GROUPE HUGO

Equipe de recherche "Littérature et civilisation du XIX° siècle"

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Bernard Degout : «Une question d'ordre» [les odes du sacre, en 1825] 

Communication au Groupe Hugo du 26 février 2000. Remarque:
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Une question d’ordre

 

 

Le 24 février 1825, M. de Valay, ardent royaliste, catholique fervent, fit dresser devant son hôtel un arc de triomphe afin d’honorer la procession de la Croix sur laquelle s’achevait la Grande Mission de Besançon. Il y fit porter trois inscriptions, que les pénitents lurent dans l’ordre suivant : “ A Dieu le Père, au Roi Charles X et à Jésus-Christ son fils pour toujours ! ” [1] .

On ne lit les trois odes du Sacre, Au colonel Gustaffson et des Deux îles que dans l’édition de 1828 des Odes et ballades. Rangées dans cet ordre, elles se trouvent à la fin de la troisième partie de l’ouvrage, immédiatement suivies de l’ode A la Colonne de la place Vendôme, pièce qui exerce un tel pouvoir de rayonnement – « moins de deux cents vers qui pèsent aussi lourd qu’un recueil entier », écrit Jean Massin [2] – que s’impose presque d’elle-même l’interprétation qui fait de l’ode au Colonel Gustaffson le terminus ad quem de l’inspiration royaliste – « ultra » – du jeune Hugo, et des Deux îles la première étape ou la première manifestation d’un changement fondamental de ton s’agissant de l’Empereur, voire de style dans l’œuvre, comme l’a indiqué Pierre Leroux en 1829 dans un grand article du Globe [3] redécouvert par Pierre Albouy [4] .

Le recueil de 1828 reprend pour partie l’architecture de l’édition de 1826 des Odes et Ballades, où les trois pièces en question sont rangées dans le même ordre, mais où cette fois les Deux îles précèdent immédiatement Un chant de fête de Néron [5] , ce qui leur fait un environnement certes lui aussi impérial, mais assurément moins positivement connoté que celui de l’Ode à la Colonne. On peut du reste juger du poids rétrospectif du recueil de 1828 sur celui de 1826 au fait que la seule édition des Œuvres de Hugo qui prétend reproduire le texte de 1826, l’édition Massin [6] , a rejeté en note [7] l’épigraphe alors placée en tête de l’ode Au Colonel Gustaffson. Epigraphe qui peut assez facilement passer pour une mièvrerie, il est vrai : « “Qu’importe ? […] si votre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre mort”. Chateaubriand. »

On ne s’est semble-t-il pas avisé suffisamment de l’origine de cette phrase, qui provient de l’un des deux écrits sur lesquels reposait la gloire d’opposant à l’Empire dont Chateaubriand était drapé, et dont il peaufinera le costume pour ses Mémoires d’outre-tombe : il s’agit du fameux article du Mercure de France de juillet 1807 dans lequel l’Empereur était précisément comparé à Néron : « Lorsque, dans le silence de l’abjection, l’on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’empire […] » [8] .

 

Je m’autorise ici de cette différence entre 1828 et 1826 pour remonter d’une étape encore, et considérer ces trois odes dans l’ordre de leur rédaction en 1825, dans un geste sans doute un peu artificiel, mais que Hugo n’a pas formellement interdit, conservant à ces poèmes leurs dates de rédaction, soit : le Sacre de Charles X, fin mai-juin ; les Deux îles, juillet ; Au colonel Gustaffson : 30 septembre.

Ce n’est pas pour autant considérer que l’ordre strict de la chronologie rend seul compte de l’évolution d’une pensée – et tout particulièrement dans un laps de temps aussi court – , ni prétendre à l’établissement d’une pureté originaire de l’interprétation plus tard dévoyée, mais pointer, comme une question, l’éventuelle «malléabilité » [9] d’écrits historiques à supporter et étayer des interprétations différentes, question qui touche à celle de la définition de l’engagement royaliste de Hugo et de son legs à l’œuvre postérieure.

 

*

 

Une remarque est nécessaire à ce sujet : le terme « ultra » fut, sinon inventé, du moins publié par Joseph Fouché en 1815 dans son Mémoire au roi [10]  : terme désignant de l’extérieur une « opinion », un groupe de personnes, dans une volonté de dénigrement, de flétrissure : en cela, ce terme est fondamentalement semblable au terme de « romantique » dans son emploi en 1823-1824. Le lien étroit entre les deux termes a du reste été affirmé clairement dans l’Oriflamme du 25 janvier 1824 [11] .

A cela s’ajoute le fait que, en dépit de ce qu’on lit un peu partout, ce qui est désigné par ces termes « ultra », « ultracisme », n’est pas assimilable à un parti [12]  ; ni d’un point de vue de droit constitutionnel ; ni d’un point de vue de mentalité [13] ; ni, surtout, autour d’une cohérence de l’opinion réputée être, dans son unité, celle de ce parti : elle est au contraire traversée par des discussions aussi importantes que : faut-il revenir à l’Ancien régime ou au contraire accepter ce que la Révolution eut d’irréversible ? en quoi, le cas échéant, réside cet irréversible ? la Charte est-elle un texte à caractère constitutionnel, ou bien un octroi révocable fait par le Roi qui n’a aucun pouvoir de revenir sur les lois fondamentales du royaume ? Sans doute peut-on avancer que la période pose toujours la même question, de quelque façon qu’elle se module : place de la noblesse dans la société, rôle de l’Eglise, prérogatives des chambres, hérédité de la pairie ou autorité de Voltaire etc., mais cela n’empêche pas des clivages profonds. Ce qui a pour conséquence, vu de l’autre côté, que le moment où, selon la formule consacrée, Hugo se sépare du « parti ultra », ce moment ne peut pas être caractérisé ainsi, et ne se laisse à la vérité pas facilement repérer.

 

*

 

Il n’est pas possible d’entrer ici dans les discussions soulevées par le « non-sacre » de Louis XVIII ainsi qu’à l’occasion du sacre de Charles X, vingt ans après celui de l’Usurpateur.

J’avancerai seulement que Hugo n’est pas, en 1825, à compter au nombre de ceux qui considèrent que le sacre d’un roi de France, quelques années après l’invention de la machine à vapeur ou la découverte de la vaccine, est proprement inactuel  [14] ; ni de ceux qui, comme Vigny, avant la cérémonie [15] , et Chateaubriand, pendant [16] , la critiquèrent comme une mauvaise représentation théâtrale, motif qu’on rencontrera également chez Hugo, mais ultérieurement, dans le Victor Hugo raconté [17] ainsi que dans A Reims [18] . L’ode sur le baptême du duc de Bordeaux se place dans la perspective du sacre futur de l’enfant :

 

Mais un autre baptême, hélas ! attend encore

           Le front infortuné des Rois. –

Des jours viendront, jeune homme, où ton âme troublée,

           Du fardeau d’un peuple accablée,

           Frémira d’un effroi pieux,

Quand l’évêque sur toi répandra l’huile austère,

Formidable présent qu’aux maîtres de la terre

           La colombe apporta des cieux [19] .

 

Le poème date de 1821, mais quelques semaines avant le sacre, le 13 avril, Hugo écrivait à Saint-Valry, qui lui avait annoncé des vers sur le sacre : « j’aime autant le poète que le sujet ». Enfin, de Reims, il mande à son épouse : « Nous avons vu le sacre, mon Adèle ! c’est une cérémonie enivrante » [20] , sous réserve de la décoration de la cathédrale, qu’il n’apprécie guère, décor qui, selon lui, témoignait du progrès des « idées romantiques » [21] .

Officieux poète officiel de la cérémonie, sur l’intercession de Sosthène de La Rochefoucauld, que le beau-père de Hugo connaissait bien pour avoir collaboré à la fameuse « caisse d’amortissement des journaux » (à laquelle Abel paraît avoir lui aussi participé), Hugo prit son rôle au sérieux. Il écrivit à Adèle, le 28 mai : « Je viens de voir Sosthène, qui est toujours on ne peut plus aimable. Il m’a donné une entrée toute spéciale. Il m’a dit que le roi avait demandé si j’étais ici. Je suis effrayé de ce qu’ils attendent de moi ».

Effrayé, il pouvait l’être à bon droit, car les débats et les hésitations des uns et des autres laissèrent en l’occurrence à la parole poétique un rôle extrêmement important dans la solennisation de cette cérémonie. L’ode de Hugo lui valut de nombreuses gratifications matérielles et symboliques, et notamment celle d’une publication sans nom d’auteur dans le Moniteur du 16 juin 1825 [22] , quatre jours après que le quotidien, qui en avait publié beaucoup, eut fermé le ban des « Poésies [écrites] à l’occasion du Sacre » par un long article récapitulatif, et qui ne fut jusqu’à ces jours guère entendu dans son insistance sur l’importance de ce matériau pour les historiens futurs du sacre. Enfin, au regard d’une poésie qui ne voulait juger l’histoire des hommes que du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses [23] , le sacre, spectacle suprême de la monarchie, représentait le summum de la réunion en un instant historique de ces idées monarchiques et de ces croyances religieuses, représentation du principe même de cette poésie en un éclair aussi patent qu’impénétrable. Hugo, en d’autres termes, ne pouvait pas ne pas être solidaire du destin du sacre. Jusqu’à quel point ? C’est ce qu’il est difficile de dire précisément, car cela ne s’apprécie que dans l’après-coup, avec toutes les questions que pose cet après-coup – on vient de voir que celui de 1828 n’est pas celui de 1826, qui n’est lui-même pas celui de 1825, lequel n’est à proprement parler rien qu’une trace laissée, je l’ai dit, par les dates de rédaction de ces odes.

 

*

 

L’ode sur le sacre, de façon tout à fait orthodoxe, fait de l’orgueil le principe de la Révolution, mais, aggravation parmi d’autres par lesquelles se signale Hugo au sein de l’opinion « ultra », dénomme Révolution à la fois la Révolution, le Consulat, l’Empire et le règne de Louis XVIII :

 

L'orgueil depuis trente ans est l'erreur de la terre.

 

Le point culminant de cet orgueil, le moment où son expression a été la plus forte, c’est la Convention ; l’exécution de Louis XVI et le culte de l’Etre suprême en sont les manifestations essentielles, posées, dans ce qu’elles ont de solidaire, comme un anti-sacre :

 

L'orgueil enfanta seul nos fureurs téméraires,

Et ces lois dont tant de nos frères

Ont subi l'arrêt criminel,

Et ces règnes sanglants, et ces hideuses fêtes,

Où, sur l'échafaud se proclamant prophètes,

Des bourreaux créaient l'Eternel !

 

La preuve que l’orgueil demeure le trait fondamental, essentiel, de l’époque qui est celle des Révolutions, c’est la méprise dont est l’objet Napoléon. On croit que ce fléau, poussé par la main de Dieu, fut un homme.

 

En vain Dieu s'est manifesté ;

[…]

Des peuples obstinés l'aveuglement vulgaire

N'a point vu quelle main poussait ses chars de guerre

Du Septentrion au Midi !

 

Cette méprise est à la fois la preuve de l’orgueil, et, légende naissante, l’obstacle majeur à la sortie hors de l’époque “ des Révolutions ”. La correction de cette méprise est un des “ buts moraux ” du Sacre, qui doit se réaliser à travers une représentation :

 

Que le siècle à son tour comme un roi s'humilie.

 

C’est que Napoléon n’appartient pas à l’histoire nationale, à l’histoire du moins de la monarchie française, au seuil de laquelle se tient Clovis, désigné comme l’homme le plus orgueilleux qui se soit jamais rencontré :

 

Qui jamais de Clovis surpassa l'insolence,

Peuples ? dans son orgueil il plaçait son appui.

 

Des traits qui semblent communs à Clovis et à Napoléon sont avancés afin de mieux les distinguer l’un de l’autre, afin de mieux distinguer le fléau sur lequel se méprend l’orgueil, du fier Sicambre qui accepta, par le baptême, d’humilier son orgueil, fondant de la sorte la tradition monarchique, puisque, comme on le répète à l’envi, c’est la même huile sainte qui va être répandue sur le corps de Charles lors des sept onctions, c’est la même colombe qui, après être descendue sur les fronts de tous les rois de France, se posera aussi sur celui de Charles X, après qu’il aura, par le serment à la Charte, rétabli dans la liberté l’histoire et la grandeur de la France. Ensuite le Roi communie sous les deux espèces :

 

Le Voilà Prêtre et Roi ! – De ce titre sublime

Puisque le double éclat sur sa couronne a lui,

Il faut qu'il sacrifie. Où donc est la Victime ? –

La Victime, c'est encor lui !

 

On touche ici, exprimé à travers ce thème si fréquent à l’époque, mais particulièrement chez Hugo, du sacrifice, du « victimaire » monarchique – on touche ici à un thème déjà présent depuis longtemps dans l’œuvre du jeune homme. L’ode emploie le même terme, « indomptable », pour caractériser aussi bien Clovis  avant le baptême, avant l’humiliation, et pour qualifier le peuple sur lequel va régner Charles :

 

Ah ! pour les Rois français qu'un sceptre est formidable !

  Ils guident ce peuple indomptable,

  Qui des peuples règle l'essor.

 

 Il s’agit, pour Hugo, que le peuple s’humilie par représentation à travers la répétition de l’humiliation de l’indomptable effectuée par Charles X qui poursuivra ce geste dans le sacrifice de lui-même, cela afin que le peuple soit et demeure grand, c’est-à-dire, précisément, indomptable. L’énergie populaire, appréhendée dans une perspective qui n’est pas étrangère à celles ouvertes par Saint-Just et Sade, il ne s’agit aucunement de l’énerver. La lave – image qu’emploie Hugo [24]   peut produire aussi bien du Mal que du Bien ; elle n’est pas maléfique en elle-même, mais pas non plus bénéfique naturellement, tout dépendant du « type », désignation qui me paraît préférable à bien des égards à celle de « grand homme ».

Dès le Rétablissement de la statue de Henri IV, la figure du poète comme celle de son « double », le roi – la question de l’influence et du pouvoir –, ne sont pas appréhendées dans la visée de l’ipséité du sujet suprême, de la souveraineté du héros, de la solitude du voyant, du mage etc., mais dans celle de l’« appartenance-non-appartenance » par laquelle, variation sur une métaphore classique, c’est l’arbre qui par sa croissance fera que ce dans quoi il plonge ses racines sera maléfique ou bénéfique.

Dans cette pensée du « type », le génie ou tout ce qu’on voudra, ne se conçoit pas pour Hugo hors de l’horizon de la monarchie, c’est-à-dire hors d’un horizon où la fonction politique et sociale suprême s’incarne en un roi sacré. Que le génie soit, dès l’origine ou presque, comme en tout cas Hugo le proclame en 1822 après La Mennais [25] , sans ancêtres et sans postérité, c’est-à-dire, pour s’en tenir à cet aspect, qu’il n’y a pas de dynastie du génie, cela n’est aucunement contradictoire avec cette gémellité historique, que l’histoire n’impose qu’à certains moments particuliers. 

Le sacre, à travers l’humiliation sacrificielle du roi, et l’humiliation du peuple, ouvre à la grandeur du siècle qui se nourrit d’une sève indomptable et s’épanouit dans un ciel où Dieu est rétabli dans la Providence bien comprise. Mais le poète, demandera-t-on ? Il fait œuvre de transparence à l’événement, par la multiplication de notes justificatives, et témoigne d’humilité dans la prière sur laquelle se clôt le poème : réponse bien faible, sans doute, mais c’est bien là que par nécessité le bât devait blesser.

 

*

 

Or, le sacre manqua la réalisation du but ou des buts moraux et politiques qu’on en attendait. La rentrée du Roi à Paris, moment de la cérémonie, il n’est presque que Lamartine qui l’ait vue joyeuse [26]  ; l’immense majorité des témoignages insiste sur la froideur de la population, dont le Roi fut, rapporte Nettement, très affecté. Hugo, à vrai dire, ne s’est pas à ma connaissance prononcé clairement sur cette question, à la différence de Chateaubriand qui, dès le 29 juin dans le Journal des Débats [27] , annonce la fin de la trêve. Il est à mon sens impératif de rapporter cela, en écartant tout soupçon d’hypocrisie, à ce qu’avance Hugo dans la lettre qu’il adresse à Sosthène de La Rochefoucauld à la fin de l’année 1826 pour demander le relèvement de sa pension, arguant que, s’il avait eu quelques titres pour la mériter en 1822, ces titres n’étaient « rien auprès de ceux [qu’il pourrait] réunir aujourd’hui ».

On n’en demeure pas moins frappé du fait que c’est le lendemain même de sa réception par Charles X qu’il entreprend la rédaction de la Corse et Sainte-Hélène, c’est-à-dire les Deux îles, suivie, un mois plus tard, de l’ode Au Colonel Gustaffson, qu’on peut très bien lire comme une élévation de la souveraineté monarchique au rang – glorieux mais peu historique – de comète :

 

Ni maître ! ni sujet – Seul homme sur la terre

Qui d'un pouvoir humain ne soit pas tributaire,

Dieu seul sur tes destins a de suprêmes droits ;

Et, comme la comète aux clartés vagabondes

Marche libre à travers les soleils et les mondes,

Tu passes à côté des peuples et des rois ! [28]

 

*

 

La fragilité de la thèse développée dans l’ode sur le sacre résidait dans le fait que si l’orgueil n’était pas suffisamment humilié de manière préalable, c’est-à-dire si l’on persistait à se tromper sur l’Empereur, le sacre risquait bien de manquer son effet. Autrement dit, la cérémonie présupposait jusqu’à un certain point ce qu’elle était censée produire. Reçu par Charles X, Hugo aurait constaté de visu dans le monarque un roi « ordinaire en un temps extraordinaire » (comme l’écrira Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe [29] ), un homme – et je cite cette fois un poème de Hugo écrit en 1837 –, un homme au moment où il aurait fallu plus qu’un homme :

 

Charles dix ! – Oh ! le Dieu qui retire et qui donne

Forgea pour cette tête une lourde couronne !

[...]

Ainsi qu’après César Auguste remplit Rome,

Après Napoléon il fallait plus qu’un homme.

Charles ne fut qu’un homme [30] .

 

Aussi bien, fasciné qu’il est par la grandeur – je renvoie ici à un article récent de Franck Laurent [31] sur la « question du grand homme » –, et désespérant d’en trouver une autre qui surpasse ou même égale celle du ci-devant fléau, Hugo, par contrecoup, aurait révisé son jugement sur Napoléon, ou du moins, sans contredire expressément ce qu’il avait pu écrire jusque-là au sujet de l’Empereur, aurait infléchi, aurait commencé d’infléchir son propos d’une manière que prouve amplement la simple comparaison avec l’ode Buonaparte des Deux îles, où se juxtaposent l’acclamation de l’Empereur et l’imprécation. Infléchissement souligné de surcroît par le souffle nouveau de son verbe.

Admettons cela, pour partie du moins.

Reste l’ode Au Colonel Gustaffson, datée du lendemain de l’anniversaire de la naissance du duc de Bordeaux (ce qui n’est évidemment qu’une coïncidence, de même que ce n’est que d’une erreur de mémoire que relèvera plus tard le souvenir de la présence de Henri à Reims). L’ode non seulement reprend l’essentiel de ce qui avait été avancé précédemment sur le mode de l’imprécation, dans le registre de la dénonciation du fléau, mais le reprend à propos de l’ex-Gustave IV de Suède, roi en exil depuis 1809, qui s’était signalé récemment par deux fois à l’attention des Français – dix jours avant la rédaction de l’ode, par de vifs reproches adressés, via le Drapeau blanc et le Moniteur, à Ségur qui l’avait, dans son Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant l’année 1812 (1824),  accusé d’avoir, par de folles combinaisons politiques, rompu l’ancienne alliance entre la France et la Suède [32]  ; un an plus tôt, par la publication dans les journaux [33] d’une lettre adressée à Las Cases, contestant deux points relatés par le Mémorial : que Gustave ait demandé à être aide de camp de Napoléon, et, surtout, que Gustave n’était pas le fils de Gustave III [34] .

Ami et chevaleresque défenseur du duc d’Enghien, Gustave justifie bien l’épigraphe empruntée – moyennant du reste deux légères altérations – à Chateaubriand, à un passage de l’article du Mercure où est évoquée la lutte désespérée de Sertorius contre Scylla, « oppresseur du monde et de sa patrie » [35]  : bref, l’ode Au colonel Gustaffson s’affiche résolument antibonapartiste.

Et pourtant – on l’a vu par la citation de sa dernière strophe – dans la série des odes royalistes, on peut considérer que celle-ci se signale par le fait qu’elle peut assez légitimement semble-t-il être tenue pour une ode qui, précisément, n’est pas simplement royaliste. « Ni maître ! ni sujet », Gustave « passe à côté des peuples et des rois ». Le seul roi véritable est celui qui ne règne pas sur un peuple, mais qui, parce qu’il a renoncé à sa couronne devant l’Usurpation (c’est l’interprétation que donne Hugo, très inexacte historiquement) et n’a pas été rétabli avec la Restauration européenne, est demeuré roi, seule trace de la monarchie d’antan, qui ne peut s’exercer que dans l’exil, ce qui fait de lui le roi suprême, souverain qui règne sur les âmes vertueuses. Si la monarchie véritable ne s’incarne pas dans les souverains en exercice – Charles X inclus –, c’est que les souverains en exercice n’incarnent pas la monarchie véritable. Un royaliste pour lequel les rois, et y compris et particulièrement le sien, qui vient d’être sacré, ne sont pas vraiment des rois, est un singulier royaliste.

Cette singularité n’est en rien une nouveauté dans l’œuvre de Hugo. Deux ans plus tôt, il a lu aux Bonnes-Lettres Louis XVII, pièce avec laquelle le Colonel Gustaffson entretient un lien étroit. La mort de Louis XVII était alors imputée à la Révolution comme sa faute la plus grave, mais elle était aussi imputée, de manière inversée, à la Restauration comme le point à partir duquel celle-ci devait se construire, autour du deuil de la souveraineté  pure, deuil appelé à être relevé en quête et élaboration d’une société religieuse et monarchique elle-même appelée à sortir de tant de ruines anciennes et de débris récents. Grande ode, qui donnait, au sein de l’œuvre, un fondement ferme aux thèmes qu’elle exposait, et par laquelle s’accomplit, se posa, fermement énoncé, le principe du prophétique tel qu’il se déterminait alors, ainsi que cette relation particulière au présent qui marquera si longtemps l’œuvre de Hugo, je veux dire le diffèrement, le fait qu’il n’est pas encore temps, qu’il ne faut pas cueillir en janvier les fruits qui ne seront mûrs qu’en mai, etc. Diffèrement qui se fonde sur la relation qu’entretient la grandeur avérée du siècle avec ce qu’elle promet comme avec ce qui la menace. Mais grande ode, aussi, dans la mesure où elle posait à l’avenir un fondement dont le moins qu’on puisse dire est qu’il était assez vertigineux, tout sauf un point de départ positif, inscrivant au contraire une béance dans l’histoire positive de la Restauration, proclamant qu’il n’y aurait de grandeur de la Restauration – c’est-à-dire d’Instauration – qu’à la mesure de cet événement inquantifiable, que dans la mémoire de cet événement immémorable. L’infanticide coupe le siècle de ses prédécesseurs, et n’est pas susceptible de Restauration, à la différence même des tombes de Saint-Denis, dont les sépultures, violées sous la Terreur, purent être rétablies, tout comme l’huile sainte qui reposait dans le tombeau de Rémi put être, en dépit des efforts du conventionnel Rühl, miraculeusement préservée.

C’est cette ode, Louis XVII, qui valut à Hugo une admonestation le menaçant de « romantisme » – « romantisme », si l’on y tient (ce qui n’est pas mon cas) dont porte aussi bien la marque le Colonel Gustaffson, dont la singularité n’a, dans l’œuvre royaliste, précisément rien de singulier.

 Revenons aux Deux îles. J’ai dit tout à l’heure que ce poème juxtapose l’acclamation et l’imprécation. Cela est inexact. L’ode est construite sur une symétrie, sur laquelle vient se greffer une succession affectée de circularité. La symétrie est celle des îles, la Corse et Sainte-Hélène, de part et d’autre du monde, îles naturelles, si l’on peut dire, naturelles et monstrueuses, et qui, en tout cas, n’ont pas d’histoire :

 

Il est deux Iles dont un monde

Sépare les deux Océans,

Et qui de loin dominent l'onde.

Comme des têtes de géants.

[…]

La main qui de ces noirs rivages

Disposa les sites sauvages

Et d'effroi les voulut couvrir,

Les fit si terribles, peut-être,

Pour que Bonaparte y pût naître,

Et Napoléon y mourir ! [36]

 

Par ailleurs, Hugo prend soin de marquer que ce sont les mêmes qui, après avoir acclamé, lancent l’imprécation :

 

Comme avec désespoir ce prince de la guerre

S'entendait accuser par tous ceux qui naguère

Divinisaient son bras vainqueur ! [37]

 

 Enfin, cette succession acclamation/imprécation se constituera pour l’avenir en boucle :

 

«  – Là fut son berceau ! – Là sa tombe ! »

Pour les siècles, c'en est assez.

Ces mots, qu'un monde naisse ou tombe,

Ne seront jamais effacés.

[Et, plus loin]

Et jamais, de ce siècle attestant la merveille

On ne prononcera son nom, sans qu'il n'éveille

Aux bouts du monde un double écho ! [38]

 

Du fait de cette geste immense, qui va « de l’extérieur à l’extérieur », l’avenir sera contraint, en lieu et place d’un intérieur laissé vacant, de répéter toujours cette succession faisant passer de l’acclamation à l’imprécation, puis à l’acclamation à nouveau, que jamais l’imprécation n’aura médusée.

Les deux îles sont

Telles […]

La bouche du mortier, large, noire et sonore,

D'où monta pour tomber le globe au vol pesant,

Et la place où la bombe, éclatée en mitrailles,

Mourut, en vomissant la mort de ses entrailles,

Et s'éteignit en embrasant ! [39]

 

L’embrasement provoqué par l’extinction de la bombe ardente désigne moins le lieu de la mort de l’Empereur que le non-lieu ouvert par ce demi-dieu qui est passé de la jeunesse à la vieillesse, de l’illusion à l’amertume, de la gloire à la déréliction, de l’extériorité – « Loin de nos rives », écrit Hugo – de la Corse à l’extériorité de Sainte-Hélène, qui est passé à chaque fois de l’un à l’autre, sans avoir jamais connu ni la maturité, ni la vraie grandeur ou cette gloire qui n’est pas un néant, ni la véritable inscription dans une histoire :

 

En vain à Saint-Denis il fit parer d'avance

Un sépulcre de marbre et d'or étincelant ; [40]

 

Ce non-lieu, pourtant, est le lieu de l’histoire, pour autant qu’il puisse y avoir et lieu et histoire.

Encore faut-il qu’il puisse être de quelque manière habité.

C’est ce à quoi s’emploie l’ode Au Colonel Gustaffson, particulièrement au travers de la construction singulière de la deuxième partie de l’ode. Après qu’a été avancé que la grandeur du siècle se mesure à celle de ses grands hommes, au destin desquels la foule, livrée hélas à la nécessité, demeure indifférente :

 

– « Qu'importe ? dit la foule. […]

Et qu'on nous laisse en paix couler notre destin,

Oublier jusqu'au soir, dormir jusqu'au matin ! [41] ,

 

la seconde partie de l’ode s’ouvre en effet sur une interpellation du Poète par le Poète :

 

Ce ne sont point là tes paroles,

Toi dont nul n'a jamais douté,

Toi qui sans relâche t'immoles

Au culte de la Vérité ! [42] ,

 

interpellation qui est une nouveauté dans la poésie de Hugo et qui, par le fait que c’est un poète qui interpelle un poète, vaut pour la proclamation et la « performation » d’une communauté vertueuse, réunissant des âmes qui sont autant de temples « D’où ne sort que la voix de Dieu ! ». En un temps où Dieu s’est « retiré », et où les seuls miracles, c’est-à-dire le seul moyen de briser le cercle de la nécessité dans laquelle est enfermée la foule indifférente à l’attestation de la grandeur du siècle – en un temps où les seuls miracles sont « […] les hommes nés parmi nous » –, ces âmes poétiques ont pour mission de ranger à leur place respective ces demi-dieux. Chacun à sa place, déjà. Alors que l’ode Buonaparte, qui se mouvait encore dans la conviction d’une immédiateté du Bien « monarchique-et-religieux » rapportait le rôle du poète et sa légitimation à la dénonciation du faux dieu, on est passé à l’appréciation/réappréciation des demi-dieux :

 

Puisqu'il n'est plus d'autres miracles

Que les hommes nés parmi nous,

Tu succèdes aux vieux oracles

Que l'on écoutait à genoux.

A ta voix, qui juge les races,

Nos demi-dieux changent de places,

Comme, à des chants mystérieux,

Quand la nuit déroulait ses voiles,

Jadis on voyait les étoiles

Descendre ou monter dans les cieux ! [43]

 

Les miracles n’imposent pas d’eux-mêmes leur signification complète ; le déploiement de celle-ci nécessite le truchement du poète ou de la communauté poétique. Tous les demi-dieux énumérés au début de l’ode (Enghien, Moreau, Byron, Rhiga, Napoléon) ont attesté déjà la grandeur du siècle, mais tous sont morts. Ce qui demeure à charge, c’est de faire maintenant après cette aurore grandiose l’histoire au présent. L’autorité du poète ou de la communauté poétique ouverte par l’interpellation du poète se conforte, comme précédemment, d’une relation particulière à un monarque, à une incarnation historico-politique de la souveraineté.  Mais est-ce vraiment comme précédemment ? Pas tout à fait, puisque Gustave IV est le colonel Gustaffson, et que, strictement, il ne règne pas. C’est la communauté poétique qui le rétablit dans sa filiation et qui le sacre en énonçant et proclamant ses titres véritables à être le roi véritable régnant sur ce non-lieu de l’histoire dans lequel il s’agit de s’installer.

Sans doute Hugo se réapproprie-t-il le rôle et la fonction du poète, après que le sacre de Charles X, n’ayant pas effectué ce qu’il promettait, a compromis du même coup l’identité du poète ainsi que la définition de la poésie vouée à trouver dans cet événement sa réalisation ultime. Sans doute aussi rencontrera-t-on à peu près les mêmes termes dans cette redéfinition qui suit le nouveau sacre que dans la définition précédente. De là l’impression qu’on peut avoir à la lecture de ces textes que rien n’a changé, qu’il ne s’est rien produit : prophète il se voulait, prophète il se veut encore.

Il faut toutefois, outre à la question de la communauté poétique, être attentif à ce qu’entraîne le jeu des oppositions par lequel se réalise cette tentative de s’installer dans ce lieu dévasté de l’histoire. La figure du poète lui-même (l’auto-compréhension de son rôle par Hugo) en est, en droit au moins, transformée. Car si le poète, la communauté poétique, se fonde et se performe comme telle en sacrant un roi, ce roi-là non seulement se situe aux confins de l’histoire ( « Ni maître ! ni sujet », « seul homme » etc. »), mais l’est de s’être de façon jamais démentie – du moins Hugo l’affirme-t-il – opposé à l’Empereur, tant dans sa gloire que dans l’héritage laissé par son ombre à la Restauration. Il est un point fixe, « historique », qui participe à l’établissement d’une positivité au sein du non-lieu en lequel se concentre la possibilité de l’histoire présente, mais cette positivité n’en est pas moins constituée de l’opposition à l’extériorité à l’histoire. Le poète s’adresse aux poètes pour qu’ils sacrent comme roi véritable celui qui n’est positivement nulle part, et qui l’est de s’être opposé et de s’opposer à l’Empereur, lui-même extérieur à l’histoire. Négation de la négation dont on a une illustration de plus qu’elle ne retourne au positif qu’en arithmétique : « ni maître, ni sujet ».

Dans l’immédiat, après le sacre, ça ressemble à ce qui précédait et ça n’y ressemble pas : ce n’est pas pour autant un motif pour révoquer en doute la sincérité de ce qui précédait, ni pour révoquer en doute la sincérité de telle ou telle déclaration ultérieure de fidélité conservée au monarque. Il s’agit de ce moment tout à la fois ordinaire et extrême, où les réponses n’en sont soudain plus, mais où les questions insistent, alors qu’elles n’ont pas encore été reformulées.

Plus tard, dans A Reims, Hugo racontera qu’un député du Doubs – M. Hémonin [44] – aurait, au moment semble-t-il où Charles X se prosterna longuement devant l’archevêque, aurait remis à Nodier une édition en anglais du Roi Jean, provoquant de la sorte à la fois l’aveuglement de Nodier sur la scène, et le début de la découverte véritable de Shakespeare par Hugo. Vrai théâtre dans le faux théâtre, théâtre du vrai dans celui du faux, etc. : je ne veux pas insister ici sur cet aspect [45] , mais sur le lien qu’établit le Roi Jean entre le député – la participation des députés au banquet royal a été jusqu’à la dernière minute très controversée [46] – entre le député, l’historiographe du sacre (Nodier [47] ) et le poète. De ce Roi Jean, on peut légitimement retenir – comme Pierre Laforgue, dans un article publié en 1986 [48] , ou comme Jacques Seebacher dans sa récente Introduction à Notre-Dame de Paris [49] qu’il y est question d’un roi qui après avoir concédé la Grande Charte de 1216 à ses barons eut la mauvaise idée de se faire sacrer une seconde fois, événement tôt suivi de la mort dudit roi. A quoi on peut ajouter qu’il fut, selon Shakespeare, empoisonné par un moine, tout comme beaucoup jugèrent Charles X ridiculisé par sa prosternation devant l’archevêque [50]  : bref, une œuvre plus ou moins, et plutôt plus que moins, annonciatrice de Juillet. Mais on y peut lire également, et tout aussi légitimement, la fin de l’Usurpateur Jean sans Terre, voulant faire exécuter le jeune Arthur avant son second sacre, tout comme l’Empereur fit exécuter l’ami de Gustave, le duc d’Enghien, quelques mois avant d’aller à Notre-Dame [51] . Et on peut y entendre encore, puisque ni Napoléon ni Charles X ne furent sacrés deux fois, un écho à trois vers de 1825, qui s’espéraient alors assurés par l’histoire :

 

Et du dernier Martyr l'héroïque fantôme,

Ce Roi, deux fois sacré pour un double royaume,

A l'autel et sur l'échafaud ! [52]

 

mais que l’histoire ne rassura pas, et qui feront pour lors un retour auquel Hugo ne s’est pas dérobé : il écrivit le Dernier jour d’un condamné  et Cromwell.

Peut-être n’y a-t-il pas à choisir entre ces interprétations ; peut-être s’agit-il au contraire, dans ce cas comme dans d’autres, de les maintenir toutes trois, quitte à ce que s’y abîme la claire unité d’une pensée, mais de façon à ce que puisse s’y lire ce qui y travaille comme son autre, ce que s’y travaille comme son « altérisation ».  Comment égaler les génies ? « En étant autre » [53] – et notamment en maintenant, autant que faire se peut, la grâce du suspens de 1825.

 


Bernard DEGOUT


[1] Journal de Charles Weiss, cité par Gaston Bordet, La Grande Mission de Besançon, janvier-février 1825, Paris, Cerf, 1998, p. 129.

[2] Victor Hugo, Œuvres complètes, éd. chronologique établie sous la direction de Jean Massin, Club français du livre, 1968-1969, t. II, p. 781.

[3] « Du style symbolique », le Globe, 8 avril 1829.

[4] Victor Hugo, Œuvres poétiques, I, Avant l'exil, 1802-1851, édition établie par Pierre Albouy, Paris, Gallimard (Pléiade), 1964, p. 1259 :  « L’originalité de cette manière n’a pas échappé à Pierre Leroux. Dans un article – qu’il serait juste enfin de qualifier de génial […] ». Voir aussi Jacques Seebacher, « Le symbolique dans les romans », dans Victor Hugo ou le calcul des profondeurs, Paris, PUF, 1993, p. 219-220 : « C’est un très grand texte ».

[5] Pièce datée de mars 1825.

[6] Victor Hugo, Œuvres complètes, éd. citée, t. II, p. 706.

[7] Ibid., p. 728, note 2, où il est curieusement avancé que cette épigraphe ne fut retranchée qu’en 1840.

[8] « Sur le Voyage pittoresque et historique de l’Espagne, par M. Alexandre Laborde »,  cité ici dans l’édition Pourrat des Œuvres complètes, t. VIII, 1836, p. 251-252.

[9] Le terme n’est pas très satisfaisant, mais je n’en trouve pas d’autre.

[10] Bernard Degout,  Le sablier retourné, Victor Hugo (1816-1824) et le débat sur le « Romantisme », Paris, Champion, 1998, p. 70, et note.

[11] « Au reste, les écrivains qu’on appelle aujourd’hui très improprement romantiques éprouvent en littérature ce que les royalistes ont éprouvé longtemps en politique. Les royalistes étaient alors des ultra qui avaient en horreur les libertés publiques ; le Conservateur et le temps, plus puissant que tout le reste, ont fait justice de ces misérables calomnies, et le ridicule sobriquet d’ultra a disparu, parce qu’il portait à faux. / Il en sera de même de l’épithète insignifiante de romantique  […]». Sur l’Oriflamme, qui, grâce à Abel Hugo, et à travers la plume de Saint-Valry, notamment, flanqua la Muse d’un soutien quotidien à partir de décembre 1823, qu’il me soit permis de renvoyer encore à mon Sablier retourné, p. 376 et suiv. et 391 et suiv.  Saint-Valry publiera un violent article dans la douzième livraison de la Muse française, douzième et dernière, par le fait, mais qui se voulait la première d’une nouvelle impulsion donnée à la revue.

[12] Sauf à poser en dernière analyse, comme le fait le R. P. de Bertier de Sauvigny, une équivalence entre « parti ultraroyaliste » et Société des Chevaliers de la Foi (La Restauration en questions : joie, hardiesse, utopies, avec la collab. de Pierre-Jean Deschodt, Paris, Bartillat, 1999, p. 107-108, où sont rappelées les « principales mesures qui devaient animer les Chambres pendant les législatures », qui prouvent effectivement la cohérence du « noyau » des Chevaliers durant la période, mais ne prouvent que cela).

[13] « Il était réservé à l’époque où nous vivons de nous apprendre cette nouveauté remarquable, que le royalisme peut être un parti dans une monarchie » (Bonald, « Sur un écrit de Camille Jordan », Conservateur, 6e liv., 6 novembre 1818, t. I, p. 260).

[14] « La légende de la sainte ampoule fut remise à l’honneur, et Charles X toucha même les écrouelles ; et ceci se passait un demi-siècle après l’événement de la machine à vapeur de James Watt, vingt-sept ans après le premier vaccin antivariolique d’Edward Jenner, et vingt-quatre ans après l’adoption en France du système métrique » (R. A. Jackson, Vivat Rex, Histoire des sacres et couronnements en France, 1364-1825, trad. Monique Arav, Strasbourg, Association des Publications près les Universités, 1984, p. 178).

[15] Il écrit à Victor Hugo, le 8 mai 1825 : « Je vous plains de vous séparer de la moitié de votre âme, pour aller voir nos cérémonies de carton et de papier peint, et toutes les grandeurs étriquées de nos temps. Je me félicite de n’y point être forcé ; je rêverai le reste d’ici après avoir lu ce que vous aurez écrit sans doute. Emparez-vous du temps présent par des odes dignes de celle de Louis XVIII » (dans Victor Hugo, Œuvres complètes, éd. citée, t. II, p. 1469).

[16] Voir infra, note 000.

[17] Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, éd. Anne Ubersfeld et Guy Rosa, Paris, Plon (“Les Mémorables”), 1985, p. 381 : « La cathédrale ressemblait bien plutôt à un théâtre qu’à une église » .

[18] « On avait, pour le couronnement du roi de France, inséré un théâtre dans l’église » (Victor Hugo, Œuvres complètes, éd. citée, t. XII, p. 396).

[19] Victor Hugo, Poésie I, dir. Jacques Seebacher et Guy Rosa, Paris, Laffont (“Bouquins”), 1985

[20] Correspondance familiale et écrits intimes, t. I, 1802-1828, éd. Jean Gaudon, Sheila Gaudon, Bernard Leuilliot, Paris, Laffont (“Bouquins”),  t. I, 1988,  p. 683 (lettre du 29 mai).

[21] Voir à ce sujet la lettre à Adèle du 28 mai, 9h du matin, ibid., p. 676-677.

[22] Le lendemain, le Moniteur précisa : « L’ode insérée [...] hier [...] est de M. Victor Hugo, qui avait été honoré d’une lettre close de S. M. pour assister à cette grande cérémonie. Une très-belle édition se trouve chez Ladvocat » (17 juin, p. 933) – ce qui ne contredit pas mon interprétation de la publication sous l’anonyme (et, de surcroît, sans les nombreuses notes « explicatives » dont Hugo a assorti son texte).

[23] “Il y a deux intentions, dans la publication de ce livre, l'intention littéraire et l'intention politique; mais, dans la pensée de l'auteur, la dernière est la conséquence de la première, car l'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques” (Préface aux Odes et poésies diverses, juin 1822, Poésie I, éd. citée, p. 54).

[24] Institution du jury en France, Œuvres poétiques, I, éd. citée, p. 215.

[25] « Les circonstances ne forment pas les hommes; elles les montrent: elles dévoilent, pour ainsi dire, la royauté du génie, dernière ressource des peuples éteints. Ces rois qui n'en ont pas le nom, mais qui règnent véritablement par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils disparaissent en laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera fidèlement » [25] . Epigraphe pour le Génie (juin 1820), Poésie I, éd. citée, p. 216. Voir aussi cette remarque de Jacques Seebacher, à propos de la préface des Odes de 1822 : « le principe monarchique n’est pas autre chose qu’un synonyme symbolique de l’unité de pensée, laquelle se revendique intellectuellement et spirituellement comme l’idéal du moi, comme le gage du génie » (« L’image de soi », dans Victor Hugo ou Le calcul des profondeurs, op. cit., p. 269).

[26] « Son retour dans la capitale fut un triomphe […] ce furent les jours fériés de la royauté et de la vie de Charles X ; ils ne devaient pas être longs » (Histoire de la Restauration, XLV, XIX, Paris, Furne, 1852, t. VIII, p. 42-43.

[27] « Du Sacre de Charles X », dans Œuvres complètes, Paris, Garnier, [1861], t. VIII, p. 70-71.

[28] Poésie I, éd. citée, p.181.

[29] « Charles X est tel que je l’ai peint : doux quoique sujet à la colère, bon et tendre avec ses familiers, aimable, léger, sans fiel, ayant tout du chevalier, la dévotion, la noblesse, l’élégante courtoisie, mais entremêlé de faiblesse, ce qui n’exclut pas le courage passif et la gloire de bien mourir ; incapable de suivre jusqu’au bout une bonne ou une mauvaise résolution ; pétri avec les préjugés de son siècle et de son rang ; à une époque ordinaire, roi convenable ; à une époque extraordinaire, homme de perdition, non de malheur » (MOT, XXXVIII, 13 (écrit en mai 1833).

[30] Sunt Lacrimae rerum, 15 mai 1837, publié dans les Voix intérieures (27 juin 1837), où le poème est daté de novembre 1836 ; Œuvres poétiques, I, éd. citée, p. 935.

[31] « La question du grand homme dans l’œuvre de Victor Hugo », Romantisme, n° 100 (1998-2), p. 63-89.

[32] Voir le Moniteur du 20 septembre 1825, p. 1313, qui reproduit une longue lettre de Gustaffson, datée du 6 septembre, insérée dans le Drapeau blanc du 18. L’affaire se poursuivra dans les mois qui suivent, Gustaffson ayant estimé que sa lettre n’avait pas été reproduite correctement (Moniteur du 13 octobre, p. 1405, reproduisant une protestation datée du 3 octobre, publiée dans l’Etoile du 12 ; Moniteur du 14 octobre, qui publie la réponse du rédacteur principal du Drapeau blanc qui affirme n’avoir corrigé que « des expressions impropres, quelques fautes graves contre la grammaire » et conclut sur ces mots : « Un étranger peut faire des fautes de français. Nous ne l’aurions pas été, nous, en publiant la pièce telle qu’il nous l’avait envoyée ». Le 17 octobre, le Moniteur insère une nouvelle lettre du colonel, ainsi que le texte original de la lettre corrigée par le Drapeau blanc [p. 1423]).

[33] Voir le Moniteur du 24 janvier 1824, p. 92.

[34] Las Cases corrigea, comme il s’y était engagé fin 1823, le passage incriminé lors de la réédition de 1824 du Mémorial de Sainte-Hélène (voir les notes de Marcel Dunan dans son édition du texte, Paris, Flammarion, 1951, t. II, p. 129-131).

[35] Sertorius, écrit Chateaubriand, « succomba dans son entreprise ; mais il est probable qu’il n’avait point compté sur le succès. Il ne consulta que son devoir et la sainteté de la cause qu’il restait seul à défendre. Il y a des autels, comme celui de l’honneur, qui, bien qu’abandonnés, réclament encore des sacrifices ; le Dieu n’est point anéanti parce que le temple est désert. Partout où il reste une chance à la fortune, il n’y a point d’héroïsme à tenter. Les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort. Après tout, qu’importent les revers si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie ? » (« Sur le Voyage pittoresque et historique… », éd. citée, p. 261-262 ; je souligne).

[36] Poésie I, éd. citée, p.182-183.

[37] Ibid., p. 185.

[38] Id., pp. 183 et 187.

[39] Id., p. 187-188.

[40] Id., p. 186.

[41] Id., p. 178.

[42] Id.

[43] Id., p. 178-179. Cf. ce vers de Lamartine : « Les grands événements, voilà les grands prestiges ! » (Le Chant du Sacre, Œuvres poétiques, éd. Marius-François Guyard, Paris, Gallimard (« Pléiade »),  p. 267.

[44] A Reims écrit Hémonin pour Emonin (voir Victor Hugo, Correspondance familiale…, éd. citée, t. I, p. 919 : « Ministériel jusqu’au fanatisme, il siégea à droite jusqu’en 1827, date à laquelle il retourna à sa ville et à son commerce »), dont le Moniteur du 18 mai 1825 donne bien le nom parmi ceux des membres tirés au sort pour constituer la députation de la Chambre basse au Sacre (Salaberry, Souvenirs politiques [...] sur la Restauration, 1821-1830, éd. comte de Salaberry, Paris, 1900, t. I, p. 174-176 ne le mentionne pas).

[45] Aspect appréhendé, d’un autre point de vue, dans « Le “ Journal ” du Sacre », in Chateaubriand mémorialiste : Colloque du cent cinquantenaire (1848-1998), textes réunis par Jean-Claude Berchet et Philippe Berthier, Genève, Droz, 2000, p. 261-275 ; qu’il me soit permis d’y renvoyer.

[46] Voir, dans les Mémoires de M. le vicomte de Larochefoucauld, aide-de-camp du feu Roi Charles X (1814 à 1836), Paris, Allardin, 1837, t. III, p. 37-38, le plaidoyer de Sosthène auprès de Charles X pour qu’une députation de pairs et de députés soit admise au banquet du sacre, en sus du clergé.

[47] Voir sur ce point Anne Martin, « Charles Nodier, historiographe du sacre de Charles X ? », Gazette des Beaux-Arts, novembre 1968.

[48] « Etre Shakespeare ou rien », Berenice (Rome, Lucarini), juillet 1986, p. 49-62.

[49] « Nodier s’était muni pour le « voyage à Reims » d’une lecture point trop innocente, mais politiquement et littérairement éblouissante » (Paris, Le Livre de Poche « Classique », 1998, p. 46).

[50] « Le Roi se prosterne très profondément ayant la face contre ces carreaux [de velours]. L'archevêque se prosterne de la même manière à droite de Sa Majesté, tandis que les deux cardinaux assistants restent debout à sa gauche. En ce moment un vif mouvement de curiosité s'était manifesté dans l'assemblée ; on voyait dans les tribunes toutes les têtes penchées vers le sanctuaire, et ce spectacle, qui s'est prolongé pendant plusieurs minutes, avait laissé sur les visages une impression qu'il serait difficile de caractériser » (Darmaing, Relation complète du sacre de Charles X, 1825, réimprimé avec une préface de L. Raillat, Paris, Communication et tradition, coll. « Archives des Bourbons », 1996, p. 61-62). On pourrait multiplier les témoignages.

[51] Pierre Laforgue insiste à juste titre sur la bâtardise de Faulconbridge, et le pointe comme un personnage « qui n’est pas tout à fait indispensable à l’action dramatique » (art. cité, p. 57 ; mais cf. Jacques Seebacher, Introduction à Notre-Dame de Paris, op. cit., p. 46). Faulconbridge est reconnu par Jean ; Gustave – « loyal et fou » (Chateaubriand) – accusé on l’a vu de bâtardise par l’Empereur. Gustave n’est pas indispensable à la monarchie, et lui est simultanément, pour Hugo, indispensable en 1825. Il y aurait là matière à développements et à confrontation aux études de Jacques Seebacher (« Poétique et politique de la paternité », dans Victor Hugo ou le calcul des profondeurs, op. cit.) et de Bruno Clément (« Hugo, Shakespeare », dans Le lecteur et son modèle, Paris, PUF, 1999).

[52] Le Sacre de Charles X, Poésie I, éd. citée, p. 174.

[53] William Shakespeare, I, III, 5, dans Victor Hugo, Critique, dir. Jacques Seebacher et Guy Rosa, Paris, Laffont (“Bouquins”), 1985, p. 303 ; cité et commenté par Bruno Clément dans une perspective différente, op. cit., p. 110 et suiv.