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Séance du 20 octobre 2007

Présents : Josette Acher, Stéphane Arthur, Pierre Burger, Françoise Chenet-Faugeras, Caroline Julliot, Delphine Gleizes, Jean-Marc Hovasse, Hiroko Kazumori, Arnaud Laster, Franck Laurent, Loïc Le Dauphin, Bernard Le Drezen, Mathieu Liouville, Pierre Loubier, Claude Millet, Claire Montanari, Yvette Parent, Marie Perrin, Nathalie Petret, Myriam Roman, Guy Rosa, Vincent Wallez.


Informations

Spectacles et expositions :

 

Arnaud Laster renvoie à la note hebdomadaire du site des amis de Victor Hugo - www.victorhugo.asso.fr - pour connaître l'actualité des spectacles hugoliens.

Il annonce qu'un spectacle - inspiré par Labiche, Courteline, Victor Hugo et Louise Michel. - intitulé Le Temps des cerises,  est joué au théâtre des Déchargeurs du 2 au 20 octobre.

De nombreuses manifestations auront lieu à la Maison de Victor Hugo à l'occasion de Lire en fête. On donne même, à Villequier, des cours de lecture de Victor Hugo.

 

La Maison de Victor Hugo organise, par ailleurs, une exposition qui sera ouverte à partir du 25 octobre, « L'Esprit de la lettre ». Les dessins de Hugo dans lesquels des lettres apparaissent seront confrontés à des dessins de peintres modernes et contemporains.

 

Arnaud Laster rappelle en outre que la Société des Amis de Victor Hugo prépare pour le mois de février 2008 le deuxième festival « Hugo et égaux ». Toutes les  bonnes volontés sont les bienvenues.

Un spectacle intitulé « Hugo dessinateur de poèmes » aura lieu, tous les mercredis et dimanches d'octobre, au Chalet des Isles, dans le bois de Vincennes, au bord du lac Dausmenil.

 

Delphine Gleizes évoque un spectacle d'une cinquantaine de minutes, Gavroche, qui sera joué au théâtre de la Renaissance, près de Lyon. Il s'agit sans doute d'un spectacle jeune public.

 

Publication :

 

Delphine Gleizes annonce que le dernier ouvrage de Vargas Llosa sur Les Misérables paraîtra en traduction française en février 2008. Un chapitre de cet essai avait déjà été diffusé en français dans la revue Romantisme. Nombre de ses interprétations sont contestables voir la séance du 20 janvier de cette année (http://www.groupugo.univ-paris-diderot.fr/Groupugo/07-01-20.htm).

 


Communication de Pierre Loubier : Victor Hugo et l'élégie (1): Les élégies de la vie privée (voir texte joint)


Discussion

 

Dimension politique de l'élégie :

 

CLAUDE MILLET : Ton intervention était très intéressante. Pourra-t-on entendre prochainement la seconde partie de ta réflexion ?

PIERRE LOUBIER : Oui, j'aimerais insister sur la dimension politique de l'élégie. Les articles du Conservateur littéraire et le nombre de poèmes portant sur l'assassinat du duc de Berry montrent qu'on se trouve à une époque où le pathos élégiaque est utilisé à des fins idéologiques.

 

Femmes et larmes chez Hugo :

 

CLAUDE MILLET : Alors que je constituais une anthologie de poèmes de Hugo pour Le Livre de poche, je m'étais rendue compte, au bout d'un certain temps, qu'il me manquait des poèmes dans lesquels Hugo aurait évoqué une cruelle qui l'aurait fait souffrir. J'ai cherché, et je n'en ai pas trouvé. Hugo ne se plaint jamais directement d'une femme.

Tu as parlé de la question des larmes. Anne Vincent-Buffault, dans un ouvrage qui s'intitule Histoire des larmes, montre comment on passe de ruisseaux de larmes versés à la fin du XVIIIème siècle à un pathos de la rétention, de l'impossibilité de pleurer, au XIXème siècle. Les problèmes ophtalmologiques de Hugo s'inscrivent dans ce contexte. Tu sembles pourtant avancer que la poésie de « l'oil sec » chez Hugo est originale à l'époque.

PIERRE LOUBIER : Il est vrai qu'après 1830 , on ne pleure plus beaucoup. Je me souviens d'un passage des Misérables qui explique que Jean Valjean n'avait pas versé une larme pendant dix-neuf ans.

FRANCOISE CHENET : Auerbach, dans un chapitre de Mimesis, signale en tout cas que les hommes ne pleurent plus au début du XIXème siècle.

PIERRE LOUBIER : Lamartine dit d'ailleurs, dans une lettre en 1835 : « frère, il n'est plus le temps où je pleurais comme les femmes. »

FRANCOISE CHENET : Hugo, dans ses carnets, note que le deuil peut être tellement violent qu'il provoque une sorte de sidération des glandes lacrymales. A la mort de Léopoldine, il n'a pas pu pleurer.

ARNAUD LASTER : Il me semble que l'expression « deuil à l'oil sec » apparaît pour la première fois dans le poème des Rayons et des ombres, « Que la musique date du seizième siècle ».

Votre communication était vraiment stimulante pour la réflexion. Vous avez expliqué que le personnage de Cimourdain était proche du Hugo des Lettres à la fiancée. On peut citer, avant Cimourdain, Frollo lui-même, qui, en 1831, montre bien les ravages que peuvent provoquer le célibat et le refoulement.

On parlait des larmes : les plus célèbres sont peut-être celles que verse Quasimodo lorsqu'il se trouve au pilori, dans un chapitre au titre évocateur, « Une larme pour une goutte d'eau ». Ces larmes marquent le début de la métamorphose intérieure du personnage.

Pour ce qui concerne Jean Valjean, il convient de souligner que ce n'est pas Myriel qui rachète directement son âme - contrairement à ce que laissent croire nombre de mauvaises adaptations télévisées. Il ne faut pas oublier l'épisode de Petit Gervais, qui provoque une brutale prise de conscience chez Jean Valjean et qui fait couler ses larmes.

PIERRE LOUBIER : Songeons aussi à une des scènes finales du roman. Jean Valjean, qui porte, en quelque sorte, le deuil de sa fille, ne pleure pas. Il garde l'oil sec et fixe, puis il est pris de sanglots. Il y a alternance entre deuil sec et flots de larmes.

GUY ROSA : Oui, mais il s'agit, dans l'exemple que vous donnez, de sanglots, et non de larmes. D'autre part, ces sanglots ne sont pas vus, mais entendus : « .on eût entendu d'effrayants sanglots. » (V, 6, 3).

On peut, par ailleurs, se demander si toute larme est élégiaque.

Quant à dater les mours lacrymales, ce n'est pas facile : elles relèvent du « temps court » et changent tous les dix ans ; une même génération peut en connaître plusieurs.

FRANCK LAURENT : La larme est en tout cas le marqueur de l'élégie et constitue un passage obligé dans ce genre. Ce que tu dis sur la différence entre larme et sanglot est juste : le sanglot n'est pas la marque de l'épanchement, il n'est pas libérateur et doux. Il procède, comme le rire, par saccades. C'est un mouvement éruptif qui, en lui-même, est douloureux et relève plus du cri que des larmes.

ARNAUD LASTER : L'oil sec me semble toujours constituer une souffrance chez Hugo : il n'y a ni revendication ni héroïsation de ce type de phénomène.

PIERRE LOUBIER : Oui, d'ailleurs Hugo lui-même insiste sur le fait qu' « oil sec » ne signifie pas « cour sec ».

 

Elégie et références autobiographiques :

 

FRANCK LAURENT : Je voudrais revenir sur la question du lyrisme personnel et impersonnel et sur la réticence croissante de Hugo à verser dans l'élégie. Je pense que tu as raison sur ce point. Hugo insiste sur l'hypocrisie du sentimentalisme bourgeois.

Il me semble qu'on ne peut pas passer sous silence une des caractéristiques majeures du lyrisme des Feuilles d'automne. Le recueil n'est absolument pas fondé sur le mode du lyrisme lamartinien. Il y a chez Lamartine un travail d'abstraction du référent. Au contraire, Hugo insiste sur les dates, les lieux d'écriture des poèmes, etc. Il offre encore plus de références au contexte que le Joseph Delorme. Les notations autobiographiques dans le Joseph Delorme ne se situent d'ailleurs pas dans les poèmes mais dans les passages de prose. Les Feuilles d'automne, elles, assument une lecture autobiographique. Il y a une mise en place très forte du « je » réel, sans que cela l'empêche, au contraire, d'être figure du « nous ». L'universalisation ne passe pas par l'abstraction de l'individualité mais par son extension, par l'identité des destins et des expériences. Ce que le « je » vit, nous le vivons tous.

Hugo articule en outre le sujet intime au sujet politique. Il suffit pour comprendre cela de s'attacher à la liste des thèmes élégiaques qu'il dresse dans sa préface. Peu à peu, l'élégie ramène en son sein l'homme héroïque. On s'attend - c'est du moins ce que le dernier poème des Orientales, « Novembre », laissait croire - à ce que Les Feuilles d'automne insistent beaucoup sur l'enfance du poète. Or, un seul poème s'attache vraiment à l'enfance, « Souvenir d'enfance », mais il est en grande partie consacré à Napoléon.

C'est sans doute cette dimension référentielle, qu'il travaille beaucoup, qui l'empêche de tomber dans l'excès de sentimentalisme.

GUY ROSA : Au point que Sainte-Beuve lui reproche d'avoir, dans Les Chants du crépuscule, alterné les poèmes consacrés à sa femme et à sa maîtresse.

PIERRE LOUBIER : Oui, il consacre d'ailleurs un poème aux larmes de celle-ci et un autre aux pleurs de celle-là. Toutes deux sont « pleureuses ». Le thème de la femme qui pleure est souvent érotisé. Il y a par exemple un poème de Lamartine qui montre une jeune turque en deuil, pleurant, les seins nus, sur la tombe de son mari.

JEAN-MARC HOVASSE : Peut-être auriez-vous pu aller, dans votre communication, jusqu'à un poème des Chants du crépuscule à qui Sainte-Beuve reprochera de donner une image fausse de la littérature antique, « Anacréon, poète aux ondes érotiques./ Tu me plais. ».

FRANCK LAURENT : Les Chants du crépuscule constituent en effet le premier recueil de Hugo dans lequel le lyrisme du désir apparaît en nom propre. Auparavant, Hugo déléguait la volupté à d'autres figures, en particulier dans Les Orientales. Un nouveau lyrisme de la volupté affleure dans Les Chants du crépuscule.

Je voudrais juste revenir sur votre remarque qui consistait à faire de « La Pente de la rêverie » un « poème-pétard », c'est à dire un poème qui rompt brutalement avec ceux qui l'entourent, voire qui les contredit. Il me semble pourtant que, dès le premier poème des Feuilles d'automne, il y a une figuration de l'esprit en gouffre. Il s'agit donc d'une variante externe de « La Pente de la rêverie ». L'âme-gouffre et le gouffre-monde communiquent.

 

Sur la difficulté de définir l'élégie :

 

CLAUDE MILLET : Ce qui gêne dans l'expression « larmes élégiaques », c'est que notre usage du mot « élégie » vient plus ou moins de l'histoire de l'anti-romantisme. L'élégie est devenue une sorte de plainte féminine et mièvre. Or, dans la culture des contemporains de Hugo, qui fait large place à l'antiquité et la poésie du XVIIIème siècle, l'élégie constituait un genre au contenu plus varié qu'on ne le pense, moins uniment associé aux larmes.

PIERRE LOUBIER : C'est très juste. La définition de l'élégie dépend beaucoup de la généalogie qu'elle se donne. Elle s'inspire soit de la poésie érotique latine, soit de la poésie biblique, des psaumes, etc., soit des élégies grecques, comme celles d'Archiloque, qui ne sont pas « pleureuses », mais ont un aspect épique et servent à relever le courage des combattants. Ces dernières inspireront notamment Delavigne.

BRIGITTE BUFFARD-MORET : Boileau insiste cependant, dans son Art poétique, sur la question des regrets et des pleurs.

GUY ROSA : Il m'a semblé parfois que, dans votre communication, vous alterniez entre deux définitions de l'élégie : considérée tantôt comme genre et tantôt comme thème. D'autre part, lorsque Hugo note « Premier cheveu blanc - élégie », il s'agit bien évidemment d'une remarque ironique.

FRANCOISE CHENET : L'ironie et la satire peuvent souvent se lire comme le contrepoids de l'élégie. Dans Le Rhin, Hugo évoque le « Voyage à Brindes » d'Horace. Horace raconte qu'il a fait un rêve érotique et qu'il s'est réveillé « souillé ». On est ici dans un registre ironique qui contrebalance les larmes versées habituellement dans les rêves de l'élégie.

PIERRE LOUBIER : Pour moi, l'élégie n'est ni un genre, ni un thème.

CLAUDE MILLET : Finalement, tu passes de l'élégie à l'élégiaque de la même façon que l'on passe de l'épopée à l'épique.

PIERRE LOUBIER : L'élégie est en effet pour moi un ton.

FRANCK LAURENT : Un système de définition trop rigide de l'élégie ne rendrait pas compte de l'expérience réelle de la poésie au début du siècle, à la réception comme à la création. Elle est extraordinairement indécise quant à la qualification générique des poèmes, sans que pourtant celle-ci soit abandonnée. Cela se s'observe, par exemple, dans la réception des Méditations poétiques de Lamartine. Certains critiques qualifient les poèmes du recueil d'odes, d'autres les qualifient d'élégies. Il arrive que le même commentateur use des deux mots de façon indifférenciée. La définition, à l'époque, est déjà -ou demeure ?- flottante.

           

Jean-Marc Hovasse clôt la séance en signalant que la chanson espagnole évoquée par Pierre Loubier dans sa communication et chantée par Bug-Jargal, « Yo que soy contrabandista », a récemment été enregistrée par Cecilia Bartoli. On peut désormais entendre cette chanson, dans le genre flamenco, composée vers 1818 et très à la mode à l'époque de Hugo.

 Claire Montanari


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.