Pierre Michon : Le grand homme, le « gros cochon » et le roi mitoyen - Représentations de la Restauration et de la monarchie de Juillet dans Les Misérables

Communication au Groupe Hugo du 18 mai 2013
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« La vraie histoire étant mêlée à tout, le véritable historien se mêle de tout[1]. » Fidèle au principe qu'il énonce à la quatrième partie des Misérables, Victor Hugo prend soin, dans cet ouvrage « dont le héros est un damné social », de porter ses regards sur les grands et les rois. Roman de la monarchie parlementaire, Les Misérables ne se cantonnent pas, de fait, à la « question sociale » : ils proposent une vue d'ensemble de cette France qui survit au cataclysme des Cent-Jours. À cet égard, Hugo met l'accent sur le roi qui inaugure la monarchie constitutionnelle, Louis XVIII, et sur celui avec qui elle s'éteint, Louis-Philippe. Le premier, cité à diverses reprises, fait l'objet d'importants développements, notamment au cours du chapitre consacré à l'année 1817, au sein de la première partie. Le second, plusieurs fois mentionné, est longuement dépeint au début de la quatrième partie, qui compte même un chapitre entièrement dédié au roi citoyen.

           

Lorsque Victor Hugo se met à la tâche, au milieu des années 1840, la période qu'il ambitionne de décrire n'est pas encore révolue : Louis-Philippe, sous le règne duquel doit se dérouler une grande partie de l'intrigue, est toujours sur le trône. Qui plus est, le poète est, sinon le confident du roi, du moins une figure familière des Tuileries, où l'ont introduit le duc et la duchesse d'Orléans en 1837. Il s'entretient à de multiples reprises avec Louis-Philippe, qui n'hésite pas à lui confier des souvenirs et des anecdotes concernant sa jeunesse. Hugo s'est rallié à la monarchie de Juillet en 1837 et s'est tourné vers la carrière politique en 1845, date à laquelle il est nommé pair de France. Quant à Louis XVIII, mort en 1824, il n'est pas étranger aux débuts littéraires de l'écrivain - alors fervent légitimiste - dont il salue le premier recueil, en 1821. Précisons cependant que Hugo ne le connaît qu'au second degré, alors qu'il a été l'intime de Louis-Philippe.

           

Dans cette perspective, Les Misérables offrent de chacun des deux rois un portrait assez vivant, qui interroge d'une part les lien de Victor Hugo au pouvoir, et de l'autre la vision hugolienne de l'histoire nationale. Les enjeux littéraires se doublent de considérations politiques pour un poète qui, des années 1820 aux années 1840, a cultivé la vie de cour et acquis, ce faisant, une réelle aisance dans le commerce des princes[2].

           

Sur ces questions, diverses sources imprimées méritent d'être utilisées, à commencer par les propres souvenirs de l'auteur et ceux d'Adèle Hugo. Toutefois, la prudence s'impose face à ces récits qui ont été en grande partie reconstruits après coup. Parallèlement, on ne peut manquer d'accorder la parole aux critiques qui, dès les années 1860, ont proposé une lecture politique et parfois polémique des Misérables. Ainsi de l'écrivain légitimiste Edmond Biré, auteur d'un Victor Hugo et la Restauration paru en 1869, du journaliste républicain Hippolyte Castille, ou encore du célèbre Jules Lemaître. Victor Hugo lui-même, répondant à diverses attaques de ses adversaires politiques, s'est exprimé à la tribune de la Chambre en 1850 et 1851 sur la cohérence de ses opinions passées. Ses discours ne sont pas sans faire écho aux jugements et analyses que consacrent Les Misérables. Aussi a-t-on pu consulter certains débats retranscrits au Moniteur universel pour ces deux années. La lecture de ces documents n'a pas paru dénuée de tout intérêt.

           

Plus délicat est le recours à la bibliographie critique. Les rapports entre Victor Hugo d'une part, Louis XVIII et Louis-Philippe de l'autre, a bien fait l'objet de divers articles, mais ces études, pour la plupart antérieures à la guerre, se cantonnent généralement à des considérations biographiques, et n'abordent pas de front la place des deux princes dans l’œuvre littéraire qui nous occupe. Citons à ce propos les écrits de l'universitaire  belge Jules Garsou (1866-1948). Quant aux travaux plus récents, ils témoignent d'un désintérêt pour la monarchie parlementaire perceptible depuis 1940, mouvement général qu'on ne saurait ni leur imputer ni leur reprocher. Les recherches de MM. Jacques Seebacher, Pierre Laforgue et Franck Laurent n'en sont pas moins d'un grand secours, non seulement par leur érudition mais aussi par la hauteur de vue qu'elles traduisent. Nous nous sommes par ailleurs appuyés sur l'imposante biographie rédigée par Jean-Marc Hovasse.

           

Du reste, il convient avant tout de se tourner vers le texte et de lire Victor Hugo lui-même. Nous avons privilégié l'édition chronologique établie, au tournant des années 1960 et 1970, sous la direction de Jean Massin, en raison de la qualité de son appareil critique.

           

Quelle place occupent Louis XVIII et Louis-Philippe dans Les Misérables et, au sein du roman, l'un par rapport à l'autre, dans la galerie des souverains ayant régné sur la France ? Dans quelle mesure les deux portraits princiers font-ils écho au passé politique de Victor Hugo, par les références qu'ils cristallisent et par les réactions auxquels ils ont pu donner lieu dès les années 1860 ?

           

Louis XVIII et Louis-Philippe prennent place, dans Les Misérables, comme deux éléments d'un même contexte. À cet égard, ils apparaissent à la fois comme deux monuments de Paris et comme deux jalons chronologiques. Toutefois, ils ne se contentent pas de jouer les utilités, et Victor Hugo brosse, par la même occasion, le portrait des deux souverains. Par un subtil jeu d'antithèses, il oppose le premier au second tout en mobilisant, de manière plus ou moins explicite, Charles X et Napoléon. C'est ainsi une fresque de la monarchie parlementaire tout entière que Les Misérables offrent au lecteur, cependant qu'ils permettent à Hugo de dire adieu à une époque dont a été une figure de proue.

* * *

 

I. Louis XVIII et Louis-Philippe, deux éléments de contexte

            Si elles émaillent les Misérables dans leur ensemble, les références faites aux deux rois n'en sont pas moins circonscrites au sein du roman. Elles s'inscrivent, pour la plupart, dans des développements ciselés - paragraphes, chapitres ou parties - destinés à planter le décor de Paris durant les trois décennies de la monarchie parlementaire. Dans cette perspective, Louis XVIII et Louis-Philippe sont un repère spatial et un jalon chronologique permettant de planter le décor. Tout en confiant aux deux souverains cette fonction dans l'économie de son œuvre, Hugo esquisse les premiers traits des portraits qu'il leur destine.

 

A. Deux monuments de Paris

            Louis XVIII apparaît sous la plume de Victor Hugo comme une figure de la capitale, mais il s'agit d'une silhouette fugitive, presque éphémère, en perpétuel mouvement. Sa rentrée dans Paris est ainsi évoquée au début de la deuxième partie[3]. » Rappelons que Victor Hugo a personnellement assisté, en compagnie de ses parents, au premier retour du roi à Paris.

            Quelques pages plus loin, on retrouve le carrosse de Louis XVIII, qui, par ses mouvements réguliers, tient lieu d'horloge aux modestes habitants du faubourg Saint-Marceau[4].

            Hugo travaille, avec un art consommé, l'antithèse du personnage, entre son caractère extrêmement mobile, évocation de ses longues années d'exil et d'errance, et sa pesanteur, conséquence directe de son obésité. « Ce roi impotent avait le goût du grand galop ; ne pouvant marcher, il voulait courir ; ce cul-de-jatte se fût fait volontiers traîner par l'éclair. » Peut-on mieux définir le roi fauteuil, qu'un carrosse de secours suivait toujours lors de ses promenades, au cas où l'un des essieux de sa voiture aurait cédé sous son poids ?

           

Au début de cette deuxième partie, nous en sommes déjà parvenus en 1823, et il est fort probable qu'à cette époque, la maladie et la vieillesse aient déjà empêché Louis XVIII de se livrer aux plaisirs de la promenade. Pour Victor Hugo, la figure du vieux roi n'en est pas moins un élément essentiel du décor qu'il est en train de planter.

           

Louis-Philippe également figure parmi les monuments de Paris. Mais le roi bourgeois, plus souple et plus mobile, est représenté en piéton, notamment dans l'amusante anecdote que nous livre Victor Hugo au début du troisième livre : le roi des Français « rentrant à pied » « un soir d'été », aide un gamin de Paris à « charbonner une poire gigantesque sur un des piliers de la grille de Neuilly », avant de lui offrir un louis « en lui disant : La poire est aussi là-dessus. »[5]

           

Toutefois, si la monarchie de Juillet s'inscrit dans l'espace, c'est moins par la figure du roi lui-même que par les monuments qu'il a légués à la capitale : signe d'un règne moins fugitif et d'un souverain qui aima tant les bâtiments, et dont Hugo rend compte. À propos de la colonne de Juillet Hugo évoque ainsi « l'espèce de poêle gigantesque, orné de son tuyau, qui a remplacé la sombre forteresse à neuf tours, à peu près comme la bourgeoisie remplace la féodalité », avant de la qualifier de « monument manqué d'une révolution avortée[6] ».

           

De même qu'ils prennent place dans des lieux mouvants, Louis XVIII et Louis-Philippe s'inscrivent dans un contexte temporel pour le moins tourmenté.

           

B. Deux jalons temporels

            Au premier chef, Louis XVIII et Louis-Philippe ont le grand mérite de constituer des jalons temporels du récit, situant, presque par la seule évocation de leur règne, l'intrigue dans son contexte historique.

           

Ainsi, la mention du roi Louis XVIII dans la bouche du portier de la maison de ville à Digne suffit à faire revivre les circonstances de 1814. A cet égard, deux remarques méritent d'être formulées.

           

D'une part, la valeur temporelle du vieux roi est inséparable de sa dimension géographique. Que sont en effet les Bourbons au début de l'année 1814 sinon des rois en exil ? Le vieux portier ne manque pas, au demeurant, de railler les « guêtres d'Anglais » de Louis XVIII. « Qu'il s'en aille en Prusse avec son salsifis » ajoute-t-il, « heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses qu'il détestait le plus, la Prusse et l'Angleterre », précise Hugo[7]. Dans le refrain que l'auteur cite un peu plus loin, le roi devient « notre père de Gand[8] ». Ritournelle certes bourbonienne mais non moins facétieuse, offrant une variation sur le même thème.

           

De l'autre, Louis XVIII offre une évocation d'autant plus vivante de la Restauration qu'il incarne lui-même ce conflit temporel de l'après 1814, entre la tentation de l'Ancien Régime et ce que Francis Démier a nommé « l'impossible retour du passé ». Il suffit à cet égard de rappeler, à l'instar du grand homme, que « 1817 est l'année que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne manquait pas de fierté, qualifiat la vingt-deuxième de son règne[9]. » A ce titre, le monarque cristallise l'héritage de la Révolution, qui le fascine et qu'il subit. L'auteur des Misérables suggère avec force ce tiraillement.

           

Au début de la deuxième partie, Hugo peint la Restauration dans toute son outrance :

         Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le corse devint l'antithèse du béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelisé de Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement [10].

            Or il vient de mettre en lumière tout ce que ce régime hérite de la Révolution, notamment à travers la Charte :

         C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue, et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours, avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la charte. Bonaparte met un postillon sur le trône de Naples et un sergent sur le trône de Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité ; Louis XVIII à Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme[11].

            Louis-Philippe, plus encore, incarne la difficile conscience de 1789. Le souvenir même de Philippe-Égalité, son père, participe de cette difficile synthèse qu'il tente d'accomplir après 1830. Ce n'est donc pas sans raison que Victor Hugo le qualifie de « roi mitoyen de la monarchie et de la révolution », osant un amusant jeu de mots entre le « roi mitoyen » et le « roi citoyen », par lequel il met au jour ce que d'aucuns pourraient considérer comme un oxymore[12]. Le fait est que les deux rois, placés l'un en face de l'autre, se répondent l'un à l'autre par un constant jeu d'antithèses.

 

II. Deux portraits dans un jeu d'antithèses

A. Deux souverains contradictoires

1. L'opposition de Louis XVIII et de Louis-Philippe

            Les quelques remarques qui viennent d'être formulées suffisent à établir l'opposition de Louis XVIII et de Louis-Philippe l'un par rapport à l'autre.

           

Premièrement, leur physionomie les oppose : Louis XVIII est podagre, et Marius n'hésite pas à lancer l'insultant surnom de « gros cochon » à la face du vieux Gillenormand, dans la ferme intention de le faire enrager. « C'est ce gros-là qu'est le gouvernement », affirme-t-on par ailleurs boulevard de l'hôpital lorsque le roi passe, traîné par son lourd équipage. C'est à cette image de vieillard obèse que la Thénardier fait référence lorsqu'elle s'exclame : « J'aimerais mieux épouser Louis XVIII[13] ».

           

S'il s'empâte au fur et à mesure de son règne, l'ancien duc d'Orléans reste, par comparaison, assez élancé. « Louis-Philippe avait été beau, et vieilli, était resté gracieux ; pas toujours agréé de la nation, il l'était toujours de la foule ; il plaisait. Il avait ce don, le charme. La majesté lui faisait défaut », écrit Hugo non sans raison. Dans le chapitre sur l'année 1817, Hugo ajoute que, sur sono portrait, le duc d'Orléans « avait meilleure mine en uniforme de colonel-général des hussards que M. le duc de Berry en uniforme de colonel-général des dragons » avant de conclure : « Grave inconvénient. »

            Louis XVIII, lui, à l'instar de ses neveux, n'a pour ainsi dire jamais charmé personne[14]. Mais rares sont ceux qui refusent de reconnaître sa prestance, et, précisément, la « majesté » de sa physionomie. Du reste, il se moque de passer pour plus vieux qu'il n'est – rappelons qu'à la première restauration, il n'a, somme toute, que cinquante-neuf ans, et qu'il en paraît dix de plus. Après la mort du prince de Condé, il est le dernier membre de la famille royale à porter perruque. Louis-Philippe, a contrario, cultive cette jeunesse sur laquelle s'est fondée sa popularité, et s'affuble d'un toupet. « Il ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux blancs, quoique vieillard », poursuit Hugo. Louis-Philippe reçoit chez lui, en habit bourgeois voire en négligé, et se promène à pied dans Paris, muni de son chapeau et de son parapluie[15].

           

Deuxièmement, les deux rois divergent par leur caractère. Au goût de l'intrigue, Louis XVIII joint un esprit légèrement voltairien, qui le pousse du côté du calembour. Il privilégie souvent l'apparence face aux réalités, concevant le pouvoir monarchique comme une perpétuelle représentation. Il n'hésite pas à confier un bureau de poste à un nommé Lesgle qui, en lui remettant son placet, a suffisamment d'esprit pour railler finement Napoléon, en évoquant son patronyme[16]. Louis XVIII pousse le jeu de mots jusqu'à l'envoyer à Meaux, en hommage à Bossuet[17]. Il aime les lettres, mais en roi frivole qui annote Horace « du coin de l'ongle[18] ».

            Louis-Philippe, lui, apparaît comme un roi réfléchi, cérébral même, moins tourné vers l'apparat, plus attaché à ses dossiers, bref, comme un monarque « gouvernant trop et ne régnant pas assez ».

           

Troisièmement et enfin, leur lecture de l'histoire les distingue. Louis XVIII n'accepte la Révolution qu'à son corps défendant, maintient coûte que coûte l'étiquette de l'ancienne cour, et surtout « considèr[e] comme non avenu tout ce qui [s'est] fait dans les Cent Jours ».

            Louis-Philippe, à l'inverse, accepte plus volontiers l'héritage de la Révolution et de l'Empire. C'est un fait établi. Ne rallie-t-il pas, en 1830, nombre d'anciens préfets, tenus en disgrâce depuis quinze ans pour avoir servi « l'usurpateur » en 1815 ? « Il avait démoli de ses propres mains la dernière cage de fer du Mont-Saint-Michel, bâtie par Louis XI et utilisée par Louis XV », écrit Hugo au début de la quatrième partie, avant d'ajouter : C'était le compagnon de Dumouriez, c'était l'ami de Lafayette ; il avait été au club des jacobins ; Mirabeau lui avait frappé sur l'épaule ; Danton lui avait dit : jeune homme ! »

           

Victor Hugo fait ainsi sienne la représentation commune des deux souverains, qui tend à les opposer systématiquement. Il ne cache pas la sympathie qu'il éprouve pour Louis-Philippe. « L'homme est bon. Il est bon parfois jusqu'à être admirable »[19], affirme-t-il. L'ancien duc d'Orléans compte au rang des « bons rois », renchérit-il un peu plus loin[20]. Louis-Philippe tient de Louis XVI par sa sensibilité, et Louis XVIII de Louis XIV par son sens de la souveraineté.

           

De fait, le roi fauteuil inspire à Hugo des réflexions plus nuancées. L'auteur prend bien soin de placer dans la bouche de ses personnages les quolibets à lui destinés. Reste que l'impression d'ensemble est en demi-teinte. Cette opposition fait écho à celle que Victor Hugo dresse entre 1815 et 1830. Au début de la seconde partie il évoque « la barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la contre-révolution »[21]. Cependant, 1830 est présenté comme « le droit terrassant le fait. Chose pleine de splendeur »[22]. Le contraste est d'autant plus violent que, pour Hugo, « l'épopée napoléonienne est clairement assimilée à la Révolution française, et la Restauration au retour des émigrés », comme le souligne Jean-Marc Hovasse[23].

           

Cette série d'antithèses entre le Bourbon et l'Orléans verserait dans la caricature, n'était le jeu de contradictions internes que présentent les deux souverains eux-mêmes.

 
2. Deux tissus de contradictions

            Ce constat a déjà été dressé, Louis XVIII et Louis-Philippe, quoique n'appartenant pas à la même génération, sont tous deux le fruit des bouleversements révolutionnaires, et incarnent, partant, l'héritage d'une période particulièrement troublée. Aussi conservent-ils une part inaltérable de dissonance temporelle.

           

Sur ce plan, le portrait de Louis-Philippe est bien plus abouti que celui de Louis XVIII. Victor Hugo manie l'art de l'antithèse avait une telle finesse que le duc d'Aumale - sans doute conquis par les éloges du poète, jugeant son père comme « un des meilleurs princes qui aient passé sur un trône »[24]  - est forcé de reconnaître, dans un courrier daté du 8 juillet 1862, que le poète a peint le vieux roi « d'une main de maître » :

         Fils d'un père auquel l'histoire accordera certainement les circonstances atténuantes, mais aussi digne d'estime que ce père avait été digne de blâme ; ayant toutes les vertus privées et plusieurs des vertus publiques ; soigneux de sa santé, de sa fortune, de sa personne, de ses affaires ; connaissant le prix d'une minute et pas toujours celui d'une seconde […] admirable représentant de la « classe moyenne », mais la dépassant, et de toutes les façons plus grand qu'elle ; […] se déclarant Orléans et non Bourbon ; très premier prince du sang tant qu'il n'avait été qu'altesse sérénissime, mais franc bourgeois le jour où il fut majesté ; diffus en public, concis dans l'intimité ; avare signalé, mais non prouvé ; […] lettré et peu sensible aux lettres ; gentilhomme mais non chevalier ; […] faisant peur à la France de l'Europe et à l'Europe de la France ; aimant incontestablement son pays, mais préférant sa famille ; prisant plus la domination que l'autorité et l'autorité que la dignité ; […] accepté par la surface, mais peu d'accord avec la France de dessous ; s'en tirant par la finesse ; gouvernant trop et ne régnant pas assez, son premier ministre à lui-même[25] .

            Hugo peut donc conclure avec raison que Louis-Philippe est « la transition régnante »[26]. « Louis-Philippe a été l'élu de ces deux à-peu-près qu'on appelle les 221 et 1830, c'est-à-dire d'un demi-parlement et d'une demi-révolution. »[27] Parallèlement, Louis XVIII est le fruit de ces deux à-peu-près que sont 1814 et 1815.

           

Cependant, au travers des jeu de contrastes, Hugo accuse les différences entre Louis-Philippe d'une part et ses prédécesseurs, de l'autre, Louis XVIII au premier chef, mais aussi les deux souverains absents, Charles X et Napoléon : ces derniers jouent un rôle à part entière dans cet enchassement d'antithèses dont procède le portrait des deux rois.

 

B. La présence des absents

1. Napoléon et Charles X

            La place de Napoléon dans Les Misérables constitue un sujet à part entière. Maurice Descotes l'a, notamment, étudiée avec talent[28]. Pour notre part, nous nous contenterons de formuler quelques remarques, dans la mesure où la figure de l'empereur est indissociable, par bien des aspects, de celle des monarques constitutionnels.

            Il est logique que Napoléon n'apparaisse pas de manière frontale dans les bornes chronologiques du roman, centré sur la France née de ce « changement de front de l'univers »[29] qu'a engendré 1815. Victor Hugo a déjà consacré une grande part de son œuvre au culte de l'empereur. Il n'a donc pas lieu de le peindre dans Les Misérables, sous les traits du souverain ou de l'homme de génie. Il fait mieux : il érige Napoléon en conscience écrasante des deux monarchies parlementaires successives. L'empereur est l'image même de la France. Hugo lui réserve ainsi quelques éloges, en le qualifiant de « grand bûcheron de l'Europe » ou de « cocher titanique du destin »[30]. Devenu symbole, Napoléon est partout, que ce soit dans les pensées exaltées de Marius sur les lèvres dédaigneuses de ses opposants, qui, en prenant le pouvoir, n'ont que mieux mis au jour leur médiocrité, et qui persistent à l'appeler « Buonaparte » ou « l'Ogre », ou sur la poitrine du portier de Digne[31]. « Une fois la dette payée, absous et grandi par l'Expiation [à Waterloo], transfiguré par sa chute même, il ne demeure plus, au terme de l'évolution, que le géant qui, les bras croisés, ne cesse de faire peser son lourd regard sur les rois et sur tous ceux qui, aveugles, prétendent entraver la marche du Progrès » conclut Maurice Descotes[32].

           

Différent est le sort réservé à Charles X, que Victor Hugo cite à peine, se contentant de lui accorder quelques mentions fugitives et assez peu marquantes. La dernière partie de son règne – la plus marquante – ainsi que sa chute sont emportées dans la longue ellipse qui débute en 1828 et s'achève en 1832.  Au cours des « quelques pages d'histoire » qu'il nous offre au début de la quatrième partie, pourtant consacrées à la révolution de 1830, l'auteur évoque simplement « le vieux roi Charles X »[33] et l'habit de la garde nationale qu'il avait coutume de revêtir, habitude que Louis-Philippe partage avec lui[34]. Son propos porte, la plupart du temps, sur « les Bourbons » considérés par opposition aux Orléans. C'est peu dire que Les Misérables présentent Charles X comme un jouet de l'histoire, figure passive et dominée.

           

Entre ces deux absents opposés - l'un est partout, l'autre nulle part, sinon dans le salon de Mme de T., et encore - Louis XVIII et Louis-Philippe se rapprochent l'un de l'autre : ils partagent en effet une certaine modération, une puissance d'adaptation aux réalités de l'heure et, à n'en pas douter, un sens politique aigu, qui les distingue de Charles X. Cependant, ils ne sont que des hommes, avec leurs faiblesses et leurs ridicules, ce qui, dans l'imaginaire hugolien, ne peut que les maintenir à cent coudées de Napoléon.

 

2. Deux éléments du récit

            En dépit de leur absence, Napoléon et Charles X constituent deux éléments à part entière du récit. Le premier est élevé au rang de symbole. Charles X, lui, est comme atomisé dans cette atmosphère de la fin de la Restauration que Victor Hugo décrit à travers les salons ultras des années 1820.

            Cette double présence, persistante quoique impalpable, contribue à gommer les nuances politiques qui émaillent la première partie de la période considérée. Ce faisant, elle refuse de concevoir la fin de la Restauration, comme la lente agonie de l'Empire, de Leipzig aux Cent-Jours. Elle conduit même parfois Les Misérables sur le chemin de l'outrance historique, en assimilant, par certains traits, la retour des Bourbons à la seule terreur blanche, ou la Restauration au seul ministère Polignac. On peut d'autant mieux avancer cette analyse que Hugo livre, a contrario, une page très vivante et subtile sur l'ultracisme.

           

Pour illustration, Hugo n'hésite pas à parler de « réaction bigote » au sujet de 1817, et de « barbarie » à propos de 1815, alors que Louis XVIII, souverain libre penseur, mène précisément une politique de modération, en s'appuyant sur le ministère du duc de Richelieu. De même, Hugo ne peut sérieusement avancer, concernant cette même année, que Napoléon figure parmi les deux principales préoccupations de Louis XVIII : il est alors hors d'état de lui nuire.

            Dans cette perspective, Hugo propose une lecture déterministe de la période qu'il considère. À l'en croire, les révolutions successives ne feraient que traduire l'essor progressif de la bourgeoisie.

Qui arrête les révolutions à mi-côte ? La bourgeoisie.

Pourquoi ?

Parce que la bourgeoisie est l'intérêt arrivé à satisfaction. Hier c'était l'appétit, aujourd'hui c'est la plénitude, demain ce sera la satiété.

Le phénomène de 1814 après Napoléon se reproduisit en 1830 après Charles X […]

Du reste, il faut être juste, même envers l'égoïsme, l'état auquel aspirait, après la secousse de 1830, cette partie de la nation qu'on nomme la bourgeoisie, ce n'était pas l'inertie, qui se complique d'indifférence et de paresse et qui contient un peu de honte, ce n'était pas le sommeil, qui suppose un oubli momentané accessible aux songes : c'était la halte.

La halte est un mot formé d'un double sens singulier est presque contradictoire : troupe en marche, c'est-à-dire mouvement ; station, c'est-à-dire repos. […]

C'est l'entre-deux de 1830 et de 1848[35].

            C'est d'ailleurs cette bourgeoisie qui perd, au total, le roi mitoyen. On peut affirmer avec Gabriel de Broglie que « le principal reproche que Victor Hugo adresse à Louis-Philippe et en réalité à son régime est de n'avoir proposé aux Français que des ambitions bourgeoises[36]. »

           

On ne saurait reprocher à Victor Hugo de faire primer ici la « question sociale » sur les enjeux politiques et institutionnels. Il s'agit là d'une de ses convictions les plus sincères et même de la raison d'être des Misérables. Cependant, la finesse de ses analyses et de ses portraits nous oblige à interroger sa vision de l'histoire nationale, pour la période courant de 1815 à 1848. Le but est simple : tenter de comprendre et de mesurer la portée de ces approximations historiques qui peuplent les Misérables, et dont Hugo ne pouvait en aucun cas ignorer l'existence. Il faut mesurer, à cet égard, combien Louis XVIII et Louis-Philippe résument, à ses yeux, une seule et même époque.

 

III. Deux souverains, une époque

A. Un « immense guignol apocalyptique »

1.  L'ingratitude de Victor Hugo

            Pour nombre de contemporains, qu'ils soient légitimistes, orléanistes ou républicains, les confusions historiques de Victor Hugo n'ont qu'une seule et même origine : sa profonde ingratitude à l'égard des princes qui l'ont protégé.

            Déjà, à l'Assemblée nationale législative de la deuxième République, le poète est violemment interpellé par ses adversaires politiques. Le 22 mai 1850, le comte de Montalembert, chef de file des orléanistes à la Chambre, ironise, en l'absence de Victor Hugo, sur les contorsions de celui qui a été son collègue à la pairie :

S'il était ici pour m'entendre, je lui rappellerais les antécédents de sa vie, toutes les causes qu'il a chantées, toutes les causes qu'il a flattées, toutes les causes qu'il a reniées (Longs bravos à droite.)

Mais il n'est plus ici.

C'est une vieille habitude chez lui : comme il se dérobe au service des causes vaincues, il se dérobe aussi aux représailles qu'on a le droit d'exercer sur lui (Très-bien ! très-bien ! - Applaudissements redoublés sur les bancs de la majorité[37].) 

           

Le lendemain, Victor Hugo répond avec énergie à son opposant :

 

M. Victor Hugo. C'est du haut de cette tribune que je fais cette déclaration et cette provocation. Cherchez, fouillez, explorez, je vous ouvre tout, je vous livre tout ! Mettez mes anciennes opinions en regard des nouvelles, je vous en défie !

Maintenant si ce défi n'est pas relevé, s'il n'est pas acceptez, si vous reculez devant ce défi... (Oh ! Oh ! - Réclamations bruyantes à droite.)

A gauche. Très bien ! Très bien !

M. Victor Hugo. Nous le verrons ! […] M. de Montalembert a dit que j'avais flatté toutes les causes et que je les avais toutes reniées.

Est-ce Charles X, dont j'ai honoré l'exil au moment de sa chute et dont j'ai honoré le tombe après sa mort en 1836 ?...

Voix à droite. Antithèse !

M. Victor Hugo. Est-ce Mme la duchesse de Berry, dont j'ai flétri le vendeur et condamné l'acheteur ? […]

Est-ce Napoléon, pour la famille duquel j'ai demandé la rentrée sur le sol de la patrie, au sein de la chambre des pairs, malgré la résistance de certains des amis actuels de M. de Montalembert, que je ne veux pas nommer, et qui, tout couverts des bienfaits de l'empereur, levaient la main contre l'empereur ? (Très-bien ! très-bien ! Bravo à gauche.)

Est-ce enfin Mme la duchesse d'Orléans, dont j'ai, l'un des derniers, le dernier peut-être, sur la place de la Bastille,le 24 février, à deux heures de l'après-midi, en présence de 30 000 hommes du peuple armés, proclamé la régence parce que je me souvenais de mon serment de pair de France ? Messieurs, je suis en effet un homme étrange : je n'ai prêté dans ma vie qu'un serment, et je l'ai tenu. (A gauche. Très-bien ! très-bien[38] ! )

           

Un peu plus d'un an plus tard, le 17 juillet 1851, Victor Hugo est pris à partie au sujet de son ancien attachement aux Bourbons. Au cours de la discussion relative à la révision de la Constitution, le comte de Falloux évoque la pension que le poète avait, durant ses jeunes années, reçue de Louis XVIII. Hugo répond au milieu d'une assez vive agitation. Saluant, en ces circonstances, le monarque comme un roi lettré, et rappelant son « respect ancien » à son égard, il en vient à évoquer l'interdiction dont Marion de Lorme avait été frappée à la fin de la Restauration, et partant la personne du roi Charles X, dont il salue la courtoisie, avant de qualifier Louis-Philippe d' « habile » et de « fort »[39].

           

Au prix de certaines contorsions rhétoriques, Victor Hugo parvient à calmer les attaques de ses adversaires. Toutefois, les arguments invoqués par ceux-ci ressurgissent, une dizaine d'années plus tard, lors de la parution des Misérables.

           

En 1869, sept ans après la publication de ce roman, paraît un ouvrage intitulé Victor Hugo et la Restauration. Son auteur, Edmond Biré (1829-1907), est un avocat légitimiste nantais qui mène, parallèlement au barreau, divers travaux littéraires et journalistiques. « Frappé du nombre et de la gravité des erreurs commises par M. Victor Hugo à l'endroit de la Restauration »[40], il entreprend, dans cette étude, de répertorier toutes les allusions que Victor Hugo fait à ce régime, et d'en juger la véracité historique. Il aboutit à un travail confus par excès de précision, ouvertement politique – Biré se range ouvertement parmi les légitimistes – mais non moins digne d'intérêt. De fait, Victor Hugo et la Restauration propose une lecture originale des Misérables, quelques années à peine après leur parution, et alors même que la carrière politique de Victor Hugo fait toujours l'objet de controverses.

           

Edmond Biré reprend opportunément à son compte la vieille accusation d'ingratitude qui pèse sur Hugo depuis le début des années 1830. Il dresse un certain nombre de constats dont il a été précédemment possible de souligner la pertinence, notamment sur le plan de la vraisemblance chronologique. Ardent partisan des derniers Bourbons, Biré déplore que Victor Hugo ne livre qu'un portrait bien sévère de Louis XVIII. Citant le discours prononcé par le poète à la Chambre en 1851, il conclut : « Pourquoi M. Victor Hugo n'a-t-il pas toujours parlé avec autant de convenance du prince qui avait encouragé sa jeunesse[41] ? » En conclusion, Biré livre un jugement très sévère sur l'ensemble de l'ouvrage. Il résume ainsi ses conclusions au sujet du chapitre consacré à l'année 1817 :

         [Victor Hugo] a mis en avant des faits inexacts ; – il en a attribué à l'année 1817 qui lui sont étrangers, passant sous silence sa physionomie véritable ; – il a distribué l'ombre et la lumière en vue d'un effet préconçu ; - il a multiplié, entassé les détails dans le but de créer chez le lecteur une illusion d'optique, et de lui faire oublier, devant cet amas de petites choses, les grands résultats de la Restauration : la paix succédant à vingt années de guerre, les deux plaies léguées par l'Empire ; - l'occupation étrangère et la détresse de nos finances, - cicatrisées et fermées ; la tribune rétablie et la liberté politique véritablement inaugurée en France[42].

           

Fort d'une lecture politique et sentimentale de la période évoquée par Les Misérables, un pamphlétaire comme Biré fait ainsi sienne l'analyse de Lamartine, qui, dans son Cours familier de littérature, regrette de « voir un lionceau, devenu plus tard un lion, jeter gratuitement le sarcasme et le rire malséants sur les malheurs et les vieillesses des princes qui protégèrent son enfance. »[43]  Bel écho aux considérations du journaliste républicain Hippolyte Castille qui, en 1857, évoque « le fil capricieux qui forme à M. Victor Hugo une manière d'individualité politique[44] », et qui « se perd de plus en plus » après 1830. Quelle remarquable unanimité Hugo fait-il contre lui, au sujet de ses convictions politiques !

           

Au cours des années 1880, Edmond Biré poursuit ses travaux par deux ouvrages complémentaires, intitulés Victor Hugo avant 1830 et Victor Hugo après 1830. Ces études sont généralement saluées par la critique légitimiste, notamment par Armand de Pontmartin[45]. Toutefois, leur propos va au-delà de la joute politique. Il porte un jugement sur la vision même de l'histoire que promeut Victor Hugo, et que Jules Lemaître qualifie d' « immense guignol apocalyptique ».

 

2. Une histoire anecdotique et outrancière ?

         Cela me fâche un peu que, ayant vécu dans le siècle qui a le mieux compris l'histoire, ce poète n'ait vu que le décor et le bric-à-brac, et que les Papes et les rois lui apparaissent tous comme des porcs et des tigres […]. [C'est] l'humanité mise en antithèse, pareille à un immense guignol apocalyptique, l'histoire coupée en deux, net, par la Révolution[46].

           

Jules Lemaître (1853-1914) ne mâche pas ses mots en livrant ce que lui inspire la peinture de l'histoire accomplie par Victor Hugo, à la fois excessivement anecdotique et scandaleusement générale. Si ses propos sont principalement consacrés à La Légende des siècles, leur caractère général interroge également Les Misérables, notamment pour ce qui concerne la figure monarchique.

           

Un fait est certain, la Révolution creuse, aux yeux de Victor Hugo, un fossé infranchissable dans l'histoire de France. Saurait-on cependant lui reprocher un postulat qu'il revendique lui-même comme une de ses convictions les plus intimes ? Ce serait, au surplus, méconnaître l'influence de la Révolution française sur les figures royales décrites dans Les Misérables. Comme on a tenté de l'entrevoir précédemment, les vingt-cinq années qui séparent la prise de la Bastille des adieux de Fontainebleau marquent d'une empreinte indélébile la Restauration comme la monarchie de Juillet, dans la mesure où elles participent de la temporalité même de Louis XVIII et de Louis-Philippe. Le jeu d'antithèses, destiné à créer un effet de miroir, est, lui, bien plus subtil. Mais peut-être les développements sur lesquels nous avons tenté d'insister figurent-ils, selon Lemaître, parmi « les longueurs et le fatras[47] » des Misérables.

           

Plus déstabilisante est la seconde accusation de Jules Lemaître. En évoquant « le décor et le bric-à-brac », le critique suggère en effet que Victor Hugo s'en tient bien souvent au niveau de l'anecdotique, et se contente d'accumuler, à défaut de jugements profonds, une collection de petits détails au sujet des personnages qu'il évoque. Or on a pu relever que le pittoresque occupait une place tout à fait primordiale dans les deux portraits royaux que proposent Les Misérables. Peut-on cependant réduire ces tableaux eux-mêmes au rang d'anecdotes ? Pour les juger avec le moins d'impartialité possible, il semble nécessaire d'en appeler à l'objectif littéraire et politique que Victor Hugo s'assigne, au tournant des années 1850 et 1860.

 

B. Le roman de la monarchie parlementaire

1. Peindre les hommes après les héros

            Victor Hugo le souligne clairement : avec l'Empire, c'est bel et bien le temps de l'épopée qui a pris fin. Aux héros napoléoniens ont succédé les hommes, les simples hommes de la monarchie. Les Misérables s'inscrivent clairement dans cette perspective : peindre une époque historique après une ère épique. C'est dans cet état d'esprit que Victor Hugo représente les deux souverains, quitte à accuser des traits de caractère qu'ils ne présentaient que partiellement. « Après Napoléon il fallait plus qu'un homme » annonçait déjà le poète dans les Voix intérieures, sous-entendant que les successeurs de l'Empereur ne pourraient, quoi qu'ils fassent, que se heurter au dédain de l'histoire. Celle-ci a, du reste, tôt fait de les balayer : Juillet n'est guère qu'une « halte ». Quant à la première partie de la Restauration, phase réellement capitale, elle n'est guère plus que « ce quart d'heure qui commence en 1814 et qui se termine vers 1820 à l'avènement de M. de Villèle[48] ».

           

L'épopée ne déserte pas les aventures de Jean Valjean, Marius et Gavroche, elle occupe même une place capitale dans le roman, mais elle a fui la narration. « Ce n'est pas dire que Les Misérables congédient le mythe au profit de l'histoire : dans un autre texte de Hugo on ne trouve autant d'éléments mythiques, et pas seulement mythologiques ; mais ils sont intégrés dans une narration strictement historique »[49], souligne Pierre Laforgue.

           

L'épopée ainsi circonscrite, Victor Hugo peut évoquer avec une remarquable lucidité les révolutions qui ponctuent la période, et dont les acteurs tentent précisément d'imposer une lecture épique. Son analyse de 1830 tranche résolument avec celle des Républicains de l'après 1848. Il suffit d'observer que son évocation est plus que discrète dans Les Misérables. Les Trois Glorieuses sont au cœur même de cette ellipse qui court de 1828 à 1832. Il n'est peut-être pas totalement inutile de rappeler que Victor Hugo n'a pas personnellement pris part aux événements de Paris, et qu'il était, en cet été 1830, réfugié à la campagne, ruminant encore l'interdiction de Marion de Lorme et préparant, dans une certaine frénésie, les chapitres en retard de Notre-Dame de Paris.

           

« Triomphe du droit terrassant le fait », la révolution de Juillet n'en est pas moins, par excellence, l'événement « bien coupé » et « mal cousu ». A posteriori, 1830 ne marque nullement une rupture. Plus singulière est, par contraste, l'atmosphère de 1831 et 1832, Hugo souligne avec raison que ces deux années constituent « un des moments les plus particuliers et les plus frappants de l'histoire[50] ». Hugo rejoint à ce titre l'historiographie la plus récente, incarnée entre autres par M. Bertrand Goujon.

           

Tout l'intérêt des pages consacrées à 1815 et à 1832 réside ainsi dans le contraste entre la volonté épique des personnages, historiquement fondée, et le lamentable échec de leur entreprise, accablée par le prosaïsme. Le propos ne prend alors un tour épique que pour souligner mieux encore la cruelle agonie de l'épopée, irriguant le caractère de personnages qui se révèlent alors impuissants face à l'histoire. Sur ce point également, on ne peut que saluer les analyses de Pierre Laforgue :

        

Non sans une ironie assez horrible dans les deux cas, 1815 et 1832, la narration se fait franchement épique, et le roman joue de façon très grinçante du contraste entre le traitement poétique de la matière narrative et la constatation de l'insignifiance idéologique de l'épopée elle-même en ces temps-là[51].

 

2. « Le tour de parole de l'intelligence »

            Pour autant, Victor Hugo ne laisse pas les années 1815 à 1848 sombrer dans l'ironie. Témoin les nuances qui émaillent le portrait de Louis-Philippe lui-même. De fait, si la Restauration et la monarchie de Juillet méritent de rester dans les mémoires, c'est pour avoir concouru à dessiner les contours d'un parlementarisme de paix qui, en 1814, reste encore à inventer en France. Victor Hugo rend ainsi hommage aux règnes des derniers Bourbons :

         Sous la restauration, la nation s'était habituée à la discussion dans le calme, ce qui avait manqué à la république, et à la grandeur dans la paix, ce qui avait manqué à l'empire. La France libre et forte avait été un spectacle encourageant pour les autres peuples d'Europe. La révolution avait eu la parole sous Robespierre ; le canon avait eu la parole sous Bonaparte ; c'est sous Louis XVIII et Charles X que vint le tour de parole de l'intelligence[52].

           

Dans Napoléon le Petit, Hugo ne rend-il pas déjà un vibrant hommage au parlementarisme français, et à tous ceux qui, en l'espace de soixante ans, ont su animer la tribune de France, « lieu le plus sonore du monde »[53] ?

           

Certes, ces considérations s'appliquent davantage à la période de la Restauration qu'au régime qui lui a donné son nom, les souverains d'alors restant, aux yeux de Victor Hugo, « à côté » des « grandes choses[54] » alors à l’œuvre. Mais comment ne pas reconnaître en Louis XVIII un artisan du parlementarisme français ? N'est-ce pas avec une pointe de reconnaissance que Victor Hugo évoque la Charte comme son « chef d’œuvre » ? Et comment refuser à Louis-Philippe l'influence décisive qu'il a jouée par la suite ?

* * *

 

Victor Hugo et les Bourbons

            Les Misérables mobilisent Louis XVIII et Louis-Philippe comme deux éléments d'un même contexte géographique et temporel. C'est à ce titre que ces derniers figurent, au premier chef, dans le roman. Sans être élevés au rang de personnages, ils sont portraiturés par un jeu d'antithèses mettant au jour leurs propres contradictions, les opposant l'un à l'autre et, en définitive, les rapprochant face aux souverains absents que sont Napoléon et Charles X.

            Les jugements, souvent sévères, de Victor Hugo ont pu raviver à son égard d'anciennes accusations d'ingratitude et d'insensibilité à l'histoire, tout particulièrement pour ce qui concerne Louis XVIII. Force est d'en convenir, le poète n'hésite pas à crayonner ces deux figures à grands traits et à petites touches. Mais il n'en est pas moins perspicace. En effet, par une série d'anecdotes, il peint des personnalités qui sont elles-mêmes anecdotiques. Il tire ainsi une série de conclusions sur la nature même des régimes que celles-ci ont incarnés tant bien que mal. À cet égard, Hugo se révèle un historien de premier ordre, pour partie grâce à sa propre épaisseur historique, sans doute également malgré elle.

            Que conclure, au travers des Misérables, des multiples liens tissés entre Victor Hugo d'une part, Louis XVIII et Louis-Philippe de l'autre ?

           

En dépit de la justesse des portraits qu'il brosse des deux souverains, dont la valeur littéraire et historique et généralement saluée, Hugo s'est plu à égratigner Louis XVIII, tout en ménageant sensiblement le roi des Français, pour lequel il affiche même une certaine affection. Or ces sentiments ne font pas écho à ceux que les deux monarques ont éprouvés pour lui.

           

De fait, les derniers Bourbons n'ont pas manqué de témoigner leur estime pour le jeune poète qu'était Victor Hugo dans les années 1820. On a pu l'observer, Louis XVIII l'avait doté d'une pension sur sa cassette, quoiqu'au terme « de nombreuses interventions, de faux espoirs et de vrais déboires propres à toutes les démarches administratives », comme le souligne Jean-Marc Hovasse. Malgré tout, on sait que le vieux souverain lisait ses œuvres, qu'il avait grandement apprécié certains des vers des Odes et poésies diverses[55], recueil dont il a été, en 1821, le premier acheteur. S'il juge le volume « mal fagoté », il qualifie de « superbes » les vers composés à son sujet.  Louis XVIII avait pour habitude de protéger les poètes - il avait également accordé une pension à Lamartine - et prêtait une attention toute particulière à la jeunesse : témoin l'ascension du duc Decazes. Charles X, quant à lui, n'était pas un lettré, mais il n'a pas manqué de garnir les bibliothèques royales des Odes et Ballades et des Orientales en 1829[56]. Le 7 août de cette même année, en accordant une audience au poète, il fait preuve, à son égard, de sa naturelle affabilité.

           

Or, par la suite, Hugo prend ses distances avec les derniers Bourbons. Il salue le digne exil de Charles X[57], affiche son « respect » pour Louis XVIII. Il n'en attribue pas moins sa première pension royale au noble geste dont il a fait preuve à l'égard de son camarade Édouard Delon au lendemain de la conspiration de Saumur[58], et refuse ainsi, par une interprétation assez contestable, de reconnaître l'estime que le vieux roi a éprouvée pour ses premiers poèmes[59].

           

A contrario, Louis-Philippe ne semble pas marquer un réel intérêt à Victor Hugo. Ce dernier reconnaît volontiers que le roi citoyen n'aimait guère la littérature, et Alexandre Weill va jusqu'à prétendre qu'il ne lisait pas les œuvres du grand homme[60]. Lorsqu'il s'était agi de trancher entre Casimir Delavigne et Victor Hugo pour la pairie, le roi bourgeois n'avait d'ailleurs pas hésité une seconde pour soutenir « son » poète « à lui »[61], à savoir le premier[62]... De surcroît s'il cultivait la compagnie de Victor Hugo, s'il se confiait volontiers à lui, Louis-Philippe n'était-il pas aiguillonné par son orgueil en s'épanchant auprès d'un écrivain qu'il jugeait, par son talent, digne de relater ses souvenirs ? Ne s'agissait-il pas, par ailleurs, d'oublier l'affront infligé par Lamartine en obtenant le ralliement d'un autre grand poète[63] ?

            Dès le début des années 1840, Hugo se rend indispensable aux Tuileries : le roi des Français sait alors gré à l'écrivain de toujours venir auprès de la famille royale « dans les occasions tristes »[64]. Reste que les Choses vues nous font entrevoir un roi bavard, qui ne laisse guère parler son interlocuteur. Il est bien possible que ces conversations se soient souvent résumées à un long monologue royal[65].

           

Sans doute Victor Hugo préféra-t-il aux princes régnants les prétendants royaux, Monsieur sous Louis XVIII, le duc et la duchesse d'Orléans sous Louis-Philippe. Une chose est du reste certaine, cette princesse lisait et admirait les œuvres du grand homme[66].

            Les jugements amers de Victor Hugo sur la Restauration sont sûrement en partie le fruit de sa déception au sujet de Charles X. Dès le cérémonie du sacre, en 1825, l'ultraroyalisme du jeune Hugo commence à se fissurer. En 1827, les brèches deviennent des lézardes, avant que les convictions politiques du poète ne volent en éclat en 1829, avec l'interdiction de Marion de Lorme. Nul n'en doute, Victor Hugo est alors bien plus profondément blessé qu'il ne le laisse paraître[67].

           

À l'inverse, Hugo avait conçu de Louis-Philippe un a priori très sévère[68], que son commerce avec le « roi mitoyen » a par la suite infirmé. Aussi le roi des Français a-t-il bénéficié d'un heureux effet de surprise, effaçant la fâcheuse impression causée par les premières années du règne, sans doute accusée par l'interdiction du Roi s'amuse en 1832. On avait cru voir Charles X dans Louis XIII, on voit Louis-Philippe sous les traits de François Ier : comment Victor Hugo manquerait-il fait le rapprochement ? Comment la situation n'aurait-elle pu, par contraste, mettre en lumière les qualités de Louis XVIII, « roi lettré » ? Il est fort probable que les venimeux aphorismes au sujet du roi citoyen, que l'on peut lire dans les Choses vues datent de cette période - « le front de Napoléon, presque aussi vaste que la mâchoire de Louis-Philippe », ou encore « le roi actuel a une grande quantité de petites qualités. Force sous et pas un louis d'or. »[69]

            Au demeurant, dans les années 1840, les honneurs et la vie de cour ont pu apparaître au poète comme un réconfort[70], voire comme un refuge, en une époque de sa vie où les revers littéraires se conjuguaient aux malheurs familiaux. André Le Breton précise d'ailleurs avec raison que Victor Hugo a été le « confident [de Louis-Philippe] sans être jamais son courtisan[71]. »

           

C'est en définitive l'exil qui, « rend[ant] Victor Hugo à lui-même »[72] selon le mot d'Henri Guillemin, met un terme aux attaques que le poète a pu lancer, selon son humeur, contre les divers princes qui se sont succédé sur le trône de France après 1815. Soulignons cependant qu'il a toujours salué la dignité dans le malheur.

           

Les Misérables se colorent de ces divers reflets biographiques et historiques. Sans doute Hugo commet-il quelques injustices au sujet des derniers Bourbons, même s'il est, somme toute, plus indulgent que Balzac envers le roi-fauteuil. Sans doute son indulgence est-elle sujette à critiques concernant le roi des Français. S'il s'applique davantage à justifier Louis-Philippe qu'à défendre Louis XVIII, c'est sans doute par ce qu'en ce début des années 1860, l'orléanisme survit encore, tandis que le légitimisme sombre déjà peu à peu dans les méandres du souvenir. La Restauration regarde vers le Premier Empire, la monarchie de Juillet vers le Second. D'une part, le culte de l'oncle, de l'autre le dégoût du neveu.

           

Enfin, quand bien même l'analyse générale des Misérables serait biaisée - opinion bien difficile à défendre - quand bien même la Restauration se verrait rabaissée au profit de la monarchie de Juillet, l'essentiel ne réside-t-il pas dans l'épaisseur historique du roman lui-même ? En donnant toute son ampleur à la question sociale, cette profondeur de champ contribue en effet à ériger Les Misérables en monument de la littérature nationale, dès les années 1870. Elle réduit partant au rang d'anecdotes non seulement les approximations chronologiques mais aussi les errements politiques de l'auteur. On remarque d'ailleurs que l'intérêt suscité par ces enjeux, très marqué au tournant des XIXe et XXe siècles, a par la suite décliné avec le royalisme lui-même. Une fois faits ses adieux à la monarchie parlementaire, le poète peut se tourner tout entier vers la République : dans cette perspective, Hippolyte Castille conclut avec raison que « [la] foule éclairée jouit de [la] gloire [de Victor Hugo] comme d'une chose presque personnelle, parce que la gloire des grands hommes rejaillit dans le vrai patriote[73] ». Du reste, des trois figures que nous avons évoquées, ce n'est pas celles du « gros cochon » ou du « roi mitoyen », mais bien celle du grand homme qui reste la plus vive, à l'esprit comme au cœur des Français.

 

Bibliographie

Sources imprimées :

-BIRÉ (Edmond), Victor Hugo et la Restauration, étude historique et littéraire, Paris, Lecoffre fils et compagnie, 1869, 478 p.

-BIRÉ (Edmond), Victor Hugo avant 1830, Paris, J. Gervais, 1883, 533 p.

-BIRÉ (Edmond), Victor Hugo après 1830, Paris, Perrin, 1891, deux volumes, 296 p et 255 p.

-CASTILLE (Hippolyte), Victor Hugo, Paris, Ferdinand Sartorius, 1857, 63 p.

-HUGO (Victor), Choses vues, 1847-1848, édition d'Hubert Juin, Paris, Gallimard, 1972, 505 p.

-LEMAȊTRE (Jules), Les Contemporains, quatrième série, Paris, Librairie H. Lecène et H. Oudin, 1889, 342 p. Les articles consacrées à Victor Hugo s'étendent des pages 113 à 149.

-PONTMARTIN (Armand de), Souvenirs d'un vieux critique, Paris, Calmann-Lévy, 1886, 355 p. Les pages 198 à 241 sont consacrées à l'ouvrage d'Edmond Biré mentionné plus haut, Victor Hugo avant 1830.

-UBERSFELD (Anne), ROSA (Guy) (dir. éd.) Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, Paris, Plon, 1985, 861 p.

-WEILL (Alexandre), Introduction à mes mémoires, suite de Ma Jeunesse à Paris, Paris, Sauvaître, 1890, 190 p.

 

Études biographiques sur Victor Hugo :

-AUDIAT (Pierre), Ainsi vécut Victor Hugo, Paris, Hachette, 1947, 353 p.

-GUILLEMIN (Henri), Hugo, Paris, Seuil, 1978, 191 p.

-HOVASSE (Jean-Marc), Victor Hugo, deux tomes, 1802-1851 et 1851-1864, Paris, Fayard, 2001 et 2008, 1366 p et 1285 p.

 

Histoire du premier XIXe siècle :

-ANTONETTI (Guy), Louis-Philippe, Paris, Fayard, 1994, 992 p.

-BROGLIE (Gabriel de), La Monarchie de Juillet, 1830-1848, Paris, Fayard, 2011, 462 p.

-GOUJON (Bertrand), Monarchies postrévolutionnaires, 1814-1848, Paris, Seuil, 2012, 444 p.

 

Critique littéraire et travaux universitaires :

-DESCOTES (Maurice), Victor Hugo et Waterloo, Paris, Archives des lettres modernes, 1984, 77 p.

-GARSOU (Jules), « Victor Hugo et la monarchie de Juillet », in Le Carnet, février 1902, pp. 161-191.

-GARSOU (Jules), L’Évolution napoléonienne de Victor Hugo sous la Restauration, Paris, Émile Paul, 1900, 24 p.

-LAFORGUE (Pierre), Gavroche, études sur Les Misérables, Paris, Sedes, 1994, 173 p et plus particulièrement « Mythe, révolution et histoire. La reprise des Misérables en 1860 », pp. 25-48.

-LAFORGUE (Pierre), « Hugo et la royauté du poète en 1830 », in Elseneur, n° 10, juillet 1995, Caen, Presses universitaires de Caen, pp. 67-80.

-LAFORGUE, « Le Roi et le Moi. Politique et histoire chez Hugo (1826-1829), in CARON (Jean-Claude), STORA-LAMARRE (Annie), (dir.), Hugo politique, Actes du colloque de Besançon, 11-13 décembre 2002, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2004, 309 p. Cet article s'étend des pages 159 à 168. 

-LAFORGUE (Pierre), Hugo, romantisme et révolution, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 2001, 272 p.

-LAURENT (Franck), « Victor Hugo et les doctrinaires sous la Restauration et la monarchie de Juillet », in Elseneur, n° 10, juillet 1995, Caen, Presses universitaires de Caen, pp. 35-65.

-LE BRETON (André), « Victor Hugo chez Louis-Philippe », in Revue des deux Mondes, Paris, 1929, tome 54, XCIXe année, livraison du 1er décembre, pp. 667-680.

-SEEBACHER (Jacques), Victor Hugo ou le calcul des profondeurs, Paris, PUF, 1993, 284 p. On a particulièrement consulté, au sein de cet ouvrage, l'article intitulé « Juillet du sacre au crépuscule, ou Hugo et 1830 l'un dans l'autre », des pages 57 à 81.


[1]    HUGO (Victor), Oeuvres complètes, édition chronologique publiée sous la direction de Jean Massin, tome XI, Paris, Club français du livre, 1969, 1050 p. Cf. IV, VII, I, p. 700.

[2]AUDIAT (Pierre), Ainsi vécut Victor Hugo, Paris, Hachette, 1947, 353 p. Cf. p. 213.  « Hugo […] avait ses grandes entrées à la Cour. Durant toute l'année 1844, il ne se passe guère de semaine où il n'ait un entretien avec Louis-Philippe. Si l'on en croit les notes qu'il prenait au jour le jour, il paraît même qu'il n'avait nul besoin d'être convié au Château pour s'y rendre […]. Hugo se sentait parfaitement à l'aise au milieu de cette cour royale et bourgeoise, [il] n'était nullement intimidé auprès d'un prince qu'il appelait " Mon prince ", d'un duc allemand ou d'un grand-duc russe. »

[3]HUGO (Victor), Les Misérables, II, I, XVIII, p. 287.

On sait par ailleurs que Victor Hugo a assisté à la première rentrée du roi à Paris. Cf. HOVASSE (Jean-Marc), Victor Hugo, tome 1, p. 126. « Le 3 mai, pour l'entrée de Louis XVIII à Paris, les Hugo montèrent avec les Foucher dans la tour Saint-Jean du palais de Justice ; ils furent aux premières loges pour observer le frère de Louis XVI qui se rendait à Notre-Dame par le quai des Orfèvres, accompagné du comte d'Artois, du duc et de la duchesse d'Angoulême et du duc de Berry ; la famille royale au complet, suivie par des grenadiers qui faisaient grise mine. Il n'y avait apparemment pas de quoi en faire un poème, puisque Victor Hugo préféra immortaliser dans Les Feuilles d'automne une rencontre fictive avec l'Empereur (" Dans une grande fête, un jour, au Panthéon/J'avais sept ans, je vis passer Napoléon. ") plutôt que cette rencontre réelle avec le roi Louis XVIII. »

[4]HUGO (Victor), Les Misérables, II, III, IV, p. 314. « A cette époque [1823] le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à Choisy-le-Roi. C'était une de ses promenades favorites. Vers deux heures, presque invariablement, on voyait la voiture et la cavalcade royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital.

         Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui disaient : - Il est deux heures, le voilà qui s'en retourne aux Tuileries.

      Et les uns accouraient, et les autres se rangeaient ; car un roi qui passe, c'est toujours un tumulte. Du reste l'apparition et la disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de Paris. Cela était rapide, mais majestueux. Ce roi impotent avec le goût du grand galop ; ne pouvant marcher, il voulait courir ; ce cul-de-jatte se fût fait volontiers traîner par l'éclair. Il passait, pacifique et sévère, au milieu des sabres nus. Sa berline massive, toute dorée, avec de grosses branches de lys peintes sur les panneaux, roulait bruyamment. À peine avait-on le temps de jeter un coup d’œil. On voyait dans l'angle du fond à droite, sur des coussins capitonnés de satin blanc, une face large, ferme et vermeille, un front frais poudré à l'oiseau royal, un œil fier, dur et fin, un sourire de lettré, deux grosses épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois, la Toison d'or, la croix de St-Louis, la croix de la Légion d'honneur, la plaque d'argent du St-Esprit, un gros ventre et un large cordon bleu ; c'était le roi. Hors de Paris, il tenait son chapeau à plumes blanches sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises ; quand il rentrait dans la ville, il mettait son chapeau sur sa tête, saluant peu. Il regardait froidement le peuple, qui le lui rendait. Quand il parut pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau, tout son succès fut ce mot d'un faubourien à son camarade : " C'est ce gros-là qui est le gouvernement. " » [paragraphe ajouté durant l'exil].

[5]HUGO (Victor), Les Misérables, III – I – VIII, p. 438.

[6]HUGO (Victor), Les Misérables, IV – VII – I, p. 681.

[7] HUGO (Victor), Les Misérables, I - I – IX, p. 86. « Le portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. C'était un vieux sous-officier de la vieille garde, légionnaire d'Austerlitz, bonapartiste comme l'aigle. Il échappait dans l'occasion à ce pauvre diable des paroles peu réfléchies que la loi d'alors qualifiait propos séditieux. Depuis que le profil impérial avait disparu de la légion d'honneur, il ne s'habillait jamais dans l'ordonnance, comme il disait, afin de ne pas être forcé de porter sa croix. Il avait ôté lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui avait donnée, cela faisait un trou et il n'avait rien voulu mettre à la place. Plutôt mourir, disait-il, que de porter sur mon cœur les trois crapauds ! [Les fleurs de lys : les républicains et les bonapartistes les désignaient couramment ainsi en 1814-1830]. Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. Vieux goutteux à guêtres d'anglais ! disait-il, qu'il s'en aille en Prusse avec son salsifis [mèche qui prolongeait la perruque et qu'on nouait d'un ruban]. Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses qu'il détestait le plus, la Prusse et l'Angleterre. Il en fit tant qu'il perdit sa place. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants. »

[8]HUGO (Victor), Les Misérables, I – III – III, p. 142.

[9]HUGO (Victor), Les Misérables, II – III -I, p. 129. On peut également relever cette mention, à la troisième partie : « Quand le roi de Prusse, après avoir restauré Louis XVIII, vint lui faire visite […] il fut reçu par le descendant de Louis XIV un peu comme marquis de Brandebourg et avec l'impertinence la plus délicate. »

[10]HUGO (Victor), Les Misérables, II – I – XVIII, p. 287.

[11]HUGO (Victor), Les Misérables, II – I – XVII, p. 286.

[12]HUGO (Victor), Choses vues, 1847-1848, édition d'Hubert Juin, Paris, 1972, 505 p. A la date du 31 décembre 1847, Hugo relate cette anecdote, reproduite à la page 204. « Voici de quelle façon le mot sujet a disparu du préambule des lois et ordonnances.

    M. Dupont de l'Eure, en 1830, était garde des sceaux. Le 7 août, le jour même où le duc d'Orléans prêta serment comme roi, M. Dupont de l'Eure lui porta une loi à promulguer. Le préambule disait : " Mandons et ordonnons à tous nos sujets, etc. "  Le commis chargé de copier la loi, jeune homme fort exalté, s'effaroucha du mot sujets et ne copia point.

     Le garde des sceaux arrive. Le jeune homme était employé dans son cabinet. " - Eh bien, dit le ministre, la copie est-elle faite ? Que je la porte à la signature du roi. - Non, monsieur le Ministre,"  répond le commis.

    Explication. M. Dupont de l'Eure écoute, puis pince l'oreille du jeune homme et lui dit, moitié souriant, moitié fâché :

     "   - Allons donc, monsieur le républicain, voulez-vous bien copier cela tout de suite ! " 

     Le commis baissa la tête comme un commis qu'il était et copia.

    Cependant M. Dupont de l'Eure conte la chose au roi en riant. Le roi n'en rit pas. Tout faisait difficulté alors. M. Dupin aîné, ministre sans portefeuille, avait entrée au conseil ; il éluda le mot et tourna l'obstacle ; il proposa cette rédaction qui fut adoptée et qui a été toujours admise depuis : " Mandons et ordonnons à tous." »

[13]HUGO (Victor), Les Misérables, II, 3, 9.

[14]Le duc de Berry était célèbre dans tout Paris pour ses bonnes fortunes. Il n'en gardait pas moins un physique assez disgracieux.

[15]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 602. « Il sortait avec son parapluie sous son bras, et ce parapluie a longtemps fait partie de son auréole. »

[16]HUGO (Victor), Les Misérables, III – IV – I, p. 487. « Le marquis d'Avaray, que Louis XVIII fit duc pour l'avoir aidé à monter dans un cabriolet de place le jour où il émigra, racontait qu'en 1814, à son retour en France, comme le roi débarquait à Calais, un homme lui présenta un placet.

- Que demandez-vous ? dit le roi.

- Sire, un bureau de poste.

- Comment vous appelez-vous ?

-L'Aigle.

Le roi fronça le sourcil, regarda la signature du placet et vit le nom écrit ainsi LESGLE. Cette orthographe peu bonapartiste toucha le roi et il commença à sourire. - Sire, reprit l'homme au placet, j'ai pour ancêtre un valet de chiens surnommé Lesgueules. Ce surnom a fait mon nom. Je m'appelle Lesgueules, par contraction Lesgle et par corruption L'Aigle. - Ceci fit que le roi acheva son sourire. Plus tard il donna à l'homme le bureau de poste de Meaux, exprès ou par mégarde. »

[17]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 487.

[18]HUGO (Victor), Les Misérables, II – III – I, p. 130.

[19]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 604.

[20]HUGO (Victor), Les Misérables, IV – XIII – III, p. 792. « A bas le tyran ! Mais quoi ? De qui parlez-vous. Appelez-vous Louis-Philippe le tyran ? Non ; pas plus que Louis XVI. Ils sont tous deux ce que l'histoire a coutume de nommer de bons rois, mais les principes ne se morcellent pas, la logique du vrai est rectiligne, le propre de la vérité c'est de manquer de complaisance ; pas de concession donc ; tout empiétement sur l'homme doit être réprimé ; il y a le parce que Bourbon dans Louis-Philippe ; tous deux représentent dans une certaine mesure la confiscation du droit, et pour déblayer l'usurpation universelle, il faut les combattre ; il le faut, la France étant toujours ce qui commence. Quand le maître tombe en France, il tombe partout. »

[21]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 287.

[22]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 598.

[23]HOVASSE (Jean-Marc), Op. Cit., p. 176. « Louis XVIII avait tout de même fait quelques concessions à la modernité en promulguant une Charte, et cette compromission avait exaspéré le parti ultra », concède aussitôt M. Hovasse.

[24]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 604.

[25]HUGO (Victor), Les Misérables, pp. 601-602.

[26]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 602.

[27]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 604.

[28]DESCOTES (Maurice), La Légende de Napoléon et les écrivains français du XIXe siècle, Paris, Minard, 1967.

[29]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 273.

[30]HUGO (Victor), Les Misérables, pp. 256 et 261.

[31]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 86

[32]DESCOTES (Maurice), Victor Hugo et Waterloo, Paris, Archives des lettres modernes, 1984, 77 p. Cf. p. 68.

[33]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 600.

[34]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 602.

[35]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 600.

[36] BROGLIE (Gabriel de), La Monarchie de Juillet, 1830-1848, Paris, Fayard, 2011, 462 p. Cf. p. 424.

[37]Le Moniteur universel, Journal officiel de la République française, n° 143, jeudi 23 mai 1850. Séance du 22 mai. Premier supplément, p. 1178. Le lendemain, 23 mai, le comte de Montalembert réitère à la tribune ses attaques contre Victor Hugo.

« M. de Montalembert. […] il a chanté le sacre de Charles X et il s'en défend aujourd'hui...

M. Victor Hugo. Du tout !

M. de Montalembert... comme ayant été trop candide et trop jeune (Rires prolongés à droite).

M. Victor Hugo, de sa place. Je fais réimprimer tous les six mois les vers dont vous parlez ! […]

M. de Montalembert. […] Oui, je n'ai pu me défendre d'un mouvement d'indignation, quand je me suis souvenu d'avoir entendu moi-même en pleine cour des pairs, adresser par lui au roi Louis-Philippe les paroles les plus adulatrices qui aient jamais frappé mes oreilles (Rires approbatifs sur les bancs de la majorité.) et qu'ensuite, deux ans après, à cette même tribune où je parle, et où il parlait tout à l'heure, il est venu à l'assemblée constituante féliciter le peuple de Paris d'avoir brûlé le trône où siégeait ce vieux roi, naguère adulé, et d'où était descendu sur lui le brevet de pair de France (Vive approbation et longs applaudissements à droite.)

M. Victor Hugo. Cela n'est pas vrai.

M. Changarnier. Très-bien ! très-bien ! Tous les hommes de cœur sont avec vous, M. de Montalembert, faites justice ! »

[38]Le Moniteur universel, Journal officiel de la République française, n° 144, vendredi 24 mai 1850, cf. p. 1785.

[39]Le Moniteur universel, Journal officiel de la République française, n° 199, vendredi 18 juillet 1851, 2ème supplément, pp. 2048-2049. Suite de la discussion des propositions relatives à la révision de la Constitution (rapporteur, M. de Tocqueville). Victor Hugo se prend à agiter la lettre de Victor Hugo à M. de La Bourdonnaye du 14 août 1829, alors republiée par une feuille réactionnaire, en lui reprochant sa pension accordée par la Restauration.

« M. Victor Hugo. Mais la monarchie coûtait fort cher ; mais les gros budgets, c'est la monarchie proprement dite, la monarchie de principe, la monarchie légitime, celle qui se croit ou se prétend synonyme de stabilité, de sécurité, de prospérité, de propriété, faisait quelquefois, faisait volontiers banqueroute […]

Un membre de la droite. Et les assignats ! (Exclamations à l'extrême gauche.)

M. Victor Hugo. […] Sous la régence, la monarchie empoche, ce n'est pas le mot noble, mais c'est le mot vrai, 350 millions par l'altération des monnaies : c'était le temps où l'on pendait une servante pour 5 sous (Marques d'étonnement – Murmures prolongés sur les bancs de la majorité.)

M. de Greslan. Parlez des pensions données aux poëtes. (Hilarité.)

M. Victor Hugo. Je répondrai à l'honorable interrupteur que, trompé par certains journaux, il fait allusion à une pension qui m'a été offerte par le roi Charles X et que j'ai refusée.

M. de Falloux. Je vous demande pardon, vous l'aviez sur la cassette du roi. (Rumeurs à gauche.)

M. Bac. Méprisez ces injures !

M. de Falloux. Permettez-moi de dire un mot […] L'honorable M. Victor Hugo a dit : " Je n'ai jamais touché de pension de la monarchie... "

M. Victor Hugo. Non, je n'ai pas dit cela […]

M. le Président. Je demande le silence des deux côtés.

M. Victor Hugo. L'honorable M. de Falloux me met dans la nécessité et me donne l'occasion que je ne cherchais pas d'entretenir de moi l'Assemblée ; je le ferai en très peu de mots. Vous avez ri les premiers, messieurs, mais comme vous êtes loyaux, vous ne rirez pas les derniers.

M. le général Husson. Peut-être !

M. Victor Hugo. Alors vous ne serez pas loyal.

J'avais dix-neuf ans !... (Sourires à droite – Ah ! Ah ! Exclamations à gauche.)

M. le Président. Faites silence !

Voix à gauche. Descendez de la tribune !

Autres voix du même côté. Non ! Non ! N'en descendez pas […]

M. Victor Hugo. J'avais dix-neuf ans, j'avais publié un volume de vers ; le roi Louis XVIII, qui était un roi lettré, vous le savez, spontanément, et ceci est constaté dans la lettre que vous avez entre les mains, monsieur de Falloux ; de lui-même, et sans que je l'eusse demandée, m'accorda, m'envoya une pension de 2 000 francs. Je le dis à l'honneur du roi et au mien, cette pension me fut donnée sans que je l'eusse demandée (Mouvements à droite.)

M. de Larochejacquelein. Vous avez bien fait.

M. Victor Hugo. Quelques années après Charles X régnait, je fis une pièce de théâtre, Marion Delorme, qui fut défendue par la censure. Je m'adressai au roi Charles X, et lui demandai de permettre la représentation de ma pièce. Le roi Charles X, dans les termes les plus honorables, c'est une mémoire à laquelle, personnellement, je n'ai pas manqué, vous le savez, et je ne manquerai jamais (Très-bien ! ), Charles X refusa d'autoriser la représentation, et le lendemain, sans que je fusse averti de son intention, dans une pensée de dédommagement, il m'envoya un brevet royal qui élevait à 6 000 francs cette pension de 2 000 francs. (Chuchotements à droite.)

Je refusai ; j'écrivis une lettre que vous avez entre les mains, et dans laquelle je dis que je ne demandais qu'une chose, ma liberté et mon indépendance de poëte, d'écrivain. J'aurais cru manquer à un sentiment de respect ancien, et que je ne cache pas, pour la personne du roi mort, si j'avais enveloppé dans ce refus le renvoi de la première pension. (Un membre rit au fond de la salle.)

A gauche. Allons donc ! C'est indécent ! […]

M. Soubies. Celui qui a ri aurait accepté le tout. »

[40]BIRE (Edmond), Victor Hugo et la Restauration, étude historique et littéraire, Paris, Lecoffre fils et compagnie, 1869, 478 p. Cette citation est extraite de la page V.

[41]BIRE (Edmond), Victor Hugo et la Restauration, étude historique et littéraire, Paris, Lecoffre fils et compagnie, 1869, 478 p. Cette citation est extraite de la page 425.

[42] BIRE (Edmond), Op. Cit., p. 256.

[43]« On éprouve un certain déplaisir à voir un lionceau, devenu plus tard un lion, jeter gratuitement le sarcasme et le rire malséants sur les malheurs et les vieillesses des princes qui protégèrent son enfance. A quoi bon ces ridicules posthumes jetés en pâture au peuple impérial de 1862 par l'enfant sublime baptisé par les Bourbons d'un autre temps ? A quoi bon une page de Paul-Louis Courier reliée par mégarde dans un volume de Hugo ? S'il daignait m'écouter, je lui dirais : Déchirez ce chapitre ; il retombe un peu de cette poussière sur votre berceau ! Ne flattez pas ce peuple à vos dépens. Vous avez aimé les Bourbons quand ils rentraient, très-innocents de la campagne de France, de la déroute de Russie, de l'invasion du monde coalisé en 1814, pour disputer la France au partage de la Pologne ; n'en rougissez pas plus que moi ! »

[44]CASTILLE (Hippolyte), Victor Hugo, Paris, Ferdinand Sartorius, 1857, 63 p. Cf. pp. 15-16 et 21.

[45]PONTMARTIN (Armand de), Souvenirs d'un vieux critique, Paris, Calmann-Lévy, 1886, 355 p. Cf. pp. 198-199 : « L'ouvrage d'Edmond Biré n'eût-il d'autre mérite que de faire justice de ces complaisants mensonges, de leur opposer des faits, des dates, des écrits, des preuves, avec une imperturbable sûreté de main et de mémoire, ce serait assez pour le recommander aux sympathies de tous ceux qui, sans renoncer à lire de beaux vers, ne veulent pas être dupes. »

[46]LEMAITRE (Jules), Les Contemporains, quatrième série, Paris, Librairie H. Lecène et H. Oudin, 1889, 342 p. Cf. p. 125.

[47]LEMAITRE (Jules), Op. Cit., p. 142.

[48]HUGO (Victor), Les Misérables, III – III – III, pp. 464-465.

[49]LAFORGUE (Pierre), « Mythe, révolution et histoire. La reprise des Misérables en 1860. », in Gavroche, études sur Les Misérables, Paris, SEDES, 1994, 173 p. L'article s'étend des pages 25 à 48 et la citation se situe page 27.

[50]HUGO (Victor), Op. Cit., p. 595.

[51]LAFORGUE (Pierre), Hugo, romantisme et révolution, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 2001, 272 p. Cf. p. 171.

[52]HUGO (Victor), Op. Cit., p. 597.

[53]HUGO (Victor), Oeuvres complètes, Histoire I, Napoléon le Petit, Paris, Hertzel-Quantin, 355 p. Livre cinquième, « Le Parlementarisme », IV. Les orateurs, pp. 202-204 : « En soixante ans, toutes les natures d'esprit, toutes les sortes d'intelligence, toutes les espèces de génie ont pris la parole dans ce lieu le plus sonore du monde […]. C'est un dénombrement d'Homère. Suivez la série. Que de figures qui contrastent depuis Danton jusqu'à Thiers ! Que de figures qui se ressemblent depuis Barrère jusqu'à Baroche, depuis Lafayette jusqu'à Cavaignac ! Aux noms que nous avons déjà nommés, Mirabeau, Vergniaud, Danton, Saint-Just, Robespierre, Camille Desmoulins, Manuel, Foy, Royer-Collard, Chateaubriand, Thiers, Guizot, Ledru-Rollin, Berryer, Lamartine, ajoutez ces autres noms, divers, parfois ennemis, savants, artistes, hommes d'Etat, hommes de guerre, hommes de loi, démocrates, monarchistes, libéraux, socialistes, républicains, tous fameux, quelques-uns illustres, ayant chacun l'auréole qui lui est propre, Barnave, Cazalès, Maury, Mounir, Thouret, Chapelier, Pétion, Brizot, Brissot, Sieyès, Condorcet, Chénier, Carnot, Lanjuinais, Pontécoulant, Cambacérès, Talleyrand, Fontanes, Benjamin Constant, Casimir Périer, Chauvelin, Voyer d'Argenson, Laffitte, Dupont (de l'Eure), Camille Jordan, Lainé, Fitz-James, Bonald, Villèle, Martignac, Cuvier, Villemain, les deux Lameth, les deux David, le peintre en 93, le sculpteur en 48, Lamarque, Mauguin, Odilon Barrot, Arago, Garnier-Pagès, Louis Blanc, Marc Dufraisse, Lamennais, Emile de Girardin, Lamoricière, Dufaure, Crémieux, Michel (de Bourges), Jules Favre... - Que de talents, que d'aptitudes variées ! que de services rendus ! quelle lutte de toutes les réalités contre toutes les erreurs [...] Insistons-y, à partir de Mirabeau, il y a eu dans le monde, dans la sociabilité humaine, dans la civilisation, un point culminant, un lieu central, un foyer, un sommet. Ce sommet, ce fut la tribune de France ».

[54]HUGO (Victor), Les Misérables, p. 597.

[55]Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, p. 358. « Comme on les apportait chez le libraire, M. Mennechet, lecteur de Louis XVIII, chargé par le roi d'acheter le livre, étrenna l'édition. Le poète rencontra quelques jours après le lecteur qui lui dit que le roi, bibliomane, s'était récrié en voyant le volume et l'avait trouvé – c'était l'expression – mal fagoté. Il avait annoté les poésies en marge, les critiquant plus qu'il ne les louait. Pourtant, il avait mis le mot superbe à ces vers qu'il connaissait déjà :

     Monarque aux cheveux blancs, hâte-toi, le temps presse

     Un Bourbon va rentrer au sein de ses aïeux. »

[56]Le Moniteur universel, 12 août 1829. « L'intendant général de la Maison du Roi a fait souscrire, chez le libraire Gosselin, à quinze exemplaires de la cinquième édition de M. Victor Hugo, renfermant les Odes et Ballades et les Orientales, ces exemplaires destinés aux bibliothèques particulières de Sa Majesté. »

[57]HOVASSE (Jean-Marc), Op. Cit,. Tome 1, p. 1088. Il n'est pas anodin d'observer à quel point l'exil est un sujet de fascination et de respect pour Hugo, comme l'illustre l'attaque qu'il lance contre la loi de Rouher, lors de la séance de la Chambre du 15 janvier 1850. « Voyez et réfléchissez. Qui a repris le trône de France en 1814 ? L'exilé de Hartwell. Qui a régné après 1830 ? Le proscrit de Reichenau, redevenu aujourd'hui le banni de Claremont. Qui gouverne en ce moment ? Le prisonnier de Ham (Profonde sensation.) Faites des lois de proscription maintenant ! (Bravo ! à gauche.) »

[58]Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, pp. 375-377. Le jeune Victor Hugo s'entretient avec M. Roger, académicien et directeur général des postes. Ce dernier évoque une lettre adressée par Hugo à Mme Delon, mère de son camarade, le capitaine Delon, compromis dans la conspiration Berton, de Saumur. Par ce courrier, Hugo offrait asile et secours à son ami. Cette lettre aurait été décachetée par le cabinet noir et lue par Louis XVIII lui-même. Le roi, ému par un si beau geste d'amitié, en aurait conçu une vive affection pour Victor Hugo, et aurait dit de lui : « C'est un brave jeune homme. Je sais qu'il n'est pas riche et je veux qu'on lui fasse une pension sur ma cassette. » Déjà réfugié à l'étranger, Delon n'est pas inquiété.

[59]Sur ce point, on ne peut que faire siennes les objections que soulève Edmond Biré aux pages 256 et 257 de son Victor Hugo avant 1830. « Il a plu à M. Victor Hugo de donner une autre origine à la pension qu'il a reçue du roi. Il aime à raconter, et tous ses biographes racontent d'après lui, qu'en 1822 son ancien camarade d'enfance, Edouard Delon, ayant été condamné à mort par contumace […] il avait écrit à la mère de Delon. […] Louis XVIII, qui avait donné des marques de sa bienveillance à tous les jeunes poètes dont le talent honorait son règne, à Lamartine, à Soumet, à Guiraud, à Ancelot, à Casimir-Delavigne lui-même, ne pouvait oublier, dans la distribution de ses faveurs, le poète royaliste par excellence, celui qui avait eu des hymnes pour toutes les douleurs, des chants pour toutes les joies de la famille des Bourbons. »

Du reste, Jean-Marc Hovasse vient confirmer cette interprétation. Op. Cit., tome 1, pp. 251-252. « Le Victor Hugo raconté ménagera rétrospectivement son amour-propre en imaginant que, par un heureux hasard, le lecteur du roi fut le premier acheteur du volume qui venait de sortir et que Louis XVIII, un peu rebuté par l'aspect du livre, fut néanmoins suffisamment satisfait pour décider d'en souscrire vingt-cinq exemplaires pour ses bibliothèques, puis de prélever une pension sur sa cassette. La vérité est moins glorieuse, et n'est pas non plus liée à l'autre allégation d'Adèle : Louis XVIII aurait admiré la grandeur d'âme de Victor Hugo, qui avait offert l'asile à Edouard Delon, son ancien camarade de jeu des Feuillantines compromis dans une conspiration républicaine et condamné à mort par contumace. Le roi aurait eu bien peu de raisons d'admirer ce geste qui contrevenait à son autorité : l'anecdote avait cependant le mérite d'attirer l'attention non seulement sur la fidélité de Victor Hugo en amitié mais aussi sur les procès politiques et les condamnations à mort qui occupent le devant de l'actualité entre la publication des Odes […]. En réalité, il n'y eut ni hasard heureux ni reconnaissance chevaleresque de la part du roi : c'est à la suite de nombreuses interventions, de faux espoirs et de vrais déboires propres à toutes les démarches administratives, que Louis XVIII daigna enfin signer la fameuse pension annuelle de 1 000 francs. »

[60]WEILL (Alexandre), Introduction à mes mémoires, suite de Ma Jeunesse à Paris, Paris, Sauvaître, 1890, 190 p. Cf. p. 23 : « Sait-on pourquoi Hugo s'est fait arrêter en flagrant délit d'adultère avec la femme du peintre Biard, dans un hôtel borgne de la rue Richelieu ? Ce n'était pas M. Biard qui y avait envoyé le commissaire de police, et quant à Hugo, en sa qualité de pair de France, qu'il ne devait nullement à l'influence du Roi, qui ne l'aimait ni le le lisait, il n'avait qu'à se couvrir de son chapeau à panache pour ne pas craindre d'être arrêté. »

[61]GARSOU (Jules), « Victor Hugo et la monarchie de Juillet », in Le Carnet, février 1902, pp. 161-191. On lit aux pages 187 et 188 cette amusante anecdote : « M. Philibert Audiband, le survivant de cette grande époque, a bien voulu nous conter naguère un souvenir inédit, qu'il tient de Prosper Poitevin, le secrétaire de l'auteur des Messéniennes. Le duc d'Orléans insistait auprès de son père pour qu'il accordât la pairie à Victor Hugo. Mais Louis-Philippe refusa en disant : " Casimir Delavigne est mon poète à moi ; c'est lui que je veux d'abord nommer pair ; Victor Hugo ne viendra qu'après. " Casimir Delavigne n'accepta pas le titre qu'on lui offrait, et Victor Hugo dut attendre sa mort pour voir satisfaire son ambition. »

[62]Adèle Hugo élude la question et se contente de l'évoquer au détour d'une subordonnée, à la page 620 de la même édition, en affirmant que Louis-Philippe « faisait la vie large et facile » à Casimir-Delavigne.

[63]ANTONETTI (Guy), Op. Cit,. p. 946. « La défection de Lamartine a jeté le trouble dans les milieux intellectuels et n'a pas été compensée par le ralliement de Victor Hugo ».

[64]HUGO (Victor), Choses vues, 1847-1848, édition d'Hubert Juin, Paris, Gallimard, 1972, 505 p. Louis-Philippe aurait prononcé ces paroles au lendemain de la mort de Madame Adelaïde, cf. p. 195. « Le roi a reçu la Chambre des pairs dans la salle du trône ; il était tout en noir, sans décorations, et pleurait. M. le duc de Nemours, M. de Joinville et M. de Montpensier étaient en noir, sans plaque ni cordon, comme le roi ; la reine, Madame la duchesse d'Orléans, Mesdames de Joinville et de Montpensier en grand deuil. Il n'y avait qu'un seul ministre, le général Trézel.

      Le roi s'est approché de moi et m'a dit : " Je remercie M. Victor Hugo ; il vient toujours à nous dans les occasions tristes. " Et les larmes lui ont coupé la parole. »

[65]HOVASSE (Jean-Marc), tome 1, Op. Cit., pp. 949-950. « L'entretien, qui est un long monologue interrompu seulement par quelques mots du poète, dure quelquefois plus d'une heure, et tourne autour de tous les sujets d'actualité, politique […] autant que dynastique […]. Les considérations historiques y ont aussi leur part (Robespierre, Napoléon, Talleyrand), et bientôt, la confiance s'installant, Louis-Philippe en viendra même à raconter ses souvenirs d'enfance. Victor Hugo, qui se contente de relancer de temps en temps la conversation, l'enregistre et la retranscrit le soir même ou bien le lendemain, quand il se retire au milieu de la nuit. »  On appréciera également cette discrète précision, à la page 1058 : « Tout à l'inverse de Louis-Philippe, Louis Bonaparte écoutait beaucoup, et parlait peu ».

[66]CASTILLE (Hippolyte), Op. Cit., pp. 21-22 : « L'accueil du duc d'Orléans, prince aimable et cordial, l'avait gagné à la cause orléaniste. Les paroles de la jeune duchesse, qui l'avait lu dans sa solitude de Lundwigslust, achevèrent de l'attacher à la fortune de Louis-Philippe. »

      Adèle Hugo livre un autre exemple de l'estime que le dauphin éprouvait à l'égard du grand homme, à la page 573 de l'édition précédemment citée. Victor Hugo était invité, en 1837, aux noces du duc d'Orléans, de même qu'Alexandre Dumas. Ce dernier apprend, à la veille du mariage, que Louis-Philippe a rayé son nom de la dernière promotion de la légion d'honneur. Il refuse, en conséquence, de se rendre à Versailles pour la cérémonie. Par amitié, Hugo signifie également au duc qu'il ne pourra être présent. Le soir même, Dumas apprend qu'il est nommé chevalier. Jean-Marc Hovasse confirme, quant à lui, que cette cérémonie a donné lieu à « la première trace d'une réflexion bienveillante [de Victor Hugo] à l'égard de la monarchie de Juillet », tome 1, Op. Cit., p. 699. Il salue alors « l'initiative d'installer un musée national dans le château de Versailles ».

[67]On peut suivre Jules Garsou sans trop de réserves lorsqu'il écrit, à la page 22 de son article « L’Évolution napoléonienne de Victor Hugo sous la Restauration », au sujet de la censure infligée à Marion de Lorme : « Blessé au fond du cœur, quoi qu'il en ait dit, Victor Hugo, désormais affranchi de son passé légitimiste, assiste sans regret à la chute de Charles X. »

[68]HOVASSE (Jean-Marc), Op. Cit., tome 1, p. 576. Au sujet de l'interdiction du Roi s'amuse et de la lettre qu'adresse Victor Hugo au ministre de l'intérieur pour lui signifier qu'il renonce à sa pension : « Un certain nombre de journaux, qui suivaient cette affaire de très près, se firent un malin plaisir de rappeler que l'auteur qui intentait un procès au gouvernement touchait une pension de 2 000 francs du ministère de l'Intérieur. Victor Hugo n'hésita pas longtemps : il envoya aussitôt une lettre pleine de superbe au ministre et aux journaux pour y renoncé. Il avait reçu cette gratification d'un roi lettré (et ce bref éloge de Louis XVIII en disait long sur ce qu'il pensait alors de Louis-Philippe), il ne l'avait jamais considérée comme un privilège individuel mais comme une reconnaissance nationale pour ses faibles mérites […] ; puisqu'il en était autrement, après avoir renoncé aux 4 000 francs supplémentaires de Charles X pour Marion de Lorme, il renonçait pour Le roi s'amuse aux 2 000 francs qui lui restaient encore de Louis XVIII. »

[69]HUGO (Victor), Choses vues, p. 248.

[70]LOMÉNIE (Louis de), Galerie des contemporains illustres par un homme de rien, tome 1, Paris, 1844. A la trente-sixième page du portrait de Victor Hugo, on lit ces lignes : « M. Victor Hugo se réserve la chambre des Pairs. Le poète se propose d'être incessamment pair de France, et puis ministre et, comme c'est là une ambition très permise, il ne s'en cache pas ». Preuve, s'il en était besoin, que les ambitions de l'écrivain, de notoriété publique dans les années 1840, ne sont pas sans susciter une certaine ironie.

[71]LE BRETON (André), « Victor Hugo chez Louis-Philippe », in Revue des deux mondes, Paris, 1929, tome 54, XCIXe année, livraison du 1er décembre, pp. 667-680. Cf. pp. 676-7. « Il a été son confident sans jamais être son courtisan. Et jamais non plus il n'a oublié la dette de reconnaissance qu'il avait contractée envers lui. Il se peut qu'en se voyant si avant dans sa confiante familiarité il ait conçu de hautes ambitions. Ce Roi qu'il estimait, auquel il était attaché, ce Roi qui lui livrait si volontiers le fond de ses pensées, il se peut qu'il espérât vaguement devenir un jour son premier ministre, jouer le rôle opposé à celui de Lamartine, être le défenseur de l'ordre et de la monarchie constitutionnelle. Beaux rêves dont on sait ce qu'il allait advenir. »

[72]GUILLEMIN (Henri), Op. Cit., p. 17.

[73]CASTILLE (Hippolyte), Op. Cit., p. 63.