Florence Naugrette : Une lettre de Juliette, source du poème des Contemplations: “Paroles dans l'ombre”

Communication au Groupe Hugo du 28 janvier 2012
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La Maison Victor Hugo de la Place des Vosges conserve 1032 lettres de  Juliette Drouet à Victor Hugo, soit environ le vingtième du corpus global de cette correspondance qui s’étend de 1833, date de leur rencontre, à 1883, année de la mort de Juliette Drouet[1]. L’une d’elles, jusqu’à présent inédite, a retenu mon attention. En la transcrivant pour l’édition intégrale en cours dont j’ai déjà eu l’occasion de parler en ces lieux à deux reprises, j’ai été frappée par la similitude de son propos avec le poème de Hugo « Paroles dans l’ombre » (Les Contemplations, 1856).

Voici la lettre, écrite à Paris : 

 

2 novembre [1846], lundi après-midi 3 h.

Je vous attends, Toto, et je voudrais bien ne pas vous attendre davantage si cela vous était égal. Mme Guérard1 sort de chez moi ; elle aussi vous a attendu deux heures. Mais, moins patiente que moi, elle s’en est allée furieuse. J’aurais presque envie d’en faire autant mais comme cela n’attraperait que moi je me ravise et je reste à mon poste absolument comme le cavalier à pied tournant le dos à son cheval. Cher adoré, mon petit Toto bien-aimé, j’ai le cœur plein de bon amour et de douce confiance. Je crois à ce que tu m’as dit cette nuit absolument comme je crois à ce que je sens d’adoration pour toi. Aussi je suis heureuse malgré ton absence et…

6 h. ¾

Ce n’est pas interrompu par le brouillard, comme les nouvelles télégraphiques, mais par notre chère petite FARIMOUSSE, ce qui est moins nébuleux. Malheureusement vous ne restez pas assez longtemps et le peu de temps que vous passez chez moi ne m’appartient pas puisque vous travaillez sans lever les yeux. Mais c’est égal, je suis heureuse tout de même et je te vois partir avec un inexprimable regret. Si tu étais dans mon pauvre cœur dans ce moment-là tu n’aurais jamais le courage de t’en aller, tant ce que j’éprouve est douloureux et triste. J’espère que tu vas revenir comme cela t’est déjà arrivé…

8 h. ¼

Mon espoir a été réalisé, mon doux bien-aimé. Maintenant je t’attends sur de nouveaux frais d’espérance, de désir et d’amour. Tâche que ce ne soit pas trop long. Songe que je t’ai très peu vu après tout puisque tu as travaillé tout le temps sans lever une seule fois les yeux sur moi et sans m’adresser une parole. Je sais bien que je pouvais te regarder, et je ne m’en suis pas privée, mais je ne te vois pas aussi bien quand tu ne me regardes pas un peu toi-même de temps en temps. Mon Toto je te baise de toutes mes forces.

Juliette

 

MVH, a 7809, transcription de Florence Naugrette

1) Marchande de modes, amie de Juliette Drouet.

 

À première vue, cette similitude thématique n’a rien de surprenant. En effet, comme l’a montré Jean-Marc Hovasse, de nombreux poèmes lyriques de Victor Hugo ont Juliette Drouet pour muse[2] : ces poèmes la célèbrent, évoquent des moments passés ensemble (notamment des promenades, des visites), plaignent le deuil de son enfant morte, etc., sans jamais la nommer – ce qu’expliquent la pudeur d’une part, l’universalisme du lyrisme hugolien de l’autre. On trouve fréquemment, aussi, sous la plume de Juliette, telle expression vouée à réapparaître sous celle de Hugo ; on peut penser, notamment pour des répliques de théâtre – Arnaud Laster l’a montré[3]–, que la « gouaille » de Juliette fournit à Hugo des formules vivantes et imagées. On n’en finirait pas de trouver dans l’œuvre de Hugo des hommages cryptés à Juliette Drouet – ils n’ont échappé ni à Gérard Pouchain ni à Jean-Marc Hovasse dans leurs biographies respectives[4] : les personnages de Jane dans Marie Tudor et de Tisbe dans Angelo tyran de Padoue ; l’anniversaire de leur première étreinte célébré par la date du mariage de Marius et Cosette ; le nom de famille de Juliette – née Julienne Gauvain – choisi pour le héros de Quatrevingt-treize, etc.

Le retour, sous la plume de Hugo, de formules présentes dans les lettres de Juliette, ne prouve généralement rien : nombre de ces expressions relèvent tout simplement d’un usage commun. On serait bien tenté, pourtant, d’attribuer à Juliette Drouet la paternité de certains « mots », de certaines anecdotes, voire de certaines trouvailles hugoliennes. Mais ce qu’on ne peut démontrer, il faut le taire. C’est pourquoi je ne cède pas à la tentation d’attribuer à Juliette Drouet la paternité du dernier vers du poème de Hugo « Après la bataille » (écrit en 1850, publié dans la Première série de la Légende des siècles), « Donne-lui tout de même à boire, dit mon père », quand je lis sous sa plume, à plusieurs reprises, et dès 1846, la formule « donne-lui la goutte tout de même » (soulignée, comme pour marquer déjà une citation) . Même chose lorsqu’elle consacre tout un paragraphe à l’éléphant de la Bastille, en 1835, bien longtemps avant la mise en chantier des Misérables. Même chose encore lorsque, en 1846, elle fait mine de menacer Hugo en ces termes : « si vous dites un mot, je lirai tout ce qu’il y a dans mon buvard ». Cela ne signifie pas que Hugo n’a pas trouvé tout seul l’idée du buvard bavard des Misérables. Relire ses buvards à l’envers, à l’époque où ils existaient encore, était la chose du monde la mieux partagée.

Mais ici, le cas est différent.

La lecture de la lettre ayant ravivé mon souvenir du poème, je suis retournée à ce dernier. Le voici :

 

                          PAROLES DANS L'OMBRE

Elle disait : C’est vrai, j’ai tort de vouloir mieux ;

Les heures sont ainsi très doucement passées ;

Vous êtes là ; mes yeux ne quittent pas vos yeux,

Où je regarde aller et venir vos pensées.

Vous voir est un bonheur ; je ne l’ai pas complet.

Sans doute, c’est encor bien charmant de la sorte !

Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît,

À ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte ;

Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous ;

Vous êtes mon lion, je suis votre colombe ;

J’entends de vos papiers le bruit paisible et doux ;

Je ramasse parfois votre plume qui tombe ;

Sans doute, je vous ai ; sans doute, je vous voi.

La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,

Je le sais ; mais, pourtant, je veux qu’on songe à moi.

Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,

Sans relever la tête et sans me dire un mot,

Une ombre reste au fond de mon cœur qui vous aime ;

Et, pour que je vous voie entièrement, il faut

Me regarder un peu, de temps en temps, vous-même.

                                                                Paris, octobre 18..

 

Puis j’ai vérifié la date effective de composition du poème : 3 novembre 1846. Le lendemain de la lettre. Hugo l’a lue, l’a trouvée sublime – elle l’est. Et en a fait, aussitôt, un poème. Le deuxième paragraphe de cette lettre trois fois heurée lui a fourni le thème. Du dernier, il a repris la plupart des termes. Les passages où la transposition est la plus aisément repérable sont :

 

Lettre

Poème

Songe que je t’ai très peu vu après tout puisque tu as travaillé tout le temps sans lever une seule fois les yeux sur moi et sans m’adresser une parole .

Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,

Sans relever la tête et sans me dire un mot.

Je sais bien que je pouvais te regarder, et je ne m’en suis pas privée […]

Sans doute, je vous ai ; sans doute, je vous vois.

[…] mais je ne te vois pas aussi bien quand tu ne me regardes pas un peu toi-même de temps en temps.

Et, pour que je vous voie entièrement, il faut

Me regarder un peu, de temps en temps, vous-même. 

 

C’est sur les deux derniers vers que l’arrangement minimal de la prose en alexandrins est le plus frappant.

On commentera et on discutera [5] les processus de la réécriture par lesquels on passe de la lettre au poème, d’un genre à l’autre. D’un écrit signé, et assignable, à une poésie lyrique où le « je » s’anonyme. On remarquera les glissements progressifs de l’écrit à l’oral : la plainte initiale de Juliette Drouet fut-elle verbalisée avant d’être écrite ? On peut le penser,  car la situation décrite fut sans doute récurrente, mais on n’en a pas la certitude : il lui arrive souvent, dans ses lettres, de préciser qu’elle utilise le papier pour formuler ce qu’elle n’a pas osé dire en face. Ce qu’elle écrivait, en tout cas, Hugo le transforme en parole : « Elle disait ». Une parole suspendue : désancrée par le pronom sujet de la troisième personne qui renvoie à une personne supposée connue, qu’on ne nommera donc pas, et qui, pour cette raison, restera inconnue ; et par cet étrange imparfait, à valeur itérative ou descriptive, on ne sait. Cette parole, selon une caractéristique frappante du lyrisme hugolien[6], Hugo la donne à ceux qui ordinairement n’y ont pas droit. D’une correspondance privée, et d’autant plus secrète que la loi et les mœurs ne sauraient reconnaître aucune légitimité à la relation adultère dont elle est à la fois la conséquence et l’expression, Hugo fait une œuvre d’art, pleinement légitime sur la scène littéraire.

On remarquera que Hugo scénarise et dramatise le tableau. Il accuse les traits des deux personnages, désignés par la double métaphore du « lion » et de la « colombe », invention poétique qui, pour le coup, lui est propre, et qui, par son symbolisme animalier traditionnel, tranche avec le naturel de la lettre. Plusieurs détails précisent la posture attentive et dévouée, aux petits soins pour l’écrivain, de celle qui dit « je » : elle se fait bien petite, ramasse sa plume, éloigne les fâcheux[7]. Dans le poème, celui à qui celle qui dit « je » dit « tu » – comment nommer les deux personnages ? – est mis en accusation, tout ensemble, et grandi. Dans la lettre perçait assurément déjà l’admiration de Juliette pour le travail de celui qu’elle appelle ailleurs son « génie de somme » ; mais le mot « travailler » disparaît du poème, et la chose est esthétisée par sa déclinaison matérielle (« vos papiers », « vos livres », « votre plume ») et spirituelle (« vos pensées », « la pensée »).

Il semble bien que Hugo n’a pas donné à lire ni à copier son poème à Juliette, en tout cas pas dans les jours qui suivirent, car aucune allusion ne s’y trouve dans les autres lettres du mois de novembre[8]. Or, Juliette a l’habitude de remercier son homme par écrit, et immédiatement, de tous ses bons gestes, en particulier des hommages qu’il lui rend dans son œuvre, dont elle a souvent la primeur. Peut-être trouvera-t-on un jour la trace ultérieure d’une telle révélation… afin de vérifier si Hugo a fini par rendre à Juliette ce qui lui appartient. Ce qui lui appartient ? Non pas. Ce qu’elle lui donne volontiers, comme en témoigne le début de cette lettre – conservée elle aussi à la Maison Victor Hugo – écrite le jour où elle lui remet ses souvenirs de couvent, reconstitués, à la demande de Hugo, pour Les Misérables :

 

9 septembre [1847], jeudi midi ¾

Oui, MONSIEUR, oui, j’ai fini mon MANUSCRIT, oui, j’ai la générosité de vous donner le fruit de mon travail, sans hésiter et sans marchander. Faites-vous de la célébrité avec, faites-vous-en de la gloire et de la fortune, je ne m’y oppose pas. Je vous le DONNE. Je ne vous demande même pas en échange un bout de votre corde. Je vous la laisse tout entière. […]

 

Juliette se demandait parfois – elle l’écrit – si Hugo lisait vraiment ses lettres quotidiennes, qu’elle qualifie souvent de rabâchages inutiles. L’usage qu’il fit de celle du 2 novembre 1846 laisse à penser qu’il les a bien regardées, lui-même, de temps en temps.


[1] Les lettres de la MVH sont conservées par Michèle Bertaux. Je la remercie, ainsi que Gérard Audinet, directeur de la Maison Victor Hugo, de les avoir mises à ma disposition. La majeure partie du reste du corpus est conservée à la BnF. Voir ici-même les deux communications consacrées à l’édition en cours de l’intégralité de cette correspondance.

[2] Jean-Marc Hovasse, « Les poèmes à Juliette ou les contemplations d’Olympio », Mon âme à ton cœur s’est donnée, catalogue de l’exposition de la Maison Victor Hugo (2006-2007, commissaire scientifique Gérard Pouchain), Paris-Musées, 2006, p. 29-42.

[3] Arnaud Laster, « Quand les personnages de Victor Hugo parlent comme Juliette Drouet », ibid., p. 43-47.

[4] Gérard Pouchain, Juliette Drouet ou la dépaysée, Fayard, 1992. Jean-Marc Hovasse, Victor Hugo, Fayard, t. I (Avant l’exil), 2001, t. II (Pendant l’exil), 2008, t. III à paraître.

[5] Je remercie Guy Rosa, Pierre Georgel, Arnaud Laster, Jean-Marc Hovasse, Brigitte Bravo-Denamur et Brigitte Buffard-Moret, d’avoir alimenté et enrichi cette discussion.

[6] Je renvoie aux travaux décisifs et bien connus de Pierre Albouy, Guy Rosa et Ludmila Charles-Wurtz sur la question. Et notamment : Pierre Albouy, «Hugo, ou le je éclaté», Mythographies, José Corti, 1976 ; Guy Rosa, «Du moi-je au mage  : individu et sujet dans le romantisme et chez Victor Hugo», Hugo le fabuleux,  Colloque de Cerisy, Seghers, 1985 ; Guy Rosa, «Victor Hugo poète romantique, ou le Droit à la parole», Romantisme, n°60, 1988 ; Ludmila Charles-Wurtz, Poétique du sujet lyrique, Champion, coll. «Romantisme et modernités», 1997.

[7] Dans de nombreuses autres lettres de la même époque, puis de l’exil, Juliette Drouet revendique cette fonction protectrice consistant à écarter les importuns, les solliciteurs et les curieux.

[8] Je remercie Michèle Bertaux de m’avoir aidée à effectuer cette vérification.