Retour

Séance du 12 mars 1994

Présents : Guy Rosa, Anne Ubersfeld, Jacques Seebacher, Gabrielle Chamarat, Jean-Claude Yon, Bernard Leuilliot, Pierre Georgel, Cheng Zenghou, David Charles, Franck Laurent, Pierre Laforgue, Véronique Dufief, Colette Gryner, Delphine Gleizes, Laure Esposito, Valérie Presselin, Valérie Papier, Bertrand Abraham, Josette Acher, Ludmila Wurtz.
Excusés: Claude Millet, Myriam. Roman, Arnaud Laster, Danielle Gasiglia-Laster.


 

Informations

-La prochaine séance aura lieu le 30 avril : Corinne Chuat y parlera des langues dans le voyage de 1843.

 

-Les 7, 8 et 9 avril auront lieu trois représentations de L’Homme qui rit, mis en scène et joué par Laurent Schuh, selon l'adaptation pour un acteur réalisée par François Bourgeat (Le Trianon, 80, bd Rochechouart).

 

-Les hugoliens ont fait plusieurs interventions dans le cadre du Colloque sur les Musées qui s'est tenu le 11 mars au Musée d'Orsay.

 

-Le Musée Victor Hugo de Villequier a réouvert ses portes le 2 janvier, après la réfection complète de ses salles. Un vernissage aura lieu à la mi-mai.

 

-Un article de Dominique Perrache-Leborgne consacré à "Victor Hugo et le sublime, entre tragique et utopie" est paru dans le numéro 82 de Romantisme.

 

-La revue Textuel prévoit de consacrer un numéro à la "Poétique de la négation". Ceux qui souhaitent y apporter une contribution peuvent contacter Carine Trévisan ou Guy Rosa.

 

-Jean-Marc Largeau, auteur d'une thèse sur "Waterloo dans la mémoire des Français entre 1815 et 1875", vient de faire paraître un article sur Frédéric Soulier intitulé "L'orpheline de Waterloo", qui tend à mettre en évidence des analogies entre Les Misérables et le texte de F. Soulier.

 

-L'équipe de littérature comparée de Paris III organise, pour la fin 1994, un colloque sur "Le chaos". Les propositions d'intervention sont les bienvenues.

 

-Jean-Marc Hovasse, du fond de son exil bruxellois, attire l’attention sur une petite annonce parue dans Le Monde des carrières : Hauteville House, maison d'exil de V. Hugo à Guernesey, recrute des guides parlant français et anglais; étudiants préférés; C.V. et photo souhaités.

 

-B. Leuilliot distribue le programme de la journée consacrée, le 19 mars, à "Hugo moderne ?", organisée par le Centre de Recherche sur la Modernité de l'Université de Caen. Il rappelle que J. Seebacher fera, dès le vendredi 18, une intervention sur la fable de La Fontaine intitulée Le vieillard et les trois jeunes hommes (amphi III, à 17h).


Communication de Gabrielle Chamarat  : «L'état de la situation critique de Châtiments»  (voir texte joint)


Discussion

-G. Rosa regrette que l'emploi du temps surchargé de la séance ait obligé G. Chamarat à écourter son exposé. Il signale, d'autre part, une erreur de chronologie : son édition de Châtiments est parue en 1972 et a été choisie comme édition de référence pour l'agrégation.

 

-G. Rosa critique la formule de G. Chamarat : Hugo n'a pas fait le "choix" de l'exil; le décret de proscription qui l'obligeait à quitter la France n'a pas été rapporté avant 1859. Il est, en outre, très probable que la tête de Hugo ait été mise à prix à cette époque; aussi ne peut-on parler de choix. B. Leuilliot en convient, mais ajoute que l'exil a constitué un choix poétique pour Hugo. G. Rosa l'admet volontiers, mais veut lever toute ambiguïté : l'exil n'est en aucun cas un choix politique. Hugo a d'abord été expulsé de France et de Belgique, puis, en 1855, de Jersey pour Guernesey, en raison des intérêts conjugués, à cette époque, de la reine Victoria et de Napoléon III. Hugo a, bien sûr, toujours eu le choix du reniement - mais refuser de se renier ne revient pas à choisir l'exil.

Il faut, d'autre part, se souvenir que Hugo n'était pas seul en exil. Il était exilé avec d'autres, qui ne pouvaient, eux, revenir. Le choix qu'a fait Hugo de ne pas revenir en France en 1859 a été historiquement déterminant, dans la mesure où il a interféré avec les prises de position des républicains de l'intérieur, permettant ainsi un front commun.

A. Ubersfeld : la perspective d'un retour immédiat d'exil est d'autant plus sujette à caution qu'elle est niée par Lux:

Et nous qui serons morts, morts dans l'exil peut-être,

Martyrs saignants, pendant que les hommes, sans maître,

Vivront, plus fiers, plus beaux,

Sous ce grand arbre, amour des cieux qu'il avoisine,

Nous nous réveillerons pour baiser sa racine

Au fond de nos tombeaux!

-G. Rosa revient, par ailleurs, sur l'analyse de la destination du recueil : il n'y a pas à choisir entre, d'une part, une destination immédiate et militante et, d'autre part, une destination plus lointaine, philosophique et historique. Les deux projets se combinent. En 1853, en effet, on ne croit pas encore à la longévité de l'Empire : à cette date, Hugo ne peut imaginer que l'Empire durera vingt ans! La guerre de Crimée, qui détermine l'ajout de La fin, poème daté du 9 octobre 1853, l'amène au contraire à penser que l'Empire est sur le point de succomber à cette guerre étrangère.

Aussi G. Rosa ne pense-t-il pas non plus qu'on puisse faire dépendre le prophétisme de l'optique d'une destination lointaine du recueil. Le discours du prophète se définit en effet par sa double destination : il s'adresse au peuple et aux puissants en même temps qu'il vise l'avènement, voire la résurrection, du Christ. La parole prophétique est divine et, par conséquent, extérieure à la temporalité : elle a donc une valeur historique pleine en même temps qu'une valeur transhistorique et philosophique.

La voix du témoin et la voix critique, ajoute A. Ubersfeld, sont absolument liées, et c'est cette liaison même qui fonde le grotesque, toujours en prise sur la mort.

G. Chamarat précise qu'elle ne voulait pas dire autre chose : les deux destinations, en effet, se combinent; le texte doit être lu de bout en bout dans la perspective de cette combinatoire. Si elle a insisté sur ce point, c'est pour contredire les critiques qui confondent prophétisme et "illumination", au sens péjoratif du terme.

Cette superposition de niveaux, ajoute P. Georgel, ressort d'autant mieux si l'on compare Châtiments à Histoire d'un crime, dont l'analyse historique et la visée immédiate épuisent pratiquement le contenu.

G. Chamarat pense néanmoins que Hugo était assez sceptique quant à l'efficacité immédiate du recueil. Pourtant, rappelle G. Rosa, la détention du recueil entraînait de petites peines de prison.

 

-F. Laurent se demande pourquoi les écrits de Hugo sur le coup d'Etat accordent une place aussi faible aux réactions en province. G. Chamarat rappelle que les exilés sont partis de Paris : aussi leurs premiers discours portent-ils sur ce qu'ils viennent d'y voir. Leur connaissance de ce qui s'est passé ailleurs est plus tardive; les historiens n'ont commencé à parler de la répression en province qu'à partir de 1855. Elle apparaît chez Hugo sous la figure des "transportés".

F. Laurent remarque que P. Séguin reprend à son compte le discours officiel de l'Empire naissant. il assimile les mouvements en province à des jacqueries, suggérant par là que la République aurait nécessairement abouti à la guerre civile, et que la répression opérée par l'Empire était nécessaire.

J. Seebacher : Hugo dénonce avant tout, dans Châtiments, la répression des républicains militants.

G. Rosa rappelle qu'il y a eu une alliance entre les orléanistes et les républicains contre l'Empire. Hugo joue ce jeu politique jusqu'en 1870, conscient que seule cette alliance peut fonder la République. En effet, reprend J. Seebacher, Louis-Napoléon, dans la logique de la politique démagogique menée durant les premières années de l'Empire, saisit les biens de la famille d'Orléans, qui représente à cette époque la plus grosse fortune de France, pour les lotir et les vendre. Les orléanistes, qui avaient jusque-là soutenu Louis-Napoléon, quittent alors son parti.

J. Seebacher déplore, d'autre part, qu'on persiste à faire l'apologie ou, au contraire, le portrait monstrueux de chefs d'Etat. Combien de millénaires faudra-t-il pour qu'on comprenne enfin que les peuples ont les princes qu'ils méritent ? Il y a interaction entre les masses et les institutions de gouvernement. Du coup, J. Seebacher n'est pas scandalisé qu'on puisse trouver de l'intérêt au personnage de Louis-Napoléon : Châtiments montre bien que ce personnage est un mythe, hérité de celui de l'oncle.

J. Seebacher rappelle pour finir que le titre complet du recueil est:

Châtiments

1853

de même que le titre de Notre-Dame de Paris est :

Notre-Dame de Paris

1482

1853 constitue un tournant aussi important pour l'histoire universelle que 1482, qui symbolise le passage du Moyen-Age au monde moderne. Comment passe-t-on d'une époque à une autre ? Le coup d'Etat a fait comprendre à Hugo que la République était finie en 1853.

Hugo pratique une forme singulière d'exil. Prenant un vilain personnage mythique (Napoléon III), il le grille au fer rouge jusqu'à ce qu'il n'en reste rien. Louis-Napoléon est ainsi expulsé de l'Histoire. L'appel à la conscience universelle de 1853 revient donc à exiger que l'on se débarrasse enfin du mythe du grand chef. La conscience moderne ne peut, en effet, renaître dans l'Histoire si l'on ne détruit pas tout ce qui peut servir le mythe du grand homme. Hugo le grand poète se "grille" d'ailleurs en même temps qu'il grille le grand homme : le livre aboutit à sa mort. Châtiments agit donc comme une convulsion de l'Histoire. Hugo, qui a toujours rêvé de tenir le rôle de conseiller du Prince, comprend en 1853 pourquoi cela n'était pas possible, mais aussi que cela le devient, grâce à la catharsis du Moi qui lui permet d'être républicain.

G. Chamarat regrette que le programme surchargé de la séance ne lui ait pas permis de finir son exposé: l'abolition du grand homme faisait l'objet de sa troisième partie.

J. Seebacher rappelle d'autre part que, à partir de 1837, Emile de Girardin et Hugo poursuivent une entreprise commune. Or, quand Louis-Napoléon est élu président de la République, en décembre 1848, l'alter ego de Hugo qu'est Girardin va présenter au prince-président le projet politique qu'ils ont élaboré tous deux. Les deux hommes sont extrêmement déçus que Louis-Napoléon refuse ce projet. Girardin est exilé en même temps que Hugo, mais revient très vite d'exil. Dès lors, il faut se demander dans quel but sa femme fait, ensuite, le voyage pour Guernesey : que vient-elle proposer à Hugo ? Le rôle de Girardin serait un objet d'étude des plus intéressants. B. Leuilliot et G. Chamarat en conviennent, mais déplorent que les documents qui permettraient cette étude soient trop peu nombreux.


Communication de Jean-Claude Yon : « Scribe et Hugo » (voir texte ci-joint)


Discussion

 

-A. Ubersfeld remercie tout d'abord J.-C. Yon pour la mine d'informations que constitue son exposé.

Elle rappelle ensuite que le refus de toute mission pédagogique au théâtre est la définition même du classicisme au XIXème siècle. La volonté de Scribe d'amuser le public sans rien lui enseigner ne suffit donc pas à l'exclure du clan classique.

D'autre part, poursuit A. Ubersfeld, pour les dramaturges romantiques, l'espace est un ennemi, dans la mesure où il leur faut montrer l'Histoire. Scribe, lui, ne prétend pas construire un rapport à l'Histoire; son oeuvre ne met en scène aucune idéologie avouée; il peut donc construire un espace mimétique paisible, l'espace bourgeois à proprement parler. Gautier analyse admirablement ce qui distingue les romantiques d'auteurs comme Scribe ou Delavigne; ces derniers adressent au public ce qu'il a envie d'entendre: dans leurs oeuvres, l'argent est sauf et tout se termine bien. Ils représentent la bourgeoisie telle qu'elle est, montrant aux gens leurs doubles sur la scène : ni complètement bons, ni complètement méchants. La satire est présente, mais seulement dans la faible proportion où elle est tolérable. C'est une littérature de plaisir, ouvertement digestive et, à cet égard, tout à fait réussie. Scribe a effectivement suivi les leçons de Beaumarchais : c'est un Beaumarchais adouci confronté aux réalités du XIXème siècle.

J.-C. Yon répond que les pièces de Scribe ne sont pas centrées exclusivement sur le monde bourgeois : elles mettent aussi en scène des personnages issus d'autres milieux.

A. Ubersfeld : ces pièces n'en véhiculent pas moins les idées de la bourgeoisie sur la société.

 

-B. Leuilliot rappelle que, dans la mesure où le vaudeville supplante le mélodrame dans les goûts du public à partir des années 30, Scribe et Hugo ne pouvaient que devenir antagonistes.

 Ludmila Wurtz


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.