VICTOR HUGO
L’ÉCLAT D’UN SIÈCLE

par

Annette Rosa

 

 

TABLE DES MATIERES

 

PREMIERE PARTIE : L’enfance de l’art

I. – Le père ou le parrain 1802-1812

II. – Les Chevaliers du Lys 1813-1821

III. – Sacrements 1821-1825

IV. – Petite armée, grande bataille 1826-1830

 

SECONDE PARTIE : La carrière des honneurs 1830-1851

I. – Paris à vol d’oiseau 1830-1831

II. – Un salon rouge place Royale 1831-1833

III. – « Aimer, c’est plus que vivre »

IV. – « Il avait été embourbé dans la grandeur » 1836-1841

V. – Chez les rois mais dans  la rue

VI. – Hugo « déraillé »

VII. – De la tribune au pavé 1848-1851

 

TROISIEME PARTIE : Victor Hugo-Océan 1851-1870

I. – Et s’il n’en reste qu’un

II. – A grand homme, petite île

III. – L’achèvement d’un livre, Les Misérables 1860-1862

IV. – La figure du génie 1863-1870

 

QUATRIEME PARTIE : « Je suis une chose publique » 1870-1885

I.– Un retour triomphal septembre 1870

II.– L’année terrible 1870-1871

III. – Rentrons dans l’exil 1871-1873

IV. – « Un bonhomme simplement exquis » 1873-1878 (1880)

V. – Au Panthéon dans le corbillard des pauvres 1878-1885

VI. – « Victor Hugo est impossible » 1885-1985

 

EPILOGUE

 

Pour en savoir plus sur Victor Hugo

 

 

 

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Éditions Messidor 1985

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« Gagnez à la loterie, vous voilà un habile homme. Qui triomphe est vénéré… Ayez de la chance, vous aurez le reste ; soyez heureux, on vous croira grand. En dehors des cinq ou six exceptions immenses qui font l’éclat d’un siècle, l’admiration contemporaine n’est guère que myopie. Dorure et or. [...] Les hommes confondent avec les constellations de l’abîme les étoiles que font dans la vase molle du bourbier les pattes des canards. »

Les Misérables

I, 1, 12

 

 

 

 

1

L’ENFANCE DE L’ART

 

 

CHAPITRE I

Le père ou le parrain

1802-1812

 

 

 

« Le petit qui criait au tome III »[1]

 

Qu’est-ce qui avait bien pu pousser en 1796 la Bretonne Sophie, « chaude Vendéenne », vers le capitaine Hugo, envoyé précisément pour réprimer, au nom du gouvernement révolutionnaire, la rébellion des chouans ? Etait-ce la gaîté énergique et chaleureuse de ce soldat costaud et sentimental qui avait séduit la jeune fille pudique et réservée ? Son « humanité » dans une guerre civile que les nécessités rendaient de part et d’autre inhumaine ? Un désir de sécurité dans cette tourmente ? Nous ne le serons sans doute jamais. Sophie écrivait peu et brièvement.

  A Paris où s’installe pour peu de temps le jeune ménage, Hugo devient le familier du colonel Lahorie. Cultivé, grave, pensif, il plaît à Sophie déjà fatiguée de l’exubérance de Léopold. Cette amitié grandira.

  En attendant, les hasards de la guerre, les déplacements, les grossesses, vont occuper Sophie. Deux fils naissent : Abel en 1798, Eugène en 1800. En 1802, les Hugo espèrent enfin une fille. Lahorie doit en être le parrain – parrain civil, car les églises ne sont qu’entrouvertes et l’on n’administre pas officiellement de baptêmes religieux.

  En fait de Victorine, c’est encore un garçon qui naît à Besançon le 26 février 1802 : Victor-Marie, si chétif et si fripé et donnant « de si faibles signes d’existence que l’accoucheur déclara qu’il ne vivrait pas »[2]. L’enfant « réputé mort-né » vivra quatre-vingt-trois ans ; les signent mentent parfois. D’autres disent le vrai : en lui donnant son nom, Lahorie donnait un peu de sa destinée au petit Victor : la proscription. « Bonaparte, l’oncle, tua le parrain. Bonaparte, le neveu, exila le filleul. »[3]

  A un an, Victor n’est pas un bel enfant. « Sa petite tête qu’il ne portait pas encore, tombait sur son épaule ; il était tout rechigné et loin que sa figure fût un rire, on y voyait de temps en temps quelques larmes plaintives. »[4] Sa mère n’est plus là depuis novembre. Laissant le commandant Hugo muté à Marseille se débrouiller avec les trois enfants, elle est partie à Paris, pour demander à Joseph Bonaparte de consolider la carrière de Léopold menacée par des supérieurs mesquins. Elle y revoit Lahorie, alors à demi disgracié et déjà au bord de comploter contre le Premier Consul. Le séjour de Sophie à Paris se prolonge – huit mois : du neuvième au seizième mois de Victor – malgré les lettres pressantes de Léopold, obligé de s’établir en Corse, puis à l’île d’Elbe, avec sa demi-brigade et un peu embarrassé d’une progéniture que l’absence maternelle attriste certainement, affecte profondément peut-être.

 

    Ton Victor entre, il m’embrasse. Je l’embrasse pour toi et lui fais baiser cette place pour    que tu y recueilles au moins dans ton éloignement quelque chose de lui. J’y joins aussi le baiser le plus ardent. Je viens de lui donner du bonbon, dont j’ai toujours soin d’avoir une provision dans mon tiroir. Il s’en va tristement avec Nicolas en le suçant[5]

 

  Léopold se consolait, sans doute plus aisément que Victor toujours pleurnichant derrière ses deux gaillards de frères, en compagnie d’une certaine Catherine Thomas. Sophie rentra, mais

la vie commune ne dura que quatre mois. Fut-ce jalousie sincère, constat d’incompatibilité définitive, refus du vagabondage militaire ? Ou plutôt n’était-elle revenue que pour reprendre ses enfants ? Le commandant Hugo semble avoir ardemment désiré qu’elle restât. En vain. Mme Hugo repartit pour Paris, emmenant cette fois les trois garçons qui n’allaient plus connaître désormais que la séparation de leurs parents, entrecoupée d’impossibles et conflictuelles retrouvailles.

  A Paris, Sophie qui s’est installée rue de Clichy ne voit guère Lahorie : suspect de conspirer, il s’est d’abord caché près d’elle puis erre de cachette en cachette, d’où il surgit parfois. Victor a trois ans. Sa mère l’envoie avec Eugène dans une école de la rue du Mont-Blanc.

 

   Comme j’étais tout petit, ayant à peine trois ans, j’avais besoin de plus de soin qu’un autre. Le domestique me déposait le matin dans la chambre de la fille du maître d’école, Rose. Le plus souvent, Rose était encore couchée. Assis sur une chaise près de son lit, j’assistais à son lever ; je la voyais se tirer du lit, mettre ses bas. [6]

 

 

 

« Ô guerres, épopées… »[7]

 

  1805-1806, pendant qu’un petit garçon plutôt renfermé contemple le pied nu de Rose ou la pluie qui transforme la rue Saint-Lazare en rivière, le canon de la victoire tonne sur les champs de bataille d’Ulm, Austerlitz, Iéna. Bonaparte est devenu Napoléon Ier. L’Europe plie devant l’aigle. Chargé par son illustre frère de conquérir le royaume de Naples, Joseph Bonaparte a fait venir Léopold Hugo en Italie, confiant dans sa fidélité, son talent de meneur d’hommes et son expérience de « pacificateur » acquise en Bretagne. C’est pour Hugo l’occasion tant attendue d’actions éclatantes. Il entre effectivement dans l’Histoire en attachant son nom à la capture du plus hardi des « bandits » de Calabre, Fra Diavolo – le Diable. Bandits : nous dirions peut-être aujourd’hui patriotes résistants de ces hommes soulevés contre l’occupation française. Mais les soldats de l’Empire, galvanisés par l’idéal de la conquête napoléonienne, tout en admettant la bravoure de leurs adversaires, ne voyaient dans leur lutte que les soubresauts d’un vieux monde agonisant, convaincus d’être les acteurs non d’une guerre mais d’une épopée. Ils n’avaient pas tort de le croire. La confession d’un enfant du siècle, de Musset, témoigne pour nous de la fascination qu’exercèrent ces cavaliers de l’apocalypse-Liberté sur la génération née sous l’Empire, et avec eux sur tout le siècle.

 

  De temps en temps leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d’or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval… Il n’y avait alors que des cadavres et des demi-Dieux. 

 

  Bilan de cette victoire : le commandant Hugo devient colonel, avec la responsabilité de la province d’Avellino. L’avenir était assuré et souriant, la situation suffisamment stable pour envisager de faire venir près de lui ses fils qu’il n’avait pas revus depuis plus de deux ans. La séparation lui paraissait pourtant désormais définitive. Ce fut Sophie qui, à la fin de 1807, prit brusquement, sans en avertir son mari, la décision de le rejoindre : privée de l’appui de Lahorie traqué, malade et invisible, soucieuse de faire bénéficier ses fils de l’heureuse position de leur père et redoutant peut-être un divorce, elle se décida au départ, elle qui n’aimait pas les voyages, à l’Italie, elle qui n’aimait que la verdure des jardins.

  Voyage sinistre, froid, rayé de pluie dont Victor qui a cinq ans gardera des souvenirs rares mais profondément inscrits dans sa mémoire : l’alliance du cocasse et du grand – on mange de l’aigle -, la découverte que le même signe, inconnu, de la croix dessine le gibet et la superstition. Quelques images éparses : un fantastique palais de marbre tout lézardé, la misère sans souliers, la mer.

  Ce furent quatre mois de jeux au soleil napolitain, interrompus par la décision maternelle de rentrer à Paris, une fois prouvée l’impossibilité de toute vie conjugale.

 

 

 

« Tu dois te souvenir des vertes Feuillantines » : 1809-1811

 

Insensible aux paysages, Mme Hugo en revanche aimait les jardins et découvrit, près de la rue Saint-Jacques, un logis à la fois tranquille et champêtre, morceau d’un ancien couvent de femmes vendu lors de la Révolution. Ce fut pour les garçons un jardin avant d’être une maison, territoire de jeux fabuleux. Ce fut surtout le cadre légendaire, omniprésent dans l’œuvre de Hugo, de l’identité de Victor : « C’est le soleil levant de ma vie », lieu divin où naissent les amours enfantines, où s’étudient d’un œil effaré les manifestations de l’invisible, où Virgile redevient un poète réaliste.

  Pour Sophie, c’était d’abord un asile profond et sûr : au fond du parc, l’ancienne chapelle du couvent allait devenir la cachette de Lahorie retrouvé. Plus tard, dans les Misérables, Jean Valjean, traqué lui aussi, se cachera de Javert derrière les murs du couvent du Petit-Picpus, et dans l’ombre, regardera Cosette jouer parmi les pensionnaires, comme Lahorie avait pu contempler son filleul.

 

   Elle mena tout de suite ses enfants à sa future habitation qui leur sembla un rêve des Mille et Une Nuits. La maison était vaste, le jardin avait neuf arpents, était rempli d’arbres, de buissons, de fleurs, de fruits. Il était inculte, sauvage. Les mauvaises herbes étaient si touffues, avaient monté si haut qu’elles leur firent l’effet d’une forêt vierge. Les enfants dirent un tendre bonjour à ces mauvaises herbes indépendantes et méprisées, qui ne demandent rien aux hommes et ne leur donnent rien.

 A gauche de ce pêle-mêle sauvage de fleurs et d’herbes était une immense allée gazonnée, au fond une superbe allée de marronniers, dans un coin un puisard desséché assez escarpé et profond pour q u’il y ait du mérite à le monter et à le descendre. Des fouillis de broussailles, toutes sortes de coins, des fruits en si grande profusion que la terre en était jonchée.[8]

 

  Chose étrange, à peine installés dans ce paradis, le beau appelant l’horrible, les enfants le peuplèrent d’un monstre. « Ils avaient inventé un animal qu’ils se représentaient couvert de poils avec des pinces, lesquelles étreignaient et enlevaient ce qu’elles saisissaient. Ils avaient appelé cet animal sourd. Ils s’élançaient disant : - allons à la recherche de sourd ! »[9], débarrassant l’humanité de la « funeste bête » comme plus tard Gilliat combattit la pieuvre (Les Travailleurs de la mer).

  Leurs exploits n’étaient pas toujours héroïques. Ils se contentaient parfois d’être sportifs, surtout lorsqu’il s’agissait, à la balançoire, d’épater voire de tourmenter la petite compagne de jeux : Adèle Foucher, alors admiratrice d’Eugène et de Victor, déjà peut-être enjeu de leur rivalité.

  Contrairement aux enfants de leur âge, enfermés dans les sévères lycées napoléoniens et qui guettaient les trop rares jours de congé, nulle rupture pour les petits Hugo entre les vacances et le travail. Victor apprit à lire tout seul et était, comme Eugène, tout aussi fervent à l’étude qu’aux jeux. Grâce à l’enseignement d’un ancien prêtre, ils étaient, au bout de deux ans, capables de traduire Virgile et Tite-Live. Mais le vrai maître fut Lahorie. C’est sur les genoux du proscrit que Victor, à huit ans, découvrit à travers la lecture de Tacite les violences de l’histoire qui allaient bientôt briser et rejeter dans le mythe l’enfance heureuse des Feuillantines.

 

 

 

Voyage en Espagne : 1811

 

Dans cette hachée, où nul séjour ne dura jamais plus de deux ans, l’image du père succède à nouveau à la présence du parrain. Lahorie avait été arrêté en décembre 1810. Mme Hugo que rien ne retenait plus à Paris consentit en février 1811, sur les instances de Joseph devenu roi d’Espagne, à se rendre à Madrid, auprès de Léopold depuis peu général.

  Commencé en mars, le voyage devait s’achever en juin 1811. On a du mal aujourd’hui à imaginer le caractère extraordinaire, redoutable, risqué, d’une telle entreprise. C’est qu’il ne s’agissait pas de tourisme. Trois mois sur les routes alors que les Espagnols étaient en pleine révolte et que des groupes de partisans – les guérillas – harcèlent les troupes. On ne se déplace qu’envoi escorté sur des routes aussi accidentées que peu sûres. Tandis que la générale Hugo peste au fond de sa berline contre les punaises, le vin boucané, la nourriture exécrable, la poussière, l’hostilité des habitants, Victor regarde et enregistre : images traumatisantes de violence. C’est la « terrible apparition » d’un corps dépecé et crucifié par morceaux aux quatre extrémités d’une immense croix, à l’entrée de Vitoria – œuvre sinistre des Français. C’est, avant Burgos, la vision « grotesque » des éclopés rentrant en France : « une Cour des Miracles, une gueuserie de Callot, toutes les infirmités et tous les costumes » dont Notre-Dame de Paris et Les Misérables se souviendront. C’est aussi l’austère et sombre beauté des maisons d’Ernani, le bruit farouche et délicieux des essieux grinçants sous les roues des charrettes du mois de juin 1811, l’arrivée à Madrid et les « grandes chambres peintes du palais Massérano ».

  Tandis que Mme Hugo s’installe et attend le général absent de Madrid, les enfants se livrent aux délices de la découverte : démesure des pièces, opulence d’une décoration à la fois galante et religieuse, alignements des portraits d’ancêtres qui, plus tard, resurgiront dans les décors d’Hernani et de Ruy Blas. Comme aux Feuillantines, une petite-fille-femme partage les jeux des garçons et occupe le cœur de Victor.

 

Mon père avait une escorte

 Nous habitions un palais

 

Dans cette Espagne que j’aime

Au point du jour, au printemps

Quand je n’existais pas même,

Pepita – j’avais huit ans –

 

Me disait : - Fils, je me nomme

Pepa ; mon père est marquis.

Moi, je me croyais un homme,

Etant en pays conquis.[10]

 

  Ces « fredaines » furent brèves. Léopold à peine de retour dépose une requête en divorce et exige que les cadets soient internes au Collège des Nobles. Abel, l’aîné, échappe à ce triste sort en revêtant l’uniforme des Pages du Roi. Choc profond pour Victor. Comment un père si prestigieux peut-il, après tant d’exploits accomplis pour le rejoindre, les rejeter, les séparer de leur mère, et pis encore, les enfermer – en somme les punir – dans cette sinistre prison ? Pourquoi les priver – pour la première fois de leur existence – de liberté ? Pas seulement de la liberté de mouvement, mais aussi de la liberté de conscience : élevés par une mère au royalisme plus voltairien que catholique, Victor et Eugène doivent subir le mépris de leurs condisciples, ravis de pouvoir leur faire mesurer la haine espagnole pour « Napoladrone ».

  Eugène et Victor n’ont pas des âmes de victimes. Ils se battent avec leurs armes : les poings d’abord, une écrasante supériorité scolaire ensuite. Ebahis et furieux, les sombres « magister » se virent obligés de faire sauter en une semaine six classes à ces deux gamins et d’inscrire en rhétorique (classe de première) des enfants qui savaient, à huit et dix ans, traduire Tacite à livre ouvert. Mais cette victoire ne calmait que l’orgueil. L’humidité des murs, le froid de l’hiver, les rationnements, seraient venus à bout de leur résistance, si le roi Joseph n’avait décidé de trancher en faveur de Sophie. Léopold garda Abel et accepta de rendre Eugène et Victor à leur mère à condition qu’elle rentrât immédiatement en France. Ce qu’elle fit, avec d’autant plus d’empressement, au printemps 1812, qu’elle avait eu des nouvelles favorables de Lahorie.

  Mme Hugo et ses enfants quittaient l’Espagne en pleine débâcle : derrière elle les armées napoléoniennes en déroute évacuaient les villes les unes après les autres. L’Empire touchait à sa fin. Elle avait donc plus d’une raison de se réjouir.

 

 

 

« … je me vautrais à même les bibliothèques ».

 

Victor retrouva les Feuillantines, Adèle grandie, les jeux et la lecture surtout. Chargés par leur mère de lui choisir des livres chez le « bonhomme Royol » qui tenait cabinet de lecture dans le voisinage, et même de les « essayer » pour elle, afin de lui épargner les œuvres ennuyeuses, Eugène et Victor usèrent et abusèrent de leur responsabilité. En un temps où les lectures enfantines étaient, dans les familles et les écoles, surveillées, expurgées, censurées sévèrement, les petits Hugo passaient de boulimiques heures à dévorer dans le plus grand désordre les succès faciles du jour comme les écrits alors scandaleux de Rousseau ou de Diderot. Le bon bourgeois timoré qu’Adèle avait pour père tentait bien parfois de convaincre Sophie de son imprudence. Mais cette mère, qui par ailleurs n’entendait supporter aucun manquement à son autorité, n’admit jamais qu’un mal pût naître d’un livre. Un écrivain naquit peut-être de cette débauche.

  Pendant que Victor jouait et lisait, Lahorie, pour avoir imprudemment participé à une conspiration contre l’Empereur, était condamné et fusillé, en octobre 1812.

  Victor a dix ans. Rien n’indique encore qu’il sera grand poète, ni même poète. Mais déjà cet enfant que tous s’accordent à trouver sérieux et grave a précocement fait l’expérience de ce qu’une époque disperse ordinairement entre plusieurs individus.

  De cette période particulièrement violente, il a vécu, subi ou observé toutes les violences : violence exaltée et victorieuse des conquêtes et des voyages, violence injuste et horrible des supplices – l’exécution de Lahorie lue sur le visage de sa mère -, violence et souffrance surtout des conflits familiaux et des séparations.

  Pour avoir imaginé cinquante ans plus tard la terrible enfance de Cosette, les angoisses de « la petite toute seule » dans la nuit, les cris de Gavroche au tome III des Misérables, la détresse de Gwynplaine et de Déa, et dès Notre-Dame de Paris l’exclusion de Quasimodo, le sourd – tous enfants perdus, volés, maltraités, malheureux -, il faut que Victor Hugo ait éprouvé petit – sans en guérir adulte – un formidable sentiment d’abandon.

  En même temps que blessée, cette enfance est portée par l’énergie d’une époque dont le siècle entier regrettera la disparition. Emanant de la Révolution et de la personne même de Napoléon, elle anime également tous ceux auprès de qui Victor a vécu : Léopold, soldat de rien devenu général et comte d’Empire, sa mère aussi forte à défendre ses enfants que ses passions, son autonomie même, ce parrain, enfin, de qui il a appris – et pas que dans Tacite – le prix de la liberté.

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

Les chevaliers du Lys

1813-1821

 

 

 

 

 

 

Vive le roi !

 

Les feuillantines reverdirent un printemps encore, puis Mme Hugo déménagea, fin décembre 1813. La nouvelle maison était plus étroite, mais la proximité d’amis chers compensait pour Sophie la perte du jardin dont l’âme avait disparu depuis la mort de Lahorie. Les fidèles Foucher logeaient de l’autre côté de la rue, la belle générale Lucotte à l’étage supérieur. Les enfants des trois familles formaient une bande tapageuse qu’Abel, revenu d’Espagne, renforçait de son énergique autorité.

  Léopold, nommé commandant de Thionville, entreprenait au même moment la défense de sa ville encerclée, avec un courage d’autant plus héroïque que, de partout, l’empire s’effondrait sous la poussée de l’Europe coalisée contre Napoléon. L’Empereur n’était plus que « l’Usurpateur ». L’aigle « baissait la tête » et signait le 6 avril 1814 son abdication. Léopold, lui, résistait encore. Après vingt-cinq années de Révolution et d’Empire, la France – mais était-ce bien toute la France ? – se rendait à ses vieux maîtres, les rois. L’Ancien Régime revenait au galop et le frère de Louis XVI, que l’âge et les infirmités rendaient impotent, montait pesamment sur le trône. Sous le nom de Louis XVIII, il « renouait la chaîne des temps » et, comme si rien ne s’était passé depuis 1793, datait ses premiers actes de la dix-neuvième année de son règne.

  Sophie exulte. Pour acclamer le défilé victorieux des troupes – étrangères ! – qui annoncent le retour du roi, elle a revêtu une robe blanche, couleur du lys royal et chaussé des souliers verts : astuce d’une mode qui permet aux Parisiennes de fouler aux pieds la couleur de l’Empire. Les trois fils arborent, eux, la décoration du Lys d’argent, que le comte d’Artois leur a attribuée, en hommage sans doute au conspirateur Lahorie.

  On peut s’étonner de voir ce petit Victor, consacré bon royaliste à douze ans, applaudir au retour de ces débris d’un monde ancien. Les éblouissements espagnols sont donc oubliés ? Sans doute pas, mais l’enthousiasme maternel est communicatif et – souvenir à vif – le couvent de Madrid ne s’était refermé sur eux que par ordre paternel : le royalisme des enfants est à la mesure de leur adoration pour leur mère. Il ne fera que croître dans les mois suivants.

  Forcé de s’incliner à Thionville, le général Hugo n’a pas désarmé devant son épouse. Dépouillé de ses titres, mis, comme tant d’autres serviteurs de l’Empire, en demi-solde, il consacre toute son énergie et peut-être son désespoir, sinon à récupérer ses fils, du moins à les séparer d’une mère qu’il juge indigne d’eux. Sophie réclame de l’argent, Léopold le divorce. On se jette les adultères à la face. Le sordide s’installe. Les tribunaux tranchent, en janvier 1815, en faveur du père. Sans égard pour l’équilibre affectif de ses enfants – s’en souciait-on alors ? – Léopold met en pension Eugène et Victor, enlevés brutalement à leur mère.

  On a souvent vu en Hugo le poète de l’antithèse : c’est bien plutôt celui de la contradiction, vécue et déjà consciente comme en témoigne Adèle Hugo[11] : « Tout, jusqu’à l’idée de famille qui était contrariée… Quand ils avaient le père, ils n’avaient pas la mère. Jamais les deux, jamais qu’un tronçon de famille. Une idée était à peine formée qu’elle s’évanouissait, l’une chassait l’autre… Ils allaient de l’affirmation à la négation, le roulis était perpétuel. »

 

 

 

Les Chiens et les Veaux

 

Victor aura treize ans dans quinze jours. Eugène en a quatorze, lorsqu’ils franchissent le seuil de la pension Cordier. Trois longues années vont s’écouler, sans voir leur mère autrement que lors de brèves visites qu’elle vient faire, sans vacances, sans autres sorties que les promenades surveillées des pensionnaires. La pension sue la tristesse. Sur les murs sont peints en trompe-l’œil des arbres et des gazons, pour masquer l’absence de végétation. Pâle caricature des Feuillantines. Les maîtres, Cordier et Descottes, anciens prêtres dont « la foi était restée aux défroques », semblèrent pires encore aux enfants Hugo que les sombres moines espagnols dont le fanatisme attestait au moins la ferveur. Victor Hugo gardera toujours la haine tenace de ces noirs pédagogues « aux ongles noirs de crasse »[12], au nez noir de tabac, de ces « eunuques, tourmenteurs, crétins »[13], « crânes d’où sort la nuit, pattes d’où sort la gifle »[14]. Combien semblait douce en comparaison, la voix du vieux père Larivière au temps de Feuillantines ! L’étude tournait au pensum, quand tout était « explication tendre » du côté de Sophie. Le père destinait ses fils à Polytechnique, qui formait alors l’élite militaire de la nation. Cela signifiait des mathématiques avant tout. Comment les aimer, alors qu’elles étaient le produit de tant de querelles et de division ?

 

On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux ;

On me tordait depuis les ailes jusqu’au bec

Sur l’affreux chevalet des X et des Y [15]

 

  A défaut d’être maîtres de leur sort, les frères Hugo entreprirent de se faire de la pension un empire et d’en être les Césars. Une fois encore, leur force en latin, écœurant élèves et professeurs, les fit passer directement en première. Excellents partout, on dut, malgré leur esprit récalcitrant, les présenter aux concours généraux de disciplines aussi bien littéraires que scientifiques. Si Victor n’obtint rien en philosophie, il mérita des accessits en géométrie et en physique. Ils s’imposèrent aussi par leur imagination et leur habileté à monter des représentations théâtrales dont ils étaient les auteurs et les vedettes. Accrochant le Lys d’argent sur le carton doré des cuirasses napoléoniennes, ces âmes royalistes étaient tour à tour Murat, Duroc… Victor allant même jusqu’à Napoléon, comme s’ils avaient voulu, dans l’illusion théâtrale, réunir les parents opposés.

  Enfin ils étaient chefs de bande. Victor avait sous ses ordres les « Chiens », Eugène les « Veaux » ; ils exerçaient sur leurs troupes, au travers de mémorables batailles, une autorité absolue, leur imposaient un esclavage sans merci, pour compenser peut-être celui qu’ils subissaient eux-mêmes. Du même coup se faisait jour – sous le jour – une rivalité entre les frères qui se solderait dans peu d’années par le triomphe de Victor et la folie d’Eugène.

  Il fallait bien toute cette énergie et cet orgueil pour résister aux « vieilles ganaches », « tyrans », « hypocrites », qu’étaient les maîtres et à l’humiliation supplémentaire que leur imposait leur père en la personne de l’affreuse Goton, sa sœur, chargée par lui de leur remettre – fort chichement – l’argent nécessaire à leur habillement et à leurs dépenses scolaires. Ils firent alors l’apprentissage de la gêne, sinon de la pauvreté. C’est là que Victor – dont on devait plus tard railler la pingrerie – apprit à compter sou par sou le prix d’un ressemelage et à porter vaillamment un habit rapiécé.

 

 

Premiers vers, premières couronnes

 

Cette perfection scolaire, ce panache d’adolescent, dissimulaient un secret : Victor et Eugène faisaient des vers. Rigoureusement interdite par les maîtres comme dangereuse pour l’esprit et la santé, et néfaste aux mathématiques, cette activité clandestine occupe les heures libres et les nuits de Victor. Il trouve là une façon personnelle de s’opposer à son père et d’affirmer que seul, l’avis de sa mère compte.

  En effet, Sophie encourage d’emblée ces tentatives qui vont vite devenir un véritable travail. Sans doute même suggère-t-elle les thèmes d’inspiration – royalistes, bien sûr. Nourri de vers latins – il avouera plus tard en avoir su par cœur plus de huit mille – Victor versifie les traductions d’Horace et de Virgile, puis s’exerce, méthodiquement, aux rythmes de la poésie française. Parmi ces premiers essais que Hugo qualifiera de « bêtises que je faisais avant ma naissance », une bêtise de taille pour un garçon qui n’a pas encore quatorze ans : une tragédie, tout simplement, de mille cinq cent huit vers que Victor offre à sa mère pour le 1er janvier 1815. Il connaîtra très vite, dans les deux années suivantes, une forme de réussite, impossible aujourd’hui, que permettait l’existence de concours de poésie, d’une audience non négligeable.

  Le premier lui permet d’être lu et presque couronné par l’Académie française, dont le sujet imposé était cette année-là : « le bonheur que procure l’étude dans toutes les situations de la vie. » Austère sujet, sur lequel Victor composa sans trop de peine trois cent vingt vers. Le plus difficile fut de ruser avec les dragons de la pension pour remettre le texte au jury ! L’œuvre fut appréciée et classée neuvième. La légende veut que seul son âge trop tendre (quinze ans !) ait écarté Victor du premier prix. Il y gagna en tout cas une petite célébrité. Son nom fut mentionné dans les journaux et le doyen des académiciens, François de Neufchâteau – plus célèbre dans l’histoire pour avoir promu la pomme de terre alors inconnue en France que pour ses œuvres littéraires – eut la curiosité de recevoir chez lui ce jeune prodige. Séduit par un tel talent, l’illustre « immortel » entreprit illico de « négrifier » Victor et le chargea de traduire pour lui un ouvrage espagnol fort savant prouvant que Lesage avait « emprunté » l’essentiel de son Gil Blas de Santillane à la littérature espagnole. Victor, charmé d’être exploité, s’acquitta de cette mission avec diligence, mais dut garder quelque rancune à l’ingratitude de son maître – qui ne se vanta pas de sa collaboration – puisqu’il fit, cinquante ans plus tard, de Marius, héros des Misérables, le véritable auteur de la dissertation de Marcos Obregon de la Ronda, que M. de Neufchâteau a mise, comme étant de lui en tête de son édition de Gil Blas.

  Le second concours était patronné à Toulouse par une académie de poésie sous le joli nom de « Jeux floraux ». Il attirait de nombreux concurrents et valait à ses gagnants une notoriété comparable à celle de nos prix littéraires modernes. Les récompenses décernées – puisque « Jeux floraux » il y avait – étaient « florales » : Lys d’or pour le premier, d’argent pour le second, fleurs moins nobles pour les suivants. Eugène et Victor se présentèrent au printemps 1818. Victor ne fut pas mentionné, Eugène se vit décerner un « souci ». L’escalade dans la concurrence commençait. Deuxièmes « Jeux floraux » en 1819. Sur le thème du Rétablissement de la statue de Henri IV, Victor cette fois emporta le premier prix, le Lys d’or. Eugène n’était pas cité au palmarès.

  Triomphe pour Victor, triomphe aussi pour Sophie qui se voit justifiée d’avoir encouragé la poésie et détourné ses fils de la voie scientifique ; ce qu’elle a fait d’autant plus facilement que les juges, en février 1818, lui ont enfin et définitivement rendu la garde de ses enfants. Libérés du joug paternel, les garçons ont joyeusement bâclé la fin de leur année scolaire et quitté – sans regret – la pension Cordier à la fin de l’été 1818. Le baccalauréat étant à cette époque un titre qui valait largement nos licences modernes, ils dirent adieu à toutes les formes universitaires. Victor s’inscrivit bien à la faculté de Droit pour rassurer son père, mais avec la ferme intention de n’y rien faire. Engagement qu’il tint aisément, tout entier adonné désormais à ses vraies amours : la poésie, l’unité familiale retrouvée…

 

 

 

Le bal de Sceaux

 

Nuançons ce tableau idyllique : écrire, c’était aussi aggraver une rivalité fraternelle mais de plus en plus inquiétante puisque la préférence de la mère en était le prix. Pire encore pour Eugène, et cette fois aussi pour Sophie, Victor bientôt n’écrit plus exclusivement pour elle : il est amoureux, il est aimé.

  Mme Hugo avait continué, après le retour de ses fils, à fréquenter les Foucher qu’elle visitait presque tous les soirs. Quel attrait pouvaient bien trouver ces deux grands garçons à ces réunions rituelles et mornes où M. Foucher, vieilli et malade, se rôtissait les pieds sur les tisons dans un silence que tous respectaient ? La prudente Sophie aurait bien dû se poser la question. Elle aurait remarqué qu’au plaisir d’accompagner leur mère avait succédé insensiblement celui de contempler le visage d’Adèle. La petite amie des Feuillantines était devenue une grande, brune et très jolie fille. Les deux garçons s’en éprirent. Victor se déclara le premier. Dans une soirée d’avril 1819, un mois après le Lys d’or, le jardin fut témoin de leur aveu mutuel. « Pour Victor, dire “je vous aime”, c’était dire “vous êtes ma femme”. »[16] Ses premiers mots d’amour, au printemps de sa dix-septième année, étaient des fiançailles. Pourquoi Adèle ? Celle-ci, modeste, écrivit – vers 1854 – qu’elle était au fond la seule jeune fille que connût Victor. Il y avait aussi dans ce « choix » le désir profond de retrouver, à travers la compagne des Feuillantines, une continuité d’existence, une cohérence que les événements familiaux et historiques avaient détruite, de reconstruire avec elle le paradis perdu.

  Adèle étant fort surveillée, et fort sage, Victor adressait – en secret – de longues lettres à sa « fiancée ». Enfantines et sauvages, jalouses et chastes, passionnées et plaintives, ces lettres que Victor signait « ton mari » traduisaient avec tant de violence un amour passionné et absolu qu’Adèle, plus timorée, s’en effrayait parfois, provoquant ainsi parfois toutes les fureurs de Victor. La découverte, au bout de quelques mois, de cette correspondance, déclencha une catastrophe. Si, une fois passé le désagrément de la surprise, les Foucher trouvèrent naturel d’envisager des fiançailles officielles, Mme Hugo fut, elle, consternée. Son propre aveuglement, l’indépendance d’un fils dont elle se croyait la seule adoration, le parti socialement médiocre que représentait cette petite bourgeoise d’Adèle, tout cela l’atterrait. Elle imposa la séparation aux deux jeunes gens. Interdiction de se voir et de s’écrire. Victor promit et ne tint pas. Les parents – ces vieux amis de vingt ans – se brouillèrent.          

  Commencèrent alors pour Victor deux années de passion farouche que les obstacles exaltèrent au lieu d’éteindre. Les années de collège avaient trempé sa volonté et il pouvait bien mettre autant d’acharnement à braver secrètement sa mère qu’il en avait mis à résister à son père. Adèle – bien gardée – lui restait fidèle, mais il était réduit guetter ses furtives apparitions à l’église et, pire, à la voir s’amuser sans lui. Il devait garder longtemps le souvenir douloureux de ce bal de Sceaux – fort à la mode alors – où, sombre, il put, toute une soirée, contempler « son » Adèle aux bras d’autres que lui. De ce « cruel bonheur » datera pour Victor Hugo une haine définitive des bals.

 

 

Une muse conservatrice : 1819-1821

 

Il faut gagner Adèle et, pour cela, gagner tout court. Victor vaincra. « Il était royaliste, fanatique et austère » : ce portrait de Marius, dans Les Misérables, est bien le sien. Fanatiquement amoureux, fanatiquement vertueux, fanatiquement victorieux plus encore qu’ambitieux, tel est alors ce petit jeune homme pauvre qui affirme à dix-huit ans qu’il sera pair de France. Et il le fut.

  Il se lance donc avec passion dans la littérature et la politique qui, dans ces années de la Restauration, ne se distinguent guère. Plus royaliste que le roi – jugé trop mou – la jeune génération d’alors s’enflamme au souvenir des victimes de la Révolution et de l’Empire et se reconnaît un père dans la personne de Chateaubriand. Tout particulièrement Victor, à qui les modèles familiaux font défaut : Léopold a perdu depuis longtemps son visage glorieux, le culte de Sophie est bien vacillant. Chateaubriand représente le génie littéraire, l’aventure historique, le destin politique, bref, le nouveau monde. Victor et ses frères lui emboîtent le pas – « Je serai Chateaubriand ou rien » aurait-il écrit dès 1816. Chateaubriand dirigeant un journal appelé Le Conservateur, ils fondent, eux, le Conservateur littéraire, pour servir, comme leur héros, « le trône et la littérature ». Victor en est vite le principal rédacteur et – sous son nom comme sous de multiples pseudonymes – commente, critique, pourfend l’actualité culturelle, publie sa nouvelle Bug Jargal écrite à seize ans, des Odes au titre évocateur – Les vierges de Verdun, Sur la mort du duc de Berry, qui lui vaudra du roi une gratification de 500 francs. Le journal « marche » bien. Chateaubriand décide enfin de recevoir cet « enfant sublime ».

  Rencontre impressionnante, mais qui ne trouble pas longtemps Victor, plus gêné qu’intimidé et peut-être impressionnant déjà. Dans moins de dix ans, d’autres jeunes gens trembleront et s’évanouiront presque dans son escalier à l’idée de voir le grand, l’immense Hugo. Pour l’instant, il plaît au grand homme. A tel point que, peu de temps après, celui-ci lui propose de l’accompagner dans son ambassade. Victor refuse.

  Il fallait être bien sûr de soi pour décliner une telle promesse de « carrière », venant d’un personnage aussi important que Chateaubriand. Certes, Victor ne voulait pas s’éloigner d’Adèle. Il voulait aussi cesser de « suivre » pour être le premier.

 

 

Premier en tout

 

Jusqu’ici, le jeune Victor Hugo n’a cessé de manifester son excellence. Fils respectueux, champion des concours scolaires et poétiques, il est parfait. Mais ces perfections sentent le devoir et l’obéissance, et cela ne lui suffit pas. Les voies familiales et officielles deviennent peu à peu trop étroites. Il faut être le premier en tout, en amour, comme en poésie. Etre Chateaubriand ou rien ? Non, devenir Victor Hugo. Voilà le but. Le premier veut être, et sera, le seul.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE III

 Sacrements

1821-1825

 

 

 

 

 

 

« Ma mère est morte… - Et moi je dansais ! »[17]

  La dix-neuvième année de Victor fut sombre. Il eut beau tenter de se concilier les parents Foucher par des articles bien pensants et les preuves multipliées de son talent, Adèle resta interdite. A son nouvel ami, Alfred de Vigny, poète comme lui, il confie en ce printemps 1821 son accablement, une fatigue proche de la dépression : « Un épuisement de travail me jette par intervalles dans une apathie singulière. » Ce déchirement intenable entre l’amour absolu et le refus maternel ne pouvait se maintenir indéfiniment.

  La mort brutale de Mme Hugo dénoua cruellement la contradiction. Elle avait tenu à déménager à nouveau pour un rez-de-jardin, rue Mézières. Pendant que ses fils, que la gêne financière avait rendus bricoleurs, remettaient en état l’appartement, Sophie retrouvait sa passion du jardinage. Un mal foudroyant l’emporta en un mois. Le 18 juin 1821, elle était morte.

  L’escorte amicale, au cimetière Vaugirard, était maigre autour des trois frères. Les Foucher, pourtant prévenus, ne s’étaient pas dérangés et n’avaient pas averti Adèle, afin de ne pas troubler une petite fête familiale prévue ce jour-là. Il faut dire, pour expliquer cette absence, que Sophie les avait gravement blessés, - eux, ces vieux amis de tous les mauvais jours – en refusant, comme une mésalliance, une union entre les deux familles.

  Au retour du cimetière, Victor, que le chagrin avait conduit sous les fenêtres des Foucher, contempla, hagard, sous la pluie, lui en deuil, Adèle en robe blanche qui souriait au milieu d’un bal. Le cauchemar se dissipa le lendemain lorsque, revenu, il découvrit l’ignorance d’Adèle. Mais cette vision ne s’effaça jamais de son esprit. Cette simple vitre qui laisse voir la fête lumineuse à ceux que le malheur noie de nuit et de froid, c’est déjà l’abîme qui sépare « l’enfer des pauvres » du « paradis des riches ».

 

Et, pendant qu’on gémit et qu’on frémit dans l’ombre

[...]

Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient,

Chantent… [18]

 

  La solitude et le désarroi s’emparent de Victor. Le dénuement affectif est total. Les liens fraternels, maintenus par la présence de la mère, se défont. Eugène, dont le comportement est de plus en plus inquiétant, s’isole dans une étrangeté que la mort de Sophie et la jalousie exaspèrent. La cohabitation deviendra bientôt impossible. Le père, s’il n’est plus inaccessible, est encore loin de son fils. La réconciliation – à laquelle Victor aspire – n’est pas facile. Le général se dépêche, après la mort de son épouse légitime, de se remarier, légalisant ainsi dix-huit ans de concubinage. Empressement difficile à admettre !

  Les Foucher, enfin, loin de reconnaître en Hugo, comme on aurait pu s’y attendre, le fiancé officiel de leur fille, enlèvent quasiment Adèle ! Au lieu de s’installer, comme tous les étés, aux portes de Paris, ils décident de mettre entre leur fille et lui les cent kilomètres qui séparent Dreux de Paris. C’était mal connaître la ténacité de Victor ! Libéré de l’interdit maternel, il n’est pas impressionné par celui des Foucher. Que représentent vingt lieues pour une âme qui n’a vraiment plus rien d’autre au monde que son amour ? Le simple prix de la diligence : 25 francs[19]. Victor ne les possédait pas et fit, en trois jours, la route à pied, conciliant joyeusement le sentiment et le tourisme. A la fois gênés et effrayés de tant d’audace, de tant de volonté et de tant d’amour, les Foucher – braves gens au fond – sans consentir à rien, autorisèrent Victor à espérer ! Cette réticence petite-bourgeoise, dictée par l’inquiétude de la sécurité financière de leur fille – Victor ne gagne rien encore – s’accompagnait pourtant d’une confiance réelle dans son avenir littéraire. Ecrivez, mais que cela vous rapporte ! A qui donc alors la qualité d’écrivain permettait-elle de vivre ? Victor, en fait, comptait sur une pension royale, promise mais pas encore attribuée.

 

 

« La nuit blanche »[20]

 

  En attendant, Victor et Adèle durent batailler pendant encore de longs mois. On trouve qu’Adèle aime trop son Victor et néglige ses parents ! Victor souffre de toutes parts : de la réserve d’Adèle, de la pression morale des Foucher qui se mettent à exiger de lui un catholicisme étroit. Victor, élevé par une mère voltairienne, non baptisé, renâcle par sincérité devant la pratique religieuse traditionnelle, même s’il est tenté par la fois. Léopold, de son côté, veut bien accorder son consentement au mariage (nécessaire à l’époque quand le jeune homme a moins de vingt-cinq ans), mais donnant donnant : Victor devra « reconnaître la deuxième épouse et obtenir poste ou pension. Heureusement, les travaux littéraires aboutissent. Victor se lance dans la rédaction d’un énorme roman noir – Han d’Islande – et publie au printemps 1822 son premier recueil de poésies – Odes et poésies diverses. Il a vingt ans ! L’été 1822, tous les obstacles sont franchis : pension obtenue, (faux) certificats de baptême et de confession ayant rassuré les parents de part et d’autre, la main d’Adèle est enfin accordée.

  Le 12 octobre 1822 fut célébré le mariage de Victor Hugo et d’Adèle Foucher. Ils n’avaient pas à deux quarante ans. Deux ombres funèbres pourtant se glissent dans le cortège : par une coïncidence lugubre, c’est à Saint-Sulpice, où les funérailles de Sophie avaient eu lieu, que les anneaux s’échangèrent ; c’est dans la grande salle du Conseil de guerre où Lahorie avait été condamné à mort que la noce dansa. Tout à leur ivresse, les mariés remarquèrent à peine qu’Eugène était emmené par Abel et la nuit se referma sur le chaste Victor et son Adèle tant désirée qui se donnaient enfin le véritable sacrement de l’amour. « Un lit nuptial fait dans les ténèbres un coin d’aurore. »[21]

  Nuit effrayante pour Eugène dont la raison, chancelante depuis des mois, sombre définitivement dans une démence déclenchée sans doute par le spectacle du bonheur de son frère. Pris en charge par son père, puis – en vain – confié à des institutions, Eugène mourra à Charenton, en 1837, étranger aux autres et à lui-même. Habitée par ce frère qu’avait emporté une concurrence peut-être provoqué par Sophie, l’œuvre de Hugo interrogea jusqu’au bout cette fraternité problématique : Don César de Bazan et Ruy Blas, Caïn et Abel, et bien d’autres personnages attesteront tour à tour la présence de cette hantise.

  Neuf mois après le mariage, le tout jeune époux découvre la paternité. Le petit Léopold ne vécut pas longtemps, mais une solide petite fille, Léopoldine, née en août 1824, vint vite faire oublier le premier-né. Victor, on le sent, après s’être marié fort jeune, à une époque où les hommes attendaient souvent la trentaine pour fonder un foyer, est pressé d’être père et de constituer ce que lui-même et ses frères n’avaient pas eu et leur avait tant manqué : une famille unie, peuplée d’enfants choyés. Pendant les dix années à venir, cette image d’un Victor Hugo gravement heureux, entre une si jolie femme et des enfants riants – ils seront quatre en 1830 – accroîtra certainement un rayonnement qui commence à poindre et une autorité littéraire déjà reconnue officiellement.

 

 

« Les petits princes de la poésie »[22]

  Victor n’est pas un poète solitaire. L’équipe du Conservateur littéraire s’est dissoute, mais un autre groupe se constitue alors autour d’un journal, La Muse Française, animé par le poète Soumet et d’un salon, celui de Nodier, conteur renommé, qui vient d’être nommé bibliothécaire de l’Arsenal. D’où le nom de salon ou cénacle de l’Arsenal, donné à la bande d’amis qui s’y réunissent. Des poètes déjà célèbres, comme Vigny, Lamartine, des peintres aussi, y côtoient Hugo. On commente là les grandes découvertes littéraires – Walter Scott, Byron – et artistiques –Weber – on loue les œuvres des petits camarades, on rit, on danse parfois. De cette camaraderie littéraire, que les rivalités n’ont pas encore aigrie, naissent, encore confuses, de nouvelles conceptions de la poésie, de nouvelles images du poète.

  Cela n’a pas encore de nom que déjà, les adversaires, attachés aux vieilles formes et à la tradition – les « classiques » – l’ont baptisé avec horreur et indignation : « romantisme ».

 

 

L’année des sacres : 1825

  Soucieux de ne pas se voir étiqueter prématurément, Hugo se veut au-dessus de la mêlée et s’attache à conforter une position officielle dont dépend l’existence matérielle de sa famille. Malgré la mort de Louis XVIII, qui l’avait doté de deux pension, il reste bien vu du pouvoir. Charles X, prenant conscience que la caution et le soutien littéraire de jeunes talents peuvent servir son image – en un siècle où les puissants n’ont pas de médias à leur disposition pour faire leur « publicité » – distingue particulièrement le jeune Hugo. Il le décore de la Légion d’honneur et l’invite à son sacre au mois de mai 1825. Un déploiement de fastes pompeux digne de l’Ancien Régime devait rappeler à la France qui l’avait un peu oublié, que ses rois d’antan se faisaient sacrer à Reims. Hugo s’y rendit donc, avec Nodier. Outre la cérémonie, deux rencontres l’impressionnèrent. La première ressemble à une fin, la seconde à un commencement : fin de Chateaubriand, que Hugo salue à son départ de Reims. Seul, amer, furieux de tant de mise en scène et d’artifice, le grand homme quitte l’Histoire. Entrée de Shakespeare : la nuit du sacre, Nodier avait, d’un exemplaire à six sous, tiré la traduction improvisée d’un de ses drames, encore méconnus en France et diffusés dans de très médiocres adaptations. Ce fut pour Hugo la révélation décisive du génie, de la puissance infinie des mots, de la royauté de l’esprit, de l’héroïsme du poète. Certes, respectueux de son souverain, Victor ne laisse pas pour autant tomber immédiatement la plume du courtisan, mais la tempête « couve au fond de l’encrier ». Elle surgira bientôt.

  D’abord, c’est l’été. Les premières vraies vacances de Victor, qui a habilement décroché la commande d’un « reportage » sur les Alpes – le bout du monde en 1825, autant dire l’Himalaya ! Ses frais payés – les voyages coûtaient affreusement cher – Victor, Adèle et Léopoldine s’acheminèrent en compagnie des Nodier, vers le mont Blanc au rythme lent des diligences. Première expérience du « tourisme », luxe que seuls les privilégiés fortunés peuvent s’offrir – découverte pittoresque des glaciers, du plaisir risqué de l’escalade, euphorie familiale, vision poétique du mont Blanc renversé et reflété dans l’eau pure d’un lac… Il y avait là de quoi nourrir un récit. L’éditeur ayant failli, celui-ci ne fut pas publié. Mais il resta le goût du voyage, de la lente pérégrination, des images renouvelées au fil de la marche, l’imprévu des auberges et des visages de rencontre.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

Petite armée, grande bataille

1826-1830

 

 

 

 

 

 

Père perdu et retrouvé

 

La naissance des enfants, un séjour dans la propriété paternelle de Blois, les encouragements admiratifs de Léopold avaient, depuis 1823, peu à peu rapproché Victor de son père. Une correspondance suivie et affectueuse montre clairement que l’hostilité enfantine a fait place à l’estime, puis à l’amour. De cordiales relations se sont même renouées entre le général Hugo et les Foucher. Et, lorsque, en janvier 1828, Léopold Hugo meurt, foudroyé par une apoplexie, ce n’est plus le père lointain et redouté qui disparaît, mais « l’homme qui m’aimait le plus au monde, un être noble et bon, qui mettait en moi un peu d’orgueil et beaucoup d’amour, un père dont l’œil ne me quittait jamais. »[23] La lecture probable des lettres maternelles et du dossier de divorce trouvés dans les papiers de Léopold après sa mort dut aggraver le choc éprouvé par Victor, en ternissant l’image de Sophie et en éclairant un père sensible que l’on avait dépossédé de ses fils.

  Si Hugo, toujours très discret sur lui-même, n’a rien dit de ces choses, le personnage de Marius, dans Les Misérables, parle pour lui : fils d’un colonel d’Empire, élevé par un grand-père royaliste, Marius apprend l’existence de son père en même temps que sa mort. D’abord indifférent à cet inconnu, il découvre que, sacrifiant sa paternité à l’avenir de son enfant, son père ne l’a jamais quitté des yeux, et il s’éprend violemment de cet homme qu’il n’a jamais connu. Accentué dramatiquement dans le roman, cet amour tardif s’accompagne pour Victor comme pour Marius, d’un changement politique radical. Les pères sont tous deux officiers de Napoléon et, en revendiquant leur filiation, c’est de l’Empire tout entier que ces jeunes royalistes se découvrent et se proclament les héritiers.

 

Buonaparte perd son U

  Marius « lisait les bulletins de la Grande Armée, ces strophes homériques écrites sur le champ de bataille ; il y voyait par intervalles le nom de son père, toujours le nom de l’Empereur »[24]. Victor écrit, lui, en 1826, une Ode à la Colonne de la place Vendôme, monument coulé en 1806 dans le bronze des canons prussiens :

Débris du Grand Empire et de la Grande Armée,

Colonne d’où si haut parle la renommée,

Je t’aime…

 

  Au moment même où le gouvernement de Charles X s’enlise dans une réaction stupide, une répression sanglante, où la morgue monarchique bafoue des maréchaux d’Empire pourtant ralliés au régime, Victor affiche pour la première fois son identité de noble d’Empire : la naissance du troisième enfant, François-Victor, est annoncée par « la baronne et le baron Victor Hugo ».[25] En écho, « Marius alla chez un graveur… et y commanda cent cartes portant ce nom : le baron Marius Pontmercy ».[26]

  Il s’agit là pour Hugo d’une mutation décisive que l’histoire familiale favorise, mais qui s’inscrit dans un courant plus large : le mouvement romantique tend à se détourner d’une dévotion monarchique bornée et sans gloire, vers un libéralisme que la légende Napoléonienne colore de son soleil héroïque. Dans ces mêmes années, Stendhal plonge le héros du Rouge et le Noir, Julien Sorel, dans la lecture clandestine du Mémorial de Sainte-Hélène.[27]

  Réconcilié avec son origine paternelle, puisant dans l’éclat Napoléonien à la fois énergie personnelle et idéal politique, Victor n’a plus peur de rien et déclenche un bombardement littéraire qui ne cessera plus.

 

Hugo lancé

  En trois ans, deux recueils poétiques, un roman, trois drames publiés. Les Odes et Ballades – 1826 – les Orientales – 1829 – connaissent immédiatement un succès retentissant. Jonglant avec les mètres et les rimes, Hugo y reprend à son compte, dans une virtuosité spectaculaire, les thèmes à la mode : Moyen Age et Orient. Mais, sous le pittoresque et l’exotisme, la grande voix du rêve se fait entendre avec une violence comparable à celle du peintre Delacroix. Déjà ulcérés par l’audace verbale, certains critiques préfèrent n’y voir que « de beaux vers, voilà tout ! » et réduire à une habileté formelle ce surgissement d’images nouvelles.

  Plus provocateur encore, scandaleux même, apparut le bref et terrible roman Le Dernier Jour d’un condamné. Quel mauvais goût pour les âmes bien pensantes de publier en 1829 – cent cinquante-deux ans avant l’abolition de la peine de mort en France – sous la forme du journal tenu par un condamné anonyme – ce plaidoyer contre la guillotine, le plus saisissant de l’histoire, avant L’Etranger de Camus. Pourquoi ce combat, perdu d’avance, dans cette Restauration finissante et hautaine ? Les chiffres parlent d’abord : cent dix exécutions en 1826, soixante-quinze en 1828. Le couteau tombe en France deux fois par semaine, sauf le dimanche. Le gouvernement ultra a même réinventé pour les « sacrilèges », c’est-à-dire les profanateurs d’hosties, la peine de mort aggravée du châtiment des parricides : le poing coupé. Or, l’image de l’échafaud réactive chez Hugo une hantise profonde, venue de l’enfance : visions espagnoles des tronçons humains crucifiés, du condamné au garrot escorté par des pénitents sans visage ; images obsédantes des apprêts du supplice : la « monstrueuse charpente » que l’on dresse, le bourreau qui « essaye » la hideuse machine…

  Le mouvement qui fit passer Hugo de la simple réaction d’horreur à l’acte protestataire du livre fut sans doute favorisé par l’influence de David d’Angers, grand sculpteur alors ami de Victor. Républicain convaincu, hanté par l’idée de justice, il se rend avec Hugo à Bicêtre, pour assister au ferrement des galériens qui faisaient alors à pied, enchaînés, la route de Paris à Toulon. Nous retrouverons ces « misérables ».

  En indignant les partisans de l’ordre, ce livre rendit suspect ce poète qui poussait la liberté de l’art jusqu’à contester le bon fonctionnement de la machine sociale.

 

L’Idole des Jeunes-France

  En effet, Hugo encombre. Son image même tourne déjà à la légende. Il a vingt-six ans, il est beau. Son front « vraiment monumental… couronnait comme un fronton de marbre blanc son visage d’une placidité sérieuse… Des cheveux châtain clair l’encadraient et retombaient un peu long… Une face soigneusement rasée, d’une pâleur particulière, trouée et illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunelles d’aigle ».[28] Facteur supplémentaire de séduction, il est heureux. Des demeures champêtres en plein Paris, rue de Vaugirard d’abord, puis rue Notre-Dame-des-Champs, abritent un couple idéal, de jolis enfants, qui fascinent amis et visiteurs. Emile Deschamps, Sainte-Beuve, critique déjà célèbre, Victor Pavie et bien d’autres jeunes artistes peuplent ce cénacle où les calembours et les rires alternent avec la lecture du Maître. Les troupes de fidèles grossissent. Le romantisme se propage comme une épidémie chez les jeunes gens que ne satisfont ni une pensée bourgeoise étriquée, ni une aristocratie frileuse, avide et dure. Le romantisme, c’est l’audace, c’est l’aventure, la passion, le génie, la couleur ! Contre les « grisâtres » classiques, vive les « flamboyants » ! Débordant le domaine artistique, le romantisme devient une manière de vivre dont les représentants les plus excentriques sont les « Jeunes-France ».

  Apprentis peintres, graveurs, poètes, ils effraient le bourgeois en imposant avec tapage le « look » romantique : barbu, chevelu excessivement – avec un front éventuellement épilé pour paraître plus grand – habillé Moyen Age ou turc à la rigueur, le Jeune-France fume la cigarette espagnole, exprime son admiration par des vocables choisis : « phosphorescent, transcendantal, pyramidal… » ; il désigne l’évolution de l’espèce humaine – passé trente ans – par une série d’épithètes aussi pittoresques que « ci-devant, faux-toupet, perruque, mâchoire, ganache… » pour aboutir au « dernier degré de la décrépitude…académicien et membre de l’Institut ! »[29] Cette nouvelle religion a un Dieu : Victor Hugo. Celui-ci est glabre, ne fume pas, porte toujours un petit col rond sur une redingote stricte. Il n’empêche, il règne sur ces « sauvages » hirsutes et fanatiques avec la bienveillance paternelle d’un souverain. Il aura bientôt l’occasion d’éprouver leur courage et leur fidélité. En effet, l’offensive hugolienne décisive se joue sur le front du théâtre, en trois temps et trois drames : face aux critiques : Cromwell, face au pouvoir : Marion de Lorme, face au public : Hernani.

 

En scène

  Pourquoi s’attaquer au théâtre ? Plus difficile à prendre que les maisons d’édition, le théâtre est alors le bastion le mieux protégé contre la modernité romantique, par ses lieux, ses traditions, son public, la censure politique. D’un côté, la Comédie-Française perpétue, avec ses « beaux vers » bien dits, le répertoire des classiques pour un public d’abonnés cultivés et conservateurs qui ont là leur loge attitrée. De l’autre, une série de salles spécialisées dans la comédie légère ou le mélodrame, connues sous le nom générique de « Boulevard du Crime », où se presse un public plus populaire et plus jeune, aussi prompt à siffler qu’à applaudir. Cet univers figé dans ses habitudes fascine pourtant les jeunes romantiques ; mirage du succès d’abord, car, à une époque où un recueil de poèmes est tiré à cinq cent exemplaires, le théâtre, qui peut faire connaître une œuvre en une soirée à mille ou deux mille spectateurs, et donc en trente représentations, à trente mille ou cinquante mille personnes, est le seul moyen d’offrir à un auteur une diffusion rapide, massive et populaire. De plus, le succès théâtral assure alors la fortune que les tirages restreints du livre interdisent, d’autant plus que les droits d’auteurs ne sont pas encore garantis par la loi. Balzac, toujours au bord de la faillite ou de la ruine, rêvera longtemps, sans y parvenir, de se renflouer par une réussite au théâtre.

  Mais les directeurs du Boulevard ne sont guère enclins à se risquer dans des entreprises hasardeuses avec de jeunes écrivains, quand des « professionnels » remplissent facilement leurs salles et les comédiens-français s’effarouchent – leur public encore plus – devant les proclamations romantiques.

  Dès Cromwell et sa Préface, – en 1827 – , Hugo tord le cou à toutes les conventions et aux saintes « règles » classiques : liberté dans l’art, mort aux âneries tragiques ! Les personnages bougeront, vieilliront, saigneront sur la scène. Finis, les drapés antiques, les antichambres insipides, les confidents complaisants et bavards, les déclamations convenables. Le vrai exige, comme la vie, des décors précis et multiples, l’intrusion du gai dans l’horrible, du cocasse dans le drame. Le beau sera grotesque ou ne sera pas ! Cromwell, trop long – six mille vers – était injouable. Mais l’agressivité et l’assurance du ton de sa Préface placèrent immédiatement Hugo, devant Dumas et Vigny, en position de chef incontesté du théâtre romantique. « La préface de Cromwell rayonnait à nos yeux comme les Tables de la Loi sur le Sinaï », dira Théophile Gautier.

  1829. Deuxième tentative : Marion de Lorme. L’affaire commence bien. Les nombreux amis invités à sa lecture par l’auteur s’enthousiasment pour cette courtisane sublime qui ose affronter « l’homme rouge qui passe » : Richelieu. Parmi les auditeurs en extase « l’illustre Alexandre Dumas… agitait ses énormes bras avec une exaltation illimitée… après la lecture, il saisit le poète et, le soulevant avec une force herculéenne : “nous vous porterons à la gloire !” s’écria-t-il. »[30] Séduits à leur tour et émus par le bruit que font les fidèles de Hugo autour de Marion, les comédiens-français acceptent la pièce.

  C’était oublier que le pouvoir était le dernier rempart du bon goût classique : le ministre de l’Intérieur, prétextant que dans le Louis XIII de la pièce, faible et vaguement imbécile, « tout le monde verrait une allusion à Charles X », interdit les représentations. Sottise ! Cette interdiction accrut l’audience de Hugo, en particulier à gauche. Sottise plus grave, le gouvernement prétendit acheter Hugo – ou le compromettre – en lui proposant, pour le dédommager, de tripler sa pension. Hugo, avec dignité, refusa cet « honneur » et répondit à l’affront par un nouveau drame, écrit en un mois, achevé fin août 1829.

  Ici s’engage, à l’aube de 1830, la bataille d’Hernani.

 

La bataille d’Hernani

  C’est encore un drame historique, où l’Espagne de Charles-Quint remplace la France de Louis XIII.

  Les souvenirs personnels vivifient cette fois l’imagination historique. Pour baptiser son héros et sa pièce, Victor a ajouté au nom du bourg qui avait tant impressionné ses yeux d’enfant – Ernani – le H de son propre nom. Ave un lyrisme sauvage qui emporte les personnages, Hugo, ici, ose tout : enfermer dès la première scène le roi d’Espagne dans un placard, comme un amant de vaudeville et dans un tombeau à l’acte IV, exprimer l’amour avec une violence à la fois juvénile et terrible, faire souffler sur l’alexandrin une tempête de prose. Les comédiens-français reçurent la pièce par acclamations, dès octobre 1829. La censure, en rechignant, laissa passer. La guerre commença avec les répétitions. Les comédiens, soumis aux pressions les plus diverses des journaux, des adversaires de Hugo, de toute une cabale venimeuse et ragotière, multiplièrent les réticences devant le texte et les indications de Hugo qui mettait en scène. Mlle Mars qui, malgré son âge avancé, incarnait l’héroïne Dona Sol, refusait, par pudeur classique, de dire à Hernani : « Vous êtes mon lion superbe et généreux » ; elle aurait préféré un seigneur aussi triste que plat. Obstiné et patient, Hugo tint bon.

  Sur l’autre front, il se révélait organisateur avisé : la bataille devant se dérouler aussi dans la salle que l’ennemi s’apprêtait à noyauter, il s’agissait de recruter des troupes fidèles et sûres, qui, postées dans le public aux endroits stratégiques, sauraient de leurs applaudissements couvrir et terrifier les sifflets classiques. Gautier, marqué à vie par cette expérience qui, pour une fois, donnait aux spectateurs l’occasion d’être aussi héroïques que les personnages, a raconté comment il fut enrôlé par Gérard de Nerval et, avec lui, tout ce que les Jeunes-France comptaient de plus fanatiques. « N’était-il pas tout simple d’opposer la jeunesse à la décrépitude, les crinières aux crânes chauves, l’enthousiasme à la routine, l’avenir au passé ? »[31] Les troupes affluèrent pour défendre ce 1789 de la littérature et le grand jour arriva, le 25 février 1830, veille du vingt-huitième anniversaire de Victor Hugo.

 

« A la guillotine, les genoux ! »

  Les « brigands de la pensée », revêtus de leurs plus beaux atours romantiques et de leurs abondants cheveux, Gautier en tête dans son pourpoint rouge cerise, s’engouffrèrent dans le théâtre dès deux heures de l’après-midi. Sept heures d’attente ! « La faim commençait à se faire sentir. Les plus prudents avaient emporté du chocolat et des petits pains, quelques-uns – proh ! pudor – des cervelas ; des classiques malveillants disent à l’ail… on se livra à des imitations du cri des animaux de l’Arche, que les critiques du Jardin des Plantes auraient trouvées irréprochables… on demanda la tête, ou plutôt le gazon de quelques membres de l’Institut… »[32] Le pire arriva avec la nécessité « d’expulser le superflu de la boisson ». Toutes les portes étant closes, on chercha le coin le plus sombre du théâtre lequel, s’éclairant à l’entrée du public, révéla aux dames en soie, une humidité fort scandaleuse. Bref, les soldats d’Hernani étaient à point lorsque les perruques et les crânes académiques entrèrent dans la salle. Le combat s’engagea dès le premier vers :

 

« … C’est bien à l’escalier

Dérobé… »

 

Cet épithète rejeté au vers suivant – enjambement –, cet alexandrin désossé avec barbarie, déclencha les hostilités qui, pied à pied – au sens poétique du terme – déchirèrent les foules jusqu’à ce que le rideau tombe. On aurait bien du mal à comprendre aujourd’hui que le vers :

 

  Est-il minuit ? – Minuit bientôt 

 

ait « soulevé des tempêtes et qu’on se soit battu trois jours autour de cet hémistiche ? »[33] C’est qu’un roi ne devait pas demander l’heure comme un bourgeois et qu’on aurait dû lui répondre bien poliment une périphrase du type :

 

«                                               … l’heure

...atteindra bientôt sa dernière demeure. »

 

  A travers deux langages et deux publics, « deux systèmes, deux armées, deux civilisations même – ce n’est pas trop dire – étaient en présence, se haïssaient cordialement… et il n’était pas difficile de voir que ce jeune homme à longs cheveux trouvait ce monsieur à face bien rasée désastreusement crétin et ne lui cacherait pas longtemps cette opinion particulière. »[34] Oui, les Indiens romantiques auraient volontiers scalpé, avec la H hugolienne, ces crânes d’honnêtes gens, s’ils n’avaient été chauves, « couleur de chair et de beurre rance ». De vrais moignons. D’où le mot fameux : « A la guillotine, les genoux ! »[35]

  La bataille dura trente-six soirées. Le public venait pour huer, mais il venait, attiré par l’écho du scandale et la publicité que faisaient, malgré eux, les ennemis d’Hernani. Les parodies se multipliaient : N-I, NI, Allali, Et qu’Nenni, etc. C’était, avec la recette du théâtre, l’indice même du triomphe.

  Autre signe de succès : le propriétaire des Hugo, trouvant leurs amis trop présents et trop bruyants, donna congé. Et le 7 mai 1830, la famille Hugo déménagea pour le quartier, alors désert, des Champs-Elysées. Il n’y avait pas de voisins ; le bruit ne les dérangerait pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2

 

LA CARRIERE DES HONNEURS

1830-1851

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE I

Paris à vol d’oiseau

1830-1831

 

 

 

 

 

 

Les Trois Glorieuses

  Le bruit en fait vint de Paris qui, à l’aube du 27 juillet 1830, se couvre de barricades. Charles X, par un calcul imbécile et réactionnaire, a signé le 25 juillet quatre ordonnances destinées à museler une opposition qui murmure un peu trop fort le mot de liberté : liberté de la presse suspendue, Chambre (trop libérale) dissoute, commerçants exclus des « citoyens » électeurs et éligibles, nouvelles élections annoncées. Cette « insurrection royale » – le mot est de Hugo – précipite dans la rue artisans et étudiants, journalistes et polytechniciens, républicains et petits bourgeois. Malgré huit cents morts, près de quatre mille blessés, la victoire revient au peuple de Paris, uni pendant ces trois jours contre le dernier Bourbon de notre histoire. La jeunesse, les ouvriers du faubourg Saint-Antoine et, en gros, la génération romantique, attendaient de cette révolution une République. La déception fut à la mesure de l’événement. Littéralement piratée par la classe politique bourgeoise, la Révolution de Juillet n’aboutit qu’à un changement de dynastie. Après les Bourbon, les Orléans : Louis-Philippe, « roi citoyen », succède à Charles X et inaugure dix-huit années de monarchie bourgeoise.

  Ce triomphe populaire soldé par une défaite politique va jeter dans le trouble les acteurs et les témoins de ces journées, Victor Hugo le premier.

 

« Tout ce que nous voyons maintenant, c’est une aurore. »[36]

  Classé dans l’opposition libérale, il n’est pas pourtant sur les barricades. Pour des raisons familiales d’abord : Adèle est sur le point d’accoucher et le dernier enfant Hugo, Adèle II, naîtra en pleine Révolution, le 28 juillet 1830. Ce n’est pas le moment de s’éloigner de sa famille. Des raisons professionnelles ensuite : l’entreprise d’Hernani a fait négliger à Hugo un contrat dont l’éditeur, devant le succès de son auteur, exige l’exécution. Il s’agit d’un roman médiéval dont pas une ligne n’est écrite et qui devrait être déjà achevé ! Hugo, coincé, observe néanmoins avec passion les journées parisiennes et accepte le nouveau régime prometteur de réformes, sans y adhérer : c’est une période de doute et de crise intérieure qui s’ouvre à lui, alors même que la gloire le désigne à tous comme le plus audacieux des écrivains et le plus heureux des hommes.

  Il constate d’une part la faillite de l’idéal maternel : « Mon ancienne conviction royaliste et catholique de 1820 s’est écroulée pièce par pièce depuis dix ans devant l’âge et l’expérience. »[37] Mais d’autre part, le peuple, nouvelle espérance dont les armées napoléoniennes avaient donné l’image intrépide, ne lui paraît pas mûr pour la République. Il faut saisir les réformes que le nouveau roi – des Français et non plus de France – accorde pour « faire faire au peuple ses humanités ».

  « Instruire le peuple, c’est l’améliorer ; éclairer le peuple, c’est le moraliser ; lettrer le peuple, c’est le civiliser. »[38] La bourgeoisie, hélas, est beaucoup plus préoccupée d’assurer ses positions que d’apprendre à lire à la canaille. « Donneurs de places ! preneurs de places ! demandeurs de places ! gardeurs de places ! C’est pitié de voir tous ces gens qui mettent une cocarde tricolore à leur marmite. »[39] En mois d’un mois, les jeux sont faits, le peuple remis à sa place : « Le plus excellent symbole du peuple, c’est le pavé. On marche dessus, jusqu’à ce qu’il vous tombe sur la tête »[40]

 

Le démon « Ogive »

  Hugo n’a pas le temps en cet été 1830 d’approfondir une position critique, aux deux sens du terme. L’éditeur Gosselin de plus en plus menaçant lui accorde six mois pour lui livrer Notre-Dame de Paris. La mort dans l’âme « il s’acheta une bouteille d’encre et un gros tricot de laine grise qui l’enveloppait du cou à l’orteil, mit ses habits sous clef pour n’avoir pas la tentation de sortir, et entra dans son roman comme dans une prison. Il était fort triste ».[41] Commencé en fait le 1er septembre 1830, le livre fut terminé – en même temps que la bouteille d’encre – le 14 janvier 1831. Les petits camarades, devenus rivaux célèbres, pincèrent un peu les lèvres devant cette masse poétique et fourmillante. Mais ce fut un triomphe en librairie. L’époque choisie – le Moyen Âge finissant – montrait l’humanité basculant du Livre de pierre, la cathédrale, aux architectures de papier – l’imprimerie – et offrait à Hugo une double rêverie sur le peuple. Celui-ci y est d’abord l’auteur collectif et anonyme de chefs-d’œuvre que la Restauration laissait détruire, quand elle n’encourageait pas carrément le vandalisme. Il est aussi une force obscure, primitive, balbutiante, image d’une humanité dont 1830 démontrait qu’elle n’était pas sortie de la nuit, encore dans l’« enfance », au sens latin : celui qui ne parle pas. Le peuple, c’est Quasimodo, monstrueux et innocent, sourd, borgne et muet dont le seul mot est une grimace ; ce sont les Truands, terrible armée de l’ombre, enfermés dans la Cour des Miracles et dans l’argot, impuissants – en 1482 – à prendre une Bastille nommée Notre-Dame de Paris. Ce peuple difforme, exclu, exilé de la société et de la parole, a une héroïne : La Esmeralda. Trop belle, trop pure, elle aussi est proscrite, comme sorcière. Et elle l’est peut-être, cette flamme rouge où dansent à la fois l’amour et la liberté. C’est que pense en tout cas l’archidiacre de la cathédrale, Claude Frollo, sombre prêtre savant et voyeur, que torturent un désir violent et une jalousie proche de la démence : « Voir ce corps dont la forme vous brûle, ce sein qui a tant de douceur, cette chair palpiter et rougir sous les baisers d’un autre… sais-tu ce que c’est que ce supplice que vous font subir, durant les longues nuits, vos artères qui bouillonnent, votre cœur qui crève, votre tête qui rompt, vos dents qui mordent vos mains… »[42]

  Où Hugo puise-t-il un tel cri de souffrance et de désespoir ? Pour une part sans doute dans le souvenir douloureux de l’adolescent qui écrivait à la fiancée interdite des lettres brûlantes d’angoisse. Pour une autre sûrement dans son malheur présent : Victor est jaloux, et il a de quoi l’être.

 

Un ami intime

  Adèle aime et est aimée. Son amoureux, qui n’est pas encore son amant est le meilleur ami du couple, le frère d’élection de Victor : Sainte-Beuve, célèbre critique au journal Le Globe. Comment en est-on arrivé à cette double trahison ? Les fonctions de Sainte-Beuve et un voisinage rue de Vaugirard avaient fait se rencontrer les deux hommes dès 1827. L’amitié avait immédiatement réuni ces tempéraments opposés : le critique sûr de lui, mais solitaire, triste, frustré d’amour, avait trouvé dans Victor un rayonnement chaleureux qui lui manquait. A Victor faisait défaut, entre ses rivaux et ses adorateurs, une amitié lucide, intelligente et sincère. La séduction fut réciproque et l’amitié très vite s’élargit : Sainte-Beuve, invité souvent, découvrit cette famille accueillante et vivante et la présence d’Adèle, rêveuse mais si tendre avec ses enfants. Il « hugolâtra » le couple. Pendant trois ans, fidèle Achate, il vint tous les jours. Quand le Maître n’était pas là, il tenait compagnie à Adèle, jouait avec les enfants. Il accepta d’être le parrain d’Adèle II, la benjamine, qu’Adèle attendait, sans trop l’avoir souhaitée (c’est sa cinquième grossesse en sept ans !) pendant l’année d’Hernani. Adèle se jugea-t-elle délaissée par Victor qu’accaparaient les répétitions ? Etait-elle, comme on l’a souvent dit, lasse de ses maternités rapprochées ? Trouva-t-elle Sainte-Beuve plus humain, moins tyrannique que son génial Victor ? Toujours est-il qu’elle accepte les attentions de Sainte-Beuve, puis ses confidences, son amour enfin. La liaison ne se développera que courant 1831, sous toutes les formes clandestines et odieuses que le XIXe siècle pudibond imposait alors à l’adultère : rendez-vous dans les églises, tête-à-tête dans les fiacres, petites fêtes sordides et splendides dont Flaubert donne une juste idée dans Madame Bovary.

  Hugo, muet sur cette histoire, devine ou sait dès l’été 1830. Aveux d’Adèle, explications avec Sainte-Beuve ? Les deux sans doute. Tenace, il maintient son amitié à Sainte-Beuve. Mais la fraternité a disparu. Son épouse demeure, mais il perd l’amour d’enfance ! On comprend mieux alors pourquoi il a fait des héros de Notre-Dame de Paris les victimes de la Fatalité ; comme eux, Victor dut avoir l’horrible sentiment de ne pouvoir lui échapper : voici que l’histoire familiale se répète comme une malédiction, et doublement : Sainte-Beuve c’est à nouveau Lahorie, comme lui, ami du père et parrain du dernier enfant. C’est aussi Eugène, rival de Victor auprès d’Adèle.

  Cette crise était grave. Si l’innocence est ce qui caractérise l’enfance, alors l’enfance de Hugo s’arrête là, à ce moment où l’abandon affectif des deux êtres les plus chers reproduit et ravive les drames primitifs.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

Un salon rouge place Royale

1831-1833

 

 

 

 

 

« Toujours ces quatre douces têtes riaient. »[43]

  L’amour conjugal a fait naufrage, mais la famille tient bon autour des enfants. Léopoldine, dite Didine ou Poupée, bientôt écolière, frappe les visiteurs par son regard brun et grave. Le gros Charlot a cinq ans, François-Victor – Toto – trois, et ce gros bébé d’Adèle – Dédé – boucle, l’été 1831, sa première année. Père attentif, Victor observe les premiers pas, note les premiers « mots » et déchiffre avec amour dans le langage enfantin une poésie naissante qu’il est le premier à écouter, comme il sut, le premier, voir dans l’argot la poésie de la misère. Charlot dit : « Le piquet c’est un arbre qu’on passe toute la récréation là… » « Les fleurs, dit l’enfant, c’est des papillons qui poussent. »

  En écho à l’amour paternel, les vers font entrer l’enfance dans la littérature. Rompant avec une attitude qui ne voyait en elle que la destinataire de leçons de maintien et de manuel de politesse, il la libère.

 

 Venez, enfants ! – A vous jardins, cours, escaliers !

 Ebranlez et planchers, et plafonds, et piliers !

 ...

 Ma joie et mon bonheur et mon âme et mes chants

Iront où vous irez, jeunesse.[44]

 

  Aussi le vrai bonheur s’épanouit-il lorsque, chaque fin d’été, la famille se retrouve aux Roches, propriété amie située dans la vallée de la Bièvre, près de Paris. Là, Victor s’amuse, en vrai papa moderne, à « jouer avec ses enfants sous les arbres, à leur faire… des cocottes, des bateaux et des carrosses merveilleux qu’il dorait et que ne dédaignaient pas de peindre les peintres célèbres qui venaient voir M. Edouard Bertin. » L’on devine, devant cette adoration – ou ce respect – de l’enfant, avec quelle angoisse Hugo vit la mort menacer Charles lorsque, au printemps 1832, celui-ci fut atteint par la terrible épidémie de choléra qui décimait Paris, et avec quelle énergie il le soigna.

  Par bouffées, cette paternité joyeuse se colore de tristesse, comme en témoigne le recueil poétique Les Feuilles d’automne publié en novembre 1831. Derrière les quatre enfants, les doux fantômes des Feuillantines à la fois revivent et rappellent que le passé est mort. Adèle est infidèle, Eugène mort-vivant à Charenton, Hugo a trente ans.

 

Hugo à trente ans

  Il est toujours impérial, mais moins svelte. Ses ennemis le trouvent même bouffi. C’est un homme important, mais il a moins de clarté dans les yeux. Il a tout gagné et, pourtant, il se sent des revanches à prendre. Sur le milieu littéraire qui guette son déclin (il attendra longtemps !). Sur le pouvoir qui lui « doit » cette Marion de Lorme interdite avant Hernani. Sur lui-même : il n’est pas homme à se contenter d’un succès de scandale. Il sent que le théâtre peut être le porte-voix formidable, non seulement d’un art nouveau, mais d’une parole, autrement dit d’un contre-pouvoir. Sur le bonheur enfin, et nous verrons Hugo émerger de ses amertumes avec un appétit d’ogre.

  Transformant son automne précoce en renaissance, un nouvel Hugo va apparaître progressivement, chez qui le génie autorise désormais une « carrière ». Lancé dans le « monde » par Hernani, il quitte, fin 1832, la retraite éloignée et intime des Champs-Elysées pour le cadre plus hugolien et plus mondain aussi de la place Royale, (aujourd’hui place des Vosges) qu’il ne quittera qu’en juin 1848. « Hugolien », cet ancien hôtel Louis XIII qu’avait hanté la vraie Marion de Lorme l’est d’abord par l’alliance discordante entre la grandeur théâtrale de la place et le caractère populaire du quartier (le faubourg Saint-Antoine). L’auteur d’Hernani y découvre avec joie l’existence d’un escalier dérobé ! Plus encore, l’antichambre semble surgie du fabuleux palais Masserano de Madrid : même dallage noir et blanc, même éclairage. Victor, épris de cette coïncidence – qui le décida à louer la maison – va s’appliquer à reconstituer là le décor de son enfance en disposant de grands coffres de chêne et des tentures murales. Son imagination décoratrice, guidée par le souvenir, s’empare avec jubilation du grand salon qu’elle drape somptueusement de damas rouge, comme à Madrid. Cette pourpre se couvrira au fur et à mesure des trouvailles de Victor, un des premiers amateurs de brocante, de vieilles porcelaines – « fêlées », ajoutait Adèle – de vases de Chine ou du Japon, de profonds miroirs, enfin d’immenses portraits où les peintres amis – Boulanger, Deveria – fixaient, d’année en année, les traits de la famille Hugo. Bientôt, les lustres biscornus illuminent avec faste des réceptions où se presse l’intelligentsia. Se faire inviter chez Hugo est alors le dernier chic parisien, quoiqu’on y jeûne un peu : Victor n’est pas riche et dépense moins en rafraîchissements qu’en dorures.

 

Un roi s’amuse, l’autre censure

  C’est ce même automne, le 25 novembre 1832, qu’eut lieu la première et unique représentation du nouveau drame de Hugo : Le Roi s’amuse, au Théâtre-Français. Cette fois, les chevaliers d’Hernani ont beau reprendre les armes, le public bourgeois a bien préparé sa revanche, aidé par les comédiens qui ont bâclé le travail. Sous les coups d’une salle exaspérée, qui ne comprenait ni l’intrigue, ni les costumes, ni le texte, en raison du vacarme, la pièce tomba. Dans la nuit, le gouvernement l’interdit, pour ce qu’elle offensait le roi : il était manifeste qu’en adressant à François Ier le vers :

 

Vos mères aux laquais se sont prostituées

 

c’était Louis Philippe qu’on visait !

  Cette fois, Hugo n’en appela pas aux ministres mais aux juges : l’interdiction était illégale, puisque la Charte avait aboli la censure.

  Ce procès, qui eut lieu en décembre 1832, fait date à plus d’un titre : il donne à Hugo – qu’on avait voulu faire taire – une audience inespérée et l’occasion surtout, pour la première fois, de prendre la parole en public. Il avait en effet décidé d’ajouter à la plaidoirie d’Odilon Barrot, célèbre avocat libéral, son propre discours qui le révéla bon orateur. Parlant au nom de la liberté de la pensée, Hugo faisait acte politique : il opposait la petitesse du régime au « sublime spectacle » de l’Empire, l’hypocrisie d’un gouvernement qui, sans courage, « filoutait » les doits accordés, à la grandeur de Napoléon qui « payait en gloire » la tyrannie qu’il imposait à la France. Et, détail qui dut paraître aux contemporains un excès de rhétorique, mais laisse songeur le lecteur actuel, Hugo prophétisait en conclusion :

 Aujourd’hui  on me bannit du théâtre, demain on me bannira du pays ; aujourd’hui on me bâillonne, demain on me déportera… Nous aurons l’empire sans empereur. 

  Hugo perdit son procès, mais de ce passage de la scène à la tribune, il se souviendra.

 

 

 

CHAPITRE III

« Aimer, c’est plus que vivre. »[45]

 

La scène et ses coulisses

  Hugo, qui a plus d’un drame dans son sac, avait écrit, dans la foulée du Roi s’amuse, une pièce en prose : Lucrèce Borgia. Voyant son Roi flambé en décembre au Théâtre-Français, il monte, en janvier 1833, Lucrèce à la Porte Saint-Martin. Des acteurs prestigieux et populaires participent à l’entreprise : Frédérick Lemaitre, Mlle Georges, très impériale – elle avait été la maîtresse de Napoléon.

  Dans un coin du foyer où l’auteur lit sa pièce, une jeune et ravissante comédienne guette l’apparition de son rôle au troisième acte : deux lignes en tout et pour tout. Mais, dit-elle en souriant, « il n’y a point de petit rôle dans une pièce de M. Victor Hugo ». Elle s’appelle Juliette Drouet.

  Chaque fois que le poète lève les yeux pendant sa lecture, il rencontre un regard brillant. De la conversation muette qui s’échange entre eux ce soir-là, Victor devait dire, un an plus tard : « Le jour où ton regard a rencontré mon regard, pour la première fois, un rayon est allé de ton cœur au mien comme de l’aurore à la ruine. »

  La première a eu lieu le 2 février 1833. C’est un triomphe. Et si l’on siffle encore, c’est signe – explique Victor au directeur inquiet – « que la pièce est bien de moi ». La recette crève les plafonds. Hugo est enfin entendu et compris de « son » public.

  En fait, il rayonne depuis les répétitions. Moins aimé, sinon abandonné par Adèle, il s’était cru le cœur vide et l’avait disponible. Il accepta cette émotion avec une retenue et une gravité qui firent échapper cette rencontre à l’espionnage des coulisses. Laissant rire Frédérick Lemaitre qui s’écriait : « c’est à mourir de rire ! Voyez donc M. Victor Hugo qui, pour prendre congé, baise la main de Juliette », il s’abandonne à la griserie, nouvelle pour lui, du désir.

  Victor tombe donc, dira-t-on dans la banalité ? Il fait comme tout le monde, comme Vigny, comme Dumas et tant d’autres ! Il s’amourache d’une petite actrice de rien, plus célèbre pour sa beauté, ses dettes et le nombre de ses amants que pour son talent ? Certes, à vingt-six ans, Juliette Drouet – Julienne Gavain pour l’état civil – est une femme-objet dont une vie de hasards et la condition des actrices ont fait plutôt une courtisane de luxe qu’une vraie comédienne.

  Et pourtant, d’une liaison qu’on attendait ordinaire et passagère, le poète et l’actrice vont faire – ô scandale ! – une histoire d’amour de cinquante ans.

 

« Baisez-moi, belle Juju ! »[46]

  Le 16 février 1833, au soir du Mardi gras que l’on célébrait encore par des masques et des cortèges, Victor et Juliette devaient se rendre à un bal costumé. Il y eut ce billet de Juliette :

M. Victor

Viens me chercher ce soir chez Mme K…

Je t’aimerai jusque là pour prendre patience.

A ce soir. Oh ! ce soir, ce sera tout !

Je me donnerai à toi toute entière. 

  Et ils n’allèrent pas au bal. Cette nuit-là fut pour Victor une seconde naissance.

 

 Au milieu de la fête générale, nous avions mis à part notre douce fête à nous. Paris avait la fausse ivresse ; nous avions la vraie. N’oublie jamais, mon ange, cette heure mystérieuse qui a changé ta vie. Cette nuit du 17 février 1833 a été un symbole et comme une figure de la grande et solennelle chose qui s’accomplissait en toi. Cette nuit-là, tu as laissé au-dehors, loin de toi, le tumulte, le bruit, les faux éblouissements, la foule, pour entrer dans le mystère, dans la solitude et dans l’amour. »[47]

 

Il avait connu en Adèle une jeune fille retenue, une épouse chaste : il découvre une amante, une femme et, sous ses caresses, dans les vertiges de la possession, le sacre du plaisir.

 

« Je souffrirai car je t’aime »[48]

  Victor fonce dans la passion, avec violence. Il est adoré, il le sait ; mais le passé de Juliette, son appartement de femme entretenue, ses admirateurs, tout ce monde public auquel elle appartient encore déchaînent en lui une jalousie féroce. Il faut dire que les anciens amants de Juliette n’étaient pas discrets. De plus, elle avait posé – modèle et maîtresse à la fois – pour le sculpteur Pradier, dont elle avait une fille ; et plusieurs statues assez célèbres révélaient à tous une beauté que Victor aurait préférée plus secrète. Plus grave encore : les questions d’argent. Juliette était habituée à recevoir sans scrupules l’argent de ses protecteurs et à dépenser sans compter. Hugo entend – malgré la difficulté réelle d’entretenir Juliette et de rembourser des dettes dont il ne soupçonne pas encore l’étendue – qu’elle rompe totalement avec les « fangeuses coulisses ». Les scènes atroces et déchirantes se multiplient alors, alternant avec des réconciliations éperdues. Il faut comprendre que, pour cette époque des années 1830, cet amour-limite est invivable. Un abîme social les sépare et les mœurs du temps admettent qu’un bourgeois subventionne une cocotte ou qu’il ait, dans son propre milieu, une passion, mais pas cette confusion des genres. Imaginons, de nos jours, un Louis Aragon épris d’une prostituée sortant de prison et droguée de surcroît. Comment vivre ça ? Telle est, à peu près, la situation de Victor et de Juliette. La passion, oui, mais qu’en faire ?

  En septembre 1833, prise désespoir, Juliette brûle toutes les lettres de Victor. A ce geste fou, que nous regrettons car elles devaient être belles, Victor répond :

Ces lettres… c’était mes entrailles, mon sang, c’était ma vie et ma pensée pendant six mois, c’était la trace de toi en moi, le passage, le sillon creusé bien avant de ton existence dans la mienne… Je ne veux pourtant pas que cette trace de ta vie dans la mienne soit à toujours effacée… je veux qu’on sache que je t’ai aimée, que je t’ai estimée, que j’ai baisé tes pieds, que j’ai eu le cœur plein de culte et d’adoration pour toi… »

  Le pire faillit se produire après plus d’une année d’orages. Accablée par les reproches soupçonneux de Victor, affolée par les dettes qu’elle dissimulait à son inquisition, assaillie par des créanciers rameutés au nom illustre de l’amant, humiliée au théâtre, Juliette, au bord du suicide, s’enfuit pour sa Bretagne natale fin juillet 1834, sans argent, ni passeport. Moment décisif où Victor décida de ne pas la perdre. Il était en famille aux Roches ; il partit.

  Les retrouvailles à Brest et le lent voyage de retour scellèrent définitivement l’union – sinon la paix – de Victor et de Juliette.

  « Ce que tu me dois, je l’ignore, mais ce que je te dois, je le sais, c’est le bonheur », lui dit-il.

 

« Tu m’emmènes, je t’enlève »[49]

   Avec Juliette, par elle, il découvre la mer, cet Océan dont toute son œuvre ne cessera de faire entendre le grondement.

  Il avait découvert tout jeune la joie des voyages. Avec Juliette – il ne voyagera plus qu’avec elle – s’ajoute la présence d’une femme qui révèle ici sa nature : intrépide, peu soucieuse d’égratigner sa robe aux épines de la lande, elle sait marcher des heures entières, s’accommoder des auberges « puantes »,

Où la peau le matin se couvre de rougeurs ;

Où la cuisine pue, où l’on dort mal à l’aise,

Où l’on entend chanter les commis-voyageurs.

 

 Elle manifeste avec simplicité une force venue du peuple, sans rancune pour cette enfance orpheline et misérable aux sources de laquelle elle entraîne un Victor ému que leur amour s’accroisse d’une fraternité d’enfants malheureux. De là un itinéraire-pèlerinage : après la Bretagne de Juliette, Blois et Amboise où Victor fait partager à sa bien-aimée le souvenir de son père. De retour aux Roches, Victor installe Juliette dans un hameau proche – les Metz. Elle l’attend, il s’échappe, ils s’écrivent. Leur boîte à lettres, leur lit parfois, est un arbre creux que la nature complice a foudroyé à mi-chemin des amants.

  Désormais, le rite se répètera tous les ans. Chaque été voit partir Juliette et Victor, avec l’assentiment d’Adèle, pour des voyages où le dépaysement naît plus de la contemplation des paysages, des monuments et des gens, que d’un exotisme de mode qui emporte alors vers l’Orient les premiers « touristes ». La Normandie, la vallée de la Seine, la Belgique, la Champagne, la Suisse, la Provence, le Rhin, les Pyrénées espagnoles – ce voyage-là se terminera tragiquement – accueillirent tour à tour pour des périples d’un mois, leur exploration systématique de la France et de ses abords. Victor vagabonde sans bagages, capricieusement, négligeant parfois le monument célèbre pour le village anonyme. Et il enregistre, note, dessine : villes étranges, bourgs rhénans, ciels d’orage, toute une galerie d’architectures et de paysages où la précision se marie au rêve, l’ombre à la clarté, magasin d’images qui peupleront les œuvres à venir.

 

 

Cloîtres, comptes, copie

 

  A Paris, dès l’automne 1834, Victor installe Juliette dans un petit appartement. Lui qui, place Royale, est toujours dérangé par des visites, découvre ses brouillons transformés en cocottes et ses plumes dans la main de sa cuisinière, trouve ici un havre où son travail est adoré autant que sa personne. Et il faut qu’il travaille. N’a-t-il pas relevé le défi de rembourser toutes les dettes de Juliette – plusieurs millions ! – dont le montant s’ajoute à l’entretien déjà fort coûteux d’une famille nombreuse, de Juliette, et d’une vie mondaine nécessaire à sa carrière.

  Le succès au théâtre, souhaité par ailleurs, devient alors urgent : il faut de l’argent. De là une présence ininterrompue au théâtre pendant six ans : créations de Marie Tudor en 1834, Angelo, tyran de Padoue en 1835, Ruy Blas en 1838, et reprises, après des luttes acharnées, d’Hernani et de Marion de Lorme.

  Mais, pour Juliette, cette réussite implique une défaite, ou, vue autrement, une conversion aussi douloureuse qu’exaltée : elle renonce au théâtre. La jalousie de Victor, déterminante certes, s’ajoute à des difficultés réelles : les sifflets du public ont chassé Juliette de la scène de  Marie Tudor en 1834, Adèle s’emploie à l’empêcher d’y revenir en 1838, dans Ruy Blas, par des interventions pesantes sur le directeur du Théâtre de la Renaissance. Le rêve de la grande « acteuse », qui aurait accru par son talent le génie de Toto, se défait lentement et douloureusement.

  Se pose ici au narrateur une question incontournable : que fut la vie de Juliette durant ces longues années de liaison où elle incarna, inversant les rôles distribués par la société, la plus aimante, la plus fidèle des épouses ? Selon une vision assez répandue, ce fut une vie de nonne et, pour certains même, le long martyre d’une victime masochiste de l’amour. Réclusion, pauvreté et de plus en plus – au fil des ans, chasteté. Victor était le Dieu de ce cloître. De fait, Juliette, le plus romantique des personnages de Hugo, se voue à racheter, aux pieds de son idole, l’impureté de son passé.

  « Tu es mon amour et ma religion. Je ne crois à Dieu qu’en toi. Je ne vois le ciel que dans tes yeux, le paradis que dans ton âme. »[50] Mais, plus que l’humilité de la pénitente, nous préférons lire l’expression exaltée et orgueilleuse d’un amour qui se sait et se veut sublime, dans ces lignes choisies parmi les dix-huit mille lettres de Juliette à son « Sauveur », véritable journal d’une nouvelle Adoration Perpétuelle.

  Il est vrai que Victor lui impose de ne vivre que pour lui, sans sortir seule, dans une austérité d’autant plus sévère qu’il lui faut calculer. Or Juliette, passant de la misère sans le sou à un luxe le plus souvent à crédit, ne savait ce qu’était l’argent. Avant de reprocher à Hugo son avarice, considérons un instant le désordre fabuleux des finances de Juliette : elle remboursait sans demander de reçus, perdait les factures, versait des acomptes dont elle oubliait le montant. Victor exigea des comptes qui la torturaient, ne lui donnant d’argent que par petites sommes – par crainte de dilapidation.

 

1er du mois argent gagné par mon adoré               400 francs

4   du mois argent gagné par mon adoré                 53

6   du mois argent de la nourriture de mon Toto     50

10   du mois argent gagné par mon petit homme    100 »[51]

etc.

 

  Au fond, ce qui choque le lecteur moderne et que ne comprirent pas non plus les contemporains, c’est que cette passion, résolument réciproque en dépit de crises nombreuses, au lieu d’échouer sur la rupture ou la mort – comme dans les drames et les romans – devint conjugale. Nous admettons mal que la dévotion amoureuse, le désir brûlant de Juliette accompagnent le raccommodage des chaussettes de son Toto. Nous refusons de la croire heureuse – en nos temps où la femme revendique son autonomie sociale et sentimentale – puisqu’elle a renoncé à une vie brillante – mais aléatoire – pour cet homme qui ne lui aurait laissé que la copie de ses manuscrits à faire et les miettes de son existence.

  Mais quelles miettes ! C’est auprès d’elle que Victor travaille, c’est à elle que sont réservées les premières lectures ; c’est elle que chantent, avec transparence, les Chants du crépuscule où Sainte-Beuve, amant discret, voyait une indécence coupable, et un des plus beaux héros de Quatrevingt-Treize portera un jour son nom : Gauvain. A elle les voyages dont Adèle, consentante d’abord puis excédée, réclamera la suppression. A elle la quête des trouvailles dans les brocantes, à elle surtout le corps et le plaisir de Victor, même si les nuits communes son trop rares.

  De sa correspondance, où l’on n’a voulu lire que de plaintes, surgissent aussi une énergie et un courage peu communs, une gaieté populaire et moqueuse qui ose railler ce « bourgeois » de Toto, et l’expression franche d’un désir cru :

  « Mon cher petit Toto, au lieu de gribouiller de l’amour, cul par-dessus tête, dans mon encrier, j’aimerais mieux me trifouiller pêle-mêle avec vous. » La « Louve » dramatique gémit, mais aussi quémander avec drôlerie :

  « Je te conseille de te tenir en garde devant mon grand amour, ma grande bouche et mes grandes dents car ces énormes dimensions ne sont que pour mieux t’aimer, mieux te baiser et mieux te manger, mon cher petit chaperon noir. »

  Victor aime et admire cette femme-là.

 

Cinquante anniversaires

  Le vieillissement, d’autres passions de cette canaille de Victor, ébranlèrent et transformèrent cette union. A soixante-dix ans passés, la jalousie de Juliette n’était pas éteinte, les brouilles encore fréquentes. Mais si le désir fit lentement place à la tendresse, demeura vivace ce besoin qu’ils avaient l’un de l’autre.

  Le livre de l’anniversaire, où chaque année Victor commémorait la nuit du 16 février 1881 – quatre ans avant la mort – : « Il y a quarante-huit ans, tu t’es donnée à moi, je t’ai possédée à ma discrétion, toi la beauté, toi la grâce, toi la femme de ton siècle. Que ce jour soit grand à jamais, ma bien-aimée. »

  Plus significatif encore, en 1862, Les Misérables magnifiaient, publiquement cette fois, le souvenir et la permanence de cet amour, en célébrant le mariage de Marius et de Cosette, parmi les masques et les confettis du Carnaval, un 16 février 1833.              

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 « Il avait été embourbé dans la grandeur »[52]

1836-1841

 

 

 

 

  Comment Hugo, amant scandaleux de Juliette, ténor provocant de l’opposition en 1832 – lors du procès du Roi s’amuse – se retrouve-t-il en 1837 officier de la Légion d’honneur, académicien en janvier 1841 – après une lutte acharnée de 1836 à 1840, enfin pair de France en 1845 ? Victor a-t-il trahi ? Quel carriérisme, quelle avidité d’honneurs officiels ont donc conduit cette trajectoire, qui mène le non-conformisme sympathique vers un apparent ralliement à un gouvernement de notables, non plus ultra-royalistes, mais ultra- conservateurs, dont le mot d’ordre est « enrichissez-vous par le travail et par l’épargne » ?

  Qu’est donc devenu notre insolent « enfant sublime » ?

 

« Victor Hugo est un homme fini »[53]

  Dès 1835-1836, malgré ses succès au théâtre, ou à cause d’eux, Victor Hugo est dans son milieu – celui de la littérature et de la presse – un homme seul. Le public le suit, mais les critiques, les ex-« camarades », les éditeurs, les directeurs de théâtre même, parcourant avec brio toutes les nuances de la calomnie à l’offense, multiplient devant lui les embûches et les traquenards.

  L’amitié de Vigny, déjà tournée en aigreur, prend des airs d’exécration. Le « bon » Nodier renie ce fils ingrat. Sainte-Beuve, dont l’amitié littéraire s’était maintenue, s’éloigne lui aussi et, en public comme en privé, mitraille Hugo de traits envieux. Mettant Lamartine et Hugo dans le même sac, il note «  ils ne chantent plus, ils dégoisent », ou encore « le talent puissant de Hugo est devenu de jour en jour plus gros, pour ne pas dire grossier ». Son art « puéril et gros » est définitivement de mauvais goût pour ce palais délicat. Notons qu’Adèle, qui a pourtant plus aimé Sainte-Beuve que Hugo et risqué pour lui sa vie de tranquille bourgeoise, n’apprécie pas du tout ces bassesses auxquelles leur liaison ne résistera pas. Amoureuse infidèle, elle est aussi solidaire de son mari et surtout juge exact de la qualité de la qualité des hommes ! L’armée fanatique d’Hernani elle-même est en déroute ; la loyauté de Gautier ne fait pas oublier l’embourgeoisement des troupes qui, désormais, n’applaudissent plus que du bout des gants. Le grand musicien Liszt, ami de la famille, voit le Hugo de ces années-là comme un homme « malheureux et détesté ».

  Dans ce climat douloureux, la mort d’Eugène, en 1837, ajoute la peine fraternelle et le poids d’une culpabilité que l’œuvre poétique et théâtrale exprime et tente de conjurer.

  Célèbre, mais pas reconnu, Victor a le succès, non la gloire. Ce qu’il visait, c’était convaincre, agir sur les consciences, éveiller les âmes. Cette incompréhension cristallise en lui le désir d’une carrière où il serait erroné de ne voir qu’une vanité d’arriviste, même si l’ambition est claire. L’objectif fixé : être pair de France. La Pairie – équivalent de notre Sénat – était la chambre haute de l’Assemblée, chargée d’équilibrer, par sa composition sociale, la Chambre des députés. Les pairs, en effet, n’étaient pas élus mais nommés par le roi – à vie mais non héréditairement – parmi les dignitaires des grands corps de l’Etat. Hugo n’appartient à aucun ? Il en sera. Le seul possible, c’est l’Académie française, Bastille de la tradition classique, repaire de « vieux baveurs », « goutteux » et autres « vieux blaireaux », comme disait Juliette, qui n’était pas pour.

 

 Allons « cueillir les Immortels »[54]

  La bataille pour l’élection dura cinq ans. Candidat dès l’hiver 1835, ce ne fut qu’en janvier 1841, à la cinquième tentative, que Hugo fut élu. Les séniles occupants des illustres « fauteuils » avaient beau tomber comme des mouches, les survivants trouvaient toujours, pour la place vacante, un titulaire plus convenable et moins dangereux que Victor. Celui-ci, pourtant, avec un respect amusé des traditions, fit les choses dans les règles et sacrifia à la cérémonie des « visites » : il était de bon ton – cela n’a pas changé – d’aller solliciter à domicile toutes ces voix chenues. Assisté et soutenu par la gouaille tendre de Juliette qui l’attendait aux portes dans un cabriolet. Victor fit très poliment la tournée des débris. Ceci nous vaut, dans le Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, une impayable galerie de ces caricatures dont aucune, bien sûr, ne pouvait voter pour Hugo. Royer-Collard lui explique que son entré créerait un courant d’air et que l’Académie « n’aimait pas les changements de température ». Scribe, le roi fortuné du vaudeville, déclara avec « la solennité d’un homme d’affaires », que son devoir était de s’opposer à l’envahissement de cette « littérature de barbare ». Le dénommé Tissot, prêt à vendre sa voix pour mille francs, l’encouragea à faire du « classique ». Presque tous effarouchés par le romantisme, ces académiciens étaient encore plus méfiants du tour politique que Victor donnerait à son élection.

  Une exception de taille à tant de médiocrité hypocrite : Chateaubriand. Plein de mépris pour une confrérie dont il ne partageait jamais les réunions et qu’il n’honorait de sa présence que les jours de vote – encore n’attendait-il même pas le dépouillement –, il assura Hugo de son soutien, en dépit d’un désaccord littéraire réel. La voix du grand aîné, qui ne s’effrayait pas d’être seule, ne lui manqua pas une seule fois.

 

Le prince et le poète

  Ce ne furent ni Les Voix intérieures (1837), ni Ruy Blas (1838), ni Les Rayons et les Ombres (1840) qui désarmèrent les Immortels, mais la pression grandissante, et décisive en 1840, du « Château ». Cette métaphore, qui désignait les Tuileries, servait aussi à nommer le roi et son entourage. Victor en était devenu le familier. Le duc d’Orléans, héritier du trône, et son épouse, jeune et intelligente princesse, avaient été commis par le roi au ralliement de l’intelligentsia. Victor Hugo, dont ils admiraient les œuvres, était à séduire en premier. Il fut invité à une grande fête donnée par le roi qui célébrait à la fois le mariage princier et l’inauguration du musée de Versailles. Ce geste royal – donner à la nation ce qui avait été le bien des rois – plut à Hugo qui militait pour la préservation du passé au Comité des Monuments historiques. Mais, conscient de ce que sa présence à cette fête signifiait, il exigea que Dumas y fût aussi invité et décoré de la Légion d’honneur. Le marché fut accepté. Hugo vint à Versailles. Une promotion au rang d’officier de la Légion d’honneur, qu’il n’avait pas sollicitée, marqua la satisfaction royale. Intelligente ou politique, l’admiration princière ne s’arrêta pas là : le gouvernement fit savoir à Hugo – dont les difficultés étaient permanentes à la Comédie-Française comme à la Porte Saint-Martin, qu’on lui accorderait, par privilège, un théâtre de son choix pour y promouvoir l’art nouveau. Ce sera, après bien des déboires, le Théâtre de la Renaissance.

  La carrure officielle de Hugo prend de l’ampleur : il est élu en 1840 président de la récente Société des Gens de Lettres qu’il avait contribué à fonder pour défendre les droits fort mal garantis des écrivains.

  Désormais, l’Académie n’avait plus qu’à s’incliner. Le 7 janvier 1841, dix-sept voix contre quinze à Ancelot (qui est-ce ?) donnèrent à Hugo, en même temps que l’habit vert, l’accès à la Pairie.

 

« Toto est ridicule, Toto est académicien »

  Juliette se moque, un peu inquiète de voir son « petit homme » emporté vers des obligations mondaines et officielles où elle n’a rien à gagner. « Toto se serre comme une grisette ; Toto se frise comme un garçon tailleur ; Toto a l’air d’une poupée modèle. » Moins tendres, Sainte-Beuve raille le « sacre de Victor Hugo » et Vigny ricane. Ingratitude anticipée car, ils le savent bien, l’élection de Hugo est une « brèche » où ils pourront s’engouffrer. D’ici peu, ils seront candidats et, grâce à Hugo, élus.

  La réception se devait d’être retentissante. Ce fut une cohue, préparée par la presse, aggravée par la mise en circulation de faux billets d’entrée. Tout Paris voulait assister à cet Hernani académique. On se battit pour entrer et, les jolies femmes étant fort nombreuses dans ce « vieux bocage »[55], « jamais coups de poing ne frappèrent de plus charmantes épaules ». L’arrivée des princes calma les combattants. Effet de surprise autant que de respect, car la famille royale n’avait encore jamais honoré ce lieu de sa présence. De si augustes « supporters » accrurent encore le prestige du récipiendaire.

  Victor entre. Il va parler. Sa famille est là, la presse, les princes, les amis, les ennemis, la foule. Et il sourit à Juliette. En cette seconde où la complicité amoureuse s’allie à la consécration officielle, et la nargue, reconnaissons Victor Hugo.

  Son discours déconcerta. On attendait une provocation « écarlate », on entendit une candidature. Hernani s’y déclarait ministrable, ou tout le moins, disponible.

  L’interprétation des contemporains était-elle juste ? Oui, si l’on précise que cette offre de collaboration au roi est d’abord un programme, l’expression des idées politiques de Hugo.

  Ce n’est plus le spectre de la Terreur de 1793 qui l’effraie, mais le nombre et la force des émeutes populaires, dont l’inutile violence, toujours suivie d’une répression sanglante, lui semble être l’ébauche et le signe d’une plus terrible guerre sociale. Il croit, de plus en plus, que l’avenir appartient au Peuple éclairé, uni dans le même idéal d’une République fraternelle. Pour l’amener à cette maturité, il faut une monarchie pacifique, ordonnée, législatrice, progressiste à tous les sens du terme, qui favorise l’éclosion de techniques nouvelles, d’une morale moins étroite, de la liberté de l’esprit, de la solidarité sociale. Le grand modèle de Hugo est ici Napoléon, dont il a fortement contribué à diffuser la légende. Et, répétant à l’Académie ce que disait déjà son discours du Roi s’amuse en 1832, il propose en somme à ce régime sans gloire de la Monarchie de Juillet, de construire sur le progrès et la liberté ce que Napoléon avait fondé sur l’héroïsme et la conquête : une grandeur dynamique, celle de la civilisation, qui redonnerait au Peuple ce qu’il a perdu : une identité, une foi. Et Hugo, tout naturellement, pense que les poètes – lui le premier – peuvent, doivent, assister, conseiller, instruire le roi et le peuple qui seraient assez intelligents pour mettre en acte ce romantisme nouveau.

 

Noble d’Empire et pair de France : 1845

  Chose curieuse, Hugo conçoit ce projet politique alors même que, dès 1838, son drame le plus célèbre – Ruy Blas – l’exposait de façon symbolique et en démontrait le caractère utopique. Le héros, fils du peuple et intellectuel, y devient Premier ministre du roi d’Espagne. Mais ses réformes généreuses, impuissantes devant les « appétits » et les résistances des privilégiés, resteront lettre morte, pure parole. Son échec dénonce par avance que le rêve de Hugo est une erreur. L’épopée du progrès ne s’écrira pas sous la dictée de Louis-Philippe.

  Le 13 avril 1845, Hugo gravit le dernier degré des honneurs : le roi le fait pair de France. Trop tard ! Celui qui est devenu le grand dignitaire des Lettres, dont la fortune est faite, à qui Louis-Philippe fait ses confidences, n’a plus le cœur à la réussite ni aux entreprises.

  Depuis deux ans Léopoldine est morte.

 

 

 

 

 

CHAPITRE V

 Chez les rois, mais dans la rue

 

 

 

  1842 – Voilà Hugo « bien assis ». Quarante ans. Il lui pousse un estomac de bourgeois nanti. Juliette redoute, en lui baisant le front, de déranger le « rouleau » Louis-Philippard de sa coiffure. Le salon rouge ne désemplit pas. Adèle commande beaucoup de glaces et de bols de punch. Victor conduit Léopoldine à son premier bal. Où est donc l’orphelin qui – comme les pauvres – regardait de la rue danser les riches ?

  Le vicomte Hugo est un homme étrange. Du haut du pavé, il voit l’égout, le ruisseau, le bagne. Il écoute ce que disent, les soirs d’émeute, les ouvriers en blouse et capte, dans les prunelles d’un peuple anonyme, le regard « lugubre » de la misère.

 

« L’écume du malheur »[56]

  Du peuple, on peut dire que, sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, il n’existe que théoriquement. Muet : il ne vote pas ; invisible : il travaille. Sans doute, Stendhal, Balzac, Eugène Sue, Michelet désignent, par leurs œuvres, au pouvoir et aux assemblées une plèbe victime – parfois dangereuse – de l’injustice sociale. Le vote de quelques lois non suivies d’effet – pour interdire le travail des enfants de moins de huit ans, par exemple –, montre à quel point la question du peuple, même posée, reste abstraite.

  Périodiquement, une vague plus forte de misère le soulève : un ouvrier devient assassin, vingt fomentent une conspiration, deux mille dressent des barricades. Le bourgeois dit alors : « Gare à la canaille. »

  De 1830 à 1848, en dix-huit ans, quinze insurrections ou grèves violentes, quatre attentats, ratés, contre Louis-Philippe, cinq complots déjoués, trop d’assassins arrêtés pour qu’on puisse les compter, voilà le nouveau visage du peuple. En réponse, la mitraille et le couteau de la guillotine. Pas plus qu’en 1829, quand il écrivait Le Dernier Jour d’un condamné, Hugo ne supporte cette réponse-là.

  A l’inutile violence populaire, à l’inefficacité sanglante de sa répression, il cherche des causes et des remèdes. D’où Claude Gueux, bref roman publié en 1834. Les journaux du temps avaient commenté la sinistre histoire de ce malheureux dont le nom déjà était un ricanement du sort. Ayant faim, il avait volé. En prison, il avait tué son gardien. La guillotine avait tranché cette mauvaise tête. S’emparant de ce fait divers, Hugo dit : « Qui est réellement coupable ? Est-ce lui, est-ce nous ? » La société est malade, l’amputer de quelques têtes ne la guérira pas. Le vol, le meurtre, l’émeute, la prostitution, sont le produit de la faim, du froid, de l’ignorance. « Supprimez le bourreau… avec la solde de quatre-vingt bourreaux, vous paierez six cents maîtres d’école. »

 

Faubourgs, forçats, filles publiques

  Hugo, en voyage, visite les bagnes de Toulon et de Brest. A Paris, il écoute et observe le faubourg Saint-Antoine, parcourt les franges douteuses des Barrières où, de masures en terrains vagues, Paris hésite entre ville et campagne. Lui, dont les enfants choyés place Royale jouent et étudient sagement, enregistre les joies stupéfiantes de la misère enfant.

 Deux enfants du peuple, deux pauvres gamins, l’un ayant dix ans peut-être, l’autre sept, gais, frais, souriants, en guenilles, mais pleins de vie et de santé ; courant, riant, ayant le loisir devant eux et la joie en eux. Le plus petit s’est penché vers le plus grand et lui a dit : “Passons-nous à la morgue?” [57]

 

Un autre jour, se rendant à la Chambre des pairs, Victor croise un homme entre deux gendarmes. Il a un pain sous le bras. Pour l’avoir volé, il sera forçat. La scène s’élargit. L’homme regarde, près de lui, une voiture armoriée ; dedans, une belle dame rose, fraîche, belle, un enfant charmant.

 Cette femme ne voyait pas l’homme terrible qui la regardait. Je demeurai pensif. Cet homme n’était plus pour moi un homme, c’était le spectre désolant de la misère, c’était l’apparition difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d’une révolution encore plongée dans les ténèbres, mais qui vient… Du moment où cet homme s’aperçoit que cette femme existe, tandis que cette femme ne s’aperçoit pas que cet homme est là, la catastrophe est inévitable. »[58]

 

Le scandale de l’injustice s’accroît pour Hugo du scandale de l’indifférence, origine de la haine des pauvres. Le vol mène au bagne, le bagne mène à la barbarie sociale.

  Troisième image. Le 9 janvier 1841, deux jours après son élection à l’Académie, Hugo, au sortir d’une soirée brillante, attend un cabriolet pour rentrer chez lui. Il est alors témoin, puis acteur, d’un incident rapporté à la troisième personne, comme s’il s’agissait déjà d’un personnage de roman : « Il vit un jeune homme ficelé et cossu dans sa mise, se baisser, ramasser une grosse poignée de neige et la planter dans le dos d’une fille qui stationnait au coin du boulevard et qui était en robe décolletée. Cette fille jeta un cri perçant, tomba sur le fashionable et le battit. » La bagarre attire les sergents de ville qui saluent le bourgeois farceur et emmènent au poste la prostituée : « Tu en as pour tes six mois. » Hugo hésite à intervenir, devinant quelle tournure les journaux peuvent donner à cette rencontre d’une fille publique et d’un académicien. Respectabilité ou justice ? « Il se mit à réfléchir et le résultat de ses réflexions fut qu’il se décida à entrer. » Le commissaire accueille d’abord son témoignage avec indifférence, puis, au vu, de son identité, l’écoute et propose : « Il n’y a qu’un cas, Monsieur, où je pourrais arrêter la chose, ce serait celui où vous signeriez votre déposition. Le voulez-vous ? – Si la liberté de cette femme tient à ma signature, la voici.

  Et V. H. signa. »

 

Hugo en chantier

  Chacun de ces exemples dénonce deux ignorances : celle du peuple, violent parce qu’il ne sait pas lire, celle des possédants qui ne savent pas que le peuple existe.

  Bien des lecteurs auront deviné ce qui germe sous ces « choses vues » : c’est Gavroche, c’est Jean Valjean, c’est Fantine. Pourtant, quand Hugo a pitié de la fille publique, il ne songe pas encore aux Misérables. S’il fait, pour lui-même, le récit de la scène, ce n’est pas uniquement pour ajouter une pièce accablante de plus au dossier de la misère ; celle-ci n’est pas un spectacle dont il serait le voyeur ou le « reporter ». Son témoignage est un acte : c’est l’écriture de son nom qui a libéré une femme, non son regard. Et on a bien l’impression, au travers de ces anecdotes, que Hugo ne cherche pas à montrer l’abîme social, mais à le rencontrer, lui le bourgeois, le notable nanti.

  Dans ces face à face, la misère interpelle successivement le bon père de famille, la duchesse et le pair de France, le gandin et le commissaire, et leur dit : « Qu’est-ce que vous faites là ? »

  De là, en marge des recueils poétiques publiés, des drames représentés, toute une œuvre secrète et fragmentaire dont les feuillets s’entassent. Dossiers, albums, feuilles paginées, carnets, journal de ce que j’apprends chaque jour, tas de pierre collectent et consignent, d’année en année à partir de 1830, un formidable chantier de bribes entendues, de portraits entrevus, d’intrigues ébauchées dans le grand dictionnaire de la rue.  

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VI

 Hugo « déraillé »

1843-1848

 

 

 

 

« Année terrible » pour Victor et sa famille, 1843 s’ouvre comme un trou béant. L’équilibre audacieux qui alliait honneur et non-conformisme, Adèle et Juliette, rois et rues, est frappé dans ce qui soutient l’édifice : la paternité.

Le redresseur de ruines

  Après avoir, en 1841, publié Le Rhin, méditation archéologique et politique sur l’Allemagne, que son voyage de 1840 avait inspiré, Hugo rêve à un grand drame rhénan, qui peuplerait le décor halluciné d’un burg démantelé par de farouches et cruels barons du Rhin. L’été et l’hiver 1842 sont donc consacrés à l’écriture des Burgraves. Passant de l’histoire à la légende, du drame à l’épopée, du réel au fantastique, Hugo compose ici une œuvre profondément personnelle : sous les luttes et les remords fratricides qui rongent et déchirent ces titans du Rhin, rôde le spectre d’Eugène. – « Caïn ! (…) qu’as-tu fait de ton frère ? »[59] Cette mère sorcière qui veut faire de son fils l’assassin de son père dévoile de quels comptes entre le passé et le présent de Victor la pièce est le règlement.

  De la représentation, Hugo attendait une bataille homérique. Conscient de l’énormité de la provocation que créaient les personnages – rebelles et énergiques centenaires, l’intrigue –tortueuse et sombre, l’éloquence – tonnante et jupitérienne, il battit le rappel de ses anciennes troupes et demanda « trois cents spartiates déterminés à vaincre ou à mourir ». Célestin Nanteuil, hernaniste titulaire, fit cette réponse consternée : « Jeunes hommes, allez dire à votre maître qu’il n’y a plus de jeunesse. »

  La première fut glaciale. Les spectateurs, perdus dans les dédales de l’intrigue, cherchaient le grotesque. Or, pour une fois, pas de bouffons ni de clowneries. Le public céda, en l’absence de comique, à la tentation de trouver tout risible. Le « Jeune homme ! Taisez-vous ! » adressé par le centenaire à l’octogénaire, plia la salle en deux. Au bout de quelques jours, les rires et les sifflets faisaient place à des fauteuils vides.

  Cet échec laissa Hugo relativement indifférent. On a dit – et c’est une erreur – que cette défaite l’avait détourné du théâtre. Certes, c’est là son dernier drame. Mais Hugo en avait vu d’autres et l’adieu au théâtre a d’autres causes qu’un orgueil blessé.

  D’abord, un certain nombre d’événements privés et publics vont bloquer en lui pour longtemps, non seulement la production théâtrale, mais toute écriture. D’autre part, Hugo pouvait penser avoir atteint dans les Burgraves la limite du jouable, du représentable. Se détournant de la scène qui lui interdit la cohabitation du réel et du rêve, du passé et du présent, de l’historique et de l’intime, c’est au roman qu’il demandera l’impossible.

 

« Le bonheur désolant de marier sa fille »[60]

  Depuis 1839, Adèle et les enfants Hugo passaient leurs étés chez de nouveaux amis, les Vacquerie, à Villequier en Normandie. Une grande maison blanche, un jardin plein de roses au bord de la Seine : cadre charmant qui appelle l’idylle. Léopoldine a quinze ans. Grave et décidée, c’est une ravissante jeune fille. Victor, lui, ne voit en elle que sa « fillette chérie ». Adèle, lucide, a beau lui faire remarquer qu’ « elle n’est plus une enfant », il s’obstine à s’adresser à sa petite « fée » dans un style enfantin : une « Didine » de huit ans autorisait une adoration que Hugo n’aurait osé exprimer à une adolescente. Or Didine est amoureuse. L’élu, Charles Vacquerie, a vingt-deux ans. Son aisance bourgeoise, sa sincérité, en font un prétendant sérieux, sinon brillant. Mais quel gendre n’aurait pâli devant Hugo ? Adèle, mise au courant, approuve mais ne dit rien à Victor que préoccupent alors son élection à l’Académie et la publication du Rhin. Au bout de deux ans de cachotteries, c’est la demande officielle en mariage qui, en juin 1842, révèle à Hugo à la fois que sa fille, à dix-huit ans, est une femme et qu’on veut la lui prendre. On peut deviner, aux lenteurs qu’il met alors à consentir, aux prétextes qu’il trouve pour retarder la date du mariage, l’ampleur de son déchirement, le refus de cette dépossession. Léopoldine avait remplacé le premier enfant mort : par là elle avait accaparé, cristallisé chez Victor toute la force du sentiment de paternité. Charles, Victor, Adèle II sont ses enfants, tout simplement, mais c’est en face de Léopoldine qu’il se sent père. Donner son ange à un autre est déjà, à coup sûr, pour Hugo un deuil. Une page des Misérables avoue cet « effondrement intérieur » : Jean Valjean y découvre, hagard, l’amour de Cosette pour Marius. « Alors il eut de la tête au pied un frémissement de révolte. Il sentit jusque dans la racine de ses cheveux l’immense réveil de l’égoïsme, et le moi hurla dans l’abîme de cet homme. »[61]

  Le mariage eut lieu le 14 février 1843. Le 19, Léopoldine Vacquerie, radieuse, partit avec son mari pour Le Havre où résidait sa belle-famille.

Ma fille, mon amour !

  Comme pour fuir sa tristesse de père, Hugo s’en va en juillet 1843, avec Juliette, sur les traces de sa propre enfance : il part pour l’Espagne, après une brève visite à Léopoldine à qui il promet un plus long séjour en septembre.

  Dès la frontière, Victor s’abandonne avec délice à des sensations qui ressuscitent brutalement un passé intact : la « musique sauvage » des charrettes à bœufs réveille, « magique excitation », les « douces et rayonnantes années » : « J’étais enfant, j’étais petit, j’étais aimé. »[62] Tantôt déçu, tantôt exalté, Victor guette les hasards où le passé fait un clin d’œil au présent. Ici, la gracieuse hôtesse s’appelle Pepita, là le vin sent sauvagement le bouc. Partout hugolienne, l’Espagne offre ses antithèses de gueuseries et de grandeur.

  Après un arrêt à Cauterets, pour soigner sa gorge, Hugo amorce avec Juliette le chemin de retour. Un maussade temps de septembre, un arrêt sinistre à Oléron accablent Victor de tristes pressentiments. « Il me semblait que cette île était un grand cercueil couché dans la mer. » Le 9 septembre, à Rochefort, les voyageurs entrent dans un café. Victor se saisit machinalement d’un journal et lit. Il relève la tête, « foudroyé ». L’article racontait comment, le 4 septembre, Léopoldine et Charles s’étaient noyés au cours d’une promenade en barque, à Villequier. Des témoins avaient vu Charles, bon nageur, plonger à plusieurs reprises pour sauver sa femme et se laisser couler pour mourir avec elle.

  La lenteur des transports ne permit pas à Victor d’être à Paris que le 12 septembre. Il fallut contenir, pendant quatre jours interminables, dans la promiscuité des diligences, cette douleur où s’élèvent, avant le chagrin, les cris de la culpabilité et de la protestation : « Oh ! Dieu, que vous ai-je fait ? » – « Oh ! Dieu, je vous accuse. »

  Victor trouva auprès d’Adèle le réconfort de la peine partagée. Mais sur ce qu’il éprouva alors, « Ah ! je fus comme fou dans les premiers moments ! »[63] : l’ébranlement de la raison, la haine impuissante du sort, la déréliction, il garda le silence, et pour longtemps. L’art n’avait plus rien dire.

  Sainte-Beuve choisit cette circonstance pour prouver son tact et son amitié. Il fit ses condoléances – assez froidement – et, moins d’un mois plus tard, édita, hors commerce, quelques centaines d’exemplaires d’un recueil de « poèmes » bien médiocres – le Livre d’amour – qui exaltaient fort indiscrètement sa liaison avec Adèle, rompue depuis cinq ans. Hugo n’en sut rien, mais le livre circula. Le même sens de l’opportunité, sans doute, lui fit, quelques mois plus tard, prier Hugo d’  « arranger » son élection à l’Académie française.

 

Ange ou sirène : Victor Victus[64]

  La correspondance de Juliette nous la montre, en cet hiver 1843-1844, très inquiète devant le silence morne et dépressif de Victor, et bien délaissée. Sa jalousie, toujours en alerte, lui fait craindre que, dans le monde où Victor étourdit sa peine, quelque beauté ne le lui prenne.

  Méfiance justifiée, mais bien en dessous de la vérité. Se sauvant d’un abîme par un autre, Victor s’est en effet jeté d’un au-delà du malheur dans un au-delà de l’amour.

  Il rencontre, probablement début 1844, dans le salon à la mode de Mme Hamelin, ancienne merveilleuse qui avait fait les beaux jours du Directoire, une très jeune et très belle femme : Léonie Biard.

  Celle-ci alliait à une aristocratique naissance et à une bonne éducation une histoire suffisamment aventureuse pour apparaître comme un personnage romanesque. Elle avait lâché, à dix-huit ans, bonne famille et convenances pour suivre, jusqu’au Spitzberg, un peintre connu, Biard, doté d’un petit talent officiel et d’une grande laideur. Son atelier abritait des soirées assez chic dont Léonie était la reine incontestée. Plus correct que Pradier avec Juliette, Biard l’avait épousée, ce qui légalisait sa jalousie.

  Cette audacieuse blondeur, que les tourments infligés par son peintre rendaient émouvante, éclipsa vite l’image de Juliette dont la chevelure si noire avait prématurément blanchi. Ce qui n’aurait pu n’être qu’un caprice, devint sous l’effet du désarroi de Victor, de sa pitié éblouie pour une jeune femme éclatante et triste, une passion.

  On s’étonne de voir Hugo, si désemparé, s’embarquer ainsi en catastrophe dans un amour interdit et sans horizon. Ce n’est plus un ménage qu’il compromet, mais deux, sans compter celui de Léonie. Sa position sociale est désormais trop importante pour l’exposer aux potins et au scandale. Malgré l’Académie, malgré l’imminence de la nomination à la Pairie, Victor choisit, pour ne pas dire provoque, le risque. Pourquoi ?

  A défaut d’une reconstitution certaine – interdite par la rareté des documents et des lettres parvenus jusqu’à nous – il est possible de comprendre et de mesurer que cette passion fut aussi éperdue, aussi vraie que son amour pour Juliette.

 

« Les enchantements et les désolations »[65]

  Aucune trace, cette fois, de disputes entre Victor et Léonie, alors qu’elles avaient été fréquentes et violentes avec Juliette. La relation est moins dramatique et sans nul doute sensuellement délicieuse : « … te sentir, te parler, te prendre sur mes genoux, t’entourer de mes bras, te couvrir et te brûler de mes caresses, te voir rougir et pâlir sous mes baisers, te voir frissonner dans mes embrassements… c’est la vie, la pleine, entière, vraie, c’est le rayon du soleil ; c’est le rayon du paradis… »

  Cette ivresse compense, dans l’intensité et la reconnaissance, tout ce que le mariage et la mort de Léopoldine avaient anéanti en Victor d’élan, d’enthousiasme, de jeunesse.

  Mais il y a autre chose. Victor, dans les bras de Juliette, s’était senti renaître. Cette fois, par-delà le plaisir, il se sent couler dans l’abîme. Il a quarante-deux ans, elle en a vingt-trois. Victor, qui faisait des vers sur le nom de Léonie le rapprochait peut-être obscurément de l’autre prénom : Léopoldine. Leurs âges, pour quelqu’un de vingt ans plus vieux, se confondaient. Des brouillons, des fragments poétiques, Les Misérables surtout – qui attribuent à Marius l’amoureux et à Jean Valjean le père, successivement dépossédés de Cosette, un état hagard étrangement semblable – font deviner que Victor s’abandonne alors à une incontrôlable régression au fond de laquelle un être primitif qui n’est pas tout à fait lui rencontre un fantôme qui n’est pas tout à fait elle.

  Aussi cet amour dut-il avoir goût de mort et d’infini, et être, autant que l’oubli du chagrin, son approfondissement suicidaire.

 

La société applique ses lois

  Cette liaison clandestine obligeait Léonie à de grandes précautions pour déjouer la surveillance de Biard. A la fin de 1844, excédée par las soupçons et les scènes, elle se décida à demander la séparation de corps ; le divorce n’existait pas. Ceci eut pour effet de persuader le mari qu’il était vraiment trompé. Bonne occasion d’obtenir à son avantage la séparation. Cet homme fut assez vil pour faire suivre sa femme. Le 5 juillet 1845, deux mois après son accession à la Pairie, Hugo fut donc surpris en flagrant délit de « conversation criminelle » avec Léonie, par le peintre qu’accompagnait, selon la loi, un commissaire[66].

  C’était le scandale public. Biard, enchanté d’une si belle prise et voyant quel bénéfice en tirer, porta plainte. Hugo, à qui sa qualité de pair conférait l’immunité, évita sur le moment le commissariat, mais restait passible d’une inculpation pour complicité d’adultère. Léonie, elle, n’était que femme et fut sans délai incarcérée à la prison Saint-Lazare, où étaient détenues les femmes adultères et les filles publiques. Elle devait y rester deux mois.

  Immédiatement prévenue par Victor, Adèle pardonna. Par pitié sûrement, par souvenir de ses propres amours, par solidarité. Enfin, elle connaissait Léonie : elle l’avait vue dans les salons. Toutes deux étaient du même monde. Ce que n’était pas Juliette.

  Restait à étouffer l’affaire. Adèle fit taire les salons. Mme Hamelin convainquit le peintre d’adoucir le sort de Léonie et de convertir la prison en couvent. Le roi enfin, peiné ou gêné de voir Hugo compromis, acheta Biard – qui ne demandait que ça : une grosse commande de tableaux lui fit retirer sa plainte. Le procès était évité. Mais les échotiers ne se privèrent pas, eux, d’ébruiter sous de transparentes périphrases la mésaventure d’ « un illustre personnage qui cumule les lauriers du Parnasse et le manteau d’hermine de la Pairie ».

  Juliette seule ignora tout. Alors même que sa sœur, du fond de la Bretagne, lui demandait des précisions sur les bruits répandus dans la presse, elle répondit en toute innocence qu’il s’agissait sûrement d’une confusion de personnes. Ne se doutant pas que seule la nécessité de disparaître quelque temps enfermait Victor chez elle, elle se réjouit naïvement de voir revenue l’époque où son Toto travaillait auprès d’elle.

  Sa pénitence finie, Léonie qui avait repris son nom de jeune fille – d’Aunet – reparut progressivement, protégée par Adèle qui lui ouvrit son salon. Elle recevait l’amie et fermait les yeux sur la maîtresse. Victor retourna à la Chambre des pairs, sous les regards un peu goguenards de ses collègues plus prudents. Il se garda d’intervenir sur des sujets importants, se fit discret. Il n’était plus question d’être ministre. Quant à l’écrivain Hugo, qu’aucune entreprise n’avait mobilisé depuis 1842, ses ennemis pouvaient certifier avec satisfaction et soulagement qu’il était bien mort.

 

Silence et Misères

  Erreur. Le défunt demeurait éloquent et avait, maintenant surtout, quelque chose à dire. La mort de Léopoldine et cette plongée effrayante dans les profondeurs où le moi se défait avaient bloqué toute écriture. Le « flagrant délit » stoppa net cette saison en enfer. Ayant touché le fond de l’opprobre social, de la culpabilité, du délire charnel, du ravissement, du fantasme, un autre homme émergea de cette noyade – sous les traits d’un bagnard que Hugo nomme alors Jean Tréjean. Dès juillet 1845, provisoirement exclu de la vie sociale, il se met à écrire chez lui et chez Juliette, les Misères, première version de ce qui deviendra en 1860 Les Misérables, totalité romanesque dont, très vite, il dessine la construction et la progression. Tout ce qui, depuis des années, s’accumule en fragments épars, en expériences disjointes et indicibles, prend place et s’articule autour d’une intrigue et de personnages nettement programmés : misère sociale et misère morale, insurrections populaires et tempêtes de l’âme, tout ce que Hugo a vu, senti, vécu, payé, s’incarne en Fantine, Cosette, Gavroche, Marius, Thénardier, Javert. La figure, ou mieux l’ombre directrice de l’ensemble est Jean, sans nom malgré des identités multiples, forçat, faux bourgeois, vrai proscrit, que vient aveugler, sous les traits de Cosette, la clarté terrible de la paternité.

  Alors que cette rédaction a ramené Victor auprès de Juliette, un nouveau deuil les rapproche : Claire Pradier, la fille de Juliette, tombe malade en mars 1846. En fait, et Hugo le comprend très vite, c’est le dernier stade de la tuberculose – réel fléau du XIXè siècle. Victor, qui avait quasiment adopté la jeune fille, se multiplie pour adoucir l’agonie et rassurer Juliette. Claire meurt, à vingt ans, le 21 juillet 1846. Lors de son inhumation au cimetière de Saint-Mandé, Victor Hugo, aux côtés de Pradier, conduit le deuil.

  Cette circonstance, pour Hugo, fait date : il y accomplit ce qu’il n’a pu faire pour Léopoldine ; il y assume une paternité retrouvée, il rachète peut-être, dans la douleur, en portant publiquement le deuil de la fille de sa maîtresse, le scandale de juillet 1845. Enfin, c’est à ce moment seulement que Hugo trouve les mots pour dire son chagrin : d’un poème dédié à Claire En revenant du cimetière de Saint-Mandé, vont surgir peu à peu l’ensemble des textes consacrés à Léopoldine, rassemblés en 1853 dans Les Contemplations qui réuniront dans une même image les deux jeunes filles. Cet été-là, Hugo alla pour la première fois à Villequier. Délivré de ses fantômes, il donne la parole aux souvenirs :

 

Le soir à la clarté des lampes

Je sentais sans lever les yeux

Ses petites mains sur mes tempes

Qui jouaient avec mes cheveux.

 

Moins inquiète désormais, mais aussi vive, la liaison avec Léonie recommença. Aux premiers mouvements de la passion s’ajoute le poids d’une histoire commune. Léonie est alors entièrement dépendante de Hugo dont elle a payé fort cher l’amour. Pour Victor, aimer trop n’est même pas assez quand il s’agit de racheter une culpabilité réelle : puisque c’est son amour à lui qui a fait d’elle – aux yeux de la société – une pécheresse, ce n’est que dans ses yeux à elle que Victor veut lire sa propre rédemption.

  A l’horizon, les pressentiments de Hugo se confirment. La Monarchie tourne mal et, dès 1847, les « lézardes » se creusent « sous la fondation ». L’effondrement de l’édifice social s’annonce, après l’effondrement intérieur vécu entre 1843 et 1845. Plus rien n’a de solidité, ni de sens : la communauté familiale a perdu son ange gardien ; l’équilibre maintenu dans le cœur du poète entre l’affection conjugale pour Adèle et l’amour pour Juliette a été rompu ; l’ordre social s’écroule.

  Dans ce chaos, l’œuvre entreprise elle-même perd sa signification : les Misères étaient animées d’un espoir encore très réformiste que la Révolution de février 1848 périme. Hugo en abandonne sur sa table le manuscrit inachevé.

  Pour lui, qui avait, dès 1832, entrevu de façon prophétique que le bannissement le frapperait un jour, mais qui n’avait que pressenti et esquissé un engagement politique réel, l’heure est venue de décider pour qui écrire, pour quoi agir, où combattre. L’histoire va donner à Hugo son camp : le peuple, son parti : l’humanité, sa patrie : l’exil.

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE VII

 De la tribune au pavé

février 1848 -2 décembre 1851

 

 

 

Le printemps des peuples

  Fin 1847, la France émerge d’une grave crise économique dont les conséquences, s’ajoutant aux exaspérations politiques, précipitent l’explosion de la Révolution, sous les bourrasques de février 1848. La hausse du prix du pain a aggravé la misère des plus démunis, réduits à piller les boulangeries. Les faillites en chaîne ont mis au chômage toute une population ouvrière qui s’est beaucoup accrue depuis 1830, attirée dans les grandes villes par l’expansion industrielle. En se multipliant, les ouvriers, surtout les Parisiens, ont aussi appris : beaucoup savent lire et font circuler autour d’eux les idées socialistes de Blanqui, Barbès, Proudhon. La moyenne bourgeoisie est, elle, lasse d’un régime qui se compromet dans des corruptions scandaleuses, lasse d’un roi qui refuse toute réforme : il suffirait pourtant d’abaisser le cens[67] pour que tous ces bourgeois aisés mais non fortunés deviennent citoyens. Devant le dédain ou l’aveuglement du pouvoir, les revendications réformistes tournent au mécontentement : comme la loi interdit toute réunion, les opposants ont l’idée d’organiser des banquets, sous des prétextes quelconques, pour proclamer leurs idées et rallier des partisans. Devant le succès de cette entreprise, le gouvernement s’inquiète, mais sans changer de politique.

  Lorsqu’il s’avise d’interdire, le 22 février, le banquet parisien qui clôture la campagne, il est trop tard : la colère populaire éclate, débordant largement les mouvements de protestation bourgeoise. Les premières barricades s’élèvent dès le soir du 22 février. Le roi hésite. Le 24 février, on en compte plus de mille cinq cents dans Paris insurgé. Et cette fois, plus question de se laisser voler la révolution. La bourgeoisie modérée, qui avait en somme par ses banquets lancé le mouvement, est totalement dépassé. Le peuple envahit les Tuileries que Louis-Philippe vient d’abandonner en abdiquant et, geste symbolique, casse le trône. Plus de rois ! Ce sera donc, enfin, la République ! A l’Hôtel de Ville, un gouvernement provisoire se met en place. A sa tête, un grand poète, qui n’est pas Hugo mais Lamartine.

  Paris va connaître, pendant deux mois, sa plus longue fête romantique et fraternelle. Par-delà le bouleversement politique, un extraordinaire espoir soulève tous ces hommes qui ont soudain dans le cœur le sentiment de former ensemble le Peuple. Plus de barrières sociales, plus de frontières. Paris fourmille de « clubs » où bourgeois et ouvriers ouvrent les bras à leurs frères Italiens, Polonais ou Allemands. Toute l’Europe frémit de la grande secousse révolutionnaire. On plante, en chantant, les arbres de la Liberté. La générosité est enfin devenue un programme politique. Les décrets se succèdent : suppression de la peine de mort en matière politique, abolition de l’esclavage aux colonies, liberté de réunion, liberté de la presse. Le 5 mars est décidé le suffrage universel : de deux cent quarante mille, les électeurs se retrouvent neuf millions. (Les femmes, elles, devront attendre encore un siècle pour voter.) L’élection des premiers députés de la République est fixée au mois d’avril. Ses résultats vont révéler de quel malentendu était né le Peuple républicain : sur neuf cents élus, une centaine seulement se réclame de la gauche socialiste. Six cents acceptent de se dire républicains, mais modérés, ce qui va vite signifier conservateurs. Le reste est légitimiste. Comment expliquer un tel recul ? Paris n’est pas toute la France, et la Province, dont les notables et le clergé ont bien exploité la peur, se rallie à la forme républicaine à condition d’y maintenir l’ordre. La paysannerie, elle, n’a pas de sympathie pour les ouvriers « partageux ».

  Cette assemblée de droite, qui a pour mission d’établir une constitution, s’empresse de réduire la « pagaille » : il faut résoudre les difficultés économiques, rassurer le monde des affaires qui cache ses capitaux, et faire taire la rue qui prétend imposer sa politique aux députés. La répression violente d’une première manifestation, en mai, prépare l’opinion à admettre beaucoup plus grave. Le gouvernement provisoire, au lendemain de février, avait créé, sous l’impulsion du socialiste Louis Blanc, des Ateliers nationaux. Cette expérience devait permettre à la fois de donner un emploi aux chômeurs, et de promouvoir une conception nouvelle du travail, devenu pour tous un droit. Mais la crise avait accru le nombre d’ouvriers enrôlés : trente mille en mars, cent mille en mai. Le responsable des Ateliers, Marie, hostile à l’expérience, débordé, sabota délibérément l’entreprise. L’Assemblée estima donc que tous ces chômeurs payés à ne rien faire, coûtaient cher, n’étaient bons qu’à manifester et à mettre l’ordre en danger. Le 21 juin 1848, elle décida la fermeture des Ateliers nationaux. C’était une véritable provocation, car le pouvoir savait qu’il allait déclencher la guerre dans la rue. Elle dura quatre jours, du 22 au 26 juin. Du Panthéon au faubourg Saint-Antoine, Paris se couvrit de barricades. Décrétant l’état de sièges, l’Assemblée donna à Cavaignac la mission de liquider, une bonne fois, la canaille. Ce qu’il fit : des milliers d’insurgés tués, mille cinq cents fusillés sans jugement, plus de dix mille condamnés à la prison ou à la déportation.

  La bourgeoisie avait gagné cette première guerre sociale de notre histoire. Les conservateurs respirèrent. La Province et l’Europe applaudirent. Obsédés par le danger socialiste et la peur des pauvres, ces républicains tranquilles ne se doutaient pas qu’ils avaient tué leurs défenseurs.

 

Hugo de droite à gauche

  Pendant que la République bascule dans la réaction, Hugo effectue, lentement, le trajet inverse.

  Fidèle à son engagement, il juge, en février, une monarchie libérable préférable à une république désordonnée : pourquoi ne pas mettre sur le trône le petit-fils de Louis-Philippe, âgé de neuf ans, et confier la régence à sa mère, la duchesse d’Orléans ? Les ministres Thiers, Barrot, etc., sont pour, mais Paris est déjà sur ses barricades. Plongeant avec courage dans l’océan des blouses et des fusils qui a envahi la place de la Bastille, Hugo tente de faire acclamer sa proposition, dans la journée du 24 février. Bravoure inutile – Lamartine a déjà proclamé la République – mais éclairante pour Hugo ; il est bouleversé de voir ce « Pauvre grand peuple, inconscient et aveugle » se précipiter vers une République sans contenu, inconnue, vers « la ruine, la misère, la guerre civile peut-être ».[68]

  Le 25 février, Hugo va féliciter Lamartine à l’Hôtel de Ville. Occasion pour lui de soutenir et encourager son ami, sans pour autant endosser la veste retournée des « Républicains du lendemain ». « La République », dit-il à Lamartine, « est à mon avis le seul gouvernement rationnel, le seul digne des nations. La République universelle sera le dernier mot du progrès. Mais son heure est-elle venue en France ? C’est parce que je veux la République que je la veux viable, que je la veux définitive. » Regardant « les choses dans (sa) conscience », Hugo refuse à Lamartine – qui le lui offre – le ministère de l’Instruction publique.

  Elu député début juin, lors d’une élection complémentaire, Hugo siège à droite, plus par résignation que par enthousiasme. Le spectacle des Ateliers nationaux l’afflige : « Jouer au bouchon, c’est un des travaux des Ateliers nationaux. Un autre, en blouse aussi, dormait étendu le long du mur. Un des joueurs vient à lui, le pousse du pied et lui dit : “Qu’est-ce tu fais là, toi ?” Le dormeur se réveille, se frotte les yeux, lève la tête et répond : “Eh bien, je gagne mes vingt sous !” et il se recouche sur le pavé. »[69]

  D’un côté, il voit le peuple égaré dans l’oisiveté, de l’autre, à la gauche de la Chambre, des groupuscules haineux qu’il juge incapables. Il est donc favorable à la fermeture des Ateliers, mais stupéfait puis indigné de voir Cavaignac, doté des pleins pouvoirs, laisser se développer l’insurrection de juin au lieu d’intervenir immédiatement. Flairant chez cet homme le goût du sang, Hugo voit les insurgés poussés aux extrémités du désespoir. Mandaté, le 25 juin 1848, par l’Assemblée avec soixante députés pour prévenir les combattants des décisions de l’Assemblée, il outrepasse sa mission et « marche aux barricades », sans armes, sous les balles, pour convaincre sans succès les insurgés de cesser le feu.

  Il assiste, impuissant, à des scènes horribles. « En ce moment, une femme parut sur la crête de la barricade, une femme jeune, belle, échevelée, terrible. Cette femme, qui était une fille publique, releva sa robe jusqu’à la ceinture, et cria aux gardes nationaux, dans cette affreuse langue de lupanar qu’on est toujours forcé de traduire : “Lâches, tirez, si vous osez, sur le ventre d’une femme !” Ici la chose devint effroyable. La garde nationale n’hésita pas. Un feu de peloton renversa la misérable. Elle tomba en poussant un grand cri. Il y eut un silence d’horreur dans la barricade et parmi les assaillants. Ce fut ainsi que cette guerre commença. Rien n’est plus glaçant et plus sombre. C’est une chose hideuse que cet héroïsme de l’abjection où éclate tout ce que la faiblesse contient de force ; que cette civilisation attaquée par le cynisme et se défendant par la barbarie. D’un côté le désespoir du peuple, de l’autre le désespoir de la société. »[70]

  La République romantique de Lamartine est bien finie. Le parti de l’ordre, après avoir nettoyé les rues, s’active à nettoyer les libertés.

  Hugo siège toujours à droite mais, après juin, vote de plus en plus souvent à gauche, chaque fois que les libertés fondamentales sont en péril : contre le muselage de la presse en juillet, contre les déportations, contre les restrictions apportées au suffrage universel. Mais ce sont des votes « contre ». Aucune action positive ne lui semble possible dans ce régime qui se décompose, tiraillé entre l’anarchie et l’arbitraire.

  La volonté de réagir contre cette impuissance conduit alors Hugo, en juillet 1848, à fonder un journal : L’Evénement. Il n’y écrit rien, si ce n’est l’épigraphe « Haine vigoureuse de l’anarchie, tendre et profond amour du peuple ». Mais il est très évidemment l’inspirateur de la rédaction composée de ses fils Charles et F.-Victor, de Paul Meurice et Auguste Vacquerie dont la jeune amitié suivra partout désormais Hugo. Très moderne dans sa façon de traiter l’information, L’Evénement cherche, par son prix très modique (cinq centimes au lieu de quinze) et son style politique, à convaincre un public populaire et petit bourgeois, qui ne se reconnaît ni dans les riches conservateurs ni dans les gauchistes jugés alors irresponsables.

  Un homme, apparu sur la scène politique en septembre 1848, va vite incarner pour le journal et pour Hugo le changement rêvé, le progrès social dans la paix civile : cet homme, ce revenant presque, s’appelle Louis napoléon Bonaparte. Outre sa parenté prestigieuse avec l’Empereur dont il est vaguement le neveu, il a pour lui un passé très européen : il a milité dans les sociétés secrètes italiennes, comploté un peu partout, écrit des choses socialistes. Mieux, il a été emprisonné sous Louis-Philippe et s’est évadé. Il est cet exilé, ce banni, dont, depuis l’enfance, la figure hante les pensées et les œuvres de Hugo. Celui-ci est vite convaincu que le prince qui parle de liberté et de démocratie, qui n’est d’aucun parti, est le candidat idéal à la présidence de la République dont l’élection doit avoir lieu, en décembre 1848, au suffrage universel. Certes Lamartine, que Hugo estime, se présente aussi ; mais il n’a aucune chance devant le « traîneur de sabre » Cavaignac, boucher des journées de juin. Seul Louis Napoléon Bonaparte peut lui barrer la route. L’Evénement fait une campagne enthousiaste pour ce sauveur de la République. C’est un triomphe écrasant : cinq millions cinq cent mille voix pour Louis Napoléon Bonaparte, un million cinq cent mille pour Cavaignac. Les dix sept mille neuf cent quarante voix de Lamartine font sourire tout le monde. En fait, le prince-président a rallié les voix de tous bords : les campagnes ont massivement voté pour le « Neveu », la droite monarchiste a vu en lui un incapable facile à manipuler, la gauche modérée attend la paix civile et le progrès. Le premier président de la République est élu pour quatre ans et n’est pas rééligible : voilà qui écarte le risque du pouvoir personnel et de la dictature.

  La déception va être immédiate. Bientôt ce sera la colère, puis la lutte. Ni pantin, ni socialiste, Louis Napoléon Bonaparte s’engage vite et fermement dans une politique de la réaction. Prenant pour ministre ceux-là mêmes qui l’avaient condamné sous Louis-Philippe, il donne gage sur gage à la droite. En récompense, les élections législatives de mai 1849 ramènent à la Chambre une moisson de députés encore plus réactionnaires que la précédente. Réélu par les conservateurs, Hugo, quoique homme d’ordre, voit se dessiner une droite déterminée et brutale, obscurantiste et cléricale. Outre divers assauts sur les libertés menacées de la presse, de l’art, des théâtres, Hugo lance, seul, deux batailles décisives, perdues sur le moment dans les ricanements majoritaires, gagnées devant l’Histoire : la première sur la misère, la seconde sur l’instruction.

  Le 9 juillet 1849, Hugo accuse carrément l’Assemblée de vouloir étouffer la question de la misère, de préférer « l’aumône qui dégrade » à l’ « assistance qui fortifie ». L’affirmation « on peut détruire la misère » soulève les épaules scandalisées de ces braves gens de députés pour qui mourir de faim est une fatalité qui n’arrive qu’aux autres. Décidément, Hugo ne peut plus douter qu’il s’est fourvoyé et ne va pas tarder à rompre, avec éclat, avec l’Elysée.[71] Les droits d’associations amputés, la presse réprimée, voilà pour le peuple. Le président, lui, exige de l’Assemblée des millions supplémentaires pour assurer son train de vie voyant et gâter ses maîtresses. Pas de crédits pour les malheureux, mais on en trouve pour recouvrir de macadam les pavés parisiens : plus de pavés, plus de barricades, et donc plus de révolution !

  C’est le 15 janvier 1850 que Hugo choisit définitivement de laisser parler, et avec quelle violence, sa conscience. La loi Falloux projetait de donner au clergé le monopole de l’enseignement, livrant instituteurs, professeurs et universitaires à la surveillance des curés et des évêques. C’était un recul de cinquante ans. Voyant ressusciter, dans l’ombre de cette loi cléricale, les spectres haïs des moines de Madrid, des faux prêtres de la pension Cordier, toute cette noire clique d’ignorants asservis aux riches et aux puissants, Hugo prononça un discours formidable. Le premier dans l’histoire, il proclama le « droit de l’enfant » à l’instruction primaire, obligatoire et gratuite, donnée par un « Etat laïque, purement laïque, exclusivement laïque ». Réclamant « l’Eglise chez elle et l’Etat chez lui », Hugo fustigeait, non l’Eglise, mais ses parasites Tartuffes, jadis faiseurs d’inquisition et de bûchers, toujours assassins de l’esprit et du progrès.

  « Si le cerveau de l’humanité était là, devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d’un livre, vous y feriez des ratures ! »

  Des huées ininterrompues accompagnèrent le discours de Hugo. La loi, bien sûr, fut votée.

  Ce jour-là, alors que la République est vraiment trahie, bafouée, désertée, Hugo dit « j’en suis ». Et il y restera.

 

Léonie se venge ou La lettre d’amour devient machine de guerre

  Le 26 février 1850, Hugo fête ses quarante-huit ans, en famille. La tribu n’est plus Place Royale, elle campe au bas des pentes de Montmartre, 37, rue de la Tour-d’Auvergne. Adèle, effrayée lors des journées de juin 1848 par l’incursion d’insurgés dans la maison, a exigé ce déménagement. La bonne Mme Hamelin, auprès de qui vit Léonie, a vanté l’air pur de ce quartier neuf où l’on voit plus de jardins que de maisons. L’appartement voisin du sien se trouve libre. On s’y installe. Une fois Juliette logée cité Rodier, au bout de la rue, voilà les amours de Hugo dangereusement rapprochées. Juliette accompagne Victor à l’Assemblée, écoute ses discours, attend ses visites matinales. Elle ignore toujours l’existence de Léonie, réservant sa méfiance aux autres femmes. Elle a raison sur ce point. Dans la passion, Hugo a découvert non seulement deux femmes, mais la femme ; il a pris goût à la séduction et au plaisir de la jeunesse et de la beauté. De là, des aventures sans lendemain sinon sans péché que les biographes ont beaucoup réprouvées et sans doute quelques fois enviées. En fait, Hugo évolue, en amour comme en politique, à contre-courant : il commet à quarante-huit ans les « fredaines » des adolescents, allant jusqu’à « piquer » à son fils Charles les faveurs de la très peu chaste Alice Ozy, qui joue joliment les Vénus sur les scènes parisiennes. « Ceux qui deviennent jeunes tard le restent longtemps » dira-t-il.

  Léonie se trouvait associée de plus en plus étroitement à l’existence des Hugo. Au titre de protégée de Mme Hamelin, elle était, en voisine, une hôte habituée du salon d’Adèle et tenait la rubrique de mode dans les colonnes de L’Evénement. Cette intégration au groupe Hugo la poussa peut-être à penser que Juliette, restée dans l’ombre, devenait superflue. Léonie avait, de fait, sacrifié à Victor sa réputation, en partie son mariage et six ans de sa jeunesse. Se croyant préférée, elle se sentit des droits à devenir unique. Un refus catégorique de Hugo interrompit, en 1849, cette campagne anti-Juliette. Mais la mort de Mme Hamelin en avril 1851 remit tout en question : privée d’une amie qui lui offrait une position sociale et la conseillait intelligemment, désemparée, Léonie entreprit de faire elle-même ce que Hugo ne voulait pas. Le 28 juin 1851, Juliette reçut donc un joli paquet enrubanné, orné de la devise Ego Hugo. Elle reconnut l’écriture de Victor et ouvrit : Léonie lui faisait cadeau de sept années de lettres d’amour. Juliette erra dans Paris jusqu’au soir ; la révélation de cet amour n’était rien devant le fait que pendant sept ans Hugo avait menti.

30 juin1851

Maintenant tout est détruit… Je remercie cette femme d’avoir été impitoyable dans les preuves de ta trahison. Elle m’a bien hardiment enfoncé jusqu’à la garde dans le cœur cette adoration que tu lui as donnée pendant sept ans. C’était cynique et féroce, mais c’était honnête. Cette femme était digne d’être mon bourreau. Tous les coups ont porté… »

 

  Hugo proposa immédiatement de sacrifier Léonie : entre la jeune femme désirable et cruelle et la générosité ardente de sa Juliette vieillie, il n’y avait pas à hésiter. Juliette, refusant de voir la pitié remplacer l’amour, demanda quelques mois de réflexion. « Je ne peux pas vivre sans ton bonheur. Tout ce qui n’est pas lui m’est odieux. Agis donc sans scrupule et comme si j’étais morte ». (2 juillet 1851). A l’automne 1851, Juliette dont la douleur n’a fait que renforcer les certitudes, écrit avec une lucidité pathétique :

 

J’ai trop de véritable amour pour avoir un seul grain d’amour-propre. Je ramasse mon bonheur partout où je le trouve : à tous les coins de rue, et à toutes les bornes, à midi comme à minuit ; je le quête et je le mendie, sur tous les tons et avec la plus lamentable persévérance ; … mon ambition est de mourir pour vous. »

 

  Juliette aura bientôt l’occasion de faire mieux.

 

 

 

 

 

 

 

 

3

 VICTOR HUGO – OCEAN

1851-1870

 

 

 

 

 

CHAPITRE I

 Et s’il n’en reste qu’un…

 

 

Le coup d’Etat du 2 décembre 1851

  Le vote de la Loi sur l’enseignement (janvier 1850) avait mis en marche un processus irréversible. Louis Napoléon Bonaparte, aidé par une bourgeoisie déterminée autant qu’inconsciente, brisait les derniers vestiges d’une République déjà défunte, de fait. Le coup de grâce fut, le 31 mai 1851, une loi qui écartait du vote tous les pauvres et les marginaux. Le suffrage universel avait vécu. La presse n’avait plus que le droit de se taire. Charles Hugo, condamné à six mois de prison ferme en juin pour un article opposé à la peine de mort, était bientôt rejoint par François-Victor, Paul Meurice et Auguste Vacquerie en septembre. C’était la fin de L’Evénement, suspendu, puis saisi.

  L’objectif du prince-président est clair : ne pouvant être à nouveau candidat, il lui reste le coup d’Etat pour régner sans partage. Dès juillet, Hugo à l’Assemblée a dénoncé les manœuvres de celui qu’il ose appeler à la tribune « Napoléon le petit » et, chez lui, « Naboléon ». Mais les députés – de droite et de gauche – comprennent trop tard que, privés du soutien populaire par trois ans de politique réactionnaire, ligotés par leurs propres lois, ils sont seuls et sans moyens, face à Louis Napoléon.

  Dans la nuit du 2 décembre, Paris est quadrillé de troupes silencieuses. Des affiches placardées dans toutes les rues annoncent que le président dissout l’Assemblée, proclame l’état de siège, rétablit le suffrage universel. On arrête, chez eux, les députés et les généraux réputés républicains et, à la mairie du Xe, deux cent cinquante députés de droite qui viennent de proclamer la déchéance de Louis Napoléon Bonaparte.

  Victor Hugo, déjà entré dans la clandestinité, est quelque part dans Paris, avec d’autres députés d’extrême-gauche, en train d’organiser la résistance armée. Au matin du 3 décembre, Hugo parcourt les rues, visite les rares barricades déjà élevées, prend contact avec les ouvriers du faubourg Saint-Antoine. Dès le 4 décembre, les rues grouillent de sergents de ville, mais la Bastille est vide d’ouvriers. Ils ne tiennent pas à mourir pour une République qui les a fusillés en juin 1848. Sur les boulevards, en revanche, une foule inquiète et morne observe les soldats. Devant un mouvement de résistance qui prend forme, les hommes du coup d’Etat choisissent la terreur. A trois heures de l’après-midi, la troupe, sans sommation et calmement, fusille les passants massés sur les boulevards. Enfants, vieillards, promeneurs sont massacrés à bout portant. On marche dans le sang sur certains trottoirs.

  L’organisateur de cette tuerie, Saint-Arnaud, peut se réjouir de l’excellence expéditive de sa méthode, acquise dans l’armée d’Algérie, où Louis Napoléon Bonaparte a recruté ses sbires. Les barricades, mal armées, ne résisteront pas à une telle détermination, malgré l’héroïsme de leurs défenseurs. Au soir du 4 décembre, la résistance a échoué. Les exécutions sommaires des « suspects » commencent.

  Au matin du 6 décembre, Hugo, traqué depuis quatre jours, ne sait plus où se réfugier. Les amis sûrs se font rares. C’est Juliette – elle aussi menacée d’arrestation – qui le sauve. Elle l’a suivi trois jours, a épié les mouchards, guetté les portes cochères, hélé au bon moment les cabriolets. Aujourd’hui, elle trouve la cachette, l’ami qui procurera à Victor passeport et fausse identité.

  Le 11 décembre 1851, Jacques Firmin Lanvin, ouvrier typographe, alias Victor Hugo, quitte Paris par le train de vingt heures, à destination de Bruxelles. Il quitte la France pour vingt ans.

 

 

« J’aime la proscription, j’aime l’exil »[72]

 

  Le 12 décembre 1851, Victor Hugo est encore un réfugié. Le 9 janvier 1852, il devient, avec soixante-cinq autres députés, un « individu expulsé » par Louis Napoléon Bonaparte. Hugo reçoit cet exil avec reconnaissance. Le voilà citoyen solitaire et libre d’une République idéale à sa mesure ; lui qui, dans l’action politique, n’a rien écrit depuis quatre ans, sinon ses discours, sait qu’il va pouvoir être à présent et pleinement, par la parole poétique, le représentant du peuple.

  A peine arrivé à Bruxelles, il se met au travail. Installé avec jubilation dans une chambre sans feu, débarrassé de tout l’apparat parisien, des contraintes familiales et mondaines, il goûte la joie retrouvée de l’écriture. Juliette l’a rejoint, accompagnée de la précieuse malle aux manuscrits.

  Il se lance avec fureur dans le récit du coup d’Etat : L’Histoire d’un crime. Il interroge les proscrits, nombreux à Bruxelles, pour compléter sa propre vision des événements. De Paris, Adèle envoie témoignages et documents. Le texte devient trop long et Hugo veut publier vite. Brutalement, fin mai 1852, il y renonce provisoirement et rédige en trois semaines un pamphlet qui n’est plus un récit du crime mais le portrait de l’assassin et des honnêtes gens, ses complices : Napoléon le Petit. Rebaptisé Louis Bonaparte – Napoléon était vraiment de trop – le « héros » du 2 décembre n’y est même pas un dictateur : filou vulgaire, jouisseur et lâche, il n’est que le bâtard de la légende impériale, le faussaire de l’Histoire devenue carnaval. A ce « tyran pygmée », à tous ces tripoteurs de millions, à ces buveurs de sang et d’eau bénite, à ces « prostitués » assermentés, à ces fonctionnaires de la fange, Hugo crie : vous êtes grotesques, vous êtes pires qu’abjects, vous n’existez pas. L’écrivain se donne ici et pour les œuvres futures une mission nouvelle : non désigner le monstrueux, l’infâme, mais affirmer son inanité ; non dire « vous êtes le mal », mais « vous êtes le faux », l’œuvre servant alors de critère du vrai.

  La publication de Napoléon le Petit accélérait la fin de l’exil bruxellois. Le gouvernement belge, sous les pressions de la France, s’apprêtait à interdire toute attaque contre un « souverain étranger ». Devançant l’expulsion, Hugo chercha « un petit coin de terre libre ».

 

Des Feuillantines en pleine mer : 1852-1855

  Ses fils, sortis de prison, l’avaient rejoint à Bruxelles. Adèle, restée à Paris, liquidait le passé, en suivant les instructions de son époux. Après avoir convaincu Léonie de ne pas suivre Hugo, elle s’employa à régler les affaires matérielles.

  Les biens étaient en effet menacés de confiscation. Renonçant à un déménagement infaisable, Adèle décida la vente aux enchères de tout le mobilier, livres compris. Les 8 et 9 juin 1852, une fois le catalogue établi, les annonces faites aux journaux, tout Paris put assister à la dispersion de ces objets baroques, ce bric-à-brac fêlé que Hugo avait choisi et aimé. Les amis, venus nombreux, achetèrent comme des « reliques » les objets personnels du maître. Mais les meubles, les curiosités furent vendus à leur prix de brocante, sans égard pour le goût de celui qui les avait rassemblés. Adèle vit là l’occasion de faire renoncer Victor « au cassé, au fêlé, au déchiré »[73] et de le gronder pour les lettres intimes laissées par lui dans un meuble « en telle quantité que le tiroir a fait résistance ».

  La famille, agrandie d’Auguste Vacquerie et suivie de loin par Juliette, se retrouva au complet le 5 août 1852 dans l’île de Jersey, que Hugo avait choisie pour s’y installer, malgré les murmures des fils et d’Adèle qui auraient préféré un exil moins austère à Londres.

  De ce jardin bordé par les vagues, promesse de voyages immobiles, de rêverie et de travail, Hugo attend la reconstruction du bonheur familial : celui des Feuillantines, celui des vacances aux Roches, dans un cadre qui lui rappelle les charmes de la côte basque. Le clan trouve plutôt possessif ce besoin de tendresse, mais s’incline. On loue une grande maison blanche et sévère, « Marine-Terrace ».

  Dès le mois d’octobre, Hugo écrit, poursuivant la prose de Napoléon le Petit par les vers des Châtiments.

 

« La parole qui tue » : Châtiments

  Napoléon le Petit, publié en août 1852, continuait de susciter l’enthousiasme, malgré les difficultés de diffusion. Les exemplaires – plus de quarante mille circulent fin 1852 – pénètrent clandestinement, sont lus en groupe, recopiés, appris par cœur.

  Mais le prince-président a décidé de se faire empereur, c’est une provocation, Hugo y répond : « Le misérable n’était cuit que d’un côté, je le retourne sur le gril. » Il poursuit donc en vers le châtiment du « drôle de chef ». Construit sur un mouvement qui va de la nuit impériale – Nox – à la lumière retrouvée – Lux –, le recueil va et vient entre le fouet qui s’abat sur le clown assassin et le chant qui s’élève au nom du peuple bâillonné et martyr.

  Le poème – tout à la fois tribune, tribunal et tréteau – cloue d’abord au pilori, avec une verve violente et amère, tout ce que la fête impériale traîne derrière elle dans l’orgie et la débauche : les margotons en robe de soie, les « ducs de Troubonbon, marquis de Cassonade », « les goinfres courtisans, les altesses ventrues ». Puis il envoie à l’égout tous les sénateurs, les ministres, les évêques, les juges, repus de sang et d’eau sale. « Le paradis du porc, n’est-ce pas le cloaque ? » Enfin, il désigne à la honte publique et au mépris de l’histoire, le mauvais peuple docile et résigné, « ô noir dormeur au dur sommeil », mouton qui ne voit pas les morts du 4 décembre et reste sourd aux cris des déportés.

  Face à cette ménagerie, Hugo bat, avec lyrisme et ferveur, le rappel du vrai peuple : héros de la Grande Armée, victimes du coup d’Etat. Les enfants assassinés, les femmes jetées dans les bagnes d’Afrique, les ouvrières prostituées à quinze ans et vieilles à vingt, parlent par la voix de Hugo. « Caves de Lille ! on meurt sous vos plafonds de pierre. » Héritier de Juvénal et modèle pour la future Résistance française, Hugo démontre ici que seule la poésie peut donner à la colère, à l’invective, à la rébellion le caractère implacable et sacré de la justice.

 

Ah ! Quelqu’un parlera. La muse, c’est l’histoire .

Quelqu’un élèvera la voix dans la nuit noire.

Riez, bourreaux bouffons !

Quelqu’un te vengera, pauvre France abattue,

Ma mère ! Et l’on verra la parole qui tue

Sortir des cieux profonds ![74]

 

  Par cette violence calme qui élève la satire au ton de l’épopée, Hugo faisait du poète le « gendarme de Dieu »[75].

 

 

Ce que faisaient les autres écrivains sous le Second Empire

  Sorti, après bien des difficultés, en novembre 1853 à Bruxelles, en format de « poche » pour passer inaperçu, le recueil eut moins de lecteurs que Napoléon le Petit. En partie à cause de l’efficace surveillance aux frontières, en partie aussi parce que l’écoulement clandestin facilitait les éditions pirates : très vite circulèrent des contrefaçons dont le nombre est incontrôlable. Surtout, deux ans avaient passé et bien des têtes s’étaient courbées. Le 2 décembre 1852, jour anniversaire du coup d’Etat (et d’Austerlitz !) Louis Napoléon Bonaparte avait proclamé l’Empire, décidé à mimer jusqu’au bout le héros dont il n’était que la doublure.

  Rien ne manque à son prestige, pas même le « rayonnement » de l’esprit. Toutes les plumes légères du vaudeville se sont mises au service de la nouvelle « vie parisienne » : Eugène Scribe, Labiche, le fils d’Alexandre Dumas. Mérimée, ami personnel d’Eugénie, bientôt impératrice, anime, en vrai boute-en-train, de ses charades et de ses dictées les soirées Elyséennes. Vigny, le gentilhomme de la poésie romantique, qui avait été témoin de Victor Hugo à son mariage, a approuvé les fusillades de décembre : « il faut bien que les bataillons passent par-dessus les curieux qui ne veulent pas se ranger », écrit-il dans son journal. En 1856, il ne rougira pas d’arborer la Légion d’honneur. Musset n’est plus le gracieux et précoce « enfant du siècle » que Hugo avait protégé place Royale et soutenu, seul, jusqu’au bout, à l’Académie française. Rallié parmi les premiers au pouvoir, il reçoit dès 1852 en récompense, le fauteuil et l’habit vert tant espérés. Sainte-Beuve s’installe dans les colonnes officielles du Moniteur d’où il salue l’avènement d’une « ère de progrès et de régularité ».

  Napoléon III ne récupère pourtant pas tous les talents. Les plus grands, enveloppant d’un même mépris hautain, dictateur, bourgeoisie et peuple, édifient, sur les décombres des idéaux auxquels ils ne croient plus, une nouvelle image de l’artiste. Indifférents, hostiles même à tout engagement politique ou moral, persuadés que nul public ne peut les comprendre, ils forment une sorte de club fermé qui écrit dans la désillusion, l’amertume et l’abstention, pour les lecteurs d’un avenir plus intelligent. Gautier, Flaubert, Baudelaire se « dépolitiquent » pour se jeter dans des rêves d’art absolu que la bourgeoisie, pas si bête, condamne pour obscénité. C’est de ce crime que seront accusés par les tribunaux Madame Bovary et les Fleurs du mal en 1857.

  Que sont devenus les grands républicains de 1848 ? Lamartine et George Sand, dans un exil provincial, compensent la défaite par un retour aux réalités paysannes, avant de glisser progressivement vers une vieillesse de plus en plus conservatrice. Michelet seul, destitué de tous ses emplois, poursuit courageusement son Histoire de la Révolution française.

  Deux grandes voix se sont tues définitivement. Balzac, emporté dès 1850, n’a pas vu jouer cette dernière et sinistre scène de la Comédie humaine. Nerval, méconnu, prisonnier de ses angoisses et d’une société qu’il condamne, a choisi l’exil dans la mort en se pendant près de Notre-Dame de Paris, en 1855.

  En comparaison, les écrivains de l’exil ne sont qu’une poignée. Eugène Sue, dont les Mystères de Paris avaient fait pleurer des milliers de lecteurs, mourra en Savoie[76] au bout de cinq ans. En Suisse, Edgar Quinet tiendra bon dix-huit ans.

  Hugo n’a donc pas tout à fait tort de dire :

  « Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là »[77]

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

 A grand homme, petite île

 

 

 

 

De Jersey à Guernesey : 1852-1855 – Une famille où tout le monde écrit

  Comme Napoléon avait eu l’île d’Elbe et Sainte-Hélène, Hugo eut Jersey, trois ans, puis Guernesey, seize ans : deux petites îles de l’archipel de la Manche, au large du Cotentin.

  Le clan – bientôt surnommé le « goum » - s’acclimate assez bien à une vie nouvelle dont le patriarche a su vanter les charmes : l’animation de Saint-Hélier – la « capitale » – le groupe nombreux des proscrits, l’exploration de l’île garantissent à ces Robinsons du coup d’Etat une existence moins austère qu’Adèle et les enfants ne l’avaient craint. Entraînés par Victor, ses fils découvrent les plaisirs – fort peu pratiqués encore – de la baignade et des chevauchées sur les grèves. « L’éclat de rire homérique fait parfois de Marine-Terrace un olympe. Nous luttons comme des diables et nous rions comme des dieux. Ceci vous résume à peu près le proscrit »[78]. Bientôt, un enthousiasme studieux transforme la famille en « usine » littéraire. Adèle entreprend de composer une biographie du poète : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. A ses propres souvenirs d’enfance et de jeunesse, elle ajoute les récits fort précis que Victor fait, à sa demande, au déjeuner ou au dîner.

  François-Victor se lance dans la traduction des œuvres complètes de Shakespeare : pas une seule version intégrale en français n’existe alors et, de nos jours encore, la traduction de François-Victor demeure la grande édition de référence.

  Adèle II partage son temps entre le piano et la rédaction d’un journal où elle consigne les réflexions de son père et, parfois, les pensées sombres et exaltées d’une jeune fille renfermée.

  Charles a découvert, lui, outre le goût d’écrire des contes, l’art nouveau de la photographie. Il fixe de nombreuses vues de l’île, destinées à un album sur Jersey et, surtout, le visage de son père. Le Hugo de la cinquantaine n’a plus rien de commun avec les portraits élégants et altiers de naguère ; un simple paletot, la chevelure libérée, « ô douceur de l’exil, porter des chapeaux mous ! », l’allure est plus dégagée. En revanche, le visage défait, les joues alourdies, le regard enfoncé et sombre révèlent un homme qui « pense à autre chose ».

 

« Ce que dit la bouche d’ombre »[79]

  Devenu l’habitant de ces grèves et de ces promontoires où chaque écueil, gouffre, dolmen dit naufrage, légende, spectre, Hugo est en train de faire de son exil politique un ailleurs de la conscience : « somnambule de la mer », « sombre écouteur » de la vie dans les choses, de la mort dans les êtres, il est l’interlocuteur de l’invisible :

 

L’ombre emplit la maison de ses souffles funèbres

Il est nuit. Tout se tait. Les formes des ténèbres

Vont et viennent autour des endormis gisants.

Pendant que je deviens une chose, je sens

Les choses près de moi qui deviennent des êtres[80].

 

  C’est le moment où, recueillis sur « la bouche d’ombre » de l’univers, naissent les grands poèmes des Contemplations, ce corps à corps avec l’inexprimable, « histoire d’une âme » et géographie de l’invisible et de l’absence, dont le centre est « la grande pierre blanche » sous laquelle dort Léopoldine.

  Le hasard vint encourager cette poésie de « révélation ». En septembre 1853, le goum eut la visite d’une amie fidèle, Mme de Girardin. Adepte du spiritisme, elle initia les Hugo à une pratique toute récente : les tables parlantes. D’abord réticente, la famille fut bouleversée lorsqu soir de septembre, le guéridon commis au dialogue avec l’au-delà frappa quelques lettres qui, assemblées, disaient : « âme – sœur – morte – France. » A quelques jours du dixième anniversaire de la mort de Léopoldine, ce message convainquit que les tables étaient plus qu’un jeu de société. Dès lors, tous les soirs, la nuit durant parfois, les exilés de Marine-Terrace interrogèrent les esprits, tenant le procès-verbal des séances pour publier un jour ces conversations avec le mystère. Charles se découvrait des qualités de « médium » et captait, nuit après nuit, les esprits venus de l’Histoire, de la Littérature (Molière, Chénier, Shakespeare) ou d’un espace plus symbolique (l’Ombre, le Drame, la Mort). Hugo n’assistait pas toujours à ces longues séances, mais en lisait attentivement les comptes rendus.

  Sans adhérer absolument à ces voix extravagantes, dont les propos étaient si « hugoliens », Victor trouvait en elles une autorisation à déchiffrer, par une poésie hallucinée et prophétique, les mystères d’un univers « plein d’âmes ». Un personnage le hante alors : Satan. Exilé du ciel, comme lui est exilé de la patrie, l’ange du mal prend la figure d’une victime déchue, dont un très long poème – La Fin de Satan[81] – ébauche, en 1854, l’interminable descente dans la nuit.            

  En septembre 1855, la folie frappa brutalement l’un des « tourneurs » de table : Jules Allix, proscrit et hôte quotidien des Hugo, dut être interné en proie à une démence furieuse. Adèle, inquiète de voir resurgir, dans cette aliénation subite, l’ombre d’Eugène, remisa le guéridon. Les esprits se turent. Les Contemplations étaient achevées. Cet automne 1855 s’annonçait comme une pause. L’Histoire fit, de ce répit, une nouvelle rupture.

 

Encore une « expioulcheune » ! octobre 1855

  Entre la reine d’Angleterre, souveraine de l’Archipel, et Napoléon III, un rapprochement diplomatique se précisait depuis quelques mois. Un attentat, raté, contre le mini-empereur, attira l’attention des autorités anglaises, à la demande de Paris, sur le journal « rouge » que publiaient les proscrits de Jersey. Contre l’avis de Hugo, l’hebdomadaire avait reproduit une attaque assez basse contre la reine. Jersey décida de punir l’outrage par l’expulsion des responsables. Hugo, qui n’était pas visé, publia une protestation violente, cosignée par Charles, François-Victor, et trente-cinq autres proscrits.

  Le 25 octobre 1855, c’était à nouveau l’exil : tous les signataires de la déclaration étaient expulsés. Le 31 octobre, Hugo quitte Jersey à sept heures quinze. Le bateau le dépose à dix heures sur le quai de Guernesey.

  Trois « expioulcheune » suffisaient ! Provisoirement locataire, il se décide à acquérir une maison sur l’île, dont les coutumes protègent les droits des résidents-propriétaires. Il achète, en mai 1856, avec les droits d’auteur des Contemplations une très grande maison qui va devenir « Hauteville-House ».

  Adèle est consternée. Les enfants boudent. Etre locataire, dans l’exil, c’était encore y être de passage. L’achat de la maison leur signifie un enracinement qui ravit Hugo et les désole. Jersey n’était pas grande, Guernesey est minuscule ! Plus sauvage, moins « anglaisée », elle n’offre à Adèle que la perspective morne d’un tombeau sans retour. « Voilà que nous entrons dans notre maison. L’espérance de vivre près de vous est comme envolée. J’y mourrai, dans cette maison »[82].

  Pendant qu’Adèle se résigne avec mélancolie à n’être que la « servante des esprits qui m’entourent », Victor jubile. « Il fait beau, les champs sont des merveilles de fleurs et de joie, le ciel n’est qu’un rayonnement, la mer est chantante et superbe »[83]. Sa forme éblouit et agace Adèle : « Il est rajeuni et superbe. » Ce jeune propriétaire de cinquante-quatre ans s’apprête, dans une débauche de fantaisie dont Adèle n’apprécie ni le goût, ni le coût, à faire de la maison sévère « un véritable autographe de trois étages, un poème en plusieurs chambres »[84].

 

Le génie bricole

  Située sur les hauteurs de Saint-Pierre-Port, la haute maison domine, côté jardin, la colline toute en ruelles et escaliers qui dégringole vers le port ; côté rue, une façade anonyme et « comme il faut » dissimule un charme secret : la maison est « visionnée » comme on dit dans l’île, c’est à dire hantée ! Une fois installées les commodités bourgeoises du chauffage et des salles de bain, place au décorateur.

  Le chantier durera des années. Cent trente mètres carrés au sol, trois étages, des escaliers obscurs qui aboutissent, tout en haut, à une petite pièce fermée de baies vitrées, traditionnelle dans l’île : le look-out. Victor se réserve pour y travailler cette position aérienne et dominante.

  Au-dessous, la maison est sombre et lumineuse, fidèle aux souvenirs espagnols. Les murs sont couverts de vieux bois de chêne presque noir. Car l’île, qui depuis des siècles récupère les épaves des navires naufragés, est le paradis de la brocante. Hugo, Juliette, aidés de Charles, partent à la « chasse aux coffres », fructueuse puisque les carnets de compte révèlent l’achat d’au moins soixante-trois coffres anciens en deux ans. Hugo en démonte les panneaux, qui sont fixés au mur. Là, une fois ciselés, troués d’innombrables miroirs ou de clairs carreaux de Delft, ces lambris dignes d’un Rembrandt gothique sont gravés d’inscriptions latines : Ama et crede (aime et crois), ede, i, ora (mange, marche et prie) et partout, de l’initiative V. H. Des tapisseries Renaissance, des faïences, des tentures chinoises complètent, au fil des acquisitions, ce musée mural de l’imaginaire hugolien. Les meubles, exécutés par les artisans guernesiais sous les ordres de Hugo, témoignent du même goût d’une austérité médiévale compliquée de magnificence orientale. Récupérant ici des colonnes sculptées, là des panneaux d’armoires, ou de coffres – toujours ! – il invente une table monumentale, un baldaquin vénitien, un fauteuil pour ancêtres – où il est interdit de s’asseoir – des buffets, des divans… Hugo se permet tout, même l’humour : tel lustre majestueux et baroque se révèle, vu de près, un astucieux assemblage de bobines de fil.

  Cette passion du beau bizarre, de la surcharge, gagnera bientôt la maison de Juliette, « Hauteville Féerie », dont les murs deviendront aussi les pages illustrées d’une demeure-livre. On peut encore en voir la salle à manger, transportée dans l’actuel musée Victor-Hugo, place des Vosges : dans d’immenses boiseries sculptées, peintes, dorées, Hugo a gravé toute une chinoiserie de petites scènes charmantes et drôles où les devises et les sentences ont parfois des airs de calembour.

 

L’exil au quotidien

  En dépit du chantier incessant, la vie s’organise au rythme des printemps et des tempêtes. Levé à six heures, Hugo travaille dans son « Cristal-Palace » jusqu’à onze heures, s’arrête pour faire, tout nu sur son balcon, des ablutions d’eau froide, à la joie de Juliette qui, de chez elle, guette ses apparitions matinales. L’après-midi, c’est le rituel mille passus : la promenade dans l’île avec Juliette. Dès que la saison s’avance, Victor se baigne avec conviction, trouvant à ces étreintes océaniques une vertu roborative. Et, de fait, il va bien. Il renoncera néanmoins à jouer les tritons après le printemps 1858 qui le voit cloué au lit pendant deux mois : un énorme anthrax lui troue le dos et met ses jours en danger. Une fois rétabli, il décide, pour éviter la position assise qui reste douloureuse, de se fabriquer un lutrin pour travailler debout. L’image légendaire de Victor Hugo est en train de naître : il a blanchi, sous les cheveux désormais courts et la barbe – solution hugolienne pour protéger une gorge douloureuse – le visage du patriarche se dessine. L’œil rieur donne à cette tête auguste un côté Gavroche.

  Le reste du « goum » vieillit moins bien. Les anniversaires, les inaugurations des diverses pièces, les visites venues de France, réunissent assez souvent un petit groupe de familiers. On joue au billard. Victor a un faible pour le « nain-jaune ». On promène la chienne Chougna et le lévrier Sénat. C’est loin de suffire à dissiper la morosité d’Adèle I, le mutisme d’Adèle II, l’ennui de Charles.

  Autour du « périssime », on dépérit !

 

Les proscrits et les pauvres

  Hugo s’est – dès Jersey – progressivement dégagé de l’action politique menée par les proscrits. La présence de nombreux mouchards l’a rendu méfiant et les vives discussions au sein du groupe, sceptique. Il croit plus à l’influence morale d’une image héroïque de l’Exil, qu’aux projets extrémistes voués à l’échec. Surtout, il croit à la force de sa parole, où finira bien par se retrouver le peuple français endormi.

  Mais il se reconnaît, à l’égard des bannis de Guernesey, une sorte de responsabilité ; il est le plus célèbre, le plus riche et jouit d’un énorme privilège : il peut rester écrivain. Or, les proscrits, pour la plupart artisans, ne trouvent guère à exercer leur profession ; beaucoup sont seuls et démoralisés, d’autres n’arrivent pas à faire vivre leur famille. A cette misère, Hugo répond par la solidarité et la fraternité. Pas un jour ne se passe sans que se lise sur ses carnets la trace du « secours » porté à quelque proscrit. Repas, layettes, médicaments, sommes d’argent constituent tout un budget de charité qui s’élève à peu près au tiers des dépenses annuelles courantes.

  Après 1859, le retour progressif des bannis autorisés par l’amnistie, détourne la générosité de Hugo vers les enfants pauvres de l’île. A partir de 1862, un dîner les réunit chaque lundi à Hauteville-House. Douze au début, ils seront bientôt quarante autour de Hugo, à prouver que Cosette et Gavroche ne sont pas uniquement des objets de pitié littéraire.

 

« La maison est à toi. On t’y laissera seul »[85]

  Se sentant de plus en plus inutile, étrangère à une maison qu’elle n’aime pas, vieillissante aux côtés d’un époux qui semble rajeunir, Adèle s’assombrit. Elle s’accommoderait encore de cette vie étroite, mais elle souffre de voir ses enfants, sa fille surtout, s’étioler dans une oisiveté et un célibat hors de saison. Adèle II, à vingt-six ans, semble se satisfaire d’une existence de vieille fille, entre son piano et sa tapisserie. Pourtant une atteinte grave, survenue en décembre 1856, révèle un état fort alarmant : crises de nerfs, délire, fièvre, troubles psychosomatiques. Le médecin la croit perdue. Elle guérit. Si Hugo se rassure vite, Adèle devine et redoute des suites dépressives. Le 18 janvier 1858, entraînant sa fille pour quelques semaines à Paris, afin de la distraire,, de la marier peut-être, Adèle rompt pour la première fois le bloc familial. Les voyages se feront d’année en année plus fréquents, ses absences plus longues. Adèle II, prétexte du premier départ, n’accompagne bientôt plus sa mère qui, après 1861, ne réside guère à Guernesey que deux ou trois mois par an. Le goût retrouvé de la société parisienne qui la fête, l’amitié – ou l’émoi – de Sainte-Beuve restaurée, l’horreur surtout de ce mortel exil la retiennent loin des siens. Elle n’est pas là, ce jour de juin 1863, où Adèle II disparaît à jamais de Guernesey, enfuie pour rejoindre un amour chimérique qu’elle poursuit en Amérique puis à la Barbade. Elle ne reviendra qu’en 1872 en France, fantôme brisé, enfermée jusqu’à la mort, comme Eugène, dans sa folie. Enfant peu désirée, éclipsée par Léopoldine, elle était devenue insensiblement l’ombre de l’ombre noyée, avant de se noyer à son tour dans l’ombre indifférente d’un petit lieutenant anglais.

  Les garçons tiennent mieux l’exil. Au printemps 1859, la défection des Adèle autorise la réunion autour de Juliette d’une sorte de famille. Charles et François-Victor lui rendent régulièrement visite. Charles accompagne même son père l’été de la même année à l’île voisine de Sercq où, en compagnie de Juliette, celui-ci prend ses premières « vacances » depuis huit ans.

  A l’automne 1859, la loi amnistiant tous les condamnés politiques va modifier profondément la vie de Guernesey et donner à l’exil de Hugo un sens nouveau. Lui n’hésite pas : « Quand la liberté rentrera, je rentrerai. » Mais les deux tiers des proscrits de l’île décident de rentrer. Seuls deux ou trois fidèles tiendront compagnie à « celui-là ».

  Bientôt, Auguste Vacquerie lui-même, le fils adoptif, rentre à Paris. Charles attendra encore deux ans avant de « faire sécession ». L’admiration réelle et affectueuse qu’il porte à son père finira tout de même par céder au désir d’indépendance qui, à trente-six ans, se conçoit. A la fin de l’été 1861 qui a vu la famille réunie en Belgique – Hugo avait voulu contempler de près « la chose de Waterloo » – Charles décide de ne pas revenir à Guernesey.

  Quoique le séjour de son fils affaiblisse sa position personnelle de mépris hautain, Hugo tente d’adoucir cette rupture, en encourageant Charles à écrire. Disons-le en passant, tout en s’éloignant, femme et enfants restent dépendants financièrement du « pater familias ». On refusait le « tyran », mais on ne récusait pas le banquier.

  Triste Noël 1863 sur l’île : « Christmas. La vieillesse arrive, la mort approche. Un autre monde m’appelle. Quittez-moi tous ; c’est bien ! »[86] Les milliers de lecteurs enthousiastes qui, à ce moment même s’arrachent les exemplaires des Misérables n’imaginent pas que le père de Fantine et de Cosette est un homme déserté par les siens. Heureusement, François-Victor est encore là. Il est de tous celui qui s’est le mieux acclimaté à l’exil et à son père. Sa connaissance de l’anglais, ses travaux sur Shakespeare l’ont intégré à la société guernesiaise où il a rencontré sa fiancée. Mais, comme si le destin refusait un exil heureux, la tuberculose emporte la jeune fille en janvier 1865. Effrayé par la douleur de son fils, Hugo le fait partir avant l’enterrement, pour Bruxelles, avec Adèle. Celle-ci ne réapparaîtra pas dans l’île avant deux ans.

  « Je suis dans un isolement presque absolu. Voici le mois des tempêtes, le ciel est tendu de papier à sucre, il grêle le jour, il vente la nuit ; je travaille, c’est ma force. »[87]

  Le travail oui… et Juliette. Une Juliette semblable à elle-même malgré la silhouette alourdie et vieillie, toujours prête à parcourir les grèves, à faire de la « copie ». Orgueilleuse dans sa discrétion, elle repousse toute tentation d’usurper la place, vide, de l’épouse. Trente ans sont écoulés depuis cette nuit de Mardi gras 1833, trente ans d’amour dans une ombre que Juliette – loin de la subir – revendique et que vient enfin éclairer en 1863 ce geste d’Adèle : l’envoi du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie terminé et publié, avec cette dédicace : « A Madame Drouet. Ecrit dans l’exil, donné par l’exil. Adèle Victor Hugo. »

  Gageons que Juliette se réjouit d’être, plutôt que témoin de l’existence de Victor Hugo, à sa manière un de ses auteurs.

   

 

 

 

 

 

CHAPITRE III

 L’achèvement d’un livre :

Les Misérables

1860-1862

 

  « Il y a des hommes-océan » avait dit Hugo à François-Victor à propos de Shakespeare. Lui, qui reçoit parfois des lettres adressées à « Monsieur Victor Hugo-Océan », est devenu un de ces hommes-là. Avec la régularité et la force du flot, il a soulevé d’énormes vagues de poésie : en 1856, Les Contemplations, en 1859 La Légende des siècles. Dans ses cartons, Les Chansons des rues et des bois, La Fin de Satan, Dieu, des milliers de vers non classés attendent. Pourtant, c’est un navire de prose, un roman « Léviathan »[88] qu’il lance en 1862 : Les Misérables.

 

Des Misères aux Misérables

  Douze ans se sont écoulés depuis que le manuscrit des Misères s’est refermé « pour cause de Révolution ». Révolution politique, certes, mais aussi révolution intérieure. Le chapitre interrompu en 1848[89] était celui où Jean Valjean, surprenant le secret de Cosette et de Marius, s’épouvante de découvrir dans le sentiment paternel une passion au sens propre. Il fallait que Hugo ait, dans et par l’exil, donné un sens au grand « déraillement » des années 1843-1845, trouvé sa voie et sa voix pour pouvoir reprendre les Misères et en faire un autre livre. Aux illusions réformistes et bien pensantes du pair de France a succédé un républicanisme ardent et « radical ». Aussi les remaniements du texte vont-ils – sans que l’intrigue générale soit modifiée – dans le sens d’une dénonciation bien plus âpre et plus violente de la misère. Surtout, l’objectif même du livre a changé. Les Misères étaient, dans la lignée d’Eugène Sue et de Balzac, un roman réaliste et « social », à la fois conservateur et paternaliste. Les Misérables deviennent une épopée de la société et de l’âme, la Bible qui fondera la religion de l’avenir : le Progrès. Châtiments, c’était « la parole qui tue », Les Misérables seront le Verbe qui sauve.

  A l’écriture un peu sèche et un peu grêle de la première version se substitue, au fil de corrections innombrables, une sonorité profonde et chaleureuse, qui s’entend déjà dans le nouveau titre : plus que Les Misères, trop abstrait, Les Misérables évoque des êtres humains voués au malheur par l’infamie de leur condition sociale, poussés à commettre l’infamie par le malheur. Une telle ambition autorise toutes les audaces romanesques : au mépris des usages, Hugo élargit le récit d’amples digressions : sur les couvents, l’argot, les égouts, Waterloo. Le roman sera énorme.

  L’année 1861 est donc celle d’une activité intense, où la réécriture s’alourdit des problèmes d’édition. Les derniers mois verront Hugo quatorze heures par jour au travail, pour achever les dernières parties et, en même temps, corriger les épreuves des premières. A ses côtés, Juliette copie inlassablement. Mais le tas des manuscrits est trop épais, les délais trop brefs, pour qu’elle puisse, comme jadis, accomplir seule ce travail dont elle est si fière. Julie Chesnay, jeune sœur d’Adèle venue fuir à Guernesey un mauvais mariage, se fait elle aussi la bénédictine du grand livre. A Bruxelles, l’éditeur Lacroix s’impatiente. Pour ce jeune débutant, Les Misérables sont une chance inespérée. Il a, par un « bluff » extraordinaire, arraché ce contrat que bien des concurrents guignaient, sûrs de tenir là le best-seller du siècle. Lacroix, avant même d’avoir emprunté les sommes nécessaires, offre à Hugo, qui accepte, 300 000 francs, à peu près 6 000 000 de nos francs. Contrat « fameux », et fabuleux pour l’époque. L’opération est risquée puisqu’il n’a pas le sou, mais rentable : au bout de six ans, une fois remboursés les emprunts, l’éditeur aura gagné, en bénéfices nets, le double de l’auteur !

  Celui-ci ne s’en plaindra pas. Il a refusé, malgré des propositions mirifiques, de laisser paraître son roman en feuilleton dans la presse. Cette lecture en pointillé lui a toujours déplu et, pour y publier Les Misérables, il faudrait un grand journal démocratique et libre, introuvable sous Napoléon III.

  Toutes ces tractations, une publicité bien faite à Paris, où Adèle, Charles, Meurice et Vacquerie alimentent la curiosité, ont suscité dans le public et le milieu littéraire une attente fort vive, pimentée in extremis par des bruits d’interdiction impériale. Premier roman hugolien depuis Notre-Dame de Paris, le « Colosse » Misérables paraît enfin, en trois livraisons, avril, mai, juin 1862.

 

« Les correcteurs pleurent en lisant les épreuves »[90]

  L’effet fut formidable. L’émotion des typographes, pour une fois lecteurs avant d’être imprimeurs, le laissait prévoir. La première édition, pourtant chère (1 200 de nos francs pour les dix volumes), s’envola en quelques jours. Les ouvriers se cotisaient et, raconte Adèle, tiraient au sort l’heureux élu qui, une fois le livre lu par tous les participants de la collecte, demeurerait propriétaire du roman.

  Immédiatement traduit en huit langues, Les Misérables parviennent en quelques mois au fond de la Russie, de la Pologne, de l’Amérique. On surprend des pasteurs hollandais à lire en chaire cet évangile des temps modernes.

  La critique bourgeoise tenta timidement d’endiguer l’immense succès du « premier démagogue de France » auprès de son public populacier, « espèce humaine au-dessous du gorille » (Mérimée). Si tous n’atteignent pas les sommets de l’ineptie comme ce journal-prêtre espagnol clamant « Victor Hugo n’existe pas, le véritable auteur des Misérables s’appelle Satan », les grandes plumes contemporaines manquent pour le moins de discernement. L’ami Lamartine, après mille précautions, déclare le livre « dangereux » ; ce qui inspire à Hugo le commentaire suivant : « essai de morsure par un cygne ». Barbey d’Aurevilly n’y voit que des sophismes bêlants. Baudelaire, profondément hostile à toute idée d’art utile, peste en privé contre un livre « immonde et inepte », après avoir accordé un article hypocrite et étroitement louangeur. Il avait pourtant dédié à Hugo ses plus beaux « tableaux parisiens ». Flaubert lui-même, constant admirateur de « l’immense bonhomme », se désole de voir sa Salammbô éclipsée par Les Misérables – quelle erreur stratégique aussi, de la publier en même temps ! – et s’étrangle de rage devant tant d’infantilisme sermoneur et bavard. Sainte-Beuve observe un silence nourri sans doute de plus de remords que de critiques.

  Au fond, toute cette génération – dont le talent n’est pas ici en cause – est réticente, étrangère à l’élan romantique, fraternel et optimiste dont Les Misérables sont l’approfondissement. Comment ces vieux garçons, cyniques et désenchantés, pourraient-ils adhérer au sublime de ces âmes trop grandes, eux qui ont refusé les risques de la passion et de la paternité et enterré les « idéologies » sous les ruines de 1848 ?

  Sur la gauche, on n’attaque pas, mais on s’inquiète de voir Hugo verser dans le chrétien, voire dans le bondieusart. Cet évêque Myriel, ces crucifix, ce couvent, ne vont-ils pas permettre aux cléricaux de récupérer à leur profit l’irréductible porte-voix de la République.

  Le public eut raison de ces lectures courtes. Malgré la critique, ce roman « bête » a trouvé des lecteurs profonds.

 

 

« Quel horizon on voit du haut » des Misérables

  Au « lecteur athlète », tenté par l’escalade de ces quinze cents pages, s’offrent plusieurs paysages dont les profils se mêlent. La première promenade joint les délices du roman populaire aux emportements du souffle historique.

  Rebondissements, coups de théâtre, suspense : Jean Valjean échappera-t-il à Javert ? Sortira-t-il vivant de la tombe où on l’enterre à la place de Sœur Crucifixion ? Sauvera-t-il Marius de l’égout qui engloutit et de Thénardier qui mord ? Cosette épousera-t-elle Marius ? Jean Valjean atteindra-t-il la fin de la « chaîne » qui le rive à la Misère ?

  Les fils entrelacés de toutes ces destinées apparaissent ou se perdent dans les éclats ou les assoupissements de l’Histoire qui, de 1815 à 1833, rythme les déroulements de l’intrigue. 18 juin 1815 : tandis qu’un obscur Jean Valjean sort du bagne, Napoléon s’écroule à Waterloo. Fasciné par l’épisode qui expulse l’empereur de l’histoire et le fait entrer dans la légende, Hugo reconstitue avec une minutie épique le combat livré par des géants, où il voit le crépuscule d’un monde. Sur ce soleil couchant se profile l’ombre courbe d’un détrousseur de cadavres : Thénardier. Au bas de la page que l’Histoire écrit en lettres capitales, Hugo discerne toujours le nom minuscule de l’individu. C’est de ces rapprochements insolites entre le grand et l’infime que Hugo aime à se faire historien. Ainsi Gavroche se retrouve-t-il, par un caprice du sort, héritier imprévu des rêves impériaux. Locataire de l’ « éléphant » de la Bastille, le gamin redonne son âme populaire au monument napoléonien resté à l’état de maquette, devenu débris inutile à la Restauration.[91] Autre vestige exhumé par cette archéologie souriante, Gillenormand, grand-père de Marius, prolonge dans ce XIXe siècle vertueux et guindé les charmes légers et égoïstes du XVIIIe. A ce vieillard, qui est la nostalgie du passé, à Louis-Philippe, qui est le présent, Hugo oppose l’avenir : sommet du roman, « l’épopée rue Saint-Denis » rassemble et rappelle sur la même barricade, dans la fraternité et dans la mort, les insurrections qui ont soulevé le faubourg Saint-Antoine en juin 1832, les canuts lyonnais en 1831 et 1834, les ouvriers parisiens en juin 1848.

  L’Histoire n’est pas, pour Hugo, l’objet d’une curiosité propre. Elle est le moyen de faire pénétrer le lecteur – oublieux ou inconscient – dans une société inconnue, bourgeoise au-dessus, misérable en dessous.

  Survolant cette fois « à vol de hibou » le sombre Paris de 1830, Hugo se fait instituteur et procureur de cette réalité qui n’a pas de nom, pas de visage, qui s’agite dans les bas-fonds et les banlieues de la société honnête, qui fait mal aux enfants, achète les mères, efface les pères : la Misère. A la prospérité bourgeoise de son temps, à notre aisance moderne, Hugo demande : qu’est-ce qu’une société dans laquelle il y a des hommes qui sont « des personnes » et d’autres de la poussière humaine ? Sans identité, sans parents, anonymes ou pseudonymes, Fantine, Cosette, Gavroche n’ont ni prénom, ni nom de famille, à peine un diminutif, né du hasard ou de l’amour, mais pas de l’état civil. Ces « misérables êtres » finissent par perdre leur apparence humaine. Eponine, « rose dans la misère », offre, à quinze ans, les « formes d’une jeune fille avortée et le regard d’une vieille femme corrompue ».[92] Encore, eux, le roman leur donne vie et présence. Mais la vérité, Hugo la sait et la dit à propos de la famille du héros : « C’est toujours la même histoire. Ces pauvres êtres vivants (…) s’en allèrent au hasard, qui sait même ? chacun de leur côté peut-être, et s’enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s’engloutissent les destinées solitaires, mornes ténèbres où disparaissent successivement tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. Ils quittèrent le pays. Le clocher de ce qui avait été leur village les oublia ; la borne de ce qui avait été leur champ les oublia. (…) il n’en entendit plus parler, et ce fut pour jamais. Plus rien n’arriva d’eux à lui ; jamais il ne les revit, jamais il ne les rencontra et, dans la suite de cette douloureuse histoire, on ne les retrouvera plus. »[93]

  Ces « tristes créatures sans nom, sans âge, sans sexe », Hugo les aime et emporte avec lui le lecteur dans cet amour violent. La désespérance de Fantine, l’abandon de Gavroche, les peurs de Cosette – « la petite toute seule » – plus épouvantée par les coups et la haine des Thénardier que par l’angoisse du bois traversé la nuit, l’accablement de M. Madeleine voyant s’écrouler une réussite austère et durement méritée, les regrets navrants des pauvres bonheurs pris à Jean Valjean par un autre qui, lui, est aimé, ou par la mort : tout cela se partage.

  De là cet effet si particulier aux Misérables : mélange d’attendrissement et d’admiration, qu’il appelle pitié, pitié loyale et courageuse – que le lecteur éprouve et dont il se sent lui-même l’objet. Cette émotion autorise à pleurer sans honte.

  A qui connaît un peu la vie de Hugo, Les Misérables offrent enfin le plaisir compliqué de découvrir, sous la fiction, une bizarre autobiographie de l’auteur, parfois lisible, souvent masquée. Car tout se passe comme si Hugo tantôt concentrait sur le même épisode des expériences diverses, et tantôt au contraire divisait entre plusieurs personnages la somme de ce qu’il a vécu et senti. Ainsi, l’itinéraire politique de Marius répète à l’évidence l’évolution qui a mené Hugo du royalisme à Bonaparte, puis à la République. Moins simple est son amour pour Cosette, adorée comme Adèle, aimée comme Juliette. Le couvent, refuge de Valjean et de Cosette, est le produit des séjours qu’y firent, séparément, Juliette et Léonie ; Cosette deviendra une jeune fille sage dans un lieu issu de la jeunesse pauvre de Juliette et de l’adultère repenti de Léonie. A l’inverse, c’est le visage unique de Hugo qui apparaît tour à tour sous les traits de l’enfant qui ne s’appelle pas encore Gavroche et qu’on laisse crier dans les ténèbres au tome III, de Marius amoureux et pauvre, de Jean Valjean dépossédé de Cosette. Si lui-même n’a jamais souffert de la misère sociale qu’il dénonce, du moins Hugo a-t-il pu souvent dire, comme les abandonnés de son livre : aimez-moi !

 

« J’éclaire la nuit, je hais la haine ! »[94]

  Les Misérables sont le roman de tous les romans ; celui qui parle toutes les langues : l’argot, la chanson, la prière, le langage de l’âme venu parfois de l’inconscient et parfois de l’infini ; le roman qui rassemble tous les genres connus : l’histoire, l’épopée, la comédie, le drame ; tous les âges : de Cosette qui a huit ans à Gillenormand qui en a quatre-vingt-dix et toutes ses dents ; toutes les passions : celle de l’amour et aussi celles de la paternité, de la loi, de l’argent, de la justice ; c’est le roman de toutes les adolescences : de la beauté – Cosette –, du rire – Gavroche –, du cœur – que Marius laisse sous une pierre et Eponine sous une balle –, de la liberté et de la révolution – seule « maîtresse » d’Enjolras.

  C’est, pour tout dire, le roman d’un monde qui cherche à naître de la nuit vers le jour dans les jaillissements touffus d’un jardin sauvage, dans l’explosion d’une barricade, dans l’éblouissement final d’une âme enfin parvenue à sa lumière.

 

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 La figure du génie

1863-1870

 

 

 

 

« L’homme à la jambe de prince »

  Par cette périphrase homérique, un jeune professeur de français nommé à Guernesey, Paul Stapfer, évoque Victor Hugo, tel qu’il lui apparut pour la première fois à l’automne 1866, « coiffé d’un grand chapeau mou à larges bords… et posant légèrement à terre la pointe de ses bottines qui dessinaient l’admirables cambrure du pied ».[95] A l’élégance de la démarche et de l’allure, le « grand homme » ajouta bientôt une hospitalité affable qui permit au jeune Stapfer de découvrir au naturel, un Victor Hugo « vraiment bonhomme…, amusant malicieux, spirituel à la française ». Hauteville-House n’est plus, à cette époque, peuplée que par Julie Chesnay, qui tient la maison, dans la discrétion et l’effacement, d’un petit bossu, proscrit lui aussi, Kesler, qui vivote de leçons de français et surtout de la générosité de Hugo, et de Sénat, le lévrier trop gâté par son maître. Les soirées étant réservées à Juliette, la petite société se réunit à midi, autour d’un repas sans façon, que Hugo agrémente parfois – il a des mâchoires d’ogre ! – de côtelettes de mouton quasi crues, à la grande horreur des convives tenus de jouer les fauves ! Au cours d’un de ces repas, devenu festin pour l’occasion, Stapfer rencontra l’épouse du poète. Absente depuis deux ans, elle devait quitter l’île au bout de trois mois pour n’y plus revenir. Si le jeune invité fut surpris par le caractère imposant et majestueux d’Adèle, Hugo, lui, était visiblement radieux que la présence de sa femme fît sa solitude moins sublime et plus conjugale. Le lendemain en effet, Stapfer surprit « Adèle et Hugo mangeant maritalement dans la même casserole une bouillie dont ils se disputaient le gratin. La chemise du maître, ouverte par-devant et faisant une grosse bouffissure sur le pantalon mal boutonné, laissait voir une camisole de flanelle rouge qui, n’étant pas elle-même bien fermée, montrait une peau velue mais très propre. (…) Mme Victor Hugo, se redressant avec dignité, me dit majestueusement : – Bonjour, Monsieur. Mais son hirsute époux, qui continuait à être de la plus charmante humeur, entonna gaiement la louange de la bouillie, suivie de l’apothéose du gratin, et couronnée par un dithyrambe[96] à la gloire de tous les laitages en général. »[97]

  Au cours de ce séjour, Adèle rendit – pour la première fois – visite à Juliette, afin de la remercier d’avoir assuré en son absence « le doux intérim »[98]. Cette « reconnaissance », après trente-quatre ans, autorisait enfin Juliette à sortir de l’ombre. L’été suivant, que Hugo partagea, comme les années précédentes, entre des vacances auprès des siens, à Bruxelles, et un voyage en Hollande – avec Juliette et Charles –, Juliette fut admise dans l’intimité familiale. Charles, marié en 1865 à une jeune fille belge, Alice, était depuis quelques mois père d’un petit Georges. Juliette – à soixante et un ans – goûta, en compagnie d’Adèle, cette joie inespérée d’être « grand-mère ».

  « Mon cœur ne sait plus auquel entendre de vous tous. Je suis ravie, attendrie, éblouie, heureuse, plus qu’il n’est permis de l’être à une pauvre vieille femme comme moi. Mon effusion déborde de tous les bonheurs que je viens d’avoir pendant ces quinze jours de fleurs, d’enfant, de soleil, de famille et d’amour. »[99] Quoique fort tardif, cet équilibre heureux – et si rare – avait bien de quoi émouvoir : il avait fallu la vieillesse pour dissiper la rivalité, la maladie d’Adèle pour abattre son orgueil et autoriser cette scène touchante : Juliette faisant la lecture à Adèle, très affaiblie et menacée de perdre la vue. Bonheur précaire et qui ne se renouvela pas. Le 25 août 1868, Adèle mourut d’apoplexie à Bruxelles, un mois après avoir écrit à Victor : « C’est la fin de mon rêve que de mourir dans tes bras. » Son vœu fut exaucé. Elle avait désiré être enterrée à Villequier, auprès de Léopoldine. Victor Hugo accompagna le cercueil jusqu’à la frontière française ; Vacquerie et Paul Meurice allèrent jusqu’à Villequier et firent, selon la volonté de Hugo, graver sur la tombe :

 

ADELE

femme de Victor Hugo

 

  Malgré le désir de ses fils, le poète retourna à sa solitude de Guernesey, où l’appelait son « devoir » de proscrit et d’écrivain.

 

La voix de Guernesey

  « Solitaire, solidaire. »[100] Loin de s’éteindre après Châtiments, la voix prophétique et fraternelle de Hugo s’est amplifiée ; tandis que son silence méprisant enveloppe les turpitudes impériales, le monde entier retentit de ses accents sonores. Comme Voltaire avant lui, comme Jean-Paul Sartre après lui, partout où il entend les cris de l’humanité opprimée, les appels de la liberté insurgée, Hugo prête le poids de son nom et les armes de son génie. Spontanées ou sollicitées, les interventions de Hugo se multiplient à partir de 1860 : pour la Pologne écrasée par les Russes en 1863, pour le Mexique libéré en 1867, pour les Irlandais rebelles et les Crétois enchaînés par les Turcs en 1867.

  Entre toutes, l’affaire John Brown est sans doute la première à donner aux « actes et paroles » de Hugo leur portée internationale. John Brown, citoyen américain puritain, avait suscité et dirigé, en 1859, un soulèvement d’esclaves en Virginie. Ce blanc prenant la tête d’une révolte noire ne pouvait être qu’un fou fanatique pour les Américains. Il fut arrêté, jugé et condamné à être pendu en octobre 1859. Hugo vit dans cette potence un crime et une faute. La nation de la liberté ne pouvait tuer un libérateur, les Etats-Unis ne devaient pas prendre le risque – en consolidant l’esclavage par la mort de John Brown – de provoquer entre le Nord anti-esclavagiste et le Sud une fissure qui « finirait par disloquer » l’Union. « Il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c’est Washington tuant Spartacus »[101] concluait Hugo dans sa lettre à l’Amérique, datée à dessein du 2 décembre 1859. Le même jour, John Brown était exécuté. Un an plus tard, Lincoln accédait à la présidence des Etats-Unis et la Caroline du Sud entrait dans la Sécession.

  Décidé à poursuivre la lutte – « un seul esclave sur la terre suffit pour déshonorer la liberté de tous les hommes » – Hugo fit graver et diffuser un de ses dessins – le pendu – au bas duquel il inscrivit : Pro Christo sicut Christus.[102]

 

Une chaîne au héros ! une corde à l’apôtre !

John Brown, Garibaldi, passez l’un après l’autre.

Quel est ce prisonnier ? C’est le libérateur.[103]

 

  Deuxième grande figure célébrée par Hugo, Garibaldi était le héros, à la fois vainqueur et malheureux, de l’unité italienne, banni après avoir libéré la Sicile, par le tout neuf roi d’Italie. « Débiteur d’un royaume, on paye avec l’exil. »[104] Si Hugo incarne, dans les années 1860, la Conscience de la Liberté, Garibaldi en est l’Aventure. Les deux hommes étaient faits pour s’estimer. Hugo n’est d’ailleurs pas seul à aimer ce révolutionnaire romantique. Dumas déjà, frétant une goélette, s’était embarqué au printemps 1860 pour soutenir le fameux débarquement des Mille en Sicile. Hugo, lui, fabriqua et répandit l’image et la légende du « paladin » que son pays avait d’abord décoré, puis proscrit. Rêvant même d’un exil partagé, d’une « citadelle de penseurs », où « Frère, nous nous dirons tous deux notre histoire »,[105] il aménagea à Hauteville-House une pièce somptueuse, baptisée « chambre de Garibaldi », mais que son titulaire n’habita jamais.

  En novembre 1867, l’indignation de Hugo éclate : alors que Garibaldi tente de libérer Rome, restée terre pontificale et non rattachée à l’Italie, il est vaincu à Mentana par des troupes… française, venues à la rescousse du pape en mauvaise posture. Le sabre impérial secourant le goupillon papal contre le sauveur de l’Italie, c’en était trop ! Hugo « jette ce cri » : La Voix de Guernesey, poème écrit en trois jours, pour conspuer ce déshonneur de la France. Avec les accents retrouvés de Châtiments, il met à nu le pape qui

 

Est un roi comme un autre. Il a besoin de piastres,

Que diable ! L’opulence est le droit du Saint-Lieu ;

Il faut dorer le pape afin de prouver Dieu

 

et, surtout, dénonce le vrai coupable, « l’homme obscur », Napoléon III.

  Ce cri coûtera cher à Victor Hugo.

  1867. L’Exposition universelle fait de Paris la Ville-Lumière. Tandis que s’étalent, sur les bords de la Seine, les merveilles rutilantes de la technique moderne, le pouvoir se préoccupe de faire rayonner la culture française au fronton des théâtres parisiens. Par carence de talents officiels, ou habileté de l’empereur soucieux de paraître libéral, on autorise la reprise d’Hernani.

  C’est un triomphe pour Victor Hugo. Le nom du proscrit est acclamé, le génie de sa pièce reconnu, la recette… prodigieuse. Redoutant les malentendus de 1830, l’auteur avait recommandé quelques modifications pour les vers les plus « chauds ». Le soir de la Première, la salle, qui savait la pièce par cœur, exigea le texte authentique et applaudit avec frénésie ce que le public de 1830 avait sifflé. Tous les survivants de la « bataille » étaient là : Gautier, Dumas, Meurice, Vacquerie, Adèle surtout, dont ce fut la dernière fête. Sous leurs yeux attendris, une autre jeunesse qu’on avait pas eu à recruter – Verlaine, Banville, Coppée – faisait là, publiquement, de Hugo le père de la poésie nouvelle. Soixante-dix représentations devant des salles combles confirmèrent le succès. La reprise de Ruy Blas s’organisait.

  La publication de La Voix de Guernesey remit les choses à leur place : sur ordre impérial, les représentations d’Hernani furent suspendues, Ruy Blas interdit.

  Hugo s’y attendait et ne fut, au fond, pas mécontent de cet échec du pouvoir : l’empire, en le censurant, était bien obligé de reconnaître que le génie de Hugo était, décidément, irrécupérable…

 

« Mangez le livre »[106]

   … Et irréductible. Victor Hugo ne se laissera pas enfermer dans une œuvre, qu’elle soit Hernani ou même Les Misérables. Bousculant l’image que se font de lui lecteurs et critiques, toujours prompts à se satisfaire du cliché au mépris de l’original, il démontre, de 1863 à 1869, que le père Hugo n’a pas encore atteint l’âge de la retraite et des rétrospectives.

  L’ampleur de l’œuvre déconcerte : en cinq ans, six œuvres menées de front : un recueil de poèmes, Chansons des rues et des bois – 1865 –, un vaste ensemble de comédies et de drames – prose ou vers – rassemblés sous le titre de Théâtre en liberté – 1865-1867 –, deux romans dont le premier remporta en 1866 un énorme succès, Les Travailleurs de la mer, et dont le second fut et demeure le plus extravagant et le plus méconnu des romans hugoliens, L’Homme qui rit – 1869. Quatrevingt-treize, achevé après la Commune, est déjà en chantier.

  Au seuil de ce massif monumental, un livre, trop souvent considéré comme secondaire et qui pourtant annonce, explique, justifie toute l’entreprise qui le suit, définit le génie et en donne le mode d’emploi : William Shakespeare – 1864.

  Né d’un projet de préface à la traduction enfin achevée de François-Victor, cet essai sur le grand dramaturge anglais grandit et s’émancipa, pour devenir – au long d’un panorama des plus grands génies de l’esprit humain : Homère, Eschyle, Juvénal, Tacite, Dante, Rabelais… une définition de l’art et assigner à l’artiste du XIXe siècle sa mission urgente : nourrir l’âme. « L’ignorance est un appétit. »[107] Autrement dit : « traduire, commenter, publier, imprimer, crier, expliquer, réciter, répandre, donner à tous, donner à bon marché, donner au prix de revient, donner pour rien, tous les philosophes, tous les penseurs, tous les producteurs de grandeur d’âme ». Nouveau Prométhée, le génie doit « construire le peuple », c’est à dire faire de la foule, de la populace, muet chaos de misères et d’intérêts individuels, de la canaille « sombre mer de pauvres », mais « commencement douloureux du peuple », une communauté consciente d’elle-même. Pour cela, il faut l’âme, cette étincelle de l’infini, et il faut la parole. Détenir la parole de l’âme, la voix de l’infini, voilà la vraie liberté, le vrai peuple, la vraie révolution, – devoir sacré que la poésie seule peut désormais accomplir.

  Dans cette perspective, l’art n’a que faire des valeurs sûres du conservatisme, le « bon goût », l’élégance, la sobriété, la pudeur, ces « muselières du génie ». L’art sera « sauvage comme la forêt vierge, ivre comme l’abîme ». A ceux qui affichent « Défense de hanter le cabaret du sublime », Hugo répond : Enfonçons les portes. Vive la licence, le libertinage, l’orgie, la ventrée, le vertige, le sanglot. A ce prix, l’humanité arrivera, depuis l’école qui ferme les prisons et ouvre les intelligences, à cette idéale « région des égaux », la démocratie des âmes dont les génies de la pensée fournissent à la fois le modèle et le moyen.

 

Egaux – Hugo

  La critique, bien sûr, ne voulut pas lire ce que Hugo avait écrit. Elle préféra déceler dans ce manifeste du génie, l’orgueil démesuré d’un « ego »[108] dont Shakespeare n’était que le prête-nom. L’audace de Hugo ne consiste pourtant pas à se prendre pour un génie – il l’est, pourquoi s’en cacherait-il ? – mais à proclamer que l’épanouissement dans la pensée de tous ces « moi » égaux, d’Homère à Hugo, est la promesse et la mise en œuvre révolutionnaire d’une égalité future de tous les « moi » de l’humanité.

  Ce premier contresens explique les suivants.

  Parues en 1865, les Chansons des rues et des bois suscitèrent la satisfaction un peu méprisante de la critique. Quoi ? Hugo délaissait la lyre pour le pipeau, le visionnaire devenait voyeur de jambes nues dans les branches ! La sénilité, sans doute, lui faisait lorgner maintenant la taille des grisettes ! Moins dure en apparence, la critique récente sauve la « virtuosité » de cette fantaisie cocasse et champêtre, mais en escamote le sens. Souvenir peut-être de Gavroche, moineau de la Ville-forêt, dégoût aussi d’un Empire si coriace à ses coups, Hugo met ici la République aux champs, rend la poésie au ruisseau et déshabille la liberté.

  Ordre du Jour de Floréal [109]: « l’oiseau chante l’agneau broute. » Et le chêne qui dit :

Je suis, sous le soleil qui brille

    Pour la reprise des droits

De la forêt sur la grille

    Et des peuples sur les rois. »

 

illustre et continue ce propos de William Shakespeare : « On voudrait entendre les rossignols chanter la Marseillaise. »

  Contemporain de ce « contre-chant » que l’harmonie sauvage de la nature et de l’amour adresse à une culture et à une civilisation inhumaine ou déshumanisée, le Théâtre en liberté affranchit le théâtre de toute institution : ni jouées, ni même publiées – par la volonté de leur auteur – et par là préservées de toute récupération, les pièces qui le composent ont gardé intact jusqu’à leur récente redécouvertes leur « punch » subversif. Ces comédies, populaires et poétiques, mettent le monde à l’envers et saccagent, avec une allégresse féroce, les bonnes valeurs bourgeoises. Mille Francs de récompense, parodie des sombres « mélos » de 1830 et version drôle-amère des Misérables, indique assez, par son titre, qu’aux épées d’antan a succédé l’arme moderne du « bank-note ». L’héroïsme s’est replié derrière l’acier des coffres-forts. Face au monstre froid, Glapieu, gueux, voleur et justicier, moitié Valjean, moitié Gavroche, est le seul personnage authentiquement humain – preuve : on l’envoie au bagne – d’une société truquée et déguisée : faux nez du juge, faux nom du banquier, faux veuvage, fausses dettes. Dans ce carnaval, seule la misère est vraie et parle juste. De là, quelques monologues !

  Tout en mettant « Pégase au vert » dans les banlieues de la poésie et du théâtre, Hugo est resté le contemplateur de l’Océan. L’abîme relaie le rossignol. Premier roman situé sur les lieux mêmes de l’exil – l’archipel de la Manche – Les Travailleurs de la mer content les combats surhumains d’un héros solitaire et silencieux, Gilliatt. Pour sauver un bateau dont la machine à vapeur incarne le progrès et conquérir le cœur de la jolie et indifférente Deruchette, ce Robinson de l’avenir affronte et dompte tous les aveuglements : superstitions des hommes, « époumonnements insensés » des vents, convulsions des vagues et enfin la « chose épouvantable », « hideuse étoile vorace de la mer », la pieuvre. Tous, sauf un : celui du cœur. La belle ayant préféré un pâle pasteur Bibliomane au sauvage complice de l’Infini, Gilliatt choisit l’effacement des flots. « A l’instant où le navire s’effaça à l’horizon, la tête disparut sous l’eau. Il n’y eut plus rien que la mer. »[110] Cet engloutissement volontaire dans un déluge venu d’en bas, sauveur et non plus vengeur, colorait nettement de pessimisme l’hymne au génie dont le manque d’amour avait fait un « immense songe du travail perdu ».

  Le public de 1866 ne s’embarrassa pas de l’épopée philosophique et fit un triomphe au roman d’aventure. On s’éprit de Gilliatt et de sa farouche nudité comme on devait, cinquante ans plus tard, raffoler de Tarzan. Quant à la pieuvre, elle devint très vite le dernier chic, alimentant aussi bien les polémiques savantes que les menus parisiens. On lança même un chapeau pieuvre pour les estivantes de Deauville rebaptisées sans complexe travailleuses de la mer.

  En revanche, la dernière grande œuvre de l’exil, parue en 1869, L’Homme qui rit, ne rencontra ni le succès, ni la mode. Il rebuta les lecteurs par son étrangeté, sa noirceur et l’audacieuse alternance qu’y faisaient un rigoureux tableau de l’Angleterre au XVIIe siècle, un romanesque invraisemblable et un propos explicitement révolutionnaire. Impossible, de surcroît, de s’identifier au héros Gwynplaine, qu’une atroce mutilation de la bouche, par ordre du roi, condamne à porter sur le visage un rire éternel et monstrueux. Jadis prince, puis volé, défiguré, abandonné, il devient saltimbanque renommé et jette cette horreur à la face de la foule abrutie et de l’aristocratie corrompue qui en rit, au lieu d’en frémir. De tortueuses intrigues refont de lui un grand seigneur : justice enfin ? Non, l’élévation sociale se révèle une effrayante descente aux enfers et les délices d’en haut de mortels poisons : poison de la volupté perverse dans les bras de la duchesse Josiane, « ève du gouffre », sirène et serpent, dont les baisers sont des morsures.

  Poison du pouvoir surtout. Décidé à être le bon « lord des pauvres », comme Hugo avait voulu être le « député des bagnes », Gwynplaine apostrophe ses pairs avec une violence bien vaine : elle ne déchaîne que l’hilarité insensée d’un auditoire fasciné par le spectacle et sourd à la parole. Mais ce qui est inaudible au XVIIe ne l’est plus au XIXe siècle et, derrière Gwynplaine, Hugo parle et règle ses comptes avec son siècle : après trois révolutions, c’est toujours l’ignorance, la misère, l’injustice. Après Châtiments, Les Misérables et dix-neuf ans d’exil, l’Empire est toujours là. Le désespoir social et l’amertume du poète se conjuguent ici dans l’impatience, le sarcasme et la prophétie : « Les paradis bâtis sur les enfers chancellent ; on souffre, on souffre, on souffre et… c’est le peuple qui vient, vous dis-je, c’est l’homme qui monte, c’est la fin qui commence, c’est la rouge aurore de la catastrophe, et voilà ce qu’il y a dans ce rire dont vous riez. »

  Gwynplaine, vaincu, ne verra pas l’aube-liberté éclairer sa nuit, mais l’empire n’a qu’un an à vivre et la Commune est proche. Hugo l’ignore, évidemment. Pourtant, tout dans ce roman grimaçant de la nuit et du froid, s’entend comme une liquidation consciente du passé au seuil d’une ère nouvelle. L’Homme qui rit, en effet, met à nu toutes les angoisses de l’enfance, réécrit l’expérience théâtrale, conjure les anciennes séductions du pouvoir, les illusions de la parole réformiste et les abîmes de la volupté, assume, dans les déceptions et sous les huées, la mission du génie, « prouve » enfin et promet la Révolution.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4

 « JE SUIS UNE CHOSE PUBLIQUE »

1870-1885

 

 

 

CHAPITRE I

 Un retour triomphal

septembre 1870

 

L’ovation

  Le 4 septembre 1870, défaite de l’armée française, à Sedan. L’Empire est déchu, la République proclamée à Paris. Le 5, Victor Hugo, accompagné de sa famille, prend à Bruxelles le train qui le ramène, après dix-neuf ans d’exil, en France. Un cri le suit de gare en gare : « Vive Victor Hugo ». Paris, dix heures du soir : c’est « l’accueil indescriptible » d’ « une foule immense » que personne n’a convoquée et qui, dans les éclats de la Marseillaise et du Chant du départ, salue la Liberté rentrant dans Paris. Hugo mettra deux heures à parvenir chez lui, serrant des milliers de mains, tandis que des vers de Châtiments roulent de bouche en bouche, au-dessus des vivats.

  Aucune voix officielle n’ayant salué l’arrivée du poète, le ciel compense ce silence par un immense orage. Le 10 septembre, l’ovation spontanée se reproduit place de la Concorde, où Victor Hugo est allé signer le registre placé au pied de la statue de Strasbourg couronnée de fleurs. Hommage rendu par le poète à l’Alsace héroïque, mais aussi, discrètement, à celle qui avait été jadis pour le sculpteur Pradier le modèle de la ville de pierre : Juliette.

  Hugo, dès lors, occupe dans ce Paris de la guerre une place curieuse. Il n’est « rien », sans position ni responsabilité publiques. Pourtant, les lettres, les délégations, les députations, les visites politiques – innombrables – le mettent pratiquement au rang d’homme d’Etat. Un membre du gouvernement provisoire, même, lui « demande audience ».

  De partout, on le consulte, on sollicite son appui, son intervention. Après tant d’années de solitude, et même d’abandon, le voilà au centre d’une effervescence qui le ravit, à coup sûr, mais surtout lui accorde – en tant que poète – une autorité sans précédent dans l’histoire. Il est le point de rencontre de tous les horizons : hommes de lettres et poètes – Banville, Gautier – viennent renouer avec leur idole d’antan ; généraux, officiers de tous grades, hommes politiques de tous bords – Jules Simon, Gambetta, Jules Ferry, Flourens, frères d’exil – Louis Blanc, Edgar Quinet, Ledru-Rollin, jeunes inconnus bientôt glorieux – Louise Michel –, célébrités – Nadar –, se croisent journellement chez lui et voisinent à sa table avec les amis simples et obscurs que Hugo estime.

  Plus extraordinaire encore est, en cet automne 1870, le culte que lui voue le peuple parisien.

 

Un canon nommé Victor Hugo

  Très vite en effet, les républicains – qui ne se reconnaissent pas encore en Marianne – vont faire de Victor Hugo l’effigie de la liberté combattante, l’emblème d’une République patriote. On « crie » dans les rues sa « photographie populaire » : vingt-cinq centimes. (Victor Hugo, tout content, l’achète et en note le prix dans son carnet.) Son portrait illustre un tract publicitaire pour des machines à coudre ; une médaille, vendue cinq centimes, associe son nom à la devise républicaine. Bientôt, sont baptisés « Victor Hugo » un ballon postal, un orphelinat, le boulevard Haussmann. Une collecte – un sou par tête – s’organise pour fondre un canon « Victor Hugo ». Hugo refuse. Il n’accordera qu’au troisième canon le parrainage de son nom, mais accepte pour le second celui de Châtiments. C’est la gloire vraiment populaire pour ce recueil qui, en son temps, n’avait rencontré que peu d’échos. L’éditeur en multiplie les éditions : vingt mille exemplaires vendus – uniquement à Paris – en deux mois. Seule, la pénurie d’encre – effet du siège – en stoppera la diffusion. Parallèlement aux rééditions, des lectures publiques de Châtiments s’organisent, au profit des blessés et de la défense de Paris. Hugo qui, à chaque fois, abandonne ses droits d’auteur, obtient même que le prestigieux et peu démocratique Opéra s’ouvre gratuitement au peuple avide, lui aussi, d’entendre déclamer par les plus grands acteurs : Nox, L’Expiation ou Sacer esto. Bientôt, on consomme du Châtiments sur toutes les scènes. « On dit des pièces de Châtiments à tous les spectacles. C’est affiché partout. Le mot Châtiments couvre les murs… On a renoncé à me demander à me demander l’autorisation de dire mes œuvres sur les théâtres. On les dit partout, sans me demander la permission. On a raison. Ce que j’écris n’est pas moi. Je suis une chose publique. »[111] Chose publique : entendons Res publica, République. Dans Paris assiégé, coupé du reste de la France, divisé sur ce que sera la République encore provisoire, Victor Hugo devient l’image mythique qui efface les divergences politiques et sociales et concrétise l’union de toutes les forces démocratiques dans une Patrie en danger.

 

 

 

 

 

CHAPITRE II

L’année terrible

1870-1871

 

 

 

Paris assiégé : octobre 1870-Janvier 1871

  Si l’enthousiasme et la ferveur réservés au revenant Hugo font penser à l’entrée de De Gaulle à Paris en août 1944, la situation est bien différente. Là une ville libérée, ici une ville assiégée par les Prussiens. Là une France unanime, ici une ville devenue étrangère à son pays. La débâcle de l’armée française se poursuit aux frontières. Le gouvernement provisoire républicain ne sait comment assumer cette guerre inutile décidée par Napoléon III. Signer la paix – autrement dit, capituler – c’est satisfaire la province peu belliciste mais peu républicaine aussi et exaspérer dangereusement Paris. Décider la guerre à outrance sauverait peut-être Paris et l’honneur, mais encouragerait, avec la résistance des Parisiens, leurs ardeurs socialistes. Et avec quels soldats, quels généraux livrer bataille ? Devant ces hésitations, la population parisienne organise sa défense, démolit sa ville pour fortifier ses murs, crée son armée : la garde nationale. 

  Victor Hugo mène la lutte sur les deux fronts : résistance farouche à l’ennemi, consolidation de l’unité nationale républicaine, par deux « appels » lancés, l’un aux Parisiens le 2 octobre 1870, l’autre aux Français le 17 septembre, que la Résistance de 1940 reprendra à son compte : « Faisons la guerre de jour et de nuit, la guerre des montagnes, la guerre des plaines, la guerre des bois. Levez-vous !… O francs-tireurs, allez, traversez les halliers, passez les torrents, profitez de l’ombre et du crépuscule, serpentez dans les ravins, glissez-vous, rampez, ajustez, tirez, exterminez l’invasion. »

  Pour Victor Hugo, devant le double péril de la défaite et de la désunion politique, l’urgence est bien de fonder sur l’élan patriotique – organisation de la guerre et de la victoire – et sur l’union des hommes de gauche, une République qui ne retombe pas dans les fautes de 1848. D’où ses encouragements aux actions gouvernementales destinées à rallier la Province à l’effort de guerre – c’est le célèbre départ de Gambetta en ballon –, et son refus de cautionner une première tentative de sécession parisienne, le 30 octobre 1870. Pourtant, favorable au programme de ce qu’on appelle déjà « La Commune » à l’automne 1870, il est en contact étroit avec les hommes qui la feront – Flourens, Blanqui – et fait relâcher Louise Michel, arrêtée en décembre. Mais il redoute plus que tout, dans un soulèvement de Paris, la guerre civile et l’avortement de la République.

  Cette politique d’union – souvent interprétée un peu vite comme une abstention – se traduit d’abord par une solidarité indéfectible avec la population parisienne, au cours de ses longs mois de siège, dont Hugo, après tout, n’était pas obligé de subir les privations.

 

« Nous mangeons de l’inconnu »[112]

  Le clan Hugo s’est reconstitué. Hébergé par les Meurice, Hugo reçoit à l’Hôtel de Rohan, où il retrouve ses deux fils, sa bru Alice et ses petits-enfants, Georges et Jeanne – qui a un an. Pendant que François-Victor et Charles diffusent dans leur journal Le Rappel – qui fait suite à L’Evénement de 1849 – la ligne politique de leur père, Victor Hugo redevient citoyen d’une capitale qui a beaucoup changé en dix-neuf ans d’absence et que la guerre modifie encore. Dans ce Paris haussmannisé[113], presque rien ne subsiste des lieux hantés et habités jadis par Victor. En octobre 1870, pèlerinage aux Feuillantines avec Juliette : « La maison et le jardin de mon enfance ont disparu. Une rue passe dessus. » Encore un mois, et les bombes allemandes effaceront toute trace du passé.

  La nostalgie de ce qui n’est plus s’efface vite devant les signes exaltants de la mobilisation et de la résistance. « Oui, j’aime le Paris actuel. Je n’aurais pas voulu voir le Bois de Boulogne dans son temps de voitures, de calèches, de landaus ; il me plaît maintenant qu’il est une fondrière, une ruine… c’est beau, c’est grand. »

  Il s’est acheté un képi et projette d’accompagner la sortie du bataillon de la garde nationale auquel ses fils appartiennent. Avec respect, on lui signifie l’interdiction de risquer sa vie : « La garde nationale de Paris fait défense à Victor Hugo d’aller à l’ennemi, attendu que tout le monde peut aller à l’ennemi, et que Victor Hugo seul peut faire ce que fait Victor Hugo. » (9décembre 1870)

  Il se contentera donc de l’action psychologique et d’une résistance vaillante à une alimentation de plus en plus douteuse. La viande manque dès octobre, en novembre, « un rat coûte huit sous ». Bientôt :

 

Nous mangeons du cheval, du rat, de l’ours, de l’âne

Paris est si bien pris, cerné, muré, noué

Gardé, que notre ventre est l’arche de Noé :

Dans nos flancs toute bête, honnête ou mal famée,

Pénètre et chien et chat, le mammon, le pygmée,

Tout entre, et la souris rencontre l’éléphant[114].

 

  Un hiver particulièrement rigoureux aggrave la situation des assiégés. Plus de charbon, plus de gaz. Tandis que la Seine charrie de sinistres glaçons, on abat les arbres des boulevards : plus de fumée que de feu. Après le Jardin des Plantes dans l’assiette, voici les Champs-Elysées dans la cheminée !

  Le 28 janvier 1871, un armistice est signé. Il doit permettre l’élection d’une Assemblée nationale qui siègera à Bordeaux, Bismarck ne voulant conclure de paix définitive qu’avec un pouvoir légalement élu. Hugo est candidat, à Paris, tête de liste des républicains, et triomphalement élu.

 

Quelle paix, pour quelle République ? février 1871

  Arrivé le 13 février 1871 à Bordeaux, il tombe dans une Assemblée peuplée aux deux tiers de monarchistes bon teint, qui ont profité de la confusion générale pour se faire élire et ont attendu de siéger pour brandir leur drapeau royaliste. Comment pourraient donc cohabiter les députés parisiens, républicains – parmi lesquels on note la présence du jeune Clemenceau – et cette majorité anachronique qui ne représente pas le pays réel ?

  La « hideuse » est vite ratifiée. Malgré les efforts de la gauche, l’Alsace et la Lorraine deviennent allemandes. Persuadé que l’Assemblée, désignée pour faire la paix, est désormais inutile et qu’une autre doit être élue pour reconstruire la nation mutilée, Hugo souhaite la démission de toute la gauche. Ses colistiers ne le suivent pas ; dès lors, et très vite, Hugo choisit la démission individuelle.

  C’est chose faite le 8 mars 1871. Il s’apprête donc à regagner Paris, où, il le sent, se préparent des choses redoutables. L’Assemblée, en effet, multiplie les provocations à l’égard de la population parisienne dont elle redoute les exigences. Quarante mille hommes de troupes viennent de prendre position à Paris. Si les Parisiens, que les réactionnaires de Bordeaux se figurent comme des rouges fanatiques, bougent, on les traitera avec « les pilules de fer qu’on appelle des boulets ». Mais, surtout, Paris cesse d’être capitale de France : le 10 mars, les députés votent le transfert de leur Assemblée à Versailles ! Comme si cette gifle ne suffisait pas, le même jour, les loyers parisiens, dont on avait suspendu le paiement pendant le siège, sont déclarés exigibles, en plein chômage, toutes les activités et les paiements étant paralysés depuis six mois.

  La Commune est en marche, la mort aussi.

 

Se méfier du chiffre 13

  Au soir du 13 mars, alors que Hugo, Alice et quelques hôtes attendent Charles au restaurant, pour un dernier dîner bordelais, quelqu’un demande à parler à M. Victor Hugo : « Monsieur, ayez bien de la force… M. Charles… – eh bien ? – il est mort. ­– Mort ! Je n’y croyais pas. Charles ! Je me suis appuyé au mur. » Son cocher venait de le découvrir, écroulé, sanglant, sur la banquette du fiacre qui l’amenait. Apoplexie foudroyante. Après Eugène, Léopoldine, Adèle, sa seconde fille égarée, Hugo était donc condamné à voir disparaître tous les siens ! Accablé, Hugo note le soir même tous les signes que le destin lui avait envoyés et qu’Alice avait remarqués : « Tout le mois de janvier, nous avons été treize à table ; nous avons quitté Paris le 13 février ; nous étions treize dans le wagon-salon ; nous logeons 13, rue Saint-Maur. » Le 18 mars, le train qui ramenait de Bordeaux Hugo et le cercueil de son fils, entrait dans Paris insurgé.

 

La Commune de Paris : 18 mars – 28 mai 1871

  De la gare au Père-Lachaise, sur le passage du cortège funèbre, les fusils s’abaissent en signe d’hommage. « Sur tout le parcours jusqu’au cimetière, des bataillons de garde nationale rangés en bataille présentent les armes et saluent du drapeau. Les clairons sonnent. Le peuple attend que je sois passé et reste silencieux, puis crie Vive la République ! »[115] Dans la foule du cimetière, une main parmi d’autres se tend vers Hugo : « Je suis Courbet. » Hugo se souviendra de cette sympathie.

  Ce deuil, salué par la vénération et la révolte, voilà l’image que Hugo emporte de la Commune dont il ne verra ni le déroulement ni l’écrasement. Il part immédiatement, avec Juliette, Alice, Georges et Jeanne, pour Bruxelles où il lui faut régler très vite la succession de Charles et les questions de tutelle des deux petits-enfants. Charles, en effet, brillant journaliste mais très joueur, avait accumulé les dettes : plus de 30 000 francs (600 000 francs actuels) auxquels venaient s’ajouter 41 000 francs (820 000 francs) dus au Rappel. Hugo paye sans commentaire. Ce n’est que le 30 avril que la succession est définitivement liquidée et que Hugo est nommé tuteur de Georges et Jeanne. Installé place des Barricades à Bruxelles, dans la maison que ses enfants et sa femme avaient occupée depuis 1864, il redevient chef de famille, à soixante-neuf ans.

  De là, il guette les nouvelles de France, souvent déformées et confuses. Des « Communes » se forment, vite et violemment réprimées, à Toulouse, Marseille, Saint-Etienne, Narbonne, Lyon, Limoges, au Creusot. A Paris, la révolte s’organise en Révolution : en un mois, elle brûle la guillotine, rouvre les musées, fédère les artistes, crée un enseignement laïque et professionnel, interdit le travail de nuit dans les boulangeries. Elle doit surtout faire face à la guerre civile. Le gouvernement et l’Assemblée, de Versailles, refusant toutes les conciliations, refont autour de Paris un nouveau siège. Bismarck, généreux pour une cause si morale, a relâché cent mille prisonniers français. Autant de Versaillais supplémentaires à la disposition de Thiers et de son gouvernement.

  Hugo perçoit très nettement – dès le 24 mars – que cette guerre civile est une « guerre sociale ». Pourtant, l’auteur des Misérables ne prend pas publiquement position en faveur de la Commune. Il se tait, moins sensible à la grandeur de ce premier moment de l’Histoire où les opprimés prennent le pouvoir, qu’à l’échec inévitable du mouvement et, du même coup, du régime républicain. Son expérience de Bordeaux, ses souvenirs de juin 1848, la présence maintenue des Prussiens sur le sol français lui font craindre avant tout un coup de force décisif de la droite.

 

J’ai payé de vingt ans d’exil ce droit austère

D’opposer aux fureurs un refus solitaire.[116]

 

  Mais, si Hugo trouve la Commune prématurée malgré des principes justes, s’il en critique les erreurs et les aveuglements – les arrestations d’otages, en particulier – il sait et dit très clairement – dès le 26 mars – que « De grandes fautes ont été faites des deux côtés. Du côté de l’Assemblée, ces fautes sont des crimes. » « La Commune est une bonne chose mal faite », conclut-il en juillet.

  On peut regretter son silence. Pourtant, au gré de ses contemporains – et collègues en littérature – il ne se tut pas assez.

  Le 21 mai 1871, c’est le début de la Semaine sanglante. Les Versaillais entrent dans Paris, qu’ils vont conquérir quartier par quartier, rue par rue, malgré les barricades et la défense désespérée que leur opposent les hommes et les femmes de Paris. Acculés, les communards exécutent leurs otages. Hugo note le 21 mai : « La Commune a exécrablement tué soixante-quatre otages. L’Assemblée a riposté en fusillant six mille prisonniers. Cent pour un, tel est le tarif versaillais. » Tandis que Paris brûle, les combats s’achèvent dans les terribles exécutions sommaires du Père-Lachaise, au pied de ce qu’on appelle depuis « le mur des Fédérés ». Le bilan est atroce. Moins de huit cent tués pour Versailles, sans doute plus de vingt mille pour la Commune.

  Dès le 25 mai, devant l’ampleur des massacres et des arrestations, devant le communiqué affirmant la volonté du gouvernement belge « d’empêcher l’invasion du sol belge de ces gens qui méritent à peine le nom d’hommes », Hugo offre publiquement, par voie de presse, asile chez lui à tous les proscrits de la Commune : « Cet asile que le gouvernement belge refuse aux vaincus, je l’offre. Où ? En Belgique. Je fais à la Belgique cet honneur. J’offre l’asile à Bruxelles. J’offre l’asile place des Barricades n° 4. »

  Avant même que cette proclamation ne soit connue en France, dans la nuit du 27 au 28 mai, la maison de Hugo est assiégée pendant plusieurs heures et agressée à coups de pierres, par des voyous réactionnaires et fort bien vêtus. « A mort Victor Hugo ! A mort Jean Valjean ! A la potence ! A mort le brigand ! Tuons Victor Hugo ! »

  Celui-ci attendit une intervention de la police belge. Elle ne vint pas, laissant face à cette centaine d’hommes haineux et violents, un vieil homme, deux petits enfants, et quatre femmes.

  En revanche, le pouvoir royal se manifesta deux jours plus tard, en expulsant de Belgique « le sieur Hugo, homme de lettres ».

 

 

 

 

CHAPITRE III

 Rentrons dans l’exil

1871-1873

 

 

 

 

« Il songe. Il s’est assis rêveur sous un érable. »[117]

  Le 1er juin, Hugo et les siens sont au Luxembourg. De là, et pendant les longues années de répression qui vont suivre, il ne cessera d’intervenir en faveur des communards poursuivis et, par centaines, exécutés – on fusilla à Paris jusqu’en 1876 –, contre les déportations innombrables et inhumaines en Nouvelle-Calédonie, contre les conditions abjectes de détention dans les pontons, dont parla aussi Rimbaud. Et, inlassablement, pour l’amnistie. On ne pardonna pas à Hugo de s’être mis au service des vaincus. Les confrères écrivains, en particulier, ne savent plus alors où donner de la haine, entre les communards, « soulèvement… de tous les paresseux pillards, des rôdeurs de barrière, de la lie des prisons et des bagnes » (Leconte de Lisle, 29 mai 1871) et Hugo « Vous n’êtes qu’un employé volontaire de la Prusse… vous pouvez renoncer à la langue française qui ne s’en plaindra pas ; car vous l’avez depuis longtemps assez éreintée. Ecrivez votre prochain livre en allemand » (Barbey d’Aurevilly).

  Soulignons, parmi tant de bassesses, la tentative de Xavier de Montépin, futur auteur de l’immortelle Porteuse de pain, pour faire exclure de la Société des auteurs dramatiques, Victor Hugo, Vacquerie, Meurice et quelques autres « souteneurs d’assassins », coupables d’avoir « pactisé avec les doctrines de la Commune ».

  Loin de ces courageuses attaques, Hugo s’installe à Vianden ; dans cette jolie petite ville blottie entre la ruine d’un vieux burg, une rivière de conte et les bois profonds, jadis découverte avec Juliette, Hugo retrouve cette sensation délicieuse et exaltante éprouvée à Jersey en 1852 : devoir accompli, famille rassemblée et protégée dans l’éloignement de cette « île en terre ferme ». C’est l’été. Victor Hugo goûte avec sérénité les plaisirs du tourisme et le bonheur d’être grand-père. Georges a trois ans, Jeanne presque deux. L’un est déjà amateur du passé : « Papapa, j’ai vu une belle maison cassée ; j’ai vu des fenêtres gotipes. » L’autre fait ses premiers pas et « commence à jaboter ». Entre deux excursions, Hugo dessine, écrit ce qui s’appellera L’Année terrible et, comme à Hauteville-House, reçoit. C’est parfois la visite d’un paysan en blouse et en sabots, qui entre, ôte son chapeau « Salut Victor Hugo », dit-il. Et il ajoute : « On ne dit pas monsieur ». Parfois la visite d’un échappé de la Commune, comme cet étonnant général La Cécilia venu se justifier auprès de Hugo d’une exécution que le poète avait blâmée. On aimerait que – en se reportant à la courte biographie de ce personnage donnée en index – que le lecteur mesure ce que put être, au XIXe siècle, l’alliance de la pensée et de l’action.

  Le 22 septembre, Hugo apprit la condamnation de Rochefort à la déportation. Ce très brillant polémiste avait été collaborateur du Rappel avant de fonder son propre journal. Il avait – fort brièvement – participé à la Commune. Hugo décida de rentrer à Paris pour le défendre plus efficacement.

 

« Puisque je suis étrange au milieu de la ville… »[118]

  Tout l’hiver 1871-1872, il intervint directement auprès de Thiers, pour sauver Rochefort, pour adoucir le sort de dizaines de condamnés, pour défendre Louise Michel, la « Vierge Rouge », qui devait croupir dix ans au bagne de Nouméa, à qui il dédia Viro major (plus grande que l’homme). L’année fut lugubre. Paris, qui avait retrouvé ses habitants bourgeois et perdu son peuple républicain, refusa, cette fois, d’élire Hugo. En février, après neuf ans d’absence, Adèle II revint, de son exil dans l’amour fou, ramenée de la Barbade par une femme noire qui l’avait recueillie. Le retour de la fille folle fut un nouveau deuil – « encore une porte refermée, plus sombre que celle du tombeau ». Une maison de santé l’accueillit à Saint-Mandé, non loin du cimetière où dormait Claire, la fille de Juliette. Les deux amants vieillis pouvaient ainsi visiter ensemble la tombe et l’asile de ces deux mortes.

  On reprit Ruy Blas à l’Odéon. Pour cet événement – soutenu par la jeune splendeur de Sarah Bernhardt, Théophile revint, comme par le passé, demander son billet d’entrée. Gravement malade, presque sans ressources, le colosse au gilet rouge s’en allait rejoindre les ombres de 1830 qu’il n’avait au fond jamais quittées. Pour Hugo, le succès théâtral ne pouvait suffire à masquer l’amertume des attaques, le bruit des fusillades, les avancées de la mort. « Si nous retournions dans l’île ? »

 

« … Laissez-moi retourner à mon noir Guernesey »[119] août 1872-juillet 1873

  Hugo revit son « grand océan sombre », le jardin « plein de fleurs et d’oiseaux », que, pour la première fois, animait le rire des petits-enfants. Retrouvant avec gratitude son look-out lumineux, il se remit avec acharnement au travail : un sentiment d’urgence le prenait d’achever le vaste roman projeté dès 1863 sur la Révolution française Quatrevingt-Treize, histoire de la rébellion vendéenne sous la Terreur, à laquelle la Commune venait de redonner – tragiquement – sens et actualité. Mais ce mois d’août heureux passa trop vite. Alice s’ennuyait, ou songeait déjà peut-être à Edouard Lockroy qu’elle devait épouser plus tard. Ce journaliste au Rappel, ami de Charles, puis député avec Hugo à Bordeaux, emprisonné comme favorable à la Commune, était devenu l’un des familiers de la tribu. Fin septembre, il vint à Guernesey et repartit avec Alice et les petits. « Profond déchirement », note Hugo, pour qui la présence enfantine était devenue une raison de vivre. François-Victor rentra avec eux à Paris, déjà affaibli par une tuberculose rénale commençante.

  Hugo resta seul avec Juliette, ravie, elle, de retrouver, dans le calme automnal, les rites et les petits bonheurs quotidiens de naguère : promenades, copie, parties de nain-jaune dans l’intimité reconquise. 21 novembre : « Je commence aujourd’hui à écrire le livre Quatrevingt-Treize (Premier récit). J’ai dans mon crystal-room, sous mes yeux, le portrait de Charles et les deux portraits de Georges et de Jeanne. J’ai pris l’encrier neuf de cristal acheté à Paris, j’ai débouché une bouteille d’encre toute neuve, et j’en ai rempli l’encrier neuf, j’ai pris une bonne vieille plume, et je me suis mis à écrire la première page. » Le livre sera achevé le 1er juin 1873.

 

Quatrevingt-Treize : « Cette guerre, mon père l’a faite et j’en puis parler »

  Les parents de Hugo, on s’en souvient, s’étaient rencontrés en Vendée. Léopold, jeune officier, faisait là le dur apprentissage de la guérilla, dans les rangs d’une République venue réprimer la rébellion royaliste des « chouans ». Sophie, sans doute moins « vendéenne » qu’elle ne le prétendit, se donna en tout cas pour telle à ses fils en justification peut-être de la mésentente conjugale et de la présence de Lahorie. De cette division, vraie ou fausse, Hugo resta profondément marqué, devenant à la fois le fils d’un couple désuni et d’une France déchirée.

  Or, voici que la guerre civile redonne violemment son actualité au passé, et sa nécessité au livre. Confirmant le lien étroit que le roman tisse entre les traumatismes enfantins et le présent de l’auteur, trois petits enfants servent de moteur à l’intrigue de Quatrevingt-Treize. De parents vendéens, ils sont tour à tour adoptés par un bataillon bleu, pris en otage par les blancs, pour servir finalement d’enjeu aux deux armées. Or, Gros-Alain, Jean-René et Georgette ont, à quelques mois près, l’âge exact d’Abel, Eugène et Victor lorsque Sophie vint les reprendre à Léopold, à l’île d’Elbe. C’est aussi l’âge de Georges et Jeanne dont les trois petits citent et « jasent » les balbutiements poétiques et charmants.

  Comme eux, et comme Hugo, le héros Gauvain assume une double identité : noble, né pour combattre dans les rangs royalistes, il choisit de trahir la naissance pour défendre l’idéal révolutionnaire et commander, sur le sol même de ses ancêtres, l’armée des bleus.

  Se retournant donc vers la préhistoire de son siècle et de sa vie, à l’heure où l’un et l’autre déclinent vers leur terme, Hugo interroge cet écartèlement entre la Terreur et la Vendée, dont il se veut, en 1872, plus que jamais le fils. La Commune en effet lui apparaît comme une « Vendée plébéienne », qui ressuscite, en inversant les rôles, le schéma de la guerre fratricide. « Nous avons revu ces mœurs », dit le roman. Héritière du programme inaccompli de 1793, elle en brandit les idées généreuses, mais aussi la violence. Inversement, sa position de rebelle face à une nation qui la cerne et l’écrase la rapproche de l’insurrection vendéenne. Toutes deux sont à contre-temps : les chouans étaient en retard sur l’Histoire, la Commune est en avance. Toutes deux ont eu tort et ont été vaincues.

  Aujourd’hui, comme jadis, se repose la terrible question de savoir si la guillotine et les fusillades sont nécessaires à la victoire de la lumière sur l’aveuglement, si la mort violente ne corrompt pas la fraternelle égalité dont elle est la voie fatale. Pour Hugo, la guillotine est la fille des supplices d’Ancien Régime, et les rois sont les vrais pères de l’échafaud. Peut-on aller au bien par un mal hérité des injustices anciennes ? Quel avenir construira-t-on, si l’on emprunte au passé les moyens d’y parvenir ?

  Poser cette question à 1793 est une façon de la poser au présent, alors que le régime, encore ensanglanté, s’oriente vers l’ « Ordre moral », avant même de s’être nommé République.[120] Thiers n’affirme-t-il pas, à l’ouverture de la session parlementaire de novembre 1872 : « La République sera conservatrice ou ne sera pas » ? Pour Hugo, l’heure est venue de rappeler à ses contemporains – comme à lui-même – l’exemple et l’héritage de la Grande Révolution, dont il faut – il en est temps – résoudre les contradictions et mettre en œuvre les promesses.

 

« Les chênes qu’on abat »[121]

  Pendant que Hugo écrit, d’un seul jet, ce roman longtemps mûri, les nouvelles familiales ne sont pas bonnes. « Lettre d’Alice : (François) Victor est décidément très souffrant. Je suis accablée de tristesse »[122]. La mort rôde : le 21 octobre 1872, elle emporte le dernier combattant de la bataille d’Hernani : Théophile Gautier. Quoique comme tant d’autres empêtré – sous l’Empire – dans les eaux du journalisme officiel, Gautier était resté fidèle à l’idole rayonnante de sa jeunesse. Hugo avait revu avec émotion en 1870 son « fracassant » lieutenant que la maladie et les secousses politiques brisaient. Sa mort faisait de Hugo « le seul survivant de ceux qu’on a appelé les hommes de 1830 ».

 

Je vois mon profond soir vaguement s’étoiler

Voici l’heure où je vais aussi, moi, m’en aller.

 

  En hommage au poète, Hugo participa, avec Leconte de Lisle, Heredia, Banville, Mallarmé, à l’édification poétique d’un « tombeau de Théophile Gautier » :

 

Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule

Les chênes qu’on abat pour le tombeau d’Hercule !

Les chevaux de la mort se mettent à hennir,

Et sont joyeux, car l’âge éclatant va finir ;

Ce siècle altier qui sut dompter le vent contraire

Expire… – Ô Gautier ! toi leur égal et leur frère,

Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset.

L’onde antique est tarie où l’on rajeunissait ;

Comme il n’est plus de Styx, il n’est plus de Jouvence

Le dur faucheur avec sa large lame avance

Pensif et pas à pas vers le reste du blé ;

C’est mon tour ; et la nuit emplit mon œil troublé

Qui, devinant, hélas, l’avenir des colombes,

Pleure sur des berceaux et sourit à des tombes.

 

 

 

 

CHAPITRE IV

 « Un bonhomme simplement exquis »[123]

1873-1878 (1880)

 

 

 

 

« Et maintenant à quoi suis-je bon ? à mourir. »[124]

  Quatrevingt-Treize achevé, Hugo revint à Paris le 31 juillet 1873. Il loua, sous les ombrages d’Auteuil, une maisonnette pour passer l’été auprès de François-Victor à bout de forces. Comme pour se rassurer lui-même, Hugo répétait dans ses carnets « Victor est mieux », alors que les visiteurs s’effrayaient de la pâleur de son fils, « le teint cireux, les bras contractés dans un pelotonnement frileux ».[125] Il mourut le 26 décembre 1873. « Encore une fracture, et une fracture suprême dans ma vie. Je n’ai plus devant moi que Georges et Jeanne. » Fidèle à ses convictions anticléricales, Hugo ordonna – comme pour Charles – un enterrement civil. « Quelle foule – écrit Flaubert à George Sand – et pas un cri ! Pas le plus petit désordre ! Le pauvre père Hugo, que je n’ai pu me retenir d’embrasser, était bien brisé, mais stoïque. » La presse de droite blâma ces obsèques impies – et populaires. N’ayant que faire de l’homme d’Eglise et s’adressant directement à Dieu, Hugo répondit :

 

Est-ce qu’il est ton prêtre ? Est-ce qu’il sait ton nom ?

Je vois Dieu dans les cieux faire signe que non.

 

  Trois enfants morts et la dernière mort-vivante. A soixante-douze ans, Hugo voit s’en aller tous ceux qui, avec lui, ont traversé le siècle : George Sand, Edgar Quinet. Les vieux amis deviennent veufs. Les carnets égrènent désormais le calendrier funeste des deuils et – fait nouveau – les anniversaires des disparitions.

 

L’Art d’être grand-père

  Heureusement, Georges et Jeanne sont là. Après trois ans d’allées et venues, la famille – c’est-à-dire Hugo, Alice et les enfants, et Juliette – s’installe en avril 1874 dans une vraie maison : deux étages rue de Clichy. Hugo avait habité en 1804 à quelques numéros de là et, petit enfant, y avait contemplé les bras de Mlle Rose. Désormais, sans retenue ni pudeur, le grand-père se livre à l’adoration des deux enfants. Devant Jeanne surtout, c’est l’émerveillement quotidien. Pour eux, il est « papapa », ce qui est la négation de « papa », mais aussi son superlatif. « Comme il est immense, tout noir en bas, avec très haut, sa riante face blanche ! On joue à tout déplacer, à tout casser ; et nous formons des forêts avec des chaises, des cavernes avec les tables, forêts qu’il nous fait parcourir et qu’il rend vraies, cavernes où il se cache en rugissant comme un vrai lion. »[126]

  Entre cette petite enfance, toujours en deuil et ce vieillard assombri par tant de morts, circule une vie lumineuse. Hugo fait le clown et ébahit ses spectateurs par ses exploits. Aux repas, il dévore des « gribouillis », « plat de son invention qu’il exécutait lui-même à table, mélange de tout ce qu’on avait servi : œufs, viandes, légumes, sauces et fritures, sorte de pâtée qu’il découpait, hachait à petits coups de couteau et assaisonnait en y renversant la salière ».[127] Autre spécialité : le homard : « Il en arrachait une patte, la broyait de ses dents d’acier et avalait le tout, carapace et chair ».[128] Le « bon ogre » se contente parfois de faire avaler sa soupe à Jeanne, par cette formule magique : « Ouvre ta gueule et ferme tes mirettes. »[129]

  Il se régale surtout de ce langage enfantin qu’il a toujours noté avec ravissement. « J’ai oublié ma culotte chez Gaston », dit Jeanne. En « femme célèbre » qu’elle est déjà, la petite fille a des mots : « Je suis une dame qui ne va pas au monde et qui se couche comme une poule » et sait écrire : « Papapa, getten brace bien for et je travail bien ». De cet amour, la tradition n’a retenu – à travers les poèmes de L’Art d’être grand-père – qu’un cabinet noir où un vieillard un peu bêtifiant porte des confitures. Il s’agit bien plutôt pour Hugo, au fil des jours et des vers, d’exalter sciemment la découverte éblouie de la parole et de la beauté enfantines, lorsqu’elles sont libérées de l’autorité. Face à la fadeur insidieuse et souvent cruelle de la grand-mère « titulaire » - la Comtesse de Ségur – le grand-père Hugo révèle, à qui veut bien les lire, les « bonheurs » de Georges et Jeanne, plus naturels et moins édifiants que les « malheurs » de Sophie. Il écoute, au Jardin des Plantes, ce que dit le public,

 

six ans

Les petits oiseaux, ce sont des malhonnêtes ;

Ils sont des sales.

cinq ans

                                               Oui.

six ans, regardant les serpents

                                                            Les serpents…

cinq ans, les examinant

                                                                             C’est en peau. »

il transfigure l’imaginaire enfantin, avide d’effroi et de sécurité,

 

La faim fait rêver les grands loups moroses ;

La rivière court, le nuage fuit ;

Derrière la vitre où la lampe luit,

Les petits enfants ont des têtes roses.[130]

 

  Surtout, assimilant l’enfance et le peuple sous le même vocable « les petits », Hugo plaide sans relâche pour le pardon politique. Sous le mot d’ « amnistie », il vise autant les communards proscrits que Jeanne au pain sec :

  

Aïeul sans frein, ayant cette rage, être bon,

Je leur fais enjamber toutes les lois, et j’ose

Pousser aux attentats leur république rose.[131]

 

  Hugo grand-père devenait anarchiste ! Sa tenue d’intérieur le signale d’ailleurs, d’une façon voyante : un caleçon et une chemise de flanelle rouge, assortis de bas rouges, constituent son déshabillé matinal et son vêtement de travail. Les grands magasins ne vendant pas de « dessous » écarlates, il fallait une couturière pour tailler cette pourpre-là.

 

« Je sens que je vais être une horrible canaille »

  Si l’exil à Guernesey avait estompé le souvenir de Léonie et tempéré les « fredaines » de Hugo, les années qui suivent son retour à Paris nous le montrent assailli par de « jeunes tentations » auxquelles il ne résiste pas. Actrices en quête de rôle – Hugo est à l’affiche ! – femmes du monde et du peuple, se pressent autour de cet homme, à qui sa gloire et sa tête neigeuse donnent un air irrésistible de dieu olympien. Reprenant à son compte, vingt ans après, la verte galanterie prêtée à Gillenormand, Victor Hugo, aux yeux de la morale et de Juliette, se dévergonde !

 

Prendre une jeune au lieu de la vieille qu’on a !…

Manger de chair fraîche avec du bon pain tendre,

Au lieu de chair salée avec du vieux biscuit !

Ô fascination dont la splendeur me luit !

Je romps avec la vieille. Il faut que je m’en aille !

Je sens que je vais être une horrible canaille !

 

  A la belle Judith Gautier, fille du poète, il dédie les seuls sonnets de toute son œuvre. Mais c’est pour une petite lingère que Juliette avait prise à son service en 1872, Blanche Lanvin, qu’il éprouve, pendant près de six ans, une dernière passion.

 

Le gamin Cupidon, dans mon vieux cœur banal,

Fait sa rentrée, avec trompettes et fanfares…

 

  On ne sait pas grand-chose de cette jeune fille timide et pudique que Hugo conquit probablement à Guernesey. Juliette, aussi férocement jalouse que Victor était obstinément volage, arrangea le départ de Blanche. Mais le retour à Paris de Hugo en 1873 permit les retrouvailles. Juché sur l’impériale – avec le peuple – de l’omnibus Batignolles-Jardin des Plantes, il va tous les après-midi la voir, en cachette – croit-il. Le 19 septembre 1873, plus de Juliette. Cette femme de soixante-sept ans, passionnée comme à vingt-six, a pris la fuite, sans argent, sans dire où elle allait. « Anxiété affreuse, nuit horrible. » « Trois jours d’angoisse » pour Hugo qui télégraphie partout, à Guernesey, à Bruxelles, au neveu de Juliette. Où est-elle ? « J’ai le cœur absolument noir, elle n’est plus là. Plus de lumière, que devenir ? »[132] La fugueuse est à Bruxelles et consent à revenir le 26. Hugo l’attend au train du soir. « Nous nous sommes revus. Bonheur égal au désespoir. » La réconciliation, les pardons, les serments n’empêcheront pas Victor de revoir Blanche… et d’autres,

 

                                            …Je rature

Une aventure en moi par une autre aventure,

 

ni Juliette d’exercer sa jalouse inquisition et d’adjurer son bien-aimé de renoncer à sa « chasse fantastique ». Tantôt c’est sur un ton réaliste à la Zola : « Je crois que tu ferais bien de te débarrasser peu à peu de toutes ces coureuses de gousset et de culottes qui rôdent autour de toi comme des chiennes inassouvies. » Tantôt elle parodie Hugo : « J’en pince, et des meilleures. »[133] Le plus souvent, c’est avec son style propre : « Sainte folle qui ne veut pas que tu dispenses ton cœur à tous les caprices et que tu livres ton âme au pillage de la première venue. »

  Peu chaste, certes, et peut-être amoureux, Hugo n’en reste pas moins l’homme qui – à une époque où cela ne se fait pas – donne à sa vieille maîtresse le rang de maîtresse de maison et lui écrit, le 16 février 1874 : « Je t’aime éperdument. Quarante ans, quarante minutes. Je t’ai possédée sans me rassasier, je t’ai baisée sans m’épuiser, j’ai couché avec toi et il me semble que j’ai dormi dans le lit des étoiles. »

  Encore ce mot, le 1er janvier 1876 : « Il me faut toi. »

 

Du salon au Sénat

  Rue de Clichy, les appartements se trouvent au troisième et quatrième étages. Hugo, qui grimpe encore les escaliers d’un pas leste, loge en haut avec ses enfants, Juliette à l’étage inférieur. C’est dans son salon qu’elle reçoit les hôtes toujours plus nombreux du « grand citoyen ». Toute ridée et couronnée de bandeaux blancs, « elle laissait en marchant à petits pas, un léger parfum de verveine. Elle portait des robes de soie à la mode romantique et, sur les guipures de ses guimpes, au bout d’une fine chaîne d’or, se balançait un camée »[134], legs d’Adèle Hugo. Avec une grâce discrète, elle préside aux dîners, d’abord hebdomadaires, puis quotidiens, où se pressent les habitués : Louis Blanc, Lockroy, Clemenceau, Gambetta, Goncourt friand de curiosités et de bons mots pour son « journal intime », Flaubert qui supporte mal les adorations flatteuses dont Hugo est l’objet, mais répète dans ses lettres : « J’adore cet immense vieux. » Parfois, un grand personnage siège parmi les invités, comme cet empereur du Brésil qui, à la grande déception de Georges, n’avait ni panache ni cuirasse dorée. Après le dîner, éclairé, aux dires de Flaubert, « par une flambée de gaz à vous cuire la cervelle », on prenait place dans le salon rouge[135], autour d’un précieux éléphant de bronze chinois surmonté d’une pagode à triple étage toute brillante de pendeloques. Du fond de son canapé vert, Hugo conduit la conversation de sa voix claire, lit parfois des vers, parle politique.

  Ses amis le pressent de revenir à la tribune, maintenant que les esprits sont apaisés. Après avoir siégé à la Pairie, à l’Assemblée nationale, voici donc Hugo sénateur, le 30 janvier 1876. Il va avoir soixante-quatorze ans. Dès le mois de mars, fidèle à sa ligne d’action, il propose une loi d’amnistie totale en faveur des communards. « Faites une République sans état de siège, sans bâillon, sans exil, sans bagne politique. » Dix sénateurs seulement approuvent le projet de loi ! Ce ne sera qu’en juillet 1880 que les Chambres voteront la loi d’amnistie plénière, préparée par des mesures de grâce décidées en 1879.

  Pour l’heure, quoique le mot « République » soit enfin inscrit dans la loi, la « chose » manque. Un maréchal royaliste occupe l’Elysée, Mac-Mahon, qui favorise les menées cléricales et une agitation réactionnaire, démet un gouvernement qui a la confiance de la Chambre et obtient, en 1877, la dissolution de l’Assemblée à majorité républicaine. Sorte de coup d’Etat, quoique légal. Dans la lutte politique sans merci qui s’engage dans le pays pour la réélection, Hugo est en première ligne. C’est lui qui, à la tête de l’extrême-gauche sénatoriale, a dénoncé chez Mac-Mahon, le masque du 2 décembre et qui, malgré sa méfiance à l’égard des républicains modérés, contribue à mettre sur pied une efficace et nécessaire union de toute la gauche.

  En manifeste de cette première vraie coalition, il achève et publie l’Histoire d’un crime – abandonnée en 1852 au profit de Napoléon le Petit. Le livre paraît le 1er octobre 1877, quatorze jours avant les élections. Le 11, soixante-dix mille exemplaires ont été vendus. Le 14, le suffrage universel renvoie à l’Assemblée plus de républicains que Mac-Mahon n’en avait dissous.

  Capitulant progressivement devant une nation qui voulait si fermement la démocratie, la réaction cède la place aux républicains. Marianne a triomphé. L’Histoire vient d’ouvrir à Hugo les portes de la Légende.

 

 

 

 

 

CHAPITRE V

 Au Panthéon, dans le corbillard des pauvres

1878-1885

 

 

 

 

La légende du siècle

  Il est désormais le « père Hugo ». L’admiration s’est accrue de la familiarité. Non qu’il soit forcément pour tous le plus grand poète : on lui préfère parfois Chateaubriand ou Lamartine. Mais ces figures glorieuses se perdent dans l’irréalité de la mort, et « le Vieux », lui, est toujours, invraisemblablement vivant. De là une sorte de gratitude. Seul survivant non seulement de la génération romantique, mais aussi de celle de 1848 – Baudelaire est mort en 1867, Flaubert en 1880, Wagner, Vallès même mourront avant lui – il incarne tout le siècle, toute l’aventure d’un peuple, depuis ses origines révolutionnaires et napoléoniennes jusqu’aux rivages républicains. Il symbolise et garantit les idées généreuses de la démocratie dont il représente à la fois les racines, le combat et l’avenir. Il est aussi celui qui, à des générations d’amoureux, de militants, de poètes, a donné les mots de passe, le langage de l’aveu, de la lutte, ou du rêve. A son nom seul, signe de ralliement et de reconnaissance, s’ébauchent des sourires de complicité et d’appartenance réciproque. On le suit, il est à tous. Tout ensemble réel et mythique, bien plus qu’un écrivain, il est visible, défiant le temps, la « légende du siècle ».

  Le vieux lion, pourtant, s’affaiblit. Il rugit encore, en mars 1877, à l’occasion du remariage de sa bru avec Lockroy, un des « espoirs » de la IIIe  République. Si le désir d’Alice paraît fort légitime à Hugo, en revanche le projet de confier à Lockroy la tutelle de Georges et Jeanne est, pour le grand-père, la menace d’une dépossession inacceptable. « Ainsi, je disparaîtrais. Charles qui est dans moi, disparaîtrait. M. Lockroy nous remplacerait, moi, vivant. Georges et Jeanne seraient à un étranger ! Impossible ! Jamais ! »[136] Après discussion, Hugo garda la tutelle de ses petits-enfants pour lesquels il continua de verser à Alice remariée une pension de 12 000, puis de 15 000 francs par an (300 000 nouveaux francs).

  Sans prévenir, la vieillesse le trahit le 28 juin 1878 : congestion cérébrale, un soir que, revenu de chez la jolie Blanche, il avait discuté des heures durant avec Louis Blanc de Rousseau et de Voltaire dont on célébrait le centième anniversaire de la mort. Hugo se remit de l’attaque ; on le laissa en ignorer la gravité. Il se retrouva « étonné », puis furieux de ne plus être aussi alerte et infaillible. En juillet, il se laissa emmener à Guernesey par Juliette, soucieuse de l’arracher aux fatigues – et aux frasques – parisiennes. Durant quatre mois, Victor fit la tête, gronda, bouda, mais retrouva ses forces et ses habitudes matinales : l’œuf gobé cru, le bol de café noir sans sucre, les ébrouements dans l’eau froide, le brossage de ses « dents de loup restées intactes… à s’en faire saigner les gencives ». Les promenades en voiture, la présence de Georges et Jeanne surtout, égayaient le séjour dans l’île où Hugo, pour la première et dernière fois, se sentait reclus. Il rentra en novembre. Le public ne sut rien du tremblement de son idole. Il ne travaillait plus, mais tant de manuscrits attendaient encore la publication que, grâce à l’aide précieuse de Meurice et Vacquerie, de nouveaux recueils voyaient encore le jour, maintenant l’illusion d’une énergie aussi féconde et créatrice que par le passé. Le Pape, L’Âne, Les Quatre Vents de l’esprit, la deuxième série de la Légende des siècles, entretiendront jusqu’en 1883 l’image d’un inépuisable Burgrave.

 

« Avare signalé, mais non prouvé »[137]

  Le vieil Hugo est riche. Très riche. Le jeune poète désargenté de vingt ans, doté d’une petite pension royale, devait laisser à sa mort à peu près 7 millions de francs (150 millions actuels). Le théâtre, entre 1830 et 1840, lui avait donné l’aisance. L’exil lui apporta la fortune. Les contrats d’exclusivité des éditeurs s’achèvent tous en effet après 1851 et Hugo retrouve alors la pleine propriété de Notre-Dame de Paris, des quatre grands recueils (Chants du crépuscule, Feuilles d’automne…), des drames, qui ne cessent d’être réédités sous l’Empire. A partir de1870, ces bénéfices déjà importants s’accroissent du succès répété des romans (Les Misérables et Les Travailleurs de la mer, surtout) et de la reprise au théâtre de tous les drames, dont certains avaient eu, on s’en souvient, une fort courte carrière. C’est ainsi que le 22 novembre 1882, le rideau se leva sur la seconde représentation du Roi s’amuse, cinquante ans, jour pour jour, après la première, restée unique par interdiction royale. Cet anniversaire  qui était, à quelques jours près, aussi celui de la rencontre en coulisse d’un jeune et triomphal écrivain et d’une petite princesse Negroni, les vit ensemble, ce soir de 1882, dans une loge, lui amaigri, tout ridé, elle affaiblie par le cancer qui devait l’emporter quelques mois plus tard.

  Tant d’argent, gagné par le seul travail d’écrivain – et quelques placements judicieux – faisait murmurer. Hugo, il faut le souligner, est le seul, au XIXe siècle, à s’être enrichi de la sorte, en dépit d’un romantisme choquant. Lamartine, Vigny, Georges Sand, Musset, Flaubert lui-même, avaient des rentes. Dumas, après avoir roulé sur l’or, s’était ruiné. Quant aux millionnaires du Boulevard, Scribe et Labiche, ce n’est pas en faisant la révolution sur la scène qu’ils avaient rempli leurs coffres-forts.

  Hugo, en un siècle où le vrai poète se doit de mourir jeune, pauvre et méconnu, cumule – quelle immoralité ! – les ans, la gloire et l’argent. En dépit de sa générosité – il accorde encore plus de « secours » aux pauvres après 1870 que durant l’exil –, se fabrique cette réputation d’avarice qui lui est restée. D’innombrables quémandeurs, d’abord, l’assaillent de suppliques et, devant les refus du maître, clament à l’égoïsme. Son secrétaire calcule, en 1878, que si Hugo avait dû satisfaire les « tapeurs » d’une seule semaine, il aurait distribué 240 000 francs (4 800 000 nouveaux francs) ! Jean-Paul Sartre connut aussi ce parasitisme.

  Plus convaincantes sont peut-être les plaintes de la famille même de Hugo. Adèle, Charles et François-Victor s’étaient plus d’une fois rebellés, pendant l’exil, contre la discipline financière de Hugo ; elle était simple et stricte : ne pas toucher au capital, ne vivre que des intérêts, fort consistants déjà. Hugo avait été pauvre, et entendait laisser aux siens de quoi vivre longuement après sa disparition. Cette prévoyance ne devinait évidemment pas que sa femme et tous ses enfants – Adèle II étant ensevelie dans sa folie – mourraient avant lui. L’oisiveté de ses fils surtout l’inquiétait. La quarantaine approchant, malgré des talents évidents, l’un jouait et s’endettait, l’autre dépensait tout à de nonchalantes élégances. Et les efforts d’Adèle n’en faisaient pas pour autant un modèle en matière d’économie domestique. Se faisant, malgré eux, défenseur de leurs intérêts, Hugo, c’est vrai, préférait leur faire des pensions un peu chiches, quitte à multiplier les « cadeaux » et rembourser les dettes, dans l’espoir de voir ses fils travailler, et peut-être aussi revenir partager l’exil de leur père. A ces craintes s’ajoutaient les charges d’une tribu qui fut toujours lourde : quatre enfants, puis trois « ménages », les maisons de Guernesey et de Bruxelles, une domesticité nombreuse. Hugo devait calculer, sinon compter.

  Le « cher petit Harpagon », comme l’appelle parfois Juliette, est, en tout cas, peu cupide et pas du tout intéressé : il refuse, en 1829, l’augmentation de pension que Charles X lui accorde pour compenser l’interdiction de Marion de Lorme, il refuse, sous Louis-Philippe, les bourses offertes par le gouvernement pour les études de ses fils, il refuse surtout, en 1866, – comme il l’avait déjà fait pour Les Misérables – l’offre prodigieuse du journal Le Soleil : 500 000 francs (10 millions de nouveaux francs) pour publier en feuilleton Les Travailleurs de la mer.

  N’empêche, Hugo est un ladre. A preuve, il s’habille trop mal pour un millionnaire. Voyez ces vestons aux poches déformées par un entassement mystérieux de « choses », la vareuse rouge dépassant des manches, et ce foulard – de soie il est vrai – chiffonné autour du cou, au lieu de la cravate de rigueur. Si vous ajoutez au costume la manie d’utiliser les omnibus, vous aurez là le portrait incontestable d’un avare.

 

A Monsieur Victor Hugo, en son avenue – 1881

  Au retour de Guernesey, Hugo ne retourna pas rue de Clichy. Meurice avait loué pour lui un petit hôtel particulier, 130, avenue d’Eylau[138]. Le ménage Lockroy logeant au 132, ce voisinage permettait de concilier la présence des petits-enfants auprès du grand-père et l’indépendance de tous. Juliette, qu’un étage encore, rue de Clichy, séparait de Victor, franchissait, au soir de sa vie, le dernier pas vers la légitimité, en s’installant dans la chambre voisine de celle où dormait son vieil aimé. Si l’ameublement de la maison accorde des concessions au goût IIIe République, la chambre de Hugo recrée l’univers familier, luisant et sombre : murs tendus de soie rouge, lit Louis XIII à colonnes torses et, sur le « haut bureau à écrire debout », fichée dans l’encrier, « une plume d’oie noircie jusqu’à la garde », à laquelle Hugo reste fidèle, bien que l’usage de la plume de fer soit généralisé depuis 1850.

  1880. Au bout de dix ans de luttes, la conquête de la République est achevée. Le 14 juillet devient fête nationale. Jules Ferry, au pouvoir, prépare les grandes lois qui libèrent la presse et laïcisent l’école. Le buste de Hugo ornera bientôt les salles de classe et la cour de la Sorbonne.

  Le 26 février 1881, il entre dans sa quatre-vingtième année. Le 27, Paris offre au poète vivant un triomphe tel que n’en eut jamais poète, mort ou vif. Six cent mille personnes, défilant sans interruption de midi à six heures du soir sous les fenêtres de l’avenue d’Eylau, donnent au vieil homme ému qui les contemple, tête nue, sous les flocons froids, le spectacle de son apothéose.

  En tête, les écoliers et les lycéens. Pour fêter le défenseur de toutes les amnisties, on a levé les punitions dans toutes les écoles de France. Derrière eux, un torrent noir d’où monte en vagues la Marseillaise. Au-dessus des blouses et des habits noirs, tanguent des milliers de bouquets et de bannières. Orphéons, fanfares des quartiers populaires, Chorale d’Alsace-Lorraine et Lyre de Belleville, rythment de leurs accents mêlés l’hétéroclite réunion des sociétés de gymnastique, des Amis du Divorce, des loges maçonniques, des Gens de lettres, des étudiants ; certains crient « Vive la République », d’autres saluent sans rien dire, comme ces « jeunes gens des clubs élégants » qui « ôtent leurs chapeaux correctement ». Il y a aussi, et surtout, des casquettes. Venues de toute la France, des délégations d’ouvriers passent sous leurs bannières et leurs couronnes, ouvriers-galochiers, emballeurs, tonneliers, charpentiers, dégraisseurs, teinturiers, scieurs de long. Plus nombreux que tous les autres, les typographes passent en groupes. L’un d’eux pousse, sur un char pavoisé, la vieille presse à bras sur laquelle les premiers vers du poète avaient été tirés.

  En se retirant, cette mer laisse aux pieds de « son » poète, une avenue pavée de fleurs.

  Le 8 mai, le conseil municipal de Paris achevait cette consécration en donnant à la partie principale de l’avenue d’Eylau le nom d’avenue Victor-Hugo. Ses admirateurs pouvaient désormais adresser leur courrier à « Monsieur Victor Hugo, en son avenue ».

 

Un Corbillard nommé Désir

  Juliette partit la première, comme pour confirmer l’immortalité de Hugo. Elle avait eu, l’été 1882, une dernière joie : celle d’être reçue chez Paul Meurice, dans sa villa de Veules-les-Roses, aux bords de la Manche. Mme Meurice, fidèle amie d’Adèle, n’avait jamais voulu de son vivant accueillir chez elle la maîtresse, même après la mort de l’épouse. Pour cette vieille dame, que dévore un cancer à l’estomac et qui meurt, dignement et doucement, de faim, c’est la dernière villégiature. Elle écrit encore à Victor, le 1er janvier 1883 : « Cher adoré, je ne sais pas où je serai l’année prochaine à pareille époque, mais je suis heureuse de te signer mon certificat de vie, pour celle-ci, par ce seul mot : Je t’aime. » Elle mourut le 11 mai 1883 et rejoint sa fille Claire au cimetière de Saint-Mandé. Son entourage avait empêché Victor d’assister à l’enterrement et, pour ne pas raviver sa peine, s’abstint désormais d’évoquer la morte. La tombe, sur laquelle Juliette avait tant souhaité voir gravés les vers de Victor qu’elle avait elle-même choisis, resta nue : la IIIe République, pudibonde, se souciait peu d’entretenir le souvenir de cette maîtresse même « légale ». Plus tard, des mains amies vinrent dégager des herbes folles cette pierre anonyme et abandonnée comme celle de Jean Valjean et redonnèrent son nom à celle qui avait su faire de l’amour une vocation.

Août 1883. Hugo a quatre-vingt-un ans. Un dernier grand voyage l’emmène en Suisse. La foule envahit les jardins de l’hôtel Byron, au bord de lac Léman, et crie « Vive Victor Hugo ». Un jeune homme, qui s’appelle Romain Rolland, regarde les gens manger des yeux ce vieillard qui répond, comme fâché : « Vive la République. » « Un ouvrier disait à sa femme : Hein ! qu’il est laid !… Il est rudement beau. »

Novembre 1884. Il vit au ralenti, se lève de plus en plus tard. Il reçoit encore, chez lui, mais ne sort plus guère. Il va visiter pourtant la statue de bronze que Bartholdi achève pour l’Amérique : La liberté éclairant le monde. C’est sa dernière sortie publique.

Février 1885. Dernier anniversaire. Il est à la première page des journaux et les écrivains les plus célèbres lui tressent une couronne de vers, parfois « pompiers » comme ceux de Coppée :

 

Père, bénis tes fils, versant d’heureuses larmes.

Maître, nous t’apportons notre prose ou nos vers.

Français, reçois les vœux de l’immense univers.

Drapeau, le régiment te présente les armes.

 

parfois visionnaires, comme ceux de Banville :

 

Ô père des Odes sans nombre,

Ton œuvre murmure, éternelle,

Comme une forêt pleine d’ombre,

Et dans ta pensive prunelle

Qui vit les deuils et les désastres,

S’épanouit le ciel plein d’astres.   

 

18 mai 1885. Une congestion pulmonaire oblige Hugo à s’aliter.

19 mai 1885. Hugo écrit ses derniers mots : « Aimer, c’est agir. »

21 mai 1885. L’archevêque de Paris fait savoir qu’il est prêt à venir réconcilier Hugo avec l’Eglise. Alice et Edouard Lockroy déclinent, au nom de Hugo, cette offre « charitable ».

22 mai 1885. Hugo meurt, le jour de la Sainte-Juliette.

 

Il avait précisé – dès 1883 – dans son testament : « Je donne cinquante mille francs aux pauvres. Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard. Je refuse l’oraison de toutes les églises, je demande une prière à toutes les âmes. Je crois en Dieu. »

  Il n’y eut pas d’oraison, mais Victor Hugo n’alla pas au cimetière du Père-Lachaise, où ses fils et son père l’attendaient peut-être. Les Chambres et le gouvernement décidèrent qu’il serait inhumé au Panthéon. Cet édifice, dont la Révolution avait fait, à la mort de Mirabeau, les héros de la nation, était redevenu, sous le Second Empire, l’église Sainte-Geneviève. La République, désaffectant l’église, rendit le Panthéon à Victor Hugo, pour ses funérailles nationales et rétablit au fronton de ce temple civique l’inscription effacée : « Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. »

  Au soir du 31 mai, le cercueil de Hugo fut placé sous l’Arc de Triomphe. Toute la nuit, Paris veilla son mort. A l’Etoile, la foule défila jusqu’à l’aube devant un énorme et noir catafalque, éclairé par les flammes vertes des lampadaires et les torches brandies par des cavaliers. Les cuirasses luisent, tandis qu’un immense voile de crêpe, tombant du haut de l’Arc, remue au vent tiède de mai. Plus loin, des milliers d’hommes et de femmes attendent : les avenues de l’Etoile, les Champs-Elysées, la Concorde, dans cette nuit douce, sont noirs d’un peuple bruyant qui chante au lieu de pleurer et, malgré la mise en scène mortuaire, fait à Hugo l’offrande spontanée d’une vraie fête païenne. Dans cette rumeur gaie, percent les cris des vendeurs d’oranges, de médailles, de photographies ; on loue des échelles, on rit. On donne des coups de gueule et des baisers.

  Le jour vint, avec les discours officiels. Pour la première fois, ministres, députés et académiciens parlaient à sept cent mille personnes. A onze heures et demie, apparut le petit corbillard des pauvres. Dernier sourire de la Bouche d’ombre, le hasard rendait hommage au goût bizarre qu’avait toujours eu Victor Hugo pour les calembours, les sobriquets et tous les détours imprévus du langage : l’entrepreneur des pompes funèbres qui avait fourni la voiture du mort, s’appelait M. Désir ![139]

  Le cortège se mit lentement en marche. En tête les tambours voilés de crêpe, onze chars croulant sous les fleurs, les artistes, les « bataillons scolaires ». Puis, noyé dans le flot, le corbillard nu, qu’ornaient seulement les deux petites couronnes blanches de Georges et Jeanne. Derrière lui marche Georges Hugo. Viennent les officiels, les délégations… Les sept cent mille sont deux millions. Les derniers n’arriveront au Panthéon qu’à six heures du soir. Victor Hugo repose déjà dans la crypte. Dehors, méprisant l’œuvre de la mort, la foule crie : « Vive Victor Hugo. »

 

 

 

 

CHAPITRE VI

 « Victor Hugo est impossible »[140]

1885-1985

 

 

 

Hugo mort n’a pas fini d’ « encombrer l’horizon ». Il devient même omniprésent : son nom s’inscrit au coin des rues, au fronton des toutes neuves écoles publiques, au bas des pages des manuels scolaires. On le verra même, dans les années 1950, orner de son visage auguste le billet de 500 francs (5 francs) surnommé le « misérable » par l’irrespect populaire et, en 1985 les nouvelles pièces de 10 francs. Adulée et haïe, comme de son vivant, son image à la fois grandit et s’estompe, le nom sonore éclipse l’œuvre, la vie devient légende ; on le connaît de mieux en mieux, on le lit de moins en moins.

  De celui que Leconte de Lisle disait « bête comme l’Himalaya », on peut discerner quatre types d’ « ascension », qui chacune livre au public une face différente de Victor Hugo : selon que l’on découvre Hugo par ses biographies, les études critiques de son œuvre, les morceaux choisis des manuels, ou par la lecture personnelle de ses livres, ce n’est ni le même homme, ni le même écrivain que l’on aborde.

 

La gloire institutionnelle : la IIIe République jusqu’en 1914

  Hugo, au lendemain même de sa mort, est véritablement l’objet d’un culte officiel. Père fondateur de la République, apôtre de l’instruction pour tous, il prend très vite, aux côtés de Pasteur, figure de saint laïque, image brandie avec d’autant plus d’énergie par les institutions qu’en cette fin de siècle, les scandales parlementaires, puis l’affaire Dreyfus et le climat de revanche anti-allemande donnent à la droite cléricale l’occasion de relever la tête. Victor Hugo contre Jeanne d’Arc.

  Les premières biographies fleurissent, toutes œuvres de témoins directs de Hugo, et construisent, à coups d’anecdotes plus ou moins vécues, la statue parfaite d’un homme irréprochable, d’une vie privée extraordinaire mais rectiligne. De Juliette, Léonie et les autres, pas question. De Sainte-Beuve, encore moins. La famille a pris soin de brûler toutes les lettres infidèles d’Adèle. En revanche, les bons mots, les scènes touchantes cimentent, sur un ton souvent bêlant d’émotion, une effigie édifiante et sans faille. Un culte tout populaire reproduit, dans la rue, sur des milliers d’objets, le portrait protecteur du grand homme. Partageant avec Napoléon Ier et la Vierge de Lourdes ce douteux privilège, Victor sourit ou médite sur les tablettes de chocolat Potin, les assiettes, las blagues à tabac, les épingles de cravates et sur d’innombrables boîtes d’allumettes.

  Surtout, Hugo règne à l’école primaire, sous les traits d’un grand-père citoyen, auteur d’immortelles « récitations ».

  Dans les lycées, en revanche, Hugo rend méfiant. Leur recrutement bourgeois – l’enseignement y est payant – explique sans doute la réticence des manuels à son égard : virtuose certes sensible – on aime les larmes versées sur Léopoldine – Hugo apparaît comme un homme immoral, un auteur vaniteux, un penseur bête. Cette sévérité hâtive s’accorde avec l’autorité intellectuelle, l’Académie française qui est ravie d’être, enfin, débarrassée du gêneur ; là, il est de bon ton de dénoncer la rhétorique creuse, les boursouflures d’un poète qui parle trop et ne dit pas grand-chose. L’étoile qui monte à l’horizon, c’est Baudelaire.

  Quant au public qui achète du Victor Hugo en librairie, il reproduit cette division. On prise, dans la bourgeoisie cultivée, le lyrisme d’avant 1840 et l’on cueille volontiers, ici et là, quelques rayons, quelques feuilles d’automne. Tout ce qui suit est de mauvais goût. Ailleurs, l’image populaire de Hugo s’identifie progressivement à l’auteur des Misérables, à travers les rééditions successives du roman qu’illustrent, dès 1907, les premiers films muets.

 

« Victor Hugo, hélas » : l’Entre-deux-guerres

  Des générations de lycéens ont commenté et, par là, perpétué ce mot de Gide à qui l’on demandait qui était le plus grand poète français. Admirateur pourtant du souffle épique hugolien, Gide traduisait fort bien, dans sa formule lapidaire, la gêne ressentie par le public cultivé devant Hugo. Après quatre ans d’une guerre horrible, les rêves humanitaires de Hugo semblent désuets. La mode est plutôt, dans les années vingt, au scepticisme, à l’ironie, à la pudeur. C’est l’engouement pour Stendhal, jusque là inconnu ou méconnu. Hugo n’est pratiquement plus réédité. Son nom disparaît des théâtres.

  C’est le moment pourtant, où s’ébauchent les premières recherches biographiques sérieuses. Des érudits dépouillent la correspondance de Hugo. On découvre un Victor Hugo amoureux. Juliette et Léonie ressuscitent, parées et voilées du titre de « muse » ou d’ « égérie ». Au patron de la laïcité succède soudain un amoureux romanesque et individualiste, pour ne pas dire égoïste.

  Ces recherches biographiques ébranlent le monument fait de certitudes claires en révélant, autour des tables parlantes, un Hugo effaré, superstitieux et spirite. Victor Hugo n’est plus un bloc. Derrière son image officielle – momifiée par l’usure – se constituent des Hugo « choisis ». Les surréalistes ont aussi le leur, qui dans leur exploration d’un romantisme ignoré, découvrent aux côtés de Nerval, les splendeurs sombres et angoissées de L’Homme qui rit, les paroles hallucinées de La Bouche d’ombre.

  Toutes ces lectures, justes dans leur dévoilement et réductrices dans leur choix, n’ont cependant que peu d’impact sur la position réelle qu’occupe Hugo. Agacées ou sympathiques, elles ne l’empêchent pas de redevenir cible pour la pensée réactionnaire et symbole pour la gauche. En ces années trente, où la crise économique, bientôt les séductions du fascisme et la haine du Front populaire, vont déchaîner les fureurs de la droite, Victor Hugo, voilà l’ennemi. Ce « pontife de la démagogie », qui n’a pas craint – dans William Shakespeare – de mettre au rang de ses idoles et ancêtres, cinq juifs (Job, Isaïe, Ezéchiel…) est, à l’évidence, « de tous les écrivains français… le plus pénétré d’influences juives ». Encore le digne pamphlétaire oubliait-il, dans sa judaïque liste noire, le nom, si souvent cité par Hugo, de Jésus-Christ ! Pour cette grande peur des bien-pensants, Hugo est le coupable parfait ; il a commis tous les crimes : il a « préféré les voleurs et les assassins aux juges et aux gendarmes » (1934 – Cl. Farrère), il a appelé à la révolte et, chose importante au moment où l’anti-parlementarisme sévit, il a prouvé « la classique lâcheté des parlementaires ». Enfin, ce « plébéien » a eu le tort de plaire au vulgaire.

  En réplique à ces flots de boue, les écrivains de gauche – Romain Rolland, Philippe Soupault, Alain, Jean Guehenno – multiplient les hommages publics et sonores, poursuivis bientôt par les murmures de la clandestinité.

 

« Alors le vieil Hugo descendit de son socle »[141]  La Résistance

  La poésie, entrant au maquis comme Hugo était entré dans l’exil en 1851, devait redonner à l’auteur des Châtiments toute son actualité. Tandis que l’Appel de septembre 1870, devenu tract, engage les Français à rejoindre l’armée des ombres, Desnos, Eluard, Aragon surtout relisent Victor Hugo et en retrouvent la colère et la vigueur. Il s’agit alors de montrer à un peuple dépossédé de sa patrie, que la langue française, dans son expression la plus haute – la poésie –, échappe, elle, à l’ « occupation » allemande et que la liberté du langage sait armer le langage de la liberté. « On vit donc ressurgir les géants oubliés »[142]. Comme Hugo avait, dans le grand poème Révolution, fait descendre de leur socle chevaux et rois de pierre, Aragon, prenant son modèle comme personnage, réanime la statue figée de Hugo et convoque à un nouveau combat ce commandeur aux « pas d’airain ». « Il fallait qu’une voix s’élevât, qui fût forte »[143] : la voix de François la Colère – pseudonyme d’Aragon dans la Résistance – retrouve les accents violemment satiriques des Châtiments :

 

Ils ont beau baptiser lumière les ténèbres,

Elever l’ignorance au rang de la vertu,

Nous imposer le pas de leur marche funèbre,

Par des dieux étrangers remplacer nos statues

Ils ont peur…[144]

 

Hugo dans le texte : Archipel ou Océan ? 1945-1985

  La Résistance a eu raison de la calomnie. A partir de 1945, plus de basses attaques contre Hugo, plus de culte excessif non plus. Le cent cinquantenaire de sa naissance, en 1952, fut célébré avec mesure. Le manuel qui s’impose à tous les lycéens en 1948, et pour longtemps – le célèbre Lagarde et Michard – accorde à Hugo soixante-huit pages tranquilles, sur les cinq cent quatre-vingts consacrées au XIXe siècle. L’exilé n’y apparaît qu’à peine, tandis que rayonne l’Olympio des années 1830-1840. Les collections enfantines enferment dans leurs couleurs pastel des Cosette et des Gavroche « adaptés » à la jeunesse. Hugo devient pilier d’anthologies et, à travers toutes ces réductions, le public n’entend plus guère de lui qu’un ronronnement morcelé et aseptisé, ne distingue plus qu’un archipel pâli.

  Prophète, on le sait, Hugo avait pourtant écrit, dès 1860 : « Quand je serai mort… que mes enfants n’autorisent pas d’œuvres choisies. Tout choix dans un esprit est un amoindrissement. L’eunuque est un homme dans lequel on a choisi. » Scandalisé d’une gloire si castratrice, Aragon publie en 1952 un choix commenté de la poésie hugolienne, sous le titre insolent « Avez-vous lu Victor Hugo ? ». Deux cent vingt pages, sur deux cent soixante-dix, sont consacrées à l’œuvre postérieure à 1850, et rendent à Hugo ses dimensions novatrices et politiques.

  Polémique certes, l’entreprise d’Aragon coïncide pourtant avec une sorte de révolution dans l’image et la lecture de Hugo. Un petit livre rouge, Victor Hugo par lui-même, révèle brutalement, en 1950, sous la plume chaleureuse et percutante d’Henri Guillemin, qu’il y a eu vraiment un homme nommé Victor Hugo, un homme humain, beaucoup moins « respectable » qu’on ne l’avait cru, et bien plus sympathique aussi, avec ses faiblesses, ses angoisses, sa gaieté, ses erreurs, ses contradictions, sa bonté.

  Dans le même temps, cet universitaire passionné entreprend la diffusion de l’énorme Océan d’inédits dont Hugo avait demandé par testament le classement et la publication. Les fidèles Meurice et Vacquerie avaient assuré, dès 1886, l’édition de deux recueils posthumes – Toute la Lyre (1888) et Dernière Gerbe (1902) – et en partie publié la correspondance et des pages des carnets sous le titre Choses vues ; mais une masse considérable de manuscrits, un « chaos de papier » n’avaient pas encore été déchiffrés, ni datés. Tout un travail de clarification attache dès lors des chercheurs minutieux à ce « chantier » Hugo qui n’est pas encore, aujourd’hui, devenu construction définitive ; mais son bilan s’inscrit dans l’inépuisable édition chronologique fournie par ces nouveaux lecteurs de Hugo sous la direction de Jean Massin en 1970.

  Cette renaissance gagne la scène. L’intelligence généreuse de Gérard Philippe et Jean Vilar démontre, dans Ruy Blas (TNP – 1954) que l’enflure criarde prêtée au théâtre de Hugo tenait plus aux interprètes qu’à l’auteur. De jeunes troupes s’emparent, avec délices, du tout neuf « Théâtre en liberté », devant des salles étonnées et ravies. Finalement, exceptés Cromwell, toujours « injouable » et Les Burgraves qui terrifient encore comédiens et public, Hugo est régulièrement à l’affiche et tient la rampe.

  Et l’écran, encore mieux. Le cinéma n’en finit pas de trouver son meilleur scénariste dans l’auteur des Misérables : dix-huit adaptations depuis 1907 pour le cinéma, trois pour la télévision française, huit Notre-Dame de Paris, douze Lucrèce Borgia, pour ne compter que l’essentiel.

  Hugo a par là, sans doute, regagné un large public populaire, accru des lecteurs enfantins depuis que la bande dessinée, et le dessin animé, se sont emparés de ses personnages. Mais est-ce bien encore de Victor Hugo qu’il s’agit ? Ses héros – pour l’essentiel limités au personnel des Misérables – lui ont échappé. Ils ont pris les traits d’Harry Baur, de Jean Gabin et de Lino Ventura, et des poses qui les fixent dans la mémoire collective, – Cosette et son balai, Gavroche et sa casquette ; dans la culture nationale, ils se sont mis à vivre d’une existence autonome.

  L’univers et les personnages de Hugo se perdent désormais dans l’inconnu. La légende de l’homme, après avoir longtemps éclipsé l’œuvre, s’est éclipsée elle aussi, derrière les noms et les images de ses héros devenus, au sens propre, fabuleux. Semblable aventure avait emporté, avant eux, le Chaperon Rouge de Perrault, la Cigale de La Fontaine et, dès l’Antiquité, l’Achille et l’Ulysse d’Homère.

 

 

 

 

 

 

 

5

 ECHO – HUGO

Epilogue

 

  Comme Hugo aima remonter le Rhin en bateau, nous avons remonté le XIXe siècle en Victor Hugo. Nous l’y avons trouvé partout, sans que nul n’ait jamais pu en arrêter la présence nulle part.

  En politique, son action réelle fait toujours éclater les cadres de son engagement : ultra, il dénonce la peine de mort ; pair de France, il écrit Les Misères ; président, sous la IIIe République, de l’Union parlementaire, il n’est d’aucun des grands partis modernes qui se constituent alors et, plaçant l’unité de la gauche au-dessus des divisions doctrinales, il combat pour concilier le progressisme social des « radicaux » (Clemenceau) et le réalisme bourgeois des « républicains », laïques mais conservateurs et colonialistes (Jules Ferry).

  De la même façon, ses conceptions « religieuses » heurtent toutes les positions alors violemment établies en cette fin de XIXe siècle : anticlérical, hostile aux formes instituées de la religion, il déplaît au personnel ardemment protestant de la République, que représente bien Jules Ferry ; mais son spiritualisme, sa croyance maintes fois affirmée en l’immortalité de l’âme gêne l’important courant sceptique et athée qu’une science positiviste nourrit et favorise. Chacune de ces tendances a beau tenter de le récupérer, l’âme hugolienne ne s’y laisse pas réduire, et la franc-maçonnerie put bien inscrire le nom de Hugo parmi ses mages, celui-ci refusa toujours d’y appartenir.

  De là cette position si curieuse de Hugo qui, à la fois, appelle l’accord unanime et provoque la réticence de chaque tendance idéologique.

  Poète surtout, il porte jusqu’au deuil de la révolution surréaliste un romantisme déconcertant, que n’arrêtent ni la cassure de 1848, où sombrent les ardeurs de 1830, ni les perfections hautaines du réalisme, ni la sombre minutie du naturalisme. Tandis que Flaubert succède à Musset et Zola à Flaubert, Victor Hugo ne succède qu’à lui-même et incarne tour à tour et ensemble la modernité de son siècle, la pré-modernité du nôtre, le passé mythique de notre présent, la permanence de nos origines.

  Si d’autres sont allés plus loin que lui dans les voies de l’imaginaire et de la pensée, il est le seul de son temps – et du nôtre – à avoir réuni dans son œuvre les trois grandes perspectives ouvertes sur l’univers par le XIXe siècle. Unique en cela, la vision du monde de Hugo réunit la synthèse – apparemment impossible – de ces trois formes nouvelles sous lesquelles les hommes du XIXe siècle apprirent à prendre conscience d’eux-mêmes et de l’univers : « Le genre humain existe », dans une histoire qui le transforme et dont il est l’auteur, dans une solidarité qui l’unit à son passé et donne sens à son effort vers le progrès, – l’individu existe, avec une originalité irréductible, une valeur absolue telle qu’aucune tempête sociale ne saurait éclipser les « convulsions » d’une âme, avec ses exigences violentes de liberté, et des pulsions profondes que Hugo, bien avant Freud, pressent[145]; la nature existe, et le regard hugolien l’embrasse tout entière, du brin d’herbe à la comète, dépassant d’un côté la simple transposition romantique des émois personnels sur la beauté des choses, et de l’autre l’inventaire goulu de ses curiosités, qu’on trouve par exemple chez un Jules Verne. Certes, dans son humanisme historiciste, Hugo est moins profond que Marx, dans l’aventure libératrice de l’individu, il est moins audacieux que Rimbaud, et son regard familier et fasciné sur la nature est moins savant que ceux de Darwin ou de Camille Flammarion. Ce dernier, pourtant, qui fut le plus grand astronome de son temps, devait bien savoir quelles affinités l’unissaient à Victor Hugo, lorsqu’il donna à l’un de ses ouvrages décisifs le titre de Contemplations scientifiques (1868). Notre monde moderne, en spécialisant chacun de ces points de vue dans des discours autonomes, a perdu jusqu’à l’idée que les penser ensemble était possible, et peut-être nécessaire. Hugo parvient, seul, à les tenir dans sa large main de poète.

  En comparaison du caractère totalement original et inclassable de l’œuvre, la vie de Victor Hugo – romanesque certes – reste une vie d’homme, même si les passions et la volonté qui l’emportèrent furent exceptionnelles. De là, pour le biographe, une constante insatisfaction née de l’impossibilité de réduire l’écart creusé entre l’existence vécue par l’homme, si riche soit-elle, (mais bien des vies sont des romans !) et l’univers neuf créé par l’écrivain. Au terme de ce parcours hugolien, nous aimerions pourtant que reste sensible au lecteur entendant le nom de Victor Hugo, la vibration renvoyée, répercutée, jusqu’à ne plus faire qu’un seul « écho sonore », de trois génialités : l’élan d’un siècle, l’énergie d’un homme, l’éclat d’une œuvre.

 

 

 

 

 

POUR EN SAVOIR PLUS

SUR VICTOR HUGO

 

BIOGRAPHIE

A. DECAUX, V. Hugo, Perrin, 1984. Biographie sûre d’un Hugo enfin sympathique.

H. GUILLEMIN, V. Hugo par lui-même, Seuil, « Ecrivains de toujours », 1951. Le meilleur et le plus intelligent portrait de V. Hugo.

A. HUGO, V. Hugo raconté par Adèle Hugo, Plon, « Les Mémorables », 1985. Manuscrits inédits de l’épouse du poète racontant sa vie jusqu’en 1840.

H. JUIN, V. Hugo, Flammarion ; t. I, 1802-1843, 1980 ; t. II, 1843-1870, 1984. Très long et précis ouvrage de référence plus que de lecture suivie.

A. MAUROIS, Olympio ou la vie de V. Hugo, Hachette, 1954. Ouvrage « classique » tant par la légèreté de l’information que par le regard condescendant porté sur V. Hugo.

J.- M. HOVASSE, Victor Hugo, Fayard, t. 1: Avant l'exil, 1802-1851, 2002; t. 2: Pendant l'exil, 1851-1864, 2008.

 

ETUDES GENERALES SUR L’ŒUVRE

J. B. BARRERE, Hugo, Hatier, 1952, rééd. SEDES, 1984. Etude complète, très dense et parfois allusive.

Y. GOHIN, V. Hugo, P.U.F., « Que sais-je », 1985. Seule mise au point prenant en compte les travaux de ces trente dernières années.

A. UBERSFELD, Paroles de Hugo, Messidor/Editions sociales, 1985.

Revue EUROPE, Victor Hugo, n° 671, mars 1985.

 

ICONOGRAPHIE

D. GASIGLIA, V. Hugo, sa vie, son oeuvre, F. Birr, 1984. Album.

J. LAFARGUE, V. Hugo – Dessins et lavis, Hervas, 1983. Approche superbe de Hugo dessinateur.

 

ŒUVRES

LIVRES DE POCHE : pratriquement toute l'oeuvre à l'exception des Voyages, des discours et textes politiques et des recueils posthumes.

ANTHOLOGIES : - par L. Aragon, Avez-vous lu Victor Hugo ?, Messidor/Temps Actuels, 1985.

- par C. Roy, V. Hugo témoin de son siècle, J’ai lu, 1981. Ecrits historiques et politiques de  V. Hugo.

-par A. Laster, V. Hugo un poète, Gallimard, « Folio Junior », 1981. Excellente par l’intelligence et l’originalité du choix.

-Par J. Gaudon, Anthologie poétique à paraître chez « Garnier-Flammarion, en 1985.

 

ŒUVRES COMPLETES : L’édition procurée par Jean Massin au Club Français du Livre en 1970 est et restera la plus complète. Classant l’œuvre et les documents selon leur ordre chronologique, elle offre le meilleur accès à une lecture historique et biographique. Elle n’est malheureusement plus disponible en librairie.

L’édition Laffont-Bouquins, parue en 1985-1987, propose l’œuvre complète classée par genres, dans un texte mieux établi et accompagné d’index.

 

… ET POUT SAVOIR TOUT

  Ce livre doit beaucoup aux travaux publiés ou inédits et aux conversations de plusieurs spécialistes : Jean Delabroy, Pierre Georgel, Jean et Sheila Gaudon, Yves Gohin, Arnaud Laster, Bernard Leuillot, Jean Maurel, Guy Rosa, Jacques Seebacher, Jacques Téphany, Anne Ubersfeld enfin, et surtout.

  Je ne cite pas leurs noms que par reconnaissance et en marque d’amitié : un lecteur soucieux d’approfondir son étude de V. Hugo les rencontrera parfois aux vitrines des librairies et souvent aux bibliographies et aux fichiers des bibliothèques.

 

 

 

                                

TABLE DES MATIERES

 

PREMIERE PARTIE : L’enfance de l’art

I. – Le père ou le parrain 1802-1812

II. – Les Chevaliers du Lys 1813-1821

III. – Sacrements 1821-1825

IV. – Petite armée, grande bataille 1826-1830

 

SECONDE PARTIE : La carrière des honneurs 1830-1851

I. – Paris à vol d’oiseau 1830-1831

II. – Un salon rouge place Royale 1831-1833

III. – « Aimer, c’est plus que vivre »

IV. – « Il avait été embourbé dans la grandeur » 1836-1841

V. – Chez les rois mais dans  la rue

VI. – Hugo « déraillé »

VII. – De la tribune au pavé 1848-1851

 

TROISIEME PARTIE : Victor Hugo-Océan 1851-1870

I. – Et s’il n’en reste qu’un

II. – A grand homme, petite île

III. – L’achèvement d’un livre, Les Misérables 1860-1862

IV. – La figure du génie 1863-1870

 

QUATRIEME PARTIE : « Je suis une chose publique » 1870-1885

I.– Un retour triomphal septembre 1870

II.– L’année terrible 1870-1871

III. – Rentrons dans l’exil 1871-1873

IV. – « Un bonhomme simplement exquis » 1873-1878 (1880)

V. – Au Panthéon dans le corbillard des pauvres 1878-1885

VI. – « Victor Hugo est impossible » 1885-1985

 

EPILOGUE

 

Pour en savoir plus sur Victor Hugo

 



[1] Les Misérables, IIIe partie, Livre 8, Chap. 22.

[2] Victor Hugo raconté par Adèle Hugo.

[3] Victor Hugo raconté par Adèle Hugo.

[4] Victor Hugo raconté par Adèle Hugo.

[5] Victor Hugo raconté par Adèle Hugo.

[6] Victor Hugo raconté par Adèle Hugo.

[7] Châtiments.

[8] Victor Hugo raconté par Adèle Hugo.

[9] Victor Hugo raconté par Adèle Hugo.

 

[10] L’Art d’être grand-père.

[11] Victor Hugo raconté par Adèle Hugo.

[12] Les Contemplations : A propos d’Horace.

[13] Les Contemplations : A propos d’Horace.

[14] Les Contemplations : A propos d’Horace.

[15] Les Contemplations : A propos d’Horace.

[16] Victor Hugo raconté par Adèle Hugo.

[17] Victor Hugo raconté par Adèle Hugo.

[18] Les Contemplations, Melancholia.

[19] 25 francs : à peu près 500 francs aujourd’hui.

[20] Les Misérables : titre du livre 6 de la Ve partie (mariage de Marius et Cosette).

[21] Les Misérables, La nuit blanche (nuit de noce de Marius et Cosette).

[22] Le critique libéral Latouche dans Le Mercure du XIXe siècle, 1824.

[23] V.Hugo. Correspondance.

[24] Les Misérables.

[25] Naissance de F.Victor Hugo en 1828.

[26] Les Misérables.

[27] Mémoires de Napoléon Ier en exil à Sainte-Hélène.

[28] Théophile Gautier. La Présentation dans Victor Hugo par Théophile Gautier.

[29] Théophile Gautier. Les Jeunes-France, Daniel Jovard.

[30] Frédéric Saulnier, Edouard Turquely.

[31] Théophile Gautier, 1830 dans Victor Hugo par Théophile Gautier.

[32] Théophile Gautier, La Première d’Hernani dans Victor Hugo par Théophile Gautier.

[33] idem

[34] idem

[35] Théophile Gautier, Le Gilet rouge, dans Victor Hugo par Théophile Gautier.

[36] Choses vues, 1830.

[37] Choses vues, 1830.

[38] Choses vues, 1830.

[39] Choses vues, 1830.

[40] Choses vues, 1832.

[41] Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.

[42] Notre-Dame de Paris, Livre VIII, Chap. 5

[43] Les Contemplations.

[44] Les Feuilles d’automne.

[45] Lettre de Victor à Juliette

[46] Lettre de Victor à Juliette, 7 mars 1833

[47] Lettre de Victor à Juliette, 1841.

[48] Lettre de Juliette à Victor, 1833.

[49] La Légende des siècles.

[50] Correspondance de Juliette à Victor Hugo.

[51] 603 francs en dix jours, 12 030 francs aujourd’hui ! Hugo n’est pas si avare que ça !

[52] L’Homme qui rit.

[53] Le critique Nisard en 1836.

[54] Le jeu de mots est de Juliette

[55] Delphine Gay, qui deviendra Mme de Girardin.

[56] L’Homme qui rit.

[57] Choses vues, 1841.

[58] Choses vues, 1846.

[59] Les Burgraves, Acte III, Scènes 1-2

[60] Brouillons.

[61] Les Misérables, chap. Buvard, bavard.

[62] Voyage aux Pyrénées.

[63] Les Contemplations.

[64] Expression latine utilisée par Hugo : « le vainqueur vaincu » ou  « Victor vaincu ».

[65] Titre d’un chapitre des Misérables.

[66] La loi prévoit que l’adultère est un délit pour la femme mariée. L’homme, marié ou non, n’est poursuivi que pour « complicité d’adultère ». La femme est automatiquement inculpée par le parquet. L’homme ne l’est que sur plainte du mari.

[67] Cens : c’est le montant minimum d’impôts directs exigé pour être électeur ou éligible ; 200 francs et vingt-cinq ans pour être électeur, 500 francs et trente ans au moins pour être éligible. Seuls deux cent mille notables, sur neuf millions d’hommes adultes, participent à la vie publique. Etre électeur n’est donc pas un droit, mais une fonction qui confère l’honorabilité sociale.

[68] Carnets de V. Hugo, mars 1848.

[69] Carnets de V. Hugo, mars 1848.

[70] Carnets de V. Hugo, 1848.

[71] Résidence adoptée par Louis Napoléon Bonaparte, restée depuis celles des présidents de la République.

[72] Carnets de V. Hugo, 22 janvier 1852.

[73] Lettre d’Adèle à Victor Hugo, 12 juin 1852.

[74] Châtiments : Joyeuse vie.

[75] Châtiments : On loge à la nuit.

[76] Savoie : la Savoie ne deviendra française qu’en 1880. Elle appartient encore jusque là à l’Italie.

[77] Châtiments : Ultima Verba.

[78] Lettre de V. Hugo à P. Meurice, 8 janvier 1854.

[79] Les Contemplations.

[80] Tas de pierres, (brouillon), nuit du 26 au 27 mars 1854. Vers faits en dormant.

[81] Ce poème ne sera publié qu’en 1886, après la mort du poète.

[82] Lettre d’Adèle à une amie de France, 17 octobre 1856.

[83] Correspondance de V. Hugo, juin 1856.

[84] Charles Hugo.

[85] Noté par V. Hugo sur son carnet. 3 octobre 1858.

[86] Carnets de V. Hugo.

[87] V. Hugo : Correspondance.

[88] Léviathan : monstre marin dans la Bible. Nom donné au plus gros navire anglais, jamais fabriqué.

[89] Chapitre intitulé : « Buvard, bavard ».

[90] Lettre de l’éditeur à Victor Hugo, 11 avril 1862.

[91] Cet éléphant fut démoli en 1846.

[92] Les Misérables, IIIe partie, Livre 8, Chapitre 4.

[93] Les Misérables, Ie partie, Livre 2, Chapitre 6.

[94] V. Hugo à Lamartine, 24 juin 1862.

[95] Paul Stapfer : Victor Hugo à Guernesey.

[96] Dithyrambe : éloge démesuré.

[97] Paul Stapfer : Victor Hugo à Guernesey.

[98] « Doux » pour Juliette, bien sûr !

[99] Lettre de Juliette Drouet à V. Hugo, 12 septembre 1867.

[100] Carnets de V. Hugo.

[101] Spartacus : esclave romain qui, à la tête de plusieurs milliers d’esclaves révoltés, avait mené contre Rome une guerre de plusieurs années.

[102] « Pour le Christ comme le Christ ».

[103] Tous ces vers sont extraits de La Voix de Guernesey, poème à Garibaldi, 1867.

[104] Tous ces vers sont extraits de La Voix de Guernesey, poème à Garibaldi, 1867.

[105] La Voix de Guernesey.

[106] William Shakespeare.

[107] Toutes ces citations sont extraites de William Shakespeare.

[108] « Ego-Hugo » devise de Victor Hugo (moi-Hugo).

[109] Mois de mai dans le calendrier révolutionnaire.

[110] Dernière phrase du roman.

[111] Carnets de V. Hugo, novembre 1870.

[112] Carnets de V. Hugo, 1870.

[113] Haussmann : homme d’affaires et préfet de Paris sous le Second Empire. Organise la percée des grandes artères, démolit les quartiers populaires, exilant leurs habitants vers la périphérie.

[114] L’Année terrible.

[115] Carnets de V. Hugo.

[116] L’Année terrible. Pas de représailles.

[117] L’Année terrible. A Vianden.

[118] Les Quatre Vents de l’esprit.

[119] Les Quatre Vents de l’esprit.

[120] La « République » ne naîtra officiellement qu’en 1875 !

[121] Tombeau de Théophile Gautier.

[122] Carnets de V. Hugo.

[123] G. Flaubert.

[124] Carnets de V. Hugo.

[125] Journal d’E. de Goncourt.

[126] Georges Hugo, Mon grand-père.

[127] Georges Hugo, Mon grand-père.

[128] Georges Hugo, Mon grand-père.

[129] Carnets de V. Hugo.

[130] L’Art d’être grand-père, 1877, Choses du soir.

[131] L’Art d’être grand-père, 1877, Les Enfants gâtés.

[132] Carnets de V. Hugo, du 19 au 23 septembre 1873.

[133] En référence au très célèbre vers d’Hernani : « J’en passe, et des meilleures. »

[134] Georges Hugo, Mon grand-père.

[135] Aujourd’hui reconstitué à la Maison de Victor Hugo, place des Vosges.

[136] Carnets de V. Hugo.

[137] Les Misérables, portrait de Louis-Philippe.

[138] Une des avenues rayonnant autour de l’Arc de Triomphe.

[139] L’acquisition, toute récente et judicieuse, par le conservateur du musée Victor Hugo, du permis d’inhumer, nous permet de donner cette information inédite.

[140] G. Flaubert.

[141] Louis Aragon : Langage des statues.

[142] Louis Aragon : Langage des statues.

[143] Louis Aragon : Langage des statues.

[144] Louis Aragon : Le musée Grévin.

[145] Hugo est le premier à avoir utilisé les termes de « refoulement », « sublimation », « inconscient » dans le sens exact que leur donneront les théories psychanalytiques de Freud.