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Séance du 15 février 1992

Présents : Guy Rosa, David Charles, Christian Porcq, Jean-Claude Nabet, Josette Acher, Lorène Bergeron, Carole Descamps, Géraldine Garcia, Gabrielle Malandain, Myriam Roman, Arnaud Laster, Danielle Casiglia-Laster, Caroline Raineri, Véronique Dufief, Claude Millet, Franck Laurent, Bertrand Abraham, Marguerite Delavalse, Ludmila Wurtz.
Excusés: Anne Ubersfeld (qui parle, au Musée d'Orsay, des spectacles à l'époque de Toulouse-Lautrec), Agnès Spiquel, Pierre Laforgue, Jean Delabroy.


 

Informations

- Un livre d'hommage à Anne Ubersfeld va être publié sur souscription. Ce livre, consacré aux interférences culturelles dans le théâtre contemporain, comporte des interviews de metteurs en scène et des articles de critiques.

 

- A. Laster signale que des places à tarif réduit pour Ruy Blas, dans la mise en scène de Georges Wilson aux Bouffes du Nord, sont disponibles au Service Culturel de Censier. Téléphoner à M. Lachaize, au 45 87 40 65.

L'une des étudiantes d'A. Laster travaille sur la réception du Roi s'amuse en 1832 et a obtenu de la Comédie Française le dossier de presse des représentations de cet hiver. Force est de reconnaître que les choses n'ont pas changé depuis 1832: la presse est toujours dans le même état d'inculture hugolienne. Les critiques de 1992, en outre, confondent pièce et représentation. A. Laster espère qu'on lira sur Ruy Blas, que l'institution scolaire a rendu plus familier, des choses moins absurdes et scandaleuses. Un peu d'inquiétude cependant: Lambert Wilson aurait déclaré que Ruy Blas était une pièce en alexandrins et en vers; quant à son père, il l'aurait définie comme "un opéra en prose"...

 

- Une soirée Hugo/Whitman a eu lieu à la Maison de la Poésie le 11 février. Le "récitant" était Michel Etcheverry.

 

- Jean Gaudon a fait au Collège de France, dans le cadre du séminaire d’Yves Bonnefoy, une conférence sur "la rhétorique hugolienne", le 6 janvier.

 

- G.Rosa a relu, à l'occasion de l'article de D.Casiglia-Laster sur Les deux Trouvailles de Gallus, ce texte méconnu de Hugo: l'article et le texte sont tous deux remarquables.


Communication de Franck Laurent : «La politique de l'altérité dans Les Orientales» et Communication de Christian Porcq : «La déraison, le mort-vivant»  (Voir texte joint)


Discussion

A. Laster voit une convergence entre ces deux très beaux exposés: l'expérience de la totale altérité.

L'analyse que fait F. Laurent des Orientales met en lumière, selon A. Laster, le rapport de ce recueil avec Cromwell. L'extraordinaire équation entre les formes antagonistes que constituent monarchistes et puritains, dans Cromwell, ne peut manquer de faire penser aux rapports d'antagonisme qui structurent Les Orientales. D'autre part, il y a dans Cromwell une vision grotesque de l'homme supérieur: la sagesse et la lucidité sont du côté des fous, qui observent le monde à distance, avec recul. Il y a, dans Les Orientales, ce même recul à l'égard des différentes options possibles, recul fondateur des choix universalistes et démocratiques de Hugo. Le poète rêve les Etats-Unis d’Europe en attendant les Etats-Unis du monde.

Pour F. Laurent, certains éléments des Orientales sont récurrents dans l'œuvre de Hugo: par exemple, l'exotisme - pour parler vite - qui caractérise des œuvres comme Han d'Islande ou Bug-Jargal. Cependant, l'esthétique propre au recueil n'est pas "réutilisée" dans les recueils suivants, qui marquent un retour à un romantisme plus classique. Le dernier poème des Orientales sonne d'ailleurs comme un adieu au génie. Pour répondre plus directement à la suggestion d'A. Laster, F. Laurent voit dans Cromwell une œuvre politiquement plus sombre, plus pessimiste que Les Orientales. Les fous de Cromwell - à part, peut-être, Gramadoch, qui essaie de passer du renvoi dos-à-dos à un véritable acte de justice - donnent le spectacle de contradictions absurdes. Il n'en va pas de même dans Les Orientales.

Cela signifie qu'un pas est franchi entre les deux œuvres, remarque A. Laster. Hugo tend de plus en plus vers la fascination napoléonienne, vers l'idée de l'homme providentiel. La figure de l'empereur apparaît aussitôt après, ajoute F. Laurent, avec Don Carlos. Hugo, précise A. Laster, rêve encore d'un Napoléon qui n'aurait pas les inconvénients du premier, qui serait un homme de liberté et de progrès.

F. Laurent: la fin du romantisme ultra pose la question de la légitimité. L'attitude de Hugo au début de la Monarchie de Juillet va dans ce sens: il dénie au gouvernement toute légitimité, si ce n'est celle de l'argent. Il ne pense pas encore la souveraineté populaire, mais est hanté par l'idée de la grandeur.

Pour G. Rosa, il est nécessaire de lier la question de la légitimité à l'espace sur lequel la légitimité s'exerce. C'est l'espace restreint sur lequel règne un roi qui le rend illégitime: plus l'espace de la souveraineté est vaste, plus elle est légitime. Aussi, continue F. Laurent, est-ce la constitution d'un univers totalisant qui fonde la légitimité de Napoléon. Toutes les autres formes de légitimité sont récusées: la prétention de la religion chrétienne à organiser le politique est évacuée par Les Orientales, la légitimité héréditaire est rejetée. Parce que c'est l'espace de légitimité le plus restreint possible! remarque G. Rosa. Cet exposé fait remonter très loin le mondialisme hugolien. Il permet aussi de régler une question irritante: pourquoi Don Carlos, roi, est-il un salaud, et devient-il quelqu'un de "bien" une fois empereur? Tout simplement parce que la souveraineté du roi est nationale, alors que celle de l'empereur est supra-nationale.

A cela, remarque A. Laster, s'ajoute le fait que Don Carlos est un empereur élu. C'est précisément le moment où les ultra et la droite sentent que Hugo leur échappe. Oui, ajoute F. Laurent, c'est à ce moment qu'a lieu l'affaire d'Alger. Le titre initial des Orientales était d'ailleurs, le manuscrit l'atteste, Les Algériennes. Le discours de Hugo est totalement opposé à la forme d'impérialisme dont use l'Autriche: l'idée hugolienne de totalisation du monde s'oppose en effet à la figure de l'empire autrichien, dans la mesure où celui-ci installe ses propres repères idéologiques sur un espace vierge. Hugo ne défend pas la colonisation. J.-C. Nabet rappelle à ce propos l'idée d'un Orient abâtardi par l'Occident, dont témoigne Choses vues. Il y a chez Hugo, ajoute G.Rosa, l'affirmation de l'unité de l'individu et des individus dans des civilisations apparemment différentes. Il remarque, d'autre part, qu'il est surprenant pour nous que le mondialisme de Hugo soit si précoce parce que les nationalismes sont postérieurs.

A. Laster se demande si Les Algériennes ne sont pas un clin d'œil aux Mycéniennes de l'académicien libéral Lebrun.

G. Rosa: Hugo ne peut pas, ou plutôt ne veut pas penser la division fous/sensés, orientaux/occidentaux, femmes/hommes. Il y a pourtant une mise en scène de l'altérité, de la division, dans Les Orientales, rétorque F. Laurent. Et Hugo n'écrit-il pas dans Quatrevingt-treize : "égalité oui, identité non"? rappelle A. Laster. G. Rosa. c'est un "faiblissement" devant l'originalité de sa propre pensée. Pour A. Ubersfeld, Hugo effectue un travail dans le sens de la totalisation: mais c'est peut-être l'inverse qui se produit. Hugo pense d'abord l'un, puis introduit des divisions. C'est également vrai en matière de genre, d'où l'invention des "séries": C. Millet montre qu'elles introduisent une division sans rompre la continuité première. Pour F.Laurent, l'importance de l'image des flots dans la pensée hugolienne de l'universel va dans le même sens.

A.Laster observe une faiblesse de Hugo devant sa propre pensée de même ordre dans les préfaces, qui sont souvent un affaiblissement, sans doute stratégique, par rapport à l'œuvre. Hugo a la volonté de "faire passer" une œuvre trop audacieuse en la réduisant, en la "civilisant".

F.Laurent: même de ce point de vue, Les Orientales sont une exception. La deuxième partie de la préface est une analyse de la réalité géo-politique, à laquelle se raccorde l'esthétique. Cette préface conclut par une tirade sur la situation militaire en Orient, pas du tout, comme on a pu le dire, par la théorie de l'art pour l'art!

D'autre part, poursuit F. Laurent, quand se met en place le concept de nation comme substrat de la légitimité et origine du nationalisme, Hugo ne s'y intéresse pas. Au contraire: le poème des Orientales intitulé La Ville prise, qui date de 1825 et traite des désastres de la guerre, montre un roi massacrant ses propres sujets.

A. Laster: cette mise en cause du roi renvoie au Roi s'amuse. La virulence anti-monarchique gêne encore le public. L'opposition entre le Bouffon et le Roi est, aux yeux du public, une chose folle. Au-delà, c'est Hugo qui passe pour fou: la quasi totalité de la critique actuelle le sous-entend.

Cette transition habile permet de commencer à discuter de l'exposé de C. Porcq...

 

On est frappé par la fascination de Hugo pour l'impensable. Il déplore, rappelle G. Rosa, que les mots aient "plus de contour que les idées". Le poète est celui qui a la faculté d'être l'autre, celui qui cherche ailleurs son intériorité, résume F. Laurent. J. Acher cite de mémoire le vers adressé à Napoléon: "Soleil dont je suis le Memnon", que V. Dufief et L. Wurtz transforment aussitôt, à la suite d'une erreur d'audition, en "Soleil dont je suis le même nom". ce vers renvoie-t-il à une soumission idéologique, ou affirme-t-il au contraire une égalité entre les deux hommes? On ne peut manquer de le mettre en relation avec la phrase célèbre de la préface de Marion Delorme: "un poète qui serait à Shakespeare ce que Napoléon est à Charlemagne".

Hugo se cherche des frères: Vigny, Sainte-Beuve, que Hugo appelle "mon frère" dans la correspondance... On trouve dans la correspondance, remarque A. Laster, quantité de choses qui ne sont pas dans la biographie de Decaux, citée par C. Porcq. Quelle chose fragile qu'une biographie! A. Laster saisit cette occasion de dire tout le bien qu'il pense de la biographie de Juliette, Juliette Drouet ou "la Dépaysée ", de G. Pouchain et R. Sabourin. On y découvre par exemple que l'amant de Juliette, que l'on croyait être Pinelli, était en réalité Pinel, le fils du célèbre aliéniste. Cette erreur durable, due à une faute de lecture, montre avec quelle minutie et quelle rigueur il convient d'établir les faits. Ainsi, A. Laster s'étonne que l'on ne mette pas les bruits, les frappements entendus si souvent par Hugo, en relation avec Hauteville House: pour y avoir dormi plusieurs nuits, D. Casiglia-Laster et A. Laster peuvent témoigner des curieux (et, pour tout dire, terrifiants) phénomènes acoustiques qui remplissent la maison: bruits, coups... C. Porcq, qui a vécu à Ouessant, reconnaît que ce type de phénomènes est courant en bord de mer; cela n'explique pas tout: Hugo entendait ces bruits partout, y compris à Bruxelles. Pour V. Dufief, il ne s'agit pas, comme le suggère A. Laster, d'une crédulité particulière à Hugo: cela rend compte d'une angoisse. Cependant, ajoute A. Laster, Hauteville House avait la réputation d'être hantée, et c'est aussi pour cela que Hugo l'a achetée. C. Porcq précise que ce qui l'intéresse dans ces phénomènes acoustiques, imaginaires ou non, c'est leur répercussion dans l'œuvre jusqu'à l'apogée des "tables parlantes". A. Laster: vous attribuez au phénomène inexplicable des tables parlantes la répercussion que j'attribue, moi, aux bruits tout à fait explicables de Guernesey. Il ne faut pas accorder trop de valeur aux tables. D'autant plus, ajoute G. Rosa, que Hugo a toujours eu la certitude de son bon sens. Il n'y a dans son œuvre aucun signe de doute sur son propre équilibre psychique. Il n'est pas vrai non plus que Hugo croie aux anges: il dit "pourquoi pas?"; au fond, c'est un hyper-rationaliste.

V. Dufief: il ne faut pas séparer arbitrairement, radicalement, les fous des gens normaux. Entre les deux, il y a toute une gamme d'angoisses, de vertiges. Il y a un vertige de Hugo au contact de son frère Eugène et vis-à-vis de sa propre production. C. Porcq renchérit: la psychose est d'abord un vertige, un sentiment de concernement universel, dans lequel la personne perd tout statut de sujet. C'est un vécu quasi cosmique qu'il est difficile d'imaginer. G. Rosa persiste: il n'y en a aucun signe textuel. De même, ajoute F. Laurent, le sentiment de culpabilité ressenti à la mort du frère est un lieu-commun de la guerre civile.

A. Laster: ce qui met Guy en colère (colère pédagogique, précise l'intéressé) et moi aussi, c'est la récurrence du thème de la folie de Hugo chez les journalistes et les critiques. Ce n'est pas parce qu'il y a de la folie dans son œuvre qu'il est fou. Dire qu'il est fou sert à invalider tout ce qu'il dit. C. Porcq précise sa pensée: il y a chez Hugo une écoute de l'arrière-plan du réel que l'on n'obtient qu'à l'écoute des psychotiques. Hugo s'y prend remarquablement bien avec Villemain: son comportement est digne des plus grands aliénistes; il avait appris ce savoir-faire auprès d'Eugène.

G. Rosa: ce que vous nous avez appris sur la psychiatrie romantique montre que ce comportement est moins surprenant qu'on ne l'a cru. De même, on s'étonne moins de trouver sous la plume de Hugo des termes comme "inconscient", "sublimé", "refoulé", qu'on trouvait "prophétiques". C. Porcq: mais qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit: Esquirol n'est pas Freud; la psychiatrie romantique est globalisante. Il y a une rupture entre la psychiatrie romantique et la psychanalyse, et mettre celle-ci en relation analogique avec la psychiatrie freudienne peut effectivement donner une compréhension fausse de Hugo. Il faut faire attention à la polysémie des mots.

 Ludmila Wurtz


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.