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Séance du 26 février 2000

Présents : Guy Rosa, Florence Naugrette, Anne Ubersfeld, Arnaud Laster, Josette Acher, Rouska Haglund, Vincent Wallez, Sylvie Vielledent, Myriam Roman, Junia Barreto, Chantal Brière, Jean-Marc Hovasse, Delphine Gleizes, Bernard Degout, Sandrine Raffin, Marie Tapié, Colette Gryner, Stéphane Mahuet, Stéphane Desvignes, Marguerite Delavalse, Jean-Luc Gaillard, Bertrand Abraham, Bernard Leuilliot, Marieke Stein, Denis Sellem, David Charles, Frank Laurent, Françoise Chenet, Bernadette Lintz, Sylviane Robardey-Eppstein.
Excusés: Jacques Seebacher (désolé, mais qui promet de révéler prochainement ses découvertes sur Les Misérables), Sylvie Jeanneret, Claude Rétat.


Informations

-G. Rosa présente Bernadette Lintz, universitaire américaine invitée à l’Université de Dijon pour ce semestre, spécialiste connue de Hugo, amie fidèle de notre Groupe qui est heureux de la recevoir et la remercie de son intérêt pour nos activités.

-Restant aux Etats-Unis, il communique l'étonnement de Philippe Régnier devant la longévité de la comédie musicale tirée des Misérables. B. Leuilliot aussi l’a jugée " admirable ".

-Evelyn Blewer a commencé d’enrichir la chronologie informatisée des données provenant des archives de la SACD : les présences et les absences de Hugo, surtout ses interventions -pas banales et très significatives de quantité de choses commente G. Rosa, qui a pris connaissance des fiches enregistrées par E. Blewer et qui tient à la remercier publiquement de sa coopération.
Lui-même entreprend d'enregistrer le Calendrier des activités parlementaires de V. Hugo pendant la II° République", mémoire de maîtrise de Mlle Sylvie Héry (1987). Ce beau travail donne non seulement tous les votes de Hugo, mais aussi ses présences et absences aux réunions des Commissions et des Bureaux dont il a fait partie et ses interventions telles que les consignent les secrétaires de séances -dont Actes et Paroles ne retient qu'une très petite partie.
Il signale enfin que la saisie du dernier tome Massin est en voie d'achèvement.

- S. Raffin communique la photocopie de deux testaments de Hugo, l’un connu et publié, celui du 31 août 1881, l’autre non, du 5 mai 1864, dont lecture est donnée. Les copies proviennent d'une étude notariale qui semble disposer des originaux. Le testament du 5 mai 1864 exclut avec insistance les collatéraux : s'agissait-il pour Hugo d'éloigner les enfants d’Abel ou ses nombreux cousins ?

- G. Rosa invite à la méfiance : son nom apparaît dans la liste des collaborateurs du Robert des grands écrivains de langue française et l’article Hugo (dont on le croira l'auteur) n'est pas dépourvu de quelques joyeuses inepties. Son texte d’origine a été réécrit sans lui être communiqué et il dégage toute responsabilité de la version publiée. Plusieurs autres articles concernant le 19° siècle sont étonnamment médiocres; celui sur Zola, excellent, fait une exception assez aisément explicable.
A. Laster a subi le même type de désagréments pour l'article Prévert, dont la bibliographie en particulier est devenue très inexacte.

-Dans un ordre d'idées comparable mais tout différent, il signale le déni de justice dont sont victimes MM. Sabourin et Pouchain dans le procès qui les opposait Henri Troyat, plagiaire de leur biographie de Juliette Drouet : loin que leur droit soit reconnu, ils sont condamnés et auront à indemniser Troyat. Leur éditeur ira en appel.

- J.-M. Hovasse explique la présence, sur la table, de copies d'un dessin de Hugo : il est à vendre (et reproduit sur le Web); il s’agit d’une caricature de M. Drouville, qui jouait Hatto à la première des Burgraves. Ce dessin, collé dans un livre, coûte 35 000F.
D. Sellem : On a vendu il y a peu une lettre de Juliette Drouet 2850 F à la brocante des vieux papiers Porte de Champerret. Hovasse s'étonne que les autographes de Juliette valent parfois plus que ceux de Hugo.

-A. Laster communique un dessin qui lui a été soumis comme pouvant être de la main de Hugo. Tout le monde reste très dubitatif, Laster le premier.

 

Publications et colloque

- De Eric Bertin, dans le n°72 du Bulletin du musée d’Ingres, une monographie consacrée à " Ingres et Victor Hugo ".

- F. Chenet annonce un colloque " Impossible théâtre " les 7 et 8 juin prochains qui traitera de l’injouable et lance un appel à communication pour les premières pièces de Hugo. Mais la catégorie d’" injouable " pose problème : tout est jouable rappelle F. Laurent. G. Rosa invite Vincent Wallez à offrir une communication sur ces seules textes injouables que sont les fragments dramatiques. Et encore… A. Ubersfeld met les choses au point : il faut considérer l’injouable dans une perspective historique et non dramaturgique. Musset écrit Lorenzaccio sans la moindre perspective de mise en scène; tout ne change qu'à la fin du XIXème siècle quand on vide l’espace.

 

"Société des Amis de Victor Hugo"

A. Laster informe de sa formation : Marie Hugo en est présidente, Jean-Claude Carrière vice-président. Ses statuts lui donnent pour but de "contribuer au rayonnement de la pensée et de l’œuvre de Victor Hugo ".
L'initiative rencontre un accueil mitigé. Annie Ubersfeld rit au nom de Jean-Claude Carrière, mais B. Leuilliot évoque avec émotion son rôle dans les derniers films de Buñuel. G. Rosa redit son complet désaccord : de telles associations conviennent peut-être aux auteurs qu'on ne lit plus : il existe une "Association des amis de Roucher et Chénier"; Hugo n'en a pas besoin -au contraire. Ces "sociétés d'amis", volontiers très possessives, accaparent leur auteur, s'efforcent de contrôler les initiatives, la communication des documents, la transcription des correspondances, etc.; pour des écrivains dont la lecture est vivante, elles s'interposent entre lui et ses lecteurs, lui font écran. A. Laster et B. Leuilliot les défendent : souvent très actives comme celle des Amis de Proust et celle des Amis de Balzac, elles s’adressent à des publics différents. Sans faire de prosélytisme, précise-t-il, A. Laster entreprend la distribution des bulletins d’adhésion… Le titre " Amis de… " n’est pas forcément destructeur affirme A. Ubersfeld, qui appartient à la Société des Amis de Claudel. G. Rosa, qui la connaît un peu, ne trouve pas l'exemple très probant et rappelle, puisqu'il ne s'agit manifestement que de préparer de bi-centenaire, l’heureuse absence de toute Société d’amis de Hugo en 1985.

 

2002

A. Laster : Mais il y avait un Comité national et il n'y en pas; il faut bien quelque chose.
B. Abraham : Les Zoliens se préparent.
F. Naugrette est informée, de bonne source, de la préparation d'un scénario sur la bataille d'Hernani par Claude Allègre, qui dit adorer Hugo. Un mouvement divers parcourt le Groupe : de l'incrédulité rieuse au cri des tranchées : "aux abris!"

Entre autres projets connus pour 2002 et cités par différents membres du groupe, une série de téléfilms écrits par Decaux sur la vie de Hugo, la nouvelle version des Misérables adaptés par Decoin avec Depardieu, une fête Hugo du type " fête de l’Humanité " proposée par Carrière… Il se prépare une bataille d’Hernani d’une autre façon (G. Rosa).
A. Ubersfeld est en discussion avec Jean-Louis Benoît pour monter Cromwell, " un peu effrayé, mais qui ne dit pas non. ". Son Henri V était remarquable.

On revient à la société des "amis". G. Rosa distingue les initiatives, individuelles ou collectives, qui ont en vue la réalisation d'un objet -livre, exposition, spectacle…- et celles d'institutions qui ne tendent qu'à leur propre existence, à l'instauration ou l'accroissement de la notoriété de leurs dirigeants, au rayonnement des "réseaux" de leurs "personnalités". Celles-là, leur objet n'est qu'un prétexte. Pourquoi attend-on la veille de 2002 pour éprouver de l'amitié envers Hugo? Ces institutions, dit-il, me sont suspectes. Tout le reste, même mauvais (pourvu que ce ne soit pas insultant ou dégradant) me plaît ou m'amuse; Plamondon et Cocciante ont lu Notre-Dame de Paris -pas à contre-sens- et le font lire…
A. Laster : Pourquoi cette animosité envers les institutions? En 1985, le Comité national était une institution rattachée au Ministère de la Culture !
G. Rosa : Je viens de dire que toutes les institutions ne sont pas à mettre dans le même sac. On peut faire de la commémoration de 1985 et de son fonctionnement un objet de réflexion (c'est d'ailleurs le sujet de la thèse de S. Raffin). Le Comité national Victor Hugo était un organisme d’Etat né au lendemain de la victoire de la gauche, une initiative ouvertement politique, demandée et conduite par Madeleine Rebérioux et Jean Massin. Il avait une fin parfaitement claire -et a d'ailleurs été dissous dès le Centenaire achevé. Si le Ministère de la Culture (pas celui de l'Education et de la Recherche) constituait un nouveau Comité, j’y serais favorable; mais c'est bien peu probable.
A. Laster : Qui pourrait le proposer ? A fortiori, si l’on considère qu’une association est une institution, il faut créer un organisme moins institutionnel. L'envoi au Ministère de la Culture d'une lettre émanant du Groupe Hugo est souhaitable.
A. Ubersfeld : Pourquoi ne pas réaliser un ouvrage collectif sur ce que représente Hugo pour nous maintenant, sous toutes ses formes ? On pourrait parler des lectures des Misérables, de poésie lyrique, des initiatives autour du théâtre, de l’édition, de l’école… Voilà ce que pourrait être le bicentenaire.
A. Laster : On peut également jouer, c’est-à-dire faire entendre, les textes de Hugo, sans nécessairement produire de la critique.
A. Ubersfeld : On peut tenter de comprendre comment Hugo est perçu maintenant, politiquement, littérairement, poétiquement (par les poètes contemporains).
F. Laurent : Oui. L’intérêt d’une commémoration est de travailler à différents niveaux, ceux de l’institution, du texte et du symbole. Mais comme des manifestations officielles seront nécessairement organisées, au moins au Panthéon, il faudrait que trois ou quatre membres du groupe y participent, en tant qu’experts auprès des administratifs.
Il est vrai que la date tombe mal : le gouvernement subsistera-t-il ?
En 1985, la commémoration était officielle, militante, et le symbole Hugo assumé par le Comité national. En 2002, à cause de l’évolution de la société et de l’image de Hugo, elle sera sans doute beaucoup plus éclatée.
B. Leuilliot : Nous sommes actuellement confrontés à des projets différents, ceux d’une Société d’Amis qui naît, effectivement, à la veille d'une grande commémoration, et ceux du groupe Hugo; mais ils peuvent coexister.
G. Rosa : Certainement, mais sans confusion. Notre Groupe est destiné à la recherche; cela ne l'empêche pas de profiter des circonstances, mais pour ses fins propres.
A. Laster : La mission de l’enseignant-chercheur est aussi la diffusion.


Communication de Annie Ubersfeld : L'individualisation de la parole dans le théâtre de Hugo ()


Discussion

F. Naugrette : Pouvez-vous développer votre conclusion sur le retour au tragique ?
A. Ubersfeld : Dans Cromwell, Hugo ne met pas seulement en scène des conflits d’ordre politique, mais aussi d’ordre affectif ou passionnel. Le personnage central a un choix à faire. Dans Les Burgraves, l’enjeu est encore plus complexe et Hugo revient au théâtre épique, où le travail de l’individualisation n’est pas poussé. Dans Le Théâtre en liberté, le conflit se situe entre l’action individuelle et l’action collective : comme dans le théâtre tragique, le politique et le passionnel sont liés. Cela n’existe pas dans Cromwell où la pluie des individualités démontre l’impossibilité d’une solution politique concrète.
F. Laurent : Le problème de l’individualisation permet effectivement de distinguer Cromwell des autres pièces : la multiplication des individus contribue au " gonflement " de la pièce (ne serait-ce qu’en nombre de vers) et à un effet de fresque. Le type de représentation socio-politique de Cromwell, où le conflit est double (entre groupes et entre individus à l’intérieur de chaque groupe), est repris par Musset dans Lorenzaccio.
A. Ubersfeld : La différence fondamentale est que Lorenzaccio est écrit après 1830. Musset montre la coexistence de pensées politiques très différentes quand Hugo en présente trois.
F. Laurent : Oui. Vous avez parlé de l’utilisation que fait Hugo des confidents du théâtre classique : dans Ruy Blas, deux exemples sont très probants, la duègne et Gudiel. Ce sont des personnages peu individualisés mais ils contribuent à l’individualisation du héros. La duègne, qui a suivi la reine, appartient à son passé idyllique  Gudiel, qui a instruit Salluste, ajoute une profondeur mystérieuse à son personnage.
V. Wallez : Le Joseph de Richelieu est un maître en ladrerie pour Salluste. Son personnage permet de raconter un roman entier, au moins pour l’acteur qui le joue.
A. Ubersfeld : Bouvier a fait survivre Gudiel dans une mise en scène étonnante en reprenant des extraits du discours de Salluste.
F. Laurent : L’individualisation nationale que vous avez mentionnée fonctionne comme une accumulation de clichés, comme la légèreté française, copiée par Rochester dans Cromwell. Certaines actions ont un caractère national : la vengeance espagnole ou le juridisme dans les pièces anglaises. Mais cette caractérisation nationale ne me semble pas déterminante pour l’action ou le personnage.
A. Ubersfeld : La couleur locale ne produit pas d'individualisation, au contraire, sauf pour Rochester, qui revendique son " je " de façon comique.
F. Laurent : Un des fous sort du groupe qui dit " nous " et entre dans l’action : Gramadoch.
A. Ubersfeld : Il joue le rôle du coryphée. Et seul un bouffon s’oppose à Cromwell.
F. Laurent : Et le groupe des ouvriers ?
A. Ubersfeld : Il fonctionne comme celui des fous : il n’a pas droit à la parole.

G. Rosa : Il me semble que, dans le théâtre de Hugo, l’accomplissement de l’individualité est le sujet même des pièces. Avec ceci de particulier qu'il est lui-même contradictoire et qu'il se tente dans une société qui, tout à la fois, l'exige et l'exclut. L’existence individuelle fait entrer dans l’histoire et la remet en marche (Ruy Blas devant les seigneurs), mais l'histoire l'interdit : Ruy Blas ne peut agir que sous un faux nom. Curieusement d'ailleurs l'aventure de Salluste est analogue à celle de Ruy Blas : lui aussi perd son rôle politique pour une aventure amoureuse (pas de la même nature, il est vrai). De là des personnages en cours d'individualisation, et confrontés à son impossibilité en même temps qu'à sa nécessité. Il n'y a donc peut-être pas tant de différence que cela entre Cromwell et les autres drames : en voulant le trône, Cromwell recherche, toutes choses égales d'ailleurs, le même accomplissement individuel que Ruy Blas et "sa destinée rate" parce que, pour lui comme pour Ruy Blas, ses fins contredisent ses moyens (un roi ne l'est pas à titre personnel, mais aussi la réussite d'un usurpateur ne résulte que la "force des choses").
F. Laurent : Pour être Ruy Blas, il faut que Ruy Blas soit Salluste. On comprend bien que les personnages secondaires ne soient pas individualisés : dans la préface, Hugo fait des personnages de Salluste et César les représentants de classes, illustrant une situation historique typique. Aucun accomplissement individuel n’est strictement individuel, même dans l’amour.
A. Ubersfeld : Mais ils disent " je " et cela les individualise. Dans Cromwell, deux personnages ont une action individuelle, Carr qui retourne en prison, et Milton qui écrit.
G. Rosa : On peut en discuter : Carr a une sorte de grandeur personnelle mais elle ne lui vient que de son complet effacement devant l'idée qu'il représente. De même pour Milton. Tous deux restent en marge de l'histoire : la grande tirade de Milton ("Toi, redeviens Cromwell à la voix de Milton") ne sert à rien et Carr exige son incarcération.
A. Ubersfeld : Le conflit politique se croise avec le conflit individuel.
J. Acher : Si l’on se réfère aux catégories de Max Weber , le " charisme " de Cromwell serait du côté de ce que vous appelez le passionnel.
A. Ubersfeld : Je ne nie pas l’individualisation de Cromwell.
F. Laurent : Nous sommes dans une situation politique très fortement individualisée, selon Benjamin Constant, celle de l’usurpation. La légitimité de l’usurpation est proportionnelle à l’individualité de l’usurpateur.


Communication de Bernard Degout : «Une question d'ordre» [sur les trois odes du sacre en 1825](texte joint)


Discussion

G. Rosa suggère une petite rectification : la préface des Odes parle des " idées monarchiques et des croyances religieuses " et non des idées " royalistes " (ni des croyances catholiques).
S. Robardey-Eppstein : Quels sont les rapports entre l’humiliation de Clovis et la prosternation de Charles X devant l’archevêque ?
B. Degout : Celle-ci entérinait la tradition légendaire qui rapportait celle-là. Hugo a protesté contre cette prosternation, qui ne fut pas un geste fugitif : Charles X resta prosterné plusieurs minutes -certains disent un quart d'heure.
S. Robardey-Eppstein : Charles X n’a pas à prouver qu’il est légitime.
B. Degout : C'est tout la question -du moins une partie de la question. Jackson, le grand historien des sacres, affirme qu’au moment du sacre de Charles VII, ce n'était pas le sacre qui faisait le roi; mais l'action de Jeanne d'Arc tend à prouver le contraire.
F. Laurent : Le non-sacre de Louis XVIII a posé problème. Le peuple de Paris s’est manifesté, pas celui des campagnes.
B. Degout : Nous avons des bribes de réactions provenant de dossiers de justice.

B. Leuilliot : Comme l’exposé de Pierre Laforgue lors de la séance précédente, celui d’aujourd’hui pose la question de la lecture de ces textes : comment les considérer? pour leur sens contemporain, pris dans des discussions et des conflits que nous reconstituons à grand peine au point qu'ils passent souvent pour nuls et non avenus à force d'être impénétrables ou pour la présence sous-jacente de la pensée ultérieure de Hugo ? -ce qui a été ma position. Aujourd'hui, ils me laissent perplexe.
On a, par ailleurs, expliqué par de nombreux facteurs la non-réalisation du sacre de Louis XVIII : le manque d’argent, l’assassinat du duc de Berry, la prévention contre tout sacre…
B. Degout : Tout cela reste irrésolu. Des problèmes vétilleux se posent : le dernier article de la Charte (74) subordonnait la validité de celle-ci au sacre, qui devait se conclure par le serment de fidélité à la Charte elle-même! Curieux texte constitutionnel qui faisait dépendre sa valeur de l'exécution de ses prescriptions! (Imagine-t-on une Constitution se concluant par : "L'élection du Président de la République dans les conditions ci-dessus donne force de loi aux présents articles"?) Mais la Restauration, par essence, n'est pas chose simple.
Quant à l'alternative exposée par Leuilliot sur le mode de lecture de ces textes, mon effort tend justement à l'éviter et plus exactement à la résoudre. J'ai cherché à montrer que c'est précisément la valeur historique exacte de ces textes qui permet d'observer comment (et dans une certaine mesure pourquoi) Hugo s'affranchit ensuite des dépendances impraticables auxquelles ils se soumettent. La marche vers la "pensée ultérieure" n'est pas latente dès l'origine, elle est provoquée par les apories mêmes de l'exercice poétique en régime "ultra".

B. Leuilliot : Les rédactions successives du texte de la Charte doivent beaucoup aux interventions du comte d’Artois, si l’on en croit la comtesse de Boigne.
B. Degout : Si on lit Sosthène de La Rochefoucauld, on voit que la commission chargée de rédiger la Charte était composée d’anciens sénateurs de l’Empire comme Boissy d’Anglas et de proches comme Montesquiou. Le texte de la Charte a été bâclé et Louis XVIII ne l’a pas lu  il n’a pas non plus fait de déclaration sur le sacre. Un témoignage de Villèle nous apprend qu’il avait décidé dès le départ de ne pas se faire sacrer. D’autre part, la présence de l’ennemi ainsi que l’état du santé du roi posaient problème.
Le sacre précédent était celui de Louis XVI, d’où le drame qu’a constitué son exécution. Les sacres n’ont pas tous eu lieu à Reims à cause de l’occupation  Louis XVIII avait eu le projet d'un sacre à Notre-Dame de Paris ou à Sainte-Geneviève. Comme il fallait trouver une voie entre l’auto-couronnement de Napoléon et l’allégeance à l’Eglise, il avait imaginé d'entrer déjà couronné dans la cathédrale.
F. Laurent : Nous avons affaire à deux personnalités politiques très différentes. Louis XVIII est un pragmatique qui a un certain sens de l’opinion; Charles X, lui, a promulgué des lois qui allaient à son encontre, augmentant ainsi la tension populaire. Louis XVIII ne veut pas aggraver les difficultés en se faisant sacrer.
B. Degout : Aucune explication n’est satisfaisante. Est-ce la dénonciation du pouvoir religieux, moindre en 1817, mais culminante en 1823-24 ? Louis XVIII reste très énigmatique.
F. Laurent : Le basculement idéologique de Hugo vis-à-vis de Napoléon est très délicat à dater : a-t-il lieu en 1825 ou après ? Même l’Ode à la Colonne pose problème. 

Mais, il est très curieux d'observer que si l'utilisation de la figure napoléonienne change profondément entre 1821-22 et Les Orientales, les mêmes motifs la nourrissent. Seulement leur valeur s'inverse. La légende est noire ici et dorée là, mais c'est la même légende.
B. Degout : Oui. Mais aussi le retrait théorique s’accompagne d’un changement de style. Il devient plus métaphorique.
F. Laurent : Les éléments essentiels de toute l’œuvre de Hugo sont déjà présents, ils seront seulement réorganisés ensuite.
B. Degout : Pas tout à fait. Avant le sacre, des principes importants sont déjà posés, comme la transformation de la foule en peuple. Mais leur valeur change. C'est à partir de 1825, que ce qui était univoque passe au régime de la confrontation, de l’altérisation. Le Dernier Jour d’un condamné et Cromwell proviennent des considérations historiques sur le double sacre de Louis XVI. Le sacre de Charles X aurait pu relever la mort de Louis XVI, il ne l'a pas fait.
F. Laurent : Et Hugo fait le constat de la non-effectuation de l’opération sacrale, donc de la non-effectivité du système idéologique de légitimation, dont il a immédiatement conscience.
B. Leuilliot : Il faut se référer à Lamennais, qui pose la même question : " Je cherche des rois, où sont-ils ? " et qui veut briser l’alliance du trône et de l’autel.

D’où vient cependant cette haine de Hugo pour Lamennais en 1848 ?
A. Laster : Il tonne contre Lamennais dès 1834.
B. Degout : Je l'ignore. Mais, en juillet 1824, paraît, dans la douzième et dernière livraison de La Muse française, un article de Saint-Valry qui s’oppose vivement à Lamennais et de manière assez incompréhensible.

G. Rosa : Le texte " A Reims " a été utilisé à très bon escient, comme réflexion et reconstruction du sens des événements. Car tout y est faux de la première phrase -impossible que Hugo n'ait jamais entendu le nom de Shakespeare avant 1825 (on sait d'ailleurs qu'il a vu Hamlet en 1819)- aux dernières : aucun retour à Reims à la date indiquée (1838, si je me souviens bien).
B. Leuilliot : Ce texte, effectivement, est un chapitre de roman. On peut dater une des visites à Reims grâce au carnet Lucien Gros où apparaît le texte sur le Christ à la tête cassée : elle est très antérieure au sacre.
B. Degout : P. Laforgue a étudié l’effacement de Chateaubriand devant Hugo : à Reims, seul son secrétaire d’ambassade le représente. Quant à Nodier, l’historiographe du sacre, Hugo lui fait rater le moment crucial  -cette prosternation du roi, qui dure tout de même quinze minutes - en le montrant distrait par le cadeau reçu du Roi Jean de Shakespeare. Enfin le récit est saturé par le thème du théâtre dans le théâtre.
F. Laurent : Hugo porte un grand intérêt aux individualités et à la façon dont elles portent une idéologie. Il ne faut pas sous-estimer cette composante dans son évolution politique. Il passe à la République quand il commence à trouver ignobles les individus du parti de l’ordre qu’il fréquente intimement. Ainsi pour Lamennais : Hugo ne supporte pas le puritanisme.
G. Rosa : Les analyses de B. Degout sont importantes et neuves. Pour le glissement des bases idéologiques du statut de la parole poétique selon Hugo, mais aussi, plus simplement pour l’écriture de la biographie de Hugo entre 20 et 30 ans. Pour expliquer son évolution politique, on fait d'ordinaire figurer toutes sortes de choses -la rencontre du père, l'offensive anti-romantique du gouvernement, etc.-, on ne tient pas compte de la circonstance du sacre. Mais son caractère décisif est confirmé au moins par la proximité de Cromwell.

F. Laurent : Où se trouve, dans l'édition "Bouquins", la fameuse phrase d'un carnet " Je suis une chose publique " ?
G. Rosa : Dans " Carnets 1870-1871 ", dernier élément de Choses vues, mais qui a été reporté, faute de place, du tome "Histoire" où il aurait dû figurer au tome Voyage.

 

Prochaine séance : samedi 25 mars: Communication d’Agnès Spiquel sur un élément significatif des années 1872-1877; peut-être "L'Année 1877".

 Sandrine Raffin


Equipe "Littérature et civilisation du XIX° siècle", Tour 25 r.d.c., Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75005 Tél. : 01 57 27 63 68. Bibliothécaire : Mle Ségolène Liger.