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Séance du 3 avril 2004

Présents : Annie Ubersfeld, Jacques Seebacher, Guy Rosa, Bernard Leuilliot, Josette Acher, Vincent Wallez, Françoise Chenet, Jean-Marc Hovasse, Stéphane Desvignes, Marguerite Delavalse, Bernard le Drezen, Marieke Stein, Chantal Brière, Bernard Degout, Franck Laurent, Sylvie Vielledent,  Judith Wulf, Denis Sellem, Bertrand Abraham, Delphine Van de Sype, Domitien Baylu, Colette Gryner, Stéphane Mahuet, Pierre Georgel, Florence Naugrette, Delphine Gleizes et Olivier Decroix.
Excusés: Sandrine Raffin, Agnès Spiquel, Vincent Guérineau et Jacques Cassier.


 

Informations

Erratum :

Contrairement à ce qui avait été annoncé dans le précédent compte rendu, les lettres de George Sand à Hetzel à propos du Diable à Paris ne seront publiées aux éditions des « Mille et une Nuits » qu’en octobre prochain.

 

Soutenance :

Bernard Degout soutiendra son habilitation à diriger des recherches le 9 ou le 16 octobre prochain. Honos et decus,  Marc Fumaroli fera partie du jury, aux côtés de Jean-Claude Berchet, Jean-Claude Bonnet, Pierre Laforgue et Françoise Mélonio.

 

Editions :

La maison « Bouquins », annonce Jacques Seebacher, semble donner des signes en faveur de la reprise de la publication de la correspondance familiale de Hugo.

Aux éditions Gallimard, collection « Folioplus classiques » (à visée pédagogique) vient de paraître Claude Gueux suivi de La Chute (sic) avec un dossier de Olivier Decroix. On s’interroge sur la pertinence de proposer indifféremment un titre de roman et un titre de chapitre.

 

Manuscrits :

A propos du travail de Vincent Guérineau sur le reliquat de L’Homme qui rit, Jacques Seebacher précise qu’en ce qui concerne le manuscrit de ce roman, il y a deux sortes de papier utilisées par Hugo : un gris-verdâtre et un bleu-violacé. Pour les parties rédigées sur papier bleu-violacé, on n’observe plus le petit trait horizontal par lequel Hugo note la fin du travail journalier ; en revanche, à intervalles réguliers, on distingue quelques lignes écrites au crayon et repassées ensuite à l’encre : très probablement, Hugo n’achevait pas une journée de travail sans « lancer » la suite de la rédaction pour le lendemain. On peut aussi voir, assez nettement, se succéder un papier bleu soutenu et un papier moins bleu. Ce dernier semble donner des indices du travail de Hugo pour la deuxième partie du roman : sur ces feuilles plus claires apparaît en effet tout un travail de « regonflage » de ce qui était déjà écrit dans le papier bleu soutenu.

Bernard Leuilliot ajoute que le manuscrit de L’Homme qui rit est l’un des plus inextricables en raison des problèmes d’identification des « cotes » qui caractérisent le « reliquat ».

 

Cinéma :

Denis Sellem, honorant sa promesse, remet au Groupe Hugo une copie du Gavroche russe.  Reste à la Bibliothèque à faire l’achat d’un téléviseur et d’un magnétoscope.

Voyages, du nord au sud.

Suède, Angleterre, Allemagne :

Françoise Chenet annonce qu’à l’occasion de la publication des actes du colloque d’Örebro consacré à « L’image du Nord chez Stendhal et les romantiques », aura lieu une rencontre le 12 mai prochain au Centre culturel suédois, organisée par la Société internationales des études stendhaliennes. Michel Crouzet y parlera des rapports de Custine et Taine avec l’Angleterre. Comme on connaît l’influence de Custine sur Hugo en ce qui concerne sa vision de l’Angleterre, Françoise Chenet se demande si elle s’étend aux idées développées dans Le Rhin sur la « civilisation ».

Jacques Seebacher profite de l’occasion pour rappeler les liens d’amitié qui régissaient les relations intellectuelles et sociales de Custine avec les Hugo (Monsieur et Madame), liens rendus remarquables par l’isolement que valut à Custine la notoriété donnée à ses mœurs.

 

Espagne :

Guy Rosa attire signale les nombreuses et fortes similitudes existant entre le Voyage en Espagne (1840) de Gautier et le récit du voyage de Madame Hugo et ses fils en 1811 dans le Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie : mêmes étapes, mêmes descriptions… Au point qu’on se demande si Gautier raconte son voyage ou celui des Hugo : à moins que ce ne soit, plus probablement, l’inverse : les souvenirs de Hugo furent vraisemblablement ravivés, voire nourris, par la lecture de Gautier. Mais ils se connaissaient, se parlaient et il n’est pas exclu que Gautier allant en Espagne ait volontairement mis son chemin dans les pas de Hugo.

Franck Laurent rappelle que 1843 est l’année du voyage en Espagne pour Hugo et Quinet (L’Inquisition et les sociétés secrètes en Espagne, 1844 ; Mes vacances en Espagne, 1846). L’actualité, comme déjà pour Gautier mais ce dernier assiste aux débuts de l’équipée d’Espartero et les deux autres à sa fin, est celle du long conflit violent entre absolutistes partisans de don Carlos (les « carlistes ») et « libéraux » autour de la reine Isabelle II (13 ans en 1833) et de ses régents (la reine Marie-Christine sa mère, Espartero lui-même puis Narvaez). Il y aurait une comparaison, de ce point de vue, à faire entre les trois voyages.

 Pierre Georgel se demande ce qui déclenche chez Hugo le désir de ce voyage : la nostalgie et le retour aux origines au moment du mariage de Léopoldine, comme on le dit souvent, ou la curiosité pour Espartero ? (qui aurait pu être un modèle pour Ruy Blas s’il ne lui était postérieur, du moins pour les grands succès).

 Franck Laurent rappelle que le rôle de la presse n’était pas négligeable : comme pour le Rhin vers 1840, les journaux parlent en 1843 de la crise espagnole et de l’avenir incertain du pays. Et 1843, Espartero quitte l’Espagne, sur un bateau anglais, trois jours avant que Hugo n’y entre.

Pour Jacques Seebacher également, les motifs du voyage en Espagne sont politiques : Hugo veut voir à quoi ressemble ce pays qui s’oppose à l’Angleterre. Ce moment suit le mouvement amorcé par son voyage rhénan et se situe deux ans avant sa nomination à la Chambre des Pairs. Se prépare-t-il à un poste d’ambassadeur à Madrid ? On l’a dit. C’aurait été une grand poste : l’Espagne a un statut particulier dans les relations extérieures de la France ; les liens privilégiés qui unissent l’Espagne à la France via la dynastie royale des Bourbons entraînent une responsabilité unique de la France vis à vis de l’Espagne et Lamartine ne dit rien de moins lorsqu’il demande dans ses discours de l’argent pour l’Espagne.

 

Gautier, Boulanger et Hugo :

Lorsque Gautier se rend en Espagne, précise Françoise Chenet, c’est pour accompagner le collectionneur et amateur d’art Eugène Piot : ses motivations ne sont pas politiques. Boulanger aussi, ajoute Pierre Georgel, accompagne Gautier et le rôle de Boulanger est à prendre en compte en ce qui concerne les voyages de Hugo. C’est à Boulanger que Hugo envoie des lettres en prose, des lettres qui constituent un genre quand Hugo voyage. Le texte artiste, c’est une clef de la culture artistique de Hugo.

 

La Commune : discussion à propos de la communication de Franck Laurent.

Guy Rosa : Franck Laurent a  raison de dire que l’appréciation et la compréhension de la conduite de Hugo à ce moment de l’Histoire dépendent de la lecture que l’on fait de la Commune. Franck Laurent en a opposé, à juste titre, la lecture marxiste et les lectures socialo-républicaines. Elles-mêmes sont diverses, en particulier pour la caractérisation du type de mouvement insurrectionnel auquel on a affaire. Car on date à tort la Commune du 18 mars. Elle commence bien avant. Dès avant Sedan (2 septembre) le gouvernement impérial a distribué massivement des armes (300 000 fusils et nombre de canons) aux parisiens organisés en garde nationale. Le comité des 20 arrondissements se forme le 5 septembre et, dès ce moment, se pose la question du contrôle par l’Etat d’un Paris qui dispose d’une force militaire propre et puissante : l’équivalent de plusieurs « armées ». Si puissante que l’armistice et la paix prévoient le désarmement des armées et de la seconde ceinture des forts de Paris, mais pas de Paris lui-même ni des parisiens. C’était pratiquement impossible et le prévoir eût déclenché l’insurrection immédiatement, avant même que la paix ait pu être conclue et ratifiée.

De fait toute une série de mouvement jalonnent la période de septembre jusqu’au 18 mars, les plus importants et proprement insurrectionnels, ayant lieu le 31 octobre 70 et le 22 janvier 71. Bref, la Commune ne s’apparente pas à Juillet 1830, insurrection soudaine en réponse à une sorte de coup d’état légal, mais plutôt à février 1848 : insurrection que l’on voit se préparer depuis des mois. C’est même bien plus net pour 1871 : le conflit était ouvert et l’insurrection plus que prévisible, certaine –sauf, pour le gouvernement, à se soumettre. De là que la question de la paix et celle du contrôle de Paris interfèrent : impossible de faire la paix sans réduire Paris et réciproquement. Favre reprend les discussions avec Bismarck au lendemain du mouvement de janvier et boucle l’armistice le surlendemain (24 janvier). Ensuite, c’est une course de vitesse, gagnée par le gouvernement, pour l’organisation des élections, la conclusion de la paix et la réduction de Paris (pour laquelle Bismarck libèrera 100 000 soldats prisonniers).

Tout cela, Hugo le savait. Il n’était pas le seul. Entre le soutien au gouvernement et le soutien à l’insurrection larvée, les républicains radicaux étaient placé devant un choix impossible. Ne restait que la solution de retarder l’affrontement, soit par médiation –Hugo s’y emploie avec d’autres- soit par une insurrection légale susceptible de prévenir l’insurrection armée. Il est curieux de voir Gambetta et Hugo la tenter : Gambetta seul le 31 janvier dans une sorte de coup d’état analogue, toutes choses égales d’ailleurs car Gambetta est ministre de l’Intérieur et de la Défense et chef de la délégation du gouvernement provisoire de Tours qui administre toute la France, à l’appel du 18 juin : il rejette l’armistice signé et appelle à la poursuite de la guerre, avant de renoncer et de démissionner quelques jours plus tard du Gouvernement provisoire ; Gambetta et Hugo ensemble dans leur démission de l’Assemblée immédiatement après le vote de la paix. Ils n’étaient pas tout à fait seuls (Malon, Pyat, Ranc, Rochefort, Tridon), mais trop peu nombreux pour que leur démission enraye le processus politique qui conduit immédiatement aux mesures provocatrices (suppression de la solde de la garde nationale parisienne, suppression du moratoire des loyers et des dettes, installation de l’Assemblée à Versailles) par lesquelles le gouvernement et l’Assemblée déclenchent l’insurrection.

Je conclus. La conduite de Hugo n’est pas dictée par des orientations ou des préférences « idéologiques », c’est celle d’un homme d’Etat –et d’ailleurs la même que celle de Gambetta- qui a des responsabilités politiques à court et à long terme : impossibilité de s’engager aux côtés des Communards dont l’échec, plus que prévisible, met en danger la République elle-même (l’Assemblée de Bordeaux, dit René Rémond comportait plus de nobles qu’aucune autres, Etats Généraux de 1789 compris !) ; impossibilité aussi de s’en désolidariser pour la même raison (et plusieurs autres). Les journalistes du Rappel n’ont ni la même information que lui, ni, surtout, la même responsabilité.

 

Franck Laurent : Je ne suis pas tout à fait d’accord avec l’idée selon laquelle la Commune était entièrement prévisible. Certes, la situation objective laisse penser que quelque chose d’important va se produire mais entre une situation révolutionnaire établie et un passage à l’acte, il y a l’imprévisible de l’événement.

Les essais d’insurrection précédents n’ont pas pris et la question de la Commune n’est pas une question de programme mais une question de rupture avec les Républicains bourgeois : il y a une volonté d’autonomie de la Commune. La plupart des militants socialistes sont défiants vis à vis des cadres du mouvement républicain bourgeois qui entravent une stratégie d’autonomie. C’est un peu, mutatis mutandis, une logique de classe contre classe. Cependant la base ne suit pas : les élections de 69 et 71 le prouvent : ce sont les Républicains radicaux comme Gambetta ou Hugo qui sont élus et les socialistes sont loin derrière. En 1869, on voit bien comment l’Empire manipule Vallès lorsqu’il est dans la liste d’opposition aux Républicains radicaux : diviser pour mieux régner. La base, quant à elle, a un désir très fort d’union de la gauche.

L’échec des divers mouvements insurrectionnels est symptomatique des courants organisés, prêts pour une révolution, alors que la base ne suit pas. Le 18 mars, c’est différent : le Comité central de la Garde nationale déclenche le mouvement en revendiquant la dissolution de l’Assemblée monarchiste de Bordeaux. En l’occurrence, oui, il y a un mouvement de fond : c’est une base républicaine qui s’estime flouée et qui réagit. La situation insurrectionnelle fait certes très peur mais l’événement du 18 mars a une valeur autre que celle désirée par l’autonomie socialiste vis à vis du mouvement républicain. Le Rappel et Hugo s’appuient sur cela pour prôner une union de la gauche. Outre la sympathie que Le Rappel peut éprouver pour certains actes de la Commune, il est de nécessité politique de ne pas rompre avec la Commune : il ne faut pas accabler les Communards, au contraire.

C’est dans cette optique que Hugo pourra symboliser plus tard l’union de la gauche. C’est d’ailleurs une stratégie qui l’emportera dans les urnes jusqu’à 1885 environ. Ensuite, le mouvement ouvrier autonome ne fera plus alliance entre 1885 et 1900. Cependant, autour de 1900, au moment de l’affaire Dreyfus et au moment où Jaurès prendra de l’importance, on assistera en revanche à un retour à l’union de la gauche avec pour mots d’ordre ouverture et rassemblement.  Il faut ainsi distinguer tactiques de militants et réalité de la base.

 

Jacques Seebacher : La position de Hugo était délicate à Bordeaux : sa démission l’a empêché de faire quoi que ce soit mais que pouvait-il faire en restant ?

 

Guy Rosa : Hugo a eu le temps de réfléchir et sa position n’était pas improvisée. Par ailleurs, la Commune a été précipitée consciemment par Thiers, pour en finir. C’était prévu, mais risqué. Le « paquet-cadeau » de la paix et des mesures provocatrices envers Paris a favorisé l’élargissement de la base des Communards.

 

Franck Laurent : Il faut ajouter que la légitimité de l’Assemblée était très discutable. Sa dissolution est ensuite au programme des radicaux avec raison : elle n’avait été élue que pour conclure la paix et mal élue : pas la moindre campagne électorale dans la moitié des départements, occupés par l’armée allemande.

Guy Rosa n’a pas tort : pendant la Commune, Hugo est en retrait et garde le silence : c’est la même position que va adopter Gambetta retiré en Espagne. Il revient sur scène dès les partielles de 71. Sa conduite est effectivement proche de celle de Hugo. Cependant, Gambetta ne soutiendra pas aussi tôt que Hugo l’amnistie des Communards.

Pour ce qui est de l’écart entre Hugo et Le Rappel, il faut ajouter peut-être que Hugo n’est guère sensible aux atmosphères révolutionnaires (les carnets de 48 et de 70-71 le laissent penser): l’ambiance électrique et l’enthousiasme des journées de révolution  ne le séduisent pas, en tout cas ne l’entraînent pas ; Le Rappel  y est plus sensible.

 

Bernard Leuilliot : Il est intéressant de se pencher sur le comportement de Hugo après la Commune vis à vis des demandes d’intervention d’anciens Communards au-delà des cas les plus connus, Rochefort, Louise Michel.... Comment et pourquoi choisit-il d’en défendre certains et pas d’autres ? J’ai vérifié plusieurs noms –pas tous- et il est curieux de voir Hugo prendre la défense, à plusieurs reprises, de ce que nous nommerions aujourd’hui des gauchistes ou de véritables blanquistes, alors qu’il n’a jamais eu la moindre affinité avec eux.

 

Franck Laurent : Son comportement est toujours cohérent avec sa lettre de déclaration d’asile politique : le déni de statut d’homme politique le gêne beaucoup et il est prêt à se battre pour que des condamnés politiques puissent recouvrer leurs droits civils et politiques.

 


Communication de Bernard Le Drezen : Victor Hugo et la rhétorique (voir texte joint)


 

Discussion

Rhétorique et IIe République

 Franck Laurent : N’y a-t-il que sous la IIe République que Hugo soit un grand orateur ? Ne l’est-il pas pendant l’exil ou sous la IIIe République ?

Bernard Le Drezen : Actes et Paroles pose un problème de « genre » : l’exil, quelques enterrements mis à part, n’offre pas de discours à proprement parler. Si l’on ne considère que les textes des discours parlementaires, il me semble que ceux des débuts de la IIIe République n’ont pas l’énergie et l’invention de ceux de la II°. Hugo a acquis de la notoriété et il est proche du pouvoir.

Franck Laurent : Il est vrai que sous la IIIe République, les discours sont moins longs et moins rhétoriques qu’auparavant : les formules sont plus brèves. Il y a une différence rhétorique entre les deux périodes.

Par ailleurs, il est intéressant d’observer la contradiction des fonctions de l’art oratoire parlementaire dès la IIe République : il faut certes emporter l’adhésion mais les majorités sont faites et les votes connus à l’avance dans beaucoup de débats. Cette contradiction est-elle intériorisée par Hugo et à quel point ?

Enfin, l’impact de ces discours vise moins à faire basculer les majorités qu’à instiller des idées neuves parmi les bancs de l’Assemblée par l’intermédiaire de l’édition.

Bernard Le Drezen : Oui, l’un des critères qui distinguaient un bon orateur était la diffusion de ses discours en plaquettes.

 

Rhétorique et pratique de classe : une question de modèles

Annie Ubersfeld : La rhétorique au collège ne concernait-elle pas la grammaire ou plus simplement la correction de l’expression plus que l’éloquence proprement dite? Par ailleurs, vos remarques sur l’infériorité de l’orateur sur l’auteur se heurtent à leur fréquente confusion : les textes poétiques sont souvent oratoires, si l’inverse est plus rare, et cela pose la question de l’articulation du poétique et de l’oratoire.

Bernard Le Drezen : Virgile était étudié en classe de rhétorique même : on y étudiait le plan des arguments. On trouve ainsi des études de la logique des discours de l’Enéide.

Bernard Leuilliot : En rapport avec la question d’Annie, je dirais que, dans votre exposé, il arrive que les mots changent de sens et que les sens changent de mots. Ainsi entre éloquence et rhétorique, qui ne sont pas la même chose. On surestime, je pense, la place de la rhétorique dans les enseignements du XIXe siècle ; Fontanier a été monté en épingle alors que sa place était marginale. L’enseignement de la rhétorique n’est sans doute pas, au 19° siècle, l’étude pratique de l’éloquence et des figures, mais, beaucoup plus généralement, celui de l’expression écrite et orale. La dissertation y participe.

Les spécialistes se réfèrent à tort aux textes officiels, chacun sait que la pratique réelle dans les classes s’en éloigne toujours de beaucoup. Mieux vaudrait explorer des sources plus proches de la réalité. Les cahiers d’écolier de Charles Hugo sous la Monarchie de Juillet, par exemple, montrent comment on expliquait des textes : on élucidait les allusions mythologiques et historiques essentiellement.

Enfin, il me semble que ce mot de « rhétorique » est un mot « édredon » : quand on croit s’appuyer dessus, il se dérobe et on ne sait jamais ce qui va en sortir.

Bernard Le Drezen : La rhétorique s’appuie tout de même essentiellement sur la reproduction des modèles.

Bernard Leuilliot : Oui, mais tout comme la dissertation.

Guy Rosa : Pas tout à fait. Les compositions latines, en vers, se construisaient à coup d’hémistiches ou de demi-hémistiches qu’on puisait tout faits, avec leur scansion indiquée, dans le Gradus ad Parnassum. C’est pousser l’idée de « modèle » beaucoup plus loin que ne le fait la dissertation, exercice romantique en ce qu’elle demande tout de même une certaine initiative et ne se réduit pas à l’assemblage de bouts de phrases préexistantes.

Bernard Leuilliot : En ce qui concerne les modèles, on sait que la rédaction était constituée par un développement à partir d’un résumé : il n’y avait pas de problème d’inventio.              

Josette Acher : Plutôt que le mot « modèle », je proposerais d’employer le mot « exemple » comme dans l’expression « faire exemple ».

 

Aspects multiples des fonctions et visées de l’éloquence et de la rhétorique : pour une pragmatique historique de la langue hugolienne.

Florence Naugrette : Vous avez évoqué le théâtre à un moment de votre exposé. Il faudrait aller voir du côté des héros de théâtre orateurs. Il y a déjà eu de remarquables analyses dans les études d’Anne Ubersfeld ou de Marc Fumaroli, à propos de Corneille.

Dans le théâtre de Hugo, il faut faire preuve de prudence dans le jugement sur les types de rhétorique. Par exemple, la belle éloquence ne s’adresse littéralement à personne : c’est le cas du grand discours de Zineb dans Mangeront-ils ? ou celui de Don Carlos dans son monologue ou encore de Ruy Blas dans sa longue tirade -quoiqu’il ne soit pas vraiment seul sur scène à ce moment là. Il y a aussi des types intermédiaires comme celui de la mauvaise éloquence du magistrat dans Mille francs de récompense.

Guy Rosa : J’aurais plusieurs remarques. Votre ambition est vertigineuse car vous vous attaquez, au-delà de la rhétorique, à la parole dans toute l’œuvre de Hugo. Excellent sujet d’ailleurs : si l’on cherche ce que Hugo dit de « l’écriture », on est réduit à peu de choses ; s’il s’agit de la « parole », c’est l’avalanche. Il y a, effectivement, chez Hugo, une attention constante et multiforme à la parole. Parler ne va pas de soi pour lui. Et vous avez d’excellentes remarques sur une sorte de réticence de Hugo devant la parole, aussi forte que la fascination devant elle.

Si vous me permettez de faire le professeur, je vous signale le danger d’équivalences trop rapides : latin = rhétorique, rhétorique = l’éloquence, éloquence = parole, parole = politique, de sorte que latin = politique. Une erreur aussi : vous dites que Hugo n’avait pas de succès à la tribune ; en 1850, les discours de Hugo sont très attendus : on fait des sur-tirages de L’Evénement dont le commissaire de police attaché à l’Assemblée fait rapport au Président ; il note un jour, si je me souviens biens, que le discours de Hugo a fait perdre deux points au 5%.

Jacques Seebacher : La rhétorique a d’abord pour but d’émouvoir et de convaincre : il s’agit de faire bouger les arguments, « remanier le paysage » en quelque sorte et emporter la conviction, « emporter la forteresse », pourrait-on dire.

Il faudrait aussi se demander si les guerres révolutionnaires et l’Empire n’ont pas joué un rôle dans la conception de la rhétorique : c’est la parole agissante sur la masse, lui donnant l’élan conquérant de la Révolution. 

Bernard Le Drezen : La période impériale ferait succéder un modèle d’éloquence à un autre : on passe du délibératif révolutionnaire à la harangue.  

Guy Rosa : Jacques Seebacher a raison : l’actuel intérêt pour la rhétorique en use comme descriptive des caractères du discours alors que la rhétorique classique analyse ses effets. Si Hugo tient à la rhétorique, c’est sans doute par ce souci de l’action de la parole.

Bertrand Abraham : Il y a trois considérations que j’aimerais relever dans L’Homme qui rit, au moment du discours de Gwynplaine à la Chambre. D’abord un commentaire du narrateur qui donne une image particulière de l’éloquence :

« Une foule échappée – et les assemblées sont des foules - ressaisissez-la donc. L’éloquence est un mors ; si le mors casse, l’auditoire s’emporte, et rue jusqu’à ce qu’il ait désarçonné l’orateur. L’auditoire hait l’orateur. On ne sait pas assez cela. Se raidir sur la bride semble une ressource, et n’en est pas une. Tout orateur l’essaie. C’est l’instinct. Gwynplaine l’essaya. »

Ensuite, dans le discours même de Gwynplaine, un passage méta-discursif attire l’attention sur l’irruption de la réalité dans le discours tout en déniant l’intentionnalité de cette utilisation du réel :

« Je parle un peu au hasard, et je ne choisis pas. Je dis ce qui me vient à l’esprit. »

Enfin, un chapitre plus loin, Tom-Jim-Jack met au défi les pairs qui ont assommé de  quolibets les paroles de l’homme-qui-rit et fait lui même un discours de réhabilitation – sans le savoir – du discours de Gwynplaine : 

« C’était une harangue insensée et décousue et qui allait tout de travers, mais il en sortait ça et là des faits réels. »

Ces trois moments montrent à quel point la mesure du discours est celle de l’effet de l’éloquence. Ici, bien sûr, c’est l’argument de la réalité qui vient provoquer l’effet.

Guy Rosa : Il y a là une réflexion fréquente chez Hugo : l’écriture s’adresse à une personne, la parole, à l’Assemblée comme au théâtre, s’adresse à une collectivité et la constitue en s’adressant à elle.

Bernard Leuilliot : Ce que Hugo dénonce dans la rhétorique, c’est une conception et une pratique techniciste du langage. On pourrait faire ici référence à ce chapitre de Quatrevingt-treize : « La parole, c’est le verbe » où le discours de Lantenac, sur le bateau, le sauve de la mort. C’est le contre-exemple de ce qu’est la bonne parole car il s’agit ici d’une véritable sophistique.

Jacques Seebacher : La notion de public me semble essentielle. Au tribunal ou à l’Assemblée, la force du débat repose sur l’existence de la presse et de la publicité. La parole est alors relayée par le journalisme et se répand dans les journaux de province.

Bernard Leuilliot : Sous la Convention, l’Assemblée avait d’ailleurs la compétence de décider l’impression et la diffusion d’un discours.

Bernard Le Drezen : Usage révolutionnaire abandonné et même condamné sous la Restauration et la Monarchie de Juillet.


Communication de Bernard Degout : La Préface de Cromwell et Chateaubriand (voir texte joint)


Discussion (réduite à rien par l'horaire)

Guy Rosa : Je ne suis pas d’accord avec ton affirmation selon laquelle, du point de vue de la prise en compte de l’histoire par le drame, la Révolution n’est pas une rupture. La Préface de Cromwell a beau avoir gagné ses galons d’autonomie, elle n’en dépend pas moins d’un drame dans lequel il est question de révolution : Cromwell. Surtout, je ferais un commentaire différent du grand paragraphe : « […] en ce moment-là même, le monde subissait une si profonde révolution, qu’il était impossible qu’il ne s’en fît pas une dans les esprits. » Si l’on y fait attention dans le détail, rien ne s’y rapporte à l’émergence du christianisme, mais c’est une description très exacte et pénétrante des événements de la Révolution et surtout de leur retentissement (tout à fait analogue, en plus court, à la géniale analyse par Lukacs des facteurs de la naissance de la conscience historique).Que le romantisme soit la littérature d’après la Révolution, puis de la Révolution, Hugo le dit plus tard ; à la date de Cromwell, il trouve commode –et peut-être amusant- de superposer naissance du christianisme et Révolution.

Bernard Degout : Ce que j’ai voulu décrire, c’est le geste de Hugo par rapport au Génie du Christianisme. Ce geste inscrit une conception de la Révolution dans le christianisme. Il ne s’agit évidemment pas de nier le fait révolutionnaire. Avec Hugo, la Révolution appartient au christianisme et cela permet de sortir des apories propres à Chateaubriand.

 

La parole ayant déjà coulé à flots ininterrompus et les ventres criant famine, la discussion s’arrêta faute de combattants.

 Olivier Decroix


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.