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Séance du 25 mai 1989

Présents : L.-F. Hoffmann, professeur à l'université de Princeton, Agnès Spiekel, qui travaille sur le mythe d'Isis, Emmanuelle Santz, qui oeuvre à une bibliographie hugolienne informatisée, Pierre Georgel, Bernard Leuillot, Renée Legrand, scénariste passionnée de Victor Hugo, Salima Haddad, qui écrit une thèse sur l'exotisme dans «La Légende des siècles» , Véronique Dufief dont la thèse fournira l'édition critique -attendue- de «William Shakespeare» , Wilhelm Kempf, éditeur des Carnets de Vianden, venu du Luxembourg, Annie Ubersfeld, A. Laster, et bien d'autres encore.
Excusés: [non noté]


 

Informations

B.Leuillot donne quelques précisions à propos de «Burg-Jargal», et rectifie le compte-rendu de la dernière scéance.
«Spartacus» est un projet d'Eugène Hugo, et non du jeune Hugo. Par ailleurs, il est inexact aux yeux de B.Leuillot de parler d'une droite anti-colonialiste. Personne n'est anti-colonialiste.Il y a seulement deux manières d'envisager le colonialisme: une
colonisation militaire à la Bugeaud, coûteuse pour le budget national, ou une colonisation d'économie libérale, celle que préconise la droite. Cette colonisation sans budget devait se faire au moyen de concessions de terre faites aux colons. Il n'y a pas d'anticolonialisme en 46-47, il y a une lutte menée contre Bugeaud, - Tocqueville en tête.
Dès 47 les colons sous tutelle en Algérie revendiquent une Algérie française. Parmi eux, bon nombre d'écrivains faméliques, partis pour une sinécure en Algérie, tel Pétrus Borel, ce républicain à la manière de Cavaignac, qui trouve en 46 un emploi d'inspecteur de la colonisation en Algérie. On connaît aussi le cas d'Abel Hugo, qui fait en 47 deux voyages pour trouver un endroit où installer un haras. A la même époque, Victor Foucher est Directeur des Affaires Civiles de l'Algérie, sur place, avec rang de conseiller d'Etat. Il est difficile de documenter (pour la «Correspondance») cet aspect de la vie d'A.Hugo. Tout ce que l'on sait, c'est qu'à l'époque il y a eu un mouvement effectivement important qui allait dans le sens de l'appel du Sud, et que ce Sud attirait aussi bien des brasseurs d'affaires comme Abel que des poètes romantiquement faméliques comme Petrus Borel.
Abel est alors le vice-président de la Société Orientale, qui publiait «La Revue orientale». Probablement financée par une autorité politique, cette revue devient en 1847 «La Revue d'Alger», franchement ancrée dans les problèmes de colonisation. Abel y joue un rôle de premier plan. Deux de ses lettres à Victor relatent son voyage en Algérie.
B.Leuillot lance un appel: il aimerait bien en savoir un peu plus sur la carrière de V.Foucher. P.Georgel demande si les archives sont coincées. Non, répond B.Leuillot, elles sont transférées à Aix avec l'ensembles des archives sur l'Algérie, mais il reste très peu de choses. Pour Foucher, on a retrouvé des lettres de dénonciation l'accusant d'être un valet de ministre, et des lettres où il demande sa mutation à Paris.
Abel a aussi rédigé une brochure visant à démontrer comment coloniser l'Algérie sans qu'il en coûte à la France. L'Etat aurait concédé des terres à charge d'être remboursé par les colons. C'était se prononcer contre la colonisation militaire, véritable enjeu du débat.

* G. Malandain vient de faire paraître une édition de «Notre-Dame de Paris» dans la collection "Lire et voir les classiques" (éditions Presse Pocket).

* J. Acher nous informe d'une communication de J. Maurel au Collège Internationale de Philosophie : «Victor Hugo, un revenant de la Révolution».


* A. Laster : le 15 juin à 19h30 au musée d'Orsay, projection des «Travailleurs de la» «mer »d'André Antoine (1918, copie restaurée).

* A. Laster: Un sondage vient d'être réalisé sur les auteurs que les professeurs de français aiment le plus/ le moins étudier et sur les auteurs que les élèves aiment le plus/le moins lire. Hugo arrive en médiocre position au palmarès des professeurs, en
revanche il n'entre pas dans la liste des auteurs que les élèves n'aiment pas (ouf!).

* B. Leuillot : aux éditions Slatkine, publication par deux Américains (du Nord) d'un ouvrage sur les relations entre Hugo et Lamennais (1989). Pas troublant, mais assez rare.

 


Communication de Léon-François Hofmann :  (voir texte joint)


Discussion

La date de publication initiale de «Bug-Jargal» (1820 dans «Le Conservateur littéraire», janvier 1826 chez U. Canel) est importante aux yeux de A. Laster parce que Hugo a explicitement désavoué, sans la renier, toute sa production antérieure à son "âge d'homme": 1827-28. Cl.Millet voit surtout dans 1825 la date d'octroi de l'indépendance d'Haïti, victoire du négoce sur l'indivisibilité du royaume de France (cf J. Seebacher, notice de «Burg-Jargal», collection "Bouquins").
A. Laster revient sur l'esthétique du mélange. Le mot était peut-être péjoratif encore en 26-27, mais tout le lexique noté par L.-F. Hoffmann réapparait en version positive dans le théâtre hugolien: la bande, le flot, le chien, etc, Hernani est un
bandit; le flot, c'est le peuple; et le chien, c'est Hugo ("Je suis un chien", disait-il, dans ses poèmes à Juliette).
L.-F. Hoffmann réinscrit le débat dans un cadre plus largement historique. Le code noir de 1725 est resté en vigueur jusqu'en 1791. A cette date, il y avait 500 000 habitants à Saint-Domingue, essentiellement des esclaves noirs d'origine africaine, 40 000 blancs, et 28 OOO hommes de couleur libres, mulâtres pour la plupart d'entre eux. Ce qui invite à penser que les rapports sexuels entre blancs et noirs étaient relativement rares, contrairement à ce qu'on croit. Voir à ce sujet le très beau livre d'Arlette Gautier, «Soeurs de solitude», essai sur la condition des femmes esclaves. Bon nombre d'hommes de couleur libres avaient des terres -les mulâtres étaient donc très compromis. Lorqu'Ogé a fait respecter le décret pour le droit politique des hommes de couleur libres, il s'est empressé de préciser que ce décret ne remettait pas en cause l'esclavage: lui-même possédait des esclaves.
Saint-Domingue est resté très isolée pendant la Révolution: en 1793, pas un seul batiment français ne l'a abordée. Pourtant, les enjeux français sur cette terre outre-atlantique étaient de taille. Plus de 50% du commerce extérieur de la France était réalisé avec Saint-Domingue : de là les 40 000 soldats sacrifiés. La révolte de Saint-Domingue a d'ailleurs peut-être été suscitée par le gouverneur, adversaire décidé de la Révolution, et qui aurait voulu par là ruiner le gouvernement révolutionnaire. (Cf le rapport de Garrand-Coullon, Président de la commission chargée de faire le point -en 10/12 volumes- sur la situation et sur les événements de Saint-Dominingue en 91).
A. Ubersfeld revient sur l'idéologie du mélange, parce que c'est une problématique dont on n'est pas sorti. Elle est liée à une chose "réactionnaire", le refus du métissage, du mélange, fondamental chez Le Pen comme chez Hitler. Les noirs bien noirs et les blancs bien blancs, c'est la logique hitlérienne, mais on n'en a pas fini avec elle d'un mot. C'est aussi ce qui chez Hugo, au croisement du père et de la mère, défend le particularisme (vendéen) contre l'universalisme (paternel). L'idéologie de l'anti-mélange a deux visages : celui du totalitarisme raciste, et celui de la défense des particularités. La Révolution française a été une entreprise de destruction des particularismes, mais la question n'est pas simple: qui approuverait les litres d'eau de Javel et les heures de défrisage de certaines femmes africaines à Paris? C'est pourquoi il est intéressant d'avoir mis l'accent dessus comme l'a fait L.-F. Hoffmann. Et c'est vrai que la caractérisation du mulâtre est décisive. Hugo de «Burg-Jargal» à «Quatrevingt-treize» a creusé la même problématique, sans manichéisme.
Pour L.-F. Hoffmann, la question que pose «Burg-Jargal» est aussi celle de l'exotisme. L'image du mulâtre a toujours été très ambiguë. Au XVIIIème siècle, elle était très peu thématisée. C'est un personnage romantique, marginalisé par sa race et son état-civil (il est illégitime). Voir à ce sujet l'édition de L.-F. Hoffmann de «Georges» d'Alexandre Dumas, en Folio.
Les personnages négatifs de «Burg-Jargal» sont des mulâtres, à commencer par Habibrah. A.Laster nuance : le personnage du bouffon est positif, ou va le devenir. Cl.Millet s'insurge: il n'y a pas un grotesque chez Hugo, mais des grotesques qui prennent chacun leur sens dans des dispositifs textuels précis. Et si on essaye de retrouver une cohérence du grotesque dans les oeuvre de Hugo de «Burg-Jargal» aux derniers textes écrits pendant la Troisième République, il faut distinguer au moins deux types de grotesques : le grotesque purement négatif du ver destructeur (Habibrah, Barkhilphédro, le ver de «L'Epopée du ver») et le grotesque positif (celui qui au contraire construit une positivité, et qui est celui du théâtre des années 30 ou d'Ursus-Gwynplaine). A. Ubersfeld : Dans «Burg-Jargal», manque un rouage essentiel du grotesque, le retournement dialectique, duquel émerge la positivité du mal, sa sublimité. Cl.Millet poursuit son travail de sape sous la statue de Hugo : il n'y a pas à sauver Hugo, en essayant au prix des pires aplatissements de ses textes de jeunesse de montrer qu'ils sont en réalité progressistes. «Burg-Jargal» est un roman réactionnaire, l'intérêt étant que les mêmes figures textuelles et les mêmes thématiques (le grotesque et la thématique de la fusion/confusion/distinction en particulier) aient pu servir de dispositifs pour une pensée réactionnaire puis, retournés, pour une pensée progressiste.
A.Laster met en avant le scandale qu'a provoqué en 1880 la mise en scène du roman. Cette mise en scène a en effet provoqué les pires déchainements racistes dans la presse, qui fait état des applaudissement des "communards" au spectacle de la "chienlit nègre". Cette réception du «Burg-Jargal» adapté pour la scène par un secrétaire de Hugo prouve la positivité latente du texte: «Burg-Jargal» n'est pas un roman réactionnaire.
B.Leuillot rappelle que le débat est vieux (déjà au colloque de Heidelberg... -entendons le colloque sur Hugo, en 85), et qu'aucun des camps n'a tort. Pour sortir d'un débat qui finalement ne concerne qu'un individu, Victor Hugo, L.-F. Hoffmann renvoie à un texte de référence, «Les Jacobins noirs» de Cyril L.R. James (1938), édité en livre de poche. Notre ignorance sur Haïti, que l'on connaît grace à Papa Doc et au Sida, est le résultat d'une formidable conspiration du silence des historiens: la position française (blanche) n'est pas beaucoup plus claire aujourd'hui qu'elle ne l'était sous la Restauration. Et, pour revenir à Hugo, la comparaison qu'il fait dans «Les Chatiments» entre Napoléon III et Soulouque, général illettré mis au pouvoir par des factions à Haïti, ne va pas dans le sens d'une élucidation de sa position face au problème d'Haïti et de la négritude en général. Renée Legrand ajoute que «Burg-Jargal» n'est pas le seul cas de racisme plus ou moins insidieux: le gros problème des acteurs noirs, c'est de se trouver des rôles qui ne soient pas porteurs d'une idéologie raciste: Roussin («La Petite Hutte»), c'est un répertoire court et plus que suspect. Cl.Millet se demande ce que peut bien vouloir dire le terme de raciste si «Burg-Jargal» ne l'est pas.
B.Leuillot vient défendre Hugo de cette entreprise d'iconoclastie sauvage: dans «Burg-Jargal», il y a de mauvais nègres comme dans «Les Misérables» il y a de mauvais pauvres. On n'ira pas dire que Hugo n'aimait pas les pauvres! Et c'est quand même Thénardier qui dit ses quatre vérités à Mr Leblanc, -avant de devenir négrier. On peut dire que «Burg-Jargal» est un roman raciste, mais dont le racisme est retourné, à l'intérieur du discours.
Cl. Millet voudrait savoir où, dans le texte, le racisme est retourné. B. Leuillot concède qu'il ne le voit pas non plus clairement se retourner, mais qu'aujourd'hui, à l'heure du Le Pénisme, il est peu opportun d'assimiler «Burg-Jargal» à une pensée raciste. La position de Hugo est plus complexe. Si on prend un autre roman de jeunesse, «Han d'Island», le même pêle-mêle des opinions et des actes se retrouve dans la révolte des mineurs, dont tout le monde sort battu: vive la liberté! et vive le roi!, crie-t-on en même temps. C'est exactement la même chose que pour Biassou. Il faut lire «Burg-Jargal» comme un effort pour donner une représentation de la Révolution, représentation qui se heurte à sa propre impossibilité, sinon via le dérisoire et l'irreprésentable. La mêlée finale et le confusionisme des dernières pages de «Quatrevingt-Treize» ne permettent pas de dire que Hugo est du côté de Lantenac, ni de celui de Gauvain. Y compris dans «Quatrevingt-treize», Hugo est incapable de donner une représentation de la violence qui ne soit pas phobique et fantasmatique. Le moment violent, le pêle-mêle des événements et des hommes ne trouvent pas de représentation adéquate, ne sont pas représentables.
G.Rosa émet une réserve: il n'y a pas, dans «Quatrevingt-treize», d'équivalent au passage en revue des troupes de Biassou, ni dans «Bug-Jargal» d'équivalent au "C'est le mondieu qui fait ça". L.-F. Hoffmann rappelle qu'il faut essayer de lire le roman avec les yeux des contemporains, qui admettaient avec un caractère d'évidence les opinions racistes que Hugo reprend dans son roman.
A.Laster s'insurge contre l'idée que Hugo ait pu être raciste. A. Ubersfeld calme le jeu en rappelant la dimension littéraire de la problématique du pêle-mêle, et remercie B. Leuillot d'avoir insisté sur la question de l'irreprésentable. Montrer le pêle-mêle, c'est montrer l'aporie idéologique dans laquelle est enfermé le débat entre particularisme et universalisme -débat qui continue aujourd'hui. Et ce n'est pas parce que Le Pen est particulariste que les particularistes sont "mauvais".
L.-F. Hoffmann rappelle qu'une grande partie des lecteurs sous la Restauration n'étaient pas opposés à l'esclavage, ni à l'idée d'une infériorité congénitale des nègres, infériorité qui faisait consensus. C'est pourquoi le caractère raciste du roman de Hugo
n'a rien de très choquant : il relève de l'esprit du temps. D'un autre côté, le lecteur d'aujourd'hui a tendance à être moins attentifs à ce que potentiellement le texte avait de révolutionnaire et de progressiste parce que les déclarations progressistes sont
systématiquement insérées dans un galimatias, un magma d'implication raciste et réactionnaire.

Posément, Sarah Emmerich intervient pour dire que toute la littérature réactionnaire est indissociable de l'idée de mélange. Tout texte réactionnaire est en effet une ré-action, qui connaît la thèse inverse et l'inclut dans son discours. Quel qu'il soit, un
texte raciste connaît et reconnaît la thèse abolitionniste à laquelle il répond. La
réponse de «Bug-Jargal» est claire. L.-F. Hoffmann remercie S. Emmerich de cette remarque
pleine de bon sens et de profondeur.
P. Laforgue se demande, lui, ce que peut bien être un texte réactionnaire: un texte de Gobineau? de Céline? La condamnation idéologique est un jugement de valeur qui interdit de LIRE le texte. L.-F. Hoffmann et Cl. Millet rappellent qu'un auteur est un être responsable. P. Laforgue objecte: Céline n'est pas responsable. Condamner idéologiquement un texte ne permet pas de le lire. G. Rosa rappelle que c'est pourtant la position de Hugo à l'égard de ses propres textes, et que par conséquent l'évaluation idéologique d'un texte -que G. Rosa croit nécessaire-, n'est pas une position monstrueuse, au moins dans le cas de Hugo.
A.Laster repose à sa manière le problème de l'évaluation, en avouant avoir eu du mal à écouter la communication de L.-F. Hofmann, à partir du moment où celui-ci a dit que «Burg-Jargal» était un mélodrame. L.-F. Hoffmann ne retire pas le mot: si «Burg-Jargal» était signé Pierre Dupont, est-ce qu'on serait en train d'en débattre?
G. Rosa pose alors la question de savoir si d'autres textes contemporains ont traité du même référent historique, et sur quel mode. L.-F. Hoffmann répond. L'image du noir dans la littérature jusqu'en 1850 environ est celle du noir du Nouveau Monde, du noir antillais, et non du noir africain. Il existe, du début du siècle des Lumières à 1791, toute une littérature abolitionniste, tel l'«Adonis ou le bon nègre», drame en faveur des noirs. Ces personnages de noirs sont des personnages souffrants, des victimes, non des héros. Le renversement s'opère en 91, en réaction à la révolte de l'île: un déferlement raciste incroyable va provoquer la naissance du personnage du nègre violeur de blanche, et on peut ranger le texte de Hugo dans la liste des oeuvres hantées par le nègre violeur et/ou tortionnaire. Hugo est dans la bonne moyenne, ni plus ni moins raciste que ses contemporains. C'est vers 1820-30 que l'on assiste à un renouveau de la littérature abolitionniste, couronnée en 1849 par le «Toussaint Louverture» de Lamartine, qui comprend de surprenantes tirades sur la négritude, sur le fait d'être noir et d'être confronté aux
blancs, sur le mélange d'admiration et de haine qu'a le noir pour le blanc.
B. Leuillot tente de conjurer la banalisation du cas Hugo en affirmant la spécificité de son roman, qui se démarque qualitativement du reste de la production contemporaine. A. Ubersfeld, pour rentrer sur un terrain plus solide, pose la question de l'accueil de la pièce. L.-F. Hoffmann dit qu'on en sait peu de choses, sinon que le roman n'a pas eu beaucoup d'articles dans la presse. B. Leuillot: «Burg-Jargal» ne doit pas être un roman si nul que cela : c'est le seul texte que Hugo ait réécrit (non disent G. Rosa et A. Ubersfeld, Hugo a aussi réécrit «Les Misérables»). A. Laster voit dans la volonté de Hugo de rééditer «Burg-Jargal» la volonté de faire oeuvre complète.
Pour J. Acher qui reprend les propos de J. Maurel, la subversivité du roman ne fait pas de doute : Habibrah, c'est la tache d'encre en arabe, la tache d'encre qui se répand, oeuvrant au pêle-mêle du langage.
A. Ubersfeld profite de cette remarque pour dire que l'écriture n'est pas à négliger: dans quel sens est écrit le roman, là est la question. L'isolement des citations fait preuve, mais quid des structures du texte?
G. Rosa souligne le caractère curieux et significatif de ce débat qui, il y a dix ans, n'aurait pas eu lieu, l'admiration pour un Hugo grandiosement progressiste étant alors l'implicite d'un explicite refus de toute appréciation, idéologique ou esthétique du texte. On se trouve actuellement dans une espèce de débat à front renversé, puisque nos partenaires, pour ne pas dire adversaires, politiques adoptent des positions idéologiques qui sont le canada-dry des nôtres. Leur maître mot est aujourd'hui la rhétorique, et discuter des enjeux idéologiques d'un texte est un inconvenance. Ainsi a-t-on vu G. Malandain, à sa soutenance de thèse, clore une discussion en proférant un désarmant: "Mais un texte est tout de même fait pour dire quelque chose!" Visiblement ce renversement des fronts nous embarrasse beaucoup: nous sentons bien la nécessité d'affirmer une "vérité" du texte, mais nous avons tant fait pour ne pas poser la question de leur valeur en ces termes que nous sommes démunis face à notre propre exigence. De là peut-être le caractère circulaire de ce débat, dont les thèses ne se valident que par l'autorité de leur énonciation. G. Rosa lui-même s'est tu sur ce motif. Ce que dit L.-F. Hoffmann lui semble pourtant incontestable, et il ne voit pas pourquoi il faudrait racheter (mot qui soulève l'indignation anti-cléricale d'A.Laster) le Hugo de «Bug-Jargal» -ou plus exactement l'effet probable de la lecture de ce texte en son temps- avec les éléments annonciateurs de ses progrès futurs.
A. Ubersfeld défend la qualité du débat, qui est intéressant parce qu'il est actuel. La question de la signification idéologique d'un texte, de l'écriture textuelle, ne peut être évacuée. Personne ne veut racheter Hugo, qui a des noirs et de leur révolte une idée
qui ne peut être autre que celle véhiculée par son temps. La question est de savoir dans quelle mesure ce qui est véhiculé par son texte est démenti par le texte lui-même, de la même façon que le paternalisme des «Misérables» est démenti par le dispositif textuel du roman lui-même.
L.-F. Hoffmann est d'accord, et pense que Sarah Emmerich a donné une piste de lecture essentielle en disant que tout ouvrage (réactionnaire) exprime dans son exposé pour B la thèse A. B. Leuillot s'empoie à retourner l'argument en invoquant «Le Marchand de Venise» de Shakespeare. La tirade de Shylock, on peut en faire ce qu'on veut, mais elle ne fonctionnerait pas aussi bien si Shilock était un simple pantin de l'antisémitisme. Pour S. Emmerich, le caractère réactionnaire d'un texte ne lui ôte pas sa valeur littéraire (ainsi de «L'Assommoir» de Zola) et il faut prendre garde aux amalgames : il y a une différence entre Zola et Le Pen. Tout le monde semble d'accord : A. Ubersfeld affirme que tout écrivain réactionnaire a quelque part raison, B.Leuillot que pas un roman n'est purement progressiste. La complexité du problème n'est cependant pas résolue : A quoi servent «Burg-Jargal» et «L'Assomoir» dans nos collèges, où ils sont au programme? A. Laster renverse la question: pourquoi Emmanuel Edouard (représentant du gouvernement haïtien à Paris) en 1885 a-t-il fait référence à Hugo? L.-F. Hoffmann répond: parce qu'Emmanuel Edouard pensait à la lettre de Hugo à Brown et à des lettres de Hugo parues dans la presse haïtienne, qui sont extrèmêment importantes pour les haïtiens lettrés, ces haïtiens faisant tout leur possible pour oublier «Burg-Jargal» et la comparaison de Napoléon III à Soulouque. Dire que toute son oeuvre milite pour l'abolition de l'esclavage, c'est vite dit. Où Hugo a-t-il pris position contre la politique esclavagiste de la France (ailleurs que dans les lettres déjà citées)? Or il pouvait le faire, puisque Schoelcher l'a fait. P. Laforgue cite la plus belle et la plus problématique de ces prises de position, le fameux "Homère Ogu, nègre ", de la bande de Patron-Minette. Ogu, précise L.-F. Hoffmann, c'est un esprit vaudou. Autre trace dans «Misérables», soulignée par A. Ubersfeld, la pire chose que commette Thénardier, c'est le fait de devenir négrier en Amérique. Il y a cependant déjà de cela chez Balzac, dont le Vautrin rêve de devenir "citoyen Quatre millions" grace à la traite des noirs. L.-F. Hoffmann précise que l'image des noirs est encore très négative chez Balzac, qui a d'ailleurs écrit une pièce, «Le Nègre», où se joue la sempiternelle histoire érotico-raciste du noir amoureux de la blanche. Cl. Millet s'acharne: tout «Burg-Jargal» est tendu par la question de savoir si oui ou non Burg-Jargal va violer Marie.

Pour finir, B. Leuillot a renvoyé le texte de Hugo à sa postérité , en faisant référence à un personnage de croque-mort de Champfleury, Pierrot dit Burg-JargaL. L.-F. Hoffmann, que le groupe Hugo remercie pour sa communication (ré)novatrice, évoque l'«Atargu»l d'Eugène Sue, personnage réel de bon nègre de Saint-Domingue qui avait sauvé son
maître et sa maîtresse.
(Pour plus d'information, voir «Le nègre romantique», thèse de notre invité.)

 Claude Millet


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.