Retour

Séance du 14 décembre 1991

Présents : Carole Descamps, Géraldine Garcia (qui apporte des chocolats), Lorène Bergeron, Bernard Leuilliot, Jean-Claude Nabet, Caroline Raineri, Serge Lureau, Christian Porcq, David Charles, Agnès Spiquel, Arnaud Laster, Guy Rosa, Myriam Roman, Pierre Georgel, Claude Millet, Hélène Lazar, Marguerite Delavalse, Annie Ubersfeld, Josette Acher, Bertrand Abraham, Catherine Treilhou-Balaudé, Hélène Cellier, Ludmila Wurtz.
Excusés: Annie Authenac, Jean Delabroy, Franck Laurent, Danielle Casiglia-Laster, Véronique Dufief.


Rectificatif:

Le livret non expurgé de la Esmeralda a été distribué par Hugo au public, et non aux comédiens, le soir de la première représentation.

La thèse sur Louise Bertin évoquée par Arnaud Laster a été soutenue à Chicago par Denise Boncau.

L'énigmatique *Hubert Gallois du dernier compte-rendu n'était autre qu'Ymbert Gallois. Les hugoliens auront rétabli d'eux-mêmes.

Informations

Dans le livre de Max Milner, On est prié de fermer les yeux (Gallimard, coll. "Connaissance de l'Inconscient"), un grand chapitre sur le regard, la vue, la vision chez Hugo.

 

De Tivadar Gorilovics, "Hugo et les Silences de Georg Lukacs", dans Révolution, résurrection et avènement, recueil collectif en hommage à M.Viallaneix. Sur cette question du traitement de Hugo par la critique marxiste, voir aussi l'article de Roger Fayolle intitulé "Paul Lafargue critique littéraire et propagandiste du matérialisme historique" (in Philologica Pragensia, 1976, III) et, de T. Gorilovics, un article intitulé "La légende de Victor Hugo de Paul Lafargue", dans Studia Romanica, Debrecen, 1979.

 

Le numéro de la Revue des Lettres Modernes consacré à "Hugo et les femmes" serait paru. Prime à celle qui le rapportera entier.

 

Jean-Claude Nabet signale un roman tout à fait sympathique: Les Vertes Feuillantines, de Robert André, sorte de rêverie autobiographique sur Hugo. Le livre est illustré de documents, d'un plan du quartier de l'époque. P. Georgel se souvient, à ce propos, que l'une des familles des Petits Bourgeois, de Balzac, vit aux Feuillantines.

 

Arnaud Laster propose d'aller voir Le Roi s'amuse à la Comédie Française, dans la mise en scène de Jean-Luc Boutté. Anne Ubersfeld critique le spectacle: le drame est transformé en mélodrame flamboyant. Le personnage de Triboulet perd de sa complexité: il est bon et gentil, on ne comprend plus que François 1er "méchant" n'est qu'un phantasme du bouffon. La scène finale est dévoyée: au lieu du peuple, ce sont les courtisans qui entourent Triboulet; le rideau tombe sur leur rire. A. Ubersfeld se demande, d'autre part, pourquoi Saint-Vallier et le médecin de la scène finale (Louis Arbessier) ont la barbe de Hugo.

 

Guy Rosa renouvelle ses félicitations à Claude Millet: sa thèse parle du texte lui-même, non de ses zones périphériques: carnets, manuscrits, bibliométrie... C'est une attaque frontale de l'œuvre, et Hugo est (presque) plus clair et convaincant dans cette thèse que dans la Nouvelle Série de la Légende des siècles...

 

A ajouter à la rubrique "Victor Hugo, hélas", Jack Lang aurait dit à Maastricht qu'il se réjouissait que se réalisât enfin l'idéal hugolien des Etats-Unis d'Europe...

 

Compléments à l'exposé "Hugo dans le Larousse":

Agnès Spiquel précise que Cassius, dans la citation de Larousse, faisait référence à Caïus Cassius Longinus, mort en 42 av. J.C., qui fut un instrument de la conjuration contre César et un ardent défenseur de la liberté. L'histoire veut que Cassius, à l'école, ait souffleté son camarade Faustus, fils de Sylla, qui faisait trophée devant lui de la grandeur et du pouvoir absolu de son père (d'ailleurs, dans Astérix...).

Larousse était si bien persuadé que la peine de mort s'éteindrait prochainement d'elle-même dans les faits qu'il lui semblait inutile de demander son abolition dans le droit, ajoute Agnès Spiquel après lecture de l'article "mort".

André Rétif, dans Larousse et son Œuvre, paru en 1975, signale que Larousse a envoyé les quatre premières livraisons de son Dictionnaire à Hugo en 1864. Celui-ci lui a répondu chaleureusement: sa lettre, précise Bernard Leuilliot, figure d'ailleurs dans l'avant-propos du Dictionnaire, manière pour Larousse de se faire de la "réclame".

Christian Porcq s'est penché sur "l'Ovide de Guernesey": Lachâtre, dans son Dictionnaire, dit qu'Ovide a été exilé pour ses mœurs dissolues. Jamais le poète n'est présenté sous un jour héroïque.


Communication de Claude Millet  : «Renouvier lecteur de Hugo»  (voir texte joint)


Victor Hugo le Philosophe date de 1900, Victor Hugo le poète, de 1896, précise Claude Millet.

Discussion

A. Ubersfeld: il y a un paralogisme dans la pensée de Renouvier. Il identifie infinitude et déterminisme, alors qu'il ne peut y avoir déterminisme des lois de la nature que s'il y a finitude: il faut un point de départ aux lois. Il ne peut y avoir de lois absolues que dans un système clos, on le sait depuis Einstein.

J. Acher s'étonne d'une telle erreur de la part d'un néo-kantien. Et les fameuses antinomies de Kant?

A. Ubersfeld: des contradictions, on ne sortira pas logiquement, dit Kant; c'est sa force. Renouvier revient en arrière, dans une dimension métaphysique bien antérieure à la sortie de Kant de la métaphysique.

C. Millet relève un retour en arrière analogue à propos du sublime. Renouvier le définit comme le grand, et même le gros, le "grossissement". Il n'oppose jamais le sublime au grotesque, mais au ridicule. Marie-Claude Banquart parle de cette "tendance lourde" de l'art à la fin du siècle.

 

B. Leuilliot: Renouvier n'est pas un mauvais philosophe, il se débrouille comme il peut avec les instruments conceptuels de l'époque. Son importance, pourtant, est considérable dans l'histoire de la philosophie française ultérieure: il est à l'origine de son anti-hégélianisme, à l'origine aussi d'une filiation de philosophes français comme Hamelin. Sa critique de l'optimisme humanitaire de Hugo touche étonnamment juste. Il n'en est que plus surprenant qu'on ne trouve aucune trace de contacts entre Hugo et Renouvier. Renouvier fait en 1951 une proposition de loi sur l'organisation communale. Or, dans Napoléon-le Petit, seul texte où Hugo fasse une proposition de loi, son projet politique est étonnamment proche de celui de Renouvier: il s'agit d'une organisation communale fondée sur la démocratie directe. Pourtant, il n'existe apparemment aucune trace d'une "connivence" entre les deux hommes. Il faut lire le grand livre de Renouvier, Uchronie (réédité dans le Corpus des philosophes français, dirigé par M. Serres), qui est une réflexion sur le futur ambigu. Il y critique la doctrine du progrès nécessaire, qui implique cette conséquence inacceptable pour Hugo que les vaincus ont toujours tort.

C. Millet se demande s'il ne s'agit pas aussi d'une réaction contre Victor Cousin. Il faudrait étudier les différences qui existent entre les articles de 1889 et Hugo le Poète.

G. Rosa: Cousin, Quinet, Michelet étaient des ennemis pour Renouvier, puisqu'ils étaient les penseurs du progrès nécessaire. Mais il se fait, du même coup, le philosophe des "opportunistes": c'est la base idéologique de leur action politique.

B. Leuilliot: Renouvier est le seul penseur critique à avoir pris Hugo au sérieux avant le Groupe Hugo. Il est intéressant jusque dans ses erreurs. Il y a peu d'exemples d'une écoute contemporaine aussi attentive. Voir en particulier ses articles sur L’Homme qui rit et sur Quatrevingt-treize.

 

A. Ubersfeld regrette que le "privitivisme" de Hugo soit le point d'aboutissement de la pensée de Renouvier, en cela proche d'un Péguy. Cela signifie qu'il ne parvient pas à une conception de la pensée mythologique. Albouy non plus. La retombée sur le primitivisme est un moyen pour Renouvier de sortir du dilemme. Il en sort par un tour de passe-passe qui tient à sa place dans l'histoire de la philosophie. Renouvier est lui-même pris dans le positivisme philosophique ambiant, ce qui l'empêche de voir qu'il y a une pensée mythologique ancrée dans chacun. On le sait depuis Freud. C'est le seul moyen de comprendre que la pensée mythologique de Hugo est une philosophie actuelle.

B. Leuilliot: sans doute. Mais même lorsqu'il reproche à Hugo la mythologisation, il dit aussi que c'est ça qui est intéressant.

G. Rosa croit avoir compris qu'il s'agit d'une critique du mythe en lui-même, comme pensée infantile. C'est gênant; mais Renouvier dit la même chose de la poésie, réaliste, donc erronée.

C. Porcq s'étonne du peu de valeur qu'attache Renouvier aux contradictions, aux tensions de Hugo. C'est précisément dans ces contradictions que réside le génie de Hugo.

C. Millet: Renouvier hésite souvent, et intelligemment, devant l'illogisme de Hugo. Il ne sait pas quelle position prendre par rapport à la mythologie hugolienne, il parle de "pensée flottante". Mais il défend la contradiction hugolienne en défendant l'affirmation simultanée du déterminisme et de la liberté. Hugo est à la fois un "sous-penseur" et quelqu'un qui invite à considérer la pensée autrement. Mais les outils conceptuels nécessaires pour le penser n'existaient pas à l'époque, et peut-être même pas de nos jours. Ainsi, quand il défend Hugo philosophe, il parle de "sentiments" et plus du tout de pensée mythologique.

B. Leuilliot: c'est tout de même une pensée forte, puisque Renouvier s'oppose violemment à ceux qui font de Hugo uniquement un penseur.

J. Acher se demande si la critique de Renouvier ne fait pas référence à la définition kantienne du sublime, qui est une "pensée sans concept".

 

A. Laster s'interroge sur la position philosophique et religieuse de Renouvier. C'est un déiste pré-kantien, répond A. Ubersfeld. C'est un laïc pour qui il est impossible de penser que Dieu n'existe pas, ajoute C. Millet. A. Laster ne cache pas son étonnement: il y a contradiction. P. Georgel: le laïcisme est une question de législation, pas de croyance. Cela implique uniquement la séparation du laïque et du religieux. Renouvier est dans la mouvance du spiritualisme, la "religion officielle" des républicains de 1880. Pour A. Laster, il y a chez Renouvier une sorte de naïveté: de quel droit fait-il l'esprit supérieur en parlant de Hugo, puisqu'il dit la même chose que lui?

B. Leuilliot: Renouvier touche ce qui est névralgique chez Hugo. Son analyse du pessimisme hugolien est très profonde, surtout de la part d'un contemporain.

A. Laster, Renouvier est plus profond à propos du pessimisme de Hugo qu'à propos de son optimisme: sa critique en est faible et conventionnelle, et cela, parce que sa position à lui n'est pas assez différente de celle de Hugo.

B. Leuilliot: il affiche l'inconfort de sa propre position spiritualiste en critiquant Hugo. C'est en cela que son analyse est passionnante.

G. Rosa: la double liaison, établie par Renouvier, d'une part entre progression optimiste et représentation métaphysique de la divinité allant vers le panthéisme, et, d'autre part, entre pessimisme et adhésion à un Dieu personnel est intéressante pour comprendre Hugo. Instinctivement, on établirait le couplage inverse. Cela explique les "couplets" panthéistes dans Les Contemplations, et la personnalisation progressive de Dieu après, dans La Légende des siècles ou L'Art d'être grand-père par exemple. L'analyse que Renouvier fait d'Abîme, dans la Nouvelle Série, va dans ce sens. A. Ubersfeld et C. Millet se récrient: l'analyse d'Abîme est consternante.

C. Porcq s'interroge sur le non-dit: le sentiment, l'intuition semblent décoratifs chez Renouvier, alors que son discours leur accorde implicitement une place considérable.

C. Millet résume l'analyse de Renouvier: il y a une pensée forte chez Hugo, c'est le déterminisme des passions; et une pensée faible: le personnage hugolien, sans cohérence psychologique. Renouvier dit que Hugo n'a pas l'imagination du sentiment. G. Rosa en aparté: c'est bien vrai. B. Leuilliot: l'approuve.

A. Ubersfeld est indignée: la complexité des personnages du Roi s'amuse est indéniable: qu'on pense à la richesse du cheminement de l'amour chez Blanche (fixation de l'amour par le viol et absence du père), à la richesse psychologique de Triboulet ou au personnage de François 1er, qui est tout sauf monolithique.

Pour G. Rosa, ce n'est pas de la psychologie. C. Millet renchérit: cela n'aboutit pas à la constitution d'une "personne" naturelle. A. Ubersfeld insiste: la psychologie des profondeurs existe. Il y a une conscience morale chez Triboulet. Sans doute, il y a une espèce de redondance du personnage hugolien sur une certaine trajectoire, comme lorsque quelqu'un a une obsession et parle toujours de la même chose, mais cela n'empêche pas que son comportement soit complexe. Le monolithisme des personnages hugoliens va de pair avec la complexité des éléments discursifs (syntaxe, etc...).

C. Porcq s'étonne: Renouvier, pour critiquer Hugo, se réfère à une construction romanesque à la Stendhal, à la Balzac. C. Millet: Renouvier parle de la faiblesse psychologique des personnages hugoliens, mais aussi de personnages "légendaires", qui seraient l'union du personnel et de l'universel. Il oscille entre ces deux pôles.

B. Leuilliot: quoi qu'il en soit, le discours de Hugo est toujours plus fort que celui des personnages. En ce sens, ils n'existent pas, ou peu. Sinon, ajoute G. Rosa, lorsque le texte donne l'impression que Hugo est débordé par son personnage: Thénardier, par exemple.

B. Leuilliot: et c'est ce qui rend problématique la représentation du théâtre de Hugo: on ne peut pas mettre en scène un monologue en cinq actes. A. Laster, réagit vivement. On peut toujours dire que la voix de l'auteur est supérieure à celle des personnages. Dans les cinq actes de Racine, c'est Racine qui parle.

La différence, dit A. Ubersfeld est que la réception de Hugo a une histoire négative, alors que l'histoire de la réception de Racine est positive.

G. Rosa trouve le théâtre hugolien mal défendu. Le langage théâtral auquel Hugo a affaire le gêne, car il se plie difficilement à cette forme de théâtre où la voix de l'auteur est plus forte que celle des personnages. Aussi est-il obligé de faire des concessions. la psychologie des personnages en est une. Mais, dans Le Théâtre en liberté, il abandonne la psychologie. (Tollé général.)

A. Ubersfeld: la seule différence qu'amène Le Théâtre en liberté, c'est le traitement de l'espace!

G. Rosa, imperturbable, fait l'éloge d'une mise en scène, déjà ancienne, de Hernani, à la Cartoucherie, où les personnages n'étaient pas traités comme des personnes, mais comme les interlocuteurs intérieurs d'une conscience. Les comédiens ne bougeaient pas, se contentant de dire le texte. Les spectateurs étaient face à une conscience en train de s'élaborer.

B. Leuilliot renchérit: Hugo ne compare-t-il pas la salle de théâtre à un crâne?

G. Rosa dans le même sens, le type de représentation inventé par Vitez pour Les Burgraves rompait avec la tradition de personnages ayant des pensées et des intentions.

Pour A.Laster, c'était une aberration.

G. Rosa serein dans l'adversité, adhère à la thèse de Renouvier: Hugo a une imagination géométrique en matière de construction du Moi, et pas du tout d'imagination des sentiments.

Pour A. Ubersfeld, ce qui est remarquable dans la psychologie des personnages de Hugo, c'est la conversion. Le spectateur ne dispose pas de références qui puissent l'aider à interpréter, car Hugo s'attaque à des états exceptionnels. Le discours de Triboulet sur ce qu'il croit être le corps du roi ne peut pas être entendu.

 

Joyeux Noël et Bonne Année à tous!

 Ludmila Wurtz


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.