Monsieur N. Ducimetière nous autorise à reproduire la lettre jointe (texte - adresse), qu’il transcrit et commente de la manière suivante.

 

Lettre autographe de Victor Hugo, signée "V.H", adressée à "Monsieur Ch. Didier"[1], sans lieu, datée "16 avril [1833]". Adresse autographe au verso : "Monsieur Ch. Didier // r.[ue] et hôtel Corneille // ou au bau. de la Revue Encyclopédique // r. des Sts Pères"[2], avec, au dessous, la mention, d'une autre main : "parti // Voir à la 2e adresse". Une page in-8° (21 x 13 cm.). Trace de cachet. Trois tampons postaux humides, dont un portant la date "16 Avril 1833".  

 

"[pas d'adresse] le manuscrit est à la // copie et je ne l'ai pas // en ce moment. au reste le // livre paraîtra sous deux mois. // l'original de la lettre vous sera // précieusement conservé. // t. à v. [tout à vous] // V.H // 16 avril."[3]



[1] Charles Didier (1805-1864), né à Genève, est du nombre des jeunes gens qui essayent sans succès d'y implanter le romantisme. Déçu, il quitte sa ville natale en 1827, en même temps que son ami de toujours, Ymbert Galloix (1807-1828). Mais alors que ce dernier se rend à Paris pour y rencontrer ses idoles, Hugo en premier lieu, et finit par y mourir de désillusion et de misère un an plus tard, Didier entreprend un long voyage à travers l'Italie. En novembre 1830, il vient à son tour à Paris, où il a déjà publié. Il est reçu à dîner par Hugo, avec une grande cordialité, dès le 25 novembre. Entre 1830 et 1833, il fréquente régulièrement Hugo, jusqu'à ce que les relations se refroidissent au cours de l'année 1833. Ils se croisent ensuite épisodiquement jusqu'au départ en exil de Hugo. Ils n’ont plus alors de relations, mais le carnet de 1863 porte à la date du 2 juin cette note énigmatique : « Mme Charles Didier est morte (o Dieu, ayez pitié !) » Il semble que peu avant de se donner la mort, Didier ait détruit la plus grande partie de sa correspondance reçue : cette lettre fait donc figure d'exception notable. Sur la vie de Charles Didier voir la thèse de John Sellards, Dans le sillage du Romantisme : Charles Didier (1805-1864), Honoré Champion, Paris, 1932.

[2] A son arrivée à Paris, Didier loge à l'hôtel Corneille (rue du même nom). Il devrait y être encore puisque c’est vers juin 1833, après le bon accueil fait à son roman Rome souterraine, qu’il emménage au 6, rue du Regard, où il reste jusqu'à l'automne 1838, date de son mariage. Depuis janvier 1831, il écrit, entre autres, pour la Revue Encyclopédique, où il a été engagé par Pierre Leroux, rencontré chez Hugo. Les Editions de la Revue Encyclopédique publient aussi sa Rome souterraine. Cette collaboration semble avoir cessé à l’automne 1833, peu avant la disparition de la revue.

[3] La date de 1833 est plus sûrement extrapolée des faits évoqués par ce billet que lue au cachet postal.

Aucun autre texte de Hugo n’étant susceptible d’avoir été en discussion avec Didier, le "manuscrit" doit être celui de l'article consacré à Ymbert Galloix, publié le 1er décembre 1833 dans L'Europe littéraire puis repris dans Littérature et Philosophie mêlées. Etait-il achevé et « à la copie » le 16 avril ? rien n’est moins sûr mais ce n’est pas impossible.

Le « livre », Littérature et Philosophie mêlées, avait été promis à l'éditeur Renduel en mars 1832. Les premiers brouillons datés remontent au début de mai 1833 ; en juin, Hugo est occupé à "glaner dans [ses] vieux fouillis de quoi faire ces deux volumes de littérature mêlée (et fort mêlée) que Renduel affirme depuis deux ans avoir sous presse" et il se dit encore « éperonné par Renduel » en juillet (lettres à Louise Bertin du 15/6/1833 et du 14/7/1833).  Littérature et philosophie mêlées est publié en mars 1834. Ce billet doit donc se comprendre comme une manière de faire patienter Didier, voire de couper court à des instances trop pressantes. D’autant plus qu’à cette date, il faut le noter, la publication en article n’est pas envisagée.

La « lettre », dont Hugo assure conserver « précieusement » l’original au lieu de le rendre, ne peut être que celle adressée de Paris à Didier par son ami d'enfance Ymbert Galloix, commencée le 11 décembre 1827, achevée le 31 mars 1828, et que l’article de Hugo reproduit et commente. (Voir les tomes 4 et 5 de l’édition Massin (présentation et notes de B. Leuilliot) et l’édition de Littérature et philosophie mêlées procurée par A. R.W. James, Klincksieck, 1976).

Hugo ne cache pas qu’il la tient directement de son destinataire - "Cette lettre, l'ami auquel Ymbert Galloix l'adressait a bien voulu nous la confier"- mais on ignore quand elle lui a été remise et dans quelles circonstances. Peut-être est-ce dès la première rencontre avec Didier. Hugo, qui s’était activement intéressé à Galloix (mort le 27 octobre 1828), avait toutes les raisons d’être curieux de ce qu’il avait écrit à Didier et ce dernier toutes les raisons de ne pas le lui cacher. Dans ce cas, on s’explique l’inquiétude de Didier sur le sort de sa lettre (et la mémoire de son ami) ; mais ce n’était peut-être pas la première fois qu’elle s’exprimait.

Reste qu’on aimerait savoir ce qu’il advint de la lettre d’Y Galloix –en particulier pour connaître le développement remplacé dans Littérature et philosophie mêlées par les deux lignes de points qui suivent la première mention du nom de Hugo, remplacé par trois astérisques : « Venons au fait. Depuis longtemps je suis très liée avec ***..................................................................................... »