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Florence Naugrette : Les lettres de Juliette Drouet à Victor Hugo à l'époque de la publication des Misérables (septembre 1861 - juillet 1862)

Communication au Groupe Hugo du 19 janvier 2008.
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La correspondance de Juliette Drouet est aujourd’hui encore très largement inédite. Plusieurs choix de lettres effectués par différents éditeurs, comme Louis Guimbaud, Paul Souchon, Gérard Pouchain ou Jean Gaudon et Evelyn Blewer[1], ont raison de privilégier, pour satisfaire la curiosité du lecteur, les plus spectaculaires, celles qui célèbrent les grands rendez-vous amoureux, témoignent d’événements haletants dans la vie de Hugo, et des sentiments les plus sublimes de Juliette, amour, dévouement, désespoir ou jalousie. Mais ces choix ne permettent pas encore au public d’expérimenter la lecture continue de plusieurs mois de correspondance suivie, quotidienne, banale, où s’expriment certes toujours ces sentiments sublimes, et qui peut relater des événements marquants, mais où se disent le plus souvent les petits riens, l’attente quotidienne, les travaux et les jours.

J’ai mesuré l’ampleur de ce qui restait à découvrir quand j’ai été invitée le 2 février 2007, à l’occasion de la Journée d’études sur la correspondance de Juliette Drouet organisée à la Maison Victor Hugo de la place des Vosges par Gérard Pouchain et Arnaud Laster, à présenter une tranche de correspondance de mon choix. Le principe était le suivant : six intervenants présentaient au plus une année, chacun dans une décennie différente, afin non pas de couvrir, mais au moins de sonder tout l’empan chronologique de cette immense correspondance d’environ 18000 lettres, une par jour en moyenne pendant cinquante ans, si l’on compte qu’à certaines périodes Juliette écrit à Victor Hugo plusieurs lettres par jour, et qu’inversement, elle ne lui écrit pas pendant les voyages où ils vivent ensemble, moments particulièrement bénis pour elle.

Puisqu’on me laissait le choix, j’ai porté le mien sur le 1er semestre 1862, où Juliette achève la copie et la collation des Misérables. J’espérais trouver dans cette correspondance journalière des traces de son travail aux côtés de Hugo, et des témoignages d’une lecture en avant-première. Je les ai trouvés, moins nombreux sans doute, moins précis et moins piquants peut-être que je ne l’espérais dans mes fantasmes de fin limier, ou de fouineuse sentimentale. Leur importance statistique est réduite en effet, dans cette correspondance qui m’a d’abord déroutée par une apparente pauvreté référentielle. Mais, très vite, cette relative déception s’est muée en une fascination hypnotique pour les moindres détails de la vie quotidienne de Juliette et Hugo à Guernesey : leur sommeil, leur santé, leur régime alimentaire, leurs promenades, leurs cachotteries, et jusqu’au « journal du temps qu’il fait chaque jour », ont fini par m’intéresser tout autant que les commentaires de Juliette sur le texte des Misérables et les aléas de sa préparation de copie.

En écoutant ce même jour Claire Josselin, étudiante d’Arnaud Laster, présenter l’année 1880 dont elle avait fait l’édition pour son master[2], l’idée m’est venue de susciter à mon tour d’autres vocations, ici présentes : Bénédicte Duthion, qui éditera pour sa thèse la correspondance des années 1851-1856 ; Véronique Cantos, elle aussi doctorante (1833-1835), Jean-Christophe Héricher, qui éditera l’année 1870 pour son master, tandis que Maggy Lecomte s’occupera de l’année 1873, et Camille Guicheteau de 1863 ; s’y adjoindra prochainement Olivia Paploray, pour l’année 1843[3]. Ces dates ont été choisies en concertation avec Arnaud Laster, qui poursuit également ce travail sur d’autres années avec d’autres étudiants, pour ne pas faire doublon.

L’empan chronologique (septembre 1861-juillet 1862) de ma communication  d’aujourd’hui correspond à celui que Bernard Leuilliot a retenu pour son livre sur la publication des Misérables[4]. Livre qui prend la suite, en éditant la correspondance de Hugo avec son éditeur Lacroix, des recherches de René Journet et Guy Robert[5], et que prolongent à leur tour les travaux de Guy Rosa, dont la notice génétique à son édition du roman chez Laffont-Bouquins[6], et, sur le site du groupe Hugo, la très précieuse triple édition des Misères, des Misérables, et de la rédaction initiale avant corrections ou ajouts, ainsi que les deux études « Outils de travail : les carnets des Misérables »[7], et « ‘L’avenir arrivera-t-il ?’– Les Misérables, roman du devenir historique »[8].

Dans la période que j’étudie, les lettres, conservées à la Bnf sous les cotes NAF 16382 pour 1861, et NAF 16383 pour 1862, se suivent dans un ordre chronologique aisément vérifiable, puisque, contrairement aux premières années de la correspondance où elles sont le plus souvent non datées, elles le sont ici scrupuleusement.

Présentation matérielle

La plupart du temps, le papier utilisé est une feuille de 15 cm x 9 cm, pliée en 2 et rédigée recto/verso, ce qui fait quatre pages, avec parfois la fin écrite verticalement, sur la pliure, dans le blanc très étroit laissé par la marge gauche de la page 1 et la marge droite de la page 4, mais bien souvent aussi, cette marge étant trop étroite, voire inexistante, en travers des lignes horizontales déjà écrites, ce qui en rend le déchiffrement particulièrement difficile. Il arrive que Juliette utilise des feuilles plus petites, quand elle n’a rien d’autre sous la main. Son écriture est plus ou moins lisible, selon la qualité du papier ; ce qui donne lieu à une lettre surréaliste, celle du 26 novembre, très difficile à déchiffrer, et dont le contenu référentiel est pratiquement saturé par une longue plainte sur la mauvaise qualité du papier.

Pendant cette période, la fréquence des lettres est presque quotidienne ; quand un jour manque, c’est généralement (on l’apprend dans la lettre du lendemain) parce qu’elle avait ce jour-là à s’occuper de son ménage et de son linge avec la blanchisseuse. Le plus souvent, elle écrit le matin, entre 7h et 8h30 ; très exceptionnellement le soir, quand elle veut reparler d’un incident survenu dans la journée, ou se justifier d’avoir été débordée. Comme par ailleurs ils ne voyagent pas pendant la période que j’ai étudiée, il n’y a pratiquement aucun trou dans la correspondance.

La composition des lettres est constante.

Les passages obligés sont :

—    l’indication du lieu (« Guernesey »), puis de la date (il lui arrive de se tromper d’une journée), du jour et de l’heure, à 15 ou 30 minutes près.

—    l’apostrophe liminaire : « bonjour mon bien-aimé » ou autres formules synonymes, répétées avec des variations de toutes sortes, jusqu’à « bonjour mon cher petit phoque » (27 juin 1862).

—    des interrogations nourries sur l’heure de son lever, sur la qualité de son sommeil à lui.

—    des informations fournies sur son sommeil à elle.

— à la fin de la lettre, la déclaration de son inépuisable amour.

— sa signature, « Juliette », est le plus souvent absente, faute de place.

Les autres sujets, facultatifs, sont :

— l’évocation joyeuse ou dépitée de leur « télégraphie » en direct, ces signes qu’ils auront ou non échangé à l’instant entre sa fenêtre à elle et son balcon à lui.

— des conseils dispensés à Victor pour sa santé.

— des questions relatives à leur emploi du temps de la journée : une promenade (en fonction du temps qu’il fait), des achats en ville (rarement), l’attente joyeuse de leur petit « festival » du soir.

— le compte -rendu du travail de copie ou de « collation » qu’elle fait pour lui.

— des commentaires admiratifs sur Les Misérables.

— des réflexions sur leur vie affective et sociale, et sur la vie de la famille Hugo.

— l’évocation de l’actualité de Guernesey.

Le « style Juju »

Quand on se penche sur le style de Juliette, on est d’emblée frappé par la litanie liminaire et finale de ses déclarations d’amour au destinataire, même dans les courriers où elle a des reproches à lui adresser, et qui sont parfois l’unique sujet de la lettre. À première lecture, on a sans doute tendance à les trouver hyperboliques, mais on finit par interroger ses propres catégories stylistiques, et par se dire que toute déclaration d’amour étant nécessairement hyperbolique (aime-t-on jamais, déclare-t-on jamais aimer modérément ?), ces fleurs là n’ont peut-être au fond rien de rhétorique.

En tout cas, ces déclarations sont aussi souvent humoristiques, comme ce « je dors comme un loir, je mange comme un loup, je me porte comme un rhinocéros, je vous aime comme un chien et je vous adore comme un lion voilà mon histoire… naturelle » (21 mars 1862). Coquines, mêmes, parfois, surtout en ce mois de février 1862 où elles se succèdent à une fréquence inusitée : «je te baise depuis la tête jusqu’aux pieds in naturalibus » (le 8) ; « je ne t’ai pas encore entrevu mon cher petit homme mais je ne me gêne pas pour entrer dans ta chambre et même pour me fourrer sous tes couvertures… et le reste tant pis pour moi si votre pudeur en rougit mais c’est comme cela » (le 9) ; « j’entrevois toutes vos nudités à travers vos fenêtres et ma pudeur ne s’en révolte pas. Où allons-nous ? » (le 12) ; et enfin le 14 : « je viens de vous saluer dans votre grand uniforme d’Adam et je dois avouer que cette tenue vous va bien ». Juliette passe toujours par le biais du burlesque ou du trait d’esprit pour parler de son désir physique.

Mêlant volontiers le sublime et le grotesque, elle se met parfois elle-même en scène avec autodérision, comme ici : « si ce n’est pas toi c’est donc ton… gilet de flanelle accroché à ta fenêtre auquel j’ai envoyé mes tendres regards » (31 janvier 1862).

Son esprit se manifeste aussi dans ses citations à-propos de l’œuvre de Hugo ; des Misérables, bien sûr, son livre de chevet à cette période, qui lui inspire « je me suis levée ce matin dès Patron-Minette » (11 juillet 62). Mais surtout Ruy Blas, qu’elle semble connaître sur le bout du doigt ; parlant du temps qu’il fait, elle parodie la lettre à la Reine du roi parti chasser : « bonjour, il fait grand vent, et je n’ai pas tué six loups » (27 mai 1862); ou bien, parlant du plaisir qu’elle aura à passer le réveillon de Noël avec lui et son « cher petit Toto », elle se reprend par un « c’est bête comme tout ce que je te dis là » (24 décembre 1861), souligné, pour marquer la citation empruntée à Don César qui s’adresse en ces termes au laquais dans l’Acte IV, scène 3. Et elle s’autorise des références plus larges à l’histoire littéraire : « j’ai eu de l’insomnie sans motif, uniquement pour l’avoir l’art pour l’art, voilà tout » (21 janvier 1862), ce qui témoigne d’une certaine intelligence des querelles littéraires du moment.

Elle joue de leur pratique forcée de l’anglais, souvent par plaisanterie ; elle se demande ainsi comment on doit écrire « excursion » en anglais : « excursion » ou « excurtion » ? Et elle résout le problème orthographique par un jeu de mots : « en Angleterre cela doit prendre le THE. »

Pour varier la monotonie de ses propos répétitifs, elle raconte parfois des anecdotes piquantes ou charmantes, tel le festin des oiseaux qui dévorent ses cerises dans son jardin :

« bonjour au milieu des éclats de rire de mes merles et mes grives qui festoient à qui mieux mieux dans mon cerisier ; du reste la goguette et la ripaille sont universelles en ce moment-ci autour de moi car tous les goinfres ailés se ruent avec ardeur sur tous les arbres mûrs à point pour leur gourmandise ; c’est à qui fera le plus de dégât et ouvrira le plus large bec. Suzanne[9] furieuse passe son temps à les invectiver, ce qui lui est une bonne occasion de crier de toutes ses forces ; moi, je me conforme, d’après tes ordres, aux lois de la plus généreuse hospitalité et je leur laisse dévorer tranquillement toutes mes cerises dont ils me laissent les noyaux » (16 juin 1862).

Leur « pacte de santé »

Mais, dans un registre nettement plus sérieux, la première fonction de la lettre est de transmettre des nouvelles de sa santé et de s’enquérir de celle de Victor. Elle « obéi[t] » (2 mars 1862) à cette exigence de Victor, commençant presque systématiquement sa lettre par ce point.

Une obsession, et une angoisse profonde

À première lecture, ce sujet peut paraître lassant, par sa répétition systématique ; mais à la longue, on finit par percevoir l’angoisse réelle de Juliette, et de Victor, et probablement de tous leurs contemporains, à l’idée de mourir d’un mauvais rhume ou d’une gastralgie. Et l’on finit par comprendre que par cette lettre matinale que Juliette expédiée à Victor via Suzanne, elle l’assure indirectement qu’elle est en vie, et vérifie, par les informations que les bonnes d’Hauteville-House fourniront éventuellement à Suzanne, qu’il l’est aussi, même si cette fonction n’est jamais explicitée.

L’obsession de leur santé réciproque s’exprime dans le « pacte » de santé évoqué par Juliette, ce « pacte de santé et de pionçage passé entre nous » (11 mars 1862), qui consiste à prendre soin chacun de soi et l’un de l’autre, afin de mourir ensemble. L’angoisse de la mort de Hugo est explicite dans de nombreuses lettres : « que deviendrai-je ? », lui demande-t-elle, question dont les enjeux ne sont évidemment pas seulement affectifs, mais aussi, bien qu’elle ne le dise pas explicitement, matériels.

Juliette, particulièrement obsédée par le sommeil, se vante d’avoir le plus souvent bien dormi (« comme une marmotte », « comme une bûche », « comme un sabot », « comme un plomb », et même « comme un ou deux noirs »[10]), et donnerait tout pour que Hugo ait bien dormi : cette préoccupation, étonnamment, revient de manière insistante dans tous les courriers, et est parfois l’unique sujet de certains d’entre eux. Juliette scrute l’heure à laquelle Hugo se réveille, pour en déduire s’il a bien dormi, selon une sémiotique folle qui la rassure ou l’inquiète également dans tous les cas de figure. Ses rares insomnies à elles l’inquiètent, mais elle en minimise l’intérêt pour Hugo. Ainsi, elle se plaint d’avoir mal dormi à cause de la toux de Suzanne, fort malade : « elle est involontairement pour beaucoup dans mon insomnie mais cela n’est pas assez épistolaire pour que j’entre dans plus de détails » (1er juillet 1862). Son obsession du sommeil est d’ailleurs un sujet de discorde entre eux : Hugo lui reprochant de ne pas veiller suffisamment longtemps le soir, elle se défend en arguant que si elle dort bien (c’est-à-dire en se couchant tôt), elle n’en travaillera que mieux pour lui le lendemain.

La prunelle de leurs yeux

Au premier rang de leurs préoccupations médicales, viennent leurs problèmes oculaires. Jean-Marc Hovasse, dans sa brillante étude sur « La vue de Victor Hugo »[11], a relaté l’histoire médicale et psycho-somatique des problèmes de vue de Hugo ; on y apprend que pendant l’exil, le grand air aidant, les crises d’ophtalmie de Hugo s’espacent. Il vient néanmoins régulièrement baigner ses yeux chez Juliette. À cette époque, Jean-Marc Hovasse l’a noté, ce sont surtout les problèmes de vue de sa femme, Adèle, qui l’inquiètent, et pour lesquels il consulte (Adèle finira ses jours pratiquement aveugle). La correspondance de Juliette montre aussi qu’il s’inquiète tout autant des problèmes de vue de sa chère voisine. Le jeu de mots de Jean-Marc Hovasse sur la « prunelle de ses yeux », ceux d’Adèle, auxquels il se rend compte alors qu’il tient tant, s’appliquerait tout aussi bien, dans ces années-là, à Juliette. Mais les problèmes de vue de Juliette sont pour elle à la fois une double peine et un double bind. En effet, dès qu’elle se plaint de sa mauvaise vue, Hugo prend rendez-vous pour elle auprès du médecin et lui retire un temps le manuscrit des Misérables (25 septembre 1861), voire envisage de le lui retirer tout à fait, pour en confier la copie à d’autres. Elle en est affreusement malheureuse et développe ensuite un argumentaire ad hoc : plus elle copie, mieux elle y voit ! Déni dangereux, qu’elle paie six mois plus tard, comme en témoigne la lettre du 17 mars 1862, où elle lui réclame de nouvelles lunettes, car les siennes la fatiguent.

Juliette se plaint aussi de devenir podagre ; au printemps 1862, elle a du mal à se déplacer et réclame souvent une voiture pour s’aller promener ; mais là encore, elle résiste de son mieux, car ne plus marcher signifie aussi ne plus se promener avec lui, et donc renoncer à son grand plaisir journalier. Aussi a-t-elle hâte de retrouver ses jambes « de biche ».

Régime, hygiène, thérapie

 Comment entretiennent-ils leur santé ? Les lettres de Juliette répondent à cette question : en faisant des promenades ; en contrôlant leurs excès de bouche (elle s’inquiète que l’eau rougie bue la veille ne l’ait dérangée) ; en prenant comme panacées à ses divers « bobos » du quinquina, de l’aloès ou de la magnésie granulée ; en consultant souvent le Dr Corbin, auquel Hugo a souvent recours, et auprès de qui il prend des rendez-vous pour Juliette, rétive, mais contrainte d’obtempérer:

« que le diable emporte Corbin et ses prescriptions ! Ce brave homme ne se doute pas que je suis de la nature des chevaux de mon pays qui ne se conduisent jamais mieux que lorsqu’on leur laisse la bride sur le cou. […] À bas la tyrannie ! et vive l’amour ! Mont-joie, Toto, et ralliez-vous à mon panache Juju ! » (8 avril 1862)

De son côté, Hugo pratique l’hydrothérapie. Cette lubie hygiéniste, consistant à s’asperger d’eau froide sur son balcon tout en se frottant au gant de crin, horrifie Juliette, qui redoute « cette affreuse torture quotidienne d’une cataracte d’eau glacée sur ton pauvre corps nu » (20 janvier 1862), et qui recommande à son homme de « prend[re] bien garde à ce terrible engin de santé toujours prêt à vous tuer » (5 janvier 1862), ou à lui faire attraper une fluxion de poitrine (8 janvier 1862) ; « je te vois te trémousser et te frotter à tour de bras et cela ne me donne point envie de t’imiter, chose étonnante ! », lui écrit-elle en assistant à la scène au matin du 16 février, admettant cependant dans la même lettre que « ce régime amphibie d’hippopotame et de crocodile te réussit ». Juliette traite encore de manie hygiéniste l’habitude prise par Hugo d’aérer son lit tous les matins, en mettant ses « zardes » (sic) à l’air, même par temps de pluie, ce qu’elle lui déconseille en vain.

Elle applaudit en revanche des deux mains à la construction du look-out (qu’elle écrit parfois lucoot), décidée en novembre 1861 : une de ses fonctions est d’attirer la chaleur : « je serai bien contente quand je te saurai dans ta petite serre chaude à l’abri du froid et de l’humidité et en pleine lumière de tous les côtés» (20 novembre 1861).

Les voyages, même, sont présentés comme une habitude de santé, voire comme une thérapie : le 18 juillet 1862 Hugo note dans son carnet « Les médecins m’ordonnent un voyage d’au moins quinze jours » ; et bien sûr, Juliette, trop contente, saute, pour une fois, sur cette prescription médicale qui l’arrange bien.

Condition matérielle et sociale

Juliette, on le sait, est la seule personne de l’entourage de Hugo qui reste invariablement à ses côtés tout au long de l’exil, ne quittant l’île que pour le suivre en voyage. Par amour, bien sûr, par dépendance matérielle aussi.

Dépendance financière

Pour minimiser cette dépendance, elle l’avoue avec une distance humoristique : « bonjour vous qui me gagnez tout mon argent. » On peut supposer que quand elle n’a besoin de rien, il est naturel que les lettres ne le signalent pas ; aussi ne faut-il pas survaloriser ses réclamations, qu’elle formule précisément dans les moments où elle a besoin d’un secours particulier.

Pour les dépenses importantes, qui excèdent son budget ordinaire, elle s’en remet à lui. Ainsi, elle laisse Hugo décider s’il consentira à la dépense d’un couvre-pied dont elle a besoin, l’enjoignant à venir chez elle, où le marchand l’a laissé en dépôt, « pour que tu le voies et que tu l’achètes s’il te convient au prix coûtant de 2 livres 10 shillings. Voilà tirez-vous de là comme vous pourrez moi je vous aime sans marchander. »

Il arrive, dans ces circonstances particulières, que Hugo se montre parfois inattentif, indifférent aux besoins matériels de Juliette. Elle doit quémander pour avoir des souliers, une brosse à dents, des pantoufles, un peigne, « sinon aujourd’hui au moins le plus tôt possible » (10 mars 1862) ; faute d’être entendue, elle est contrainte de se livrer à de discrets rappels les jours suivants : ainsi, le lendemain, elle lui dit qu’elle n’a besoin que de l’amour et peut se passer de tout le reste, habile et pitoyable dénégation digne des remerciements sybillins adressés à Swann par les tantes de Proust. La semaine suivante, toujours rien. Cette fois, elle a besoin de lunettes, et toujours des chaussures, du peigne et de la brosse à dents, d’où ce reproche, qui finit malgré tout par éclater : « Tu n’as jamais le temps de rien entendre de moi de sorte que pour te prévenir ou pour te demander quelque chose je suis obligée de te l’écrire » (17 mars 1862).

Elle est embarrassée quand elle reçoit la réclamation d’un créancier exigeant d’elle une somme qu’elle sait pertinemment avoir réglée, mais dont elle ne retrouve pas la facture. Elle ne manque pas alors de se sentir prise en faute.

Mais en retour, Hugo fait de Juliette son intendante en voyage, où elle garde par devers elle les facture, comme en témoigne cette lettre écrite au retour de l’été 1861 :

« Du reste j’ai mis de côté toutes les notes d’auberges manuscrites et sans imprimés. Peut-être reconnaîtras-tu celle que tu cherches. Mais je pense que cette note est dans tes papiers à toi parce que tu n’as pas eu le temps de me la donner dans le [illis.] d’embarquement. Dans tous les cas si tu ne la trouvais pas tu ferais bien d’écrire un mot à cette brave femme car il me paraît impossible, d’après le bon marché de sa note, que la course du [illis.] y soit comprise. » (6 septembre 1861)

Elle assure également, à distance, l’intendance de Hauteville-House, en l’absence de Mme Hugo, privilège doux-amer :

« Tu as bien fait de te décider à faire décrépir ta maison puisqu’elle en avait besoin mais surtout et par-dessus tout puisque cela fait tant de plaisir à tous les Hauteville-Housiens. Cela et le congé définitif de Jeanne, te ramèneront bien des fugitifs. En attendant je fais ce que je peux pour que tu ne souffres pas trop de leur absence du moins en ce qui concerne le matériel de la vie. Je te demande d’avance de ne pas trop m’oublier quand tu seras de nouveau en possession de tout ton monde et de m’aimer toujours quoi qu’il arrive de bonheur intérieur et extérieur pour toi. » (8 septembre 1861)

Mais au retour des siens, Hugo lui fait des reproches sur sa gestion de sa maison en l’absence d’Adèle; elle se défend comme elle peut, protestant qu’elle a fait de son mieux (18 décembre 1861).

Discrétion sociale

La vie sociale de Juliette est limitée à quelques fidèles, parmi lesquels Kesler (malade, suppose-t-elle, tant il « pue de la bouche » !), et les Marquand[12]. Pour le reste, farouche : elle n’aime guère recevoir d’autres que Hugo et ses fils, et se fait tirer l’oreille pour recevoir Bacot —le photographe qui arrive à Guernesey le 28 juin 1862 muni d’un appareil stéréoscopique —, et qu’elle trouve froid. Elle le reçoit néanmoins le 8 juillet, pour complaire à Hugo. Deux photos qu’il prend d’elle lui déplaisent, du reste : elle ne les trouve pas ressemblantes, mais déclare « [s]’en fiche[r] complètement » (13 juillet 1862).

Cette timidité farouche relève de la crainte panique d’être victime du « cant », des médisances, du qu’en dira-t-on. Aussi réagit-elle très vivement  l’indiscrétion des Duverdier, amis de Victor et Adèle Hugo, qui profitent de l’absence de cette dernière pour lui rendre une visite inopportune, sous prétexte de féliciter Victor Hugo pour Les Misérables : elle y voit davantage une violation de domicile motivée par la curiosité malsaine qu’une courtoisie, et répond à Kesler, qui aurait servi d’intermédiaire, qu’elle veut ménager à Mme Hugo « ses relations d’anciens amis pleines et entières pour son prochain retour. J’espère que cette réserve les empêchera de renouveler leur visite » (6 avril 1862). Cet isolement revendiqué lui garantit une respectabilité qui contribue grandement à sa sécurité affective.

Condition affective

Juliette est-elle sûre de l’amour de Victor ? Oui, absolument. En doute-t-elle ? Oui, aussi. Mais on le sait bien, l’amour, comme l’inconscient, ignore le principe de non-contradiction.

« En dehors de mon amour, je ne suis rien »

L’amour de Juliette pour son « petit homme » se dit dans des formules toutes simples, ou sublimes, sublimement simples et simplement sublimes, comme « mon vrai moi, c’est toi » (11 novembre 1861), ou « en dehors de mon amour, je ne suis rien » (1er janvier 1862). Il s’exprime dès les premières lignes, litanie de bonjours et d’apostrophes affectueuses, enchaînant sur l’espoir qu’il lui fasse signe depuis son balcon où il s’ébroue tous les matins. Mais il n’est pas toujours aussi tendre et attentif qu’elle le souhaiterait. Ainsi, il lui délivre ses télégraphies au compte goutte, ne voulant pas, manifestement, se sentir obligé de lui faire signe:  « Je ne sais pas si tu es encore couché, ou si tu tiens ta fenêtre fermée contre le brouillard ? […] Ah voilà que tu as ouvert ta fenêtre mais tu as disparu avant que je n’aie pu saisir ton regard au passage » (2 juillet 1862) ; « bonjour vilain sourd, qui ne voulez pas entendre quand je vous appelle en claquant mes mains jusqu’à m’en faire mal » (5 mars 1862). D’autres fois, heureusement, elle a plus de chance : « Cher bien aimé nos deux âmes viennent de se toucher dans le regard que nous avons échangé et nos baisers télégraphiques sont arrivés à leur adresse » (17 septembre 1861).

Les rares courriers qu’elle reçoit de lui l’enchantent, notamment sa lettre traditionnelle du nouvel an. Elle le remercie de lui avoir offert un portrait de lui, et aimerait avoir un album pour y réunir tous les portraits de Victor. Elle le soutient dans ses joies et ses peines, comme ici, où elle exhorte Hugo à se débarrasser de sa chienne Chougna, condamnée, et contagieuse :

« Tu paraissais si triste et si absorbé hier au soir du sort malheureusement presque inévitable de cette pauvre bête, que tous mes efforts n’ont pu t’en distraire. Je comprends tes scrupules et tes regrets, mon pauvre adoré, et je voudrais pour beaucoup que le vétérinaire trouve une autre solution que celle qu’il propose jusqu’à présent pour te tranquilliser à l’endroit de cette pauvre bête sans nuire à la sécurité générale de ta maison. En attendant tu as fait une autre bonne action qui, dans l’échelle des êtres, doit l’emporter de beaucoup sur la condamnation de la pauvre Chougna. Laisser tuer un chien qui peut être nuisible ou venir au secours de pauvres petits enfants qui meurent de faim et qui seront peut-être un jour des hommes utiles à d’autres hommes doit peser dans la balance du bien plus que la condamnation d’un pauvre chien galeux dans la balance du mal » (25 novembre 1861).

S’efforçant en tout de lui rendre la vie agréable, elle fait barrage entre lui et les fâcheux, qui s’adressent parfois à elle pour entrer en contact avec lui. Seule une mère Ledou, pour laquelle elle a une tendresse particulière, parvient à obtenir par son entremise un secours régulier de Hugo (« la pauvre bonne femme oublie de me dire si elle a déjà touché le premier mois », 20 juin 1862), dont Juliette le remercie infiniment.

L’aimer, le servir, adoucir ses peines, et donc surtout ne lui causer elle-même jamais aucun tourment, telle est la mission qu’elle dit avoir reçue de Dieu. Aussi s’excuse-t-elle systématiquement des reproches éventuels qu’elle a pu lui faire dans la journée, comme dans son courrier du 9 juillet au soir (il est exceptionnel qu’elle écrive le soir) où elle se fait reproche à elle-même de lui avoir fait remarquer son retard. Une autre fois, elle s’accuse d’avoir maladroitement essayé de le distraire de sa « grosse gaieté » la veille au soir, alors qu’il était sérieux et préoccupé.

Quant à leurs rapports physiques[13], mises à part les allusions guillerettes de février 1862 citées plus haut, il n’en est jamais question, ce qui tendrait à confirmer ce qu’on pensait déjà savoir – ils ne font plus l’amour depuis fort longtemps –, mais ne permet pas non plus d’en être absolument sûr. Ouverte par l’indiscrète institution à la curiosité intempestive du chercheur et du biographe, cette correspondance préserve aussi, et c’est heureux, le secret décor du secret des corps.

Juliette conclut souvent par une déclaration de soumission pleine et entière à la volonté de Hugo, même en cas de conflit. Il n’est pas jusqu’à l’écriture même des lettres qui ne réponde à un rituel dont Hugo est le maître. Il exige d’elle chaque jour ce qu’ils appellent tous deux sa « restitus », qu’elle dit le plus souvent avoir plaisir à écrire, mais dont elle ne perçoit pas l’intérêt quand elle n’a rien à dire. On sent malgré tout percer son profond dépit dans  les lettres du 18 et du 19 octobre 1861 qui, à la demande expresse de Hugo, ne font plus que deux pages au lieu de quatre ; elle fait mine de s’accommoder de cette restriction de son espace épistolaire, heureusement temporaire, car au bout du troisième jour, elle retrouve ses quatre pages habituelles.

Moments bénis

La vie de Juliette est rythmée par les moments bénis où elle voit son homme. Elle s’arrange toujours pour se rendre disponible pour les promenades de l’après-midi, parfois accompagnées de François-Victor. Quand ses jambes lui font trop mal, Hugo lui loue une voiture, dépense extraordinaire dont elle le remercie avec humour : « good promenade tantôt dans notre calaiche. Fichtre nous ne nous refusons rien, des voâtures tous les jours, quel genre ! » (7 avril 1862).

Hugo vient dîner chez elle traditionnellement le mardi et le samedi, jour de son « petit festival », dont elle se réjouit à l’avance dès le matin : « je me prépare à fêter ce soir notre bon petit samedi hebdomadaire » (14 juin 1862) ; « je me goberge d’avance de mon petit Balthazar et de ma soirée » (18 janvier 1862)[14]. Et en l’absence de Mme Hugo, repartie sur le continent, Hugo prend pension chez elle, le cas échéant avec François-Victor, venant alors dîner avec elle tous les soirs.

Juliette vit avec Victor du soir au matin pendant les voyages. Inutile de dire que, dans ses circonstances, elle est toujours prête à faire sa valise, et prépare les bagages de Hugo avec zèle. Elle l’exhorte à accepter l’hospitalité de son éditeur Lacroix à Bruxelles : « Je ne pense pas que le brave Charles en sera autrement fâché, ni Meurice non plus. Dans tous les cas il s’agit d’un dîner et d’un coucher incognito et voilà tout, ce sera bien vite passé ! Après quoi la clef des champs, quel bonheur ! Je t’adore » (25 juillet 1862). Elle lui fait reproche de ne lui avoir pas apporté suffisamment d’habits deux jours avant le départ et craint la précipitation du dernier moment. Et elle lui écrit encore le matin même du départ, un quart d’heure avant de partir : « avant de courir les hasards du voyage. Je veux que tu aies sur toi cet adieu de mon amour à tout événement » (28 juillet 1862).

Au-delà des voyages, c’est l’exil lui-même qui est vécu par Juliette comme une chance unique de vivre quotidiennement à proximité de Hugo. Aussi fête-t-elle dans le 2 décembre un jour béni pour elle, célébration « politiquement incorrecte », mais crânement assumée : « Bonjour à cette date glorieuse pour toi et heureuse pour moi puisque c’est à elle que je dois le bonheur de vivre plus près de ton cœur et plus près de ta personne » (2 décembre 1861). Alors qu’Adèle multiplie les longs séjours en France, Juliette vit l’exil comme un voyage immobile permanent.

Si elle célèbre encore le 11 décembre la date anniversaire du jour où il a échappé aux « griffes de Bonaparte », les autres anniversaires sont plus attendus : naissances, fêtes patronales, première nuit d’amour (elle commence à penser à leur 16 février trois jours à l’avance : « je me sens jeune, belle, charmante et heureuse »[15]) et mardi gras (« jour doublement férié pour nous » (3 mars)). Ce rapport affectif au calendrier est parfois mêlé de superstition ; ainsi, recevant une médaille ayant appartenu à sa fille Claire au mois anniversaire de sa mort, elle l’interprète comme le signe que l’âme de sa fille veille sur elle.

Jalousie

Vivant comme une bénédiction divine l’amour que lui porte Hugo, Juliette n’est pourtant pas à l’abri de la jalousie. Elle surveille l’heure à laquelle il rentre chez lui le soir après l’avoir quittée, et conçoit de vagues soupçons de ce qu’il a pu faire avant de rentrer chez lui, quand elle n’a pas vu la lumière de sa chambre s’allumer :

« Bonjour, mon cher adoré, bonjour. J’espère que tu te portes aussi bien ce matin que je t’aime et que tu as dormi d’autant mieux que tu t’es couché plus tard. Je ne sais pas à quoi tu occupes ton temps en me quittant mais je sais que je me couche le plus souvent sans avoir aperçu de lumière chez toi et pourtant je fais bien des choses après que tu m’as quittée jusqu’au moment où je me couche. Mais si tu dors bien et si tu es honnÊte homme je n’ai pas besoin d’en savoir davantage »  (10 septembre 1861).

Elle espère alors qu’il est resté longtemps dans son salon, mais n’en est pas sûre :

« […] il me semble que vous avez fait une fameuse station dans votre salon hier au soir car il était près de onze heures et votre chandelle n’avait pas encore paru à votre vitre. Du reste je t’approuve, mon adoré, surtout si tu ne m’as fait aucune trahison d’aucun côté, ni par les yeux, ni par la bouche, ni par la pensée, ni par le cœur » (23 juin 1862).

Ou bien elle suppose qu’il est allé se promener : « il est probable que tu seras allé faire les doux yeux à la lune sur la montagne » (14 avril 1862).

Elle a parfois des intuitions, plus ou moins explicitées, de ses trahisons possibles : ainsi, dans son Carnet, au 1er avril, Hugo note un secours à « Paulett » (sic), accompagné de la mention « cloche longtemps », désignant, selon le décryptage de Guillemin, certaine privauté[16]. Faut-il attribuer à cette activité secrète l’humeur chagrine de Hugo que Juliette s’épuise à interpréter le lendemain ? 

« Hier au soir tu m’as paru triste et préoccupé, mais sans aucune tendresse pour moi, ce qui n’est pas dans tes habitudes même quand tu as le plus grand sujet d’inquiétude et de contrariété. Est-ce que sans le vouloir je t’aurais blessé ?  […] en attendant que ce nuage me soit expliqué et dissipé, je t’aime comme jamais homme n’a été aimé » (2 avril 1862).

Hypothèse tentante, mais indémontrable, d’autant que le carnet du 1er avril mentionne d’autres sujets possibles de contrariété ou de préoccupation, la mort d’un petit guernesiais tombé dans les rochers[17], et la parution de la Première Partie des Misérables[18].

Sa jalousie est parfois nominative. Ainsi, en septembre-octobre, elle est jalouse de Mme Engelson[19] dont elle n’aime pas les manières, qui minaude avec Hugo, dont Hugo recherche la compagnie, et qu’il l’oblige à recevoir chez elle, ce dont elle se passerait bien. Jalousie réciproque ? C’est ce que laisse à penser la lettre suivante :

« Que se passe-t-il donc en nous et autour de nous pour que nous nous effrayions ainsi de notre ombre et de celle des autres ? Vraiment je ne le sais pas ; mais ce qui n’est que trop sûr, c’est que nous nous tourmentons à qui mieux mieux et que nous assombrissons jusqu’à la mort ce pauvre reste de vie déjà assez terne et assez maussade par lui-même. À ta place je chercherais et je trouverais le moyen de nous délivrer de ces obsessions de nos jalousies hors de saison en éloignant d’une part M. G., d’autre part Mme E. Ce moyen si simple et si radical de nous rendre le calme et la raison mérite que tu y apportes toute ta bonne volonté. Quant à moi, je suis prête à tout faire pour cela. » (6 octobre 1861)

Le plus souvent malgré tout, sa jalousie est à sens unique :

« Est-ce que tu as passé une mauvaise nuit mon pauvre bien aimé ? Mais, non, car tu viens de me faire un signe joyeux qui me rassure presque. Cependant je ne serai tout à fait tranquille que lorsque je t’aurai vu de tout, tout près. Jusque là je tâche de me figurer que ton lever matinal ne se rattache en rien à la triste crise d’hier au soir. Je donnerais toutes mes nuits à venir pour payer ton bon sommeil de cette nuit. Hélas ! je ne sais pourquoi je crains que tu n’aies pas dormi de la nuit et je m’en veux jusqu’à la mort de t’avoir tourmenté presque autant que je l’étais moi-même. Il me semble aujourd’hui que j’étais folle hier, qu’il est impossible que tu me trompes vilainement, sous mes yeux et sans aucune espèce de pitié. Je sais bien que le cœur et les sens ont leurs besoins et leurs caprices mais ils ne doivent pas se satisfaire aux dépens de tout ce qu’il y a de plus sacré, de l’amour et de la confiance de l’autre être qui aime honnêtement et vertueusement sans se laisser distraire une seconde de cette adoration intime de l’âme. Je me dis tout cela ce matin mon adoré, avec la conviction profonde que c’est la sainte vérité jusqu’à présent et avec l’espérance que ce sera toujours ainsi jusqu’à notre mort et pendant l’éternité mais……… si ton cœur faiblissait, si tu te sentais jamais attiré par un autre amour, je te supplie, je te le demande aux noms de tout ce que tu vénères en cette vie et dans l’autre, au nom de ta croyance, aux noms de ta fille et de la mienne, je te supplie de me le dire. Ton honnêteté me donnera peut-être le courage de mon malheur mais ta duplicité me désespérerait je le sens jusqu’à la folie la plus terrible. Mon bien aimé aime-moi si tu peux mais ne me trompe pas je t’en supplie de toute mon âme. » (16 septembre 1861)

Et cette fois, force est de reconnaître, tout en se gardant des extrapolations hasardeuses, que l’agenda mentionne plusieurs « secours » à « Paulett » dans les jours qui précèdent…

Juliette et la famille Hugo

La vie affective de Juliette comprend aussi ses rapports avec la famille de Hugo, et tout principalement avec son chouchou, François-Victor. Elle admire la vigueur physique dont témoignent les bains de mer qu’il prend en septembre, coupant vers la grève à travers son jardin grâce à la clef qu’elle lui a confiée :

« Je sais qu’il a usé de la clef du jardin ce matin et qu’il en a paru très content. Il ne tiendra pas à moi de lui faire tous les petits plaisirs qui sont à ma disposition car Dieu sait combien je suis portée pour ce charmant jeune homme qui vous tient de près. En attendant que les occasions se présentent je me borne à l’aimer à travers vous ce qui est une manière de vous aimer deux fois plus. » (13 septembre)

Le lendemain, elle s’apprête à lire le livre de son « cher petit Toto », Les Amis. Il ne peut s’agir que de sa traduction des Deux gentilshommes de Vérone (dont l’autre titre est Les Amis) parue en 1860 dans le tome VIII des Œuvres Complètes de Shakespeare.

Elle se réjouit de se promener avec eux, et de recevoir le père et le fils à dîner chez elle : « je pense à mon petit festival de ce soir dans lequel je réunirai les deux Toto c’est-à-dire le soleil et l’étoile c’est-à-dire toute l’astronomie de mon cœur » (21 janvier 1862). Mais elle se désole de l’intérêt qu’il porte à la voisine : selon elle, il « ne demande qu’à mettre cette charmante jeune femme dans sa collection de souvenirs et de regrets » (24 février 1862). Du reste, trois semaines plus tard, il a l’air triste, et elle suppose que c’est à cause de « notre petite voisine » (16 mars 1862).

En tout cas, l’affection qu’elle lui porte est réciproque, puisqu’il lui offre un cadeau pour sa fête, dont elle est enchantée.

 

À l’égard de Charles, elle se fait l’écho des inquiétudes du père, furieux qu’il ne revienne pas s’installer à Guernesey. Hugo lui fait lire la très belle lettre qu’il reçoit de son fils le 8 avril au sujet des Misérables, que Juliette commente à son tour en ces termes : « On y sent l’émotion et la tendresse du fils en même temps que la vénération et l’admiration du penseur. Quel dommage qu’il n’ait pas la volonté comme il a le cœur et l’esprit » (13 avril). Elle prend même le risque de s’entremettre entre le père et le fils, pour plaider la cause du second. Entreprise délicate :

« Je suis vraiment très fâchée de t’avoir parlé du désir de ton Charles, désir auquel il me semble tu ne peux pas te refuser dans l’état des choses. Sa pièce ne pouvant être jouée maintenant et son séjour à Bruxelles devant être au moins aussi long que celui de sa mère bien entendu, mon pauvre adoré, que je ne m’immisce dans cette petite affaire que jusqu’où tu le permets et pour satisfaire religieusement le désir de Charles, qui, du reste, a tort d’imaginer qu’il peut y avoir entre lui et toi d’intermédiaires meilleurs que lui-même. Cela étant je ne t’en parlerai plus mais je fais des vœux pour que toi et lui soyez contents l’un de l’autre. » (10 octobre 1861)

Ses relations sont manifestement moins proches avec leur sœur : elle lui adresse cependant de gentilles attentions, comme ce gâteau à la gelée d’orange qu’elle fait parvenir à Adèle le 28 mai 1862. Juliette cherche à calmer Hugo, qui se désole du projet de mariage de sa fille avec le lieutenant Pinson :

« Je t’en supplie mon pauvre adoré ne te fais pas de mal et accepte avec résignation et avec confiance la destinée que ta fille veut se faire elle-même avec plus de connaissance de cause que toi, c’est-à-dire avec les chances de bonheur qui plaisent à son cœur et à son esprit. Te rendre malade ne remédierait à rien. » (18 décembre)

Juliette aime bien Julie Chenay, belle-sœur de Hugo, « la plus charmante mignonne femme qu’on puisse trouver » (17 décembre). Elle trouve son mari, « ce bon gros Chenay » (29 novembre 1861), assez peu raffiné, mais intervient en sa faveur auprès de Hugo pour qu’il l’autorise à emporter un portrait qu’elle a chez elle afin de le graver, comme le souhaitent aussi les fils de Hugo (11 novembre 1861).

Enfin, elle parle toujours de Mme Hugo avec le plus grand respect, et reconnaît modérer ses ardeurs affectueuses auprès de Victor en présence de leur fils. Elle exprime à l’égard de Mme Hugo une admiration apparemment sincère, après avoir entendu Victor lui lire une lettre où Adèle rend compte de la manière dont elle a défendu ses droits à Paris :

« […] quelle bonne et vaillante femme tu as, mon cher bien-aimé, et comme elle défend bien ta gloire ! En écoutant la lecture de cette lettre hier au soir, mon cœur lui sautait au cou et j’aurais voulu avoir le droit de l’embrasse et de lui dire toute mon admiration et toute ma reconnaissance, mais ce que je ne peux lui dire, à elle-même, mon âme le transporte en redoublant de tendresse et d’adoration sur toi. » (7 mai 1862)

Transfert commode et avantageux!

 Certes, elle voit arriver le moment de ses retours à Guernesey avec un pincement au cœur, puisque cela annonce des visites moins fréquentes de Hugo, mais elle se réjouit (sincèrement ? c’est ce dont il est difficile de juger) du plaisir qu’aura Victor à retrouver les siens.

Juliette et Les Misérables

La dernière, mais non la moindre, proximité de Juliette avec Hugo, réside dans l’aide qu’elle lui apporte pendant la phase préparatoire à la publication des Misérables.

Les lettres nous donnent à voir un Hugo courageux, titanesque dans ce travail dont Juliette redoute constamment qu’il lui coûte la santé[20]. Elle se désole du surcroît de travail que lui donnent les négligences de son éditeur Lacroix dans le traitement des corrections d’épreuves, dénonçant « toutes les agitations que te coûtent les maladresses et les négligences sans nombre de tes Belges ». De même, elle soutient Hugo dans ses efforts pour convaincre Lacroix de le laisser diviser le roman à sa guise (8 février 1862). Après la parution, elle le plaint de s’épuiser encore à répondre à l’avalanche de lettres d’admirateurs qu’il reçoit, au lieu de goûter un repos bien mérité. Son agacement est au comble quand il lui communique des lettres d’admiratrices de la haute société (telle la comtesse de Saxe) sans lui laisser lire ses réponses !

Le travail de Juliette consiste à copier et collationner, en comparant attentivement la copie et le manuscrit, et en vérifiant les intercalations. Elle l’aide ensuite dans la correction des épreuves, pour lesquelles elle apprend les signes des typographes. Opération particulièrement délicate, qui la rend très susceptible à ce sujet, comme en témoigne l’épisode du quémand rencontré en promenade, à qui Hugo a fait croire, par plaisanterie flatteuse, que Juliette corrigeait seule les épreuves :

« […] ne crains-tu pas qu’en disant de telles invraisemblances tu ne fasses ressortir encore davantage mon ignorance flagrante et qu’un ridicule indélébile ne s’attache à moi, pauvre femme qui n’en peut mais de tes plaisanteries hyperboliques. » (23 février 1862)

Modeste, Juliette avoue ses limites : elle déplore avec son humour orthographique sa « fouaible intelligence » (12 février 1862), s’en veut « d’être si nulle et si maladroite pour les choses qui pourraient te rendre service » (21 avril 1862), et s’avoue « une idiote qui aurait conscience de son crétinisme » (25 avril 1862). Mais elle cherche à s’améliorer et réclame inlassablement « ma chère petite besogne que je préfère à tout après toi », autrement dit de la « copire, cette panacée à tous mes maux » (7 novembre 1861).

Sa « chère COPIRE »

De cette « copire », elle est très jalouse, et voit d’un très mauvais œil Victoire Etasse, embauchée par Hugo à l’automne pour la relayer, tout comme la petite Bénézit, et Julie Chenay :

« Il a suffi de la première Victoire venue pour me couper le manuscrit sous le bec de ma plume. Et comme si cette mouche de renfort ne suffisait pas pour faire avancer votre sublime coche vous y attelez Mme Chenay. De moi il n’en est pas plus question que de la bourrique à Robespierre. Vous vous croyez quitte envers moi en me laissant mâcher mon zèle à vide (avide)  devant mon ratelier dégarni. […] Je ris pour ne pas pleurer et je vous aime. » (8 novembre 1861)

Hugo est manifestement touché par cette plainte, car il lui redonne de la copie aussitôt, ce dont elle le remercie deux jours plus tard.

Elle essaie en vain, à plusieurs reprises, de convaincre Hugo de renoncer à ses copistes, soupçonnant à demi-mot Victoire Etasse de servir, comme d’autres, directement ou indirectement, d’indicateur auprès du Consul E. Laurent chargé de surveiller Hugo[21] :

«  Cela dit, nous pouvons nous passer même de l’aide de la petite Bénézit qui n’est probablement pas disponible ou qui le serait pour trop peu de temps. Quant à l’autre aide, je crois que ce serait un peu dangereux ne fusse qu’au point de vue de simple bavardage et de la vantardise. L’histoire du Consul est là pour nous le prouver. » (8 octobre 1861)

Quant à recevoir l’aide de Julie Chenay, elle y est d’abord réticente :

« Du reste je suis assez interloquée de ma future collaboration avec Mme Chenay. J’aurais préféré travailler seule mais comme tu n’as pas le choix toi-même dans ce moment de presse, je n’ai pas le droit d’écouter ma sauvagerie. Je me soumets donc avec la bonne grâce d’une ourse qu’on force à danser une polka avec accompagnement de trique. » (25 octobre 1861)

Puis, une fois la collaboration entamée, Juliette fait valoir sa supériorité sur Julie :

« le plus difficile […] ce sera d’obtenir des corrections correctes de ta chère petite belle-sœur. Quant à moi je ne peux pas prêcher d’exemple, mes observations n’ont aucune autorité et il est absolument nécessaire que tu interviennes et que tu lui enseignes une bonne fois pour toutes ce que tu veux. Du reste la pauvre petite femme ce n’est pas le désir de te complaire qui lui manque, mais la bonne volonté a besoin d’être dirigée par toi-même car toi seul sait ce qu’il te faut. » (27 janvier 1862)

Mais elle finit par l’accepter tout à fait, et même par avoir hâte de la retrouver.

Portrait de Juliette en lectrice

Juliette découvre le roman de plusieurs manières. Elle l’a déjà lu avant la période qui nous occupe, en entier ou en partie, puisqu’elle mentionne parfois des passages qu’elle « ne connaissait pas », et comme l’attestent des lettres antérieures. Elle découvre les ajouts en les collationnant, comme elle en témoigne ici, commentant avec esprit le chapitre I, V, 4 des Misérables (« M. Madeleine en deuil ») où elle vient de découvrir le développement de Hugo sur la cécité de Mgr Myriel à la fin de ses jours, «  content d’être aveugle, sa sœur étant près de lui »[22] :

« Je viens de lire et de copier la première page de la sublime intercalation de lumière que tu mets dans tes Misérables. À propos d’aveugle il y a de quoi faire désirer la cécité, pour qui a une fille, une sœur, une femme dévouée heureuse de se consacrer à son infirmité. Mais pour qui n’a pas ces yeux de rechange, qui est seul au monde et qui sent qu’il ne peut être qu’un fardeau, une gêne et un ennui être aveugle c’est être mort sans avoir la paix du tombeau. Quant à moi, mon pauvre adoré, qui ne consent à vivre que pour t’aimer et te servir je demande à Dieu de me retirer de ce monde le jour où je ne pourrai plus être bonne à rien. En attendant j’y vois encore assez, Dieu merci, pour être éblouie de ce que je viens de lire et pour me trouver bien heureuse de faire courir mes pattes de mouche, derrière ta pensée ailée. L’épreuve m’est bonne et je n’ai jamais senti mes yeux plus sains et plus voyants aussi, mon adoré, ce n’est pas une page qu’il faut me donner à copier c’est tout ce que tu pourras me donner. Plus il y en aura plus j’en ferai, et plus j’y verrai et plus je serai heureuse. » (2 octobre 1861)

À première lecture, il est plus difficile d’identifier avec certitude le passage dont elle parle ici :

 « Je ronronne délicieusement dans la partie originale de votre livre que je ne connais pas et que vous avez la fatuité de croire inintelligible pour votre servante. J’en suis fâchée pour votre prétention à la serrure Fichet. [illis] Oui, mon esprit est entré tout de go dans votre monument philosophique. Attrapé ! cela vous apprendra à allumer votre vessie dans la lanterne sourde du socialisme. » (30 décembre 1861)

Au risque de se fourvoyer dans des suppositions, on peut penser qu’il s’agit de la partie que Juliette n’a pas pu lire avant l’exil, la cinquième, au début de laquelle figurent les grands développements sur le socialisme, Quel horizon on voit du haut de la barricade (V, I, 5) et Les morts ont raison et les vivants n’ont pas tort (V, I, 20).

Juliette mentionne explicitement, en revanche, le chapitre sur L’Argot :

« […] je collationne en ce moment des choses bien nouvelles, bien étranges et bien belles, et bien bonnes à dire, et bien admirables : le chapitre L’Argot. Je ne le connaissais pas et malgré la difficulté de la collation j’en suis l’idée générale et j’en comprends toute la portée morale. » (29 mars 1862)

Elle écoute aussi Hugo lui lire certains passages, comme la mort du conventionnel G., entendue le 18 janvier, d’après la lettre du lendemain :

« Quelle merveille de grandeur et de sublimité que cette mort du conventionnel et quel bonheur de l’entendre lire par toi, il semblait que les paroles sortaient lumineuses de ta bouche (…) je te remercie en mon nom et au nom de l’humanité toute entière pour laquelle ce livre sera un soleil moral. » (19 janvier 1861)

Et il lui lit Waterloo le 25 mars, comme l’atteste une fois encore la lettre du lendemain :

« On dirait que toute l’électricité sublime de ton style s’est répandue dans l’atmosphère au fur et à mesure que tu lisais ce foudroyant livre : Waterloo ! car ce matin avant six heures le tonnerre éclatait à grand bruit et les éclairs s’appelaient d’un bout à l’autre de l’horizon comme si la bataille voulait recommencer au ciel. Ô mon cher bien aimé, que c’est beau, que c’est grand, que c’est divinement impartial cette histoire de Waterloo ! Et comme le dit très bien Kesler, celui qui a gagné la bataille ce n’est ni Napoléon, ni Blücher, ni Wellington, ni Cambronne, c’est toi ! La France qui perd ce jour là Napoléon gagne Victor Hugo. Elle doit du retour à Dieu et ce n’est pas trop de la reconnaissance de l’humanité toute entière pour le payer. » (26 mars 1862)

L’amour du livre et l’amour pour son auteur se confondent dans un rapport fétichiste aux Misérables. Dès son retour de voyage, en septembre, elle garde jalousement son précieux manuscrit : « J’ai tiré en même temps la copie des Misérables que j’ai mise tout de suite dans mon grand meuble pour l’avoir plus près de moi » (7 septembre). En janvier, elle déplace le manuscrit de la salle à manger à sa chambre, et commente : « à partir de ce jour votre travail couchera avec moi, cela me fera plaisir comme un morceau de vous-même » (10 janvier 1862), précision suffisamment explicite ! Une fois la première partie parue, elle attend avec impatience son propre exemplaire : « je suis impatiente d’avoir mon exemplaire pour le lire couramment et à gogo » (4 avril 1862). Et elle prévoit ce qu’on appellerait aujourd’hui le baby-blues à l’idée de se séparer du manuscrit :

« c’est demain que nous finissons la collation de ce cher et adoré manuscrit. Je ne saurais dire si le regret que je ressens de me séparer de toutes ces splendeurs qui ont été si longtemps presque à moi seule, l’emporte sur la joie de te savoir bientôt hors de ce labeur surhumain. » (2 mai 1862)

Paradoxalement, c’est le moment qui suit la parution qui est le plus anxiogène pour elle. Elle se réjouit pourtant, bien évidemment, du succès public de l’ouvrage. Mais elle a du mal à supporter la revue de presse des journaux que Hugo lui demande, tant l’exaspère la moindre critique.

***

 

À la lecture de cette année de correspondance, on ne peut qu’être touché par les efforts que déploie Juliette pour lutter contre une santé qui commence à décliner, afin de se maintenir à la hauteur physiquement et intellectuellement, et par son amour exalté. Entre les lignes, on perçoit à la fois une autosuggestion permanente pour se convaincre de son bonheur et résister à la dépression latente, souvent métaphorisée par son obsession météorologique du brouillard, de la pluie, du froid, et de l’obscurité qui la menacent, et une conscience absolue de sa chance inouïe de vivre avec Hugo, génie pour tous et son « petit homme » à elle, et d’être aimée par lui.

Ces lettres quotidiennes sont à la fois le signe de et l’antidote à la distance non pas géographique, non pas amoureuse, mais sociale, qui les sépare d’une maison à l’autre, à cause du préjugé, du redoutable cant. Dans cette configuration, ces petits billets du matin sont l’équivalent du premier coup de téléphone de la journée entre deux amants d’aujourd’hui ; plus tard, quand Juliette vivra avec Hugo après la mort d’Adèle, après l’exil, elle continuera à lui écrire tous les matins ; mais avant cela, ses lettres sont d’autant plus pleines de lui qu’il n’est pas là, ou plutôt, qu’il n’est pas encore là. Car la seule fois où il arrive impromptu au milieu de la rédaction, la lettre s’interrompt instantanément au milieu d’une phrase, au verso de la première page, sur ces mots : « Tiens te voilà quel bonheur » (5 mai 1862).

Preuve que ces gribouillis, ces pattes de mouches, cette restitus qu’il exige d’elle chaque matin, tout autant qu’une conjuration de la distance sociale dans la proximité affective, lui servent aussi, comme à la Winnie d’Oh les beaux jours !, de parlotte avec elle-même dont l’autre fonction, à chaque lever du soleil, est de la maintenir en vie.

 


[1] Victor Hugo et Juliette Drouet d’après les lettres inédites de Juliette Drouet à Victor Hugo et avec un choix de ces lettres, par Louis Guimbaud, P. Auguste Blaizot, 1914 ; Juliette Drouet, Mille et une lettres d’amour, éditées par Paul Souchon, Gallimard, Nrf [1951], « L’imaginaire », 2002 ; Victor Hugo, Lettres à Juliette Drouet (1833-1883) et Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo (1833-1883), édition de Jean Gaudon et Evelyn Blewer, Fayard, 1985, 2001 ; Victor Hugo-Juliette Drouet. 50 lettres d’amour (1833-1883). Lettres de l’anniversaire, édition de Gérard Pouchain, Ouest France, 2005.

[2] Claire Josselin, Un an et demi dans la vie de Victor Hugo. Edition, annotation et présentation des carnets de Victor Hugo (juin-décembre 1879) et de la correspondance de Juliette Drouet (année 1880), mémoire préparé sous la direction d’Arnaud Laster, Université de Paris III, 2006.

[3] J’adresse ici mes remerciements à Olivier Brossier (Université de Rouen) pour son assistance technique précieuse dans le traitement informatique et l’impression de ce vaste corpus.

[4] Bernard Leuilliot, Victor Hugo publie Les Misérables, Klincksieck, 1970.

[5] René Journet et Guy Robert, Le Manuscrit des Misérables, Annales littéraires de l’Université de Besançon, Les Belles Lettres, 1963.

[6] Les Misérables, édition de Guy et Annette Rosa, Laffont-Bouquins, 1985, « Notice » de Guy Rosa, pp. 1159-1168.

[7] Initialement parue dans Carnets d’écrivains I, « Textes et manuscrits », coll. publiée par Louis Hay, Editions du CNRS, 1990.

[8] Initialement parue dans Ecriture(s) de l’histoire, textes réunis par Gisèle Séginger, Presses Universitaires de Strasbourg, 2005.

[9] Suzanne est la domestique de Juliette.

[10] Je remercie Jean-Christophe Héricher d’avoir confirmé cette lecture dont je doutais, en faisant état de « six noirs très forts » dans une lettre de son corpus, en janvier 1870.

[11] Jean-Marc Hovasse, « La vue de Victor Hugo », L’œil de Victor Hugo, actes du colloque du Musée d’Orsay [2002], recueillis par Guy Rosa et Nicole Savy, Editions des Cendres/Musée d’Orsay, 2004.

[12] Marquand, rédacteur de la Gazette de Guernesey, est un fidèle parmi les fidèles, et de toutes les réjouissances (je remercie Jean-Marc Hovasse de m’avoir fourni cette information).

[13] Je remercie Pierre Georgel d’avoir, lors de la discussion, abordé ce sujet, que je n’avais pas évoqué dans mon exposé oral, oubli motivé non pas par la pruderie, mais par l’absence de cette question dans le corpus de ces années-là.

[14] La lettre du dimanche 29 décembre précise qu’ils ont joué au loto la veille au soir.

[15] Elle évoque le 17 février le mot qu’il a inscrit sur son petit livre rouge.

[16] La « cloche » rend sourd…

[17] « — c’est en allant dénicher des œufs de goeland dans les escarpements que le petit Carey s’est tué. il a rebondi sur quatre rochers avant de toucher le fond », Agenda de GuerneseyŒuvres Complètes de Victor Hugo, édition Massin, Club français du Livre, 1969, tome XII, p. 1390.

[18] « — les Misérables (1re partie, Fantine) paraissent aujourd’hui. les journaux arrivent pleins de citations », ibid., p. 1391.

[19] Jean-Marc Hovasse, que je remercie encore, me renseigne sur cette fréquentation : il m’apprend que Mme Engelson est la « femme d'un exilé russe, ami de Pierre Leroux. Veuve, elle a des communications spirites avec l'esprit de son mari. Elle est intelligente, philosophe, lit et parle l'allemand ».

[20] On apprend incidemment qu’il arrive à Hugo de travailler dans son lit le matin.

[21] Pour m’avoir aidée à élucider cette allusion, je remercie Denis Sellem, auteur d’une étude menée à partir des archives de police sur la surveillance consulaire dont Hugo est l’objet à Jersey, puis à Guernesey, étude qui prolonge l’ouvrage de Pierre Angrand, Victor Hugo raconté par les papiers d’Etat, Gallimard, 1961.

[22] Les Misérables, Laffont, « Bouquins », 1985, vol. « Roman II », p. 133.