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Séance du 21 janvier 1989

Présents : non noté
Excusés: non noté


 

Informations

.Nous devons à la science et à l'amabilité de Jean-Yves Mollier -l'auteur de «Michel et Calmann Levy» et, récemment, de «L'argent et les lettres»- la photocopie du rapport établi par le commissaire Gaillard, inspecteur de la librairie à la "Surveillance de l'Imprimerie, de la Librairie et de la Presse" du Ministère de l'Intérieur, lors de la publication des «Misérables». Ce texte pourra sans doute être publié dans «Romantisme», par exemple en tête de la série des comptes rendus consacrés à l'édition Laffont. Le voici; on y appréciera, entre autres, l'utilité des notions ordinaires de la "critique littéraire" (fonds/forme; plagiat et sources; "littérature populaire"; etc.):

 

Paris, le 18 juin 1862

Monsieur le Ministre,

Il y a quatre mois que la curiosité publique a été appelée et vivement stimulée par tous les moyens, sur «Les» «Misérables», ouvrage de Victor Hugo, acquis par Lacroix, libraire de Bruxelles.

Les principes de cette oeuvre socialiste sont empruntés aux doctrines les plus anti-sociales, en ce qui touche le fonds. Quant à la forme, elle passe du sublime au trivial le plus caractérisé. On y trouve des plagiats sans nombre et entre autres la bénédiction de l'évêque «Bienvenu» par un conventionnel endurci qui est copiée sur une vignette qui représentait «Bérenger» donnant, avant de mourir, sa bénédiction au curé de Ste Elisabeth, son confesseur. Cette vignette, placée en tête d'une chanson, avec musique, était publiée en 1858. Une drolesse, femme d'un notaire de province et vivant, à Paris, avec un sculpteur, s'est reconnue l'auteur de cette oeuvre dont le tirage a été détruit. Le notaire, prévenu, est venu chercher sa femme qui se prétendait incomprise et voulait dépasser «Georges Sand», «Pauline Roland» et autres héroïnes émancipées de la vie civile.

Jusqu'à présent, «Les Misérables» que beaucoup de personnes ont achetés, parce qu'on s'attendait à y trouver des attaques et des injures contre la personne de l'Empereur et contre son gouvernement, ne sont répandus que dans un public spécial et frivole. La première partie, composée des deux premiers volumes, s'est vendue, en France, au nombre de 13 000 exemplaires. Les deux parties suivantes, formant 4 volumes, n'a [sic] pas eu le même succès, car les éditeurs ne les ont vendues qu'à raison de 10 787 exemplaires; différence: 2 213 exemplaires, c'est-à-dire autant d'acquéreurs de moins. Ce qui ne veut pas dire moins de lecteurs, car au lieu d'acheter le volume 6 francs, on a préféré les louer à raison de 1fr. d'abord, de 50c. ensuite et plus tard de 25 c. par jour, dans les cabinets littéraires.

Ce n'est pas tout. On a cherché à galvaniser ce public économe en lui offrant l'appat de 12 photographies, représentant: «l'Evêque» et «le forçat», «le conventionnel» et «Marius», etc., qui ont été autorisées et qui garnissent déjà les étalages des libraires de Paris. L'expédient fera défaut près des acquéreurs de l'ouvrage tel qu'il est publié maintenant en format gr-in 8ø; mais il a pour but aussi de stimuler une classe de lecteurs, moins privilégiés de la fortune, lorsqu'on lui offrira «Les Misérables» en livraisons ou sous un format gr. in 18, ou encore et ultérieurement dans une publication à 5 et à 10 centimes.

C'est alors que l'autorité devra, selon moi, apprécier si la lecture des «Misérables» portera des notions utiles et morales dans les classes populaires, déjà travaillées par le socialisme et cette haine éternelle du pauvre contre le riche.

Le commissaire - Inspecteur de la librairie,
Gaillard

 

.M. Grimaud fait savoir par A. Laster aux hugoliens et, particulièrement, parmi eux aux hugoliennes que Minard existe et qu'il l'a rencontré. En conséquence de quoi, le numéro 2 des Cahiers Hugo, consacré à la versification paraîtra en mars 89 et le numéro 3, "Femmes", devrait paraître en septembre 1990. Ensuite, la périodicité devrait être d'un numéro tous les 18 mois.

 

. Pierre Georgel annonce, pour le 15 février, la publication des Actes du Colloque de Dijon. Son retard sera compensé par un index, des illustrations, etc... Pierre dit que le livre sera joli et on croit pouvoir lui faire confiance.

 

. Le dernier numéro de «Romantisme», intitulé «Pessimisme», contient toute une batterie de comptes rendus braquée sur diverses publications du Centenaire.


Communication de Annie Ubersfeld  : «Poétique du théâtre»  (voir texte joint)


Annie avait fini. Ses gardes autour d'elle massés imitaient son silence.

Discussion

A. Laster voit dans la lune un symbole du rêve plus que de la mort. Le texte le dit:

Ma pensée entraînée erre en tes rêveries! Il y aurait donc là la figuration d'un rêve, menaçante par le retour qu'elle implique à la réalité.

B. Degout demande que l'on commente l'ange sur le seuil. Annie explicite l'ambiguité: cet ange est, bien sûr, Dona Sol elle-même, mais aussi l'ange de la mort. Ou encore, ajoute R. Journet, cet ange qui devant le tombeau vide du Christ, attendait les saintes femmes au jour de la résurrection.

 P. Georgel -qui avait déjà vu l'ambiguité des "bastilles"- signale l'ambiguité également du vers:

Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte. C'est-à-dire portant la toison d'or, bien sûr, mais aussi, puisqu'il est question de restauration, le roi portant la corde, ou le trait de la guillotine, au cou. Que le passé ne s'efface pas, qu'il n'y ait pas de "restauration" possible, ni de clémence, que la "chaîne des temps" brisée ne puisse être "renouée" et que, seulement, un pouvoir nouveau s'instaure, aussi contestable que tout autre et privé de la légitimité redoublée que lui aurait conféré sa capacité à opérer la synthèse des temps anciens et nouveaux: c'est la leçon politique de «Hernani» et elle avait, effectivement, de quoi déplaire à beaucoup -et même à tous.

G. Rosa se demande pourquoi toute la scène est doublée par un conflit érotique mineur: à plusieurs reprises on voit Hernani tenter d'entraîner Dona Sol; elle résiste, demande un instant. Nos deux textes eux-mêmes comportent une lourde symbolique sexuelle qu'on rougirait de souligner: remets debout les colonnes brisées, arracher l'herbe aux pavés, qu'on me rende mes tours, mes donjons, mes bastilles, Vienne ma dona Sol, rouge, et le front baissé, qu'on nous laisse tous deux. Plus explicitement: "Je rallume le feu", dit Hernani; "Tout s'éteint" répond Dona Sol avant d'ajouter: "Regarde: plus de feux". Comment comprendre:

 "Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant" Et puis, on a honte de le dire, tout ce jeu physique prend fin sur l'appel du cor. Mais on n'a pas honte de rappeler que la possession de Dona Sol est en question dans toute la pièce ni que cet ange qui attend sur le seuil ressemble à celui qui se tient debout à la porte de Marius et de Cosette -et laisse Jean Valjean si misérable. Ma question est donc la suivante: quel besoin Hugo avait-il de colorer un échange amoureux si beau par lui-même de ce motif, bien nunuche à vrai dire, de l'époux ardent et de la vierge effarouchée? Motif si nunuche et embarrassant qu'il n'en a pas été question dans l'explication jusqu'à présent. Disons autrement: la question n'est pas de savoir pourquoi il faut que les héros meurent vierges, c'est trop évident: imagine-t-on Hernani venir à l'appel du cor après avoir connu le corps de Dona Sol? La question est de savoir pourquoi il faut que Hugo le dise -et le dise ainsi.

La question reste sans réponse.

A. Laster estime que Hernani a toujours eu le grand tort de préférer à Dona Sol toutes sortes d'abstractions. Il en est puni lorsqu'il s'en rend compte et qu'il est trop tard. Annie souligne qu'effectivement, dans la première version du texte, non jouée, Ruy Gomez offrait à Hernani d'échanger Dona Sol contre le droit d'exercer sa vengeance et que Hernani refusait.

J. Seebacher revient sur l'écart étrange entre Hernani, qui ne parle que de lui, et Dona Sol qui ne connaît que le nous. "Et moi, et moi, et moi...", dit Hernani. Puis: "Vous vîtes avant moi le roi mis de la sorte": le héros est de ceux qui prétendent non seulement êtres seuls aimés mais encore être aimés pour eux-mêmes. Toi et moi seulement, nous deux tous seuls: il n'y a que dans la mort que cela existe, répond Dona Sol. Qui y consent parce qu'elle est bonne fille; mais non sans avoir tenté d'ouvrir le monde aux yeux d'Hernani: tenté de le peupler au moins des voix de la nature:

Ce silence est trop noir. Ce calme est trop profond. Hernani, bien sûr, n'y comprend rien: "Capricieuse!" tu voulais à l'instant que nous fussions seuls, et il te faut de la compagnie à présent. Ce qui correspond bien à sa fondamentale schizophrénie. Partant du conditionnel, de l'échange et de la communication: "Qu'on me rende... et..." il en conclut à l'absolu: "J'efface tout, j'oublie!" C'est oublier ce qu'il vient de poser: qu'autrui existe. Dona Sol, elle, en appelle au réel: une étoile, un rossignol, quelque chose. Elle est "exaucée", effectivement: le monde réel revient. Et il n'est mortel que parce que Hernani, déjà, avait mis en balance le relatif -sa vengeance, la possession de Dona Sol...- avec l'absolu: sa propre vie.

 Guy Rosa


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.