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Séance du 18 novembre 2006

Présents : Josette Acher, Patrick Berthier, Simon Bournet, Chantal Brière, Brigitte Buffard-Moret, Marguerite Delavalse, Hagar Desanti, Jean-Claude Fizaine, Sophie Godefroy, Jean-Marc Hovasse, Keti Irubetagoyena, Caroline Julliot, Hiroko Kazumori, Arnaud Laster, Loïc Le Dauphin, Bernard Le Drezen, Claude Millet, Claire Montanari, Yvette Parent, Hladlir Pawel, Marie Perrin, Jean-Pierre Reynaud, Laurence Revol, Guy Rosa, Jacques Seebacher, Denis Sellem, Delphine Van de Sype, France Vernier, Mélanie Voisin, Vincent Wallez, Alexandre Wong, Choï Young et Yingxuan Zhang.
Excusés: Gabrielle Chamarat, Françoise Chenet, Bernard Degout, Franck Laurent, Bernard Leuilliot, Florence Naugrette, Myriam Roman, Agnès Spiquel, Marieke Stein.


Hommage :

Jacques Seebacher commence la séance en faisant l'hommage de son éminent collègue et ami, grand dix-neuviémiste et érudit incontestable, Franck Paul Bowman, récemment décédé. Claude Millet rappelle le titre de ses ouvrages les plus célèbres, Le Christ romantique et Le Christ des Barricades. Franck Paul Bowman a également édité Eliphas Lévi, visionnaire romantique, un essai sur Prosper Mérimée : Heroism, Pessimism and Irony, et a offert deux contributions essentielles aux volumes " Symboles " et " Sang " de la revue Romantisme. Il était présent à Cerisy en 1984, et certains parmi les membres du Groupe Hugo se souviendront de sa remarquable communication (" Le système de Dieu ", dans Hugo le Fabuleux), et du plaisir qu'il y avait à être en sa compagnie…

Un service religieux sera célébré à sa mémoire et pour son âme (ou pour la nôtre) en l'église anglicane de Paris, 7 rue Auguste Vacquerie, le 15 décembre 2006 à 10 heures.

Informations

Manifestation :

 

A la maison Victor Hugo de la place des Vosges, une exposition sur Juliette Drouet sera ouverte tous les jours du 1er décembre 2006 au 4 mars 2007. Gérard Pouchain en est le commissaire scientifique ; Danielle Molinari et Jérôme Godeau en sont les commissaires artistiques.

 

Bernard Degout assure un cours le vendredi de 9h à 11h à l'EHESS sur la Représentation de la Restauration chez Chateaubriand et Hugo jusqu'au mois de février 2007.

 

Publications :

 

Marieke Stein attend la parution de sa thèse sur les discours de Hugo, d'une édition du Dernier Jour d'un condamné chez GF, et d'un " Hugo " dans la collection " Idées reçues " aux éditions du Cavalier Bleu.

 

Guy Rosa fait circuler le Corneille des romantiques publié par Myriam Dufour-Maître et Florence Naugrette aux Publications des Université de Rouen et du Hâvre. Deux articles y concernent plus particulièrement Hugo: G. Zaragoza, "La tentative dramatique Corneille de Hugo" et Annie Ubersfeld, "Le retour à Corneille au début du 19° siècle".

 

Présentation des nouveaux participants :

 

- Alexandre Wong est chercheur en philosophie et est venu écouter la communication de Caroline Julliot sur Torquemada.
- Yingxuan Zhang rédige, entre l'Université de Pékin et celle de Paris IV, une thèse intitulée " Hugo, une rhétorique du romantisme "

 


Communication de Caroline Julliot : " Torquemada et les autres " La place de Victor Hugo dans l'évolution de la figure du Grand Inquisiteur au XIXème siècle.  (voir texte joint)


Discussion

L'inquisiteur chez Mérimée :

 

PATRICK BERTHIER : Je vous remercie de vous être appuyée en grande partie sur le Théâtre de Clara Gazul, que je connais bien dans la mesure où je l'ai édité il y a quelques années. Le personnage de Mérimée fonctionne, vous l'avez dit, comme un contre-exemple de l'inquisiteur traditionnel : il ne tarde pas à céder aux avances d'une femme alors qu'il était auparavant dit de lui qu'il était si pur qu'il ne pouvait faire la différence entre un homme et une femme.

CAROLINE JULLIOT : Antonio fonctionne d'autant plus comme un contre-exemple qu'il est censé n'avoir que vingt-huit ans, et qu'il ne peut pas, contrairement aux autres inquisiteurs, incarner la figure du père.

PATRICK BERTHIER : Mérimée constitue ainsi la charnière entre deux représentations du personnage de l'inquisiteur. Savez-vous si l'opéra a mis en scène d'autres inquisiteurs que celui de Verdi ?

CAROLINE JULLIOT : Non, je ne pense pas. Le personnage de Dom Carlos, en revanche, est souvent représenté à l'opéra.

PATRICK BERTHIER : Le librettiste de Verdi s'inspire-t-il de Schiller ?

CAROLINE JULLIOT : Oui, son inspiration est évidente.


Défenseurs de l'inquisition et religion virile :

 

CLAUDE MILLET : Je voudrais demander à Bernard Le Drezen, ou à Jean-Claude Fizaine, ou à Jacques Seebacher, quels étaient ceux qui, au début de la Monarchie de Juillet, faisaient l'apologie des dominicains.

BERNARD LE DREZEN : Lacordaire, en particulier, les défend avec brio.

CAROLINE JULLIOT : Il me semble qu'il le fait en 1831. Comme Joseph de Maistre, il clame que l'inquisition n'était pas, au fond, un tribunal sanguinaire, dans la mesure où l'inquisition ne prononçait pas de condamnation : elle se contentait de remettre le prisonnier convaincu d'hérésie au pouvoir temporel… qui, ayant lui-même peur d'être soupçonné d'hérésie, n'avait guère d'autre choix que de le mettre à mort. L'inquisition, selon Lacordaire, était un pouvoir généreux et bienveillant… surtout pour les dénonciateurs, pourrait-on ajouter. Joseph de Maistre, quant à lui, insiste surtout sur le fait que l'inquisition a permis d'éviter de plus grands maux ; de fait, il n'y a pas eu de guerre de religion en Espagne… Enfin, les défenseurs de l'inquisition, même si ce n'est pas le cas de Lacordaire, accusent souvent leurs adversaires d'être les véritables inquisiteurs, ceux qui dévalorisent la foi catholique.

BERNARD LE DREZEN : Joseph de Maistre démontre très brillamment - même si ses thèses sont odieuses - que lors de l'inquisition, justice religieuse et bras séculier étaient séparés, alors que le pouvoir séculier de la Terreur avait quelque chose de religieux.

JACQUES SEEBACHER : Il convient de s'attacher au groupe de jeunes gens qui, avec Montalembert, entouraient le futur cardinal de Rohan-Chabot. Ils font le lien entre trois pôles implicites : la sexualité, la politique et le dogme de la trinité. Ils croient en un Jésus martyr et souffrant, presque " sadisé ". Leur croyance est très " masculinisée ".

CAROLINE JULLIOT : Ce que vous dites est très juste et se vérifie dans beaucoup de romans de l'époque. Les auteurs dénoncent souvent une vision de la religion perçue comme trop masculine. Léon Bloy, dans Le Désespéré, se peindra sous les traits d'un jeune homme que ses amis appellent " le grand inquisiteur " et qui prône une religion dure et virile. Dans La Comtesse de Rudolstadt de George Sand, au contraire, la religion des illuminés est dirigée par une femme exaltée, en opposition à une foi trop masculine.

 

Sur l'interprétation psychanalytique du personnage de l'inquisiteur :

 

JACQUES SEEBACHER : Vous avez utilisé, dans votre communication, des schémas freudiens : il me semble qu'ils en disent trop ou pas assez, et que l'on pourrait s'en passer.

CLAUDE MILLET : En effet, votre recours à l'analyse psychanalytique de Baudoin risque de masquer la profondeur du texte de Hugo. Baudoin explique que Hugo, petit garçon, a eu peur de la castration, et que sa représentation de l'inquisiteur est le produit de cette angoisse. Cette lecture appauvrit le texte de Hugo en le renvoyant à une expérience banale, et empêche de réfléchir sur le rapport entre compassion et désir. Chez Hugo en effet, il semble que toute compassion, tout amour venant d'un être dont le désir sexuel est amputé, est morbide et mortifère. C'est visible dans Quatrevingt-Treize, avec Cimourdain. La castration est une source inépuisable du Mal - que l'on songe à Zaïm dans La Fin de Satan.
JACQUES SEEBACHER : La question de l'individu, elle aussi, est importante, et ne doit pas non plus être masquée par la psychanalyse. Vous avez parlé de Frollo, mais il faudrait aussi mettre l'accent sur le rôle suicidaire de son petit frère, Jehan. Comment peut-on rester un individu, si ce n'est en cassant l'individualité de l'autre ? S'il n'y avait pas le petit frère, le roman n'existerait pas.

CAROLINE JULLIOT : Sans doute ai-je présenté les choses un peu trop rapidement dans le cadre de cet exposé, mais je suis bien consciente des limites de l'interprétation psychanalytique de Baudoin Néanmoins, je pense qu'elle peut parfois fournir un modèle intéressant. L'analyse de Baudoin, qui ne m'a pas toujours convaincue, a néanmoins le mérite de mettre en lumière la confusion qui existe chez Hugo entre le bon et le mauvais père.

JEAN-PIERRE REYNAUD : Il me vient à l'esprit, à propos de la compassion chez Hugo, un poème de La Légende des siècles de 1883, " Mansuétude des anciens juges ", qui commence ainsi : " Les chambres de torture étaient d'âpres demeures ", et se termine ainsi : " et parfois ils pleuraient, crocodiles ".Voilà le genre de compassion que Hugo attribuait aux inquisiteurs. Je reviens au nom même de " Torquemada ", qui est très signifiant. " Torquere " signifie " tordre " en latin. Ce nom évoque aussi l'image d'une tour qui brûle.

CAROLINE JULLIOT : C'est vrai. Sade fait pire encore, puisqu'il donne à l'un de ses personnages le joli nom de Dom Barbaros.

JEAN-CLAUDE FIZAINE : Le nom de Torquemada rappelle celui de la Tourgue dans Quatrevingt-Treize, qui est aussi une tour brûlée.

 

Sur la fascination qu'exerce l'inquisition sur les esprits :

 

YVETTE PARENT : Peut-être faudrait-il insister plus sur la véritable nature de l'inquisition. Il s'agissait d'une lutte contre la libéralisation de l'Église, d'un véritable contrôle pervers des esprits. Poe dans une de ses nouvelles où il met en scène l'inquisition explique que même le roi d'Espagne n'avait pas le droit de pénétrer dans les bâtiments de l'inquisition. Certes, on peut, par certains points, comparer les inquisiteurs avec Robespierre et Marat, mais ce n'est tout de même pas la même chose. Le peuple, par exemple, n'a jamais été du côté de l'inquisition.

CAROLINE JULLIOT : Je suis bien consciente de ces différences, mais j'ai choisi de ne pas adopter le point de vue de l'historien. J'essaie de dresser l'histoire de l'imaginaire, et le fait est qu'au dix-neuvième siècle l'image de l'inquisition se superposait souvent à celle de la Terreur. Je sais bien que, d'un point de vue strictement historique, Marat n'a jamais eu autant de pouvoir qu'on l'a dit parfois, mais il n'empêche que dans l'imaginaire de l'époque, il était tout-puissant.

BERNARD LE DREZEN : On peut en tout cas considérer que Robespierre a parfois une dimension de prêtre. La procédure des tribunaux révolutionnaires ressemble à celle de l'inquisition, ne serait-ce que par l'idée qu'il faut distinguer les bons des méchants, ou par la suppression de l'avocat, l'innocence étant censée parler d'elle-même. Cette ressemblance explique en partie le fait que l'inquisition fascinait au XIXème siècle. Ce n'est, par ailleurs, pas un hasard si Hugo s'attache à Torquemada après 1848 : l'Église a repris de son influence et se rallie ensuite au Second Empire.

GUY ROSA : On peut se demander pourquoi l'Inquisition fascine encore aujourd'hui. Cela tient peut-être à sa nature même ; elle compose trois rapports : au pouvoir (c'en est un, mais un contre-pouvoir), à la société (elle l'épure et la réforme) et à la transcendance, à l'absolu (ce qui est gênant pour les romantiques, qui ont le même idéal). Il faut ajouter un rapport au savoir. La procédure du juge d'instruction français est encore aujourd'hui appelée " procédure inquisitoriale ", par opposition à l'anglo-saxonne qui est " contradictoire ". Il s'agit d'une méthode de connaissance de la vérité.
Pour revenir à la pièce de Torquemada en elle-même, il y a une vraie faiblesse dans le motif d'incrimination des héros : avoir soulevé la pierre du tombeau à l'aide d'un crucifix. C'est un symbole hyper religieux qui représente de façon littérale l'idée de la résurrection par la croix ! Quel symbole plus fortement chrétien Hugo pouvait-il trouver ?

ARNAUD LASTER : Cette utilisation de la croix est sacrilège. Il ne faut pas oublier que Hugo a connu la loi du sacrilège qui punissait de mort. La censure excluait au XIXème siècle - hormis une courte période dans les années 1830 - la représentation même de prêtres sur scène. La pièce de Torquemada aurait été refusée en 1869. Hugo a connu des événements ressemblant à certains faits de l'inquisition. Je pense en particulier à l'autodafé des Misérables. Il publie Torquemada en protestation contre l'extermination des juifs de Russie, pour dénoncer le fanatisme meurtrier. Des défenses de l'inquisition ont sévi pendant la Restauration ; elle réapparaissent avec Torquemada. Aujourd'hui encore, le désir de réhabiliter de l'inquisition n'a pas totalement disparu.

GUY ROSA : Sans doute. Mais cracher sur un crucifix est une profanation -et non un sacrilège-, sûrement pas punie de mort sous la Restauration. Autre chose est de le faire sur une hostie consacrée, qui est le Christ lui-même. Quant à employer un crucifix, image du Sauveur, pour sauver une vie, c'est en faire un pieux usage.

CLAUDE MILLET : On peut lire Torquemada comme un double angoissant de Hugo - comme Torquemada, Hugo fait, au nom de Dieu, de l'amour infini un principe politique. Torquemada est sans doute pour Hugo une image amphibologique de lui-même : la torsion perverse dans le mal et la mort de l'œuvre du salut par l'amour sans limites.

JEAN-CLAUDE FIZAINE : Ce qui est en effet curieux, c'est en effet que Hugo donne une image aussi positive que possible à ce personnage. Il le pense de l'intérieur.

CAROLINE JULLIOT : Il écrit d'ailleurs dans une lettre de 1859 : " Si Torquemada avait eu raison, ce serait le plus grand bienfaiteur de l'humanité ". Cela montre à quel point le personnage le fascinait.

JACQUES SEEBACHER : Il faut songer à la masse que constituait la littérature anticléricale au XIXème siècle. C'est aussi l'époque du développement d'une franc-maçonnerie à la française qui, contrairement à ce qui se passait dans d'autres pays, était fortement anticléricale.


Communication de Marie Perrin: "La Révolution ou Comment "rester fidèle à toutes les lois de l'art en les combinant avec la loi du progrès" (voir texte joint)


Discussion

Sur la complexité du concept de civilisation chez Hugo :

 

JEAN-CLAUDE FIZAINE : Je tiens à féliciter l'oratrice de ce brillant exposé pour sa parfaite lecture du texte de Hugo. Le seul inconvénient d'une telle lecture est qu'on ne peut maîtriser véritablement toute la polyphonie du texte sur lequel on s'appuie. Vous avez néanmoins parfaitement montré toute l'ambiguïté du terme de civilisation chez Hugo. De même qu'il y a chez Spinoza une natura naturans et une natura naturata, on pourrait dire qu'il y a chez Hugo une civilisation civilisante et une civilisation civilisée. La société civilisante, celle qui a une intention civilisatrice, est vouée à l'effondrement une fois parvenue à son but.

MARIE PERRIN : La complexité de la pensée de la civilisation chez Hugo et en effet telle que l'on ne peut que s'appuyer sur ses textes littéraires pour essayer de la définir, mais ces textes en eux-mêmes se contredisent sans cesse.

JACQUES SEEBACHER : Le texte que vous avez présenté sollicite de nombreuses interprétations. " Pax in bello, disait le phare d'Eddystone ", écrit Hugo. Cette remarque est curieuse. Dans la guerre réelle, comment nomme-t-on la paix provisoire décidée entre les deux partis ? Un " cessez-le-feu ". Il est étrange qu'un phare, cage de feu, porte cette inscription. Comment substituer la lumière à la pure flambée ? La rigueur mathématique et la pure clarté s'opposent au flamboiement, au feu qui détruit en même temps qu'il réchauffe. La question du feu est au cœur du problème.

MARIE PERRIN : C'est en effet l'enjeu du texte de montrer les différentes évolutions possibles de la lumière de la civilisation.

JEAN-PIERRE REYNAUD : Vous avez montré comment d'autres couples de monuments peuvent s'ajouter à la triade des phares du texte. On peut ajouter à ceux que vous avez cités l'opposition dans Les Misérables entre la Bastille et la colonne de Juillet, qui a remplacé le monument féodal par un tuyau de poêle, selon Hugo. Il y a, en quelque sorte, régression esthétique en même temps que progrès social. La question très compliquée que pose le rapport entre barbarie et civilisation est celle du devenir de l'art.

GUY ROSA : Claude Millet a fait une communication intitulée " Bloc, événement - Une représentation de l'Histoire dans l'œuvre de Hugo " consultable sur notre site. Elle montrait comment la contradiction, chez Hugo sollicite une synthèse pourtant impossible.

 

Sur l'interprétation du passage commenté par Marie Perrin dans sa communication :

 

GUY ROSA : Vous n'avez pas évoqué, dans votre exposé, le fait que le sort des bateaux soit différent selon les siècles : l'homme de quart observe le phare du XIXème siècle de loin, le phare du XVIIème siècle constitue un défi pour les naufragés. Quand au " vieux phare barbare ", il n'est utile qu'à ceux qui sont éloignés mais il est " terrible " pour le " navire désemparé ".

CLAUDE MILLET : Non. Cette dernière notation vaut pour les trois phares : tout se passe comme s'il ne pouvait y avoir de progrès face aux tempêtes. Il y a une évolution esthétique entre ces trois phares, mais pas de véritable progrès, puisque tous ont la même efficacité et la même inutilité.

JEAN-PIERRE REYNAUD : Que représentent les aigles qui se jettent contre le phare ?

MARIE PERRIN : L'image de l'aigle est souvent associée à celle du poète chez Hugo.

LAURENCE REVOL : Je me demande si ce passage n'est pas, au fond, fortement ironique. Sa situation dans L'Homme qui rit demande à être interprétée. Le chapitre que vous avez étudié se situe juste après l'évocation du naufrage de l'ourque. Il s'agit donc d'une digression qui rompt le fil narratif et repousse le moment où le lecteur découvrira ce qu'il advient des occupants de l'embarcation. Le chapitre se termine en outre sur le mot " ironie ".

MARIE PERRIN : La situation de ce chapitre, en effet, est importante, et j'ai expliqué, dans ma communication, qu'il s'opposait au face à face des naufragés avec la nuit. Certes, ce passage peut mettre en scène une forme d'ironie tragique par sa situation et inscrit la fatalité au sein de l'oeuvre, mais il me semble que les anecdotes comme celle de Winstanley relèvent plus directement du comique.

CHANTAL BRIERE : Cette anecdote est, par ailleurs, fondée sur des faits réels. Le phare d'Eddystone, que Hugo évoque, a existé, lui aussi. Il retranscrit ici une gravure. Lui-même fera deux grands dessins de phare. Il n'a en revanche jamais dessiné de phare du XIXème siècle.

 

Architecture et progrès :

 

CHANTAL BRIERE : Il est difficile d'associer les notions d'architecture et de progrès chez Hugo.

MARIE PERRIN : C'est vrai, mais il me semble que le passage sur les Casquets met justement l'accent sur cette ambiguïté.

CHANTAL BRIERE : L'architecture qui perd son âme devient utile, et seulement utile. Elle perd de sa beauté.

GUY ROSA : Hugo écrit quelque part que les locomotives seraient plus belles si leur carrosserie prenait la forme d'un dragon.

CLAUDE MILLET : Il y avait pourtant, au XIXème siècle, toute une partie de l'architecture de la locomotive qui était purement ornementale. Les tuyaux fonctionnels voisinent ceux qui ont l'air utiles mais qui sont seulement décoratifs.

VINCENT WALLON : De même, de nombreux paquebots ont de fausses cheminées. L'esthétique devient symbole de technique.

CLAUDE MILLET rappelle d'autre part l'importance de l'analyse que fait David Charles, dans La Pensée technique dans l'œuvre de Victor Hugo, du sauvetage de la Durande, symbole du progrès, par Gilliatt, qui nécessite une régression du travail dans le bricolage archaïque, et du travailleur " civilisé " dans la sauvagerie, en une sorte de robinsonnade inversée.

ARNAUD LASTER clôt la séance par deux belles citations : " le passé n'est beau qu'ainsi, en ruine " (à propos du château de Vianden), et un poème de Toute la lyre (III, 20) qui porte sur la notion de civilisation :


Ce que vous appelez dans votre obscur jargon :
- Civilisation - du Gange à l'Orégon,
Des Andes au Tibet, du Nil aux Cordillères,
Comment l'entendez-vous, ô noires fourmilières ?
De toute votre terre interrogez l'écho.
Voyez Lima, Cuba, Sydney, San Francisco,
Melbourne. Vous croyez civiliser un monde,
Lorsque vous l'enfiévrez de quelque fièvre immonde,
Quand vous troublez ses lacs, - miroirs d'un dieu secret,
Lorsque vous violez sa vierge, la forêt […]

 Claire Montanari


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.