocités de Serbie mettent hors de doute, c'est qu'il faut à l'Europe une nationalité européenne.
Ceci n'était hier que la vérité; grâce aux bourreaux de la Serbie, c'est aujourd'hui l'évidence. (...)
L'avenir est un dieu traîné par des tigres."20


Bibliographie

1848. Révolutions et mutations au XIXème siècle. Bulletin de la Société d'Histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du XIXème siècle, 1991 : "Sentiments et espace européens au XIXème siècle". Voir en particulier l'article d'E. Lejeune-Resnick sur "L'idée d'Etats-Unis d'Europe au Congrès de la Paix de 1849".

Deux communications au Groupe Inter-universitaire de Travail sur Victor Hugo, université Paris 7 :

Guy Rosa, "La République universelle, paroles et actes de V. Hugo", septembre 1992

Franck Laurent, "L'Europe dans l'œuvre de Victor Hugo avant l'exil : la politique des deux infinis", janvier 1993

Nicole Savy, Victor Hugo voyageur de l'Europe (à paraître)


1 Note de 1876-1878, recueillie dans Océan-Moi prose, manuscrit 13420, f° 213, p. 294 du volume Océan des Œuvres Complètes, éd. Bouquins-Laffont.

2 Dans la préface de la deuxième édition, Hambourg, 1869. Que Marx utilise un deuxième exemple, celui de Proudhon, théoricien du socialisme comme Marx lui-même, parait beaucoup plus évident.

3 Océan, ouvrage cité., ibid., f° 17, p. 265.

4 "Ce que je voudrais voir, je le rêve si beau", écrit le poète des Feuilles d'automne (XXVII) à propos des pays où il n'ira jamais. Et en  1829, dans la préface des Orientales, affirmant que "L'espace et le temps sont au poète", il se demande "Qui a pu lui inspirer de s'aller promener en Orient pendant tout un volume".

5 Voir L'Europe. Histoire de ses peuples. Jean-Baptiste Duroselle, éditions Perrin,1991.

6 Fernand Braudel, L'Identité de la France, Arthaud-Flammarion, 1986.

7 voir le catalogue de l'exposition Le "gothique retrouvé" avant Viollet-le-Duc, Hôtel de Sully, 1979-1980, Caisse Nationale des Monuments Historiques.

8 Le vandalisme de toutes provenances - celui des armées de Louis XIV en Palatinat, des révolutionnaires en France, des propriétaires ou du clergé - a criminellement saccagé ces monuments. Victor Hugo va consacrer beaucoup de son temps et de sa plume à la défense des monuments historiques, militant pour leur conservation et pour leur restauration : là aussi, il lie l'activité littéraire - l'ode sur La Bande noire en 1825, l'article retentissant de 1832 intitulé Guerre aux Démolisseurs, et son roman Notre-Dame de Paris - et l'activité publique, à la Commission des Monuments Historiques où il joue un rôle inlassable pendant la monarchie de Juillet.

9 Voyage de 1839 aux Alpes, lettre datée de Lucerne, le 10 septembre, pp. 662-663 du volume voyages des OC (Bouquins-Laffont).

10 "Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, du Jura", propose Michelet aux lecteurs de son Tableau de la France de 1833 : véritable mise en scène du regard cartographique.

11 Julien Gracq, carnets du grand chemin, José Corti, 1992.

12 Le Rhin, lettres à un ami, lettre XIV, OC éd. citée, voyages, pp.99-100.

13 Ibid., p. 109.

14 Cités par Daniel Nordman, "Des limites d'Etat aux frontières nationales", Les Lieux de mémoire, II, La Nation**, Gallimard, "Bibliothèque des idées", 1986.

15 Pour le récit de cet épisode, se reporter à l'article "Rhin" du Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse.

16 On peut donner un autre exemple de la même contradiction. C'est le dialogue entre Victor et Charles Hugo sur la Belgique, rapporté par Adèle dans son Journal, le 25 octobre 1854.
"C. -Il est possible que Bonaparte envahisse la Belgique et mette une armée sur le Rhin.
V. -Quoique je n'approuve rien de ce que peut faire ce drôle, pourtant, je trouverais bon que la Belgique soit envahie par la France, conquise par elle, et gardée comme faisant partie de la France.
C. -Mais les Belges ont leur nationalité et leur droit de patriotes s'ils veulent rester Belges et non devenir Français, ils sont dans leur droit.
V. -Non. Ils ne doivent pas se refuser à l'agrandissement de la France, qui porte en elle l'idée, la civilisation, le progrès. Ils ne doivent pas se refuser à la nature, qui a assigné la Belgique dans les limites naturelles de la France. La Belgique est à proprement dire un département français comme l'Alsace, comme la Franche-Comté; elle n'a pas plus le droit de se refuser à faire partie de la France que la Franche-Comté ou que l'Alsace (...) Il faut que la Belgique se fonde dans la France, que la France se fonde dans l'Europe, et si la France s'y oppose, nous l'y forcerons comme nous y aurons forcé la Belgique." (t. III, pp. 442 et seq., éd. Lettres Modernes. minard) Victor Hugo parlait dans une lettre au Bourgmestre de Bruxelles, en partant pour Jersey le 31 juillet 1852, du "loyal peuple belge, si digne de la liberté et qui saura la conserver comme il a su la conquérir." (Bruxelles, Musée des Archives et de la Littérature, Bibliothèque Royale Albert 1er, lettre autographe).

17 OC op. cit., Politique, Discours d'ouverture du Congrès de la Paix à Paris, le 21 août 1849, p. 301.

18 Ibid., p. 960 : Les Ouvriers lyonnais, 1877.

19 OC, Voyages, Le Rhin, Conclusion, XVII, p. 429.

20 OC, Politique, Actes et Paroles IV, après l'exil, pp. 949-950.