GROUPE HUGO

Université Paris 7 - Equipe de recherche "Littérature et civilisation du XIX° siècle"

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Séance du 27 janvier 1996

Présents : Jean-Claude Fizaine, Guy Rosa, Kevin Smith, Christine Cadet, Jean-Marc Hovasse, Anne Ubersfeld, Ludmila Wurtz, David Charles, Delphine Gleizes, Bernard Leuilliot, Josette Acher, Valérie Presselin, Florence Naugrette, Claude Millet, Franck Laurent, Pierre Georgel, Myriam Roman.

Excusés : Stéphane Desvignes, Jacques Seebacher, Arnaud Laster, Carole Descamps.


Hugo au(x) programme(s) :

* Les Misérables de Claude Lelouch ont reçu un "Golden Globe", décerné par la presse américaine. Et il fait partie des films que le Premiere anglais de février recommande à ses lecteurs («visually magnificent and wonderfully moving»).

* Mme Patricia Mines, de l'Université d'Aberystwyth, en pays de Galles, signale que Le Roi s'amuse sera joué à Londres au printemps 1996, dans une nouvelle traduction. Et malgré l'inconfort et la longueur du voyage les chemins de fer britanniques n'ont, semble-t-il, rien à envier à la SNCF , elle sera fidèle au rendez-vous. L'Homme qui rit, Le Dernier Jour d'un condamné et Le Roi s'amuse figurent au programme du département de français d'Aberystwyth.

A signaler, un colloque récemment organisé par les "Romance studies", où P. Mines est intervenu sur la présence des enfants dans les derniers romans de Hugo. Voir aussi son article publié dans Nottingham French Studies.

* Guy Rosa annonce une «nouvelle sensationnelle» : l'an prochain il y aura un drame romantique au programme du Bac. La presse syndicale annonce, curieusement, que les Inspecteurs Généraux de la commission ad hoc ont dû céder sur la définition plus étroite qu'ils proposaient: un drame de Hugo. A raison de 400 000 candidats, les éditeurs et commentateurs de Chatterton, bien défendus par leurs syndicats, vont faire fortune.

Compléments sur Hugo et le roman historique :

Scott

G. Rosa donne lecture (voir ci-après) d'une longue lettre de M. A. R. W. James, qui intervient, de loin mais de manière décisive, dans la discussion, entamée à la précédente séance, sur les rapports entre Scott et Hugo. Il cite un passage de la lettre du 16 février 1822 des Lettres à la Fiancée («Ce roman était un long drame dont les scènes étaient des tableaux, dans lesquels les descriptions suppléaient aux décorations et aux costumes»), ajoute également une référence aux sources de Han d'Islande, une référence nouvelle aux sources scottiennes de Han : un roman intitulé The Black Dwarf [1816] (Le Nain Merveilleux [1817]). Dans la traduction de Defauconpret que cite A. R. W. James, on note clairement le parallèle entre Han et le «nain mystérieux». M. James rappelle en outre la lettre du Baron d'Eckstein du 20 mars 1826, qui rapproche Han des romans scottiens.
Sur la position morale du roman dans l'article sur Quentin Durward, il est certain qu'elle évolue, mais l'élément le plus important est le mot «drame» et la reconnaissance du caractère illusionniste de la fiction. Idée que complètent les articles du Conservateur Littéraire : la vérité ne se confond pas avec l'effet de réel ; c'est la prose de l'écrivain qui crée l'illusion complète, d'où l'importance du «tableau». La notion d'illusion est ici centrale, liée à la peinture, aux images du diorama, des livres illustrés.
M. James termine sur deux documents qui ne laissent guère de doute sur la vogue de Scott et l'importance qu'il faut reconnaître à la lecture de Scott dans la réflexion de Hugo sur le roman : dans le Voyage littéraire en Écosse, Amédée Pichot raconte dans une lettre à Hugo, une visite à Abbotsford, la demeure de Scott ; l'article nécrologique de Scott, dans L'Artiste, en fait le pendant de Voltaire et de G_the (et Hugo lui-même dans Littérature et philosophie mêlée cite le nom de Scott immédiatement après celui de Voltaire.

Manzoni

Bernard Leuilliot ajoute qu'il serait intéressant de regarder du côté de l'Italie où se déroule, dans les années 20, un important débat sur le roman historique. Manzoni y intervient par un grand article, -dont B. Leuilliot ne connaît malheureusement aucune traduction française. Il savait de quoi il parlait :Les Fiancés, récemment réédités en «Folio», méritent lecture.

En réponse à G. Rosa, qui confond la célèbre Lettre sur l'unité de temps et de lieu dans la tragédie, traduite par Fauriel, avec l'essai sur le roman historique dont parle B. Leuilliot, ce dernier évoque la personnalité de Fauriel en souvenirs rêveurs: représentant d'une littérature Empire un peu libertine ; chargé par Fouché d'instruire le procès Sade; auteur d'intelligentes interventions dans la presse littéraire française...

Toutes nos félicitations

à Franck Laurent, qui a brillamment soutenu sa thèse, avec un grand sang-froid, annonce G. Rosa. Anne Ubersfeld renchérit.

Calendrier :

le 24 février, Claude Millet nous parlera du «XIXème siècle dans La Légende des Siècles», le second des trois grands textes où le XIX° siècle est explicitement et longuement en cause, avec Napoléon le Petit et William Shakespeare.

Anne Ubersfeld se propose, si elle en trouve le temps, d'explorer l'image du XIXème siècle dans le tome Théâtre I non sans regretter de devoir pressentir une propos assez mince : y inclure l'implicite serait étendre excessivement le sujet. Elle a pu montrer que Marie Tudor était un miroir de la Révolution de 1830 ; ce n'est pas à proprement parler une pensée du XIXème siècle.

A. Ubersfeld ayant offert quelques exemplaires qui lui restent de Paroles de Hugo, les preneurs ne manquent pas : Bibliothèque XIXème de Jussieu (qui en déjà un mais se montre prévoyante) Bibliothèque de Rouen, misérable.

G._Rosa en profite pour lancer un appel à la générosité de chacun (si la vanité n'y suffit pas -ce qui arrive): la Bibliothèque conserve et offre à la consultation les mémoires et les thèses; elle devrait faire de même pour les articles. Et, comme les Groupe Hugo produit presque tout ce qui s'écrit sur Hugo, le Fonds serait quasi exhaustif si chacun acceptait d'offrir un tiré à part de ce qu'il publie.

le 11 mai, Franck Laurent parlera du XIXème siècle dans le corpus qu'il a travaillé ; Ludmila Wurtz fera de même dans le volume Poésie III.


Exposé de Jean-Claude Fizaine sur le XIXème siècle dans le volume Histoire (voir texte ci-joint)


Des applaudissements unanimes saluent la communication de Jean-Claude Fizaine, travail fondateur, ajoute G. Rosa, dans l'étude du XIXème siècle chez Hugo. A. Ubersfeld a tout particulièrement admiré le rapport établi avec Les Misérables et avec l'interruption de la rédaction. J.-C. Fizaine ajoute que sur le manuscrit d'Histoire d'un crime, chaque fois qu'il avait qualifié Napoléon de «misérable», Hugo le remplace par «coquin»...

G. Rosa : Le trou dont tu parles, à propos de la nuit du 4 décembre et du massacre, se situe selon toi non loin de l'emplacement de la barricade dans Les Misérables . Je le croyais plutôt de l'autre côté de l'actuel Bd Sébastopol; mais il est vrai que la barricade des Misérables n'est pas à l'emplacement de celles qui lui ont servi de modèle.
J.-C. Fizaine : Malgré le flou de la description, on peut légitimement le situer près de la rue de la Chanvrerie.

G. Rosa : Tu distingues deux coupables, dont le premier, apparent, est Napoléon III. Quel est le second, réel_?
J.-C. Fizaine : Napoléon III est coupable, en lui-même, et parce qu'il est un chaînon lié à une résurgence. Le vrai coupable est donc Napoléon 1er et l'idée d'Empire. La loi historique selon Hugo est que l'Empire, ainsi, se détruit lui-même. Hugo appuie son analyse sur l'exemple du Bas-Empire, et montre que l'Empire, c'est l'insécurité politique, le désordre, les coups d'état, les affaires d'État réglées par des histoires d'alcôve... L'empereur est soit légitime et incompétent, soit compétent mais illégitime. Le problème qui se pose alors à Hugo est de conjurer l'idée de décadence.
Claude Millet : La République se trouve bloquée au XIXème siècle par le double souvenir de 93 et de Napoléon. Mais février 1848 a montré ce que pouvait être une révolution paisible. Enfin, le Second Empire a de bon qu'il achève la fascination que l'on gardait pour le régime impérial. Tel est le raisonnement de Hugo.

Franck Laurent : On peut souligner l'exactitude de la vision historique hugolienne : Napoléon III met effectivement un terme à la validité historique de l'Empire. L'idée, d'ailleurs, que Napoléon est le dernier empereur n'est pas neuve en 1852 : la formule "Napoléon le Petit" l'implique et elle est déjà émise dans Le Rhin, dans la conclusion, et dans la Légende de Pécopin, dans la scène onirique où Nemrod apparaît comme le premier de la liste, dans le banquet des conquérants (XIII, «Telle auberge, telle table d'hôte»). Une civilisation sereine va succéder aux civilisations violentes. Ce thème présent dans les années 1840 opère un changement par rapport aux années 1830 où il fallait Milton et Cromwell, un poète et un grand homme. A partir de 1840, le versant littéraire succède au versant historique, le poète remplace le grand homme.

A quelle date Hugo travaille-t-il l'Évangile et le Coran ?
J.-C. Fizaine : J'en ai parlé au sujet de la rédaction de La Fin de Satan et de La Légende des Siècles : Hugo a lu les grands livres religieux de l'époque, dont celui de Pauthier. Il existe un article de la RHLF de 1933 qui fait le point sur Hugo et le Coran, sur le sérieux de son travail de lecture des années 1840-1846.

G. Rosa : L'idée que le XIXème siècle est seuil, ouverture et effacement des limites, y compris des siennes propres, rend compte de l'extrême flottement de la datation hugolienne du début de l'ère moderne : tantôt la Révolution, tantôt la Renaissance; dans la préface de Cromwell, le XIXème siècle commence avec le christianisme ! Et ici, d'une certaine façon, le XIXème siècle ne commence qu'avec le coup d'état.
J.-C. Fizaine : Oui, puisqu'il l'éveille à sa vocation.

Bernard Leuilliot : Le crime des crimes, c'est le gibet ; et c'est alors que commence l'Histoire. C'est pourquoi je lirais Histoire d'un crime, non comme l'allusion à un fait divers, mais comme l'idée qu'il s'agit d'un crime dans la série de tous les crimes qui se succèdent depuis la mort du Christ. «Un» serait ici un numéral. Le crime est la matière dont l'Histoire est faite. Comme l'est la Révolution pour le Chateaubriand de l'Essai sur les révolutions.
A propos de la décadence, il me semble que l'adversaire de Hugo sur ce point est surtout Michelet, pour qui, à cette époque, l'Histoire est de plus en plus désespérante. On le voit maugréer à la réception d'un livre de Michelet: il va encore nous parler de décadence!...

Quant à l'idée d'époque organique, elle vient de Comte, appliquée au Moyen Age.
J.-C. Fizaine : Elle est à l'origine de Saint-Simon.
B. Leuilliot : Cependant elle fait partie du vocabulaire de Comte. Le mot existe-t-il chez Hugo ?
J.-C. Fizaine : Je n'en ai pas l'impression. Et pourtant «Ceci tuera cela» en adopte le principe.
G. Rosa : La distinction entre époques organiques et époques critiques chez Saint-Simon répond à la même nécessité de pensée que la réflexion de Hugo sur le 19° siècle : penser ce qui peut succéder à la Révolution, en imaginer la clôture et le passage à une période post-révolutionnaire qui ne soit ni un retour en arrière, ni une poursuite indéfinie de la Révolution.
B. Leuilliot : Napoléon le Petit est d'ailleurs le seul livre de Hugo où il propose l'équivalent d'un programme de gouvernement.

A propos de Nerval à Bruxelles, qu'en est-il ? A-t-il rencontré Hugo ?
J.-C. Fizaine : Nerval le dit, mais il est probable que non.
Pierre Georgel : Quand l'idée de la mort de Dieu prend-elle forme chez Hugo ?
J.-C. Fizaine : Au mois de mai 1852.
P. Georgel : Mai je pourrais, comme Hugo répondant à je ne sais qui affirmant que la décadence de la langue française avait commencé en 1789, demander "A quelle heure s'il vous plaît?" Parce qu' il y a, pour le sens, quelque chose de comparable dans le dessin, en 1850, du «Burg à la croix», qui représente le Christ en croix en face de la cité détruite et un pont effondré entre les deux.

F. Laurent : Le motif de la désorientation à l'approche d'un centre obscur, d'un trou noir fondateur, est un motif nervalien. On le trouve dans Aurélia, dans Angélique...

G. Rosa : Parmi les raisons à l'abandon d'Histoire d'un crime, on peut en ajouter une, sans doute mineure : la réaction très hostile de l'Europe et des États-Unis à la prise de pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte. Se profile alors la crainte d'un recommencement imminent des guerres napoléoniennes. Napoléon le Petit est écrit dans l'imminence attendue d'un second Waterloo.
C. Millet : C'est pourquoi les Actes et paroles de l'exil sont consacrés essentiellement au 2 décembre et à la politique extérieure. Hugo n'y traite pas la question sociale.

B. Leuilliot : Sur l'histoire de la notion de "milieu" en sciences, je recommande la lecture d'un article de Canguilhem dans La Connaissance du vivant.

Myriam Roman


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