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Séance du 10 avril 1993

Présents : Bernard Leuilliot, Véronique Dufief, David Charles, Catherine Gryner, Jean-Charles Angrand, Josette Acher, Laure Esposito, Ludmilla Wurtz, Guy Rosa, Corinne Chuat, Franck Laurent, Claude Millet, Arnaud Laster.
Excusés: Pierre Georgel, Annie Ubersfeld, Jacques Seebacher, Danielle Laster, Hélène Labbe.


Arnaud Laster demande les rectificatifs suivants au précédent compte rendu (ils lui sont accordés par exception: personne n'étant jamais content de ce qu'on lui fait dire, chaque compte rendu pourrait se réduire à l'erratum du précédent ... ):

-La dernière intervention, p. 6, à propos de Mme de Cossé, est d'Annie Ubersfeld et non de lui.

-Rubrique Les courtisans et les gens du peuple: Annie ne peut avoir dit que, dans le texte, ce sont les gens du peuple qui crient haro sur Triboulet, car les gens du peuple y plaignent Hugo (ms.: ce dernier mot barré, remplacé par: Triboulet; avec cette amd entre crochets: quel lapsus!)

-p. 7, rubrique Triboulet. A. Laster a dû dire à peu près et pour aller vite: Triboulet pourrait être un héros tragique et sublime, relais de Saint-Vallier, justicier et vengeur, frappé par la fatalité. Mais il est laid, il se conduit "ignoblement", et finit, suprême bouffonnerie, comble du grotesque, par tuer son enfant.

 

Informations

L'Officiel des spectacles

A Angers, en mai et juin, L'Intervention, avec Hélène Vincent, dont les aînés se souviennent qu'elle fut la créatrice du rôle de Marcinelle, et Yves Prunier.

 

Enquête

Arnaud Laster s'offre à rendre compte, lors d'une prochaine séance, du sort fait à Hugo par les "jeunes" tel qu'il ressort d'une enquête effectuée par Jean-Marie Schmidt, portant sur les lectures, en 1986-87, d'un millier de lycéens de Paris et de la Banlieue.

 

L' infortune littéraire de V. Hugo (suite)

Dans une lettre à Supervielle, Jean Paulhan prétend avoir lu Les Deux Trouvailles de Gallus et que c'est bien. (Quel snob!)

Dans le téléfilm La Révolte des enfants, lesdits envoient une lettre à Victor Hugo. La réponse au prochain épisode.

 

Publications

Dans le second numéro de l'élégante Revue sans qualités intitulé "Guerres", un article de Jean-Marc Hovasse (normalien plus sarcastique qu'il ne semble): "Le Chant de Mars. Autour de L'Année terrible de Hugo" qui sait rendre vie à l'entreprise hugolienne, par exemple ainsi:

"Personne n'aurait écrit l'année dernière, devant sa télévision:

Et Saddam regardait, du fond de son bunker,

Eclairant le baiser de l'Occident vainqueur

Donné par Bush à Bush au golfe qui frissonne,

Des colonnes de feu tomber sur Babylone.

C'est pourtant bien ce qu'entreprend Victor Hugo dans L'Année terrible:

J'écris ce livre jour par jour, sous la dictée

De l'heure qui se dresse et fuit épouvantée.

La poésie se fait journal. Si Balzac concurrençait l'état civil, Hugo concurrence le calendrier..."

 

Anticipation

N'ayant pu prononcer cette année leurs interventions prévues, Pierre Laforgue et Nicole Savy nous les réservent pour l'an prochain

 

Intermédiaire des chercheurs et des curieux

Eric Marty, du CNRS et de Paris 7, qui prépare Gide en Pléiade, demande si l'on connaît la référence de ce vers que Gide prête à Hugo dans son Journal:

Les racines du cœur qui pendent arrachées.

 


Communication de Ludmila Wurtz  : «La parole des faibles» (voir texte joint)


(approbation générale)

Discussion

Guy Rosa, qui se donne ici impudemment la parole en premier, souligne la beauté de la "théorie" wurtzienne: elle rend compte, mieux que tout ce qu'on a pu dire déjà, du mécanisme par lequel l'œuvre de Hugo change tout en demeurant identique à elle-même; mécanisme d'une étonnante économie de moyens, ce qui ne surprend pas les familiers des manuscrits d Hugo, habitués à le voir épargner les gestes inutiles et produire les transformations les plus importantes par les modifications matérielles les plus ténues. (Profonde sensation)

Arnaud Laster juge aussi l'exposé "lumineux".

Il a en particulier (l'exposé, mais Arnaud Laster aussi) le mérite de réhabiliter toute une série de textes réputés imbuvables parce qu'il les rend à leur dialogisme véritable, alors que le rouleau compresseur du conformisme les avait écrasés en monologues redondants.

Cependant, il invite L. Wurtz à ne pas assimiler "le poète" à V. Hugo - ce dont elle lui donne acte- et il voit un acte de sur-interprétation dans la lecture faite de Ce que dit le public (ART. IV,3).

Véronique Dufief observe, à propos de ce même poème, qu'il procède d'une inversion de la structure théâtrale: le spectacle est dans la salle.

Tous: Pourquoi mettez-vous la mère du côté des autorités? Réponse: parce qu'elle l'est. Amodiation polie: ... même s'il arrive qu'elle doive être placée plutôt du côté des faibles.

Franck Laurent: Entre 30 et 35, intervient aussi le fait que les figures de la faiblesse sociale engendrent comme réponse l'image de l'Empire. Le poète, intermédiaire entre les faibles et les forts, renverse alors les valeurs: il dit aux puissants qu'ils sont faibles, et réciproquement. Ce n'est qu'après 35 que Hugo en revient à une position généralement plus conformiste, du type de celle que décrit Ludmilla. (Assentiment à gauche)

Franck Laurent (2) dit son désaccord à propos de Souvenir d'enfance (F.A., XXX): le poème est parfaitement bonapartiste et l'enfant accède, sous la conduite de son père, à l'essence de la génialité napoléonienne -d'ailleurs confondue avec celle du poète:

Ainsi travaille, enfant, l'âme active et féconde

Du poète qui crée et du soldat qui fonde.

L. Wurtz en convient, mais maintient que la vérité a bien pour origine la parole enfantine et qu'elle ne passe pas par un discours tout fait. Bien au contraire, la fin du poème oppose le bruit vain qui entoure le génie -armes et cris d'amour- à la fécondité de son silence, lequel rejoint celui de l'enfant, infans. (Oui! -Oui!)

Franck Laurent (3), à propos du ''romantique classique" des Chansons des rues et des bois, remarque que cette critique du "poète romantique" apparaît déjà dans Comédie à propos d'une tragédie -avec cette seule différence que ce que le romantique refuse alors n'est pas le comique, mais le réel. (Approbation générale)

Franck Laurent (n) croit que, dans la continuité montrée par Ludmilla, il faut mettre à part Les Orientales. (Perplexité)

 

La discussion s'oriente alors vers l'idée que le corpus envisagé par Ludmilla Wurtz devrait peut-être se définir strictement comme la poésie lyrique hugolienne, soit, de manière soustractive, tout ce qui n'est ni épopée, ni satire, ni "discours en vers" à la manière de L'Ane. On remarque d'ailleurs que les incertitudes génériques, qui pèsent par exemple sur l'épopée avec Welf Castellan d'Osbor, n'atteignent pas le lyrisme. Mais

Claude Millet objecte que si ces distinctions sont peut-être correctes pour l'exil -où les modes d'énonciation sont assurés par les certitudes idéologiques-, elles cessent de l'être ensuite. Les recueils d'après l'exil sont pensés ensemble et l'on ne peut les disjoindre: la seconde série de La Légende est publiée en même temps que L'Art d'être grand-père, comme deux volets d'une même parole.

Cela conduit Claude Millet à remarquer que, dans la poésie d'après l'exil, le changement de camp énonciatif, tel qu'analysé par Ludmilla Wurtz, n'est pas la seule modification de l'énonciation. Des modes nouveaux d'énonciation sont inventés: la grosse voix (du canon et du grand-père), l'"exilé satisfait" -l'"échevelé de l'air", ajoute Bernard Leuilliot- et "l'âme à la poursuite du vrai".

Certes, dit Ludmilla, mais c'est hors de mon sujet qui n'est pas l'énonciation hugolienne dans son ensemble -à d'autres…-, mais seulement dans les procédures de dialogue.

Il n'empêche, reprend Claude Millet à la poursuite du vrai, qu'il y a des moments où d'autres positions sont adoptées, et même vis-à-vis des faibles, que celles que vous dites. Par exemple celle du faible-fort (voir Le Danube en colère (ORI, 35)) prenant la parole au nom d'une force supérieure.

Bernard Leuilliot ajoute son autorité aux propos de Claude Millet: ce sommet de la poésie hugolienne qu'est Le Poème du Jardin des Plantes (Vive attention) mêle dans ses différentes sections tous les genres et ne peut être dit lyrique, épique qu'il est -et discursif aussi. Les enfants qui y figurent ne sauraient être confondus avec les déshérités du Luxembourg des Misérables. Entre eux et les bêtes, le rapport est fort complexe: de convergence, d'intimité, de complicité et d'harmonie pré-établie, mais aussi de méconnaissance enfantine de l'effroi et de la souffrance des bêtes monstrueuses -et, là, le poète se fait leur maître: "Encore Dieu, mais avec des restrictions" et également d'une sorte de rédemption attendue par les bêtes, avatars de Satan, du regard des enfants:

C'est quand Dieu, pour venir des voûtes éternelles

Jusqu'à la terre, triste et funeste milieu,

Passe à travers l'enfant qu'il est tout à fait Dieu!

(…)

Est-ce que nous savons s'ils ne se mettent pas

Ces monstres, à songer sitôt la nuit venue,

S'appelant, stupéfaits de cette aube inconnue

Qui se lève sur l'âpre et sévère horizon?

(…)

On ne sait quelle attente émeut ces cœurs étranges.

Quelle promesse au fond du sourire des anges!

(Ovation générale. On se lève de toutes parts pour féliciter l'orateur.)

 


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.