Jean-Marc Hovasse : Hugo persan[1]

Communication au Groupe Hugo du 9 juin 2017
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Il y a tout juste deux cents ans, « en l’année 1817 », le poète irlandais Thomas Moore publiait à Londres Lalla Rookh : An Oriental Romance, livre qui comme son titre ne l’indique par contient plusieurs poèmes, et qui remporta un immense succès. Amédée Pichot, « le traducteur des œuvres de lord Byron », en donna trois ans plus tard une première version française sous le titre Lalla Roukh ou La princesse mogole, histoire orientale (chez Ponthieu, 1820). C’est le point de départ, à vrai dire inattendu car passant par l’Irlande, de la rencontre entre Victor Hugo, qui venait d’avoir dix-huit ans, et la poésie persane. Elle commence peu ou prou par un aveu d’impuissance. Dans le compte rendu de la traduction française faite pour la 15e livraison du Conservateur littéraire, qui paraît le 17 juin 1820, Victor Hugo après avoir énoncé, comme si la littérature perse lui était aussi familière que la littérature greco-latine, qu’« on trouve la trace d’une croyance dans les stances voluptueuses d’Horace et d’Anacréon, de même que dans les maximes cadencées d’Hafiz ou de Saadi », continue ainsi :

 

C’est surtout dans l’Orient que cette influence du climat sur la religion et de la religion sur la poésie se fait sentir. Voilà, si nous ne nous trompons, ce qui donne à la littérature orientale cette couleur originale que les Occidentaux ont si souvent tenté vainement d’imiter. De nos jours, un homme qui a traduit Anacréon et composé des ballades irlandaises, peu content de ce double triomphe classique et romantique, semble encore avoir voulu prendre rang parmi les poètes orientaux. Nous ne sommes pas assez versés dans l’étude des auteurs arabes, persans et indiens, pour décider si l’ouvrage de M. Moore peut être comparé aux leurs ; mais nous pensons que Lalla Roukh, malgré de nombreux défauts, renferme assez de beautés pour assurer, à cet écrivain, une place distinguée dans les lettres européennes[2].

 

C’est en tout cas dans cet « ouvrage de M. Moore » que Victor Hugo a trouvé l’histoire de la Péri qui lui inspirera plus tard son premier poème d’inspiration orientale, la ballade « La Fée et la Péri », et le nom de Nourmahal qu’il réutilisera dans « Nourmahal la Rousse », porte d’entrée vers le monde poétique oriental.

Un peu plus tard, dans le compte rendu de l’édition de L’Histoire de Gil Blas de Santillane de Lesage par le comte François de Neufchâteau (21e livraison, 9 septembre 1820), à la préface de laquelle il avait grandement contribué, Victor Hugo cite une épigramme sur un jeune homme qui utilise tous les arguments pour ne pas se marier, jusqu’à ce qu’il apprenne que la femme qu’on lui propose d’épouser est riche. Il ajoute alors : « Il y a dans Saadi un Arabe qui épouse une vieille fée pour un verre d’eau. Notandi sunt tibi mores[3]. » Ces mœurs sont dignes d’être notées – Hugo utilise presque aussi volontiers le latin que Sa’di l’arabe –, mais non référencées : on ignore d’où Victor Hugo a tiré cette première référence à Sa’di.

Deux ans plus tard encore, il place son premier recueil de poèmes, Odes et poésies diverses, sous une double invocation qui correspond dans son esprit aux deux grandes directions de sa jeune inspiration : les odes politiques (comme « La mort du duc de Berry » ou « Le baptême du duc de Bordeaux ») et les odes intimes (comme « Regret » ou « Le nuage »). Cette double invocation est inscrite dans les deux épigraphes qui se trouvent sur le feuillet de titre de la première et principale partie du recueil (« Odes ») : « Quelque chose me presse d’élever la voix, et d’appeler mon siècle en jugement. / (F. de la Mennais.) / Écoutez : je vais vous dire des choses du cœur. / (Hafez.) »

Cette double référence est aussi intéressante qu’oubliée, car elle a disparu dès la nouvelle édition des Odes de 1823, et a fortiori dans la version définitive des Odes et ballades de 1828, qui fondent en un seul épais recueil les différents livres successifs. La première citation est la deuxième phrase du chapitre seizième de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion (1817) de Lamennais, chapitre au titre programmatique : « Qu’il existe une vraie religion, qu’il n’en existe qu’une seule, et qu’elle est absolument nécessaire au salut. » L’abbé de Lamennais, qui avait vingt ans de plus que Victor Hugo et qui le fréquentait depuis une bonne année, était alors pour lui une référence morale et religieuse de premier plan. Il l’écrira bientôt publiquement dans son compte rendu des tomes 3 et 4 de son Essai sur l’indifférence en matière de religion qui paraîtra dans La Muse française : « Un des écrivains qui ont le plus puissamment contribué à éveiller parmi nous cette soif d’émotions religieuses, un de ceux qui savent le mieux l’étancher, est sans contredit M. l’abbé F. de La Mennais[4]. » Pour trouver la citation d’Hafez, il faut chercher parmi les 486 ghazals de son Divan maintenant traduits par Charles-Henri de Fouchécour. Dès le premier beyt du ghazal 26 où apparaissent « les personnes familières des choses du cœur (ahl-e-del) », le traducteur ajoute une longue note explicative à propos de ce groupe d’élus, en précisant qu’il « connaît quarante-cinq occurrences dans le Divân », et s’oppose selon le cas aux « gens de la raison », voire aux théologiens[5]. Il est vraisemblable cependant que la citation choisie par Victor Hugo soit tirée du premier beyt du ghazal 369 : « Ce sont là paroles de gens de cœur, écoutons-les sincèrement[6]. » Où l’a-t-il trouvée, et sous quelle forme exactement ? Impossible pour l’instant de répondre à cette question. Peut-être d’un article publié en France à propos du West-Östlicher Divan de Goethe qui commence à paraître en 1819 (la première traduction française de ce Divan occidental-oriental se fera attendre jusqu’en 1835). Quoi qu’il en soit, avec cette double polarité sans doute trop marquée entre Lamennais et Hâfez, la politique et l’intimité, Victor Hugo plaçait résolument ses débuts dans la littérature sous le signe de la religion et de la mystique.

Son intérêt pour la poésie persane se lit de nouveau en tête de l’une de ses premières odes, où on ne l’attendait guère : « Les Vierges de Verdun » étaient en effet curieusement affublées d’une épigraphe persane sur leur manuscrit et dans leurs trois premières éditions (en juin 1819 dans le recueil de l’Académie des Jeux floraux de Toulouse ; dans la 2e livraison du Conservateur littéraire en décembre 1819 et dans l’édition des Odes et poésies diverses de 1822) : « Et les vierges de la vallée d’Oahram vinrent à moi, et elles me dirent : Chante-nous, parce que nous étions innocentes et fidèles. / Gud-Eli, poète persan. » Personne n’a (encore) retrouvé la source de cette épigraphe – si elle existe, car elle paraît un peu trop bien adaptée au poème… – et Victor Hugo l’a remplacée ultérieurement par une autre épigraphe, française et facilement vérifiable.

Que reste-t-il de cette inspiration persane dans le recueil définitif des Odes et ballades de 1828 ? Pas grand-chose, à part justement la dernière des ballades, « La Fée et la Péri ». Le poème se présente comme un dialogue entre la Péri orientale et la Fée occidentale qui vont se disputer une jeune âme. La Péri énumère dans son chant séduisant ses différentes cités, au nombre desquelles se trouve « la royale Ispahan » ; sa dernière strophe, avec ses roses et son jardin, évoque au moins le titre du livre le plus célèbre de Sa’di :

 

L’Orient fut jadis le paradis du monde.

Un printemps éternel de ses roses l’inonde,

Et ce vaste hémisphère est un riant jardin.

Toujours autour de nous sourit la douce joie ;

Toi qui gémis, suis notre voie :

Que t’importe le Ciel, quand je t’ouvre l’Éden ?

 

Dernier poème des Odes et Ballades, « La Fée et la Péri » donne le ton du recueil suivant, qui paraîtra dès 1829 sous le titre Les Orientales. Pendant les années 1819 à 1827, qui recoupent donc à peu près celles pendant lesquelles Victor Hugo élaborait par séries successives ses Odes et ballades (1822-1828), Goethe mettait au point par séries successives son dernier recueil poétique d’importance, le West-Östlicher Divan. Le poète que Goethe a choisi pour ce grand dialogue à travers les siècles est comme on le sait Hâfez, mais son divan se termine pourtant par des vers de Sa’di. Or si Hâfez est absent des Orientales, il n’en va pas de même de Sa’di, loin de là. Le manuscrit du recueil s’ouvre en effet, une fois passée la page de titre et avant la préface, par une sorte de seconde page de titre datant de novembre 1828 selon l’édition du Club français du livre[7]. Elle contient cependant trois choses distinctes qui n’ont pas forcément été écrites au même moment :

1) Au centre, une nouvelle mention du titre du recueil, mais sans article, et orné d’un long paraphe.

2) Dans la moitié basse de la feuille, sur trois colonnes, une longue liste (inventaire et classement) de chiffres et de lettres dont Victor Hugo sera assez coutumier par la suite, qui mêle les titres du recueil au décompte des vers.

3) Dans la moitié haute de la feuille, réparties en deux colonnes, trois citations sont référencées à l’identique : Sadi (souligné deux fois) Gulistan (souligné une fois). La colonne de gauche ne contient qu’une seule citation :

 

Que ferai-je donc ? – je puis composer un livre intitulé Jardin de Roses, sur les feuilles duquel le vent d’automne n’étendra pas la main, et dont le printemps gracieux ne deviendra jamais sous la marche du tems un hiver [écrit en surcharge sur automne] stérile.

Sadi. Gulistan.

 

La colonne de droite en contient deux :

 

Le lendemain,… je la vis qui ayant rempli sa robe de basilic, de jacynthes, de roses et d’herbes à bonne odeur, voulait s’en revenir à la ville. Je lui dis : « la rose du jardin, comme tu sais, dure peu, et la saison des roses est bien vite écoulée. »

Sadi. Gulistan.

 

Il advint que je passai la nuit avec un de mes amis dans un jardin. C’était lieu de délices, plein d’arbres charmants.

Sadi. Gulistan.

 

Ces citations sont toutes tirées d’un passage très resserré de la préface du Gulistan, aujourd’hui certainement le plus connu en France grâce aux fameuses « Roses de Saadi » de Marceline Desbordes-Valmore (mais l’épisode transposé par la poétesse n’y apparaît pas)[8]. Selon toutes les apparences, Victor Hugo les a recopiées dans un article publié dans les deux dernières pages du Globe du 3 décembre 1828 (rubrique « Littérature », p. 873-874) sous le titre suivant : « Le Parterre de fleurs du cheikh Moslih-Eddin Sadi de Chiraz. Édition autographique, publiée par M. N. Semelet[9] ». Après une introduction, une petite biographie de l’auteur et le plan du Gulistan, le journaliste (anonyme) en cite ainsi la préface :

 

« …… Nous sortîmes, c’était à l’époque du printemps, lorsque la rigueur du froid était calmée et que le temps des roses était venu.

…….. Il arriva par hasard que je passai avec un de mes amis une nuit dans un jardin. C’était un lieu enchanteur, couvert d’arbres charmants…

…….. On entendait dans le verger le chant des oiseaux aussi harmonieux que la poésie.

…… Le lendemain, lorsque l’intention de partir l’eut emporté sur le désir de rester, je vis mon ami qui, ayant rempli sa robe de roses, de basilic, de jacinthes et d’herbes odoriférantes, voulait retourner à la ville. Je lui dis : “La rose du jardin, comme tu le sais, ne dure pas longtemps, et la saison des roses est bientôt écoulée. D’ailleurs, les sages ont dit : Il ne faut point attacher son cœur aux choses passagères.” Mon ami me répondit : “Que ferai-je donc ?” Je lui dis : “Il est en mon pouvoir de composer …… un livre intitulé Jardin de roses, sur les feuilles duquel le vent d’automne n’étendra pas la main, et dont les grâces printanières ne deviendront pas un automne stérile par les révolutions du temps.”

Distiques

“À quoi te sert un vase de roses ?

Prends une feuille de mon jardin de roses ;

La rose ne dure que cinq ou six jours,

Et ce jardin de roses est toujours beau.”

Aussitôt que j’eus prononcé ces paroles, mon ami jeta les roses qu’il avait dans sa robe, et s’attachant à mon vêtement : L’homme généreux acquitte sa promesse, dit-il. En quelques jours, un ou deux chapitres sur l’élégance de la conversation et la politesse des entretiens tombèrent sur le papier, écrits dans un style qui peut servir aux orateurs, et augmenter l’éloquence de ceux qui écrivent des lettres. En un mot, il y avait encore des roses du jardin, lorsque le jardin de roses fut achevé. »

 

L’article se termine par une annonce de la nouvelle édition, qui sera bien meilleure que toutes les précédentes grâce à la technique de l’autographie, plus simple et moins coûteuse que la lithographie. Il s’achève sur ce paragraphe : « Les traductions françaises de Gulistan publiées jusqu’à ce jour sont ou incomplètes ou calquées sur le latin de Gentius. M. Semelet en prépare une nouvelle, faite entièrement sur le texte. Ce travail permettra enfin de juger le chef-d’œuvre de Sadi, auquel un de nos plus savants académiciens a donné l’épithète d’inimitable. » L’édition bilingue de N. Semelet, orientaliste « membre de la société asiatique de Paris », paraîtra finalement entre 1828 et 1834.

Les citations que Victor Hugo a relevées ne sont pas à la lettre près celles de Semelet passées dans cet article du Globe, mais elles ne s’en éloignent guère non plus. La correction qu’il a faite dans la première (substitution de l’hiver à l’automne) rappelle qu’il se donnait déjà le droit, dont il usera toujours, de corriger le texte d’une traduction. De plus il n’a pas respecté l’ordre du texte : la troisième citation relevée est celle qui apparaît la première, la première est la deuxième, et la deuxième la troisième. De toute façon, il ne les utilisera pas, si bien que Les Orientales ne se retrouveront pas placées dans leur intégralité sous le signe de Sa’di. En revanche, il puisera à la même source trois épigraphes pour trois poèmes du recueil.

Le premier est pour l’orientale « La Captive » (IX). Son épigraphe a été ajoutée dans un second temps, car elle n’apparaît pas sur le manuscrit, le poème en question se situant du reste du côté de Smyrne : « On entendait le chant des oiseaux aussi harmonieux que la poésie./SADI. Gulistan. » On reconnaît la phrase qui suit, dans la préface du Gulistan, la troisième citation relevée par Victor Hugo au début de son manuscrit. C’est indéniablement la version du Globe, où il s’est contenté de supprimer (sans indication de coupe, comme toujours) le complément de lieu dans le verger.

La deuxième citation de Sa’di apparaît dans Les Orientales en épigraphe du poème « Les Tronçons du serpent » (XXVI), histoire d’un amant dévasté par la mort de sa jeune bien-aimée : « D’ailleurs les sages ont dit : Il ne faut point attacher son cœur aux choses passagères./SADI, Gulistan. » C’est la phrase qui suit logiquement, dans la préface, la considération sur la brièveté de la saison des roses – deuxième citation que Victor Hugo avait relevée. Cette fois, à une virgule près, c’est exactement la version du Globe (Semelet) ; elle n’apparaît pas non plus sur le manuscrit du poème et a donc été ajoutée dans un deuxième temps. Il est vraisemblable que cette épigraphe s’apparente à une reconnaissance de dette : car si Victor Hugo, contrairement à deux autres passages du recueil, n’indique pas en note d’influence ponctuelle ou d’essai de traduction en vers, ces « Tronçons du serpent » évoquent assez précisément au lecteur du Gulistan telle confidence qui se trouve vers la fin du deuxième chapitre (« Et seul, séparé de l’ami / Aujourd’hui je me tords comme fait le serpent »).

Enfin le dernier poème des Orientales, « Novembre » (XLI), qui annonce le recueil suivant des Feuilles d’automne comme « La Fée et la Péri » des Odes et Ballades annonçait Les Orientales, a lui aussi une épigraphe de Sa’di qui ne se trouve pas sur le manuscrit du poème. À la différence des deux autres toutefois, elle était déjà relevée dans la page aujourd’hui reliée en tête du manuscrit : « Je lui dis : La rose du jardin, comme tu sais, dure peu ; et la saison des roses est bien vite écoulée./SADI. » Le titre du recueil a disparu, peut-être par erreur, mais c’est bien mot à mot de celle-ci qu’il s’agit, qui présentait quelques variantes avec la version de Semelet, allant toutes dans le même sens : un allègement du texte d’origine. L’incise « comme tu le sais » est devenue « comme tu sais » ; « ne dure pas longtemps », « dure peu ». Seule exception à cette règle, l’adverbe bientôt est déployé en bien vite, qui est d’une écriture plus moderne : la version des épigraphes gagne indéniablement en fluidité sur celle de Semelet.

Victor Hugo a donc puisé trois épigraphes pour Les Orientales dans trois paragraphes de la préface du Gulistan. Il a manifestement privilégié, ce qui tombe sous le sens, les échos avec ses propres poèmes plutôt que le déroulement du récit de Sa’di. Trois épigraphes du même auteur, c’est beaucoup : Sa’di n’est ainsi devancé dans le recueil que par Shakespeare et la Bible (quatre épigraphes chacun) et par Dante, champion toutes catégories avec cinq épigraphes. Byron et Virgile n’en auront que deux chacun. Et comme le poème « Sultan Achmet » (XXIX), qui est pourtant une espagnolade turque, porte une épigraphe d’Hâfez dont personne n’a retrouvé l’origine non plus (« Oh! permets, charmante fille, que j’enveloppe mon cou avec tes bras./HAFIZ »), on peut dire que la poésie persane se taille la part du lion dans les références des Orientales. Mais la concentration des citations de Sa’di dans le même passage du Gulistan publié dans Le Globe fait douter que Victor Hugo pouvait avoir alors une vraie connaissance du poète de Chiraz.

On sait qu’il connaissait pourtant de lui deux pièces supplémentaires. Ernest Fouinet, le jeune et brillant orientaliste qui lui a fourni toute sa documentation pour la longue et célèbre note des Orientales accrochée au poème « Nourmahal la Rousse », les lui avait en effet envoyées avec les autres – il ne les a pas conservées, seul exemple pour la poésie persane avec un morceau d’Asadi (Tusi). Mais elles se trouvent encore dans les lettres autographes de Fouinet jointes par Victor Hugo à son manuscrit. Elles étaient introduites par ce commentaire un peu dépréciatif : « Voyons Sadi encore plutôt moraliste que poète. » Et elles étaient suivies par ce simple commentaire d’ordre philologique : « Ces fragments ont été publiés dans la grammaire persane de Jones ; mais ils sont néanmoins inconnus… je ne parle que des deux morceaux de Sadi ; le reste est inédit. » Ce pourrait être la raison principale de leur mise à l’écart, Victor Hugo ayant tenu à ce que sa note érudite offre à ses lecteurs des poèmes inédits, s’il n’avait justement conservé d’autres fragments déjà publiés par Jones en anglais. Fouinet lui avait envoyé un quatrain et un récit. Le quatrain peut évoquer, avec une avance certaine, les poèmes les plus brefs de la future Légende des siècles :

 

L’heureux Féridoun n’était point un ange ;

il n’était formé ni de musc, ni d’ambre.

Il se rendit glorieux par la justice et la générosité :

Sois juste et généreux, et tu seras un Féridoun*.

 

Le récit quant à lui, tiré du Boustan, ne laisse pas de surprendre le lecteur :

 

Il y avait un jeune homme, beau de caractère et de visage, qui fut fiancé à une jeune fille. J’ai lu que, sur la grande mer, comme ils voguaient, ils tombèrent tous deux dans un tourbillon d’eau. Le marin vint saisir la main du jeune homme, de crainte qu’il ne pérît dans ce danger. Il dit : « – Laisse-moi, et prends la main de ma bien-aimée. » – Tout le monde admira cette parole, et quand il expira, on l’entendit qui disait : « – Ne demande pas ce qu’est l’amour au misérable qui oublie sa bien-aimée dans le danger. »

 

Plus étonnant encore que de trouver, bien longtemps avant le roman qui rendra Victor Hugo universellement célèbre, le substantif de misérable associé à celui qui n’est pas digne des choses du cœur, et même si les Iraniens lisent leur avenir dans les ghazals de Hâfez et non dans les œuvres de Sa’di, ce récit écarté par Victor Hugo contient une partie de son destin tragique. Il évoque même aux lecteurs des Contemplations un poème bien précis, « Charles Vacquerie », consacré par son beau-père à celui qui a préféré mourir plutôt que de survivre à sa fille noyée :

 

Il ne sera pas dit qu’il sera mort ainsi,

Qu’il aura, cœur profond et par l’amour saisi,

Donné sa vie à ma colombe,

Et qu’il l’aura suivie au lieu morne et voilé,

Sans que la voix du père à genoux ait parlé

À cette âme dans cette tombe !

 

[…]

 

N’ayant pu la sauver, il a voulu mourir.

Sois béni, toi qui, jeune, à l’âge où vient s’offrir

L’espérance joyeuse encore,

Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps,

Ayant devant les yeux l’azur de tes vingt ans

Et le sourire de l’aurore,

 

À tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs,

Aux nouvelles amours, aux oublieux désirs

Par qui toute peine est bannie,

À l’avenir, trésor des jours à peine éclos,

À la vie, au soleil, préféras sous les flots

L’étreinte de cette agonie !

 

Il est d’une certaine tradition, en remontant le temps après Hâfez et Sa’di, de faire de Ferdousi et de son Livre des rois (Chahnamèh), présents dès la même note des Orientales, une source importante de La Légende des siècles. Cette hypothèse, assez contestable dans le détail, a surtout le mérite d’offrir une explication au beau et énigmatique poème « Autrefois j’ai connu Ferdousi dans Mysore… » publié en 1883 dans le Tome cinquième et dernier (IX, 3)[10]. Entre Ossian et Dante, Ferdousi partage en tout cas avec Sa’di l’héritage persan dans la longue liste à peu près chronologique des poètes universels publiée en 1864 dans William Shakespeare (II, VI, 5). Hâfez n’y est pas ; il paye sans doute ainsi son annexion par Goethe dans le XIXe siècle occidental oriental. On le retrouve toutefois, en compagnie de Sa’di, dans un autre poème un peu méconnu de la Légende des siècles : « Le Roi de Perse[11] », titre choisi en variante sur « Le Schah » :

 

Le roi de Perse habite, inquiet, redouté,

En hiver Ispahan et Tiflis en été[12] ;

Son jardin, paradis où la rose fourmille,

Est plein d’hommes armés, de peur de sa famille ;

Ce qui fait que parfois il va dehors songer.

Un matin, dans la plaine il rencontre un berger

Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme.

– Comment te nommes-tu ? dit le roi. – Je me nomme

Karam, dit le vieillard, interrompant un chant

Qu’il chantait au milieu des chèvres, en marchant ;

J’habite un toit de jonc sous la roche penchante,

Et j’ai mon fils que j’aime, et c’est pourquoi je chante,

Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi,

Et comme la cigale à l’heure de midi. –

Et le jeune homme alors, figure humble et touchante,

Baise la main du pâtre harmonieux qui chante

Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz.

– Il t’aime, dit le roi, pourtant il est ton fils.

 

Ce poème qui reprend un thème cher à Victor Hugo, la cruauté des tyrans jusqu’à l’intérieur de leurs propres familles, offre un bel et bon exemple de poésie persane transposée : c’est peut-être même l’unique trace d’un processus créatif similaire à celui de Goethe dans son divan. Victor Hugo l’écrit à l’âge même qu’avait Goethe quand il le composait (70 ans), ce qui explique peut-être le retour de Hâfez, alors même que le poème de Victor Hugo s’inspire manifestement de Sa’di. Il lui emprunte son décor (« Son jardin, paradis où la rose fourmille »), ses personnages pris dans toute l’échelle sociale comme dans une fable (ici le roi, le berger et son fils) avec leurs façons de parler, ses dialogues, et jusqu’à ses appositions qui se trouvaient dans le poème non retenu copié par Fouinet (« Son fils, un beau jeune homme »). Du coup, le chiasme emmêlé qui fait sursauter les lecteurs familiers de poésie persane sachant bien qu’Hâfez a vécu un siècle après Sa’di (« Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi, / […] / Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz »), loin d’être l’erreur chronologique que Paul Berret essayait de justifier par une « confusion dans l’esprit de V. Hugo entre les siècles de l’hégire et ceux de l’ère chrétienne[13] », peut se lire comme une réponse à Goethe par captation de l’héritage sa’adien : le temps d’un poème, le couple Hâfez Goethe est rejeté dans le passé au profit d’un couple Hugo Sa’di indéfiniment actuel.


[1] Cet article est issu d’une communication prononcée à l’occasion du colloque Victor Hugo et Mosleh-edin Sa’di organisé par le Centre culturel iranien et le Groupe Hugo (CERILAC) le 9 juin 2017 à Paris. On pourra se resporter à une autre contribution publiée également sur le site du Groupe Hugo : Claude Millet, « Don d’images. Remarques sur la note du poème « Nourmahal la Rousse » dans Les Orientales ».

[2] Victor Hugo, Œuvres complètes, édition chronologique publiée sous la direction de Jean Massin, Club français du livre, 1967-1970, [dorénavant noté CFL], t. I, p. 656-657.

[3] Ibid., t. I, p. 705.

[4] Ibid., t. II, p. 440.

[5] Hâfez de Chiraz, Le Divân, éd. Charles-Henri de Fouchécour, Verdier/poche, 2006, p. 175.

[6] Ibid., p. 933. Beyt complet : « Amis, au temps de la rose le mieux est de s’adonner à la belle vie ! / Ce sont là paroles de gens de cœur, écoutons-les sincèrement. »

[7] Voir CFL, t. III, p. 494. Mais pour suivre le commentaire qui suit, il convient de se rapporter au manuscrit lui-même : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b60008362/f15

[8] Une trentaine d’années séparent ces deux publications, le poème de Marceline n’ayant paru que l’année suivant sa mort (Poésies inédites de Madame Desbordes-Valmore, publiées par M. Gustave Revilliod, Genève, imprimerie de Jules Fick, 1860, p. 15).

[9] Un vol. in-4° de 194 pages de texte en persan, plus 14 pages d’avertissement, etc. Chez Cluis, lithographe, place du Châtelet, Paris, 1828. Prix : 12 francs. [Note du Globe.]

* C’est un quatrain célèbre ; MM. Kuroshkamali Sarvestani, président des Instituts Sa’di et Hâfez de Chiraz, et M. Aliashgar Mohammadkhani, président de la Cité du livre en Iran, à qui j’en parlais dans le train entre Paris et Besançon, me l’ont récité de concert, sans hésitation. J’ai occupé le reste du voyage à essayer d’en trouver un équivalent en français…

Le prince Fereydoun, proclamé bienheureux,

N’était pas fait de musc ni d’ambre. En homme sage

Il était généreux et juste. À son image

Pour être un Fereydoun, sois juste et généreux.

[10] Son manuscrit est daté du 12 janvier 1871, mais il en existe une version en prose curieusement située à Samarcande et non moins curieusement datée « vers 1835 » par Journet et Robert (voir Victor Hugo, Océan, Laffont, coll. « Bouquins », 2002, p. 92).

[11] La Légende des siècles, Nouvelle Série, V, 2 ; manuscrit daté du 16 août 1872.

[12] Dernière variante des deux premiers vers dans le manuscrit : « Le Roi de Perse, grand, tremblant et redouté,/Habite en hiver Suse, Ecbatane en été. »

[13] Victor Hugo, Légende des siècles, Nouvelle édition… par Paul Berret, Librairie Hachette, t. III,