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Séance du 22 juin 1991

Présents : L. Wurtz, J. Seebacher, M. Delavalse, C. Porcq, C. Millet, F. Laurent, D. Moulinjeune (qui fut jadis l'élève de J. Seebacher et de P. Albouy), J. Acher, J.-C. Nabot, D. Charles, C. Raineri, C. Treilhou-Balaudé, P. Abraham.
Excusés: A. Ubersfeld, G. Rosa, J. Delabroy.


J. Acher communique un tiré à part de la Revue de la recherche juridique - Droit prospectif (Presses Universitaires d'Aix- Marseille, n°XVI-45) où l'on peut lire l'article d'A. Esminger, du Laboratoire de Sociologie juridique, "Hugo suicidographe: Les Misérables ou la désintégration par la loi", dont C. Porcq se charge de faire parvenir la copie à ceux que cela intéresse.

J. Seebacher saisit l'occasion de rendre un hommage à l'auteur de La Mort volontaire au Japon (Gallimard), Maurice Pinguet. Il pense à une phrase du "roman-Serk" sur le suicide, qu'il faudra retrouver.

 

J. Seebacher lit d'autre part une lettre d'André Sonzogno, exilé à Karlsruhe, qui lui a été transmise par Laffont: c'est un brillant éloge de l'édition Bouquins, œuvres et correspondance, auquel s'associent des vœux de réussite pour le volume Index, ainsi que de nombreuses questions sur les graphies fantaisistes de Hugo et/ou de ses éditeurs.... parfois divergentes de la Correspondance -A. Sonzogno, en tant que "professionnel de l'orthographe" se demande s'il y a "quelque chose à en faire" dans le cadre du débat sur la réforme.

 

F. Laurent revient sur l'exposé de P. Laforgue ("La notion de "résidu" dans Les Misérables", 25 mai) en faisant part de sa perplexité à la lecture de certains passages du roman (I, I, 6 sur le "petit carré de papier" retrouvé cacheté derrière les portraits des deux abbés nommés le 27 avril 1785, et II, V, 2 sur la "vieille inscription" de la poterie Goblet). J.-C. Nabot le met en garde contre un danger dont G. Rosa l'a sagement averti (en diagnostiquant, à coups de "Et alors ?", le syndrome de la Sainte-Marthe): celui de devenir fou devant ce genre de signes. La question est précisément, selon C. Millet, de distinguer ce qui fait signe de ce qui fait sens et J. Seebacher peut exposer les vertus de l'explication de texte, telle qu'on la pratique, notamment, lors des oraux d'Agrégation, qui met au jour cette pratique de la fascination de la chose vue.

F. Laurent, dans l'esprit de la seconde partie de l'exposé de P. Laforgue, oppose à ces signes le passage sur la sœur de Jean Valjean (I, II, 6), ouvrière à l'imprimerie de la rue du Sabot dont le dernier fils attend sur le pavé l'ouverture de l'école: il y a là l'ébauche d'une "solution normale" qui ouvre un avenir que le roman désigne sans le prendre en charge.

 

Informations

Personne n'ayant vu la reprise de L'Intervention au théâtre du Guichet Montparnasse par un jeune metteur en scène dont A. Laster soulignait les qualités (voir séance du 25 mai), une rubrique mondaine est ouverte.

 

Communiquée par J. Seebacher, une Parodie des Misérables par Baric, chez Arnauld de Vresse, rééditée par la Maison littéraire de Victor Hugo, aux Roches (Bièvres), fournit l'occasion, après de rapides précisions hydrographiques sur la Bièvre et quelques remarques sur la désaristocratisation de la noblesse française, dont le duc de Clermont-Tonnerre semble bien donner le fâcheux exemple [mais, "Si omnes, Hugo non"...], de raconter l'inauguration de la Maison achetée par la Soka Gakkaï (voir séance du 23 mars).

Alors que les catalogues circulent, grâce à C. Raineri, J. Seebacher s'insurge contre la campagne de presse hostile à l'association (C. Millet souligne que, si la Soka Gakkaï blanchit l'argent de la mafia, c'est au moins la preuve que Hugo peut servir à quelque chose), loue le subtil mélange de sourire japonais et de rigolade marseillaise du service d'ordre, vante les délicatesses de la logistique de la soirée (petites voitures électriques), l'élégance des participants et de la restauration des lieux, la qualité du discours de l'ambassadeur soviétique auprès du Luxembourg (celui de M. Landowski sera vite oublié), et l'efficacité de la chambre froide destinée à conserver les ouvrages. Le buste de Victor Hugo qu'ont reçu les membres du comité d'honneur (et que J. Gaudon n'a pas osé sortir de son papier de soie) a l'air très beau.

L'ouverture au public étant prévue pour juillet, il faudra en revanche compléter les rayons des Usuels, dans l'esprit de ce qui s'est fait place des Vosges et dans la salle XIXème de Paris VII. C. Raineri nous confirme que l'intention est bien de constituer une bibliothèque conséquente.

 


Communication de Ludmila Wurtz  : "Les dédicaces"  (voir texte joint)


Discussion

Après avoir émis quelques réserves sur d'éventuels jeux onomastiques ("La-Martine" et "David danger"), J. Seebacher à propos de "Pensar, dudar" des Voix intérieures (XXVIII) et de "Que nous avons le doute en nous" des Chants du crépuscule (XXXVIII) souligne que rien ne permet de voir en Louise Bertin la maîtresse de Hugo; elle a en revanche initié Adèle à la musique et joué auprès de cette enfant très tôt inquiétante ce rôle de grande sœur que n'a pu remplir Léopoldine. D'autre part, il semble bien que le "découragement" des commentateurs dont L. Wurtz fait état à propos de l'identité du "D. de ***" dédicataire du poème VIII des Rayons et les ombres soit sans objet: J. Seebacher se rallie à l'hypothèse de J.-B. Barrère selon laquelle il s'agirait du duc d'Orléans.

C. Porcq demande si, Louise Bertin exceptée de ce "dialogue entre les arts majeurs", des poèmes ont été dédiés à des musiciens (L. Wurtz mentionnait des peintres et des sculpteurs), mais personne n'a le souvenir de pièces dédiées à Liszt ou Berlioz.

 

F. Laurent, après avoir précisé que la réflexion de Hugo sur le ratage de 1830 a été longue à se former (dans Les Misérables, le choix de 1832 contre 1830 est à cet égard caractéristique), avance l'idée que le changement de régime que l'on peut observer après 1830 dans les dédicaces est peut-être lié à l'évolution du mouvement romantique lui-même. Les dédicaces "mondaines" aux copains du cénacle n'ont plus lieu d'être dès lors que les amitiés se désunissent. D'autre part, le poème dédié "A M. de Lamartine" (Les Feuilles d'automne, IX) est une auto-affirmation face au "grand frère", reconnaissante mais cruelle.

J. Seebacher quant à lui ne pense pas qu'ici la "fraternité dans le génie" s'exprime autant à l'avantage de Victor Hugo. Le cas de Théophile Gautier dédicataire des Fleurs du mal est exemplaire: c'est un copain et un modèle. On peut alors regretter l'insuffisance des interprétations de Claude Gély dans son travail sur l'intimité, qui vaut surtout -et ce n'est pas négligeable- comme collection de matériaux. La dédicace est aussi le moyen de savoir qui l'on est. A la suite des conclusions de L. Wurtz et de C. Millet qui fait observer qu'à la dissociation lecteur-dédicataire répond celle de l'énonciation -cette symétrie fonde le texte comme re-cueil, on peut dire qu'à l'"insensé qui crois que je ne suis pas toi !" répond un "insensé qui crois que tu n’as pas de je, que tu n'es pas Victor Hugo" ["Chacun trouve son moi dans le moi d'un poète"...].

C. Millet souligne que la dédicace est ainsi ce don qui fait que la poésie [la pièce] n'est pas (seulement) une marchandise.

F. Laurent, à propos de cette question de l'intimité et du poème dédié "Au roi Louis-Philippe" (Les Rayons et les Ombres, III), remarque que le tableau de la Monarchie de Juillet dans Les Misérables touche beaucoup à l'intimité (bourgeoise) du roi, mais en fait précisément un obstacle à l'accomplissement du rôle public. Inversement, J. Seebacher rappelle que c'est précisément en utilisant son titre de baron que Hugo peut voyager incognito avec Adèle.

 

En l'absence de G. Rosa qui aurait sans doute pu alimenter cette discussion de ses idées sur la double destination, nous trouvâmes d'autres expédients pour nous sustenter.

 David Charles


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.