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Séance du 15 mai 1993

Présents : Guy Rosa, Bernard Leuilliot, Arnaud Laster, Anne Ubersfeld, Pierre Georgel, Franck Laurent. Bertrand Abraham, David Charles, Laure Esposito, Colette Gryner, Hélène Labbe, Jean-Marc Hovasse, Josette Acher, Ludmila Wurtz.
Excusés: Marguerite Delavalse, Danièle Casiglia-Laster, Jacques Seebacher (en réalité inexcusable), Véronique Dufief, Claude Millet.


 

Informations

- Jean-Marc Hovasse et Julien Seyfritz donnent un récital de guitare, évidemment hugolien (une guitare et une autre guitare...), le samedi 15 mai, 11 place du Card. Amette (Paris 15ème).

 

- "Neuilly en poésie 1993" offre en parallèle une (petite) exposition (photocopies de documents, etc.) et un spectacle sur Hugo, monté par la compagnie "Le théâtre de l'impossible" au Théâtre de l'Athlétic (place Parmentier, Neuilly-sur-Seine - 43 44 81 19 et 46 24 03 83) du 28 avril au 5 juin. Des mêmes Robert Bensimon et Corine Thézier, on a lu, dans l’Avant-scène, un premier texte qui est, déjà, un pot-pourri de Hugo. Un membre de l'assistance se demande si l'admirable remake de Quatrevingt-treize à l'école maternelle de Neuilly, dont les media se sont faits - pour une fois - l'écho, s'inscrit dans le cadre de cette vaste opération Hugo. Après le spectacle et l'exposition, le reality-show ?

 

-L'Intervention est monté à Angers jusqu'au 12 juin. Autour de cet événement, des... interventions, dont celle, très attendue, d'Anne Ubersfeld, et la parution d'un remarquable petit cahier de textes sur Hugo, actuels (celui d'Arnaud Laster, entre autres) ou d'époque. Cet événement a été annoncé de façon très stupide dans Le Monde comme une "pochade quasi surréaliste".

 

- A Nice, une série de représentations de l'opéra Ernani de Verdi, du 11 au 22 juin. (Mais pourquoi a-t-il supprimé le "h" ?)

 

- Le 27 mai devait être interprété à la Maison de Radio-France un chœur de Saint-Saëns sur le texte de L'Art d'être grand-père. Une grève à la SNCF pourrait bien tout remettre en cause.

 

- Bernard Leuilliot a fait au colloque "Devenir écrivain" (du 3 au 5 mai) une intervention tout à fait passionnante, dont on espère qu'il diffusera le texte au Groupe Hugo.

 


Bernard Leuilliot : "Etre Victor Hugo ou rien" [communication au colloque "Devenir écrivain"] (voir texte joint)


 

-Pierre Laforgue parlait le 14 mai, à Fontenay, de la poésie de Hugo.

 

-Véronique Dufief présente, dans un colloque sur Kant (à Dijon, le 15 mai), un exposé intitulé "Philosophie et littérature: la démarche épistémologique hugolienne à l'épreuve de L'Année Terrible". Le 3 juin, c'est à Nice, au colloque "Image et langage: problèmes, approches, méthodes", qu'elle parlera: "Mythographie et antipositivisme hugoliens: poésie et communication, une po-éthique (sic) de la pensée imageante" (à 14h30).

 

- La série de dessins animés pour les petits tirée des Misérables offre de grandes surprises, et, notamment, des révélations inattendues sur la genèse du roman: il semblerait que la rencontre de Hugo avec ses personnages en chair et en os soit à l'origine du roman (cf. le dernier épisode de la série). Autre élément remarquable (et, somme toute, rassurant): personne ne meurt. Ait contraire: Jean Valjean félicite chaleureusement Javert. Les écarts par rapport au roman de ce dessin animé typiquement français montrent ce qui, dans l'œuvre de Hugo, peut gêner la sensibilité actuelle, aussi valait-il la peine de s'y pencher, au risque d'attraper le vertige.

 

- Mais, après tout, Arnaud Laster ne soutient-il pas qu'il a rencontré Jean Valjean dans le métro? Il portait un walkman et négociait des chandeliers, qu'il avait gardés, sans doute, en prévision des jours difficiles que nous vivons.

 

- La soutenance d’Hélène Labbe sur "La représentation de l'enfance dans Les Misérables considérée d'un point de vue génétique" (les manuscrits! les manuscrits!) aura lieu le vendredi 11 Juin, à 16h, dans la salle XIXeme de la bibliothèque. Tous les hugoliens seront les bienvenus.

 

- Pour la séance du 12 juin, Anne Ubersfeld nous invite à la campagne! Pierre Georgel sera l'intervenant bucolique de cette dernière séance de l'année. (Pour se rendre chez A. Ubersfeld, voir le plan ci-joint). On propose de travailler en fin de matinée, de déjeuner sous les arbres, puis de se promener: Hugo résistera-t-il à l'envie de venir nous hanter un brin?

... et comme Franck Laurent prend des airs résolument dostoïevskiens (dixit G. Rosa), on donne la parole à Bernard Leuilliot:


Communication de Bernard Leuilliot  : «Science/fiction des Travailleurs de la mer»  (voir texte joint)


Discussion

- B. Leuilliot: Le personnage de Robinson de Tournier est le plus proche du personnage de Giliatt. Robinson Crusoë, lui, n'est pas un songeur, ni un bricoleur. D'autre part, l'aventure de Giliatt s'inscrit dans le cadre traditionnel du conte, c'est une épreuve qualifiante; ce n'est pas le cas des Robinson. Cependant, Robinson et Giliatt ont un point commun- ce sont des enfants trouvés. Ce qui arrive à Robinson est pour lui une façon de dire non à sa famille, de chercher à s'en inventer une autre. Il en va de même pour Giliatt. A une remarque de F. Laurent sur le sens différent qu'il faut attribuer à la "maîtrise" de la nature dans le cas de Giliatt et dans celui de Robinson, B. Leuilliot répond qu'en effet, Giliatt utilise la nature, qu'il collabore avec elle. Il ne la maîtrise pas.

- A. Ubersfeld fait remarquer que la robinsonnade est aussi un schéma de conte. A quoi G. Rosa répond que Robinson, au contraire de Giliatt, interroge la sociabilité de l'homme, non les rapports de l'homme avec la nature. Mais dans Deux ans de vacances, de Jules Verne, les deux problématiques sont associées: y a-t-il une socialité naturelle à l'homme, combinée à sa collaboration scientifique avec la nature?

- B. Leuilliot: chez Hugo, cela tourne mal précisément quand se pose le problème de la société. Giliatt, à son retour à Guernesey, est confronté au regard de la société sur ce qu'il était sans le savoir: un travailleur, hideux.

- F. Laurent: Defoe a un rapport différent au capitalisme. L'île déserte est une épreuve qualifiante marchande: Robinson transforme l'île en point de départ d'une entreprise marchande. Alors que Giliatt, poursuit B. Leuilliot, est l'instrument de la remise en circulation de l’argent qui dort. Il y a deux visions distinctes de Giliatt: 1/ aux Douvres, où il est seul, invisible, c'est un travailleur de l'anté-capitalisme archaïque. C'est un bricoleur à propos duquel Hugo utilise le mot "labeur": on est sur la voie d'une représentation du travailleur moderne, du moment du renouvellement de la force de travail; 2/ de retour à Guernesey, il apparaît dans la laideur du pauvre.

- A. Ubersfeld: Giliatt fait fonctionner une machine du XIXème siècle qui apporte le progrès. Il est contre la machine à vapeur, mais il la fait marcher! Mais pour cela, répond B. Leuilliot, il démolit le bateau, parce qu'il a besoin de matériau. La tempête, rétorque D. Charles, a déjà réduit les objets techniques du bateau à leur matérialité brute. Giliatt se contente de récupérer les morceaux. B. Leuilliot remarque à ce propos que le bricolage de Giliatt va de pair avec une passion pour la taxinomie.

- D. Charles: en effet, la description de la Durande après le naufrage constitue une véritable fiche technique. La machine de Giliatt, au contraire, a quelque chose d'archaïque. Le moteur de la machine est monté d'après un plan. C'est une sorte d'œuvre d'art, une machine rationnelle insérée dans l'intérieur d'un bateau qui est le résultat de toute la technologie de l'Archipel de la Manche.

- P. Georgel: pourtant, c'est par des moyens archaïques que Giliatt sauve la machine moderne! C est le travail archaïque qui résout la panne de la modernité.

- B. Leuilliot: pour rien. Cela pose le problème du salariat. B. Leuilliot suggère d'autre part, avec les précautions qui s'imposent, que les récits de camps de concentration sont les robinsonnades de notre époque. Ce sont des récits de cette expérience incommunicable qu'est la survie dans des conditions extrêmes. On a les robinsonnades qu'on mérite.

 

- P. Georgel s'interroge sur le pluriel du titre Les Travailleurs de la Mer. Est-ce une façon  d'unifier des formes de travail disparates? Ce qui est certain, c'est qu'il ne s'agit pas d'une concession à l'éditeur, ni au goût "social" du public de ces années-là: la problématique du travail est centrale dans le roman.

 

- B. Abraham demande des précisions sur "la chaîne des êtres". Michelet, explique B. Leuilliot, remonte la chaîne des êtres du plus élémentaire jusqu'à l'homme, son aboutissement. Ce n'est pas la conception de Hugo. On le voit dans la métaphore de la mer, poursuit P. Georgel: l'abîme, chez Hugo, n'a pas de fond. La chaîne des êtres n'a pas, dans son œuvre, le pathos, le sublime qu'elle a chez Michelet; Hugo n'est pas vitaliste; il est plutôt attaché à une représentation mécaniste de l'humanité. Sans doute est-il plus cartésien que newtonien.

Le motif de la chaîne des êtres, remarque F. Laurent, est pourtant très fréquent avant 1840. Certes, répond B. Leuilliot, mais il s'agit en réalité d'analogies entre les êtres. On tombe d'accord sur le fait que c'est un motif présent chez Hugo, mais qui n'est pas productif.

 

- A. Ubersfeld: plus on inscrit les artistes dans l'histoire, moins la périodisation a de sens. Qu'est- ce que le XIXème ? le XVIIIème ? On peut faire commencer le XXème siècle en 1870 ou en 1914, mais de toute façon pas en 1900. Rimbaud, par exemple, est immergé de façon extraordinaire dans l'histoire de son temps. Le motif du "lac qui monte" et de la "cathédrale qui descend", qui apparaît dans l'un de ses poèmes, est tiré d'un petit livre d'enfants du XIXème; dans un fascicule que j'ai eu entre les mains quand j'étais enfant, le héros d’un conte tibétain possède le secret de la correspondance entre la construction d'un temple et l'emplacement d'un lac. Rimbaud brasse dans sa poésie d'énormes connaissances hétéroclites.

B. Leuilliot: Il est l'inventeur du collage. Ses lectures avaient un côté hétéroclite, mais elles étaient également "sérieuses": Rimbaud a lu le Faust de Goethe, Shakespeare et Nerval de très près. Dans un colloque international de philosophie, ajoute F. Laurent, on a pris très au sérieux le rapport de Rimbaud à la science. Il y a, au contraire, un mythe qui a la vie dure: celui de Baudelaire ouvrant la modernité, finissant le romantisme. Pourtant, sa démarche dans le domaine de la critique d'art est on ne peut plus fausse; si on a lu un peu Diderot, on se rend compte que le projet de Baudelaire est de rénover l'idée du Beau idéal: ainsi, de Delacroix, il ne retient que ce qui, chez lui, n'est pas novateur. Ce qui constituera une véritable rupture dans l'histoire de la peinture, à savoir la mort de la peinture de l'histoire et la disparition du sujet, il le manque.

B. Leuilliot: on a tort de considérer Baudelaire comme un critique d'art. Son intérêt pour la peinture se confond avec son intérêt pour sa propre poésie. D'autre part, il n'a pas toujours manqué la modernité: sa condamnation de la photographie statique est un éloge avant la lettre de la photographie telle que la pratiquera Cartier-Bresson.

P. Georgel: l'art de la photographie de Cartier-Bresson s'est coulé dans les formules, fort anciennes, du dessin d'instantanés. Il a revêtu d'une technique autre un genre qui existait depuis longtemps dans les marges. Mais, remarque B. Leuilliot, on commence à s'intéresser aux esquisses au fur et à mesure que la photographie se développe.

P. Georgel: la beauté littéraire des textes de Baudelaire et la paresse des analystes ont tendu à conférer aux écrits sur l'art de Baudelaire un intérêt excessif. F. Laurent ajoute qu'il y a un véritable traitement mythique de Baudelaire critique d'art.

Cependant, précise P. Georgel, les partis-pris de Baudelaire, le tri qu'il a opéré, correspondent à ce qui a été jusqu'il y a vingt ans le goût moderne. Maintenant qu'on a plus de recul, qu'on sait que son jugement n’est pas une valeur absolue, la qualité réputée prophétique de Baudelaire critique d'art tend à s'estomper.

A. Laster: ses textes sur Wagner sont dotés de cette valeur prophétique. Mais il aime chez Wagner ce qu'il y a de moins moderne.

F. Laurent: de même, à propos de Delacroix, il ne parle que de la couleur, négligeant complètement la volonté de Delacroix de se maintenir dans les couleurs ternes, de faire jouer l'opposition du terne et du vif; des théories que Delacroix développe dans son journal, Baudelaire retient ce qui est le plus proche de la théorie du Beau idéal. Il occulte le reste, par exemple la relativisation du sujet, du "subject matter".

B. Leuilliot: mais est-on sûr qu'il s'agisse d'un enjeu d'une telle importance?

P. Georgel: tout cela allait de soi à l'époque. La disjonction entre le contenu et la peinture pure est une fiction créée par le XXème siècle. Ces deux choses étaient indissociables pour un spectateur du XIXème. Quand on célébrait un peintre, c'était d'abord parce qu'il s'agissait de "peinture absolue" (c'est une expression de Baudelaire à propos de Courbet); ce n'est que dans un second temps qu'on parlait de la qualité poétique de la peinture.

- A. Laster: rendre Baudelaire au XIXème siècle n'est pas un mauvais service à lui rendre. N'oublions pas, ajoute A. Ubersfeld, la nouveauté de l'obsession baudelairienne de la ville.

 Ludmila Wurtz


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.