GROUPE HUGO

Equipe de recherche "Littérature et civilisation du XIX° siècle"

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Guy ROSA: «Hugo politique - 1872-1880» 

Compte rendu de la communication au Groupe Hugo du 17 mars 1989.
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Bibliographie et sources

 

DOCUMENTS

. Journal officiel de la République fran­çaise -disponible en usuel à la Bibliothèque de l'Arsenal- pour le compte rendu des séances de l'Assemblée et du Sénat.

. Archives du Sénat:

-P.V. des réunions du groupe du centre-gauche (dominant au Sénat durant toute la période);

-P.V. des réunions des Bureaux et des commissions. Il y a neuf bureaux, ou les sénateurs sont répartis par tirage au sort à intervalle ré­gulier; tous les pro­jets sont discutés dans tous les Bureaux dont les réunions ont un président et un secrétaire; chacun désigne son représentant -par vote- après la discussion: ce sont les com­missaires; ils forment la commission qui désigne elle-même son pré­sident, son secré­taire et, à la fin des débats, son rapporteur qui, en séance plénière, présente les conclusions de la commis­sion. La com­mission reflète donc assez bien l'opinion des sénateurs pour que, le plus sou­vent, elle soit suivie en séance plénière. Mais le rôle de la com­mission dépasse la seule forma­tion d'une opinion majoritaire et éclairée: c'est elle qui négocie avec le gouvernement et les po­sitions des groupes s'y expri­ment aussi plus clairement. Ce dispositif se comprend, entre autres, par la publicité des séances et par la lecture, assez ac­tive semble-t-il dans le pays, des débats des chambres: on dit en Bureau, et plus encore en commission, ce qu'on ne peut pas dire en séance.

. L. Gambetta, Lettres de L. Gambetta  1868-1882, recueillies et anno­tées par D. Halévy et E. Pil­lias, Gras­set, 1938.

. Vapereau, Dictionnaire des contempo­rains, cinquième édition entiè­rement refondue, Hachette, 1880.

. J. Maitron, Dictionnaire biogra­phique du mouvement ouvrier français, Les Edi­tions ouvrières, 1964-1977.

 

OUVRAGES

. G. Hanotaux, Histoire de la France contemporaine (1871-1900), vol. 2,3 et 4.

. P. du Vachat, 1877: La crise du 16 mai...ou L'étrange répu­blique, La Pen­sée universelle (mais si!), 1981.

. J. Kayser, Les Grandes Batailles du radicalisme des ori­gines aux portes du pouvoir 1820-1901, Rivière, 1962.

. J. Gouault, Comment la France est de­venue républicaine  Les élections géné­rales et partielles à l'Assemblée natio­nale  1870-1875, Cahiers de la Fon­dation Na­tionale des Sciences poli­tiques, Colin, s.d. [pas ré­cent, mais remarquable].

. O. Rudelle, La République absolue  1870-1889, Publications de la Sor­bonne, 1982.

. P. Deschanel, Gambetta, Ha­chette, 1919.

. J.-M. Mayeur, Les Débuts de la III° République  1871-1898, Nouvelle Histoire de la France contemporaine 10, Le Seuil, "Points", 1973.

 

 

 

 

Conclusion: le statut poli­tique de Hugo après la Com­mune

 

Commençons par la conclu­sion: elle est plus intéres­sante, en tout cas elle com­porte moins de détails ou des détails plus "hu­goliens, et contient aussi quelques considéra­tions qui ne sont pas inutiles pour avoir à l'esprit, dans l'examen des événements, l'atmosphère gé­nérale de l'époque et se représenter la figure, sans doute originale, qui est alors celle de Hugo.

 

Qu'est-ce donc que Hugo après la Commune et particu­lièrement en 1876, lorsqu'il devient séna­teur?

Socialement, un personnage très-émi­nent. Ancien membre de la Chambre des Pairs, an­cien représentant, riche et mon­dialement célèbre, il est un élément de la meilleure société, par­lant d'égal à égal -pour le moins- avec Thiers ou J. Si­mon, avec l'empereur du Brésil. A l'Académie Française, haut lieu mondain où son Président de Sénat, le duc d'Audiffret-Pasquier cherche à entrer, il retrouve Favre, Simon, les ducs de Bro­glie et d'Aumale. Qu'on imagine le mariage d'Alice. Il réunit toutes les illustrations, promises ou acquises, de la République: Clémenceau, té­moin, Louis Blanc, témoin, J. Simon, in­time de la ma­riée et intercesseur des époux auprès du tuteur des enfants d'Alice, conduite par Hugo lui-même pour épouser Lockroy, qui n'est pas rien, devant un maire nommé Jules Favre! On s'explique la haine de classe à peine dissimulée du journal qui publie le menu du dîner de Ruy Blas et que Hugo com­mente, dans son carnet: le dî­ner est bon, on me traite d'aristocrate, s'il avait été modeste on aurait souligné ma pingrerie.

Or -la chose est importante dans une vie politique où entrent les "nouvelles couches" et où Gambetta n'est pas le seul à remarquer que les conflits politiques re­couvrent sou­vent des conflits d'appartenance sociale- Hugo reçoit éga­lement et fréquente tout un monde mêlé. Artistes -qui tous ont appartenu à la Commission fédérale des artistes élue en avril 71 ou collaboré à un titre quelconque avec la Commune (Bertall, Philippe Burty, Carjat, Chifflart, Courbet, Flameng, Gill, Nadar), journalistes plus ou moins extré­mistes, mais aussi des personnages inconnus ou marginaux. Ainsi, au fil des Carnets: Hubertine Auclert, un certain Dumas dont on ne sait que ce qu'en dit Hugo: "un ouvrier. Très intelligent", Denis Lagarde "ancien chef des pro­cès-ver­baux des Assemblées", Napoléon Peyrat pas­teur de Saint-Germain en Laye, et M. Revu: ren­contré dans la rue, il a ex­pliqué à Hugo, qui le trouve "très fort", son oeuvre et sa conduite politique, a été invité et prend place plusieurs fois aux dî­ners, à côté d'hommes célèbres, connus, ascen­dants.

A quoi il faut ajouter quelques in­dividus, assez proches de la Commune pour être inquiétés ou en fuite au moment où Hugo les reçoit, et les parents ou amis des commu­nards condamnés auxquels il s'intéresse: l'épouse de Henry Maret, l'avocat Léon Bigot, la mère de Maroteau, l'avocat de Louise Michel et trois de ses amies, la mère d'Ernest Lefèvre et Er­nest Lefèvre lui-même, venu dormir le 2 novembre 71, immé­diatement reparti et arrêté bien plus tard, le 28 juin 73; et encore Madame Ro­bert, Madame Rastoul, Mademoiselle José­phine Si­mon, sans parler de Marie Mer­cier. Si elle avait fait surveiller l'entrée du domicile de Hugo -peut-être le faisait-elle- la police aurait pu no­ter aussi Edmond Douay qui "assurait pen­dant la Commune des réunions, salle de la rue d'Assas, au cours desquelles il pré­sentait un programme répu­blicain d'éducation nationale", Françis Enne qui, selon Maitron qu'on vient de citer, n'aurait pas pris part à la Commune, s'enfuit pourtant à Londres, revient à Paris, se présente un beau jour chez Hugo et finale­ment est arrêté en juin 1872; Jules Ler­mina, écrivain et journaliste, mais aussi "ora­teur populaire à Paris", Edgar Monteil, ancien membre du secrétariat de Delescluze, condamné à un an de prison avant de col­laborer au Rappel, d'être à nouveau condamné pour un livre sur les couvents et de s'exiler; Pauliat, journaliste au Rappel, au Peuple souverain et à la Tri­bune, mais égale­ment militant des syndi­cats ouvriers et l'un des ini­tiateurs du Congrès ouvrier de Paris de 1876. D'autres enfin, infimes: Roujon, qui -si c'est bien lui- représentait à Paris la Commission exé­cutive de la Fédération ré­publicaine de Lyon; Trébois "fondateur, note Hugo, des écoles laïques de jeunes filles de la rue J. Lantier, Ier arron­dissement". On voit passer, un soir, M. et Mme Lacombe. Serait-ce le général La Cécilia?

A cette socialité ambiguë, à la fois mon­daine, mili­tante, bourgeoise, "incendiaire" et ar­tiste (encore ai-je passé sur les comé­diennes, les directeurs de théâtre et les écrivains -de Flaubert à Ma­nuel, agrégé, inspecteur général, chef de cabi­net de J. Simon au ministère de l'Instruction pu­blique, auteur d'un drame social, Les Ou­vriers (1870) et de recueils poétiques peut-être inté­ressants pour l'Année ter­rible: Pendant la guerre (1870) et Poèmes populaires (1871), en passant par Monse­let, le spécialiste de littérature gas­tronomique) à cette socialité amphibie donc, et même tous terrains, correspond une popularité équivoque elle aussi, surtout dans les années proches de la Commune.

Il est souvent acclamé dans la rue, et ne le consigne pas toujours -voir cette soirée suivie par un indicateur de police dont J. Seebacher avait lu les rapports suc­cessifs; mais sa relation à la commu­nauté passe aussi par des ren­contres plus singulières. Dans le train de Paris à Versailles, pour la première entrevue avec Thiers, un "homme ganté de jaune" le reconnait et le regarde "d'un air furieux". Au retour, c'est le contraire - "...elle a pleuré. Je lui ai baisé la main. C'est une âme charmante qui a de bien beaux yeux. Je lui ai donné la main à Pa­ris pour des­cendre de wagon, et après un salut, nous nous sommes per­dus chacun de notre côté dans la foule." (voir ce qui précède au vol. Voyages, p. 1194.) Combinaison de sentiments plus compli­quée lors du second déplacement:

 "Hier dans le wagon qui me ramenait de Versailles, j'étais ren­cogné, mon chapeau sur les genoux. Il y avait à l'autre ex­trémité un général et son aide de camp parlant avec une violence réactionnaire de la Commune, etc. En s'en allant, ils se sont tournés vers moi, et m'ont fait un grand salut. Ces gens me connais­saient. Je ne m'en doutais pas." (ibid., p. 1203) 

A Guernesey, la réaction est moins civile; en août 72, un groupe de jeunes gens vient à minuit crier sous sa fenêtre A bas la Commune!

Il faut citer enfin, parce qu'elles sont si­gnificatives d'une socialité sans télévision et où la hiérar­chie des va­leurs et l'aura de la gloire ne sont pas les mêmes qu'aujourd'hui, les phrases prononcées par l'honorable M. Bertauld, séna­teur, président du bureau du groupe centre-gauche au Sénat, dans le discours du 18 décembre 1877 où il rend compte de son mandat, une fois close la crise ouverte au 16 mai:

 "... Permettez-moi enfin de remercier les  réunions plénières de la gauche sénatoriale, qu'en ma qualité d'aîné des présidents de nos groupes, j'ai eu l'honneur de présider, ému pour ne pas dire troublé d'avoir à accorder la parole à des orateurs dont quelques uns s'appellent Vic­tor Hugo, Jules Favre, Jules Simon."

Un dernier détail: dans les listes des votes au Sé­nat, classées par ordre alphabé­tique, le nom de Hugo figure à la lettre "V" -hon­neur unique et constant.

 

 

L'oeuvre n'est pas pour rien dans ce respect, mais le long exil y est pour beaucoup. L'opposition à l'Empire cimente toute la classe politique, à l'exclusion d'une misé­rable frange bo­napartiste. Car on aurait tort de sous-estimer le nombre, la qualité aussi, de ces bour­geois conservateurs qui, quoique engagés dans des car­rières politiques souvent brillantes, avaient refusé leur concours à Louis-Na­poléon et trouvé en Hugo, par delà tout ce qui les séparait, le modèle et le porte-parole de leur propre conduite. De là une solida­rité minimum, mais réelle, entre personna­lités par ailleurs oppo­sées, sensible surtout dans la génération des acteurs de la Seconde Ré­publique.  Elle joue, me semble-t-il, un rôle dé­cisif dans la crise de 77 où Mac-Mahon, lui-même général de l'Empire, tente d'employer l'ancien personnel bonapar­tiste, au grand scan­dale de tout ce qui n'est pas franchement réac­tionnaire, pour forcer les élections. Elle est sensible  dans les interventions de Hugo en Bu­reau au moment du 16 mai (voir annexes) et lui confère un surcroît d'autorité, tiré de sa posi­tion de victime exemplaire de l'Empire. Il en use, par exemple, dans le discours sur la disso­lution: "Mes­sieurs, vous écouterez l'homme en cheveux blancs qui a vu ce que vous allez revoir peut-être..." (vol. Politique, p. 967)

Car l'âge ici n'est pas en cause, sinon parce qu'il montre dans "l'homme en cheveux blancs" un républicain de la veille et même de l'avant-veille. La question des généra­tions, en effet, ne semble pas pertinente avant 1878-80. Kayser calcule qu'en 1871, l'âge moyen des élus radicaux dépasse la cinquantaine, contrairement à ce qu'on ima­gine, et est semblable à celui des élus d'autres tendances politiques. L'expérience de la Seconde République ne constitue donc nulle­ment un handicap, au contraire: nombre de chefs de file républicains sont d'anciens re­présentants de 48. C'est là un des effets du discré­dit de l'Empire, si profond qu'il faillit devenir légal. Le décret d'inéligibilité envers tous les anciens hauts fonctionnaires et les can­didats officiels -élus ou non- est rapporté avant les élections de février 71 -et Gambetta qui l'avait pris démissionne alors du ministère de l'intérieur, mais il joue moralement et nombre de conserva­teurs y sont favorables, Dufaure par exemple, à qui Vapereau reproche d'avoir de la sorte favo­risé la main mise des ra­dicaux sur le département de la Seine. De là une classe poli­tique étroite: réduite jusque vers 1880, parmi les républi­cains, aux opposants dé­clarés: jeunes journalistes, poignée d'élus, mais tout le personnel de 48.

Hugo retrouve donc les anciens: Jules Simon (1814), Jules Grévy (1810), Louis Blanc (1813), Thiers (1797), Dufaure (1798) et Mac-Mahon lui-même (1808) . Mais il est étroitement lié à la nouvelle génération par son fils et par le Rappel. Sur les 37 dé­putés dont les noms appa­raissent dans les Car­nets, la moitié, 18 exactement, ont été représen­tants sous la II° République ou y ont eu d'importantes fonctions d'Etat. Equilibre qui, vraisem­blablement, reflète celui de la classe politique de l'époque et n'est donc pas par lui-même perti­nent, sinon par l'extension qu'il confère, en termes de générations, à l'action de Hugo et à son influence.

Plus originale est l'ampleur de l'éventail politique couvert par la so­cialité hu­golienne. Les hommes qu'il fré­quente appartien­nent, presque exclusive­ment, à la gauche et à l'extrême gauche: le duc d'Audiffret-Pasquier ne se pré­sente chez lui que pour sa visite acadé­mique; il ne rencontre le duc d'Aumale qu'à quelques reprises, à l'Académie, et s'étonne un jour de sa froideur; les deux visites à Thiers sont officielles; il n'a apparemment aucune rela­tion avec les De Broglie, Dufaure et consorts. Le plus conservateur de ses invités ou de ses visi­teurs semble avoir été le sénateur orléaniste Bo­cher. De même, lorsque Léon Say, époux de Mlle Edouard Bertin, entre en contact avec lui, après la mort de Louise Bertin, pour rendre les jouets et les effets oubliés par les enfants aux Roches, aucune initiative ne semble prise d'un côté ni de l'autre pour entretenir la relation nouée à cette occasion.

En revanche, dans le camp républi­cain Hugo paraît pra­tiquer volontairement une politique oe­cuménique. Il est en re­lations avec Mme J. Simon et, quoique de manière assez tiède ou timide, avec Jules Simon lui-même. Il faut la suée de la séance du 21 juin 1877 sur la dissolution et la frater­nité des vestiaires pour les voir complices[1], mais Simon  est reçu à dîner, accorde la pension demandée pour Gautier, as­siste aux ob­sèques de François-Victor ainsi qu'au mariage d'Alice et reçoit Actes et Paroles 1870-1871-1872 avec cette dédicace: "A mon cher ami et ennemi Jules Simon". Il en va de même apparemment pour Jules Favre, rapproché peut-être de Hugo par la réprobation dont sa vie pri­vée est l'objet. Car­net, au 1er mars 1872:

 "Jules Favre est venu me voir. Nous avons causé longue­ment. Il m'a dit: J'ai froissé le senti­ment national. [Il est l'artisan de la paix-capitulation.] Je suis un homme fini." Je l'ai rassuré et consolé, bien qu'en profond désaccord avec lui. C'est un grand talent et je l'ai vu, en dé­cembre 1851, un grand courage. Et puis, je suis l'homme des vieilles amitiés."

Cette largeur du spectre politique hugolien résulte en particulier de son extériorité aux conflits antérieurs. Aux élections de 1869, D'Alton-Shée s'opposait au candidat offi­ciel mais aussi à Thiers, Rochefort à Jules Favre et Gambetta à Carnot. Homme de l'exil, Hugo est historiquement apte à cristalliser l'union des répu­blicains, qui n'est pas seule­ment symbolique dans une période où elle commande la nature et l'issue du conflit politique. D'autant mieux que, sans prendre de part active et directe au Gouvernement de la Défense Nationale et sans s'abstenir de le critiquer, il a dé­couragé plusieurs ten­tatives contre lui. Or modérés et radicaux s'y étaient violemment opposés et l'on avait même vu, au début de février 1871, à Bordeaux, Gambetta et Simon s'affronter pour le contrôle du pouvoir en une sorte de coup d'Etat larvé. Si bien qu'en 1872, Hugo peut apparaître comme l'homme de tous les combats, en même temps que de toutes les vir­ginités. Il est étranger à la guerre, à la défaite et à la capitulation comme Thiers, qui en tire une bonne part de son prestige; comme Gambetta, il est étranger à la Commune et à sa répression. Paradoxalement, c'est un homme nou­veau, innocent des catastrophes nationales.

Il n'est pas neutre pour autant, ni "au-dessus des partis". La composition de son entou­rage et ses actes poli­tiques ma­jeurs -démission de l'Assemblée, asile offert aux Communards à Bruxelles- le placent franchement à la gauche de la mouvance radicale: à l'extrême gauche -c'est le terme qu'il emploie lui-même ordinairement. Le groupe de ses amis et proches se recon­naît à deux traits. L'un est le vote contre la paix à Bor­deaux, assorti de la démission pour la plupart: Louis Blanc, Quinet, Brisson, Adam, Peyrat, Schoel­cher, Gambetta, Scheurer-Kestner, Flo­quet, Clémenceau, Lockroy. Il y a là un han­dicap dans un premier temps et bien­tôt une sorte de gloire, la paix une fois acquise paraissant honteuse -ce qui per­met de comprendre le surprenant retour en faveur de Gambetta. L'autre est une action quelconque pour la "conciliation" entre la Commune et l'Assemblée. Tels sont Clémenceau, qui démissionne de tous ses mandats après la Commune et ne sera réélu député qu'en 1876; Lockroy, député de Paris, dé­missionnaire dès l'ouverture des hosti­lités, poursuivi et acquitté en juin 1872, réélu député en 73, mais des Bouches-du-Rhône; Floquet, lui aussi ar­rêté, comme agent secret de la Commune, et libéré en juin 71. Les autres, Adam, Laurent-Pichat, Bris­son, Peyrat, Schoel­cher ont été membres de la Ligue d'Union républicaine pour les Droits de Pa­ris. Langlois et Greppo sont aux côtés de Hugo pour porter aide aux condam­nés -par la Caisse de secours des proscrits en particulier. Quant au géné­ral Cremer il avait été assez proche de la Commune pour se voir offrir, sans l'accepter, le commandement militaire de Paris. Ici encore ce qui met d'abord Hugo aux marges de la classe politique devient avec le temps un mo­tif d'accord avec l'opinion, dont le retournement sur la question de l'amnistie est exposé, éxpliqué et discuté dans les débats de l'Assemblée après 1876. On pourrait dire que Hugo fut un opportuniste involontaire, par prin­cipe et par anticipation des "opportunités".

Tout le contraire donc, apparemment, d'un opportuniste au sens strict, défini par Roche­fort, après son évasion, dans le journal Les Droits de l'homme: "ce­lui qui vote l'amnistie en temps oppor­tun".  C'est poser la question du gambet­tisme de Hugo. Elle demande d'entrer dans les dé­tails et l'on y reviendra, signalons déjà quelques éléments de réponse.

 

 

Hugo fait la connaissance de Gambetta pendant le siège, et leurs lignes d'action se confondent alors -chacun dans sa sphère propre- jusqu'à leur démission, presque simultanée. Les deux hommes se connaissent et se fréquentent. Indirec­tement et par amis communs: Lockroy, Clé­menceau, Spuller -bras droit de Gambetta- et surtout le couple Adam, Edmond et Ju­liette plus encore qui est la grande amie de Gambetta et son unique correspondante, sa confidente politique. Tuteurs des en­fants de Rochefort, ce sont eux qui orga­nisent la sous­cription en sa faveur pour laquelle Hugo verse 1000F. et que Gam­betta alimente en taxant ses amis fortunés, l'industriel Scheurer-Kestner en tête pour 2000F. Ils se ren­contrent dans des occasions mondaines: dîner de Ruy Blas en juin 1872, obsèques de François-Victor, de Mme Meurice -dont Gambetta fait le récit à Ju­liette Adam, non sans un mot très désagréable pour Meurice [et bien mérité, commente P. Geor­gel]-, de Madame Louis Blanc, de Qui­net enfin, où Hugo et Gambetta prennent tous deux la parole.

Il y a des circonstances plus in­times et qui semblent n'avoir rien d'exceptionnel. Cer­taines sont connues par les Carnets de Hugo:  21 août 1874, "J'ai monté l'escalier [lequel?] en cou­rant. Gambetta, un peu essoufflé, qui montait lentement derrière moi m'a dit: 'Je ne ferais pas cela!'"  Mais Hugo ne note pas tout. En juillet 1875, rien ne corres­pond, dans les Carnets, au bil­let de Gambetta à son amie Léonie Léon: "...le soir je suis forcé d'aller chez Hugo réparer l'absence de jeudi dernier" -formule qui suggère d'assez régulières invitations. Les deux sources concordent en revanche pour la réception du 28 novembre 1875, dont l'hôte de marque est Castelar, important personnage de la vie politique espagnole et figure à la Ruy Blas: condamné à mort puis premier ministre. Quant au ton des relations, il est assez bien fixé par un mot d'esprit de Gambetta noté au Carnet, le 27 janvier 1876:

"Ont dîné avec nous Gambetta, Spuller, Mme Mé­nard, la petite Marthe Féval qui a trois ans. Comme elle n'était pas sage à table, Jeanne lui a dit: "Marthe! Mon­sieur Vic­tor Hugo te regarde!" Gambetta a dit: -C'est le mot des Pyramides dit par un en­fant de 6 ans à un de 3."

Et cette taqui­nerie correspond à ce que les billets à Léonie Léon laissent deviner de l'attitude de Gambetta envers Hugo: un peu agacée par la majesté du maître, fort affectueuse cependant.

Surtout, les Carnets montrent en Gambetta un interlo­cuteur politique, le seul peut-être, avec Louis Blanc, en dehors de l'entourage immédiat. 19 décembre 71:

"Gambetta a dîné avec nous chez Le­canu. [De telles rencontres se font en terrain neutre.] Le dîner a été intime et cor­dial. Il revenait de Versailles où a été discutée la rentrée des d'Orléans à la Chambre. Il croit à mon élection [partielles de janvier 72] dont je doute, que je subirais comme un devoir, mais que je ne désire pas. Il m'a chaudement parlé de ce que j'ai fait à Bruxelles. Il m'a dit: Vous avez arrêté net le gouvernement réaction­naire belge et vous avez eu raison de dire: Ils m'ont expulsé, mais ils m'ont obéi. -Nous avons causé de la gauche qu'il croit impossible à rallier [au sens absolu ou à l'amnistie?], de Louise Mi­chel qui, à part quelques mots de trop, a été admirable [à son procès qui vient de s'achever], de l'amnistie, de l'Institut."

Même tour d'horizon quasi diploma­tique le 28 septembre 1874:

"Comme nous descendions de voi­ture arrivait à notre porte Gambetta accompagné de Spuller. Gambetta venait me dire le bon résul­tat de l'élection d'Angers et causer avec moi de la situation. Nous sommes d'accord sur l'avenir certain de la république."

Ce qui, notons le, peut signifier deux choses contraires: soit, nous sommes d'accord sur tout puisque, certains de l'avenir de la république, nous convenons qu'il ne faut pas le retarder par des maladresse et de la précipitation -nous sommes opportunistes; soit, nous ne sommes d'accord que sur l'avenir certain de la république parce que j'estime, moi, qu'il vaut mieux en préserver la qualité quitte à la retarder que de la dégrader, pour la hâter, dans une politique de com­promis -il est opportu­niste, moi non.

Enfin les liens politiques entre Hugo et Gam­betta se res­serrent manifestement au moment de la formation du Sénat. Le 16 décembre 75, en pleine désignation des sénateurs inamo­vibles par la Chambre, Gam­betta s'excuse par un mot bref mais très chaleu­reux de ne pouvoir venir et joint la liste des inamovibles du jour: son oeuvre personnelle, encore inache­vée. A l'élection, les choses sont encore plus nettes. Hugo est le candidat de Gambetta qui sa­crifie  Louis Blanc -fort in­docile lors des votes constitutionnels- à Peyrat. Le nombre des voix le prouve. Au premier tour, Hugo en a 103, Peyrat 89 et Blanc 87; au second Hugo est élu avec 115 voix, Peyrat et Blanc en ont 65 et 53; au troisième, la consigne a été ré­pétée -ou mieux suivie: Peyrat 114 voix, Blanc 4.


 Tout ceci transparaît dès les premières lignes du Car­net du 30 janvier 1876:

 "Aujourd'hui, élection des sé­nateurs. Je suis allé à dix heures au Luxembourg. J'ai voté [comme délégué de la Ville de Paris]. On a ap­porté Louis Blanc souffrant d'un rhumatisme au genou, et accompagné de son médecin. Nous nous sommes serré la main. Gambetta m'a invité à dé­jeuner. J'ai accepté. Nous sommes al­lés déjeuner chez Magny, près la rue Dau­phine..."

La suite est explicite et prouve que si Hugo n'est pas tout à fait une "créature" de Gambetta, il lui est cependant large­ment redevable de son élection -et ne pouvait guère faire au­trement que d'accepter son invitation à déjeuner au nez de Louis Blanc qu'on ima­gine peu satisfait:

"A midi 1/2 résultat du premier scrutin [il faut la majo­rité absolue à chaque tour pour être élu]. Trois sénateurs: Freycinet, Tolain, Hé­rold [tous trois sur la liste du centre-gauche]. Ce résultat bi­zarre vient des intrigues mêlées de Thiers, des bonapar­tistes, etc. ["etc."=Gambetta, je crois bien] Vive agitation. Les électeurs se réunissent dans l'ancienne salle du trône, en ce moment salle du Conseil mu­nicipal. Discussion presque violente. Il reste deux sénateurs à nommer. Le second scrutin va s'ouvrir. Gambetta abandonne Louis Blanc et se rallie à moi. Ernest Lefèvre parle supérieurement. On vote. Je vais voter. Puis je retourne rue de Cli­chy...[ce qui me per­met de ne pas assis­ter à l'exécution de Louis Blanc] A 7 heures, j'étais au Luxembourg, et j'y dé­posais mon troisième et dernier vote.

    Peyrat est nommé. Louis Blanc ne l'est pas.

    Cette salle du Luxembourg, je ne l'avais pas revue depuis...".

Il faut ajouter, ce n'est pas négli­geable, que comme électeur délégué de la Ville de Paris [sur l'une des listes -une seule- un employé de bureau écrit dans un poétique lapsus: "délégué de la commune de Paris"], Hugo avait pour suppléant Spuller.

On en conclurait à tort, et quoiqu'il n'existe alors aucune disci­pline de parti mais des mouvances qui laissent chacun assez libre de ses actes, que Hugo est simplement gam­bettiste. En diverses occa­sions sur lesquelles on reviendra -par exemple la co­optation de Buffet, en juin 1876, où la voix de Hugo manque aux 144 qui sont celles de toute la gauche sénato­riale-, il prend des initiatives claire­ment désavouées par Gambetta; surtout il se place nettement à la gauche de celui-ci. Les preuves n'en manquent pas, nous le verrons, des élections de juillet 1871 aux propositions d'amnistie; conten­tons-nous d'un signe. En dé­cembre 1872, moment de la grande campagne électo­rale de Gam­betta qui marque son retour à la vie pu­blique, Hugo colle au Carnet un extrait d'un journal bonapartiste qui résume de la sorte la composition d'une nou­velle Assemblée, telle qu'elle serait élue après dissolution:

"Extrême droite: Thiers.

Droite: Louis Blanc.

Centre droit: Gambetta.

Centre Gauche: Victor Hugo.

Gauche: Naquet, Ordinaire.

Extrême gauche: Vermersch, chiffon­nier, forçat et assassin."2

 

 

C'est dire que Hugo ne fait nullement figure d'original, pas même de soli­taire dans la classe poli­tique de son temps. Trois facteurs cepen­dant l'y distinguent sans l'isoler. Anticlérical affirmé, et de plus en plus mar­qué, il partage pleinement ce qui fait le plus solide ciment de la gauche, centre-gauche compris. A ce titre sa participa­tion à des mouve­ments de libre-pensée (voir l'exposé de Mme J. Lalouette, compte rendu du 25/2/89) cesse de sur­prendre. Mais son spiritualisme fait pro­blème et mériterait à lui seul une enquête symé­trique.

En revanche sa prise de position en faveur de l'amnistie des Communards est très minoritaire, même au sein du bloc républicain, et l'on verra combien elle le place à la marge de la classe politique -mais pas du pays. Marginalisa­tion accen­tuée par ses multiples démarches en fa­veur des condamnés. Car il est significatif que la Caisse de secours dont il s'occupe et à laquelle se consacrent aussi Langlois et Greppo, ne soit animée avec lui par aucun des sénateurs ou députés qu'il fréquente. Lockroy lui-même n'agit en ce sens que par l'intermédiaire de Hugo et dans une circonstance unique: en faveur d'une cantinière du bataillon qu'il comman­dait pendant le siège, restée au service des fédérés, condam­née, et pour la­quelle se sont émus ses anciens sol­dats3. Carac­téristique de cet écart, ma­nifestement sous-es­timé par Hugo lui-même, est l'utopie d'un numéro spécial, le même pour tous les journaux républi­cains, dont il imagine que la vente pour­rait ali­menter sa Caisse de secours. Ca­ractéristique éga­lement, l'absence de tout écho à son idée d'une souscription publique pour Rochefort: Ju­liette Adam, venue le trouver pour sa collecte, n'en fait apparemment pas état auprès de Gambetta et ne la relève même pas lorsque Hugo la suggère. Bref, il n'est pas seul à demander l'amnistie, quoiqu'ils ne soient guère nom­breux; il n'est pas seul non plus à agir pour secourir des condamnés et demander des commutations ou des grâces, mais on a le sentiment qu'il n'en est guère d'autres pour lier comme lui les deux et convertir de la sorte la générosité du secours en solidarité et la préoccupation -vite électoraliste- de l'amnistie en visée politique.

 

 

Bien sûr enfin, Hugo agit en écrivain: par ses inter­ventions écrites ou ses oeuvres plus que par les voies ordi­naires de la politique -éloquence tribunicienne et militan­tisme parle­mentaire. Ceci joint au reste, on serait tenté de dire qu'il fi­gure dans la période en symbole de l'unité républi­caine. Unité qu'il élargit des franges de la Commune au bord droit du centre-gauche et qui, faute d'action, reste essentiellement idéolo­gique: faite de patriotisme, de bonne volonté so­ciale, d'humanitarisme généreux et d'antibona­partisme consensuel.

Vision largement fausse. Certes Hugo est respecté, mais comme puissance plus que comme fétiche. Un totem, c'est ce que les républicains au pouvoir feront de lui, lorsqu'il n'aura plus guère les moyens de se défendre: après 1880. Pour l'heure, il brise le consensus républi­cain presque autant qu'il contribue à le former. Plus exactement, il le déplace sur les deux points dont l'occultation est la condition même de l'unité de la gauche et de son succès: l'amnistie, on l'a dit, et la revanche. Ou plutôt la perspective européenne, car A. Laster a raison de dire que Hugo envisage les suites de la défaite autrement que par une guerre symé­trique.

 Alors que Gambetta souhaite expli­citement que la France, privée des moyens d'une politique euro­péenne, s'en abstienne et au mieux at­tende l'affaiblissement des autres puissances dans leurs conflits, sans même chercher à les at­tiser; alors que, de fait, la France fait le gros dos, se montre extrê­mement timide face à une Al­lemagne constamment menaçante et lance toutes ses forces dans la conquête colo­niale, Hugo, lui, ne manque pas une occasion -ni la libéra­tion du ter­ritoire ni même les congrès de la paix!- de dire que la guerre est à préparer, sinon à refaire. Amnis­tie, revanche, revanche, amnistie: les textes publiés dans Le Rappel oscillent de l'une à l'autre4. Non sans les lier explicitement. Ainsi dans la Lettre aux rédacteurs du Rappel qui est un véritable programme politique et litté­raire: la France a été vaincue par sa division; la guerre étrangère a exploité, mûri et fait ex­ploser la guerre sociale; ces deux dé­chirures qui n'en font qu'une (voir L'Année terrible) ne se­ront réparées que par un retour à l'élan révolu­tionnaire (voir Quatrevingt-treize), élan d'unité intérieure et, par la guerre s'il le faut, d'unité européenne.

Le programme était simple, il avait peu de chances d'être entendu. Sans doute la prospérité était-elle trop grande, mais aussi la Révolution trop proche et ses conquêtes encore trop mal as­similées, pour qu'on allât sacrifier tout cela et entreprendre la seconde phase de la Ré­volution alors même que la première n'était pas achevée. Le prolétariat de Paris et l'Alsace-Lorraine ne valaient pas qu'on interrompît l'enrichissement des campagnes, la laïcisation du pays, le déve­loppement de l'instruction, le vote du divorce. Pourtant, on peut rêver et se demander ce qu'aurait été l'histoire si la revanche avait été recherchée dans l'immédiat et dans un effort ré­volutionnaire au lieu de l'être dans la compensa­tion coloniale...

Il faut donc renverser les termes de l'appréciation généralement portée sur la politique hugolienne, obscurcie qu'elle est, pour les années 72-80, par l'ombre portée de la panthéoni­sation ré­publicaine. Les positions et les propo­sitions de Hugo s'éloignent plus qu'on ne le croit des termes communs du combat politique; son statut l'y insère plus réel­lement qu'il ne semble. Car il est bien celui d'un homme politique de plein exercice -non d'un symbole ou d'une conscience- si du moins on fait abstraction des condi­tions actuelles de l'activité politique pour apprécier celles de son temps et y rapporter son action. Ne serait-ce que parce que la littérature est beau­coup moins exclusive qu'aujourd'hui de la vie po­litique. L'Académie, par exemple, n'est pas alors l'écurie vert-de-grisée des chevaux de retour d'élection. Simon, Favre, De Broglie, d'Aumale en sont et figurent en premier plan de l'action gouvernementale ou parlemen­taire; d'Audiffret-Pasquier y as­pire sans attendre de perdre son siège de Prési­dent. Qu'il leur soit incomparable comme écrivain n'empêche pas Hugo de réunir tous les attributs d'un homme politique complet.

Qu'est-ce alors, en l'absence de partis structu­rés? C'est d'abord un mandat électif -il en a un, ou le recherche; d'autre part, un cercle d'influence dans la classe politique -il en dispose manifes­tement, étant lui-même le centre d'un de ces cercles; un journal, c'est l'essentiel et chaque grand leader a le sien -il contrôle Le Rappel comme Gam­betta La République française; un pres­tige ou une notoriété nationale enfin dont ne jouissent d'ailleurs que quelques personnalités soit en raison de leur passé (Thiers, Louis Blanc, Grévy, Schoelcher, Dufaure) soit pour leurs qua­lités de tribun (Gambetta). On le voit, la seule chose qui manque à Hugo pour être l'homme d'Etat majeur qu'il aurait pu être n'est pas non plus l'expérience politique, mais celle des "affaires": la technique gouvernementale et le réseau d'administrateurs ou d'élus aux car­rières liées à la sienne. En cela, il s'apparente à un Louis Blanc. Pour lui, ce pou­voir-là et cette autorité dans l'action au jour le jour sont remplacés par le pouvoir et l'autorité de l'écrivain.

En cela surtout sa position est originale et sa conduite novatrice. Entre 1872 et 1880 -tous les exposés entendus dans notre groupe l'ont montré d'une ma­nière ou d'une autre, qu'ils aient concerné les textes eux-mêmes, leur ré­ception ou leur édition-, Hugo parvient à intégrer récipro­quement l'oeuvre et l'action politique et à sub­stituer en quelque sorte le pouvoir du texte au pou­voir d'Etat. Tout se passe comme s'il opérait alors la synthèse et le dépasse­ment de son com­portement de 48 -un écri­vain sans oeuvre militante, converti à la poli­tique- et de celui de l'exil -un repré­sentant du peuple exilé, réfugié en litté­rature. Conduite entièrement nouvelle, sans pré­cédent, je crois, ni équiva­lent, parce que son objet -l'amnistie, une ré­publique essen­tiellement révolutionnaire- correspond à ses moyens dans le même va-et-vient de l'idéal au terre-à-terre. Pour s'en tenir à elle, l'amnistie constitue ef­fectivement une absurdité poli­tique au moment où Hugo la demande et la voter se­rait -a été- un suicide politique pour tout autre que lui. En 1876, Ras­pail, le vieux Raspail, magnifique et chenu, pi­toyable Gwynplaine octogénaire, ne récolte à la défendre devant la Chambre qu'un méprisant "rappel à l'ordre" de cet excellent Jules Grévy. Quel "rappel à l'ordre" opposer à L'Année ter­rible, à Quatrevingt-treize, à L'art d'être grand-père? Mais leur donner ne fût-ce que dix voix au Sénat était également nécessaire.

 

 

De là une position politique inévi­tablement mal décrite en termes poli­tiques et qu'il faut cependant tenter de circonscrire. On dirait que Hugo est, au choix, un Gambetta qui ne serait pas op­portuniste ou un Thiers de la gauche. Il est aux républicains ce que Thiers est aux conserva­teurs: un centre géométrique qui serait creux et inefficace s'il n'était pas fondé sur une position person­nelle propre à déporter sur son bord l'ensemble qui se recon­naît en lui. Thiers cris­tallise la droite à gauche; Hugo cristallise à gauche la gauche.

Ajoutons que ces symétriques se re­laient et que Hugo parvient à défaire ce que Thiers avait fait. Il avait lié, en une république qui ne nous semble nominale que parce qu'elle a échoué, le conservatisme social, le li­béralisme et le parlementarisme; la crise de 77 et Gambetta aidant, Hugo défait cet assem­blage et accomplit ce que Thiers avait su éviter: que se solidarisent, d'un côté le conservatisme so­cial, le cléricalisme spirituel et l'état autori­taire, de l'autre le parlementarisme républicain, le progressisme idéo­logique et un minimum de ré­formisme social. Cette confi­guration, Hugo la symbolise et il y contribue. Elle nous semble au­jourd'hui aller de soi; elle n'avait pourtant rien de "naturel" et seule la puissance et l'éclat de son éphémère suc­cès durant la décennie de la mort de Hugo lui a conféré cet aspect d'évidence. Pas pour l'éternité d'ailleurs.

Dans les faits, la démocratie répu­blicaine à cessé très vite -dès 1885-90- de s'identifier à la mutation conti­nue et réciproque de l'idéologie et des rapports sociaux: à une révolution permanente et pacifique. Dans l'idéologie, nous assis­tons, aujourd'hui exactement, à la même dissocia­tion de l'idéal démocra­tique et du pro­gressisme social et idéologique.

C'est bien pourquoi, avec Sartre et Aragon, est venu mourir le modèle d'articulation de l'art et de la poli­tique offert par Hugo. C'était l'illustration et la réalisation concrète d'un idéal politique et littéraire neuf: où l'absolu de l'art ne pouvait être dis­joint de la démocratie républi­caine conçue comme progression vers l'absolu.


Hugo sénateur - Document

 

Transcription de la réunion du

 

9° bureau du senat

séance du 28 juin 1880

 

 

 

Cette intervention de Hugo n'est rapportée ni dans Actes et Paroles  ni dans Le Rappel.

 

 

La séance est ouverte à 2h 1/4 sous la présidence de M. Jules Simon. L'ordre du jour appelle la nomination d'un membre de la commission chargée d'examiner le projet relatif à l'amnistie.

M. Victor Hugo soutient la loi. Il désire répondre à quelqu'un qui l'attaquera.[Silence dans les rangs semble-t-il.]

M. Pelletan prend la parole. Il croit qu'un commissaire nommé doit donner son opinion; il ne comprendrait pas qu'on procédât par réticence. [Re-silence, vraisemblablement.]

M. le Président [du Bureau = J. Simon] explique qu'il a offert la parole à ceux qui voulaient attaquer la loi. [En fait, c'est sans doute lui-même qui est visé. Il faut croire que le silence dure puisque:]

M. Schoelcher croit que la question se présente autrement qu'elle ne s'est encore présentée. Il pense donc que ceux qui ne veulent pas de l'amnistie dans les conditions actuelles doivent s'expliquer.

M. Delsol [C'est lui qui, en 1876, avait été désigné comme commissaire par le 8° Bureau contre Hugo.] fait une observation sur la manière d'engager les débats. On a voté une amnistie partielle; on demande aujourd'hui une amnistie totale. Ceux qui la demandent aujourd'hui sont des demandeurs, c'est à eux de parler les premiers.

M. Pelletan est de l'opinion contraire. C'est à ceux qui repoussent une loi présentée par le gouvernement et votée par la Chambre à parler les premiers.

M. le Président croit aussi que ce sont ceux qui s'opposent à la loi à donner les premiers leurs motifs. Mais s'ils ne prennent pas la parole, c'est qu'ils persévèrent dans leur ancienne opinion qu'ils ont déjà exprimée. [Et vous ne ferez donc pas dire à Jules Simon ce qu'il n'a pas envie de répéter.] Il ne conteste pas la gravité de la situation en présence d'une loi présentée par le gouvernement et votée par la Chambre.

M. Bocher [député à la législative en 1849, orléaniste professionnel: administrateur des biens de la Maison d'Orléans pendant l'Empire et donc opposant; vote la dissolution en 77 mais refuse d'aller plus loin; fait ensuite partie de l'opposition aux républicains] ne se présente pas comme commissaire, mais il dira très brièvement les raisons qui le font voter contre le projet. C'est qu'il est contraire à la volonté du pays, à la pensée même du cabinet [Freycinet, composition Gauche républicaine + Union républicaine: le centre gauche ne participe plus au gouvernement] et à l'intérêt de la république. Il n'a parlé que pour donner au Bureau l'occasion d'entendre M. Victor Hugo.

M. Victor Hugo dit que la défense sera aussi sommaire que l'attaque. Il est le premier qui ait voulu l'amnistie; il l'a voulue à Bruxelles, au péril de sa vie, le 29 mars 1871. Il s'agit d'un devoir supérieur à nos petits devoirs parlementaires. L'orateur se place au point de vue du sentiment universel. Quel est le point de départ de cette terrible affaire? Condamnation, ces vaincus sont des scélérats; ils doivent être tués sur place au hasard. Cette chose horrible a été accomplie. Les vainqueurs ont assassiné les vaincus. Cet assassinat a eu des proportions colossales. C'est par vingtaines de mille que se comptent les victimes. Il y a eu devant le café du Delta une fosse immense comblée de cadavres. Neuf ans se sont écoulés. Le Sénat qui avait repoussé les paroles de l'orateur, peut-il aujourd'hui penser de même. Peu lui importe ce que pense le gouvernement. Il demande à M. Bocher de s'associer à lui pour se conformer au voeu de cet immense pays. Il y a des jours où une voix immense parle et dit: Ecoutez-moi. Cette voix, c'est la France, c'est le peuple tout entier. Elle dit: Nous voulons qu'on ouvre la porte à ceux qui sont dans les bagnes, à ceux qui souffrent depuis neuf ans. Il y a danger pour le Sénat à résister à la volonté de la France. Cette volonté est énorme, elle se manifeste de manière éclatante. L'orateur conjure ses collègues au nom de la paix générale, au nom de la sécurité de la France de lui accorder ce qu'elle demande. Il s'agit de quelques centaines d' hommes, pas davantage, retenus par des condamnations viciées dans leur origine, car ce sont des condamnations de vainqueurs contre les vaincus. C'est au nom de la paix publique, au nom de l'apaisement des passions que l'orateur demande qu'on accorde l'amnistie aux six ou sept cents qui restent dehors. Accordez-la parce que c'est la France qui le veut, et vous ferez une action utile au Sénat. Si l'amnistie est rejetée, dans dix ans il n'y aura plus de Sénat, peut-être avant.

[Hugo dit ici tout ce qu'il ne faut pas dire et qui n'est jamais dit, pas même par lui-même en séance publique (du moins au Sénat, car cette intervention ressemble étrangement à celle du vieux Raspail qui, à la Chambre, dans la discussion de l'amnistie en 1876 avait tenu des propos comparables et s'était fait rappeler à l'ordre par le Président de l'Assemblée, Grévy, en termes si sévères que son fils, le lendemain, avait demandé au Président d'adoucir ses termes et n'avait obtenu qu'une verte réprimande)                            :-que la répression légale n'a été que la suite des massacres purs et simples, facilement assimilés aux combats;

                                         -que, même légale elle était entachée d'iniquité: "vainqueurs contre les vaincus" = tribunaux militaires;

                                         -que ce n'est ni une question "politique", ni même une question "nationale", mais une question historique et "universelle";

                                         -que la France ne se confond ni avec l'opinion, ni avec la majorité;

                                         -que si la classe politique, en refusant l'amnistie, persiste à se réclamer de la guerre sociale qu'elle a conduite et où elle a vaincu, cela risque de se retourner contre elle un jour (= "paix publique", "apaisement des passions");

                                         -que la révision constitutionnelle est à l'ordre du jour et que si le Sénat, une nouvelle fois, s'oppose à la Nation et à ses corps politiques, on ne perdra pas grand chose en le supprimant.

Ces propos inouïs provoquent un retour à l'ordre du discours parlementaire et politique dont, involontairement sans doute, Pelletan lui-même, qui n'a pas voté l'amnistie en 1876, prend l'initiative en recommençant la réponse de Hugo à Bocher. La discussion reprend alors son cours normal, non sans que Jules Simon en explicite les règles.]

M. Pelletan : L'honorable M. Bocher a dit, dans un jugement sommaire, qu'il repoussait l'amnistie parce qu'il n'y avait pas de nouvelles raisons et qu'il la croyait funeste à la République. Le gouvernement et la Chambre ont donné leurs raisons. Il faut reprendre le débat au point où il en est [où il en était avant que Hugo ne parle]. L'orateur a repoussé l'amnistie lorsqu'elle était présentée à un certain moment par Victor Hugo. C'est une question d'opportunité. C'est sur ce point qu'il veut connaître l'opinion de la commission quelconque qui sera nommée. Il ne croit pas qu'il y ait danger pour la sécurité publique, mais la question n'en est pas moins assez grave pour que le commissaire qui sera nommé [ne] puisse garder le silence. Cette question il la pose à un horizon où il ne voit rien paraître [Simon s'est caché au-dessous de l'horizon]. Le devoir de chacun de nous est de dire ce qu'il a dans le coeur.

M. le Président [enfin!] observe que si M. Bocher n'a point développé ses opinions, il les a exprimées de la façon la plus claire. Il a dit que la majorité du pays ne désirait pas l'amnistie. Il a ajouté que toutes les raisons qui avaient déterminé le Sénat subsistaient encore. Pour lui, le Président croit que ces raisons sont aggravées par la conduite de ceux qui ont déjà été amnistiés. M. Jules Simon ne désire pas être commissaire mais il ne veut pas cacher son opinion, puisqu'il la développera à la tribune. Il demande au Bureau la permission d'ajouter qu'il a été profondément ému du discours de Victor Hugo, mais il ne saurait s'associer à sa pensée quand il a parlé de la répression dans Paris, aussi désire-t-il que cet argument ne soit pas invoqué. M. Jules Simon a su les choses mieux que personne; il se souvenait de la transportation sans jugement. Comme ministre [de l'Instruction publique], il a demandé des jugements, et il est parti pour aller sur tous les pontons voir combien il y avait de prisonniers. Ce qu'ils demandaient surtout, c'étaient des juges. La conséquence fut qu'on nomma une commission par navire. Quoi qu'il en soit de ces souvenirs, il ne faut pas les porter à la tribune. [bis] M. Jules Simon a eu une seconde remarque à faire sur les paroles de M. Victor Hugo: c'est sur ce qu'il a dit du Sénat. L'orateur croit que [si] le Sénat s'efface, c'est un corps insignifiant qu'on balaiera un jour comme une poussière. Il ne doit regarder  que l'intérêt du pays, car une institution ne se fortifie qu'en s'identifiant avec cet intérêt. M. Victor Hugo a toujours eu l'opinion qu'il défend aujourd'hui, mais [pour Pelletan] il y en a d'autres qui n'ont que la passion du jour.

M. Pelletan pense que ce n'est pas l'honorable [terme péjoratif depuis Shakespeare] président qui niera qu'on puisse modifier son opinion suivant l'opportunité. La demande d'amnistie réduite à elle seule, eût-elle pour interprète le glorieux génie de Victor Hugo, n'avait pas de chance de se présenter [c'est le moins qu'on puisse dire]. Mais bien des faits nouveaux se sont produits. L'opinion publique a parlé. Vous pouvez étouffer devant le Sénat le souvenir de la justice militaire, vous ne l'étoufferez pas dans le pays. L'horreur légitime qu'avait soulevée la Commune s'est apaisée: on a mis en balance le souvenir de la répression. Croyez-vous qu'il soit bon de laisser la question en suspens? [effacez vos condamnations sinon on se souviendra de vos exécutions sommaires] Voyez-la telle qu'elle est posée à cette heure. Demandez-vous ce que sera le pays le lendemain. L'orateur ne se fait pas illusion: il ne croit pas qu'elle constitue [?] une mesure de conciliation, mais la République peut tout braver. La lutte prolongée, il faut l'éviter à tout prix. Quand Ollivier voulut faire l'Empire libéral, on ne pensa qu'au 2 décembre. Prenez garde que dans nos campagnes électorales on ne pense qu'à la répression.

M. Jules Simon ne veut pas rentrer dans la discussion, mais il ne peut partager cette pensée que l'amnistie sera toujours un brandon de discorde et que l'amnistié n'en sera jamais un.[Etes-vous avec eux ou avec nous?] Il n'acceptera l'amnistie que le jour où les amnistiés l'accepteront comme un pardon.

M. Pelletan réplique qu'il ne comprendrait pas que l'amnistié acceptât l'amnistie et s'humiliât devant un pardon.

La clôture est prononcée.

Le scrutin est ouvert.

Votant 25, majorité absolue 13.

M. Jules Simon 16 voix.

M. Victor Hugo 7.

M. Bocher 1.

M. Pelletan 1.

M. Jules Simon est élu.

 

 

 


Hugo sénateur  Document

 

 

 

4° bureau

seance du 18 juin 1877

 

 

 

A comparer avec l'information donnée par Le Rappel et Actes et Paroles IV (volume Politique, p. 962-963).

Compte rendu. Entre guillemets les termes du P.V.

 

 

Bertauld [sénateur inamovible, centre-gauche] intervient le premier contre la dissolution.

Vicomte de Meaux,[ membre du gouvernement (agriculture et commerce), monarchiste, gendre  de Montalembert], intervient pour répondre à Bertauld sur les implications de "l'Acte du 16 mai" en politique étrangère.

Depeyre [légitimiste musclé mâtiné de bonapartiste; député en 71, sénateur en 76, échoue au Sénat en 79 et devient administrateur de la toute neuve Université catholique de Paris] argumente contre Bertauld.

De Lasteyrie [curieux bonhomme: député dès 1842: centre gauche; en 48, nettement contre-révolutionnaire et hostile à la fois à la République et à L.N.B.; expulsé, pour quelques mois, au coup d'Etat; député en 71: centre-droit, puis centre-gauche; sénateur inamovible, centre-gauche, en 75, il vote contre la dissolution, mais aussi contre l'article 7 de la loi sur l'Enseignement supérieur] affirme son "catholicisme supérieur à tout". Il juge que la majorité républicaine de la Chambre sortira accrue de nouvelles élections. Il est aussi favorable au refus de la dissolution pour étendre -au moins préserver- l'autorité du Sénat.

Le comte d'Andlau [colonel; écrivit un livre sur la guerre de 70 qui fut pour beaucoup dans la condamnation de Bazaine. Elu sénateur en 76 comme "candidat du parti conservateur rallié à la République". Finalement, il s'abstiendra au vote sur la dissolution.] intervient à propos d'une possible déclaration de l'état de siège. Rien ne serait plus dangereux; l'armée doit être tenue écartée des débats politiques. Il est favorable à l'idée d'une négociation entre la commission qui sera désignée et le ministère. Cette négociation devrait en particulier obtenir du ministère des réponses et des assurances sur trois  points: -A-t-il ou non l'intention de proclamer l'état de siège?

                                             -Entend-il revenir à la pratique des candidatures officielles?

                                             -Quelle sera sa conduite s'il est battu aux élections devant une Chambre à nouveau républicaine?

"Victor Hugo s'associe aux paroles de l'honorable M. d'Andlau, mais il va plus loin que lui et demande catégoriquement au ministre présent dans le Bureau, à M. le Vicomte de Meaux, de répondre à la dernière question de M. d'Andlau.

"M. le Ministre dit que la question qui lui est posée engage directement la responsabilité du Président de la République et que dès lors il n'a pas à répondre.

"M. Victor Hugo. Cette réponse est très menaçante. Je ne suis pas étranger à notre histoire [brouillon du secrétaire: "j'ai des souvenirs"] et j'ai vu déjà ce que je vois aujourd'hui. Je me souviens d'un orateur, mon collègue autrefois à la Chambre des pairs, qui touche de près à M. le Vicomte de Meaux, M. le Comte de Montalembert. Quoique n'appartenant pas au même parti, je m'étais entendu avec lui après le 17 juillet 1851, pour adresser une question analogue au ministre d'alors: je constate que le ministre d'alors m'a fait exactement la même réponse que M. le Vicomte de Meaux. Ce qui a suivi, vous le savez, un des plus infâmes crimes dont l'histoire ait conservé le souvenir.

"M. le Ministre, sans vouloir revenir en arrière, fait observer que la principale différence entre la Constitution de 1848 et la Constitution actuelle consiste précisément dans ce droit légal de dissolution attribué maintenant au président de la République.

"M. Victor Hugo voulant de nouveau insister, M. le Président [ M. Batbie candidat républicain en 1848 -il a 20 ans; député en 71, sénateur en 76: résolument monarchiste: l'un des tombeurs de Thiers] lui fait observer que si le droit de l'interpellation existe entier en séance publique, il n'existe pas dans les Bureaux.

"La clôture mise aux voix est adoptée."

Depeyre est nommé rapporteur par 16 voix contre 15 à Bertauld.

 



[1] Voir Carnet, au 21,22,23 juin 1877, Massin, p. 887.

2 Collaborateur du Cri du peuple, fondateur du Père Duchêne, condamné par contumace en no­vembre 1871 à la peine de mort. Il publia en septembre 1871 un poème réédité à Londres en 1872, Les Incen­diaires, dont voici les der­niers vers:

                                                Et toi, dont l'oeil nous suit à travers nos té­nèbres,

                                                                Nous t'évoquerons, ô Marat!

                                                Toi seul avait raison: Pour que le peuple touche

                                                                A ce port qui s'enfuit toujours,

                                                Il nous faut au grand jour la justice farouche

                                                                Sans haines comme sans amours,

                                                Dont l'effrayante voix plus haut que la tem­pête

                                                                Parle dans sa sérénité

                                                Et dont la main tranquille au ciel lève la tête

                                                                De Prudhomme décapité!

 

3 L'épisode se situe en août 1872 (voir Carnet, éd. Massin, p. 790). Serait-ce une "source" de la cantinière de Quatrevingt-treize?

4 Preuve a contrario, le seul texte pacifiste est le discours sur la dissolution de l'Assemblée, qui est aussi le seul où Hugo parle en pur "politique": pour arracher un vote favorable.