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René Journet : «L'Ane de Giordano Bruno et celui de Hugo»

Compte rendu de la communication au Groupe Hugo du 25 février 1989.
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En 1846 et 1847, Christian Bartholmess a publié sur «Giordano Bruno» un ouvrage en deux tomes (le premier sur sa vie, le second sur ses travaux), ouvrage que Hugo a pu lire. L'hypothèse ferait de son «Ane» l'héritier d'une figuration appartenant à la tradition de la libre-pensée, mais aussi de la cabale, et non une "anomalie" relevant de la seule idiosyncrasie hugolienne. M.Journet a en effet trouvé dans l'analyse que fait Batholmess de la «Cabala del cavalo Pegaseo, con l'aggimuta de l'Asino cillenico, descritta del Nolano», une antithèse entre le cheval ailé (Apollon) et l'âne parlant (Mercure, dieu de l'ignorance) qui informe à la fois une satire de l'ignorance académique (aristotélicienne) et un éloge de l'ignorance savante. L'Ane demande en vain à entrer dans une Académie Pythagoricienne, qui devrait se montrer pourtant compréhensive... C'est Mercure qui le fait admettre. Exit Pegase, place à l'âne silénique, "la bête triomphante".

Giordano Bruno lui-même avait un prédécesseur dans la personne de Nicolas de Cuse, érudit novateur du XVème siècle qui s'attaqua à la cosmologie dualiste et à la logique d'Aristote  pour lui opposer la conception d'un cosmos qui serait une sphère infinie sans centre ni circonférence, ainsi qu'une philosophie des "coincidentia oppositorum ". Nicolas de Cuse est l'auteur, entre autres, de «La Docte Ignorance» (1440).

Les ânes de Lucien, d'Apulée, de Machiavel, de Durant, de La Mothe-le-Voyer sont connus de tout le monde; mais on est, d'un autre côté, presque persuadé qu'un disciple de Sextus, La Mothe-le-Voyer avait mis à profit la «Cabale». Il est d'avis que "toute notre vie n'est qu'à bien prendre qu'une fable, notre connaissance qu'une ânerie, nos certitudes que des contes, bref, tout ce monde qu'une fausse et perpétuelle comédie".  Aussi ne dédaigne-t-il jamais ce qu'il nomme "la mythologie de l'âne".

Il y a donc un lien entre la cabale, la libre-pensée -et la pensée libre-, et l'âne.  Pour Giordano Bruno, "l'âne idéal et cabalistique", ce symbole, ce type  de la perfection intellectuelle, mériterait d'être placé au ciel, près de la Vérité, et de devenir une constellation.

La cabale est donc, par ces différentes allégories autant que par sa tendance, à mettre en rapport avec le  «Spaccio della bestia trionfante » (l'expulsion de la bête triomphante) (p. 403 et suivantes, Giordano Bruno, «Opere italiene,» Gottingen, 1888):

 

A l'Asino Cillenico

O Berto quel'ventre e la mammelle

Che t' ha' portat', én terra tilattaro,

Animalacccio divo, al mondo caro,

Che qua' fai residenz' et trà le stelle

Mai piu preman tuo dorso basti et selle !

Et contr' il mond' ingrat' et ciel avaro

Ti faccia sort' et natura riparo,

Con si felice ingegno, et buona pelle,

Mostra la testa tua buon naturale,

Cerne le nair, quel giudicio sodo;

L'orecchie lunghe, un udito regale;

Le dense labbra, di gran gusto il modo;

Da far invididia à Dei, quel genitale;

Cervice tal, la constanza ch'io lodo.

Sol lodandoti godo:

Ma (lasso) cercan tue conditioni

Non un sonetto, ma mille sermone.

(ibid, p. 60O)

 

Cela dit, Jordano Bruno écrit un "sonetto ", «Sonetto in lode dell'Asino:» :

 

O Sant' asinita, sant' ignoranza,

Santa stolticia, et pia divinitione;

Qual sola puoi far l'anime si buone,

Ch'humean ingegno et Studio non l'avenza,

Non gorge faciosa vigilanza

D'arte qualunquesia, o'nventione,

Ne de Sophosi contemplatione,

Al ciel dove t'edidifichi la stanza.

Che vil val (curiosi )il studiare,

Voler saper quel che fa la natura,

Se gl'astu son pur terre, fuoco, et mare ?

La santa asinita di cio non cura;

Ma con man giorte,e'n ginocchion vuol stare

Aspettando da Dio la sua ventura.

Nessuna cosa dura,

Eccetto il futto de l'eterna requie,

La qual ne dono Dio dopo l'essequie.

(p.564)

 

Discussion

 

J.Seebacher se demande si cette figure de l'âne chez G.Bruno se branche sur la fête et le rituel de l'âne. Il rappelle l'existence, au Moyen Age, de messes en musique qui se terminaient  en hi-han hi-han non pas sacrilèges, mais rituels: ce braiement avait sans doute rapport avec la nativité, mais quel était son sens ?

R. Journet signale une traduction récente (1965) de «La Cena de le» «Ceneri» (la fête des cendres), apologie de Copernic.

Jacqueline Lalouette confirme le fait que Giordano Bruno était un des grands héros de la libre-pensée, bien entendu en Italie, mais aussi en France.  Lorsque, en 1889, on érige place Maubert une statue d'Etienne Dolet, les italiens de leur côté élèvent une statue de Giordano Bruno. Et les libres-penseurs français et italiens de se congratuler.

A. Laster signale que le nom de Giordano Bruno apparaît (entre autres) dans «Les Quatre Vents de l'Esprit», à la suite de Campanella. Il fait partie de la série des penseurs martyrs dont Hugo utilise les noms  comme autant de symboles offensifs contre l'obscurantisme clérical.  

Que Hugo ait lu ou non l'oeuvre de Giordano Bruno ou le livre de Bartholmess, il reste que leurs ânes partagent la même "docte ignorance". Il est tout à fait envisageable qu'à tout le moins Hugo ait entendu parler de l'Ane de Bruno, et qu'il s'en soit souvenu: non seulement parce que Giordano Bruno était pour lui un des grands martyrs de la liberté de penser et qu'il fait souvent référence à son supplice, mais parce qu'il pouvait s'approprier cet âne, figure emblématique de la liberté d'un savoir qui "rue dans les brancards", si l'on peut dire.

 

Compte rendu de Claude Millet