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Séance du 7 décembre 2002

Présents : Guy Rosa, Isabel Nougarede, Jean-Marc Hovasse, Stéphane Desvignes, Myriam Roman, Ludmila Charles-Wurtz, Claude Malécaut, Judith Wulf, Chantal Brière, Junia Baretto, Stéphane Mahuet, Vincent Wallez, Sandrine Raffin, Marieke Stein, Loïc Le Dauphin, Ludmila Chvedova, Pierre Georgel, Laurence Bertet, Mireille Gamel, Denis Sellem, Josette Acher.
Excusés: Sylvie Vielledent, Jacques Cassier, Jacques Seebacher, Anne Ubersfeld, Colette Gryner, Florence Naugrette, Brigitte Buffard-Moret, Arnaud Laster (à Taïwan), Agnès Spiquel (à Turin).


 

Informations

Publications

Circule dans le groupe la brochure reproduisant le site Hugo du Ministère de la Culture. Il y manque, malheureusement, le plus important : le calendrier des manifestations du bicentenaire. G. Rosa signale qu'a été envisagée, puis apparemment abandonnée, l’idée de confier la gestion du site au groupe Hugo après le bicentenaire. Mais il restera consultable, comme archive, sur le site approprié du Ministère de la Culture

G. Rosa signale la publication d'un excellent article de Philippe Dufour, "Victor Hugo et la politique de la prose", dans Crise de prose, aux presses Universitaires de Vincennes. L'article peut se lire comme complémentaire de la communication faite par Philippe Dufour à Cerisy (dont la publication des Actes est en bonne voie).

Et aussi un beau texte –ou suite de textes- de Jean Gaudon sur le site du Ministère des Affaires étrangères ; il s'agit d'une biographie de Hugo ou plutôt de son commentaire en plusieurs rubriques, dans une sorte de dictionnaire. Un lien a été créé dans notre site (rubrique « Textes, documents, liens ») vers ce texte.

Spectacles

V. Wallez dit la bonne surprise qu'il a eue en assistant, au Théâtre du Nord-Ouest, à un spectacle intitulé "Les Gueux", qui transposait un certain nombre de Fragments dramatiques dans l'Italie du début du siècle. Spectacle d'atmosphère, beau, réussi malgré des moyens limités, où les acteurs ont une réelle présence physique. Il dure jusqu'à la fin du mois.

Missions

M. Roman, Cl. Millet, L. Wurtz et A. Ubersfeld reviennent d'Athènes, où était organisé un grand colloque, consacré, sans exclusivité à Hugo philhellène. Elles ont apprécié l’hospitalité de Mme Despina Provata –ancienne étudiante de Jussieu et membre de notre groupe. A. Ubersfeld a parlé de "Hugo et les dieux grecs", Ludmila Wurtz a présenté la communication sur Orphée qu’entendront tout à l’heure ceux qui n’étaient pas à Athènes. En marge du colloque était donnée une représentation, en français, de Mille Francs de récompense par les étudiants de l’Université.

J-M. Hovasse revient des Indes.

Hugo a pris une importance toute particulière au Kerala, région du sud-ouest indien, l'une des plus alphabétisées. Le grand auteur national kéralais a en effet donné des Misérables une traduction quasiment littérale et, comme cet écrivain a en quelque sorte fixé la langue littéraire kéralaise, il se trouve que celle-ci est, partiellement mais réellement, la langue de Hugo. Gandhi avait, lui, suggéré à cet écrivain, plutôt que de traduire le texte, d'en écrire une transposition nationale, avec changements le lieux et de personnages... Beaucoup d'autres traductions de Hugo existent en Inde –de Notre-Dame de Paris et des Misérables surtout, mais il s'agit souvent d'adaptations au carré, traduites qu’elles sont non de l’original, mais d’une traduction anglaise.  J-M. Hovasse a parlé à Pondichéry, Bombay, Delhi... Il a constaté que la poésie de Hugo est peu connue en Inde, moins encore son oeuvre politique. Il a profité de son voyage pour approfondir sa méditation sur les rapports entre Hugo et Gandhi : les deux mots d’ordre de Gandhi dans la résistance au colonisateur, la désobéissance passive et la non-violence, s’apparentent à l'attitude hugolienne, pendant l'exil en particulier.

Colloques, journées d'études.

Mireille Gamel a assisté, à Lyon 2, à la première des journées d'étude (coordonnées par D. Gleizes) sur les adaptations cinématographiques des oeuvres de Hugo. Occasion de voir beaucoup de films rares (des adaptations des Misérables datant d'avant la première et la seconde guerre mondiale ; L'Homme qui rit de Paul Léni, 1928), et de réfléchir sur ce que le cinéma avait fait de Hugo. Cette réflexion se poursuivra le 6 février et le 6 mars ; Mireille Gamel invite vivement les intéressés à y assister.

P. Georgel livre ses impressions sur le colloque "Hugo et le débat patrimonial", dont il était l’un des maîtres d’œuvre. On peut discuter l’emploi dans son intitulé de l’idée de "patrimoine", plus chargée d'affects mais d’une acception beaucoup trop étendue pour la circonstance ; en réalité il s’agissait bien de « monuments historiques ». Faute de travaux antérieurs –car on n’improvise pas sur ce genre de question-, les interventions sur Hugo n'étaient pas très nombreuses, et la réflexion avait été élargie à des notions plus générales sur le patrimoine et sur le rapport entretenu à la chose et à la notion par les contemporains de Hugo.

Une communication de D. Gleizes (lue par Ch. Brière, Delphine étant retenue ailleurs), était tout à fait remarquable : elle cadrait la philosophie du patrimoine chez Hugo, élargissant le maigre corpus (Guerre aux démolisseurs, La Bande noire, Notre-Dame de Paris) en y ajoutant L'Année terrible, qui pose la question des exclus du patrimoine et de la détention de cette valeur par les pouvoirs, eux-mêmes responsables parfois d'attentats contre le patrimoine.

Une communication de Joëlle Prungnaud analysait finement les stratégies contradictoires de Hugo au Comité des arts et monuments, et les manipulations infligées à ses interventions dans les compte rendus officiels - déformations qui n’ont sans doute pas été étrangères à la démission discrètement donnée par Hugo après quelques années.

Jean Gaudon a proposé un travail très intéressant sur le décor, qui portait davantage sur le goût de Hugo en matière d'architecture que sur le patrimoine. Il analysait en particulier une lettre inédite de 1837 évoquant la cathédrale de Bruxelles. La thèse, tout à fait neuve, était que l'enthousiasme de Hugo pour le gothique, quoique sans doute sincère, restait convenu, tandis que la vraie découverte, la grande émotion, fut celle du baroque.

Une autre communication traitait du rapport entre Hugo et Ruskin : dans une lettre sur Notre-Dame de Paris, Ruskin se dit révulsé par la lascivité du personnage d'Esmeralda –ce qui ne l’empêche pas de donner, globalement, son accord aux théories architecturales développées par Hugo.

F. Chenet a bien parlé, elle aussi, du paysage, en cherchant les points de contact entre le paysage hugolien et sa construction de la question patrimoniale.

Enfin, M. Fumaroli fermait le colloque par une magnifique rêverie sur la poésie du patrimoine, à partir du Cygne de Baudelaire et du Génie du Christianisme ; son idée était que la sensibilité au patrimoine, sa poésie même, ou sa poétique, était née du deuil du passé dans les décades post-révolutionnaires ; c'était fort beau.

Par ailleurs, diverses autorités du patrimoine se sont penchées méticuleusement et intelligemment sur les textes de Hugo en les confrontant aux diverses théories architecturales qui se sont succédé depuis le XIX° siècle. Il apparaît que ces textes intéressent plus par leur auteur que par les théories qu'il développe, finalement assez confuses. La grande question est alors celle de la restauration : faut-il restituer un état "idéal" du monument, qui  n'a probablement jamais existé, ou y laisser subsister les traces de l’histoire ? Hugo, on le sait, penche nettement vers ce second choix ; mais il n’est rien moins que précis sur la question de ses limites et de ses modalités, qui est cruciale.

Conférences

La Maison de Victor Hugo, place des Vosges, organise une série de trois conférences :

le 4 décembre, Georges Didi-Huberman : L’Immanence figurale,

le 7 janvier, à 13 heures, Harald Szeemann, commissaire de l’exposition « Aubes –rêveries au bord de Victor Hugo »,  parlera de celle-ci.

le 14 janvier, à 13 heures, Pierre Georgel : 1850, le Burg à la croix. P. Georgel reprendra là –et développera- la matière de sa communication au colloque d’ Orsay ; G. Rosa la recommande, même à ceux qui ont assisté au colloque d’Orsay : c’est du plus grand intérêt.

Télévision

Deux documentaires seront diffusés sur Arte le 12 décembre lors d'un "théma" consacré à Hugo. Le premier, "L'Exilé", de Henri Colomer,  a une certaine beauté mais mélange trop allègrement des morceaux de textes et des fragments de dessins, si bien qu'on ne sait plus guère de quoi il est question ni à quoi s’en tenir. Le second, réalisé par Jean-François Jung,  abuse de techniques modernes pour un résultat médiocre. Beaucoup de scènes, lourdement reconstituées, sont traitées dans le style "chromo des années vingt". L’esprit potache l’emporte largement sur l’art.

Lettres et manuscrits

J-M. Hovasse a découvert dans la correspondance de Dumas, récemment publiée, une lettre du père au fils où Dumas éreinte Les Misérables. Comme Lamartine, il trouve le roman déséquilibré, confus, invraisemblable, une colline accouchant d'une souris... Il apprécie pourtant Hugo, ce roman le désole. Dumas-fils séjourne alors chez Georges Sand, et l’on devine que tout le trio partage ce jugement sévère, Georges Sand comprise quoiqu’elle n’ait jamais rien écrit de tel.

G. Rosa : Il est vrai que Hugo, avec Les Misérables, allait sur le terrain de Dumas et aussi d’ailleurs sur celui que Lamartine essayait d'occuper... On a fait un Les Ecrivains contre la Commune ; il faudrait faire Les Ecrivains contre les Misérables!

G. Rosa annonce que les quelques 200 bobines de microfilm des manuscrits de Hugo ont été commandées à la BNF : le Groupe pourra bientôt commencer l’édition savante des Fragments -dont il rêve depuis 86 (voir les premiers comptes rendus sur le site).


Communication de Ludmila Wurtz : Le mythe d'Orphée (voir texte joint)


 

Discussion

 

G. Rosa : C’est convaincant! La question se pose car, pour superposer le mythe et les oeuvres, il faut le transposer beaucoup, voire le réduire à un schéma sans que la limite de cet appauvrissement soit tracée d’avance. Ici, la structure d’une double perte, d’une recherche aux enfers et d’un accomplissement poétique semble assez consistante. Plus convaincant encore, l'aller-retour entre Les Misérables et Les Contemplations. Jean Gaudon avait déjà montré l'origine commune des deux textes et leur parenté dans leur développement initial; l'idée qu'ensuite, loin de diverger, ils entrecroisent certains de leurs thèmes –voire, littéralement, comme vous l’avez montré, certaines  de leurs phrases-, apporte une confirmation en même temps qu’elle est, par elle-même, neuve... et poétique. Car on est conduit à des identités structurelles sidérantes : Marius en Eurydice !

I. Nougarede : On revient toujours à la notion d'écriture comme frange entre deux infinis. Des thèmes d'ordre affectif (la quête de quelqu'un qu'on a perdu) ramènent à des problèmes d'écriture - ici, la réécriture moderne du mythe.

G. Rosa : Ne pourrait-on pas étendre le système à d'autres romans? Quasimodo sauve deux fois Esmeralda, Gilliatt extrait la Durande de l’enfer marin et sauve aussi Déruchette, double de la Durande. Gwynplaine arrache Dea à la mort, puis à l’enfer de la cécité, et devient poète (Chaos vaincu et le discours à la Chambre des lords) ; Eurydice-Dea finit par entraîner Orphée-Gwynplaine dans la mort. Là, le schéma est complet.

Ce qui étonne, c’est que Hugo n’ait, apparemment, jamais employé le schéma ni le nom de ses personnages pour Adèle, perdue deux fois, elle aussi, par son départ et par la folie.

J. Acher : Dans L'Intervention, il y a une femme qui s'appelle Eurydice... mais qui cherche toute seule à sortir des Enfers. C'est là une attitude plus "féministe".

L. Wurtz : On aurait pu faire le rapprochement entre Les Misérables et Les Contemplations sans ce détour par Orphée...

G. Rosa : Oui, mais il en permet un de plus. L’identité des deux phrases –celle de la lettre de Marius et celle de la préface des Contemplations- a une grande force démonstrative.

L. Le Dauphin : Il existe une version du mythe antérieure à celle de Virgile, où Orphée ne se retourne pas et parvient ainsi à sauver Eurydice. Cette version pourrait s'appliquer à Marius, qui cherche - et trouve - Cosette. N'y aurait-il pas aussi un rapport possible entre Orphée et Prométhée?

L. Wurtz : Si. Pierre Albouy a montré que chez Hugo Orphée et Prométhée étaient associés pour former un même personnage de libérateur, l'un par la parole, l'autre par l'action. Dans Le Satyre, Hugo nomme Prométhée, mais le chant du Satyre peut rappeler Orphée.

G. Rosa : L'Orféo des Fragments, a-t-il un rapport avec l'Orphée mythique?

V. Wallez : Je ne crois pas ; il s'agit plutôt d'un italianisme.

La traversée des égouts par Jean Valjean portant Marius peut faire penser à Hercule portant Thésée. Ou à saint Christophe portant le Christ!

I. Nougarede : On peut aller loin dans ces parallèles!

G. Rosa : Le schéma "aller chercher une morte" ne suffit pas. Cela limite les dérives interprétatives.

P. Georgel : Y a-t-il une signification particulière à la forme, à la qualité poétique propre, du quatrain écrit sur la tombe de Jean Valjean?

L. Wurtz : Sa simplicité désigne sans doute un renoncement volontaire à la haute poésie, à la poésie antérieure peut-être, au profit d'une poésie populaire.

I. Nougarede : Souvent, les inscriptions sur les tombes sont des quatrains. De plus, dessiné au crayon, celui-ci est voué à l'effacement ; les sons du quatrain, d'ailleurs, semblent effacer progressivement sa signification ; le quatrain est alors proche du chant...

J. Wulf : Est-ce que le renouvellement du mythe d'Orphée va ici dans le sens de ce que décrit Blanchot, dans le sens d'une perte possible de la voix?

L. Wurtz : C'est là un paradoxe apparent qu'on prête à toute poésie, depuis la fin du XIX° siècle, qui fait que la poésie semble naître de sa propre impossibilité.

M. Roman : La nature des textes engagés dans ces transpositions du mythe n’est peut-être pas indifférente : ils mettent en doute l'oeuvre : ni la lettre de Marius, ni le quatrain sur la tombe ne sont, à proprement parler, des oeuvres. Le contraste flagrant avec Orphée, inventeur de la poésie même, souligne ce déplacement qui met l’accent sur des formes étranges du langage, évanescentes, hasardeuses, fragmentaires : plus fragiles que des oeuvres.

L. Le Dauphin : A Perpignan, une stèle a été édifiée dans un jardin public, avec, gravé, ce quatrain.

P. Georgel (à Ludmila) : Qui est l'auteur du quatrain? Vous semblez dire que l'auteur n'est pas Jean Valjean, mais qu'il aurait pu l'être...

L. Charles : J'ai voulu dire que le quatrain peut être l'expression du cœur de Valjean, caché sous une pierre, comme la lettre est l'expression du cœur de Marius, elle aussi glissée sous une pierre.

G. Rosa : Hugo dit-il vraiment que la lettre est écrite par Marius? En tout cas, elle est anonyme, non datée, comme le quatrain final, et sa description convient si exactement au manuscrit de Hugo lui-même qu’elle perd le statut simple de lettre d’amour et devient « texte » -d’ailleurs elle forme un chapitre à elle seule.

M. Roman : Comme la lettre d'Ymbert Gallois, à propos de laquelle Hugo dit que, pour une fois, Ymbert Gallois avait du génie.

G. Rosa : Dans A Celle qui est restée en France, le même statut est donné au recueil entier par cette invention bizarre de l'évanouissement progressif du message, vaporisé en étoiles à mesure que la morte le lit.

J. Acher : Cette image du personnage qui s'en va en étoile, dans l'ombre, vient de Roméo et Juliette : Juliette évoque la mort de Roméo par cette image.

S. Raffin : Un texte de Romain Rolland sur Hugo, en 1835, est intitulé Le Vieux Orphée. Ce type d'assimilation systématique des poètes à Orphée semble disparaître ensuite.

I. Nougarede : L'identification de Hugo à Orphée est très discrète dans l'oeuvre, éclatée. On voit bien qu'il ne s'agit pas d'un motif traditionnel, mais d'une appropriation personnelle du mythe.

L. Wurtz : Oui, mais les références explicites au mythe sont si rares qu'on ne peut pas être sûr de ne pas faire fausse route!

P. Georgel : Chez les contemporains de Hugo, comme chez Ballanche, la vision d'un Orphée pacificateur et civilisateur est dominante. Elle semble ne pas laisser de trace dans la vision hugolienne.

Ch. Brière : Pourtant, dans Ceci tuera cela, deux références à Orphée vont bien dans ce sens d'un personnage civilisateur.

I. Nougarede : Orphée est le seul personnage mythique à entrer dans les Enfers. Cela lui donne un sens particulier.

L. Le Dauphin : Hugo ne formule-t-il jamais, dans son oeuvre,  un lien entre Virgile, Dante et lui-même?

G. Rosa : Si, bien sûr, et une enquête par Frantext m’a semblé indiquer que le couple Virgile-Dante, partagé avec Hugo par Delacroix, n’est pas un « thème romantique».

 Marieke Stein


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.