GROUPE HUGO

Equipe de recherche "Littérature et civilisation du XIX° siècle"

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Guy ROSA : «La dernière histoire de blonde : Les Misérables à TF1» 

Texte remis au Groupe Hugo le 21 octobre 2000. Remarque: Ce texte comporte ses notes. Il peut être enregistré tel tel ou encore soit au format MSWord pour PC (cliquer ici) soit au format Adobe Acrobat (cliquer là).


 

(Sauf indication contraire, les éléments de l’intrigue évoqués sont uniquement  ceux  que le scénario ajoute impudemment au livre -ou qu’il déforme honteusement.)

 

 

Quoique nuls, Les Misérables diffusés par TF1 comportent une leçon philosophique et morale. Son objet est celui du livre : la conscience. Hugo le présente ainsi : « L’homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l’homme ? L’âme peut-elle être refaite tout d’une pièce par la destinée, et devenir mauvaise, la destinée étant mauvaise ? Le cœur peut-il devenir difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la pression d’un malheur disproportionné, comme la colonne vertébrale sous une voûte trop basse ? Questions graves et obscures.... Faire le poème de la conscience humaine, ne fût-ce qu’à propos d’un seul homme, ne fût-ce qu’à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive... Chose sombre que cet infini que tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés de son cerveau et les actions de sa vie. »

Moins rebutés peut-être devant pareille « prise de tête » qu’irréductiblement hostiles à son ambition, Decoin et Dayan entreprennent de démentir Hugo par lui-même et de lui jeter, pour en finir, ses propres Misérables à la figure. Leur doctrine sera celle du vieil ennemi de Hugo qui n’en eut jamais d’autre, le juste milieu (qu’en matière de conscience comme pour le reste, point trop n’en faut, le mieux étant l’ennemi du bien, etc.), leur moyen, l’inversion systématique du sens par celle du caractère des personnages et par la falsification de l’intrigue.

 

De part et d’autre de l’honnêteté telle que Decoin-Dayan se la représentent, il y a donc l’excès et le défaut de conscience. Le défaut sous deux formes : Jean Valjean et Thénardier, que Hugo n’avait guère songé à assimiler. Voici Jean Valjean bon sauvage, bon bougre : tout du premier mouvement, irréfléchi, aveugle, incapable de se comprendre comme de comprendre qui que ce soit –un peu égoïste. Si tranquillement amoureux de Cosette qu’on comprend bien qu’il se la garde, mais pas les raisons qui le retiennent de conclure. De là qu’il faut toujours quelqu’un pour éclairer cette tête creuse. L’évêque n’y suffit pas ; lui succède sœur  Simplice, qui persuade Valjean de tirer Fantine des mains de Javert, d’aller à Arras se dénoncer, et même d’aller chercher Cosette à Montfermeil –choses auxquelles il n’aurait jamais pensé seul. Puis Fauchelevent et la Supérieure l’éclairent sur l’avenir de Cosette ; Gavroche lui apprend ce qu’est l’amour, Cosette lui enseigne le droit des individus à une existence autonome. De là aussi qu’il ait peu de pudeur (avec Sœur Simplice, auprès de Marius) et peu de mémoire : fier du pain qu’il a volé pour nourrir des affamés, il oublie l’attaque de Petit-Gervais et le vol à main armée initial.

Un cran au-dessous, mais très proche, Thénardier est moins méchant qu’aveuglé par l’intérêt immédiat. Aussi égoïste que J.V. il l’est naïvement : gourmand et non possessif.

On comprend la suppression de tous les épisodes méditatifs qui font le portrait moral du héros et jalonnent sa transformation intérieure : Le dedans du désespoir, le chemin de Damas de la rencontre de Petit-Gervais (dégradé  en malédiction lancée par ce dernier), la Tempête sous un crâne (remplacée par la juxtaposition de la réaction première de J.V. et de la leçon de Soeur Simplice), Deux malheurs mêlés font du bonheur (remplacé par un dessin d’enfant sur le mur), le dernier chapitre de Parenthèse (la flagellation un peu sadienne de Mlle Jeanne Moreau en tient lieu), le dernier mot de La Cadène et le chapitre qui suit immédiatement : Blessure au dehors, guérison au dedans, Buvard bavard. Corollaire : le héros pensif et silencieux du livre devient loquace, parlant à tort et à travers, jusqu’à l’imprudence, et même en dormant. Dans ce bavardage, pas la moindre préoccupation morale ; la toute fin exceptée –encore ne s’agit-il que d’une vague « lumière »-, rien ne laisse imaginer qu’aucune question concernant le bien l’ait jamais effleuré. De l’évêque, il n’a pas reçu d’enseignement, seulement un cadeau. Seuls ont changé ses sentiments : « je haïssais », dit-il noblement, (mais comme on ignore qui, quand, comment et pourquoi, on comprend qu’il « avait la haine»), maintenant il aime.

 

En face, l’excès de conscience : Javert. Hugo l’appelle « l’homme projectile » et en dit « Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve, il y a un chien, lequel est tué par la mère, sans quoi en grandissant il dévorerait les autres petits. Donnez une face humaine à ce chien fils d’une louve, et ce sera Javert. ». Quelle horreur ! Ce sera un fils d’émigrés, qui avait le goût de la chasse. Un escroc a ruiné la famille –sans doute dénoncée à Robespierre. Javert n’a eu de cesse de le confondre et de le jeter au bagne. Le regret de ses chiens lui est resté ; il s’est fait chien lui-même –comme le prouvent sa coiffure et sa tête, au début du moins puisque, sur le modèle du Jean Valjean de Hugo, Javert s’humanise progressivement. La spoliation dont il a été victime et le devoir de la punir le hantent et font de lui un justicier. Plus qu’un policier : toutes les scènes avec ses supérieurs montrent son dissentiment. Comme les chiens, il souffre d’un excès de mémoire, qui se prend pour un excès d’idéal. Dira-t-on qu’il a une idée fixe ? Du moins a-t-il une idée ; ce qui suffit à empêcher qu’il occupe tout à fait la place du héros. Sa certitude de la permanence du mal chez les méchants est expliquée et dégradée comme fantasme personnel enraciné dans l’enfance, mais sans qu’elle cesse de pouvoir passer pour une conviction raisonnée –quoique erronée. Dans le conformisme relativiste du film, Javert, et non Jean Valjean, se détache comme le héros de l’absolu : de l’identité dans le temps et de la pureté des essences. Bon sang ne saurait mentir : il est noble aux deux sens. Hugo : « Javert était né dans une prison d’une tireuse de cartes dont le mari était aux galères. » Decoin inverse en rectitude réfléchie la hantise folle du composite, de la bâtardise, qui anime le Javert de Hugo.

Telle quelle, cette construction du personnage finirait par poser une question morale dangereusement proche de celle du livre, seulement déplacée de Jean Valjean à Javert : comment le rôle du méchant peut-il être tenu par un juste ? Il faut la dégrader en psychologie : Javert incarne le sur-moi comme Thénardier et J.V. le ça. C’est pourquoi on le voit si sensible à l’intériorité d’autrui –c’est à dire à leurs sentiments. Il élargit Marius dès qu’il le voit préoccupé de fonder un foyer ; à la sortie de l’égout, il accède à la demande de Valjean lorsque ce dernier invoque non la jeunesse de Marius, mais ses amours ; il n’abandonne enfin sa poursuite que pour rendre Jean Valjean à Cosette : lui seul a compris où était le véritable amour. Pour faire bon poids, avant d’aller se noyer, il libère un homme qu’innocente sa liaison avec une femme sans jambes. Javert, aussi méditatif que le Valjean de Hugo, n’agit jamais sans que son geste soit inspiré par un profond mouvement de l’âme qui s’exprime irrépressiblement; l’élocution plate et distante adoptée par l’acteur donne à chacune de ses phrases valeur de monologue intérieur.

 

Pour que bien et mal deviennent interchangeables et insignifiants, il suffisait d’inverser les rôles ; ces Misérables de TF1 l’ont fait. L’énergie aveugle et irrépressible du côté du héros positif, Jean Valjean ; au personnage du méchant, l’intériorisation, psychique sinon spirituelle, de la loi et du bien. Dieu en personne n’y reconnaîtra pas les siens. D’autant moins que le méchant ne l’est pas. Javert fait du mal peut-être –et encore -, en tout cas sans mauvaise intention, voire à son corps défendant. Il se garde d’empiéter sur le pouvoir du juge : il le dit à Fantine et cela change tout à la scène du commissariat où l’abus de pouvoir est commis par Madeleine. Il avertit avant de sévir. L’intrigue s’y oppose, tant pis pour elle : elle me résistait, je l’ai assassinée. Dès le bagne, il prévient J.V. Sa présence à Montreuil ne doit rien à son initiative : il s’y rend à contre-coeur, sur ordre de la préfecture inquiète d’un maire trop populaire et trop riche (Alain Carignon ?). Au reste, n’y serait-il pas allé que le résultat eût été le même : Fauchelevent a dénoncé Madeleine bien avant Javert. Il incarcère Fantine à bon droit puisqu’enfin -on n’en croit pas ses yeux- c’est elle qui agresse le bourgeois. D’ailleurs, il l’avait prévenue, poussant la sollicitude jusqu’à lui suggérer de vendre ses cheveux plutôt que son corps. Qui lui reprocherait de coffrer Thénardier pour trafic d’enfants (5 ans)? Et pas à la déloyale : inspecteur du travail plus que de police, il était venu, un soir, horresco referens, attirer l’attention des aubergistes sur la réglementation du travail des enfants. Plus tard, lorsque Thénardier s’offre comme indic, il rejette ce honteux donnant-donnant. Dans la chasse à travers Paris de Jean Valjean  portant Cosette, il l’épargne alors qu’il le tient en ligne de mire et commente cette abstention d’un mot plein d’élévation : « Je suis la justice, pas la barbarie » -inversion stupéfiante (et lâche : qui s’en apercevra ?) de la formule de Hugo préférant les « barbares de la civilisation » aux « civilisés de la barbarie ». Il  avertit Marius que lui et sa bande sont repérés, le met à l’épreuve d’un marché analogue à celui de Thénardier et tire d’affaire l’honnête jeune homme qui refuse. Il prévient la barricade de son sort, dix fois plutôt qu’une, et va jusqu’à lui proposer une transaction indulgente. Avertissements inutiles : le juste se heurte à la présomption, à la sottise, à l’impulsivité, à l’incapacité de voir plus loin que le bout de son nez –lui, regarde haut et loin. Il va de soi –les spectateurs ont à tort incriminé leur mémoire- que Javert n’est pour rien dans l’inculpation de Champmathieu, qu’il n’a jamais reconnu et au procès duquel il n’a jamais témoigné.

Face à tant de précautions délicates, l’aveuglement catastrophique de Jean Valjean. Sans égards pour son créateur, il multiplie les fautes, involontaires mais bien réelles.  Chez l’évêque, devant Petit-Gervais, à Montreuil en faisant renvoyer Fantine : cela, le texte le veut. Mais à Montfermeil, quelle indifférence à autrui, quel mépris, lui fait écraser les Thénardier de son argent sorti à tout bout de champ et acheter pour Cosette la pauvre poupée des filles Thénardier –provocation insultante et sorte de vol ! A Montreuil, avec une incroyable goujaterie -attention la bonne soeur, je vais me mettre tout nu, retournez-vous car vous n’y seriez pas insensible– il accule soeur Simplice à un aveu amoureux impudique et dérisoire; chaque fois qu’il rencontre le malheureux Fauchelevent, il le conduit aux pires sottises ; son imprudence oblige la mère Innocente à un gros pêché puis, nullement reconnaissant, il lui fait la leçon à propos de Cosette, dont il finit par massacrer tranquillement la vie avant de s’en prendre à celle de Marius. On comprend la suppression des sauvetages dont le texte fait de J.V. le héros : de ses frères dans le vol du pain, de la cariatide de Puget, des enfants du capitaine de gendarmerie le soir de son arrivée à Montreuil, du marin du vaisseau l’Orion, des insurgés dans l’épisode du matelas qui amortit la mitraille. On ne comprend pas l’invention de celui de Cochepaille lors de l’incendie au bagne, qui, isolé et placé à ce moment-là de l’action,  perd toute signification, sinon que Cochepaille a un bon camarade.

Si quelqu’un progresse moralement jusqu’à sacrifier d’abord ses oreilles de chiens à une coiffure décente, puis sa vie à un idéal, c’est donc Javert, héros tragique dans sa définition la plus stricte : victime consciente et volontaire –martyr- d’une contradiction dans l’absolu. Sa mort est une mort de désespoir, l’affirmation au prix de la vie du bien et du mal –raison de plus pour la ridiculiser avec cet insubmersible chapeau -piqué à Marcel Blüwal. Jean Valjean n’ignore pas le sacrifice, mais lui sacrifie les autres à son ascendant sur eux ou à son besoin d’eux. Tous y passent et sont réduits en esclavage, même Toussaint, qui pourtant a de quoi se défendre quoique Hugo ait vu dans ce catcheur une vieille femme bègue. Il est vrai que Jean Valjean épargne Javert, mais par distraction et désintérêt  (« ce n’est pas à vous que j’en ai, mais à l’autre ») ; effectivement, il aurait tué Marius sans Gavroche opportunément venu lui suggérer que Cosette n’attend pas exactement cela de lui. Pour qu’il cède, se retire et meure à son tour, il faut que la mort de Javert lui mette la conscience dans la tête. Deux fois on l’entend alors dire : « J’ai connu un homme qui... ». Hugo : « -Au fait, pensa Jean Valjean, puisque, me tenant, il m’a laissé en liberté, c’est qu’il fallait qu’il fût déjà fou. » Chez Hugo, la justice de Jean Valjean fait dérailler Javert ; ici celle de Javert met Jean Valjean dans le droit chemin.

 

Entre le sur-moi et le ça, le moi bien sûr : nous et tous les autres personnages. Ni vraiment conscients ni tout à fait inconscients, ils négocient au petit bonheur la chance les circonstances de la vie. Soeur Simplice tombe vite et sans retenue dans l’affolement sensuel, mais la mère Supérieure, qui en a vu d’autres, oscille entre rouerie et sainteté, prend un malin plaisir à rouler Javert, se fait donner le fouet, non sans une certaine volupté, pour avoir menti, à moins que ce soit (Hovasse dixit) en punition du penchant qu’elle éprouve, elle aussi, pour Cosette. Marius se débat moins qu’il ne vasouille; Eponine ne s’en sort pas de ses contradictions sentimentales –ce qui fait durer son agonie. Cosette sent bien que J.V. n’est pas catholique mais s’en accommode ; dans la même phrase, elle le dit capable de tuer Marius ou de le sauver au péril de sa propre vie et ne s’en inquiète pas d’avantage ; elle s’accommode aussi de sa mise à l’écart, qu’elle regrette pourtant un peu; le fonds de sa pensée se trouve dans cette vérité confiée à Eponine : l’existence a des hauts et des bas.

La dégradation de la question morale en psychologie affecte la psychologie elle-même. Si les devoirs ne se contredisent jamais, pour la simple raison qu’ils n’existent pas, aucun amour non plus ne sera déchirant : il arrive seulement, parfois, que des affects différents se gênent. Ce pourrissement de la contradiction en embarras trouve son apothéose dans la fin. L’aveu, d’ailleurs inexplicable, de Jean Valjean, laisse Marius rigolard, faisant juste un peu la grimace, à peine, lorsqu’il apprend que sa femme a été achetée 1500 F. Rien ne séparera de si braves gens, que la bonne rivalité amoureuse des familles : « -J’aime Cosette. –Comme un père ? –Non. ». La suite roule : ni oubli dans le coeur de Cosette –bonne petite quoiqu’elle passe sa vie au lit ; ni effroi chez Marius d’avoir pour beau-père un bagnard –entendons un terroriste, trafiquant de drogue et meurtrier. Il ne fait que se mettre à l’abri d’un rival et se précipite en toute simplicité chez J.V. une fois compris que ce rival avait d’emblée abandonné la partie, en lui sauvant la vie.

Cet affaiblissement des exigences de la conscience et du coeur demandait une atténuation générale : des mérites, des crimes, de toutes les formes d’« excès ». Hugo nous tire vers le haut : ses personnages sont sublimes ou effroyables ; Decoin vers le bas : les siens ont des embêtements. L’évêque n’a pas de quoi se vanter : il est complice du méfait qu’il pardonne puisque, avec une dissimulation vaguement perverse, il s’est sciemment laissé voler (autant pour Mgr Gaillot !). Vous dites que Tholomyès abandonne Fantine et Cosette, sa fille, âgée de deux ans ? pas du tout : il a décidé de la quitter avant même de savoir qu’elle était enceinte, ce qui est bien excusable. Le miracle social de Montreuil s’estompe en réussite d’un industriel astucieux : pas de quoi soulever une tempête sous un crâne. Le dérèglement de La Descente en atténue l’horreur précise : une femme ne se vend elle-même qu’après avoir tout vendu, travail, beauté, dents ? allons donc ! Et l’on ne va pas pleurer parce que Fantine, son emploi perdu,  n’a rien de plus pressé que de se faire pute –ce qui confirme la mauvaise opinion de Javert, quoique trop sévère (ah ! le chômage !); d’ailleurs, elle meurt de tuberculose, comme l’indique d’emblée son air maladif, et non de la pleurésie soi-disant contractée lors de l’attaque du bourgeois. Sur son lit de mort elle arbore une lèvre un peu tuméfiée, mais toutes ses dents. La marchand forain a refusé de les lui arracher ; il y a de braves types. Il n’y a même que cela ; Thénardier en est un autre. Par simple contresens ou obscure sympathie, les Decoin-Dayan traitent avec une indulgence explicable ce spécialiste de l’association de malfaiteurs. Ancien combattant (à force d’intérioriser le personnage, Decoin a dû finir par y croire comme Thénardier lui-même), il n’a pas tort de se plaindre que l’Etat ne lui verse aucune pension –de toute manière, l’essence est trop chère. Sans doute a-t-il détroussé Pontmercy, mais il venait de risquer sa vie dans la bataille (et Hugo n’y était pas); il ira en Amérique, mais sans s’y faire négrier. Non, il ne prostitue nullement ses filles qui d’ailleurs sont beaucoup plus méchantes avec Cosette que lui et sa charmante femme, -ce qui ne tire pas à conséquence, chacun sachant que les enfants sont cruels, au reste Cosette ne leur en tient pas rigueur. Le dilemme de Marius au Guet-apens s’effondre parce qu’on en ignore les raisons et que le suspens parasite leur révélation, mais Marius le tranche en sens inverse du texte, faisant signe à Javert, non à Thénardier –il n’y a pas de petit profit.

Surtout, dans le coeur de Jean Valjean, l’ «amour proprement dit» ne s’ajoute pas à la paternité mais l’évince. La plus grande vraisemblance rejoint ici la plus haute noblesse de sentiment : ça va bien cinq minutes d’élever une petite fille qui n’est pas la sienne ; pour peu qu’elle soit mignonne, on lui sautera dessus légitimement et de bon coeur. Mieux vaut cependant ne pas attendre qu’elle s’éprenne d’un autre : telle doit être la moralité de cette fable de haut vol.

 Conséquence latérale, l’élimination du sublime : la scène du tribunal d’Arras, qui semble bâclée, est volontairement érodée –mais la présence de Karl Zéro en procureur en rajoute. Gavroche ne loge personne dans l’éléphant. Les étudiants ne meurent pas pour le peuple, l’histoire ou l’idéal mais parce qu’ils sont jeunes. Aucune révolution intérieure ne conduit Marius vers les amis de l’ABC ; aucune mutation ne transforme la petite-fille en jeune fille aimante. Gillenormand non plus ne connaît aucune conversion –d’autant moins qu’il a parfaitement raison, les républicains étant criminels ou absurdes, ou les deux. Jean Valjean ne se voit pas, à la fin, abandonné de la terre entière : Gillenormand (pas la concierge) lui envoie le médecin. Il ne meurt pas non plus dans un extrême dénuement : Marius lui a rendu, et il a remporté tranquillement, la dot de Cosette –insulte atroce que Hugo épargne à son héros.

Ce laminage moral, psychologique et esthétique gagne naturellement la représentation de la société et de l’histoire. En dépit de toute vraisemblance, chacun ici connaît tout le monde. Eponine renoue avec Cosette dont Javert et Enjolras connaissent le nom ; Marius aussi et elle le sien : on ne s’embrasse pas sans s’être présentés. Fauchelevent a entendu le nom de Jean Valjean qui le disait dans son sommeil; la mère Innocente n’a pas eu cette chance mais sait tout le reste. On est en présence d’un monde homogène, presque solidaire. Préfet de police et adjoint au préfet de police conversent au couvent avec la mère supérieure et discutent la discipline des bagnes avec les jardiniers. Javert bavarde avec les étudiants révolutionnaires, à la Sorbonne comme sur la barricade. Aucune séparation ni de classe, ni de mœurs, ni d’argent, ni même d’opinion entre couches sociales différentes, surtout pas entre la misère et la société. Au milieu de reliures par mètres linéaires, un Jean Valjean luxueusement vêtu s’entretient aussi sereinement avec son propriétaire qu’avec son camarade de bagne Toussaint,. Ni « misère », ni exclusion, ni même « fracture sociale », une société unifiée, presque une famille. Il fallait en évincer Champmathieu.

Et l’histoire. Une fois la misère cantonnée au seul endroit où Hugo ne la met jamais : le malentendu et le hasard, la barricade reste « en l’air ». Au plus fort du combat, Marius la quitte (désolé !) dès réception du message de Cosette, mais avec la bénédiction d’Enjolras; Jean Valjean explique soigneusement à Javert qu’il n’est pas là pour se battre –et ne se bat pas; les trois héros, qui n’avaient rien à faire dans cette galère, s’en vont bras dessus bras dessous (au sens propre !) rejoindre Gillenormand qui n’est pas pour non plus. Si bien que la méprise de Gillenormand prenant Javert et Valjean pour les amis républicains de Marius est effectivement plaisante –ce qui a le mérite d’interdire le pathétique de la scène. Et pour qu’il soit bien clair, le meurtrier de Fauchelevent-Mabeuf sera Enjolras en personne! Gavroche, il est vrai, meurt –impossible de faire autrement. Mais -ici la vachardise atteint la turpide-, il meurt par sa faute ou par celle de ses amis, et tant pis pour lui. Car la troupe lui a donné sa chance : sur ordre, deux décharges générales sont scrupuleusement tirées de manière à ne pas l’atteindre ; les insurgés devraient en profiter au lieu de laisser leur gosse jouer à des jeux douteux au pied des barres de la cité. D’ailleurs, tous les bacheliers qui ont eu à composer sur Souvenir de la nuit du 4 savent parfaitement que le capitaine dit toujours : « on ne tire pas sur un enfant ». Hugo : « On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les soldats riaient en l’ajustant...Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres finit par atteindre l’enfant feu follet... Il n’acheva point. Une seconde balle du même tireur l’arrêta court. »

 

Conclusion.

L’Eglise obtient que telle publicité blasphématoire soit retirée de l’affichage ou que tel album photographique d’une grande artiste soit interdit d’exposition dans les librairies. L’administration des Monuments historiques veille à ce qu’aucune construction –parfois seulement un arbre ou la couleur dont un pignon est peint- ne dégrade les oeuvres de l’art et de la civilisation. Hugo ne fait pas partie du patrimoine et doit subir ce dont on protège la moindre église gothique de village. On trouve scandaleux que Sartre se soit vanté d’être allé souiller le Grand-Bée ; l’aurait-on laissé compisser le tombeau de Chateaubriand devant dix millions de spectateurs, six heures durant ? Encore aurait-ce été du pipi de Sartre –qui n’aurait sans doute pas intitulé cet exploit télévisuel « Les Mémoires d’outre tombe ».

Je ne suis pas un scrogneugneu –pas tout à fait. J’aime les adaptations avec naïveté. J’ai été ému, sottement ému peut-être mais ému, lorsque Hossein faisait sortir de la cathédrale un sosie vivant du vieil Hugo ; je l’ai été aussi à entendre, pendant quelques semaines, les enfants des écoles répéter à tout va la chanson de Gavroche. J’ai longtemps lu Les Misérables sans parvenir à donner à Jean Valjean un autre visage que celui de Gabin ; je ne le regrette pas trop : Bourvil était un Thénardier inoubliable et profond. Tout récemment, l’assimilation de la Cour des Miracles aux sans-papiers et SDF pouvait sembler facile et démagogique, mais comment prétendre qu’elle était fausse ? Et puis, ils chantaient de si bon coeur, Garou, Patrick Fiori et Ségara -, ils avaient si visiblement conscience de sortir par une sorte de miracle de l’insignifiance habituelle, qu’on sentait un petit souffle venu  de la bataille d’Hernani passer sur eux, sur nous, et le reste n’avait pas d’importance.

L’adaptation est une noble tâche. Retrouver et faire partager non pas même un sens, peut-être perdu dans son intelligibilité immédiate, mais au moins une préoccupation, un appel, un vieil écho, demande du dévouement, de l’intelligence et de la culture, pas mal d’imagination. Si l’art s’ajoute, on peut faire une grande oeuvre avec une très grande oeuvre ; La guerre de Troie n’aura pas lieu n’est pas nulle ; Boris Karloff  ne fait pas regretter Marie Shelley.

Les Misérables de Decoin et Josée Dayan relèvent d’une tout autre entreprise. Non pas adapter l’œuvre, ni même employer son grand souvenir à gagner quelque argent, mais la retourner contre elle-même et l’on dirait s’en venger si ce geste ne comportait un sursaut de grandeur haineuse, dont Decoin et Dayan sont certainement bien incapables. Ils auraient dû se méfier. Moins pressés et moins présomptueux, il auraient peut-être compris que Hugo, pas si bête qu’on le dit, avait prévu leur conduite. Faire une mauvaise action d’une bonne et torturer son bienfaiteur avec rage, ce rôle était écrit :

« Ah ! cria-t-il, je vous retrouve enfin, monsieur le philanthrope ! monsieur le millionnaire râpé ! monsieur le donneur de poupées ! vieux Jocrisse ! vieux charitable, va ! vous donnez aux pauvres votre fonds de boutique, saint homme ! quel funambule ! Ah ! on va voir enfin que ce n’est pas tout roses d’aller comme cela dans les maisons des gens, avec l’air d’un pauvre, tromper les personnes, faire le généreux, leur prendre leur gagne-pain, vieux gueux, voleur d’enfant !

Il s’arrêta et parut un moment se parler à lui-même ; puis, comme s’il achevait tout haut des choses qu’il venait de se dire tout bas, il frappa un coup de poing sur la table et cria :

-Avec son air bonasse ! »

 

Guy ROSA