Nicolas Wanlin : Hugo et la poétique évolutionniste

Communication au Groupe Hugo du 19 mai 2012
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(Ce texte ne doit pas être lu comme un article achevé mais comme une note de travail informelle destinée à communication orale auprès du Groupe Hugo.)

 

Comme on ne prête qu’aux riches, on aimerait que le génie hugolien soit universel, qu’il embrasse tous les domaines du savoir et de l’esthétique, on aimerait que Hugo absorbe toutes les grandes idées de son siècle, lui qui incarne mieux que quiconque le XIXe siècle. On aimerait donc qu’il ait compris non seulement les bouleversements esthétiques mais aussi les révolutions épistémologiques contemporaines. Mais, je crois pouvoir le dire tout de suite, sans attendre la conclusion de cet exposé, Hugo est passé à côté de Darwin. Comme Baudelaire a manqué Manet, Hugo a manqué Darwin. Je vais m’attacher à expliquer pourquoi parce que ce n’est pas une évidence et je montrerai aussi tout ce qui faisait que Hugo aurait pu être un écrivain évolutionniste.

Mais il faut peut-être que je justifie ce qui pourrait apparaître, sinon, comme une lubie : je veux dire, le rapprochement de Hugo et de Darwin. Car un tel rapprochement ne va pas de soi. Même si l’on s’accorde généralement pour considérer l’un et l’autre comme de grands hommes, chacun à sa manière, on ne voit pas d’emblée pourquoi un écrivain français et un naturaliste anglais devraient voir leurs idées et leurs textes comparés.

Si je vous propose ce rapprochement, c’est bien sûr, tout d’abord, au prétexte que plusieurs textes de Hugo font plus ou moins explicitement allusion à Darwin et à sa théorie. Mais la question est plus fondamentale, à mon avis, qu’un rapport de source à cible et qu’un commentaire de l’un par l’autre. Le principe qui est au fondement de cet exposé et, plus généralement, au fondement de me travaux actuels, c’est que poètes et savants ont en commun de chercher à façonner notre vision du monde. Certes les moyens qu’ils emploient pour ce faire sont en grande partie différents mais ils ont néanmoins en partage l’expression verbale et – du moins est-ce encore très largement le cas au XIXe siècle – l’usage rhétorique du langage. Parce que, à une époque où toutes les science ne sont pas encore entièrement mathématisées et où l’exposé des théories ne repose donc pas essentiellement sur des présentations de chiffres et d’équations, c’est la rhétorique – qu’elle soit scolaire ou spontanée, atticiste ou asianiste, ouvertement lettrée ou en conflit avec le style littéraire, etc. – bref, c’est la rhétorique, dis-je qui fait passer une représentation du monde dans une théorie scientifique comme dans un poème.

Ainsi, si vous acceptez d’adopter avec moi ce point de vue, le point de rencontre de deux pensées, poétique et scientifique, est rendu sensible par des manières de dire le monde, des figures, des images, des procédés d’exposition, etc. Mais bien sûr, une telle approche ne doit pas manquer l’essentiel, à savoir l’enjeu commun de la science et de la poésie, qui est un certain imaginaire, avec les valeurs idéologiques, philosophiques, religieuses, esthétiques, épistémologiques ou autres que cela implique.

Comparer la pensée de Hugo et l’évolutionnisme, ce n’est donc pas faire le mariage de la carpe et du lapin, ni même de l’homme et du singe, mais étudier comment la science et la littérature partagent cette mission commune de représentation du monde.

 

I. Hugo transformiste

1)     Hugo partage l’image courante depuis le XVIIIe siècle de l’échelle des êtres

Le premier ingrédient nécessaire à une représentation évolutionniste du vivant est cette image largement répandue depuis le XVIIIe siècle de l’échelle des êtres, c’est-à-dire l’idée que tous les êtres vivants sont placés dans une continuité, du plus rudimentaire au plus parfait, du ciron au mammifère. Hugo partage cette représentation comme la plupart de ses contemporains, chez qui elle implique simplement que la Création comporte un nombre infini de degré intermédiaires dans la complexité et le raffinement de ses créatures. Mais on doit remarquer quelques spécificités dans la formulation que donne Hugo :

Le végétal devient animal sans qu’il y ait un seul anneau rompu dans la chaîne qui commence à la pierre, dont l’homme est le milieu mystérieux, et dont les derniers chaînons, invisibles et impalpables pour nous, remontent jusqu’à Dieu. [...] ainsi s’engendrent l’un de l’autre, dans une unité ravissante, les quatre grands faits qui saisissent le globe, la création, la végétation, la vie, la pensée. (Lettre à Adèle Hugo du 5 septembre 1837 qui semble inspirée de la Naturphilosophie.)

 Et même dans la Légende des siècles, première série, « Le sacre de la femme » :

De l’ombre à la clarté, de la base au sommet,

Une fraternité vénérable germait ;

L’astre était sans orgueil et le ver sans envie ;

On s’adorait d’un bout à l’autre de la vie[1]

Or, c’est à partir de cette image d’une échelle des êtres, ou d’une chaîne que s’est fréquemment développée une représentation conforme avec l’idée évolutionniste : l’échelle, au lieu de rester statique et fixée de toute éternité, devient un chemin à parcourir, une suite de degrés selon lesquels la nature s’élève. On peut donc chercher si Hugo opère cette transformation de l’image classique de l’échelle des êtres, mais on ne parvient pas à une réponse nette et franche. En fait, Hugo conserve une attitude distante à l’égard du débat sur le transformisme des années 20 jusqu’à la fin des années 50. Malgré cette distance et cette réserve, on peut constater que tout semblait diriger Hugo vers l’adhésion au transformisme, notamment sa préférence à l’endroit de Geoffroy Saint-Hilaire opposé à Cuvier.

Dans « Préface de mes œuvres et post-scriptum de ma vie », il dit s’être posé la question de l’existence de l’homme fossile dès 1827 et il pense que Cuvier s’est trompé en disant qu’il n’existe pas. Il évoque ce dialogue qu’il a eu avec Cuvier (dans édition Laffont tome XI « critique », p. 702-703) : Cuvier, en 1827, pense que l’homme fossile n’existe pas. De fait, le faux fossile de la forêt de Fontainebleau n’était qu’un rocher de grès dont les formes évoquaient vaguement un homme et un cheval.

 

C’est sans doute la sensibilité au merveilleux d’un homme fossile qui fait pencher Hugo du côté de Geoffroy Saint-Hilaire plutôt que de celui de Cuvier – pour qui, par ailleurs, il avait de multiples raisons d’avoir de l’antipathie.

 

Hugo a souvent dit son admiration pour Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, voir sa note inédite qu’elle cite : (BNF, Paris, manuscrits, N.a.f. 13418 f°120) daté de 1845 ( ?) : « Le savant est de nature étroit. Dans l’esprit du savant, un coin seulement est éclairé. Épaisses ténèbres partout ailleurs [...] Questionnez Laplace sur Mozart, Cuvier sur Raphaël, Arago sur Virgile, tous sur Jésus-Christ et vous verrez quelle barbarie ! Dans l’intelligence limitée de l’homme de science, l’intelligence d’une chose n’est que [a souvent pour condition] l’ignorance de tout le reste. (Excepté Geoffroy Saint-Hilaire.) »[2]

 

Dans le débat qui opposa Cuvier à Geoffroy, il faut se rappeler que le premier était non seulement le scientifique bien en cour, proche des puissants et toujours prêt à flatter l’idéologie dominante tandis que Geoffroy était beaucoup plus libre, voire insoumis. Mais surtout, ce qui amena un jour Cuvier, à l’Académie des sciences, à traiter Geoffroy de « poète », c’est que le premier prétendait à l’objectivité stricte, s’en tenant aux faits constatés, et revendiquait ainsi une attitude positive tout en reprochant au second de spéculer, d’imaginer, de faire usage de l’hypothèse, voire de chercher à produire des monstres en torturant des fœtus de poulets. Geoffroy pouvait ainsi plaire à Hugo non seulement par sa grande culture mais aussi parce qu’il faisait de la science une activité spirituelle, voire artistique, en tous cas libre si ce n’est romantique.

 

Je fais un bond dans le temps pour évoquer tout de suite L’Art d’être grand père (1877) car c’est dans ce texte que s’explicite le mieux, à mon avis, la proximité de Hugo avec Geoffroy Saint-Hilaire, c’est-à-dire avec un des plus importants tenants de la thèse évolutionniste en France. Hugo n’est pas affirmatif quant à la filiation de l’homme et du singe :

Rois copiant le singe et par lui copiés,

Doutant s’il est notre œuvre ou s’il est notre père...

Mais malgré ce doute, il insiste sur la continuité entre hommes et animaux. Il s’interroge même sur la croyance en la métempsychose : les animaux seraient des hommes damnés.

On sait bien, au moins depuis le commentaire qu’en a fait Anne Ubersfeld, que L’Art d’être grand père n’est pas le gentil recueil inoffensif d’un aïeul attendri, du moins qu’il n’est pas seulement cela, mais aussi un texte de critique idéologique. Et cela se vérifie notamment dans « Le poème du jardin des plantes », où Hugo remet en cause le modèle épistémologique de l’ordre providentiel :

Dieu trouble l’ordre ; il met sur les dents la science ;

À peine a-t-on fini qu’il faut recommencer 

Il semble que l’on sent dans la main vous glisser

On ne sait quel serpent tout écaillé d’aurore.

Dès que vous avez dit : assez ! il dit : encore !

Hugo confirme ici que la contemplation des merveilles de la nature ne doit pas nous faire conclure à l’harmonie et à la mesure, comme chez Fénelon ou Bernardin de Saint-Pierre, que la science doit plutôt s’attendre à la fantaisie, à la surprise : d’où plutôt Geoffroy, qu’on traitait de poète voire de fou, que Cuvier, le positiviste officiel.

Plus précisément, Hugo remarque le principe de diversité et de différenciation dans la nature : il l’interprète dans une perspective esthétique : le baroque, voire le gongorisme, mais on peut aussi y voir une idée qui sera développée par les évolutionnistes, à savoir la spécialisation des êtres et la dissimilation des espèces favorisée par les mécanismes de l’évolution.

Dieu défait et refait, ride, éborgne, essorille,

Exagère le nègre, hélas, jusqu’au gorille (p. 742)

(Or ce rapprochement sera fait par Haeckel et certaines interprétations de la théorie de l’évolution seront utilisées pour justifier le racisme, notamment l’idée que certaines races d’Afrique représenteraient un état intermédiaire entre le singe et l’homme.)

Fait des taupes et fait des lynx, se contredit,

Mêle dans les halliers l’histrion au bandit,

Le mandrille au jaguar, le perroquet à l’aigle,

Lie à la parodie insolente et sans règle

L’épopée, et les laisse errer toutes les deux

Sous l’âpre clair-obscur des branchages hideux ;

Dieu est donc romantique, Dieu ressemble à Victor Hugo.

Il faut bien tolérer quelques excès de verve

Chez un si grand poète…

Ce qui vaut pour Hugo doit bien valoir pour Dieu !

Plus loin (p. 746), Hugo relativise la distance entre hommes et bêtes et semble accorder plus d’âme aux bêtes qu’aux hommes : l’argument contredit ce qu’il dit dans « Les grandes lois », que faire descendre l’homme des bêtes c’est nier l’âme humaine. Mais en tous cas, l’idée d’une continuité entre hommes et bêtes et celle d’un partage universel de l’âme s’affirment, voire l’idée d’un progrès dans l’ordre du vivant :

Transfiguration ! mystère ! gouffre et cime !

L’âme rejettera le corps, sombre haillon ;

La créature abjecte un jour sera sublime,

L’être qu’on hait chenille on l’aime papillon. (p. 749)

Ce n’est sans doute pas du transformisme mais c’est l’idée qu’il y a une forme d’âme partout. Et c’est un peu plus : peut-être cela veut-il dire que toute âme peut se raffiner, que le progrès est possible aussi dans l’ordre du vivant, et peut-être que la tâche de l’homme est d’éduquer les bêtes comme il y fait aussi allusion dans les grandes lois. Mais alors pourquoi l’homme ne serait-il pas lui aussi une bête éduquée ? Dans « Le satyre » (VII, 3, p. 381 sqq.), il avance que c’est le langage qui fait solution de continuité entre l’Homme et les autres êtres vivants.

 

Le grand livre de Darwin, L’Origine des espèces, est publié en 1859 et traduit en français en 1862. Un texte de Hugo, contemporain du débat qui accueillit le livre, y fait écho : « Philosophie » [1860], anciennement appelé « Préface philosophique des Misérables » (édition Robert Laffont, « Philosophie » p. 470): « Quant aux races à peu près humaines que cette force vitale a produites et qui ont habité le globe concurremment avec l’homme, les vestiges ont beau être étranges, ils sont incontestables... »

Malgré l’importance du livre de Darwin, en France, le milieu scientifique reste très froid et même les savants les moins hostiles considèrent généralement que l’idée transformiste est française : c’est Buffon, Robinet, surtout Lamarck et Geoffroy. D’un point de vue français, Darwin n’apporte pas grand chose de neuf. Donc la remarque de Hugo s’inscrit plutôt dans le contexte des découvertes paléontologiques mais ce n’est pas encore l’assomption de l’origine animale de l’homme, au contraire : la formulation de Hugo reste très prudente, voire conservatrice : les fossiles anthropoïdes seraient d’une espèce concurrente de l’homme. Hugo ne souscrit donc pas dans ce texte à la théorie de l’évolution mais acquiesce plutôt à l’idée d’une coexistence de l’homme primitif avec d’autres races humanoïdes.

On trouve dans ses papiers une coupure de presse extraite du Phare de la Loire datée du 14 mai 1862 rendant compte avec enthousiasme de la traduction par Clémence Royer de L’Origine des espèces : Hugo écrit en travers : « à garder et à relire pour consulter les ouvrages originaux ». Il conserve aussi des articles rendant compte de conférences de Vogt. (source : Cl. Cohen, art. cit.)

 

Dans « Promontorium somnii », cette formidable méditation sur l’imagination, qui s’ouvre et se clôt sur la place des sciences dans l’imaginaire, Hugo, sans se faire le thuriféraire de l’évolutionnisme, laisse entendre que la nature, et finalement Dieu, créent à la manière des artistes, par tâtonnement, rêverie, transformation progressive des formes :

La nature jadis n’a-t-elle pas rêvé aussi ? Le monde ne s’est-il pas ébauché par un songe ? N’y a-t-il pas du nuage dans le premier effort de la création ? [...] Oui, sans que cela puisse en rien détruire et amoindrir l’idée de perfection attachée aux évolutions successives des lois naturelles, oui, selon notre optique humaine, le tâtonnement terrible du rêve est mêlé au commencement des choses, la création, avant de prendre son équilibre, a oscillé de l’informe au difforme, elle a été nuée, elle a été monstre, et aujourd’hui encore, l’éléphant, la girafe, le kangourou, le rhinocéros, l’hippopotame, nous montrent, fixée et vivante, la figure de ces songes qui ont traversé l’immense cerveau inconnu[3].

Dans ce texte, Hugo semble admettre une origine bizarre de l’homme. Bien sûr l’expression « l’immense cerveau inconnu » relève de ce que l’on appellerait aujourd’hui le « dessein intelligent » ou intelligent design, c’est-à-dire l’idée que l’évolution des espèces (pour peu qu’on admette l’idée d’évolution des espèces) ne serait pas le fruit du hasard mais d’une intention transcendante. C’est le moyen que trouvent certains pour concilier l’idée d’évolution et celle de divinité. Hugo n’est bien sûr pas acquis dans le détail à la cause darwinienne, mais si l’on excepte le problème du dessein intelligent, il semble bien correspondre à l’épistémologie évolutionniste. Ces idées de tâtonnement, d’essais et d’aberrations, de prolifération incontrôlée et disharmonieuse, sont en rupture avec la théologie naturelle et le paradigme providentialiste mais précisément en accord avec une conception évolutionniste de la Nature.

 

Enfin, et c’est là qu’on se rapproche le plus de l’idée que l’homme a une ascendance animale, c’est, en 1869, L’Homme qui rit :

La nature est notre canevas. L’homme a toujours voulu ajouter quelque chose à Dieu, L’homme retouche la création, parfois en bien, parfois en mal. Le bouffon de cour n’était pas autre chose qu’un essai de ramener l’homme au singe. Progrès en arrière. Chef-d’œuvre à reculons. En même temps, on tâchait de faire le singe homme. Barbe, duchesse de Cleveland et comtesse de Southampton, avait pour page un sapajou. Chez Françoise Sutton, baronne Dudley, huitième pairesse du banc des barons, le thé était servi par un babouin vêtu de brocart d’or que lady Dudley appelait «mon nègre». Catherine Sidley, comtesse de Dorchester, allait prendre séance au parlement dans un carrosse armorié derrière lequel se tenaient debout, museaux au vent, trois papions en grande livrée. Une duchesse de Medina-Coeli, dont le cardinal Polus vit le lever, se faisait mettre ses bas par un orang-outang. Ces singes montés en grade faisaient contrepoids aux hommes brutalisés et bestialisés.

Ici, Hugo développe une vision du XVIIe siècle qui ne serait pas le siècle de l’harmonie et des proportions classiques mais celui d’une monstruosité humaine aussi grotesque qu’horrible. C’est essentiellement dans une intention de critique sociale et idéologique. Mais on voit, si l’on adopte un point de vue épistémologique, qu’il a dû être influencé par les idées évolutionnistes et qu’il en récupère le motif, même si c’est pour l’inverser, d’un progrès, du singe à l’homme. On est donc là, à la veille de la guerre de 1870, au point où Hugo semble le plus perméable aux idées évolutionnistes et en tout cas perméable à l’imaginaire que réactualise l’évolutionnisme, celui de l’origine animale de l’espèce humaine.

Ainsi, à la veille de Sedan, tout amenait Hugo à être darwinien, ou du moins à partager l’épistémologie et l’esthétique des évolutionnistes.

 

II : Hugo contre Haeckel

1)     Point philologique 

J’en arrive à un texte de 1874, publié dans la dernière série de la Légende des siècles : « Les grandes lois », plus précisément, la 3e section de ce poème. Je distingue cette 3e section des 2 qui la précèdent et de celle qui la suit parce que, à l’évidence, ni le thème ni la date ne rattache la troisième partie des « Grandes lois » aux première, seconde et quatrième qui, elles, sont cohérentes et d’ailleurs datées de dates rapprochées.

Or, deux arguments me feraient rattacher « France et âme », publié dans la « nouvelle série », à cette 3e section des « grandes lois » : d’une part ils sont rédigés à quelques semaines d’intervalle (le premier est daté du 14 novembre 1874, le second du 12 septembre 1874) d’autre part ils parlent de la même chose : les conséquences pour la philosophie politique d’une théorie matérialiste de l’évolution des espèces et de l’origine de l’homme.

 

Je serais bien allé jusqu’à considérer que « France et âme » est en quelque sorte l’introduction de « Par-dessus le marché je dois être ravi... », si ce n’est que l’un finit sur une rime masculine et l’autre commence par une rime, de même, masculine. Comme Hugo, partout ailleurs dans la Légende des siècles, respecte l’alternance des rimes y compris d’une section à l’autre d’un poème, il faut conclure que ces deux textes ne pouvaient pas être conçus comme s’enchaînant exactement. Je suis donc à l’écoute de vos suggestions sur ce point épineux de génétique.

 

2)     Source :

Ses poèmes de 1874 sont probablement une réaction à la publication de la traduction française d’un livre d’Ernst Haeckel qui fit beaucoup de bruit et dont on abrège généralement le titre en Histoire de la création naturelle. Il n’est pas du tout sûr que Hugo ait eu ce livre entre les mains mais il pouvait en avoir lu le compte rendu très précis par Jules Assézat dans le Journal des débats le 21 juin 1874[4]. L’article commence ainsi :

La question du transformisme est sérieuse elle est à la fois philosophique et scientifique. Prise philosophiquement, elle a été attaquée par des raisonneurs passionnés elle se heurte a des préjuges séculaires elle trouble l’orgueil humain dans l’idée qu’il caresse d’une séparation profonde entre ce qu’on a appelé le règne humain et le reste du règne animal elle appelle la discussion vague et bientôt l’injure. Bien des gens croient l’avoir à tout jamais écartée quand ils ont appelé ses partisans macaques ou fils de gorilles. Il en est toujours ainsi quand on discute sur des croyances et des sentimens au lieu de discuter sur des faits.

Assézat cite longuement Darwin au moment où il donne la généalogie de l’homme :

L’homme descend de quelque type inférieur, d’un mammifère velu, pourvu d’une queue et d’oreilles pointues qui probablement vivait sur les arbres et habitait l’ancien monde. Un naturaliste qui aurait examiné la conformation de cet être l’aurait classé parmi les quadrumanes aussi sûrement que l’ancêtre commun et encore plus ancien, des singes de l’ancien et du nouveau monde. Les quadrumanes et tous les mammifères supérieurs descendent probablement d’un marsupial ancien, descendant lui-même, au travers d’une longue ligne de formes diverses, de quelque être semblable à un reptile ou à un amphibie, qui descendait à son tour d’un animai semblable à un poisson. Dans l’obscurité du passé nous entrevoyons que l’ancêtre de tous les vertébrés a dû être un animal aquatique, pourvu de branchies ayant les deux sexes réunis sur le même individu, et les organes les plus essentiels du corps (tels que le cerveau et le cœur) imparfaitement développés. Cet animal paraît avoir ressemblé, plus qu’à toute autre forme connue, aux larves de nos ascidies marines actuelles.

Je ne vais pas résumer ici la doctrine de Haeckel, dont Assézat donne un très bon aperçu. L’essentiel pour mon propos est que Haeckel vulgarise Darwin en obtenant une grande audience et en faisant scandale. Il est reconnu comme celui qui explicite les dernières conséquences de la théorie darwinienne. Un des ajouts importants (et fallacieux) que Haeckel fait à la théorie de Darwin est une profession de foi, rapportée par Assézat, dans le perfectionnement humain et le progrès de la civilisation.

 

3) Hugo anti-haeckelien : le basculement dans une interprétation spencérienne du lien entre sciences naturelles et politique

 

« France et âme »

 

Ce qui est étonnant, c’est que Hugo réagit principalement contre Haeckel, plutôt que contre les idées de Darwin, c’est-à-dire contre ce que Haeckel ajoute à Darwin, alors que c’est précisément ce qui consonne le mieux avec sa propre pensée. Ici, c’est l’idée de progrès qui le hérisse, l’idée que l’humanité aurait progressé depuis son origine animale : alors même que La Légende des siècles constitue une recherche sur ce qu’est le progrès de l’humanité, son sens et sa direction, il n’admet pas l’interprétation haeckelienne de ce progrès.

Deuxième sujet d’étonnement, c’est que Hugo fait du Spencer sans le savoir : il tire de la théorie scientifique une application politique. Hugo, en voulant lutter contre l’évolutionnisme, finit par adopter la position épistémologique des darwinistes (et non de Darwin) en prenant le chaos de la vie comme modèle ou contre-modèle de la société. C’est ce qui apparaît dans le poème « France et âme », publié dans la « Nouvelle série » de La Légende des siècles :

Je m’étais, je l’avoue, imaginé qu’en somme

L’écroulement des rois c’est le sacre de l’homme,

Que nous avions vaincu la matière et la mort,

Et que le résultat de cet illustre effort,

Le triomphe, l’orgueil, l’honneur, le phénomène,

C’était d’avoir grandi jusqu’aux cieux l’âme humaine ;

C’était d’avoir montré dans l’aube qui sourit

L’homme beau par le glaive et plus beau par l’esprit ;

C’était d’avoir prouvé que cet être qui change,

Sur son épaule d’homme a des ailes d’archange,

Qu’il peut s’épanouir demi-dieu tout à coup,

Hugo formule sa conception du progrès et de l’évolution : c’est tout d’abord que l’histoire, et en l’occurrence l’histoire de la Révolution française, est une preuve de la vertu humaine, une preuve que l’évolution va dans le bon sens. Autrement dit, Hugo veut bien voir le progrès moral de l’homme mais non pas une origine honteuse : il accepte la part angélique, la tendance céleste, de l’homme mais non sa part bestiale.

Oui, je croyais, les yeux fixés sur nos aïeux,

Que l’homme avait prouvé superbement son âme.

Aussi, lorsqu’à cette heure un Allemand proclame

Zéro, pour but final, et me dit : — Ô néant,

Salut ! — j’en fais ici l’aveu, je suis béant ;

Et quand un grave Anglais, correct, bien mis, beau linge,

Me dit : — Dieu t’a fait homme et moi je te fais singe ;

Rends-toi digne à présent d’une telle faveur ! —

Cette promotion me laisse un peu rêveur.

Hugo renverse le sens de l’évolution : pour lui, la révélation de Darwin est contraire à l’aspiration spirituelle de l’homme.

« un Allemand » : c’est Haeckel, mais le désigner comme cela, c’est en faire le représentant de la barbarie qui a fait Sedan et l’annexion. La France, pays de la Révolution et des Droits de l’homme, est humiliée par le pays de la guerre et de la tyrannie.

Sa manière de désigner Darwin est plus paradoxale : il reprend la manière dont en parle la presse de vulgarisation : une image de respectabilité, d’autant plus pernicieuse qu’elle fait avancer masquée une conception bestiale de l’humanité, qu’elle nie la civilisation. Darwin incarne alors un vice de la science, le matérialisme et finalement le nihilisme amoral qui prend l’apparence de la respectabilité. Cela rejoint la critique de l’institution savante qu’il fait par exemple dans L’Âne.

 

« Les grandes lois » 

 

Plus que Darwin, ce que vise Hugo dans ce poème, c’est l’allemand Haeckel, et surtout l’imaginaire évolutionniste des décadents, c’est-à-dire une image de régression, là où lui ne rêve qu’élévation.

 

« Par-dessus le marché je dois être ravi. »

Je pense que cette exclamation initiale s’explique si l’on considère que ces vers de Hugo sont une réaction à ce que Jules Assézat citait de Haeckel dans le Journal des débats quelques semaines plus tôt :

Pour nous, la graduelle élévation de l’homme à partir des vertébrés inférieurs est le plus grand triomphe que la nature humaine pouvait remporter sur le reste de la nature. Nous sommes fiers d’avoir aussi prodigieusement surpassé nos ancêtres animaux, et nous puisons dans ce fait la consolante assurance que, d’une manière générale, l’humanité suivra toujours la route glorieuse du progrès et atteindra un degré de perfection intellectuelle de plus en plus élevé. Ainsi envisagée, la théorie généalogique nous ouvre sur l’avenir les perspectives les plus encourageantes elle met à néant toutes les craintes que l’on pourrait ressentir au sujet de sa vulgarisation.

C’est donc à cette profession de foi pleine d’optimisme que répondent les sarcasmes de Hugo. Et il poursuit ainsi :

Quoi ! des vivisecteurs, à la fois, à l’envi,

Des chimistes, anglais, allemands, tous ensemble,

Loupe et scalpel en main, m’affirment qu’il leur semble

Certain, démontré presque et probable à peu près

Qu’entre l’homme d’Athène et le loup des forêts,

Qu’entre un essaim d’égout et le peuple de France,

Le total fait, il n’est aucune différence ;

Qu’on trouve, en les traitant par les mêmes réchauds,

La même quantité de phosphate de chaux

Dans le plus affreux chien que dans le plus grand homme ;

Il fait ici allusion à la chimie organique qui est en train de mettre en évidence qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre matière vivante et matière inorganique. C’était un enjeu important de la science du XIXe siècle. Lamarck, Bichat et d’autres s’étaient penché sur la question de la différence entre le vivant et l’inerte. La théorie vitaliste de Bichat était importante pour les romantiques car elle permettait de voir dans le principe vital une résistance à la mort, c’est-à-dire une résistance à la tendance de la matière à s’altérer et donc à dégrader et faire mourir les êtres vivants : pour schématiser, la matière était du côté de la mort et l’esprit du côté de la vie. C’est bien la dualité fondatrice qu’on retrouve à la base de l’imaginaire ici mobilisé par Hugo : il faut sauver l’homme de la mort, du zéro, du néant, en élevant son esprit.

Mais en 1828, Friedrich Wöhler (encore un allemand, encore un chimiste) avait réussi la synthèse de l’urée à partir de produits chimiques synthétiques. Cela signifiait qu’un composé typiquement organique, l’urée, pouvait être produit en laboratoire, sans produits biologiques. C’était montrer qu’il n’y a pas de différence métaphysique entre la matière inerte et la matière organique. Toute proportion gardée, c’était un peu comme l’Ève future, mieux que la créature de Frankenstein, c’était comme la création de la vie à partir de composants artificiels.

Lamarck avait aussi milité pour définir la vie comme une combinaison de phénomènes physico-chimiques mais ce n’est pas avant Claude Bernard que cette idée obtiendra une réelle audience en France. Hugo, quant à lui, réaffirmait la différence essentielle entre matière inerte et organisme vivant.

Que par conséquent Sparte est égale à Sodome ;

Que mon droit pèse autant qu’un souffle aérien,

Et que, fussé-je Eschyle ou Christ, je ne suis rien,

Rien, l’éclair, la vapeur de la locomotive.

Il peut paraître étrange que le « rien » soit glosé par l’éclair et la vapeur de la locomotive. Certes ce sont là deux manifestations d’énergie. Mais, outre que les romantiques ne se sont pas privés de faire la critique de la vapeur, ce que vise ici Hugo c’est le mécanisme, c'est-à-dire la philosophie mécaniste qui veut assimiler l’énergie vitale à l’électricité ou à la vapeur, qui veut modéliser le vivant d’après la machine. Bref, Hugo ne veut pas voir en l’homme une machine perfectionnée, pas plus qu’un singe évolué.

Je dois être enchanté de cette perspective ;

Sinon, je suis vraiment bien difficile.

                                               Ah çà !

Consultez Don Quichotte ou bien Sancho Pança,

Depuis quand un marcheur, qui pour sa longue route

N’a rien, est-il tenu d’aimer la banqueroute ?

Depuis quand, grand, petit, satrape ou chevrier,

L’homme qui cherche femme et veut se marier,

L’espérant belle, est-il heureux de l’avoir laide ?

Hugo semble ici comparer l’idéalisme, la croyance en l’âme humaine, aux chimères de Don Quichotte et aux rêves que l’on peut faire de l’épouse idéale ! C’est étrange parce que cela revient à dire que son espoir en la nature spirituelle de l’homme est une illusion, belle et noble certes, peut-être même vitale pour l’humanité, mais illusoire tout de même.

 

Examinons.

                            *

                            Sortir de l’immortalité ;

Car c’est bien là l’enjeu : une manière de désigner la spécificité humaine est de lui conférer une âme immortelle, une part qui survit à la disparition de son être matériel.

Être un orang-outang qui, par ancienneté

Ou par faveur, obtient le grade de jocrisse ;

Avoir l’énorme nuit des bêtes pour nourrice,

Être de l’ombre après avoir été du bruit ;

C’est ici que se produit le glissement argumentatif le plus intéressant : tout d’abord, l’origine animale de l’homme signifierait que l’âme n’existe pas, autre manière de dire que l’homme est purement mortel. C’est donc rejoindre les théories des auteurs matérialistes qui vont être énumérés :

Suivre d’Argens, qui suit la Beaumelle, qui suit

Locke, qui suit Pyrrhon, qui suivait Épicure ;

Me remettre à tourner dans cette roue obscure ;

Recommencer la vieille aventure d’Isis ;

Épousseter ce tas de systèmes moisis

Qui tuaient le scrupule et mettaient au service

De Borgia le crime et de Néron le vice ;

Étape suivante du raisonnement : puisque le matérialisme nie l’âme humaine, il cautionne le crime et le vice, donc les tyrans les plus abjects, emblématisés par Borgia et Néron.

Nier la dignité des hommes au profit

Des despotes à qui le vil troupeau suffit ;

Ne point savoir si rien de ce qu’on pense existe,

Et pourtant affirmer la négation triste ;

Croire qu’aucun soleil n’a jamais vraiment lui ;

Entre deux doutes prendre avec amour celui

Qui m’abaisse et m’emplit de cendre et non de flamme,

Et vouloir être brute ayant le choix d’être âme !

Avoir dans l’infini besoin d’être zéro !

Eh bien non.

Le mot « âme » réapparaît ici, comme dans « France et âme », et on verra tout à l’heure que c’est autour de la notion d’âme que se développe le combat rhétorique entre Hugo et Haeckel.

 

                            *

                   Non !

                            Je puis tirer un numéro,

Dites-vous, dans ce sac, la nature profonde,

Dans cette loterie insondable, le monde,

Où rien n’a commencé puisque rien ne finit,

Où tout est vie et gouffre, où l’étoile au zénith

Luit comme une paillette aux plis d’une basquine ;

Eh bien, je ne suis point charmé d’avoir ce quine :

Gorille. Et j’aime mieux rester tout bêtement

L’homme, et sentir en moi vivre le firmament.

La comparaison avec le jeu de hasard et avec le « quine », c’est-à-dire au gros lot que l’on peut y gagner, dénonce un des aspects les plus scandaleux de la théorie de l’évolution qui est le rôle dévolu au hasard. Personne ne connaissant, avant le XXe siècle, les causes des mutations génétiques, l’origine des variations est demeurée l’un des plus épais mystères pour les savants évolutionnistes. Mais devant l’absence d’explication accessible, Darwin avait d’abord eu la prudence d’invoquer le hasard ou du moins un faisceau de causalité tellement complexe et impénétrable qu’on pouvait raisonnablement l’appeler hasard. C’était scandaleux non seulement car c’était nier l’idée de Providence divine, c’est-à-dire la parfaite prévoyance de Dieu qui aurait idéalement adapté ses créatures à leur milieu, mais aussi, même pour les athées, parce que, dans un siècle où le savoir se fait de plus en plus déterministe, c’était laisser une place énorme au hasard, c’est-à-dire admettre qu’un phénomène important échappait à la science. Cela reste d’ailleurs l’argument majeur des créationnistes aujourd’hui, de toutes obédiences : il est difficile de croire, voir tout simplement inadmissible, même si l’on admet l’idée d’évolution, que ce soit le hasard qui ait abouti à des êtres aussi parfaits et à des organes aussi complexes que, par exemple, l’œil. Ce qui est scandaleux, c’est de croire que nous sommes le fruit du hasard plutôt que de l’intention créatrice de Dieu ou encore de notre volonté libre.

Quand vous venez me dire : — Un creuset, c’est tout l’homme ;

Le destin est un feu, la fumée est la somme ;

Tout aboutit au même abîme universel ;

La vertu, c’est du sucre, et le crime est du sel ;

Ici, il fait évidemment un raccourci très rapide entre les disciplines scientifiques qui proposent une connaissance matérielle du vivant et de l’homme, et la réduction de tout phénomène humain à de la chimie. Je ne reviens pas sur les origines romantiques de cette appréhension mais je veux toutefois y insister un peu car on peut y reconnaître une ligne de pensée, issue du spencerisme et qui s’est appelée au XXe siècle la sociobiologie. La question des liens entre sciences naturelles et sciences humaines fait encore débat, notamment aux États-Unis (voir par exemple Edward Wilson, Consilience et Steven Jay Gould, Le Renard et le hérisson).

        *

À vous en croire, l’homme au fond est sur la terre

Juste autant que le bœuf, l’onagre et la panthère ;

Dans le premier venu des tigres l’homme est né ;

L’homme est un léopard, mais perfectionné ;

L’homme est parmi les ours la brute aristocrate !

         *

Certe, Aristote est grand, mais j’aime mieux Socrate.

Ici, il faut comprendre qu’Aristote représente l’origine d’une tradition philosophique matérialiste tandis que Socrate est l’origine de la philosophie spiritualiste.

Quoi ! c’est zéro ce cœur qui bat dans ma poitrine !

Quoi ! la chimie est tout ! Quand j’ai mon résidu,

Un peu de cendre, un peu d’ombre, rien ne m’est dû !

La statique prouvant, non le droit, mais la force,

Le droit n’est pas ! John Brown, Spartacus, Wilberforce,

Demeurent interdits si Biot ne les secourt !

Quoi ! devant Gay-Lussac Mazzini reste court !

Garibaldi ne sait que dire à Lamettrie !

Quoi ! tout, hormis l’algèbre et la géométrie,

Tout, excepté Poinsot, tout, excepté Bezout,

Excepté deux et deux font quatre, se dissout[5] !

On voit donc ici confrontés deux panthéons : le panthéon des grands militants, des grands martyrs et héros de la liberté, de la vertu politique, d’un côté, et de l’autre un panthéon de savants assimilés au matérialisme. On comprend donc que Hugo ne se situe ni dans la polémique scientifique ni même dans la polémique entre science et théologie mais qu’il invente, par un raccourci, une opposition d’ordre politique à la théorie de l’évolution. C’est ce qui fait son originalité parce que, à la même époque, ceux qui, dans le sillage de Spencer, veulent donner un sens politique au darwinisme le font dans un autre sens : ils voient dans la lutte pour la survie et la sélection naturelle un modèle pour une politique radicalement libérale.

                                     *

Vous m’offrez de ramper ver de terre savant ;

Eh bien, non. J’aime mieux l’ignorance étoilée

De Platon, de Pindare, âme et clarté d’Élée,

Et de ce Dante errant qui baisse factieux

Son œil farouche où tremble une lueur des cieux.

Nouveau panthéon en raccourci : Platon, Pindare et Dante, c’est la poésie et le sentiment de l’idéal qui sont convoqués contre le matérialisme.

Non ! j’ai les droits de l’homme et non les droits du singe.

Je comprends qu’on se penche avec fraternité

Vers les êtres qui sont hors de l’humanité,

Qu’on éclaire leur nuit ; mais qu’on s’y précipite,

Non. Je veux, de ce gouffre où la bête palpite,

Faire monter, labeur superbe et hasardeux,

Les monstres jusqu’à nous, et non tomber près d’eux ;

Je veux être pour eux non l’égal, mais l’archange,

Et leur donner mon âme et non prendre leur fange.

C’est encore l’âme qui revient dans le débat et l’on va voir de quelle manière elle prend une place centrale, non seulement chez le poète, mais aussi chez le savant.

       *

Je veux être ici-bas libre, ailleurs responsable,

Je suis plus qu’un brin d’herbe et plus qu’un grain de sable ;

Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant.

       *

Liberté et responsabilité sont encore deux valeurs politiques qui tiennent une place importante dans la polémique évolutionniste, de même qu’ils ont une place importante dans la polémique contre les romanciers naturalistes et leur idéologie déterministe, accusée de nier la liberté et la responsabilité de l’homme[6].

 

4)     Animisme de Hugo et animisme de Haeckel

On peut trouver bizarre cette opposition systématique à Haeckel qui avait développé une stratégie rhétorique pan-animiste consonant parfaitement avec celle des Contemplations. Quelques exemples seulement suffisent pour nous rappeler la manière dont procède Hugo :  Contemplations (1856) :

V, 17 : « Mugitusque boum » (p. 274 ds édition Poésie-Gallimard)

Vis, bête ; vis, caillou ; vis, homme ; vis, buisson ! 

Êtres ! choses ! vivez ! sans peur, sans deuil, sans nombre ! 

VI, 3 « Un spectre m’attendait dans un grand angle d’ombre… :

L’espace sait, regarde, écoute.  (éd. cit., p. 303)

VI, 26 « Ce que dit la bouche d’ombre » :

 tout est plein d’âmes.  (p. 387)

 L’échelle que tu vois, crois-tu qu’elle se rompe ? 

« Au bord de l’infini » :

 Ce que tu nommes chose, objet, nature morte,

Sait, pense, écoute, entend  ;

Or, le pan-animisme est aussi la représentation développée par Haeckel. Lui aussi affirme que tout est plein d’âme. Voici ce qu’il écrit dans ses Essais de psychologie cellulaire, (Germer-Baillière, 1880, p. 156-157) :

Il n’est point de reproche qu’on fasse plus souvent aux sciences naturelles de nos jours, – et, en particulier, à celle de ces disciplines qui promet le plus, à la théorie de l’évolution, – que celui de rabaisser la nature vivante à un mécanisme sans âme, de bannir tout idéal du monde réel et de détruire toute poésie. […]

Toute matière vivante au contraire est animée, a une âme, et le plus merveilleux de tous les phénomènes naturels, que nous désignons d’ordinaire par les mots « âme » ou « esprit », se trouve être précisément une propriété générale de tout ce qui vit. […]

Seuls, les degrés d’élaboration et de complexité de cette âme diffèrent chez les différents êtres vivants et nous mènent progressivement, par une longue série de transitions ascendantes, de l’âme obtuse de la cellule à l’âme consciente et rationnelle de l’homme.

Nous pouvons encore moins accorder que, par notre théorie moniste [contraire au dualisme qui oppose esprit et matière] de l’évolution, la conception poétique et idéale du monde soit anéantie. Assurément nous n’avons plus les nymphes et les naïades, les dryades et les oréades, qui pour les anciens Grecs, animaient les sources et les fleuves, peuplaient les bois et les montagnes : elles se sont évanouies, depuis longtemps, avec les dieux de l’Olympe. Mais les innombrables esprits élémentaires des cellules remplacent ces demi-dieux conçus à l’image de l’homme. S’il y a jamais eu une idée au plus haut point poétique et vraie en même temps, n’est-ce pas de savoir que dans le plus petit vermisseau, comme dans la plus imperceptible plante, vivent des millions d’âmes indépendantes ;

Le préfacier de ce volume, Jules Soury (un authentique matérialiste), nous met pourtant en garde contre l’artifice de ce pan-animisme qui n’est pour lui qu’une façade rhétorique. Il reproche à Haeckel de parler trop de l’âme dans un livre qui ne devrait pas faire de concession aux anciennes manières de parler et de penser. Selon lui, Haeckel aurait dû employer un autre mot que « âme », mais il concède, en citant Renan, que...

M. Haeckel parle la langue que nous avons tous apprise ; il n’a pas su, il n’a peut-être pas voulu se délivrer du fardeau de ces « bons vieux mots, un peu lourds sans doute, que la philosophie interprétera dans des sens de plus en plus raffinés, mais qu’elle ne remplacera jamais avec avantage. » C’est bien cela ; et, pour parler encore comme le fin et subtil esprit dont on a reconnu l’ironie en cette dernière phrase, M. Haeckel paraît avoir craint de « se couper toutes les sources poétiques du passé ». Ses façons de dire induiraient certainement en erreur des gens qui le connaîtraient peu. Loin de ressembler à un vague panthéisme, son monisme est strictement mécanique.

Soury souligne que Haeckel adopte le lexique de la tradition : plutôt que d’y voir de la provocation, il l’interprète comme la stratégie renanienne de se glisser dans le langage commun, alors même qu’on fait une révolution imaginaire. Plutôt que de dire « il n’y a pas d’âme », il dit « tout a une âme », ce qui est à peu près la même chose. Mais Soury de lever l’ambigüité et d’enfoncer le clou : il est mécaniste et non pas panthéiste. Pour plus de clarté, voici le passage de Renan auquel Soury fait allusion :

Supposé même que, pour nous philosophes, un autre mot fût préférable, outre que les mots abstraits n’expriment pas assez clairement la réelle existence, il y aurait un immense inconvénient à nous couper ainsi toutes les sources poétiques du passé, et à nous séparer par notre langage des simples qui adorent si bien à leur manière. Le mot DIEU étant en possession des respects de l’humanité, ce mot ayant pour lui une longue prescription et ayant été employé dans les belles poésies, ce serait renverser toutes les habitudes du langage que de l’abandonner. Dites aux simples de vivre d’aspiration à la vérité, à la beauté, à la bonté morale, ces mots n’auront pour eux aucun sens. Dites-leur d’aimer Dieu, de ne pas offenser Dieu, ils vous comprendront à merveille. Dieu, Providence, immortalité, autant de bons vieux mots, un peu lourds peut-être, que la philosophie interprétera dans des sens de plus en plus raffinés, mais qu’elle ne remplacera jamais avec avantage. Sous une forme ou sous une autre, Dieu sera toujours le résumé de nos besoins supra-sensibles, la catégorie de l’idéal[7]

On voit bien ici que la théorie scientifique et la formulation poétique ont un objet commun au niveau de la rhétorique profonde (pour reprendre l’expression de Fernand Hallyn). Mais ce qui m’étonne dans cette confrontation des textes, c’est que Hugo utilise le pan-animisme comme une stratégie spiritualiste tandis que Haeckel, de l’avis de tous les critiques, hostiles ou favorables comme Soury, utilise le même pan-animisme dans une stratégie matérialiste.

En tous cas, il apparaît d’une part que la science travaille sur fond de culture, de rhétorique profonde, sur le fond de ce que Renan appelle « toutes les sources poétiques du passé ». D’autre part que c’est précisément le panthéisme, dont l’imaginaire se diffuse depuis les philosophes des Lumières, et surtout dans la poésie romantique (Hugo, Gautier) qui fait le lit de la future révolution imaginaire : les cellules ont une âme, il n’y a que des différences de degré entre tous les êtres vivants. Donc en effet, l’imaginaire littéraire et philosophique prépare la route, éventuellement par des voies surprenantes, à l’imaginaire scientifique nouveau.

Peut-être eût-il été encore moins facile d’imposer l’imaginaire évolutionniste s’il n’y avait eu le panthéisme.

J’espère avoir montré toute l’ambigüité de la relation de Hugo à l’évolutionnisme : il aboutit, pour des raisons historiques et politiques, à une attitude d’opposition farouche, mais tout porte à croire que sa poétique aurait pu, dans d’autres circonstances, aller dans un autre sens. Et je voudrais illustrer cette hypothèse en vous parlant d’un autre poète et d’un autre poème, très hugolien sans être précisément de Hugo.

 

III : André Joussain, auteur du poème évolutionniste de Hugo

André Joussain[8] semble écrire le poème que Hugo n’a pas pu écrire, une légende des siècles évolutionnistes : L’Épopée terrestre (1ère série en 1926, 2e en 1934, 3e en 1958). Dans « la naissance de l’humanité », il montre cette naissance lente, progressive, faite d’éveils et d’inventions : une vraie épopée comme il y a une épopée de la flore puis une de la faune (« épopée du serpent »), etc. Il fait penser aux Fossiles de Bouilhet ou encore aux grands poèmes épiques ayant la même ambition chez René Ghil, Jules de Strada ou encore Raoul de la Grasserie. Mais chez ce grand lecteur de Hugo, le style, autant que la pensée, cherche parfois à se rapprocher de celui de son maître.

Voici de brefs extraits de la « Troisième série » entièrement consacrée aux débuts de l’humanité :

Ainsi tous ces vivants, surgis jour après jour,

Moururent et pendant ces millions d’années,

Au labeur, à l’amour, à la faim condamnées,

Sous le calme regard des constellations

Passèrent, flots confus, les générations.

Dressant au long des jours leurs monstrueuses formes,

Les noirs mammouths couvrant les berges par milliers,

Les nautiles au fond des eaux multipliés,

Les lourds diplodocus, les massives baleines,

Peuplèrent les forêts, les savanes, les plaines,

La steppe, l’océan, le fleuve, l’antre noir,

Sans qu’aucun œil humain fût ouvert pour les voir.

...

[Après l’apparition de l’hominidé :]

Or l’un d’eux, plus sensible et plus prompt à l’effroi

Dans cette vie errante où le hasard est roi,

Semblait plus attentif aux surprises des choses,

Plus ému par le soir riche en métamorphoses.

Aux heures où le pas se fait plus nonchalant,

Sa tête était plus lourde et son geste plus lent.

Et pourtant le péril l’électrisait. Son âme

Brûlait en lui soudain comme une étrange flamme

Et son œil devenu plus lucide et plus clair

Comme un ciel orageux s’illuminait d’éclairs.

[L’homme préhistorique triomphe d’un tigre.]

Qui donc l’avait sauvé du tigre ? Son effroi ;

L’angoisse condensée en vision ; l’émoi

De l’horrible destin suspendu sur sa race.

Son cœur avait connu la pitié qui terrasse

La volonté de vivre et de vaincre. L’amour

Au fond d’une âme obscure avait créé le jour.

Il se sentit renaître en sa joie insensée ;

S’interrogeant déjà sur sa propre pensée,

Force qu’il découvrait en lui dans un éclair,

Il regarda les bois, les monts, le fleuve clair,

Ému par le frisson religieux de l’heure ;

Et debout comme un prêtre au seuil de sa demeure,

Élargissant sur tout son regard étonné,

Leva les yeux au ciel profond.

                            L’homme était né.

...

Dernier né de la Terre, est-ce là ton destin ?

De ta naissance obscure au trépas trop certain

         Dois-tu vivre comme végète

Le corail sous les mers, l’arbre sous le soleil

Ou ne t’es-tu soustrait à leur pesant sommeil

         Que pour l’humble sort de la bête ?

Sauras-tu quelque jour dominer en vainqueur

Le désir bestial qui brûle dans ton cœur,

         Le vice qui dort en ton âme ?

Prendras-tu la luxure et le meurtre pour loi,

Pire que l’animal qui n’a pas comme toi

         Le triste pouvoir d’être infâme ?

 

Conclusion 

Hugo aurait dû écrire une épopée évolutionniste, de fondement darwinien. Il ne l’a pas fait à cause d’un mauvais enchaînement de faits historiques. La faute à Bonaparte ! Car, si Bonaparte n’avait pas fait son coup d’état, s’il n’y avait pas eu de IInd Empire, si Hugo ne s’était pas exilé, s’il n’y avait pas eu Sedan ni la Commune, Hugo n’aurait pas écrit les Châtiments ni L’Année terrible ; il aurait sans doute écrit une Légende des siècles mais elle eût été beaucoup plus dans la continuité des Contemplations, elle aurait été darwinienne, je crois, ou du moins évolutionniste. Hugo aurait compris la théorie de l’évolution à l’instar de la plupart de ses contemporains, comme une simple extrapolation de la croyance au progrès et elle se serait naturellement intégrée à la préface de la Légende des siècles.

Il n’est donc pas inutile de considérer les prises de positions d’un poète à l’égard des grandes tendances scientifiques et épistémologiques de son siècle. Même si la poésie semble le plus souvent se définir par opposition au discours scientifique, elle demeure, pour beaucoup d’hommes du XIXe siècle, un discours d’idées, voire un véhicule de savoirs. Je crois en tous cas que l’imagination poétique manifeste dans ses formulations, dans ses stratégies rhétoriques, une rhétorique profonde qui est le mouvement même de la culture, et qui trouve donc des expressions parallèles et complémentaires dans les sciences et dans les arts.

 


[1] « Le sacre de la femme », La Légende des siècles. Première série, I, 1, p. 56.

[2] Cité par Claudine Cohen, L’Homme des origines. Savoirs et fictions en préhistoire, Seuil, 1999, p. 271.

[3] « Promontorium somnii » [daté du 2 décembre 1863], Œuvres complètes, coll. « Bouquins », Robert Laffont, t. XI, p. 668.

[4] L’article rend compte à a fois de Darwin, La Descendance de l’homme et Haeckel, Histoire de la création naturelle. J’ignore si Hugo lisait régulièrement le JDD en 74.

[5] John Brown (abolitionniste mort pendu en martyr), Spartacus (esclave révolté de Rome), William Wilberforce (à ne pas confondre avec Samuel, abolitionniste qui obtint l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques), Jean-Baptiste Biot (chimiste), Louis Joseph Gay-Lussac (chimiste), Giuseppe Mazzini (républicain italien, un des promoteurs de l’unification), Giuseppe Garibaldi (idem), Julien Jean Offray de La Mettrie (Lamettrie) (matérialiste radical du XVIIIe), Louis Poinsot (mathématicien, célèbre notamment pour sa statique et sa mécanique rationnelle), Étienne Bezout (mathématicien du XVIIIe s.).

[6] Voir par exemple l’article de Jules Legrand « De la responsabilité » dans Le Magasin pittoresque en 1891, p. 360-361.

[7] Dans « M. Feuerbach et la nouvelle école hégélienne », repris dans Études d’histoire religieuse (1857), Œuvres complètes, VII, éd. Henriette Psichari, Calmann-Lévy, 1955 originellement paru sous le titre « Qu’est la religion dans la nouvelle philosophie allemande ? », La Liberté de penser, t. VI, juin-novembre 1850, p. 286-295.

[8] A publié de nombreuses et diverses choses, dont sa thèse de doctorat ès lettres, en 1920, L’Esthétique de Victor Hugo. Le Pittoresque dans le lyrisme et dans l’épopée. Contribution à l’étude de la poétique romantique, Paris, Boivin et Cie, 1920.