Lettre de Villemain à Victor Hugo à propos de Bug-Jargal du 5 février 1826

Que soient remerciées Madame Molinari, conservateur de la Maison Victor Hugo et de Hauteville-House, qui a autorisé la diffusion du document qui suit par le Groupe Hugo, et Madame Marco, bibliothécaire, qui a aidé à cette diffusion .

La lettre de Villemain à Victor Hugo, usages de l’imprimé respectés (pour la transcription diplomatique), est la suivante:

 

                                                                                                                      5 février 1826

       Mon cher ami,

      Je dicte une lettre pour vous, car mes yeux sont toujours malades , et j'ai mille choses à vous écrire. On m'a lu votre Bug-Jargal et les impressions de votre talent sont si vives qu'on n'a pas besoin pour les avoir présentes à la pensée d'y promener lentement la vue. Je vous sais par coeur. Votre style original et animé fait trace sur la mémoire. Vos idées saisissent l'imagination qui ne peut ni les perdre ni s'en délivrer. Ne croyez donc pas que mon orthodoxie juge mal ou méconnaisse ce que vous faites. Il y a d'abord, je l'avoue, un attrait d'estime et d'attachement qui me gagne à vos ouvrages. Quoi que vous fassiez de hasardeux, je commence avidement le livre à cause de vous. Mais je le continue bien vite pour le livre même. Malgré les objections, il y a tant d'esprit, de force et de feu, qu'on vous passe tout et qu'on admire beaucoup de choses.  Rien de mieux, mon cher ami, de plus comiquement terrible que votre séance de colons chez le gouverneur au moment de la révolte. A l'autre bout de l'horizon, rien de plus neuf et de plus riche en couleurs que votre incendie d'une forêt de Saint Domingue. Vous avez des mots dramatiques très heureux : "Elle pleurerait trop)  pourquoi l'as-tu tué?) Il ne m'en a jamais parlé"). 

Il y a des choses très originales dans vos caractères. Surtout ce nain bouffon qui se réhabilite de son avilissement par un meurtre; mais croyez-vous pas  que Léopold devrait deviner plus vite ce petit monstre  sous son voile et sous son étole? Le lecteur le reconnaît tout de suite. Bug-Jargal assez beau au moment où il ne comprend pas l'honneur en étant lui-même héroïque, mais il y a quelques traits fabuleux dans ce caractère. Votre nain est la plus forte conception de l'ouvrage : c'est un défaut. J'ai encore une critique à vous faire. Sans doute, il y a eu de plats négrophiles. Des Tartuffes de philanthropie. Mais dans un moment où la traite se continue avec autant de cruauté qu'aujourd'hui, j'ai peine à voir même  la déclamation en faveur des nègres vilipendée par la peinture d'un caractère aussi bassement atroce que votre philosophe du Cap devenu bourreau chez Biassou.. Au reste, mon ami, là comme ailleurs, vos touches sont d'une rare expression. Il y a souvent excès de force, mais il y a force. Votre style souvent imprégné d'élocution trop moderne est ardent, mobile comme les mouvements de l'âme. Quand je songe que vous n'avez que vingt quatre ans, je suis ravi que vous soyez au monde, car vous (un pâté) avez ( une rature sous laquelle est écrit "un grand") un bien grand talent. Lisez les hommes de génie en toutes langues et soyez naturel, recevez vos fantaisies même bizarres quand elles viennent à vous; mais ne les cherchez pas; ne les faites pas naître par force. N'écrivez dans aucun système : car la pensée est tellement libre qu'elle ne veut dépendre de rien, pas même d'un raisonnement. J'aurais encore beaucoup à vous dire mais je ne veux ni vous ennuyer ni vous flatter. J'ai reçu votre lettre et je serais encore plus content de vous voir en personne, mais je ne sors guère, je mène une vie solitaire et triste.

Lundi le 5 février 1826                                  

Adieu mon cher ami, agréez tout mon attachement.  

Villemain

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 Cette lettre est conservée à la bibliothèque de la Maison Victor Hugo sous la cote : Paris, 3584.

 Matériellement, elle représente deux feuillets pleins d'une écriture petite et serrée qui n'est pas celle de Villemain; seule la signature est de lui : il dit d'ailleurs qu'il a mal aux yeux. Il est possible que Madame Villemain ait servi de secrétaire. Le papier, format 15/20, est jauni et légèrement tavelé. La lettre est arrivée de Guernesey à la Maison Victor Hugo entre1927 et 1950, en atteste un cachet à l'encre violette, de la Ville de Paris, qui n'a plus cours actuellement. La date est indiquée au début et à la fin de la lettre. En haut, en travers, d'une autre écriture et au crayon : Villemain.

(La lettre suivante de Villemain à Victor Hugo, en date du 14 juin 1826 concerne Les Têtes du sérail, troisième poème de Les Orientales.)

 

Commentaire par Yvette Parent, éditeur de cette lettre

Bug-Jargal étant sorti le 30 janvier 1826, dès son achèvement, l'accusé de réception et la critique ont été rapides. D'après  le Victor Hugo raconté, les deux hommes se sont connus en 1825. Abel François Villemain, né en 1890, est alors académicien et professeur à la Sorbonne, titulaire de la chaire d'éloquence et de littérature française. Politiquement c'est un doctrinaire, mi-libéral, mi-conservateur, opposé à la politique de Charles X et partisan de la monarchie constitutionnelle dont il deviendra un des grands commis après 1830. Intellectuellement, il pratique l'éclectisme; héritier du XVIIIème, formé au grec et au latin, il est aussi lié au groupe de Coppet, acquis à la littérature allemande et à la littérature et à l'histoire modernes de façon générale. Il admire le jeune Hugo, fréquente les romantiques et sera présent en juillet 1829 lors de la lecture de Marion Delorme; mais ce n'est pas un intime. Il refusera de  donner sa voix à Hugo en 1835, lors de la première tentative de celui-ci pour entrer à l'Académie française dont il est alors le secrétaire perpétuel : "Ce n'est pas une candidature ordinaire. C'est l'entrée à l'Académie du chef de l'école romantique. Vous êtes comme Attila....Ce n'est pas moi qui parle, c'est l'Académie. Vous savez mon admiration pour vous." (Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, Plon,1985, p.610). En 1851, ayant abandonné toutes ses charges, il soutiendra de ses deniers Madame Hugo restée seule à Paris et se fera le défenseur de son mari dans le monde des lettres.

Le texte ne constitue pas un article critique brillamment structuré; ce sont plutôt des annotations mises en marge de l'ouvrage comme un professeur en met sur une copie d'élève. Elève brillant et que l'on admire, mais envers lequel on se permet quelques remarques restrictives. Sous la politesse de l'honnête homme, on devine des réticences et des attirances qui ont le mérite d'éclairer le lecteur, alors que les protestations indignées de Latouche dans le "Mercure du dix neuvième siècle" restent en surface de ce qu'elles critiquaient.

L'histoire est un paramètre important qui commande le jugement esthétique et dramatique de Villemain. Elle est le mot d'ordre du théâtre historique engagé que défendent alors les libéraux du journal "Le Globe" avec lesquels il est en rapport : "...rien de plus neuf et de plus riche en couleurs que votre incendie d'une forêt de Saint Domingue"; c'est en effet l'incendie allumé par l'insurrection des esclaves noirs. Et la même exigence actualisante lui fait trouver "comiquement terrible" la réunion des colons chez le gouverneur. On a là, selon lui,  les deux "bout(s) de l'horizon" du paysage politique. Et c'est encore au nom des mouvements abolitionnistes du 19éme qu'il proteste quand Hugo  réalise avec le personnage du citoyen C***, l'amalgame d'un esclavagiste mortifère et des anti-esclavagistes de 1791  : "J'ai encore une critique à vous faire. Sans doute il y a eu de plats négrophiles. Des Tartuffes de philanthropie. Mais dans un moment où la traite se continue avec autant de cruauté qu'aujourd'hui, .j'ai peine à voir même la déclamation en faveur des nègres vilipendée par la peinture d'un caractère aussi bassement atroce que votre philosophe du Cap devenu bourreau chez Biassou.."  La théâtralisation  est en même temps un  paramètre de sa critique. "Vous avez des mots dramatiques très heureux : Elle pleurerait trop) pourquoi l'as-tu tué?) Il ne m'en a jamais parlé) (1)." On remarquera que toutes ces répliques concernent l'amour de Bug pour Marie et qu'elles font de celui-ci un vrai personnage de drame romantique.

Un autre paramètre concerne les "caractères" proprement dits. Sa logique ne lui permet pas d'accepter l'aveuglement (au sens psychanalytique du terme) de Auverney, qui est pourtant un des thèmes majeurs de l'oeuvre : "...mais croyez-vous pas que Léopold devrait deviner plus vite ce petit monstre sous son voile et sous son étole?" dit-il, en parlant de l'obi. "Le lecteur le reconnaît tout de suite." En revanche son ouverture à la littérature moderne lui fait comprendre Habibrah et la dimension socio-politique de sa vengeance : "... ce nain bouffon qui se réhabilite de son avilissement par un meurtre." Mais, il voit aussi le danger de lui laisser la vedette : "Votre nain est la plus forte conception de l'ouvrage : c'est un défaut." Pour le personnage de Bug-Jargal, dont il célèbre l'héroïsme inconscient, qu'il juge "assez beau" quand celui-ci reproche à Auverney de respecter sa parole envers Biassou, il y voit néanmoins "quelques traits fabuleux" à entendre au sens d'"exagérés"et d'"irréels". On sent  la difficulté qu'il a à prêter à ce caractère la cohérence psychologique d'un vrai personnage.

Les remarques sur le style traduisent les réticences vaincues : "Votre style souvent imprégné d'élocution trop moderne est ardent, mobile comme le mouvement de l'âme." Voilà le mot important prononcé qui va justifier la remarque finale : "... n'écrivez dans aucun système car la pensée est tellement libre qu'elle ne veut dépendre de rien." Cette remarque en guise de conclusion vise toute idéologie contrôlant l'oeuvre littéraire. Car c'est bien de cela qu'il s'agit lorsque Villemain emploie les mots "système" et "raisonnement" et qu'il réclame une pensée "libre". La systématisation de l'écriture littéraire est un des prolongements de la thèse des idéologues qui ont encore une influence non négligeable chez des auteurs comme Stendhal, par exemple, ou Balzac pour citer les plus grands. Si l'on replace la phrase dans son contexte historique, c'est un compliment que fait Villemain  à Hugo : il le salue pour n'avoir pas soumis  l'insurrection qu'il décrit à un projet didactique, ni réduit à des analyses les passions de ses personnages, ménageant ainsi leur "âme". C'est un hommage rendu à Hugo incarnant le romantisme plus qu'au  romantisme lui-même en tant que mouvement.

Note 1: La phrase exacte est : "Je ne m'en suis jamais aperçue." Villemain qui dit savoir le texte "par coeur" passe néanmoins du point de vue de la femme qui ne voit pas à celui de l'homme qui se tait.