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Séance du 16 avril 2005

Présents : Guy Rosa, Annie Ubersfeld, Jacques Seebacher, Jean-Pierre Reynaud, Yvette Parent, Ludmila Charles-Wurtz, Claire Montanari, Loïc Le Dauphin, Jean-Marc Hovasse, Vincent Wallez, Bernard Le Drezen, Delphine Van de Sype, Marguerite Delavalse, Jean-Claude Fizaine, Myriam Roman, Franck Laurent, Marieke Stein, Chantal Brière, Pierre Georgel, Françoise Chenet-Faugeras, Josette Acher, Denis Sellem, Bernard Degout, Mathieu Liouville, Colette Gryner, Vincent Guérineau.
Excusés: Laurence Revol, Bertrand Abraham, Arnaud Laster, Stéphane Mahuet, Brigitte Buffard-Moret, Olivier Decroix, Florence Naugrette.


Informations

Programme

Bertrand Abraham, souffrant, ne pourra parler, le 21 mai, des sources anglaises de L’Homme qui rit. La séance sera donc entièrement consacrée aux soutenance de DEA : celui de Vincent Guérineau qui rendra compte de son travail sur le « Reliquat » de L’Homme qui Rit, et celui de Claire Montanari qui a travaillé sur les interférences entre vers et prose dans les Fragments – première étape d’une thèse qui serait consacrée à la genèse poétique : le vers, le poème, le recueil.

 

Tabouret et parapluie

Franck Laurent ouvre la réunion en demandant, pour un ami qui travaille à l’édition du Journal (ou des carnets ?) de Ramuz, la source possible d’une phrase sibylline où il est question d’un tabouret, d’un parapluie et de Jean Valjean. Séchage général –on s’en remet à Frantext. Ultérieurement donc on découvre que la phrase est vraisemblablement associée, dans un code personnel, à cette notation de V, 8, 4 : « Quelquefois, quand le temps était mauvais, il avait sous le bras un parapluie, qu’il n’ouvrait point. Les bonnes femmes du quartier disaient :C’est un innocent. Les enfants le suivaient en riant. »

 

Beau livre

Françoise Chenet fait circuler, après l’avoir présenté, l’ouvrage de Baldine Saint Girons, Les Monstres sublimes, Victor Hugo, le génie et la montagne (éditions Paris Méditerranée), illustré de superbes dessins de Hugo.

 

Prolongements sadiques à l’affaire Léonie

Yvette Parent avait, au cours de la séance du 12 février, à propos d’un certain sadisme hugolien à l’égard des femmes, évoqué un poème de La Légende des siècles (« Première série », VI, 3)) : « Sultan Mourad ». Elle précise en citant :

Mourad fut sage et fort ; son père mourut tard,

Mourad l’aida ; ce père avait laissé vingt femmes,

Filles d’Europe ayant dans leurs regards des âmes,

Ou filles de Tiflis au sein blanc, au teint clair ;

Sultan Mourad jeta ces femmes à la mer

Dans des sacs convulsifs que la houle profonde

Emporta, se tordant confusément sous l’onde ;

Mourad les fit noyer toutes ; ce fut sa loi ;

Et quand quelque santon lui demandait pourquoi,

Il donnait pour raison : « C’est qu’elles étaient grosses. »

On peut, ajoute-t-elle témérairement, faire le rapprochement avec Léonie Biard, enceinte au début de sa liaison avec Hugo.

F. Laurent : A ceci près que le sultan Mourad n’est pas exactement une figure du poète.

 

Questions d'édition

G. Rosa indique qu’il a reçu de Jacques Cassier le texte numérisé des Misérables et qu’il compte l’employer à la publication des Misères, tel que la description du manuscrit par Journet et Robert permet de le reconstituer.

Il rappelle que l’édition de Marius-François Guyard (Garnier « jaune »), avec une honnêteté toute particulière, nomme, dans ses notes, « texte des Misères » non pas, comme on pourrait l’imaginer naïvement, sa propre reconstitution de l’état du texte en 1848 mais la publication de Gustave Simon, effectivement intitulée Les Misères. Cela le dispensait de se servir du manuscrit.

On sait l’utilité de cette publication de Gustave Simon qui, seule, permet de lire le texte en continu et de l’apprécier comme un texte –et non comme un matériau génétique- mais on sait aussi, dans le détail, sa faible fiabilité : G. Simon donne, rarement, comme texte des Misères des rédactions que Journet et Robert datent de l’exil et, souvent , il omet des additions que Journet et Robert datent d’avant l’exil. Mais il arrive également que Journet-Robert datent d’avant l’exil des éléments qu’on est bien tenté de placer en 1860-62. D’une manière générale G. Simon majore certainement la part de l’exil, mais il n’est pas tout à fait exclu que Journet-Robert aient tendance à la minorer.

On le suggère avec prudence car le manuscrit offre, grosso modo, cinq types d’écriture dont seules la première, dans le temps, et la dernière sont aisément identifiables. Il n’empêche que, exceptionnellement, Journet et Robert eux-mêmes font des erreurs, datant comme d’avant l’exil une correction de « il y a quinze ans » en « il y a trente ans » ou affectant à des dates différentes des lignes, sur la même page, dont on jurerait que l’écriture est la même –et du même jour et de la même encre.

Tout cela serait sans grand intérêt si le nombre et l’importance des intercalations –par paragraphes entiers- ne modifiaient très profondément la physionomie du texte entre le tout premier jet et le texte définitif.

J.-P. Reynaud : De surcroît rien n’interdit de penser que Hugo ait recopié, en exil, un paragraphe écrit avant l’exil…

G. Rosa : C’est possible mais peu probable : d’une manière générale, Hugo, à l’inverse de Flaubert par exemple, est très économe de sa main, ne surchargeant ou ne corrigeant que le strict nécessaire, avec un génie déconcertant du réemploi des mots et des lettres.

F. Chenet-Faugeras : Mais Juliette n’avait-elle pas commencé à recopier Les Misères ? Cette copie a-t-elle été conservée ?

G. Rosa : Je l’ignore –mais, si elle l’a été, Journet et Robert aussi. Ce qui est sûr, c’est que la copie, antérieure ou postérieure à l’exil, est parfois adjointe au manuscrit, soit que le texte autographe manque, soit que Hugo ait corrigé la copie de Juliette –mais dans ce cas, presque toujours, il reporte les corrections et ajouts sur son propre manuscrit. (Il arrive qu’on ait une copie de la copie, à nouveau corrigée –et même des corrections en cours d’impression –attestées par le livre de Bernard Leuilliot !)

Bref, la datation des manuscrits de Hugo n’est pas aisée. Non seulement le savoir qui était celui de Mme Daubray et de Journet et Robert s’est perdu, mais eux-mêmes ne sont ni toujours d’accord entre eux, ni même constants dans leurs datations. Pour les fragments, Jacques Cassier prend un malin plaisir à relever ces incohérences : tel texte daté d’une façon par Journet, l’est d’une autre par Robert, et d’une troisième par Cécile Daubray. Pour ne pas parler des fantaisies de Guillemin et, surtout, de Juin.

J. Seebacher : Faire la transcription de la totalité d’un manuscrit est un labeur héroïque. D’autant que les conservateurs de la BN imposent le passage par le microfilm. Or, étudier un manuscrit à partir des seuls microfilms disponibles, c’est insuffisant : on n’y distingue pas les couleurs (ils sont en noir et blanc), on ne sait pas à coup sûr s’il s’agit de crayon ou d’encre, on n’y lit pas avec la même facilité que sur le document original… C’est la croix et la bannière pour disposer du manuscrit en vue d’une consultation prolongée !

F. Chenet : On accède facilement au manuscrit… quand il n’y a pas de microfilm disponible !

 

J. Seebacher : Gallimard prépare un nouveau tirage de Notre-Dame de Paris. Si par hasard l’un ou l’une d’entre vous avait des corrections à signaler, qu’il les envoie immédiatement.

Il n’y a pas qu’à la consultation des manuscrits qu’on fait obstacle : à l’autre bout de la chaîne, un éditeur comme Gallimard, pour la Pléiade, vous impose de ne jamais commenter le texte dans les notes. Il faut se limiter à l’exposition des faits. Et encore…

Un exemple. A propos du mariage à la cruche cassée – je cite dans une note [1] le Dictionnaire infernal de Collin de Plancy. Eh bien non : cela vient d’une note de la France pittoresque (1835) d’Abel Hugo. L’auteur y discute alors la classification « ethnographique » – c’est-à-dire, « par langue » – des différentes populations de la France réalisée par le géographe Balbi. Aux cinq familles définies et délimitées par ce dernier (la Gréco-Latine, la Germanique, la Celtique, la Basque et la Sémitique), A. Hugo propose d’en ajouter une autre : « la Famille hindoue, pour les Gitanos des Pyrénées-Orientales et de l’Hérault (connus sous le nom de Bohémiens, dans le reste de la France) ». Il fait ensuite l’histoire et brosse le portrait de cette population, au moyen entre autres d’une note écrite par le secrétaire générale de la préfecture des Pyrénées-Orientales et, surtout, de souvenirs personnels. C’est là qu’il fait mention de la pratique matrimoniale de la cruche cassée [2] . Eh bien, de cela, Gallimard ne veut pas ! Pourtant, c’est bien un fait…

 

A bâtons rompus : Kundera, Viollet-le-Duc, l'Alouette

Françoise Chenet signale, dans Le Rideau de Milan Kundera, une critique de Hugo, de Quatrevingt-treize plus précisément : son lyrisme, son pathétique sont désapprouvés. Critique peu digne d’un tel écrivain.

F. Laurent : Milan Kundera n’est plus ce qu’il était. Son discours s’est calcifié depuis une quinzaine d’années. Sollers non plus n’a pas évolué à propos de Hugo…

Il y a plus actuel et qui devrait intéresser Bernard Le Drezen : Yves Salesse, co-président de la fondation Copernic, place en exergue de son dernier ouvrage la fameuse intervention de Hugo sur les « Etats-Unis d’Europe » [3] , avec les interruptions indignées. Ce qui fait de Hugo, peut-être pas à tort, le génie tutélaire du « non ».

J. Seebacher : Du moins n’aurait-il pas pu souscrire à un « traité » écrit dans une telle langue. C’est un  texte ininterprétable — une notice pour magnétoscope.

 

C. Brière : Hugo a-t-il, un jour ou un autre, cité le nom de Viollet-le-Duc ? A-t-il eu vent du projet de restauration de Notre-Dame ?

J.-P. Reynaud : Je crois qu’il parle de Viollet-le-Duc à propos de la réfection d’un portail romain dans son voyage à Dijon…

P. Georgel : Non : c’est de Soufflot qu’il parle.

J. Seebacher : Hugo n’en a-t-il pas parlé à la Commission des monuments historiques, en 1843 précisément ?

G. Rosa : Ses commentaires sur les restaurations sont généralement négatifs.

P. Georgel : Effectivement, mais il ne cite le nom de personne.

B. Le Drezen : Il est question de Viollet-le-Duc dans Choses vues, alors que Hugo visite Marquis, lequel se déclare élève de l’architecte.

 

J. Acher : Je tiens à préciser que le séminaire sur l’identité dirigé par Lévi-Strauss, que j’avais évoqué à propos du sens du mot « l’alouette », a été publié par le Collège de France. Je l’ai parcouru de nouveau ; le mot alouette désignait couramment un enfant trouvé : né dans le sillon.

J. Seebacher : Louet, c’est aussi un nom de famille.

F. Chenet : Ça a aussi rapport avec le loup…

G. Rosa : Ah ? Donc, l’alouette, c’est la femelle du loup !

J. Seebacher : Bref, il faut aller consulter un dictionnaire des patronymes.


Communication de Bernard Ledrezen : "L'Exil et le Royaume"? Montalembert, Hugo (1830-1875) (voir texte joint)


La discussion qui suit a été complétée par un texte reçu de Jean-Claude Fizaine, intitulé, au choix, Veuillotines ou Journalisme et polémique religieuse au 19° siècle; L'Univers et L'Evénement, assorti d’un complément bibliographique. Il en est ici très vivement remercié : pour la qualité de cette intervention bien sûr, mais aussi pour l’exemple qu’elle donne. (voir texte joint)

Discussion

A. Ubersfeld : Vous dites : « … moins raide… ». Ce qui m’étonne, moi, c’est la mollesse de Montalembert, une certaine inconsistance. Ce que ne pardonnait pas Hugo, c’est la sottise et la pensée peu claire. Montalembert n’est peut-être ni sot ni obscur ; du moins sa pensée est-elle faible parce qu’elle est intérieurement contradictoire. Sous le Second Empire, ces contradictions ne peuvent plus tenir.

Après 1832, la condamnation de Lamennais par le pape le met dans une situation intenable. Aussi se raccroche-t-il à son catholicisme comme à un bâton. Après quoi le voilà pris de compassion pour les pauvres ; et sa réflexion perd encore en solidité.

Bref, la rupture entre Hugo et Montalembert s’explique surtout, à mon sens, par l’incompatibilité entre leurs pensées. Celle de Hugo n’ignore pas les contradictions, mais elle les affronte, les reconnaît et les travaille. Celle de Montalembert s’empêtre dans les siennes.

 

J. Seebacher : Dans les années 1830, que voit-on ? Un auteur reconnu d’un côté et ne manquant pas de séduction, un gamin de vingt ans de l’autre, fort beau. Et ce, dans un temps où l’aura personnelle compte et où l’on attend tout de ces jeunes hommes nouveaux. Rien n’est compréhensible sans la connaissance, du moins l’intuition de ces relations complexes d’autorité et de fascination dans ce groupe Hugo, Vigny, Lamennais, Rohan-Chabot….

Cette fascination a évidemment à voir avec la féminité –la page, étonnante, de Chateaubriand sur Rohan-Chabot n’est pas la seule. Il y a toujours chez Montalembert, dit Larousse « du prêtre et de la femme » : il « sentait la robe ». Où est la femme dans cette histoire ? Avec qui s’est-il marié ?

B. Le Drezen : Avec la fille de M. Félix de Mérode, dont le frère sera ministre du pape Pie IX.

J. Seebacher : Cette famille de Mérode est une grande famille belge qui joue un rôle important dans la révolution belge et la formation de la Belgique. Mais, contrairement à ce qui se passe en France depuis 89, la liberté que prend la Belgique en 1830, c’est la liberté catholique contre les Hollandais protestants. La Belgique a connu une révolution catholique et libérale.

F. Laurent : Mais Montalembert parle fort peu de cette révolution.

J. Seebacher : Des années 20 aux années 40, une pulsion de liberté jaillit entre le catholicisme le plus spiritualiste et les mouvements révolutionnaires et populaires. Au milieu de tout cela, beaucoup de gens ensoutanés, célibataires, et qui ont vécu une vie de disciple.

Deux forces contraires, donc : une aspiration à la liberté, sentie comme irremplaçable ; mais une sécularisation de la liberté sentie comme impossible.

B. Le Drezen : C’était d’ailleurs une récidive : avant cette épouse belge, Montalembert avait aimé une Polonaise.

 

J.-P. Reynaud : Ce brusque refroidissement de 1833 n’a-t-il rien à voir avec le remplacement d’Adèle la légitime par Juliette Drouet ? La coïncidence est frappante.

F. Laurent : Sans doute ; Vigny aussi se désole de voir Hugo « mal tourner ». Il y a tout de même plus simple. Pour aller vite : en 1833, le refroidissement n’a rien d’étonnant. Montalembert lâche alors Lamennais, lequel incarne aux yeux de Hugo une figure possible, honnête, de ce que lui-même comprend de la fidélité au catholicisme.

G. Rosa : Bien sûr. L’affaire a eu un très grand retentissement. Et durable : le catholicisme libéral, voire républicain, renaît en force en 48. Lamennais est député de l’assemblée législative et Hugo vote avec lui ; le traître, à Hugo, à Lamennais, c’est Montalembert.

F. Laurent : Un élément fondamentale de la pensée de Lamennais est la séparation du spirituel et du temporel.

A ses yeux, l’erreur du catholicisme, c’est sa collusion avec pouvoir temporel –de là sa condamnation du gallicanisme et un ultramontanisme qui ne procède pas du tout d’une dévotion spéciale pour le pape. Ainsi se comprend son combat, permanent et qui lui vaut un emprisonnement retentissant, pour la liberté de l’enseignement : non pas l’enseignement libre, c’est-à-dire aux mains d’une Eglise liée à l’Etat, mais des institutions d’enseignement indépendantes de tout pouvoir. Ce qui ne se confond pas avec les deux revendications de l’église catholique : d’une part, retrouver le droit de fonder des congrégations d’enseignement ; de l’autre, reprendre pied dans l’université (au sein des organes de décision et de contrôle). La loi Falloux va répondre à tout cela : des institutions religieuses d’enseignement pourront être créées ; les évêques sont membres de droits des différents « Conseils de l’Université » - locaux (l’équivalent des rectorats) ou national.

La position de Lamennais est partagée par Hugo de 1830 à 1848. Il est et reste, jusque dans la discussion des lois Falloux, partisan de la liberté d’enseigner.

Au reste, entre les Falloux-Montalembert (pour ne pas parler de Veuillot) et la hiérarchie catholique les choses ne sont pas simples. Plusieurs évêques, en 48 à l’Assemblée, sont proches des républicains et la hiérarchie n’est pas si satisfaite que cela des lois Falloux -par peur des congrégations, notamment.

Enfin, il n’y a pas d’anticléricalisme chez Hugo avant 1849. Il n’a donc pas de répugnance a priori à l’égard de la figure du prêtre. En revanche, dès qu’il y a compromission avec la tyrannie, Hugo la dénonce (voyez Angelo, tyran de Padoue).

 

J.- C. Fizaine remarque que l'orateur emploie, au début de sa communication, l’expression " catholicisme libéral ", puis, un peu avant sa conclusion, cette autre expression " libéralisme catholique ". Ne demanderaient- elles pas une définition ? Sont- elles synonymes ? Expriment- elles au contraire une évolution de Montalembert, de 1830 à 1848 ?

On entend d’ordinaire par la première le catholicisme influencé par la  " théologie libérale " de Lamennais - le contraire d’un " fondamentalisme ". La seconde, d’emploi plus rare, semblerait désigner plutôt une orientation sociale et politique. Ceci conduit aux paradoxes qui gouvernent la relation entre Hugo et Montalembert ; car, au début de leur relation (la séduction réciproque) comme à la fin (l’explosion violente), la relation entre les deux hommes passe par l’intermédiaire d’un tiers : en 1830 Lamennais, en 1848 Veuillot, dont les diatribes contre Hugo (portant surtout sur ses " apostasies ") exaspèrent le poète - représentant du peuple, surtout quand il les entend servilement reproduites à la tribune de l’Assemblée par Montalembert.

Or la situation de Montalembert dans son groupe est, dans les deux cas, marqué par une certaine marginalité : par rapport aux mennaisiens il est imprégné d’une tradition d’autorité hiérarchique; face à Veuillot et ses amis il est haï pour son caractère aristocratique. Situation symétrique, dans une certaine mesure, de celle de Hugo dans son propre groupe : mais Hugo sait conserver une position dominante par rapport aux siens. Or, si la théologie libérale de Lamennais - et de Montalembert, qui lui reste à cet égard fidèle tout au long de son combat pour la liberté de l’enseignement- agrée fort à Hugo, on comprend sa déception de voir Montalembert se mettre à la remorque des thèses fanatiquement " intégristes " d’un Veuillot.

B. Le Drezen : Montalembert en effet ne peut supporter Veuillot. Mais son camp est très divisé. Veuillot s’est attiré la réserve de Montalembert dès le début, dès 1840.

F. Laurent : Veuillot provoque des vagues dans le milieu catholique. Des évêques ont demandé à ce qu’il se taise. Mais il bénéficie du soutien du pape !

G. Rosa : Mais voyez Lacordaire. Entre lui et Hugo il n’y a guère de polémique. La position de Montalembert est fluctuante, mais ne verse jamais du côté de l’aile libérale catholique. Certes, il n’a rien de commun avec Veuillot. Mais il n’a pas de position ferme.

 

J. Acher : La mère de Montalembert était-elle protestante ou catholique ?

J. Seebacher : Elle était écossaise…

B. Le Drezen : ...donc catholique.

 

G. Rosa : On sous-estime la puissance du mouvement révolutionnaire après 1830 et jusqu’en 1832-33. Hugo y participe –voir Sur Mirabeau. Parmi ceux qui conservent une certaine fidélité à ce mouvement, se trouve Lamennais. Du côté de Montalembert, la décrue a été rapide.

F. Laurent : Dès 1830, c’est le rapport à la Révolution Française qui trace une frontière entre Hugo et Montalembert. La Révolution Française est un mouvement qui s’étend à l’Europe. Or, dans l’affaire de la Pologne, jamais Montalembert n’acceptera d’y voir une continuation de la Révolution Française…

J.-C. Fizaine : Dès lors, le refus de Hugo de donner quelques vers est symptomatique : c’est une porte fermée, poliment, mais fermée.

J.-P. Reynaud : De même, sur la question du risorgimento, Montalembert se montre incohérent.

J. Seebacher : Tout cela montre un jeu entre des personnes qui ne sont pas faibles et des personnalités fortes. Il y a chez ces poètes des espoirs d’amours intellectuelles, des amours d’identité des peuples.

 

G. Rosa : Et le coup d’État ?

B. Le Drezen : Le matin même, Montalembert se rend à l’assemblée, écrit une protestation, veut la publier, est refusé, et l’apporte à Dupin…

G. Rosa : C’est tout dire. Sous l’Empire, comment vit-il ?

B. Le Drezen : Il possède une belle fortune personnelle ; et puis il écrit. Mais ses succès étaient ceux de la tribune parlementaire et, là, c’en est fini de lui. Il a participé au premier Corps législatif ; comme député du Doubs. Mais ses discours seront sans cesse censurés.

F. Laurent : Quels sont ses appuis auprès de Louis Napoléon Bonaparte ?

B. Le Drezen : Il va souvent à l’Élysée pendant les premières semaines de l’Empire ; Louis Napoléon l’écoute, mais l’écoute seulement.

G. Rosa : Je reviens sur la formule de Montalembert que vous avez citée : parlant de Hugo et de lui, il dit, à propos de l’Empire, « notre commune défaite… ». Défaite peut-être mais pas vraiment commune, ni tout à fait la même.


 

[1] Notre-Dame de Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, p. 1121 (note 1 de la page 95). Jacques Seebacher cite un extrait de l’article « Bohémien » du Dictionnaire infernal. Mais il fait remarquer aussitôt que l’auteur cite une note du chapitre XLI de Han d’Islande (éd. Folio, p. 412).

[2] Cf. France pittoresque, Delloye, Paris, 1835, p. 16 :

[…] Pendant la guerre d’Espagne, en 1812, l’auteur de la France pittoresque a été logé, à San Felipe de Xativa, chez le roi ou chef de la tribu principale du royaume de Valence, et il a eu l’occasion de les observer ; les détails suivants complèteront le tableau de ces peuplades encore si peu connues : « Les Gitanos espagnols forment […] un peuple distinct, se perpétuant sans alliance étrangère à leurs tribus. Ils ont adopté quelques habitudes du pays où ils vivent ; mais à leurs nouveaux usages, ils mêlent leurs anciennes coutumes nationales. […] Aux pratiques extérieures de la religion catholique, ils joignent les cérémonies superstitieuses d’un culte idolâtre. […] Dans leurs mariages, aux bénédictions de l’église, ils font succéder des prières païennes. Ainsi, quand le curé vient de lier, pour toujours, par le mariage chrétien, un couple gitano, les deux époux vont trouver un vieillard de leur tribu ; celui-ci jette à terre un vase d’argile qui se brise en tombant. Le nombre des morceaux indique le nombre des années que doit durer l’union des deux époux. Quand ces années sont écoulées, on casse un autre vase ou bien on se sépare en se partageant les enfants selon les sexes. »
[3]   Y. Salesse, Manifeste pour une autre Europe, Le Félin-Kiron, 2004, p. 7 :

M. Hugo. — Après de longues épreuves, cette révolution a enfanté en France la République […] qui est pour le peuple une sorte de droit naturel comme la liberté pour l’homme. Le peuple français a taillé dans un granit indestructible et posé au milieu même du vieux continent monarchique la première assise de cet immense édifice de l’avenir qui s’appellera un jour les Etats-Unis d’Europe.

M. de Montalembert. — Les Etats-Unis d’Europe ! C’est trop fort. Hugo est fou.

M. Molé. — Les Etats-Unis d’Europe ! Voilà une idée ! Quelle extravagance !

M. Quentin-Bauchard. — Ces poètes !

(Journal officiel, 17 juillet 1851).

 Vincent Guérineau


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