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Séance du 18 octobre 2003

Présents : Guy Rosa, Annie Ubersfeld, Jacques Seebacher, Vincent Wallez, Myriam Roman, Stéphane Desvignes, Jacques Cassier, Delphine Van de Sype, Colette Gryner, Marguerite Delavalse, Chantal Brière, Bernard le Drezen, Loïc Le Dauphin, Jean-Marc Hovasse, Ludmila Wurtz, Denis Sellem, Mireille Gamel, Claude Malécot, Marieke Stein, Sandrine Raffin, Agnès Spiquel, Bernard Leuilliot, M. Chagot, Caroline Raulet, Claire Montanari, Olivier Decroix.
Excusés: Delphine Gleizes (qui signale aux éditions L'Almanach une bande dessinée intitulée On a volé "Les Misérables" et s'interroge sur la date de sa parution), Bernard Degout (en "réunion Chateaubriand"), Arnaud Laster (retenu à Nice), Pierre Laforgue, Brigitte Buffard-Moret et Florence Naugrette (qui a rencontré un artiste peintre ayant fait un beau travail sur la Comédie humaine et qui pourrait, si on l'y encourageait, faire la même chose avec l'œuvre de Hugo).


 

Informations

Honneur

Les rangs des hugolien(ne)s décorés de la Légion d'honneur s'accroissent de Madame Danielle Molinari, Conserveteur général, conservateur du Musée de la Maison de Victor Hugo. La décoration lui sera remise par M. Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture et de la communication. Le Groupe Hugo, qui connaît le développement des activités (et des espaces) de la Maison Hugo sous sa direction, s'en réjouit et lui adresse ses félicitations. [NDLR dernière minute]

 

Navigation…

Le Conseil général de la Manche, et son service des transports maritimes, a baptisé « Victor Hugo » le navire qui assure la liaison des îles anglo-normandes avec le continent à partir du mois d’octobre.

 

Actualités bibliographiques hugoliennes, quelques parutions :

Florence Naugrette a publié une édition de L’Intervention (Gallimard, coll. « La Bibliothèque »)

Claude Millet : une édition de la Légende du beau Pécopin (Le Livre de Poche, coll. « Libretti »)

Bernard Degout : Hugo au sacre de Charles X, éditions Eurédit, 2003 -livre très savant en même temps qu'assez amusant et dont une communication de B. Degout au Groupe, en février 2000, avait préfiguré quelques développements.

Ouvrage périodique : Revue française d’histoire du livre n° 116-117 (partiellement consacré à Victor Hugo), éditions Droz, 2002. Y ont participé, entre autres, Joëlle Gleize et Guy Rosa (« V. Hugo, livres et livre »), Bertrand Abraham (« Victor Hugo et les représentations du livre ») et Laure Prévost (« V. Hugo et la ‘mise hors du temps’ du texte »). 

 

Expositions

Jean-Marc Hovasse fait part de son émerveillement devant l’exposition « Hugo face à Rodin » récemment ouverte à la Maison Victor Hugo. G. Rosa acquiesce et répond à la question d’Agnès Spiquel sur la différence entre cette exposition et celle qui avait eu lieu à Besançon, que la teneur de l’événement est la même –les deux expositions ont été préparées conjointement par les conservateurs du Musée de Besançon, du Musée Rodin et du Musée de la Maison de V. Hugo- mais qu’il y a un peu moins d’objets exposés, en raison de l’espace beaucoup plus restreint.

 

Parenthèse théâtrale

Annie Ubersfeld veut ouvrir une parenthèse ayant un rapport indirect avec Hugo : la représentation du Richard II de Shakespeare à laquelle elle a assisté la veille à côté de la mairie de Montreuil aurait plu à Hugo car y était clairement montrée la marche vers la catastrophe psychologique du pouvoir absolu sur un être humain. A l’heure où ces lignes seront lues, cet exceptionnel spectacle ne se jouera malheureusement plus à Montreuil puisqu’il se jouait les 17, 18 et 19 octobre.

Loïc Le Dauphin signale qu’aux Ateliers Berthier (Théâtre de l’Odéon délocalisé), lors d’une  représentation du Maître et Marguerite (adaptation), a été lu un discours de Hugo sur la réduction des budgets alloués à la culture, particulièrement d’actualité.

 

Diplomatie éditoriale

Guy Rosa redonne étrangement vie à la séance précédente : l’ouvrage dans lequel J. Seebacher avait fait paraître son article « Hugo et la quadrature des religions » a été retiré de la vente par son éditeur : des lignes critiquant l’inflexion christologique du retentissement de génocide dans la conscience juive avaient choqué (non seulement on les tue mais ensuite on leur reproche de le prendre de manière christologique). Ces lignes ne se trouvaient pas dans l’article de J. Seebacher bien entendu, et les interprétations inorthodoxes (au regard de toutes les religions) de la Genèse que nous avons entendues le mois dernier ne figuraient pas dans le texte écrit.

 

Titres des Misérables et thèse en chapitres

Guy Rosa annonce la soutenance, le 19 décembre à Besançon, de la thèse de M. Georges Mathieu dirigée par Pierre Laforgue. Agnès Spiquel, membre du jury, précise que le sujet concerne les seuils des chapitres des Misérables et par conséquent la poétique de la pratique romanesque hugolienne.

Guy Rosa espère qu’un large recours a été fait au manuscrit. Car celui-ci montre parfois de grands blancs initiaux qui ne laissent pas douter qu’une coupe de chapitrage ait été prévue d’emblée; mais il montre aussi, tout au contraire, que le découpage, la numérotation et le  titrage ont été effectués une fois la rédaction entièrement achevée, avec, souvent, un numéro et un titre intercalés entre deux lignes suivies au beau milieu du même paragraphe. D’ailleurs, certaines initiatives de découpage ont été annulées par Hugo et déplacées. Il faut aussi songer au travail titulaire : que signifient les changements de titre ? Le manuscrit, par lui-même, ne produit aucune révélation, mais il peut ajouter des preuves à l’interprétation.

Bernard Leuilliot : Journet est insuffisant sur ce problème. La question des titres a un rapport avec la modification de la position auctoriale qu’elle suppose. La table des matières fait apparaître un auteur en train de se relire. En changeant de position, Hugo devient son propre lecteur. Cette transformation joue un rôle dans la composition des titres.

- Sur l’instance de Guy Rosa, Bernard Leuilliot rappelle sa propre étude sur le paratexte et les titres dans les Misérables pour un article paru à la suite d’une journée à la Sorbonne. Ce dont Agnès Spiquel se souviendra, elle aussi, le 19 décembre.

- Jacques Seebacher rappelle que le plus important demeure de bien percevoir le caractère organique de la composition.

Valjean et Faverolles

M. Chagot se présente au groupe : il travaille aux Archives départementales des Yvelines, appartient à « l’association historique Rambouillet – La Charie » et nous fait part des recherches qu’il a faites sur un fait-divers lié à son village de Faverolles, en Eure-et-Loir.

 

Un prêtre volé par un autre prêtre

Dans la nuit du 15 février 1840 eut lieu un vol dans le presbytère de Faverolles, chez le curé Perdreau. Le procès verbal, établi à la date du larcin, stipule la disparition de 12 cuillers en argent, neuf couteaux, une montre ancienne, 420 francs or, 300 francs argent et… 2 chandeliers… en cuivre argenté. Le criminel est retrouvé et jugé à Chartres en juin 1840. Il s’agit d’un vicaire en poste depuis 1838. La chose était d’autant plus choquante que l’homme d’église avait des maîtresses. Pour l’exercice de la justice, 55 témoins sont appelés à la barre et parmi eux beaucoup de curés interloqués. Le procès dure 3 jours et le vicaire Etienne Pierre Mahet est condamné à 15 ans de bagne. Peu de temps après ce procès, un article dans Le Glaneur rapporte que le vicaire Mahet serait mort dans la voiture cellulaire qui l’amenait à Toulon. Il n’en était rien en réalité puisque le vicaire demanda plusieurs fois sa grâce en 1841,  1848 et 1849 et finit par mourir au bagne.

 

Solitude de l’abbé Vénard

L’abbé volé, Perdreau, avait été précédé au presbytère de Faverolles par Germain Napoléon Vénard. Celui-ci, en 1830, au petit séminaire de Saint-Chéron, avait mûri les opinions mennaisiennes qui contribuèrent plus tard (en 1833) à l’écarter de Faverolles pour l’envoyer plus loin à l’ouest, à Crucey. Cet abbé avait connu à Faverolles une célébrité toute locale en publiant un recueil poétique intitulé Rêveries d’un curé de campagne en 1835. Un poème y était dédié à Victor Hugo, attention préparée à laquelle Hugo avait répondu par une lettre de remerciement et d’encouragement, reproduite dans l’édition. Dans ce même recueil, la pièce « Un Souvenir » était dédiée à l’avocat de Lamennais, Berryer, et portait en épigraphe quelques vers - extraits de l’ode « A la Jeune France » indique Jean-Marc Hovasse. Le poème « Le Pauvre », écrit en 1836 et publié dans un autre recueil, en 1851, Pleurs et Fleurs, portait en épigraphe quelques vers - tirés des Feuilles d’automne, de la pièce « Pour les pauvres », précisent plusieurs. A la mort de l’abbé Vénard, son testament fait état d’une bibliothèque composée de 250 titres sans les mentionner un à un. Une recherche serait à faire en ce sens, notamment auprès des Archives de l’évêché de Chartres.

Par ailleurs, le même Monseigneur Clauzel de Montals qui avait contribué à interdire la parution de l’organe mennaisien L’Avenir était aussi celui qui avait ennuyé l’abbé Vénard en l’isolant à Crucey et, comme par hasard, c’est toujours lui qui est cité dans le roman en I, 3, 1, dans « L’Année 1817 ».

En outre, les deux portraits qu’on trouve dans la chambre de Mgr Myriel en I, 1, 6 représentent deux abbés dont « l’abbé Tourteau, vicaire général d’Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, diocèse de Chartres » qui a effectivement vécu dans l’abbaye de Grand-Champ, actuellement en état de ruine, à deux kilomètres de Faverolles.

M. Chagot et plusieurs interventions rappellent que Hugo connaissait bien cette région : voyage à Dreux en 1821, à Chartres en 1836, etc.

 

« Pas de pain. A la lettre. » (Les Misérables, I, 2, 6)

Dernier élément troublant : le 6 novembre 1841, 3 ou 4 livres de pain étaient volées à la boulangerie de Faverolles, sur la place de l’église. A côté de Faverolles se trouve la grande forêt de Rambouillet où beaucoup d’émondeurs ont toujours travaillé. M. Chagot a lui-même de nombreux émondeurs parmi ses ancêtres. Le fait divers  du vol de pain et celui de l’affaire du presbytère ont déjà fait l’objet d’investigations de la part d’une institutrice du village dans l’entre deux guerres, Mme Ventura. Un article signé de sa main, fruit de ses enquêtes, se trouve dans un n° d’avril 1934 de L’Action républicaine (à ce moment, Bernard Leuilliot et Annie Ubersfeld s’arrachent la photocopie de l’article). On y apprend par exemple que les couverts volés ont été retrouvés en 1896 enterrés au pied d’un chêne des environs. Chaque année, à la Saint Rémy, en septembre, conclut M. Chagot, avait lieu une fête au pied de cet arbre, localement baptisé arbre de Jean Valjean.

(Profonde sensation. Longs applaudissements)

 

Discussion :

Guy Rosa  : La « source » n’est guère contestable. Des Faverolles, il y en a beaucoup –8 en France, précise M. Chagot. Des vols de couverts également. Des vols de chandeliers aussi. Mais il n’y a aucune probabilité de pure coïncidence pour le cumul des trois. Reste à rendre compte du circuit conduisant l’information à Hugo. Le plus vraisemblable, puisque l’abbé Vénard, curé de Faverolles, avait envoyé des textes à Hugo, est que son attention ait été attirée sur ce fait divers par le nom de ce village dont il connaissait le curé. Les journaux en signalaient beaucoup. Reste à savoir s’il en est un de ceux que Hugo lisait ou parcourait qui ait fait état de celui-là –et ce ne devrait pas être bien difficile puisqu’on connaît la date du procès.

Jacques Seebacher : A moins que Hugo ait été informé par une conversation.

Guy Rosa : Mais les paroles volent et s’il existait quelque part un témoignage d’une telle conversation, il est probable qu’elle aurait été relevée depuis longtemps. L’hypothèse de recherche la plus économique reste donc d’aller voir dans la presse parisienne autour de la date du procès de Chartres en juin 1840.

Jacques Seebacher : Il faudrait commencer par la presse anticléricale.

Guy Rosa : Ce qui est fascinant –et explique que cette information pourtant publiée depuis 70 ans soit restée lettre morte-, c’est le transfert du fait divers « d’un prêtre puni du bagne pour en avoir volé un autre » à l’idée « d’un bagnard volant un prêtre charitable ». Dans ce rapport de la source à son utilisation / transformation, il y a une ironie profonde et multiforme –dont Hugo est coutumier (voir le mariage de Marius et Cosette qui emprunte sa date à la première nuit avec Juliette et son lieu au mariage de Léopoldine). « Mon évêque évangélique est invraisemblable ? Je vous l’accorde, c’est vous qui l’avez dit. Mon bagnard récidiviste, lui, vous convient parfaitement, n’est-ce pas ? Si vous saviez ! »

Jacques Seebacher : Où l’on voit que Hugo n’exagère pas le trait dans ses trouvailles.

Guy Rosa : Non, en effet, il aurait plutôt tendance à banaliser.  

Jacques Seebacher : Activité romanesque : les « petits faits vrais » sont adaptés à la cause du roman. Les lecteurs ont perdu de vue cette réalité. Quand Hugo, par exemple, demandait la suppression des peines afflictives et infamantes, il savait de quoi il parlait.

Guy Rosa : Il y a beaucoup d’hyperréalisme dans Les Misérables, au moins autant que de symbolisme.  Sans compter que sur les deux maîtresses du prêtre indigne, une à Paris et une à Dreux , il pourrait y en avoir une s’appelant Fantine. Quant à « Vénard », il serait beau qu’on trouve sur le manuscrit une surcharge du V aboutissant à Thénardier.

Sandrine Raffin : A propos d’onomastique, une autre source locale des Misérables était réapparue au moment des commémorations en 1985 au Havre, au sujet d’un fait divers concernant le braconnier Rouget et le gendarme Javelle…

Jacques Cassier : C’était d’ailleurs le sujet du roman de Louis Oury : Rouget le braconnier.

Guy Rosa : Mais pourquoi se souvient-on de cela, qui est tiré par les cheveux, et pas du vol de Faverolles ?

Jacques Seebacher : De fait, il s’agit ici d’assemblages divers : ce que l’on vient d’entendre s’ajoute à et complète les archives lyonnaises. L’intérêt vient de l’interférence des sources entre elles.

Guy Rosa : La source ne devient intéressante que lorsqu’elle fait sens, soit par elle-même soit par les transformations dont elle est l’objet. Il faut alors observer de près les tenants et les aboutissants de ce processus.

 


Communication de Claire Montanari : L’intertextualité dans L’Art d’être grand-père de Victor Hugo : de l’évocation du passé à la perspective de l’avenir  (voir texte joint)


Claire Montanari est actuellement agrégative de Lettres modernes à l’Université de Tours et a présenté l’année dernière un remarquable mémoire de maîtrise intitulé « L’Art d’être grand-père » de Victor Hugo ou l’écriture en mouvement sous la direction de Ludmila Wurtz

Discussion

En la remerciant au nom du groupe, Guy Rosa conseille à Claire Montanari de ne pas être trop sensible aux attaques, qu’il pressent.

 

Questions de concept : pratiques et conceptions de l’intertextualité

Jacques Seebacher : Je ne saurais trop, Mademoiselle, vous mettre en garde. J’étais, rue d’Ulm, dans la même promotion que Gérard Genette et nous avons été très marqués par ce qu’Althusser disait de « la mise en place du concept » en toutes choses. A l’époque, en termes de critique littéraire, il s’agissait d’aller au-delà du texte prétexte à l’expression de soi. On mettait alors en place les moyens de considérer les textes dans leur existence linguistique et historique de sorte que la critique s’approchât le plus rationnellement possible du texte. Idéologiquement parlant, il était question de faire entrer de la rigueur dans des discours critiques parfois délirants où apparaissait beaucoup trop la petite personne du commentateur.

En outre, au moment de l’effondrement des idéaux sociaux autour des années 60, le formalisme et l’idée d’intertextualité, en l’occurrence, permettaient, en quelque sorte,  d’échapper au vide des discours. Or, il apparaît  nettement que ces pratiques, historiquement déterminées, ne sont plus valides actuellement car leur usage et mésusage les a à ce point déformées qu’elles conduisent à élaborer des discours sans objet, sans contenu et pour ainsi dire sans queue ni tête. Les résultats sont donc catastrophiques. A votre corps peut-être défendant, vous en êtes malheureusement la preuve vivante.    

Et en effet, plutôt que de servir d’instrument pour contextualiser ce qui se passe dans le texte, les termes que vous employez finissent par ne plus parler du texte et par ne plus rien signifier. Qu’est-ce que l’intertextualité sinon une question de référence ? Il faut envisager un texte dans sa totalité en référence à un autre texte ; et plutôt que d’extraire des passages, par eux-mêmes insignifiants, il vaut mieux parler d’intertextualité de l’œuvre entière.

 

Ludmila Wurtz : Il ne faudrait pas oublier que ce que nous venons d’entendre a été écrit dans le cadre d’une maîtrise, dans un temps court, et que cette communication n’est qu’un élément dans l’ensemble du mémoire. Le travail ultérieur sur lequel devrait déboucher ce mémoire prendra certainement en compte un ensemble plus vaste de textes et participera d’un véritable approfondissement de la question.

Guy Rosa :  Non, ne trouvons pas des excuses à un exposé excellent. La notion d’intertextualité a quantité d’acceptions qui me semblent comprises entre deux extrêmes. D’une part sa définition, kristévienne je crois, qui aboutit à l’idée que toute écriture est et n’est que réécriture, un texte ne faisant rien d’autre que réécrire tous ceux qui le précèdent. La littérature en ce sens ne renvoie qu’à elle-même, autre procès sans sujet ni fin. C’est à cette « écriture de l’écriture » qu’en a Jacques Seebacher. A l’autre bord, « intertextualité » peut s’entendre comme les termes, employés par l’histoire littéraire classique, de « renvoi », d’« écho » ou de « présence sous-jacente ». Dans ce sens la référence est bien sûr à comprendre comme étant voulue et signifiante. Autrement dit, le texte ne dit pas quelque chose à lui seul mais avec un autre texte.

La communication entendue se tient, malgré les apparences, plus près de cette dernière position que de l’autre. A cette différence près qu’elle ne s’intéresse pas à tel ou tel effet de sens ponctuellement produit par l’appel du texte à un autre texte, mais à l’effet de sens global qui résulte de l’ensemble de ces appels, y compris ceux que le recueil fait à lui-même ou au reste de l’œuvre de Hugo. L’intertextualité dans L’Art d’être grand-père produit du mouvement parce qu’elle figure comme dynamique le rapport du texte à d’autres, passés, à lui-même, présent, et à son devenir dans sa lecture.

 

Questions de sens 

Jacques Seebacher : La recherche des ressemblances, car il s’agit bien ici de ressemblance, conduit cependant à des contre-sens ou plutôt à des manques dans l’analyse. Ainsi, que faire des « Mages » si l’on n’a pas en tête que dans cette notion de marche en avant, certes formelle mais surtout structurelle, les marcheurs ont à la fois la tête dans les étoiles et les pieds dans la poussière du sol, dans la réalité du monde qui les entoure ? Il ne faut donc jamais oublier de considérer le texte en contexte, dans sa totalité de sens. En cas contraire on est dans le manque de clairvoyance.

Quant à la question du rousseauisme chez Hugo, elle est évidemment essentielle dans bien des versants de l’œuvre. Mais quel contenu lui donner ? C’est d’un travail en profondeur qu’il s’agit. Il faut, ce me semble, observer les textes de très près et ne pas s’arrêter à la surface. La première ressemblance venue en entraîne un nombre infini derrière elle et cette multiplication fait se perdre le sens.

Claire Montanari : Mais on peut tout de même considérer que ce recueil est ludique. Cet aspect entraîne ainsi une véritable complicité avec le lecteur.

Jacques Seebacher : On peut dire ça à propos de n’importe quel texte !

Bernard Leuilliot : Eh, oui… « On écrit pour être aimé et on est lu sans pouvoir l’être »

Guy Rosa : C’est ce que j’appelle la « double destination » telle qu’un texte littéraire est adressé à ceux à qui il n’est pas destiné, et destiné à ceux à qui il n’est pas adressé.

Bernard Leuilliot : C’est de Roland Barthes. Guy Rosa : Tant mieux !

Annie Ubersfeld : Au sujet de ce travail, je parlerais plus volontiers des références à ajouter à celles déjà présentées. Ainsi, il faudrait aller du côté des Chansons des rues et des bois et surtout vers La Fontaine. Le recueil de L’Art d’être grand-père frôle l’érotisme dans cette perspective. Ceci a un rapport voisin avec les origines populaires des chansons.

Il y a deux façons de grappiller dans la littérature universelle : on peut chercher des choses évidentes, explicites, et on peut chercher des choses au hasard. Ensuite il faut regarder le nombre de références présentes dans l’œuvre. Si on a par exemple quinze références à La Fontaine, ça veut dire quelque chose. Après quoi, on en fait ce qui paraît intéressant pour le sens de l’œuvre : cette découverte peut incliner le texte.

 Je parlerais alors de présence souterraine, pas de présence inconsciente mais souterraine, d’un ensemble de textes sous-jacent sous un texte. Une forme de littérature érotique par exemple. Cette présence est à interroger si cela intéresse le sens : il faut qu’elle soit suffisamment parlante. Voilà notre travail qui n’a rien d’absolu, un travail rationnel mais artisanal aussi.

Guy Rosa : Le travail de Claire Montanari a finalement le mérite de ne pas considérer l’intertextualité de façon ponctuelle mais de dire sa signification générale dans l’idée d’un texte qu’elle met en mouvement. L’intérêt d’une telle analyse vient de la caractérisation du langage poétique qu’induisent des moteurs intertextuels. Que L’Art d’être grand-père soit mouvementé, c’est un sentiment éprouvé dès la première lecture. L’hétérogénéité (construite et voulue) de styles et de tons concourent à ce mouvement étonnant du texte. Il n’en est pas toujours ainsi chez Hugo, en tout cas pas au même point. Caractériser ainsi  L’Art d’être grand-père -ce qui ne surprendrait pas dans un « Art d’être jeune homme »- me semble une très bonne idée, parce que très « juste ».

Quelques points de détail cependant. Citer Michaël Rifaterre, à propos d’intertextualité, est peu pertinent : il parle de la constitution d’un lexique hugolien idiolectique alors que vous mettez en cause des unités plus grandes.

Claire Montanari : A propos des conseils de Mme Ubersfeld que je remercie vivement, il me semble en effet qu’il faudrait confronter la multiplicité des allusions intertextuelles avec les références aux chansons populaires. La culture populaire serait alors mise sur le même plan que la culture textuelle.

La séance se termina sur des questions de lecture et d’interprétation qui partirent à l’assaut de Claire Montanari pour finir par le poème XI de L’Art d’être grand-père, « Jeanne lapidée ». Où l’on se souvint grâce à J. Seebacher que le premier martyr avait été lapidé et qu’il s’appelait Saint Etienne. Et bien d’autres choses encore…

 Olivier Decroix


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.