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Séance du 25 mars 2006

Présents : Pierre Burger, Françoise Chenet-Faugeras, Pierre Georgel, Sophie Godefroy, Jean-Marc Hovasse, Nana Ishibashi, Hiroko Kazumori, Arnaud Laster, Loïc Le Dauphin, Claude Millet, Claire Montanari, Florence Naugrette, Yvette Parent, Luciano Pellegrini, Marie Perrin, Sandrine Raffin, Guy Rosa, Denis Sellem, Victoria Tebar, Vincent Wallez,  Judith Wulf et Choz Young
Excusés: Julie Bouteiller, Chantal Brière, Brigitte Buffard-Moret, Mireille Gamel, Bernard Le Drezen, Bernard Leuilliot, Stéphane Mahuet, Jean-Pierre Reynaud, Jacques Seebacher, Agnès Spiquel.


Invité par Françoise Chenet, Pierre Burger est ingénieur de recherche au CNRS dans l'équipe dirigée par Jean-Claude Bonnet qui, au Centre d'études de la langue et de la littérature françaises des XVII° et XVIII° siècle, a en charge, entre d'autres tâches, la publication des oeuvres de Louis-Sébastien Mercier

Informations

  Publications :

Guy Rosa présente et fait circuler Le Victor Hugo des cinéastes, dirigé par Mireille Gamel et Michel Serceau, paru chez Charles Corlet, dans la collection « Cinemation ». L’ouvrage est inégal, comme tous les « ouvrages collectifs » (sauf courage rare de son directeur qui lui vaut ensuite toutes les avanies). A signaler particulièrement l’article de Jean-Claude Fizaine sur les figurations cinématographiques de Mg Myriel.

 

Arnaud Laster présente une nouvelle biographie de Hugo joliment intitulée Victor Hugo, celui qui pense à autre chose, de Danièle Gasiglia-Laster, parue en 2006 aux éditions Portaparole dans la collection « Petites biographies ».

 

Guy Rosa informe de l’appel à propositions lancé par Jean-Michel Gouvard, chargé aux Presses Universitaires de Bordeaux d’une nouvelle collection d’ouvrages de stylistique et de poétique.

 

Actualité de Hugo :  

Guy Rosa donne lecture d’une dépêche croquignolette de l’AP : une dame pieuse de Louisiane, avertie par une voix céleste –ou un pressentiment seulement- aurait découvert dans une poubelle, ce lundi 13 mars 2006, les dix-sept volumes d’une édition originale des Misérables, accompagnée d’un mot d’amour et d’une note personnelle de la main même de l’auteur.

Sauf multiplication des pains, quelle édition originale en dix-sept volumes ?…

 

 Françoise Chenet observe que, de plus en plus souvent, Hugo est cité en référence dans l’actualité. Ainsi André Glucksmann, qui vient de publier le récit de sa révolte dès l’enfance, dit en devoir à Hugo l’inspiration et le goût. Dans ce statut de référence commune et passe-partout Hugo prend la place, selon G. Rosa, qu’avait Baudelaire il y a une cinquantaine d’année. Est-ce lié à une sorte d’insurrection latente dans notre société ? Au moins les citations de Hugo sur les calicots des manifs ne surprennent plus

 

Dans le même sens Arnaud Laster signale que Patrick Bruel a récemment mis en musique le poème « A ceux qu’on foule aux pieds » de L’Année terrible. Dans la bouche du chanteur, il renvoie moins à la Commune qu’aux émeutes (à l’insurrection ?) des banlieues en novembre dernier.  

 

Claude Millet ajoute le programme, aux jeux olympiques, du couple de patineurs français : un Gavroche et une Cosette sur la musique d’A. Boublil.


Communication de Pierre Burger : Echos de Louis-Sébastien Mercier chez Hugo (voir texte joint)


Discussion

 Sur la redécouverte par les chercheurs de notions déjà étudiées auparavant 

GUY ROSA, remerciant Pierre Burger pour sa communication : Vous vous êtes appuyé, dans votre communication, sur des recherches datant du début du siècle dernier. De même que les découvertes archéologiques, voire préhistoriques, se font maintenant, de plus en plus souvent, dans les réserves de grands musées, il n’est plus rare en effet que la recherche passe par la redécouverte de travaux depuis longtemps oubliés. C’est sûrement en partie la conséquence d’une évolution déjà ancienne dans les normes présidant à l’annotation érudite  des textes. Longtemps, sa tradition était cumulative et la page de titre d’une édition savante mentionnait « avec toutes les notes tirées de meilleurs commentateurs ». C’est un peu l’entreprise qu’a menée Pierre Laforgue pour son édition des Contemplations.

Cette tradition érudite s’est perdue ; on hésite à reproduire l’annotation antérieure ; le résultat est une perte sèche de savoir.

 

Sur la manière qu'a Hugo de lire et de prendre des notes  

GUY ROSA : Le site du Groupe Hugo publiera d’autant plus volontiers votre tableau des correspondances entre les phrases de Mercier et celles de Hugo que les analogies ne sont pas contestables – vous l’avez bien montré. En cela Mercier ne jouit d’aucune exception. De tels recopiages affectent tous les auteurs et toutes les « sources ». Ils pourraient être l’objet d’enquêtes systématiques. Car, lorsqu’il lit, Hugo prend des notes et les réutilise, mais de façon très aléatoire : mot à mot ou par allusion, tout de suite ou beaucoup plus tard, souvent pas du tout. Car, sur des feuilles volantes ou sur ses carnets, il barre, avec une graphie particulière (traits obliques ou sinusoïde) ce qui a été utilisé. Le réemploi est donc clairement désigné. Mais, le plus souvent, l’éditeur des fragments ou des carnets, quoique sachant qu’il y a eu réemploi, ne parvient à reconnaître ni l’origine, ni la destination des textes. La BNF a acheté récemment un carnet de Hugo de 1862, donc à peu près de l’époque où, selon vous, il s’est inspiré de Mercier. Il faudrait aller y voir. On le fait pas parce que la « méthode » de travail de Hugo, si c’en est une, ne facilite pas les choses : au lieu, comme font les autres, de recopier à la suite sur le même support tout ce qu’il extrait de telle ou telle lecture, Hugo lit et recopie de manière « fantaisiste » : sans lecture suivie et sur plusieurs feuilles de dates diverses. Il ne lit d’ailleurs pas de façon linéaire, mais feuillette, revient en arrière, saute des pages, etc. On a donc peu de chances de tomber jamais sur une feuille qui répertorierait toutes les citations que Mme Patterson a mises au jour.

 

Questions de terminologie et de méthode : les notions de source et d’inspiration

PIERRE BURGER : Il est amusant de voir que Mercier, au fond, a un mode de composition comparable à celui de Hugo. Lui aussi est ce qu’on pourrait appeler un auteur « à citations cachées ». Au début du Tableau de Paris, j’avais par exemple noté un changement de ton radical sur l’espace de quatre lignes. J’ai fait des recherches et il s’est avéré que ces quatre lignes étaient tirées mot pour mot du cardinal de Retz. Il y a là une forme de circulation libre, très déconcertante pour le chercheur, entre les œuvres.

GUY ROSA : Les citations de ce type, sans guillemets, sont générales chez Hugo.

CLAUDE MILLET : La critique des sources a été évacuée dans les années 70. Le mot même de « source » a été diabolisé. On a préféré parler d’ »intertextualité », voire d’ « inspiration ». C’était pire ; le terme de « source » est moins embarrassant et moins dangereux parce que les conditions de son emploi, définies par Lanson, sont beaucoup plus précises.

PIERRE BURGER : En effet, si l’on pousse la notion d’inspiration jusqu’au bout, on peut en arriver à dire que tout Hugo est déjà dans Mercier –à moins que ce ne soit l’inverse-, ce qui est absurde. Si, au contraire, on établit un repérage précis, mot par mot, de ce qui, de Mercier, est passé chez Hugo, alors on entre dans le domaine du vérifiable. Il faudrait d’ailleurs et j’en ai l’intention corriger la présentation que Mme Page donne à ses travaux. Elle établit un tableau à deux colonnes en mettant en vis à vis la formule de Mercier et celle de Hugo. Or il me semble que la procédure de réutilisation n’est intelligible que si l’on permet de saisir ce qui lui a donné lieu : non pas « la » phrase seule, mais, un peu en deçà et au delà, le mouvement du propos tenu.

PIERRE GEORGEL : Lorsque l’on étudie la question des sources, des emprunts, il faut introduire deux notions complémentaires. D’une part le statut littéraire du texte d’origine, d’autre part, mais c’est connexe, celle de la « propriété littéraire ». Hugo utilise comme des matériaux –sans guillemets- les textes non susceptibles de citation littéraire. Il se sert ainsi de Sauval dans Notre-Dame de Paris comme, ailleurs, du Magasin pittoresque et de Mercier dans Quatrevingt-Treize.

CLAUDE MILLET : Sans doute, effectivement, Mercier est-il considéré par Hugo comme un témoin de son époque, et non comme un auteur du rang de Chénier, par exemple.

PIERRE BURGER : Cela n’a rien d’évident. Mercier jouissait d’une grande réputation. Son œuvre est immense, son Traité sur l’art dramatique très important –et très controversé dès sa publication-, son théâtre (La brouette du vinaigrier) fut joué et applaudi. Ce n’était pas non plus un personnage politique négligeable.

GUY ROSA : Oui, c’est peut-être l’usage que font les historiens de son œuvre qui nous incite à en faire, après coup, une source plus documentaire que littéraire. 

PIERRE BURGER : N’oublions pas qu’il a écrit L’An 2440 sous-titre : Ou rêve s’il en fut jamais, ensemble de réformes politiques et sociales supposées en application en 2040 qui l’autorisait à affirmer plus tard : « Je suis le véritable prophète de la Révolution, je le dis sans orgueil. ».

CLAUDE MILLET : Certes, mais il convient de se demander comment les contemporains de Hugo le percevaient. Etait-il reconnu comme témoin d’une époque ou comme écrivain ?

FRANCOISE CHENET : Il a connu en tout cas une heureuse fortune littéraire. En 1834, un auteur publie ainsi un Nouveau tableau de Paris. Mercier est le créateur du genre du « tableau » dont s’inspirent ensuite de nombreux écrivains. Nerval et Baudelaire le citent régulièrement.

PIERRE GEORGEL : Il me semble en tout cas que Baudelaire auteur des Petits poèmes en prose ne l’utilise pas seulement en tant que source documentaire.

FRANCOISE CHENET : Il y a entre eux une forme de fraternité, de communauté de point de vue.

GUY ROSA : Mercier a-t-il voté la mort du roi ?

PIERRE BURGER : Non. Il était Girondin. Il a voté l’exil.

ARNAUD LASTER : Mercier, par une sorte de clin d’œil, est explicitement évoqué dans Quatreving-Treize au paragraphe consacré à « la Gironde, légion de penseurs » : «Mercier, l’auteur du Tableau de Paris, qui s’écriait : Tous les rois ont senti sur leur nuque le 21 janvier ». 

FRANCOISE CHENET : On est ici dans l’ordre de la citation référencée.

PIERRE BURGER : On peut repérer trois types d’emprunts différents : la citation référencée, l’enchâssement – qui n’est pas immédiatement visible – d’un texte dans un autre et l’inspiration, plus délicate à analyser car moins tangible.

PIERRE GEORGEL : J’aime mieux utiliser le terme de collage plutôt que celui d’enchâssement qui implique la désignation, l’exhibition et la mise en valeur. Le mot « enchâsser » sacralise le processus de l’écriture, alors que Hugo est souvent proche du bricolage.

GUY ROSA : Pour curiosité, je voudrais vous signaler une polémique actuelle portant sur le moteur de recherche Google. Claudine Gothot-Mersch, sur le site Flaubert, reproche, non sans amertume, à un collègue de se vanter d’avoir découvert l’origine d’une phrase que Flaubert avait intégrée à son propre texte, alors que son attention avait été attirée sur cette phrase par une note d’elle, Claudine Gothot-Mersch, la signalant comme probablement allogène en raison de style. Il suffisait alors à ce chercheur d’actionner Google, mais il ne l’aurait jamais fait si elle ne l’avait désignée à l’attention.

Cet exemple me ramène à la question de l’enchâssement et du collage. Il y a certainement, dans le travail d’enchâssement, une volonté de mettre en évidence ce qui a été emprunté. L’hétérogénéité de la phrase est soulignée par l’écrivain lui-même. Le collage, au contraire, ne laisse pas apparaître de distinction entre le texte original et le texte emprunté. Chez Hugo, on assiste à un effacement de l’origine des textes. Il faudrait être particulièrement adroit pour soupçonner, par exemple, que la phrase, « patience, nous sommes en révolution », n’est pas imaginée par Hugo.

FRANCOISE CHENET : Il me semble au contraire qu’un vrai collage est très visible.

PIERRE GEORGEL : Le collage se voit, mais il se trouve au sein d’un organisme qui l’intègre, le dépasse et l’assimile, alors que c’est le contraire pour une citation, citée précisément pour ce qu’elle a d’inassimilable et d’irréductible. Il y a, avec le collage, recréation d’un organisme esthétique. Les notions d’effacement comme de juxtaposition n’y sont pas tout à fait pertinentes. Il vaudrait mieux parler d’intégration d’un élément hétérogène dans un corps qui forme un tout.

FRANCOISE CHENET : Les termes de collage et d’enchâssement ne conviennent alors ni l’un ni l’autre. Dans le dessin, on voit distinctement la différence de matériau. Tout est fondu dans le texte. La notion de sertissage ne convient donc pas plus. Peut-être pourrait-on, pour faciliter les choses, parler tout de même de collage lorsque l’on connaît la genèse du texte, tout en précisant que, pour le lecteur lambda, il fait preuve d’une homogénéité apparente.

GUY ROSA : Le plus amusant, à lire les fragments ou les carnets, est de voir Hugo procéder avec ses propres phrases comme avec celles des autres et se citer en quelque sorte lui-même.

YVETTE PARENT : Il ferait ainsi comme Molière qui se copiait parfois lui-même.

FRANCOISE CHENET : On trouve les même procédés chez les musiciens. Vivaldi par exemple s’inspirait parfois de sa propre œuvre..

ARNAUD LASTER : Bach lui a aussi beaucoup emprunté car la notion de propriété n’existait pas à l’époque.

PIERRE GEORGEL : Il faut donc se garder de projeter les idées de notre époque formée par la pratique de la propriété littéraire sur les siècles antérieurs.

PIERRE BURGER : Peut-être pourrait-on alors utiliser le mot « remploi ».

PIERRE GEORGEL : Oui, mais le terme ne peut pas à lui seul envelopper tous les cas de figure.

FRANCOISE CHENET : La question de la terminologie à employer pour évoquer ce problème a été soulevée par Jean Gaudon à propos des sources du Rhin. Il se situe entre la tradition lansonienne qui étudie les sources et l’attitude de méfiance que l’on a aujourd’hui à l’égard de l’inspiration. Il utilise la notion de réécriture. Il montre que Hugo cite les auteurs connus en utilisant l’italique – même lorsque les citations sont approximatives – mais qu’il ne nomme même pas les auteurs moins connus dont il se sert.

PIERRE GEORGEL : Ceux-ci deviennent alors des matériaux.

GUY ROSA : Il s’agit donc de deux processus différents. On trouve à ce sujet un phénomène surprenant dans Notre-Dame de Paris où Hugo varie progressivement l’usage des textes dont il s’inspire : citations référencées au début, puis phrases intégrées au texte d’autant plus aisément que celui-ci mime souvent la langue ancienne. En sorte que, souvent, l’incertitude s’impose.

 

L’exemple de Paris à vol d’oiseau

PIERRE GEORGEL : Mais, pour ce qui concerne Mercier et Hugo, ne peut-on pas parler parfois de coïncidence de pensée, plutôt que d’inspiration ? Le « Paris à vol d’oiseau » de Hugo est-il réellement inspiré par Mercier ?

PIERRE BURGER : Oui, sans aucun doute. D’abord parce qu’il s’agit, chez Mercier comme chez Hugo, d’un titre de chapitre. D’autre part, parce que le contexte est identique : il s’agit, dans les deux cas, de regarder Paris non pas d’une hauteur quelconque, mais bien depuis le sommet de tours de Notre-Dame –avec ascension et tout. La différence est que Mercier, lui, donne sa source : il a vu à Port Royal un plan en relief de Paris qui lui a donné l’idée de vérifier et d’écrire ce chapitre. N’oublions pas non plus que l’innovation véritable est plus large : Mercier vit à l’époque des premières montgolfières ; pour la première fois de toute son histoire, l’espèce humaine voyait le monde d’en haut, comme elle n’avait jamais pu le voir.

PIERRE GEORGEL : Certes, mais Hugo aime, lorsqu’il visite une ville, la découvrir du haut de sa plus haute tour. Il utilise souvent, dans sa correspondance, l’expression « à vol d’oiseau ». Il y a en outre une tradition littéraire qui consiste à décrire Paris du haut d’une tour. Je pense en particulier à un poème de Vigny : « Prends ma main, voyageur, et monte sur la tour […] ». Peut-être le chapitre de Hugo ne procède-t-il pas entièrement et uniquement de celui de Mercier. Il faut du moins confronter cette sources avec d’autres.

 

Sur les rapports de Hugo avec ses prédécesseurs

PIERRE BURGER : Je me souviens d’une idée que Butor développe à propos de Hugo : il considère que ce dernier a sans cesse à l’esprit l’idée de faire aussi bien que ses prédécesseurs. Son catalogue des vents, dans Les Travailleurs de la mer, par exemple, est écrit pour faire concurrence à celui d’Homère dans L’Iliade.

CLAUDE MILLET : Oui, mais je ne crois pas que l’on puisse penser de la même façon le rapport que Hugo entretient avec Homère et celui qu’il entretient avec Mercier.

PIERRE BURGE : Certes, mais Hugo ne cherche pas seulement à égaler Homère ; il tente de se mesurer avec tout le cortège des écrivains qui le précèdent.

CLAUDE MILLET : Jacques Rancière, dans Le Millénaire Rimbaud, cite tous les auteurs que réemploie Rimbaud pour prendre en charge, porter en soi, le siècle dans lequel il évolue : il se saisit ainsi de Michelet et de Hugo. Chez Hugo, cette entreprise dépasse le seul XIXème siècle. On voit ainsi clairement apparaître, dans la Légende des Siècles, l’entreprise de réécrire, pour ainsi dire, toute la littérature, sans hiérarchisation.

 

Sur la modernité de Louis-Sébastien Mercier

PIERRE BURGER : Par certains aspects, Louis-Sébastien Mercier est très en avance sur son époque. Il décrit par exemple de façon très détaillée le fonctionnement de la grande fabrique industrielle moderne et ses méfaits sur les ouvriers, bien avant les « enquêteurs sociaux », Villermé et autres, des années 40. Hugo reste largement en retrait.

GUY ROSA : Effectivement, il visite de nombreuses prisons, mais semble n’être jamais entré dans une fabrique.

CLAUDE MILLET : Il y aurait tout de même Claude Gueux … mais c’est une prison.

ARNAUD LASTER : On peut penser aussi à « Mélancolia ».

CLAUDE MILLET : Certes, mais la façon dont il aborde le travail ouvrier n’a rien de comparable avec ce qu’écrit Mercier.

GUY ROSA : Pierre Burger a raison. Une lecture, même très anthologique comme la mienne, laisse la surprise de cette modernité. Pas seulement dans les thèmes, également pour le style, très proche de celui des romantique et bien loin du phrasé des autres auteurs du XVIIIème siècle. Il se peut que cette impression soit due à la sélection « scolaire » des écrivains ; reste qu’une page de Mercier ressemble plus à du Hugo qu’à du Rousseau.

FLORENCE NAUGRETTE : L’innovation littéraire de Mercier est flagrante au théâtre. La brouette du vinaigrier est la première pièce dont le héros – au sens exact du terme – est un homme du peuple, bien avant Ruy Blas.

GUY ROSA : Les chronologies reçues sont souvent faussées. J’ai été étonné de voir, dans une description de la Bretagne par un administrateur, rédigée en 1794, l’expression d’une admiration sincère pour les monuments gothiques. Je croyais que ce goût datait du romantisme.

PIERRE GEORGEL : Parce que tu ignorais l’ouvrage de Lanson : Le goût du gothique au 18° siècle.

 

Hugo, Mercier et Restif de la Bretonne

CLAUDE MILLET : Revenons à Louis-Sébastien Mercier. Vous avez évoqué une édition de Poulet-Malassis en deux volumes datant de 1862. Que contenait-elle exactement ?

PIERRE BURGER : Elle reprend l’ancienne édition du Nouveau Paris, mais ne reproduit sans doute pas tous ses chapitres.

CLAUDE MILLET : Il s’agirait donc d’un Nouveau Paris amaigri ?

PIERRE BURGER : En quelque sorte. L’histoire de l’édition du Nouveau Paris de Mercier est très simple. Il existe trois anciennes éditions, datant de 1798, 1799 et 1862, puis l’édition dirigée par Jean-Claude Bonnet.

CLAUDE MILLET : Sans doute faudrait-il comparer le Nouveau Paris avec les Nuits de Paris de Restif de la Bretonne.

PIERRE BURGER : Je crois en tout cas que Hugo n’aimait pas Restif.

PIERRE GEORGEL : Oui, il qualifiait son œuvre de « brouette de plâtras » et lui consacre une page désagréable dans les Misérables, dans le chapitre sur l’argot..


Communication de Françoise Chenet : Genèse et filiations de Pécopin (voir texte joint)


Discussion

GUY ROSA : Ce livre sur les Comtes de Paris se présente comme un ouvrage de circonstance. Il semble constitué par la juxtaposition de plusieurs monographies sans rapport entre elles et toutes de seconde, voire nième main. Au point que certaines phrases semblent dépourvues de sens. On peut se demander s’il ne compile pas des ouvrages antérieurs.

ARNAUD LASTER : Certes, mais qu’importe au fond pour le Pécopin de Hugo. Il semble fort probable, et Françoise Chenet l’a bien montré, que Hugo se soit inspiré de ce texte-là, d’autant que les dates correspondent : il paraît juste avant que Hugo ne se mette à la rédaction de son conte.

GUY ROSA : Une fois admis que l’ouvrage en question a bien servi à Hugo lors de la genèse de Pécopin, en quoi lui a-t-il servi ? Lui a-t-il fourni autre chose qu’une liste de noms ?

JEAN-MARC HOVASSE : Je le pense. Seul ce livre établit un lien –et très direct- entre la famille d’Orléans de 1840 et l’histoire ainsi que les personnages de La Légende du beau Pécopin. Ce qui me semble intéressant, c’est le rapport de la princesse saxonne, Bauldour ou Bathilde, avec la duchesse d’Orléans, dont on a souvent dit, en particulier au début du XXème siècle, qu’un intérêt de Hugo pour elle avait nourri Ruy Blas.

FRANCOISE CHENET : Il s’agissait sans doute plus d’un jeu, d’une galanterie, que d’une réelle passion.

PIERRE BURGER : Hugo, à travers l’usage qu’il fait des Comtes de Paris, me semble se documenter un peu comme Mercier qui, pour écrire son Tableau de Paris, se sert de brochures, de papiers de circonstance, de pièces de théâtre oubliées, etc., sans chercher à savoir les sources qu’il y a derrière.

GUY ROSA : Mais je ne vois aucun rapport que de nomination entre l’histoire de Bauldour-Bathilde telle que la raconte ce livre et le récit de Hugo.

FRANCOISE CHENET : Le personnage d’Asmodée vient, dit-on, du Diable boiteux. Erchinoald,  en proie au démon de midi tombe amoureux de la jeune Bathilde, princesse saxonne esclave de sa femme, qui plus tard épousera Clovis II. Au XIXème siècle, tout le monde connaît cette histoire. Julie Candeille [orthographe incertaine, NDLR], qui était d’ailleurs en correspondance avec Hugo, a écrit une histoire de la reine Bathilde, aimée d’un homme beaucoup plus âgé qu’elle.

GUY ROSA : Peut-être, mais ce n’est pas ce que raconte la « source » dont vous parlez, ni non plus ce que raconte le texte de Hugo. Mis à part l’identité de Bauldour et de Bathilde et le fait que les deux finissent par épouser Clovis II (dont il n’est pas question dans La Légende du beau Pécopin), je ne vois pas où est le rapport, ni entre les deux « sources » ni de chacune avec Hugo.

CLAUDE MILLET : On est de toute façon obligé de rebondir sans cesse d’une source à l’autre et de projeter certains éléments de l’une dans l’autre.

JEAN-MARC HOVASSE : La source que constituent Les Comtes de Paris est aussi intéressante parce qu’elle témoigne du rapport qu’avait Hugo avec les Orléans. Il est curieux d’ailleurs que l’on ait aucun témoignage de sa présence ou non au baptême. Nul ne peut dire s’il y était ou non.

 Claire Montanari


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.