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Séance du 18 mai 2002

Présents : Guy Rosa, Jacques Seebacher, Arnaud Laster, Anne Ubersfeld, Jean-Marc Hovasse, Jacques Cassier, M. Zviguilski, Colette Gryner, Laurence Bertet, Florence Codet, Stéphane Desvignes, Vincent Guérineau, Sylvie Vielledent, Judith Wulf, Chantal Brière, Krishnâ Renou, Agnès Spiquel, Mireille Gamel, Myriam Roman, Ludmila Wurtz, Bernard Le Drezen, Bertrand Abraham, Denis Sellem, Franck Laurent, Florence Naugrette, Sylvie Aprile, Delphine Van de Sype, Josette Acher, Gina Trigian-Molvaut, Stéphane Horvath, Marine Teston, Loïc Le Dauphin, Vincent Wallez, Isabelle Nougarede, Marieke Stein.
Excusés: Pierre Laforgue, Bernard Degout, Dominique Peyrache-Leborgne


Le groupe apprend avec le plus grand plaisir la nouvelle des deux nominations de J. Wulf, nommée MCF à Rennes, et d’A. Spiquel, professeur à Valenciennes.

Sylvie Vielledent soutiendra sa thèse sur "La saison 1830 au théâtre" le 19 juin, à 14 heures,  Tour centrale de Jussieu ; jury : Pierre Frantz, Patrick Berthier, Jean-Marie Thomasseau, Odile Krakovitch, Guy Rosa.

 

Personne n’a sans doute oublié que le colloque Guerre se tient à Jussieu –amphi 24 (au pied de la tour 24 qui occupe le coin gauche du quadrilatère d’entrée)- les 6, 7 et 8, de 9h30 à 18h. Le programme se trouve à la page "Bicentenaire".

Informations

Parutions

Plusieurs livres circulent : l'édition de Pierre Albouy de L'Art d'être grand-père, réimprimée avec une préface de Michel Butor, en Poésie Gallimard ; Victor Hugo, Fragments d'un voyage aux Alpes, présenté et annoté par J. Seebacher, aux éditions Séquences ; Secours mutuel - Victor Hugo et la crise des théâtres parisiens, 1848-1849, d'Evelyn Blewer, Eurédit ; Agnès Spiquel, Du Passant au passeur : Quand Hugo devenait grand-père (1871-1877), chez le même éditeur, ainsi que deux beaux catalogues d'exposition : celui de la Maison de Victor Hugo, Voir des étoiles - Le Théâtre de Victor Hugo mis en scène, chez Actes Sud, et celui du Musée de Villequier, édité par Evelyne Poirel, Victor Hugo et l'enfance, Somogy (Editions d'art).

 

Sont également parus : Victor Hugo et la poésie contre le maintien de l'ordre, d'Henri Meschonnic, chez Maisonneuve et Larose ; le tome IV du Journal d'Adèle Hugo (l'année 1855), établi par Frances Vernor Guille et revu par J.-M. Hovasse, (qui note la difficulté croissante que la folie d’Adèle oppose à la publication de ces textes où augmente la proportion des pages « personnelles »).

 

A. Laster se voit confirmer que la pagination de l'édition des Oeuvres complètes "Bouquins" 2002 est la même que celle de l'ancienne édition (on peut donc donner les références dans l’ancienne ou dans la nouvelle édition indifféremment puisqu’elles sont identiques de ce point de vue).

 

J. Seebacher, étant entré en correspondance avec un héritier d'un homme politique cité par Hugo dans Histoire d'un crime, indique que son nom est Pons-Tande, mal orthographié Pons-Stande dans l'édition « Bouquins ». Mais il faudrait faire des recherches pour savoir si l'erreur n’est pas le fait de Hugo lui-même. A. Laster fait observer que beaucoup des dépositions de témoins pour Histoire d'un crime n'ont jamais été publiées, tout comme beaucoup de "journaux annotés"

 

Expositions

J. Seebacher conseille vivement l'exposition de Gérard Pouchain sur "Hugo et la caricature", à la Maison de Balzac.

 

Colloques

G. Rosa détaille le programme du colloque organisé par l'ENS du 23 au 25 mai, "Ceci tuera cela : Autour de Victor Hugo : l'avènement de nouveaux supports de la pensée". La première journée se déroulera au Centre culturel canadien, les deux autres journée à l'ENS.

 

A. Ubersfeld et L. Wurtz souhaitent organiser un colloque autour du poétique chez Hugo. Plusieurs axes pourraient être envisagés : le fonctionnement interne de l'alexandrin ; la thématique du cosmos (rare chez les autres poètes) ; le fonctionnement rhétorique de la poésie hugolienne ; l'antithèse et ses significations (qu'il serait temps d'interroger enfin!) ; la métonymie, rare, mais importante chez Hugo ; la subjectivité lyrique et l'énonciation, avec cette présence permanente du je et du tu ; enfin, les vers impairs, et surtout les vers de sept pieds, très nombreux dans les Chansons des rues et des bois, et dont on attribue bien à tort l'invention à Verlaine! J. Seebacher propose d'ajouter à ces axes la thématique du jeu, du canular, de la plaisanterie, et se souvient du fonctionnement excellent des manipulations oulipiennes sur les vers hugoliens qui, décidément, se prêtent à merveille aux jeux de toutes sortes. Ce colloque, évidemment, n'est pas pour tout de suite : il implique des travaux sérieux, qui prendront du temps.

 

A. Spiquel ajoute qu'il s’est tenu à Besançon un colloque organisé par P. Laforgue, sur le thème "vers et prose", où ces questions ont commencé d'être envisagées -mais la réflexion doit naturellement se poursuivre!

 

G. Rosa transmet quelques appels à conférenciers venus de l'Alliance française d'Amsterdam, avec qui les intéressés se mettront directement en relation, l'Association des amitiés sainte-médardaises (33), le Conseil Général de Savoie, le service culturel d’une municipalité du ressort de Marne-laVallée. [Les noms des volontaires ont été transmis. ] Au Luxembourg, les Amis de la Maison de Victor Hugo de Vianden lancent un appel pour des conférences sur l'actualité de Hugo, du 8 au 11 octobre ; on peut faire les propositions, avant le 31 juillet, à l'adresse http.victor-hugo.lu

La ville de Cauterets veut organiser un projet pour le bicentenaire, et cherche des intelligences et des énergies pour l’y aider.

 

Concours

Hugo est de nouveau au programme de l'agrégation avec Hernani (en littérature comparée) ; Quatrevingt-Treize est au programme des concours des grandes écoles scientifiques dans un ensemble (Kant, Aristophane) consacré à la paix. Le rapport entre le roman de Hugo et cette thématique paraît bien lâche à plusieurs membres du groupe.

 

Carnets de voyages

Le Ministère de la Culture demande aux conférenciers qui ont été envoyés en mission à l'étranger de bien vouloir évoquer en quelques lignes leur expérience (public, audience, questions, impressions de voyage). Ces textes sont destinés à être réunis sur la page d'accueil du site internet du Ministère de la Culture. L'idée est séduisante, et G. Rosa invite les membres du groupe à ne pas plus ménager leur talent que l’Etat n’a ménagé, pour ces voyages, ses crédits et le travail de ses personnels dans les postes. Les textes sont à envoyer directement à Reine Prat, chargée de mission pour le bicentenaire de V. Hugo, Ministère de la Culture, 3, rue de Valois, 75033 Paris cedex 01.

 

Stéphane Desvignes revient de Dacca (ou Dakha), au Bangladesh, pays où l'on connaît très peu Hugo (il n'existe qu'une traduction en Bengali d'un texte de Hugo, il s'agit des Misérables ; mais une anthologie de poèmes traduits en Bengali est en projet). S. Desvignes a présenté deux conférences, l'une, très générale, l'autre sur Torquemada -sujet de la plus haute actualité dans un pays encore laïque récemment, et devenu islamiste. Le groupe s'émerveille de l'audace! A. Laster précise que Marie Hugo a été aussi téméraire en parlant, en Chine, des combats de Hugo contre la peine de mort.

 

Chine d’où F. Laurent et J-M. Hovasse reviennent. F. Laurent est d'abord allé à Pékin et à Shangaï, où, parmi toute une brochette de personnages officiels, l'ambassadeur (M. Morel) a fait un discours remarquable, ferme et direct sur la peine de mort ; la présidente de l'université de Shangaï a également très bien parlé. L'année prochaine devant être l'année « France et Chine », les deux célébrations ont été réunies lors de cette journée. L'après-midi a été consacrée à des conférences, non traduites devant un public peu francophone. Le public était très différent à Taïwan.

J-M. Hovasse raconte cette journée taïwanaise, qui présentait un colloque très lié à l'actualité et aux discussions actuelles du gouvernement chinois sur la peine de mort et un spectacle avant-gardiste de très bonne qualité (politique et esthétique) sur ce même sujet.

 

J-M. Hovasse s'étonne de ce que les enseignants chinois font découvrir Hugo à leurs étudiants à partir de films (Notre-Dame de Paris ou Les Misérables), alors qu'ils disposent d'excellentes traductions. A. Ubersfeld fait le même constat : elle revient, elle, de Dublin (où elle a fait deux conférences) et d'Afrique du Sud (à l'Université de Pretoria). Là bas aussi, on connaît Les Misérables et Notre-Dame de Paris par les films, et très peu la poésie. A. Ubersfeld y a parlé, sur demande, des Misérables, et également de la poésie, qui a vivement intéressé les auditeurs par sa modernité et son caractère narratif.

A. Spiquel observe que la situation de Hugo n’est pas différente en France. Au fil de ses conférences en France profonde, elle a remarqué elle aussi la même familiarité indirecte avec Les Misérables  et Notre-Dame de Paris et à quel point les auditeurs, les étudiants particulièrement, apprécient qu'on leur parle de la poésie de Hugo, qu’ils ignorent. Elle souligne aussi l'admirable niveau de culture et de langue française des étudiants russes : à Kiev, elle a parlé devant des étudiants qui avaient lu, dans le texte, L'Homme qui rit!

 

A. Laster revient de Suède. Il a parlé de la poésie à Stockholm, de la dimension politique des romans à Uppsala, et de l'actualité de Hugo à l'Institut français de Stockholm. Il a trouvé là un public très intéressant, car bien informé, mais aussi très influencé par les idées reçues sur Hugo. Il cite quelques-unes de ces questions auxquelles les réponses ne doivent pas être évidentes puisqu'elles suscitent débat  au sein même du groupe. Exemple :

A. Laster : On m'a demandé pourquoi Victor Hugo, après avoir soutenu Louis Napoléon à l'élection présidentielle, s'est opposé à lui. J'ai expliqué qu'il y avait alors un autre candidat, Cavaignac, à qui il fallait faire barrage...

G. Rosa, J. Seebacher : Ce n'était pas la seule raison! (in petto : Cavaignac n’était ni xénophobe, ni raciste, ni vichyste ; il était même tout le contraire)

F. Laurent : Tout de même, c'était une raison majeure! Il fallait contrer la "République du sabre"! Voyez les campagnes de L'Evénement contre Cavaignac, depuis août 1848! D'autant plus que Cavaignac était alors donné largement gagnant. Le ralliement à Louis Napoléon ne s'est pas fait tout seul, il a été difficile même pour les Burgraves!

A. Laster : Hugo est d'autant plus hostile à Cavaignac qu'il a lui même participé à la répression.

J. Seebacher : La pensée sociale de Louis Napoléon a largement déterminé le soutien de Hugo.

A. Laster : Autre question qu'on m'a posée : Pourquoi Hugo n'a-t-il pas parlé de l'Algérie? J'ai renvoyé les auditeurs au coffret Victor Hugo et l'Orient de Franck Laurent. On en est venu à parler de la colonisation. J'ai lu le poème Ce que vous appelez civilisation, qui a déclenché un tonnerre d'applaudissements.

 

Cinéma, rencontres

G. Rosa annonce, à la satisfaction de tous, la sortie en cassette de L'Homme qui rit, de Paul Lény, par la société Films sans frontière. La sortie en salle est également annoncée pour le 24 juillet.

La BNF organise le 29 mai, à partir de 13 heures, une rencontre destinée aux enseignants (tous niveaux) autour de l'exposition "Victor Hugo, l'homme océan". Deux conférences prennent place dans cette après-midi, celles  de J-M. Hovasse et de Marie-Laure Prévost. Les 500 premières personnes qui s'inscriront sur www.victorhugo.education.fr seront invitées.


Communication de Sylvie Aprile : "Ecrits de proscrits au temps de l'exil de Hugo"  (voir texte joint)


 

Discussion

G. Rosa : Votre propos -fort riche, complexe, et qu’il n’est donc peut-être pas tout à fait inutile de résumer - était de montrer que la production politique et idéologique des exilés avait été occultée par deux facteurs : d’une part des effets de mésintelligence méthodologique du côté des historiens, d’autre part les effets de l’histoire elle-même. Les voies de la République s’étant sensiblement écartées de celles que les proscrits avaient proposées, on a laissé de côté ces textes dont les programmes n’avaient pas reçu l’aveu de l’Histoire. Leurs thèmes et la substance de leur activité intellectuelle étaient : la fixation des événements dont on devinait que le récit serait falsifié ou occulté par le régime ; l’identification, à tous les sens, de la proscription elle-même (ses noms, sa nature, ses effectifs, bref son identité –geste logique de la part de personnes dont la proscription détruit l’identité) ; l’établissement d’une représentation du lien entre le passé et l’avenir permettant de concevoir l’événement comme une interruption de la démocratie et de la République ; le projet politique sous forme de programme.

 

J. Seebacher : Les questions liées au projet politique des proscrits sont d'une activité brûlante. Le thème du communalisme en particulier. Lors des journées de Juin, beaucoup de propositions et d'initiatives avaient vu le jour à ce sujet ; Girardin, en particulier, avait formalisé de manière provocatrice cette idée de communes. Actuellement, elle revient : quelle est l’instance où se forme la conscience sociale et où la société prend autorité sur elle-même ? c’est la question que posent la campagne sur les pouvoirs de police des maires,  l’interrogation sur les collectivités territoriales (la Corse, mais pas qu’elle), le débat sur la sanction des « infractions ». Girardin en 1848 avait bien vu que la prison (pratique toute récente) était inefficace, voire destructrice. Il proposait un système fondé sur la commune (aux dimensions plutôt d’un canton), et dont la notion-clef était la responsabilité. Dans un petit périmètre où tout le monde se connaît, chacun reçoit de tous la responsabilité de ses actes. Il s'agit à peu près de civiliser le pénal ,via l'extension des dommages et intérêts,dans la ligne de l'antique droit du rachat des crimes.Il n'est pas question , du moins explicitement , de s'en remettre au jugement de la commune .Girardin propose , si le coupable n'est pas solvable , de rendre la commune responsable pour lui .Si la commune n'y suffit pas , le département , voire , si nécessaire , l'Etat.Tout son système de réforme reposant sur l'étroit rattachement du citoyen à sa commune, cette sorte de responsabilité collective est probablement le contraire d'une déresponsabilisation personnelle.

S. Aprile : Le projet d'organisation communale est en effet essentiel pour les républicains ; des programmes communalistes ont existé.

J. Seebacher : Il serait intéressant de citer des extraits de ces textes dont vous parlez, car leur argumentation était le plus souvent très forte, très riche, tout à fait sérieuse.

 

F. Laurent : J'ai trouvé votre propos passionnant. Vous avez mis en évidence, avec beaucoup de finesse, certains défauts des historiens qui expliquent les retards dans l'étude de ces textes. Les défauts se trouvent aussi chez les littéraires, qui ont méconnu ces textes parce qu'ils jugeaient l'histoire secondaire. De part et d'autre, on sort de ces préjugés, ce qui annonce de futures collaborations fertiles. Globalement, toute la tradition républicaine de la première moitié du XIX° siècle est occultée : des quantités d'archives ne sont pas dépouillées ; on ne sait encore presque rien des Congrès de la Paix et de l'Internationale. La conception communaliste, et presque anarchisante, des républicains est occultée au point qu’on s’imagine que les fondateurs de la III° République, J. Ferry en particulier, étaient jacobins et centralisateurs ! Cette situation nouvelle de mise en commun des compétences littéraires et historiennes est donc réjouissante. On comprendra mieux, sans doute, que Hugo est moins isolé -et, partant, moins "génial"- qu'on ne l'a dit ; il est au contraire représentatif d'une tendance radicale forte.

J'aimerais faire quelques remarques sur certains points de votre communication.

D'abord, la réflexion sur la commune, qui est une remise en cause de la représentation parlementaire et de l'Etat, commence sous la Seconde République ; en 1869, moment du grand retour des républicains, ce programme est très clairement présent, chez Gambetta, entre autres. Les quatre obstacles à l'avènement de la République figurent dans ce programme : centralisation, armée permanente, clergé fonctionnaire et magistrature inamovible. La Commune en fait ne débordera jamais ce qui était le programme commun des républicains –modérés compris- en 1869.

Ensuite, il ne faudrait pas minorer l'importance de la guerre dans l'oubli du programme communaliste : Gambetta s’est inquiété du retard avec lequel la Ligue du Midi avait envoyé ses troupes sur le front. Après 70, mais pas avant, la décentralisation est apparue incompatible avec la défense nationale. De là, en très grande part, l'occultation de cette orientation. La guerre a fait l’Etat centralisé en France comme elle a fait l’unité de l’Allemagne décentralisée.

Quant à la poésie, je trouve dommage que les historiens l'ignorent : Hugo a été un grand poète de combat et a été reconnu comme tel, y compris par ceux qu’on pourrait lui croire le plus hostiles. Le dernier chapitre de L'Histoire de la Commune de Lissagaray porte en épigraphe un alexandrin de Hugo : "Le cadavre est à terre, et l'idée est debout".

S. Aprile : Oui. D'ailleurs les textes d'exilés comportent une forte dimension orale : ils sont lus en public, et ont une oralité visible. Si nous négligeons la poésie, c'est que la recherche de l'allusion n'est pas notre domaine.

 

A. Laster : Vous avez suscité notre intérêt en parlant de votre travail sur le Congrès de la paix et les Etats-Unis d'Europe... Pourriez-vous nous en dire un peu plus?

S. Aprile : Hugo se rend au second Congrès de la paix, en 1869 ; il ne va pas au premier, en 1867. En 1867 renaît ce qui avait eu lieu en 1849, mais avec d'autres personnes, des jeunes gens peu connus, comme Alfred Naquet. Leur projet est un projet politique et intérieur. Il fallait convaincre Hugo, Quinet... d'y participer, afin de rassembler les républicains autour d'une idée. 6000 personnes participèrent au Congrès de 1867 à Genève, parmi lesquels Garibaldi. En même temps, à Lausanne, se tenait le congrès de l'A.I.T. Les deux congrès discutent, sans s'entendre. Hugo connaît mal cette rupture, semble ne pas trop savoir ce qui s'est passé exactement. Dans Choses Vues, en août 1869, il dit qu'il va à Lausanne parce qu'il aime les travailleurs. Le discours qu'il y fait correspond à la réussite de 1867, et non à la situation réelle de 1869.

F. Laurent : Pourquoi Lissagaray parle-t-il alors d'une délégation d'ouvriers qui serait allée voir Jules Favre, après 1867, pour lui demander le soutien bourgeois promis en 1867 à Genève? Jules Favre a eu une parole honteuse, répondant "Vous seuls avez fait l'Empire, vous seuls devez le défaire." D'autre part, on a appelé ce Congrès de la paix le "congrès révolutionnaire".

S. Aprile : Cette appellation est due à Garibaldi. Mais toutes ces histoires sont très confuses, il y a eu en même temps plusieurs congrès qui souvent se réclamaient "de la paix", si bien qu'il est facile de les confondre

J. Acher : En 1869, Hugo croyait s'adresser au Congrès des Travailleurs à Bâle!

F. Laurent : Non! Il ne s'est tout de même pas trompé de Congrès!

G. Rosa : Sur toutes ces question, on est encore très mal informé ; cette discussion le prouve.

A. Laster : J'ai souvenir que le Congrès de 1869 était l’œuvre de la "Ligue pour la Paix et pour la Liberté" ; pour Hugo, c'était la liberté qui comptait le plus alors. Il faudrait se demander si Hugo était plutôt en accord ou à la marge de la tendance majoritaire du Congrès. En tout cas, Charles et l'ensemble du groupe Hugo soutenaient l'Internationale.

 

G. Rosa : Une question à se poser serait de voir pourquoi il faut à Hugo trois textes, très différents, pour régler l’affaire du coup d’Etat. Sans y parvenir d’ailleurs : la série des « Nouveaux Châtiments » dure jusqu’en 70. Cette insuffisance du texte face au fait ne va pas de soi. Les textes des autres exilés l’expliquent-ils ? D’autre part, on se demande si certains des thèmes importants des trois textes de Hugo apparaissent aussi dans les écrits des autres exilés : la révolution de 1789 ; l'exemplarité du sacrifice des proscrits ; le peuple silencieux…

S. Aprile : Pour ce qui est de l'Histoire d'un crime, je pense qu'il y avait trop de témoignages pour construire le texte, -d'où l'impossibilité de l'écrire vite. Pour ce qui est des trois thèmes que vous citez, Quinet développe celui de l'île, de l'espace de l'exil qui se crée. La Révolution de 1789 -et 1793 aussi, d'ailleurs- revient fréquemment dans les écrits des proscrits, ainsi que le discours sur le peuple, ambivalent : l'avis qu'on a sur le peuple dépend de ce qu'on pense de 1848 ; plusieurs républicains disent qu'il est normal que le peuple si durement réprimé en 1848 ne les ait pas suivis en 1851...

F. Laurent : Avez-vous rencontré des réflexions sur la manifeste sous-évaluation de la résistance en province? En lisant Hugo, on a l'impression que tout se joue à Paris...

S. Aprile : Des arrivants de province disaient aux proscrits qu'il suffisait de lire la presse provinciale pour y lire -même à mots couverts- ce qui s'y était passé.

F. Laurent : Mais trouve-t-on des idées comme "certaines zones rurales pourraient servir de soutien à la République?"

S. Aprile : Certains y réfléchissent. Mais vu les élections de 1869, et la surprise qu'elles suscitent, les républicains n'avaient manifestement rien compris... On garde toujours ce regard négatif sur les campagnes, inféodées au pouvoir...

 

A. Laster : Hugo a nié avoir écrit des romans historiques, mais son seul texte historique est Histoire d'un crime. De votre point de vue, à vous historienne, s'agit-il d'un livre d'historien?

S. Aprile : Non ; plus que d'un livre d'historien, il s'agit d'un procès, où Hugo se pose en juge d'instruction, et utilise un vocabulaire juridique.

A. Laster : L'enquête n'est-elle pas l'une des composantes d'une histoire véridique?

S. Aprile : La forme de l'enquête tient au contexte même des arrestations, des interrogatoires... Un travail d'historien envisageable serait de traquer l'erreur dans les dépositions et dans le récit... qui ne sont pas toujours fiables.

A. Laster : Tout de même, par les recoupements, on peut approcher de la réalité.

S. Aprile : Mais même cette réalité est reconstruite.

F. Laurent : Sans compter l'importance de la rumeur! Ribeyrolles, dans son livre, ne cite aucune source primaire, mais rapporte des témoignages eux-mêmes rapportés...

 

G. Rosa : Pour en revenir à ma question, je ne pense pas qu’il soit de bonne méthode d’expliquer l’abandon d’Histoire d’un crime par des raisons factuelles : il y en a toujours trop et pas assez à la fois puisqu’elles sont extrinsèques au phénomène qu’elles sont censées expliquer. Mieux vaut penser que, de Histoire d’un crime à Napoléon le Petit, c’est la  position de parole qui change et que Hugo a reconnu inadéquate celle d’Histoire d’un crime. Ce qui me conduit à vous demander si, entre les textes de proscrits que vous avez étudiés,  il existe des différences littéraires notables (la qualité mise à part, évidemment).

S. Aprile : Oui, les procédés sont variés Tous ne sont pas des récits ayant pour but de témoigner clairement, comme ceux de Schoelcher et Hugo. Il y a un recueil de poème, une fiction, une sorte de conte utopique, etc.

 

F. Laurent : Ces ouvrages ont-ils eu du succès?

S. Aprile : Napoléon-le-petit, oui. Le petit format a, entre autres raisons, permis ce succès -ce qui ne fut pas le cas du livre de Schoelcher. Les proscrits eurent d’ailleurs envers Napoléon-le-petit la reconnaissance du ventre : sa diffusion clandestine fournissait à plusieurs un travail rémunéré.

G. Rosa : Vous demandiez si Hugo a lu Machiavel ; il l'a lu, bien sûr, puisqu’il a tout lu comme chacun sait. Mais je trouve très curieux ce retour des proscrits à Machiavel.

F. Laurent : Ils en ont fait une lecture républicaine : Machiavel est relu comme celui qui a démonté les procédés des tyrans.

Pour la prochaine séance, qui aura lieu le 15 juin, le Groupe est invité par Annie Ubersfeld

 Marieke Stein


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.