GROUPE HUGO
Université Paris 7 - Equipe de recherche "Littérature et civilisation du XIX° siècle"

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Séance du 11 mai 1996

Présents : Guy Rosa, Valérie Presselin, Jean-Marc Hovasse, Ludmila Wurtz, David Charles, Anne Ubersfeld, Delphine Gleizes, Christine Cadet, Pierre Laforgue, Véronique Dufief, Josette Acher, Pierre Georgel, Myriam Roman, ainsi que Denis Sellem (travaillant pour la Fédération Internationale et la Ligue des Droits de l'Homme, à retrouver les français disparus en ex-Union Soviétique, M. Sellem recherche également les traces d'une correspondance entre Hugo et Pouchkine) et Jocelyne Pomédio (qui aimerait travailler sur L'Homme qui rit).

Excusés : Stéphane Desvignes, Claude Millet, Franck Laurent.


Informations

Nouvelles :

* Bernard Degout soutient cet après-midi, à Créteil, sa thèse sur «L'impossible souveraineté : Victor Hugo et la condamnation royaliste du romantisme, 1819-1824». G. Rosa regrette de ne pouvoir y assister et, quoique son invitation à le faire soit bien tardive, recommande vivement aux présents de se rendre à Créteil cet après-midi.

 

* Guy Rosa communique la teneur de la lettre cordiale qu'il a reçue de Madame Danielle Molinari, conservateur de la Maison Victor Hugo et de Hauteville-House.

 

* Actes et Paroles (seulement le premier tome) est au programme du concours d’entrée à l’ENS de Fontenay -St Cloud l'an prochain.

 

* Anne Ubersfeld signale que Jean-Pierre Vincent monte Léo Burckart, le drame de Nerval, à la Comédie Française.

 

En prélude à l'été...

Pour la séance prévue le samedi 15 juin, Anne Ubersfeld nous offre l'hospitalité de sa maison de Marines, près Pontoise, à 11 h. (pour le transport, s’adresser aux plus anciens qui ont en général des voitures). Delphine Gleizes et Jean-Marc Hovasse nous parleront de leurs recherches de thèse.

A. Ubersfeld demande de l'avertir d'une lettre (37 rue Gazan, 75014 Paris) ou d'un coup de téléphone (45.88.08.29), pour faciliter l'organisation matérielle.

 

Avez-vous vu Léon ?

La question vient de Guy Rosa, à propos du film de Luc Besson, diffusé en ce moment sur Canal +...

En effet, explique G. Rosa, Léon constitue une sorte de version moderne des Misérables, du moins pour la relation fondatrice de Jean Valjean et de Cosette. Léon est un «misérable» : analphabète, relégué dans les marges de la société, il exerce la profession de tueur «nettoyeur». On retrouve dans Léon ce double fantasme d'invincibilité et d'abandon qui constitue le personnage de Jean Valjean. Un de ses exploits de tueur ouvre le film. En rentrant chez lui, Léon rencontre une petite fille, probablement battue (on ne sait par qui). Regardant par le «judas de la providence», il assiste à une descente d'«affreux» truands chez la famille de celle-ci : tout le monde est massacré, à l'exception de la petite fille, fort opportunément sortie pour une course. A son retour, elle n’échappe à la mort qu’en sonnant à la porte de Léon et obtient qu’il la garde avec avec lui. Au fur et à mesure qu'il s'habitue à sa présence, Léon devient moins efficace dans son travail de «nettoyeur». Le film se termine sur le pendant moderne de la barricade, — un assaut de l’appartement de Léon à la mitrailleuse et autres armes de guerre. Les «affreux» étaient en fait des policiers corrompus et fous, dont le chef peut être vu comme un Javert moderne : là où le XIXème craignait une trop grande rigidité de la loi, le XXème siècle redoute que la loi n'abrite le délire. Le film comporte aussi son Thénardier -un tenancier de pizzeria qui exploite ici Léon et non la petite fille. Celle-ci (qui a des répliques à la Gavroche), tombe amoureuse de Léon : la relation amoureuse est la même, mais, de nos jours, c’est la petite fille qui doit la dire, à peine de contresens. Il y a même un couvent : à la fin du film, la petite fille entre dans un pensionnat très strict, avec un jardin.

Avec Jean Valjean et Cosette, Hugo invente un mythe, celui de l'homme sauvage et de la petite fille, le seul lien qui subsiste entre lui et l’humanité -et il n’y en aura pas d’autre. Retrouve-t-on cette structure dans d'autres films contemporains, demande G. Rosa ?

Ludmila Wurtz songe à Alice dans les villes de Wim Wenders : une petite fille abandonnée par sa mère dans un aéroport est trouvée par un homme, lui-même errant et marginal. Ensemble, ils partent à la recherche de la ville d'Allemagne qui posséderait la maison et le jardin dont se souvient la petite fille. A la fin, ils retrouvent la ville. A moins, dit la petite fille, que ce n'en soit une autre...

Un CD-ROM Hugo ?

Guy Rosa assiste aux réunions du GIRB sur l'élaboration d'un CD-ROM Balzac, comportant le texte de La Comédie Humaine et toutes sortes de liens «hypertextes» : l'objectif est une édition lexicologique et encyclopédique, pour la bicentenaire de la naissance de Balzac. Guy Rosa pose au Groupe la question de ses projets. Il soulève les questions suivantes :

 

1) La forme que prendrait un CD-ROM Hugo :

— L'aspect encyclopédique est intéressant pour Balzac ; il l'est moins pour Hugo. Peut-on imaginer ce que donnerait l'ensemble des éclaircissements historiques qu'on pourrait apporter à «L'année 1817» ? Cela aboutirait à un contresens, puisque ces références sont faites pour l'oubli.

— Les balzaciens mettront peu de notes, seulement une notice sur l'histoire des textes. Ce CD-ROM est conçu comme complémentaire de la récente édition de la Pléiade; nous n’en avons une que pour une partie de l’oeuvre.

— A l'heure actuelle, le plus utile pour les chercheurs hugoliens serait, aux yeux de G. Rosa, de disposer d'une chronologie informatisée, à partir de la chronologie Massin vérifiée et complétée. On pourrait aussi imaginer une bibliographie critique qui donnerait, par exemple, tous les articles parus sur Notre-Dame de Paris, et qui serait aussi interrogeable par mots-clés. Ou bien encore une édition complète et cohérente des fragments, interrogeable en fonction des deux classements (manuscrits et côtes).

— Pierre Georgel pense aussi à la réalisation de l'Index, initialement prévu en «Bouquins». G. Rosa observe que cela exige de le rachat aux éditions «Bouquins» de la saisie informatique du texte.

Anne Ubersfeld note l’intérêt de tous ces projets: l’érudition pure ne vaut rien, mais la «lecture» sans appui historique, génétique, etc. est pauvre et rarement neuve.

 

2) L'établissement du protocole de travail que demanderait n’importe lequel de ces travaux. Il a lui-même fait un essai de chronologie informatisée à partir du Massin (lui-même repris du travail de J. Seebacher et Rosa fait un petit cours familier d’histoire de la science hugolienne). C’est très simple au début : il suffit de définir des champs (date initiale / date finale ; vert / rouge / noir ; textes), et de taper le texte ou utiliser le scanner (et vérifier, ce qui est aussi long !). Mais c’est déjà prendre beaucoup de peine pour un résultat fragile si l’on n’ajoute pas une rubrique «Sources» (toutes les dates ne sont pas dans Massin) et une rubrique «Contrôle» (vérification de la source par un autre document). Cela alourdit déjà beaucoup la charge de travail. En comptant 20 à 25 personnes sur le projet, chacune aurait en fait une vingtaine de pages du Massin à recopier, ce qui est assez léger. Mais le problème n'est pas tant de taper les données que de former 25 personnes au maniement d'un logiciel que G. Rosa a mis lui-même assez longtemps à maîtriser. A moins qu'une seule personne n'entre les données cherchées par les autres. Mais cela ne remplit pas ne ligne de la rubrique «contrôle»

Surtout, l'entreprise n'a d'intérêt que si elle peut être continuée, améliorée et enrichie, donc si elle met en jeu l’activité compétente de plusieurs personnes sur une longue durée et/ou leur remplacement par d’autres. Cela qui suppose l'entente préalable des participants sur un protocole de travail et leur engagement à longue échéance. Le CD ROM Balzac lui-même perdra son intérêt très vite s’il n’est pas constamment, et longuement, poursuivi. Sinon, mieux vaut faire une bonne édition sur papier.

Enfin de telles opérations sont inévitablement collectives aussi dans leur rétribution (en gloire puisque nous n’en connaissons pas d’autre). Les exigences de carrière actuelles en lettres s’y opposent (sauf pour l’animateur de l’entreprise, ce qui aggrave les contradictions). Qui se dévouera longuement à la gloire du Groupe Hugo? Le passage de la «recherche» littéraire du régime de l’individualisme (romantique?) au régime du monastère bénédictin ou du laboratoire scientifique n’est sans doute pas pour demain.

P. Georgel souligne qu'effectivement, à sa connaissance, de telles entreprises demandent toujours qu’une partie importante du travail soit confiée à des professionnels rémunérés.


Communication de Ludmila Wurtz et David Charles sur le XIXème siècle dans les recueils de Poésie III  -à l'exception de la seconde et de la dernière série de La Légende des Siècles.


 

Trop soudain pour être convaincant ?

Guy Rosa : — L'année, d’abord placée hors du siècle, est brutalement réintégrée dans le siècle. Cela ne tient-il pas de l'«entourloupe»?

Josette Acher : — Le retournement brutal du sombre au clair est constant chez Hugo.

David Charles : — Hugo parle en 1859 d'«imbroglio» ; il faut bien une «entourloupe» pour le défaire.

G. Rosa : — La scission de la temporalité entre temps réel et temps idéal existait déjà -c’est ce que nous a dit Fizaine- dans Napoléon le Petit.. Le système étudié par Claude Millet dans La Légende des Siècles est analogue et inverse. Dans Napoléon le Petit ou dans L'Année terrible, l'instant condamne l'époque et finit par être exclu de l’histoire; dans La Légende des Siècles, l'événement au contraire est miraculeux, et le miracle de l’instant assure la continuité de la temporalité. Dans tous les cas, la structure logique reste identique, mais elle se retourne deux fois.

Pierre Georgel : — Peut-être pas, car «instant» et «événement» ne sont pas synonymes.

D. Charles : — De plus en plus dans l'œuvre hugolienne, l'absence de durée s'affiche comme telle.

 

A Théophile Gautier (CFDL, XV-XVI-2, pp.105-106)

Anne Ubersfeld : — Je pense à ce poème marginal daté du 2 novembre 1872 qu'est le tombeau de Théophile Gautier. Hugo écrit : «l'âge éclatant va finir» et termine le poème sur l'idée qu'il «pleure sur des berceaux et sourit à des tombes.» Cette idée entre en contraste violent, sinon en contradiction, avec l’image du siècle dans L'Année Terrible.

P. Georgel : — Ce poème est aussi un poème autobiographique. Hugo se sent proche de la mort : «Passons ; car c'est la loi ; nul ne peut s'y soustraire». C'est pour cela qu'il écrit qu'il se sent plus proche du berceau que de la tombe. En même temps, c'est le testament de la génération romantique :

Ce siècle altier qui sut dompter le vent contraire,

Expire... — O Gautier ! toi, leur égal et leur frère,

Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset.

 

A. Ubersfeld : — A mon sens, cette première lecture n'invalide pas le caractère surprenant de l'idée d'un âge finissant, d'un sourire adressé à des tombes.

 

La poésie pendant et après l'exil : une continuité ?

G. Rosa : — En tout cas, cela confirme l'idée que le XIXème siècle peut avoir une origine fort mobile : dans la préface de Cromwell, il commence avec le christianisme ; dans Napoléon le Petit à la Révolution, dans La Légende des siècles, il est toujours latent et patent dès le «Seizième siècle», dans L'Année terrible, le XIXème ne commence qu'au XXème... Et il est vrai que la «loi de formation du progrès» écrite pour le début du siècle -la Révolution- vaut maintenant pour sa fin -la guerre et la Commune.

Par là et surtout par l’accent mis sur la foi gardée dans le progrès, l’exposé de Ludmila affaiblit la doctrine de sa thèse d’une rupture entre la poésie de l'exil et celle d'après l'exil -plus exactement depuis Les Chansons des rues et des bois.

D. Charles : — Non, dans la mesure où le Second Empire sert à défaire toutes les illusions qui pouvaient être attachées au régime de l'Empire après Napoléon 1er.

G. Rosa : — C'est alors le même système de récupération du négatif qui assimile la poésie d’avant et d’après l’exil.

 

Une temporalité à trois termes

P. Georgel : — Quelle articulation trouve-t-on entre L'Art d'être grand-père et L'Année terrible ?

Ludmila Wurtz : —L'Art d’être grand-père prolonge en fait la position double mise en place dans L'Année terrible, entre une position intime et l'histoire surplombante.

P. Georgel : — Dans le rapport à la temporalité de L'Art d'être grand-père, il y a aussi une mise en balance du temporel et de la nature qui lui échappe : l'enfance, l'animal, le végétal...

A. Ubersfeld : — Dans quelle mesure Hugo n'a-t-il pas une conception cyclique du temps, avec l'idée de cycles qui se terminent tandis que d'autres commencent ?

G. Rosa : — Nous aurions alors un système temporel à trois termes : les cycles naturels (du côté de l'«âge»), puis le jeu dialectique de l'instant et du siècle. Cela nous sauve du retournement pur et simple, en décalant le système.

Valérie Presselin : — La palingénésie est justement cette idée qu'un moment de crise débouche sur autre chose : le passage par la sortie hors des références connues engendre quelque chose de nouveau.

L. Wurtz : — Hugo parle d'ailleurs de «monde nouveau».

 

Myriam Roman

 


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Responsable de l'équipe : Guy Rosa .