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Bernard Degout : «Je veux être Chateaubriand...»

Compte rendu de la communication au Groupe Hugo du 16 avril 1988.
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L'adhésion de Hugo au royalisme apparaît de prime abord comme le trait le plus marquant de sa jeunesse, adhésion particulièrement explicite et explicitée durant les années 1821-1824 (période bornée en amont par l'ouverture des cours publics de la Société des Bonnes-Lettres et par l'absorption du Conservateur littéraire par les Annales de la littérature et des arts ; en aval par le renvoi de Chateaubriand du ministère des Affaires étrangères et par le sabordage de La Muse française).

Période sensible, dont l'étude suppose que le jugement sur la "qualité littéraire" soit suspendu au même titre que celui sur l'"engagement politique".

Une première étape recherches a débouché sur une étude de la Société des Bonnes-Lettres, présentée l'an passé, valant comme un balisage général articulé autour des questions alors centrales et largement débattues de la légitimité de la monarchie, de la légitimation de la Restauration après la Révolution, du rôle qu'entendaient s'attribuer ou se voir attribuer les hommes de lettres dans cette opération, ainsi que des discussions autour de l'opportunité de la création d'un genre littéraire nouveau (voir à ce sujet deux études, l'une parue dans le dernier Bulletin de la société Chateaubriand, l'autre à paraître dans le prochain Bulletin de la société de l'histoire de Paris).

La deuxième étape de ce travail a consisté à reprendre ces questions en serrant de plus près ce qui est le sujet de recherches déposé, à savoir, dans une formulation très floue : "l'influence de Chateaubriand sur Victor Hugo". La même méthode de travail a été continuée, cherchant dans les textes de Hugo des repères permettant de prendre la mesure de la façon dont il a lu Chateaubriand ou, pour le dire autrement, cherchant à prendre la mesure de ce que désigne "Chateaubriand" dans la formule "Je veux être Chateaubriand ou rien", à suivre dans Chateaubriand les problèmes qu'y pointent les textes de Hugo, avant de revenir à ceux-ci.

Moment intermédiaire, donc, et un rien circulaire.

La présentation choisie c'està-dire à laquelle cette situation contraint a tenté d'énoncer cela sous la forme d'un propos ouvert, dont le présent résumé ne rend pas tous les flottements, pas plus que les interventions de Josette Ascher, Arnaud Laster, Gabrielle Malandain, René Journet, Guy Rosa, Jacques Seebacher et Agnès Spiquel.

 

Dans le "Je veux être..." contesté, à tort me semble-til, pour 1816 (voir La France en deuil), mais déclaré s'appliquer pleinement aux années qui m'occupent Venzac a proposé d'interpréter "Chateaubriand" comme Chateaubriand politique et non pas comme Chateaubriand littéraire.

L'attachement de Hugo à Chateaubriand politique est indiscutable, et porte au moins sur deux points : la liberté, qui fait selon Venzac la spécificité de Chateaubriand dans l'opinion ultrà ; le "sens de l'histoire" non moins spécifique : "il faut partir du point où on est arrivé". En revanche, l'exclusivité du politique parait tout à fait discutable. Pour trois raisons.

La première réside dans le fait que Venzac fonde sa démonstration sur les mentions explicites de Chateaubriand dans les odes et sur les articles de Hugo; or, ces textes sont pour la plupart rédigés à l'occasion de disgrâces de Cha teaubriand, ou à l'occasion de polémiques sur sa situation politique (peut-il être tenu pour le chef des royalistes ? peut-on prendre au sérieux l'auteur de l'Essai sur les révolutions ? un homme de lettres peut-il se mêler de politique ?). Il en résulte que dans l'ordre des mentions explicites, c'est bien quasiment exclusivement de Chateaubriand politique qu'il s'agit sous la plume de Hugo : c'est Chateaubriand politique qui est attaqué ; c'est de Chateaubriand politique que Hugo prend la défense. Mais un tel inventaire doit être confronté à des relevés du type de celui qu'a produit F. Ganser dans ses Beiträge zur Verurteilung der Verhältnisse von Victor Hugo zu Chateaubriand (Heidelberg, 1902, sauf erreur), relevé qui bien qu'incomplet met en évidence, à côté des mentions explicites, un grand nombre d'emprunts à des textes "littéraires" de Chateaubriand, particulièrement aux Martyrs.

La seconde raison, c'est que cette séparation du politique et du littéraire, dont la possibilité sous-tend l'argumentation de Venzac, il faut la référer à la situation de l'époque, à l'effort général de prise du pouvoir par les lettres qui s'y dessine (voir Bonnes-Lettres). Politique et littéraire n'entretiennent aucunement un rapport d'opposition. C'est en tant que littérateur qu'un homme de lettres est un politique, phrase qui appelle son complément : ce n'est qu'en étant un bon politique qu'un littérateur sera un bon homme de lettres, ou comme le disent Victor et Abel Hugo : il n'y a de poésie que chrétienne et monarchique. Dans ces énoncés, il n'y va pas de n'importe quelle littérature, pas plus qu'il n'y va de n'importe quelle politique. En tenant ce propos de fondation réciproque, ou en disant comme Hugo que tel ouvrage de Chateaubriand est non seulement un bienfait pour les lettres mais "ce qui est plus encore" un bienfait pour la monarchie, on pourra sans contradiction aucune protester contre une invasion des lettres par la politique, contre un étouffement de la poésie par les disputes du jour.

La troisième raison, c'est que Chateaubriand a lui-même réfléchi, et explicité les relations de la littérature et de la politique, leur situation mutuelle en regard de l'histoire, en regard du présent de l'histoire et de ses exigences, des exigences du présent pour qu'il puisse y avoir, précisément, quelque chose comme un présent. Cette réflexion, on peut en proposer l'approche à partir des Martyrs et de deux articles parus fin 1819 dans le Conservateur.

Passablement schématisé tel surtout qu'il a été réactualisé par une réédition en 1822, et tel que les emprunts de Hugo invitent à le lire le propos des Martyrs prend son origine dans l'interprétation de la Révolution comme coupure radicale de l'Histoire, coupure dont le vide des sépultures royales de Saint-Denis est l'abyssal symbole. La question est : comment fonder quelque chose, un présent, un avenir, sur pareille béance. Les Martyrs procèdent en deux temps : tout d'abord en répétant la "catastrophe" révolutionnaire à travers un événement ancien, poétisé et historisé : les persécutions de Dioclétien. Le parallèle est établi par des rapprochements explicites entre les deux événements, et constitue la coupure révolutionnaire en symétrie des persécutions de Dioclétien, c'està-dire en préalable immédiat à une fondation : les Martyrs s'achèvent en effet non pas sur les persécutions, mais sur une proclamation : Constantin est proclamé empereur, et la religion chrétienne religion de l'empire. Le second temps est celui de l'accomplissement de la fondation de la fondation, si l'on peut dire : le récit des martyres individuels des deux héros, Eudore et Cymodocée, sur la tombe desquels les proclamations auront lieu. Avant d'aborder ce second temps, qui occupe le livre XXIVème et dernier, Chateaubriand fait des adieux à la Muse, dont le secours n'est plus nécessaire puisqu'il n'est de Français qui ne sache ce qu'est une tombe : le récit de fiction fait place au récit de vérité, la poésie fait place à l'histoire, le renoncement de "René" aux "riantes illusions de la jeunesse" valant parallèle avec les martyrs des héros. Bref : le présent de la Restauration (comme celui de 1810) ne recevra fondation et ne sera fondateur que si l'histoire prend le relais de la poésie. Le passé immédiat ainsi que le présent doivent être abordés dans leur vérité. Pour Chateaubriand : à travers l'histoire (voir une étude à paraître dans le prochain Bulletin de la société Chateaubriand).

Dans un deuxième temps, à la fin 1819, Chateaubriand reprend ces questions dans deux articles publiés dans le Conservateur, qui sous prétexte d'un oubli passager des turpitudes politiques dans le monde des lettres, sont en fait une étude politique et littéraire du présent, une intervention importante au moment où certains ultràs (Villèle en tête), négocient avec le ministère Decazes, alors que Chateaubriand est plus ou moins mis sur la touche. Chateaubriand y revient sur la question de l'histoire, mais pour déclarer cette fois qu'il est impossible de s'occuper du passé quand on n'a pas de présent, et que les exigences de l'"histoire vivante" de la politique sont venues l'arracher à l'"histoire morte". En même temps, il désigne dans le roman une forme littéraire adaptée pour dire vite à l'état des moeurs telles que les a transformées la Révolution : moeurs plus naturelles, quoique plus corrompues que de par le passé. Et il ajoute à ce propos que les romans frappent par l'"illusion de la vraisemblance". Autrement dit, si la politique doit venir prendre la place de l'histoire, c'est parce qu'il n'y a pas de présent, et il n'y a pas de présent parce qu'il n'y a pas de vérité suffisamment déployée pour que puisse être opérée une fondation.

La fidélité profonde de Hugo à Chateaubriand telle que l'état actuel de l'inventaire permet d'en préjuger réside en la reprise de cette interrogation centrale sur la vérité au sein d'un projet d'élaboration d'une poétique, et au sein de la mise en pratique de cette poétique, les deux choses se faisant simultanément. Fidélité infidèle, puisque Hugo ne renonce pas à la poésie, bien au contraire : pris en cela, au-delà de la décision propre, dans le mouvement général décrit par Bénichou (Le Sacre de l'écrivain) et dans l'infléchissement particulier de ce mouvement qui anime les efforts des Annales de la littérature et des arts et de la Société des Bonnes-Lettres. Mais fidélité profonde au sens où cette poétique cherche à se fonder sur l'interrogation, sur les interrogations reçues de Chateaubriand.

Cette fidélité infidèle cette répétition déploie l'interrogation sur la vérité à travers des occurrences diverses, dont la prochaine étape de recherches suivra la chronologie et les intrications : solennisation des événements qui touchent à la famille royale, ou à la monarchie ; rassemblement du peuple autour de figures expiatoires (Mme de Sombreuil, Louis XVII) ; définition poétique de la vérité de l'histoire ; constitution d'une poétique de la prophétie etc... Toutes ces occurrences visant à (ré)tablir un lien authentique entre le peuple et le roi, que ne viennent plus perturber les tenants de la "morale des intérêts", les "capables", les "esprits positifs" aux premiers rangs desquels se comptent les ministres, même après la chute de Decazes. Ou, en d'autres termes, visant à accomplir l'harmonie historique jusque là jamais réalisée pleinement entre la grandeur de la monarchie (Saint-Louis) et la grandeur des lettres (Louis XIV) (soit : le merveilleux chrétien plus le classicisme, repris tous deux dans une littérature nouvelle, que Hugo tentera de ne pas laisser enfermer dans la détermination : romantisme, notamment en réécrivant une ode de Boileau, A mes odes). Au centre de ces variations se trouve la figure du génie, incarnation en une subjectivité problématique de la souveraineté, qui garantira aussi bien celle du peuple que celle du monarque, subjectivité dont Hugo approche la vérité, c'està-dire tente de légitimer les droits d'énonciation de la vérité, à travers une réflexion sur le sacrifice.